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Enfances & Psy

2012/3 (n° 56)

  • Pages : 160
  • ISBN : 9782749234885
  • DOI : 10.3917/ep.056.0136
  • Éditeur : ERES

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Une recherche empirique et qualitative

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En tant qu’interprète-médiatrice-sociologue stagiaire dans différents établissements de santé mentale en Île-de-France (centres médico-psychologiques, hôpitaux de jour, hôpitaux psychiatriques, associations dispensant des soins, etc.), j’ai effectué des observations participantes au cours de consultations, de réunions de soignants, et de discussions familiales. J’ai par ailleurs mené des entretiens semi-directifs, individuels ou collectifs, auprès d’enfants et d’adolescents d’origine chinoise, de membres de leur famille et de professionnels de santé.

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À l’égard des professionnels de santé, à ce travail d’interprète s’est ajouté ce que certains psychiatres appellent le travail de « médiation » : les professionnels ont souvent souhaité discuter avec moi après les consultations, en vue d’obtenir des « repères culturels » quant aux réactions des patients, à leur tenue corporelle et à leur logique de pensée « chinoise ». Il m’est arrivé d’intervenir lorsqu’un malentendu ou une incompréhension se sont produits entre médecins et patients. Le troisième volet de mon travail auprès des professionnels a consisté en un dialogue entre nos disciplines respectives, la psychiatrie et la sociologie, permettant aux soignants de mieux se situer dans les contextes migratoires particulièrement hétérogènes de ces familles chinoises. Selon les rapports entretenus avec les soignants au sein de chaque institution enquêtée, qui constituent effectivement des « négociations de terrain » (Darmon, 2005 ; Derbez, 2010), j’ai eu la possibilité de rencontrer les patients et leur famille en dehors des consultations, ou d’assister seulement aux consultations.

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Face à mes enquêtés, ma position sur le terrain était également multidimensionnelle. Étant moi-même chinoise, ce statut de « compatriote » a d’abord provoqué soit une facilité à gagner la confiance des enquêtés, soit une attitude défensive de ces derniers, liée au décalage des milieux sociaux (Weber, 1990 ; Mauger, 1991 ; Beaud, 1996). Par ailleurs, j’ai pris la position de « traductrice bénévole » et celle d’« enquêtrice » pour les familles ; d’autres formes de relations se nouaient alors, entre proximité amicale et prudence à dire (Wang, 2012).

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Alimenté des expériences et des matériaux collectés pendant mon travail de terrain dans le cadre d’une thèse de sociologie [1][1] Préparée à l’École normale supérieure, sous la codirection..., cet article examinera, d’un point de vue sociologique, à travers différentes scènes d’interactions, les non-dits des parents et leur position durant la consultation, ainsi que la présence de l’enfant en consultation et sa position, enfin la place de la subjectivité de l’interprète et les modalités de médiation.

Les non-dits des parents en consultation

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Pour appréhender les non-dits des parents, je propose une analyse sociologique de la relation parents-médecin à partir de la relation médecin-patient dans un premier temps. Elles ont en commun une position de soumission à l’autorité médicale.

Spécificités de la relation médecin-patient

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En sociologie, il existe diverses théories sur la relation médecin-patient. Historiquement, cette dernière passe, au cours du xxe siècle, d’une relation d’autorité à une relation complexifiée (Szasz et Hollander, 1956 ; Rolland et Lang, 2007). Dans le domaine de la santé mentale, Goffman considère la relation médecin-patient comme une mise en scène des rôles du médecin et du patient, et soulève la problématique du stigmate (Goffman, 1968). Quant à Foucault, il aborde la relation médecin-patient par la critique de la science médicale comme un biopouvoir (Foucault, 1972). Ce travail est poursuivi par Rosenhan (1981). En se concentrant sur les non-dits dans la relation médecin-patient, les études se penchent particulièrement sur l’information (Fainzang, 2006) et l’annonce de diagnostic. En adoptant une posture anthropologique, Fainzang montre que « la plus ou moins grande facilité avec laquelle les patients interrogent leur médecin est fortement liée à leur niveau socioculturel ». Elle analyse les malentendus en consultation et remarque que les patients « mobilisent aussi des stratégies pour obtenir des informations ». En psychiatrie, ce sujet est souvent traité par des psychologues et des psychanalystes, mais rarement par des sociologues et des anthropologues. Les liens entre la relation médecin-patient et la culture étrangère en psychiatrie attirent particulièrement l’attention des anthropologues, ethnologues et ethnopsychiatres. Leur préoccupation porte principalement sur le modèle occidental de la médecine moderne, et celui, traditionnel, des « sociétés primitives ». Ces réflexions permettent de développer les « déterminations culturelles dans les conceptions de la santé mentale et des maladies mentales » (Small, 2006). Dans ce domaine, le travail de Kleinman consacré à la neurasthénie en Chine et le rapport de la maladie (disease) à l’expérience du trouble (illness) est notable. Il dépasse le point de vue du culturalisme pour adopter celui des processus sociaux : « Au début des années 1990, dans des zones très pauvres de la Chine rurale, des paysans cachaient leurs enfants épileptiques pour éviter de se trouver dans des situations où l’enfant et la famille seraient humiliés. […] Lorsque j’étudiais des patients schizophrènes et leurs familles à Shanghai il y a quelques années, j’ai entendu un cadre me dire que son expérience de père d’un enfant atteint d’une maladie mentale chronique avait été pire que celle de cible des politiques de “redressement” durant la Révolution culturelle » (Kleinman et Kleinman, 1994). Comment interpréter cette forte stigmatisation ? Selon Kleinman, il s’agit d’un contrôle social portant sur « la famille et les relations sociales de proximité » et visant la reproduction du fonctionnement institutionnel (Kleinman, 2002).

