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Enfances & Psy

2012/3 (n° 56)

  • Pages : 160
  • ISBN : 9782749234885
  • DOI : 10.3917/ep.056.0011
  • Éditeur : ERES

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L’un des premiers numéros d’enfances&psy, intitulé L’enfant écartelé (1998), traitait des situations de séparations conflictuelles dans lesquelles l’enfant est, plus que tiraillé entre ses deux parents, véritablement écartelé dans le conflit parental dont il devient l’objet tant conflictuel que balistique. C’était il y a près de quinze ans et peu de choses ont changé, sinon l’accroissement de la judiciarisation de ces situations et le développement de la médiation familiale tentant d’y répondre. Les enfants ont aussi gagné le droit d’être entendus par le juge. La résidence alternée s’est également développée, sans devenir majoritaire. La clinique de ces situations soulevait la question des conflits de loyauté et depuis longtemps nous projetions de consacrer un numéro entier à ce concept qui est de plus en plus utilisé dans le domaine psychoéducatif. Car les situations où l’enfant est partagé entre deux objets affectifs significatifs ne se limitent pas aux séparations des parents, elles sont également présentes dans les cas d’adoption, de placement, de double appartenance culturelle, et peuvent encore apparaître entre l’école et l’environnement familial, entre les lieux de soins (thérapie, institution) et la famille, etc.

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Dans une première partie, nous avons souhaité préciser les notions de loyauté et de conflit de loyauté, en revenant d’abord aux sources. Catherine Ducommun-Nagy, thérapeute contextuelle, nous familiarise avec la pensée de son mari, Boszormenyi-Nagy, qui a conceptualisé la notion de loyauté et décrit les conflits qui s’y rattachent. Ce psychiatre hongrois de formation psychanalytique a développé un modèle théorique et fondé une pratique, la thérapie contextuelle, basée sur la prise en compte de la « dimension éthique » de la famille qu’il trouvait négligée par les autres approches. Ainsi, chaque famille tient, de façon métaphorique, un grand livre de justice, sorte de livre des comptes des dons et des dettes de chacun de ses membres. Il a décrit les loyautés invisibles qui circulent inconsciemment entre les sujets d’une même famille, et de génération en génération, ainsi que les loyautés clivées qui correspondent à ce que nous appelons aujourd’hui conflits de loyauté. Catherine Ducommun-Nagy souligne que, loin d’être seulement des entraves dont il faudrait se libérer à tout prix, les loyautés familiales contribuent à la construction psychique. La thérapie contextuelle s’attache, dès lors, à aider les patients qui y recourent à retisser leur histoire.

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Jean-Louis Le Run, pédopsychiatre, tente de comprendre comment un concept qui s’applique à un système familial peut s’articuler au niveau individuel subjectif. Il montre les liens entre loyauté et attachement, loyauté et identité, faisant remonter la notion de don à la phase de sollicitude décrite par Winnicott. Il réarticule la notion de conflit en la liant aux principaux conflits du développement affectif et en s’appuyant sur l’exemple d’un cas d’adolescente adoptée.

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Daniel Calin, philosophe spécialiste de l’éducation, qui connait bien le monde de l’école, se montre beaucoup plus critique vis-à-vis de l’usage de ce concept. Il engage une exploration de l’étymologie et de l’histoire lexicale du terme loyauté et examine sa pertinence, notamment dans le champ scolaire, pour conclure par une mise en garde à l’encontre d’une notion généralement valorisée, mais qu’il juge enracinée dans des archaïsmes relationnels et sociétaux.

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Dans une seconde partie, ce sont les aspects culturels et sociétaux de ces loyautés, plus ou moins conflictuelles, qui sont abordés.

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À la charnière entre analyse théorique et application clinique, Yolande Govindama, psychologue clinicienne et ethnopsychanalyste et Martine De Maximy, ancienne juge des enfants, nous donnent des exemples d’articulation de la clinique et du judiciaire dans une démarche pluridisciplinaire qui prend en compte la dimension culturelle des conflits de loyautés. Yolande Govindama reprend cette notion à la lumière de la psychanalyse et de l’anthropologie, revenant en particulier sur la notion de conflit psychique. Se plaçant dans la filiation de Devereux, elle prône une double écoute. Martine de Maximy livre deux vignettes dans lesquelles l’intervention du juge se fonde sur la reconnaissance des loyautés familiales et le rappel de la loi symbolique. Elle souligne, par la même occasion, l’intérêt d’une démarche judiciaire éducative.

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Sylvie Perdriolle, juge aux affaires familiales, aborde l’exemple paradigmatique des conflits de loyautés, l’écartèlement d’un enfant entre deux parents qui se déchirent autour de lui, sous l’angle de l’audition de l’enfant, rendue obligatoire lorsque l’enfant le demande par un décret du 20 mai 2009. Ce décret fait suite à l’article 12 de la Convention internationale des droits de l’enfant garantissant à l’enfant capable de discernement la possibilité d’être entendu dans toute procédure judiciaire l’intéressant. À travers des vignettes évoquant le témoignage d’enfants et en rappelant les fondamentaux de la logique judiciaire, l’auteur souligne la difficulté de cet acte de procédure. L’enfant, souvent influencé par l’un ou l’autre des protagonistes, se trouve inévitablement mêlé au conflit parental. Son témoignage étant transmis aux deux parents, il peut craindre, fantasmatiquement ou réellement, de blesser l’un ou l’autre de ses parents et de subir des rétorsions. Si elle constitue une avancée en termes de droit de l’enfant, cette procédure d’audition requiert donc prudence et tact.

