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Enfances & Psy

2012/3 (n° 56)

  • Pages : 160
  • ISBN : 9782749234885
  • DOI : 10.3917/ep.056.0133
  • Éditeur : ERES

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Du vent dans mes mollets est le dernier film de Carine Tardieu. Sorti sur les écrans en septembre dernier, il met en scène de façon subtile, humoristique et émouvante la rencontre de Rachel, 9 ans, avec la vie, et donc également la mort, l’idée de la mort mais aussi sa réalité crue : la mort de ses proches.

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Le film, servi par de très bons acteurs, donne à voir le monde et la mort du point de vue d’un enfant. L’enfant n’y est pas décrit comme un petit adulte, consommateur en herbe, objet de la convoitise des publicistes, même si Rachel revendique d’être comme ses pairs, en réclamant par exemple le libre accès aux standards et aux modes de l’époque : Nutella et poupées Barbie. Autre écueil possible, et à mon avis très bien évité, celui de la reconstruction nostalgique à partir d’un matériel partiellement autobiographique. La reconstitution des années 1980 qu’offre Carine Tardieu est techniquement parfaite. Elle sait alterner sans problèmes des genres aussi différents que le conte philosophique à dimension onirique, la comédie enjouée ou l’étude sociologique.

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Mais c’est la dimension psychologique qui me paraît la plus juste dans ce joli film.

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Dans notre travail de clinicien, nous avons tous rencontré de ces jeunes filles de l’âge de Rachel, au regard profond et à l’intelligence pétillante. La phase de latence n’est pas, chez elles, un « calme plat », il peut y avoir « du vent dans les voiles » ! Nous les voyons souvent arriver dans le cabinet du pédiatre pour des troubles du sommeil accompagnés de ruminations anxieuses et/ou de douleurs abdominales. Derrière l’inhibition de surface des premières rencontres, on s’aperçoit assez rapidement que les difficultés d’endormissement sont associées à des craintes à l’égard des tempêtes et autres tsunami ou à des enlèvements par des voleurs nocturnes, déclenchées cette fois par « le vent dans les volets », ou la pluie sur le Velux. Il nous semble que ces craintes sont à saisir comme autant d’interrogations anxieuses sur la mort (la leur ou celle de leurs proches), mais aussi d’interrogations sur l’amour, le sexe, le désir de leurs parents, et notamment celui d’avoir un enfant, un enfant comme elle, « telle qu’elle est, comme elle est ».

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Leur anamnèse donne très souvent à entendre une petite enfance marquée par des angoisses, le plus souvent maternelles. À cette occasion, il peut arriver qu’il soit possible d’aborder aussi l’enfance des parents, ses failles et ses souffrances. Cette « mise en histoire » est bien différente, et autrement signifiante qu’un simple catalogue de facteurs de risques pour pédiatre ou pédopsychiatre, tel le dsm v ! Elle a d’abord l’intérêt de rassurer les parents et de permettre à leur enfant de revisiter sa propre histoire, prélude indispensable à sa sortie, sans craintes, du giron familial. On verra habituellement leurs symptômes s’amender progressivement, et sans trop de « crises ». Les crises sont plutôt classiquement symptômes d’adolescence. On voit bien, en ce sens, que Rachel est tout à la fois, au début du film, une fillette à l’âge de la latence, particulièrement inhibée, mais aussi, à la fin du film, une jeune préadolescente prête à courir tous les risques pour sortir de son milieu familial mais aussi le faire évoluer.

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Il est vrai que Rachel cumule les facteurs de risque !

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– Son père (incarné par Denis Podalydès) est un survivant d’Auschwitz.

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– Elle dort dans la même chambre que sa grand-mère hémiplégique qui par plaisanterie, fait quelquefois mine le matin de ne plus respirer.

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– Comme cadeau d’anniversaire, sa mère (jouée par Agnès Jaoui) ne trouve rien de mieux que de lui offrir une brochure illustrée pour financer une association caritative en Éthiopie.

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– Ses parents sont perfectionnistes, et marqués par leur propre historie. Leur amour est parfois aussi étouffant que les boulettes de viande et de légumes concoctées par la mère de Rachel.

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– Sa seule amie a une malformation cardiaque (cardiomyopathie).