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Pour analyser la relation entre parents chinois et médecins, en plus de celle du statut propre au champ médical (consulté/consultant) similaire à la relation médecin-patient soulevée en haut, les deux autres dimensions sont celle de l’ethnicité (française/chinoise) et celle du genre (masculin/féminin). L’exemple de la famille Fu le démontrera.

L’exemple de la famille Fu

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Samuel Fu, 12 ans, est né en France et a été diagnostiqué autiste dans sa petite enfance. Ses parents sont venus séparément à Paris au cours de l’année 2000. Marié en Chine en 1990, ce couple a divorcé en 2009. Une fois en consultation, le psychiatre demande à la mère de Samuel la raison du divorce. Celle-ci adresse, uniquement à l’interprète et à moi [2][2] Avec cette famille, je participe toujours aux consultations..., sa réponse en chinois : « Bah, c’était un Jia li hun[3][3] Un « faux divorce ».. » Elle nous demande de ne pas le traduire en français, car elle ne veut pas que le médecin soit au courant, puis lui répond finalement : « C’est comme ça, il n’a pas de papiers en France. Mais il est gentil avec nous. »

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Le psychiatre continue de poser les questions sur sa vie de couple, voici la conversation.

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Psychiatre : « Vous avez un amoureux ici ?

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Mme Fu a un sourire timide : Je suis pas comme vous, les Français…

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Psychiatre : Vous êtes toujours amoureuse de votre mari ?

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Mme Fu (timide et réticente, à l’interprète) : Bah, pourquoi il me pose ce genre de question ? C’est personnel, en plus, nous Chinois, on n’est pas attaché aux mots énoncés… Je ne suis pas habituée à ce genre de questions.

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Psychiatre : Il est aussi amoureux de vous ?

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Mme Fu (très embarrassée) : Euh, je sais pas… Ce sont des questions à côté de la plaque, non ? »

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Vu le silence de l’interprète, Mme Fu me demande : « Xiao Wang [4][4] « Petite Wang ». Façon populaire d’appeler quelqu’un..., peux-tu dire au médecin de ne plus me poser ce genre de questions ? »

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À la sortie de la consultation, Mme Fu me dit : « Avec mon mari [son terme est d’un registre soutenu : wo xian sheng], on s’aime toujours mais on a divorcé par obligation. On a été forcé par la vie. Ils [le médecin et l’interprète] ne comprennent pas cette histoire de faux divorce. Bien sûr, on s’aime encore ; à ce moment-là, on n’avait pas d’autre solution, tu vois, on était sans papiers. Après j’ai été régularisée.

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Moi : C’est plus facile pour la famille monoparentale ?

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Mme Fu : Oui, oui, complètement. Tu me comprends, non ?

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Moi : Oui, vous m’en avez parlé.