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Dans ces situations, le juge peut demander pour l’éclairer une expertise médico-psychologique. C’est à partir de son expérience d’expert, mais aussi de consultant en cmp où ces situations sont devenues très fréquentes, que Jean-Louis Le Run prolonge cette réflexion en développant la clinique de l’enfant écartelé dans la mésentente parentale. Il montre comment le conflit initialement parental peut-être intériorisé par l’enfant ou l’adolescent et se transformer en conflit de loyauté. Il interroge la psychopathologie de ces couples pour lesquels la séparation semble impossible et qui prolongent leur lien à travers le conflit en prenant l’enfant comme objet de discorde et arme de rétorsion. Il examine les conséquences pour l’enfant et conclue sur les conditions d’une approche thérapeutique.

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La dernière partie de ce dossier est consacrée à des exemples de conflits de loyautés rencontrés dans la pratique. Nous commençons, en toute logique, par ce moment particulier de la naissance qui voit se pencher, avec les fées sur le berceau, une ribambelle de loyautés, pour reprendre la jolie expression d’Anne-Sylvie Pelloux, pédopsychiatre travaillant en périnatalité. Pour cette professionnelle, « la transparence psychique chez la mère, les crises maturatives chez le père et la mère, la réorganisation familiale avec nouvel agencement des places dans la fratrie offre, à la fois, un moment de grande fragilité, d’instabilité et une nouvelle chance de distribution des cartes ». À partir de situations cliniques rencontrées en cmp Petite enfance, l’auteur propose quelques pistes de réflexion sur le poids des loyautés et ses aspects constructifs. Promouvoir le don et soutenir les parents dans la reconnaissance de la contribution de leur enfant, comme le prône la thérapie contextuelle, enrichit la relation parent/enfant/soignant d’une qualité supplémentaire d’humanité et d’éthique.

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Nalha Al Allo, psychiatre, rappelle quant à elle les supports philosophiques de la loyauté et souligne le fait qu’Anna Freud avait parlé des conflits de loyauté entre le thérapeute et les parents, au risque, si l’on n’y prend garde, de ruiner toute tentative de psychothérapie. Elle évoque également Winnicott, pour qui l’expérience des loyautés dans la famille est un facteur favorisant la maturation de l’enfant en tant qu’il participe à l’émergence des capacités et des désirs d’investir le monde des adultes. Elle développe deux vignettes cliniques particulièrement éloquentes en termes de parentification de l’enfant. Pour le consultant, la prise en considération de la trame des loyautés ouvre de nouvelles possibilités fructueuses d’actions et de réflexions ; cela permet d’éviter les conflits et clivages de loyauté et de donner de nouveaux sens à des « loyautés invisibles ».

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Les clivages, il en est fortement question dans l’article de Rebecca Attias, jeune psychothérapeute qui propose, à travers l’étude du cas d’un enfant pris dans un conflit de loyauté, de voir comment cette problématique trouve un écho dans sa prise en charge par diverses institutions se trouvant engluées elles-mêmes dans ce conflit et agissant alors, selon l’auteur, comme répétitions traumatiques, dans l’après-coup d’un traumatisme initial vécu par l’enfant. Le propos illustre les projections entre professionnels quand les logiques des uns et des autres sont réciproquement méconnues.

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Quelle situation peut mieux susciter des conflits de loyauté chez un enfant que celle d’un placement en famille d’accueil ? Jeanine Oxley évoque avec sensibilité le travail d’accompagnement qui permet à l’enfant séparé de sa famille d’origine et confié à une famille d’accueil de poursuivre sa construction psychique et identitaire. Le rôle de l’institution est de permettre à l’enfant de se dégager des conflits de loyautés et des clivages destructeurs pour pouvoir circuler librement entre ses deux familles, l’une à laquelle il est relié par filiation et par son histoire, l’autre à laquelle il est confié en raison des difficultés psychiques de ses parents qui ne lui permettent pas de grandir sereinement auprès d’eux. Circuler et se construire entre deux modes de vie, via des identifications en mosaïque, devient tout l’enjeu du travail des professionnels autour de l’enfant.

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Que retenir de cette exploration ? Que les loyautés de l’enfance méritent d’être connues et reconnues, car elles influencent les comportements et les trajectoires existentielles de chacun d’entre nous. Grandir, s’émanciper, se dégager de loyautés contraignantes ou aliénantes, permet de s’affirmer comme sujet. Repérer les conflits de loyautés en clinique, quel que soit le champ où ils se manifestent, permet d’aider l’enfant, l’adolescent et sa famille à trouver un meilleur équilibre. Se réconcilier avec ses loyautés et pouvoir partager des liens éthiques, familiaux comme sociaux, est ce qui garantit notre humanité.

Pour citer cet article

Le Run Jean-Louis, de Maximy Martine, « Introduction », Enfances & Psy, 3/2012 (n° 56), p. 11-14.

URL : http://www.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2012-3-page-11.htm
DOI : 10.3917/ep.056.0011


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