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À partir de telles prémisses, Rachel se met au travail : elle peut entreprendre de « tuer symboliquement » sa mère. Elle en parle d’ailleurs de façon très explicite à une copine d’école qui a perdu la sienne : « si je pouvais faire revenir ta mère en tuant ta mère, je le ferais. » Délicieux ! Dans le même ordre d’idées, sa mère l’appelle affectueusement « mon pois chiche », et c’est précisément en renversant un bocal de pois chiches dans l’appartement que Rachel manque de l’estropier. Cela n’est pas sans risques pour elle aussi : refusant les consignes maternelles, elle ne regarde pas le petit bonhomme rouge du passage clouté et manque d’être renversée par une voiture.

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L’interrogation sur l’amour des parents (et la curiosité quant à la scène primitive) est évoquée plusieurs fois dans des ellipses justes et sensibles, mais aussi de façon directe dans des interrogations très crues : les deux copines Rachel et Valérie demandent par exemple aux parents un peu effarés ce que veut dire « sucer la bite » ou « levrette ». Si l’on doute toujours un peu, que ce soit en 1960, 1980 ou 2012, de la véracité pourtant établie de tels dialogues dans les cours de récréation, je me demandais – moi aussi ! – si cette citation peu poétique était indispensable ; de même que la suggestion des étreintes passionnées de la maîtresse et du prof de gym.

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Rachel a des parents inhibés, plutôt névrosés, mais aimants, vivants et ouverts sur le monde extérieur. Ils vont lui permettre de rencontrer l’altérité et la différence en la personne de son amie Valérie, du grand frère et de la mère de celle-ci (incarnée par Isabelle Carré). Les deux familles sont tellement différentes et tolérantes que Rachel va s’enrichir de cette rencontre.

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Autre rencontre décisive initiée là aussi par les parents, celle de la pédopsychiatre qui est filmée sans complaisance et sans les clichés rebattus par le cinéma. Elle n’est pas exempte de maladresse ni de distraction, mais elle se rend disponible : la scène onirique où elle vient en peine nuit dans la chambre de Rachel est un effet très bien rendu du « transfert positif » stricto sensu. Je crois que beaucoup d’enfants nous interrogent sur notre disponibilité psychique et l’authenticité de notre rencontre : ils veulent que leurs jeux ou leurs dessins restent intacts et préservés d’une consultation à l’autre, s’interrogent sur le fait que nous pensions à eux entre les séances. C’est dire qu’ils nous questionnent : peuplons-nous leurs rêves ?

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On ressort de ce film serein mais aussi avec de multiples questionnements : quel héritage reçoit-on de ses parents ? Comment se fait la rencontre interpsychique entre l’enfant, ses parents, le thérapeute, et leurs parts infantiles ? Comment le cinéma [1][1] Je pense notamment à d’autres films : Les 400 coups..., mais aussi la littérature ou la poésie peuvent s’offrir à nous comme des ressources, en nous faisant revivre nos émotions infantiles ?

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J’aime beaucoup la scène finale dans laquelle Rachel pédale dans la nuit (la métaphore donne son titre au film). Tout cycliste l’a physiquement et sensoriellement ressentie : quand le vent est dans le bon sens, ô ronflement du pédalier, ô volupté de la vitesse ! Cela confirme (s’il en était besoin) qu’à tout âge, les émotions intenses sont corporalisées et les ressentis sensoriels et psychiques (les représentations) intimement liés.

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Ce vent, c’est aussi le vent d’ouest, celui des dépressions météorologiques, des angoisses et des crises. N’est-ce pas également ce que disent les parents excédés à leur adolescent : « Du vent ! » ? C’est encore le vent de l’autonomie physique, affective et psychique. Le vent qui gonfle les voiles et qui permet d’avancer à la rencontre de l’autre, de l’altérité. En dépliant la métaphore, je pense également à Arthur Rimbault, « l’homme aux semelles de vent », comme l’appelait son ami Verlaine. Un jeune poète qui n’avait de cesse de quitter Charleville, sa ville natale…

Notes

[1]

Je pense notamment à d’autres films : Les 400 coups de Truffaut, mais aussi le film turc Miel ou le chilien Violeta se fue a los cielos.

Pour citer cet article

Quesney Alain, « Du vent dans mes mollets », Enfances & Psy, 3/2012 (n° 56), p. 133-135.

URL : http://www.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2012-3-page-133.htm
DOI : 10.3917/ep.056.0133


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