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Mme Fu : Voilà, c’est entre filles, on se comprend. C’est la vie, quand on est une mère et une épouse. La seule chose qu’on peut faire, c’est de savoir se sacrifier [divorcer par obligation] [5][5] Les crochets indiquent les notes de l’auteure. au bon moment [pour la régularisation]. »

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Cet extrait d’entretien montre que le discours de la mère de Samuel combine la distinction d’ethnicité (« j’suis pas comme vous », « nous Chinois », etc.) et la différence de genre (« c’est entre filles, on se comprend », « femme de sacrifices »). Vraisemblablement, sa réticence en consultation pourrait se traduire du point de vue culturaliste. Cependant, ses non-dits reflètent notamment sa trajectoire migratoire, et sont d’ordre sociologique : couple sans papiers depuis douze ans, chômage suite à la charge d’élever son fils autiste pour Mme Fu, exclusion du marché de travail pour son mari faute de titre de séjour. Par conséquent, malgré tout l’amour au sein du couple, ils ont divorcé. C’était un choix et une stratégie d’immigration que cette mère ne souhaite pas dévoiler en consultation. Probablement parce qu’elle ne veut pas être jugée, voire parce qu’elle s’inquiète des risques potentiels d’être dénoncée. Je constate ici l’importance des normes sociales auxquelles se confronte Mme Fu, venant tout d’abord de l’autorité médicale, accentuée par la maladie de son fils, puis liée à la régularisation dans la société d’accueil – question réelle que les migrants doivent affronter –, et touchant enfin à son rôle traditionnel de femme et de mère dans l’ethos de la société chinoise : celle qui se sacrifie.

D’autres représentations : la médecine traditionnelle chinoise et l’usage du mot « handicap »

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Parfois, les parents chinois profitent de la dimension ethnique de la relation pour réaménager les rôles du médecin et du patient, qui leur donnent l’impression d’être « dominés ». Autrement dit, devant des médecins occidentaux, les parents se voient comme « profanes » dans le milieu psychiatrique, et choisissent de ne rien énoncer. Mais à la sortie, ils expliquent ce silence en le reliant aux thérapies traditionnelles. Le discours du père de Julie permet d’illustrer ce point.

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Julie, 17 ans, est diagnostiquée dépressive. Elle a été hospitalisée à cinq reprises, a eu d’importantes pertes de compétences linguistiques et a fait plusieurs tentatives de suicide. Son père dit : « Ça sert à rien de leur parler du traitement, après toutes ces rechutes… En Chine, le cas de ma fille, on le guérit avec des herbes, sans rechute… » Je constate que le père de Julie revendique le recours à la médecine traditionnelle chinoise (mtc) sans pour autant chercher à faire soigner sa fille de cette manière. Face à l’autorité médicale occidentale et du fait de son insatisfaction quant au traitement de sa fille, il critique ces médecins en leur opposant le soin traditionnel : ces professionnels deviennent ainsi « profanes » dans son discours. Plutôt que de vérifier si le père de Julie connaît vraiment bien la mtc, ou de discuter de la méthode de soin qui conviendrait le mieux, je souhaite insister sur la façon de penser et de réagir face à la norme médicale occidentale chez certains parents chinois : ils accentuent les caractéristiques d’« être chinois et d’être soignés à la chinoise », ce qui peut justifier leurs non-dits en consultation.

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De la même façon, l’usage du mot « handicapé » et sa connotation négative causent des non-dits, voire le mutisme énervé des parents. En Chine, le « handicap » se traduit en mandarin par deux termes opposés : Can ji et Can fei. Le premier est promu par le gouvernement et toute intervention sanitaire depuis ces dernière années, afin d’effacer une forte connotation péjorative portée par le second terme, « l’inutilité sociale stigmatisée ». À partir de cette stigmatisation socialement omniprésente, malgré la promotion d’un terme à la place de l’autre, la famille concernée affronte le problème de perdre la face, « une faille dans l’essence ancestrale » (Guinamard et Lupu, 2010). Il faut souligner que j’adopte systématiquement le terme Can ji pour traduire « handicap ».

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Néanmoins, plusieurs cas mettent en relief le refus chez ces derniers d’entendre parler du handicap de leur enfant. Lorsque les professionnels abordent le projet de scolarisation tel qu’envoyer l’enfant à la clis ou à l’ulis, certains utilisent le terme « école spécialisée », « enfant en difficulté », etc. ; d’autres finissent par le mot « handicap ». Par rapport à ce dernier terme, les réactions des parents sont souvent visibles : ils sont gênés, voire un peu ou très énervés. Ils interrompent la conversation par : « Qu’est-ce que mon enfant a comme incapacité ? », « Il faudrait l’envoyer dans une école anormale ? », « Interprétez ce qu’il a comme vous voulez, je m’en fous ! [6][6] Sui bian en mandarin. ». Ces parents mentionnent parfois un choc lorsqu’ils entendent ce mot, qu’ils associent à la honte et à une accusation auto-renvoyée, conduisant à leur silence en consultation. À la sortie, beaucoup d’entre eux me demandent d’évaluer l’intelligence de leur enfant – cela pourrait être interprété comme un moyen de « sauver la face » de leur part –, ou encore me communiquent leurs points de vue : « On dirait que j’avais énormément de dettes ancestrales envers le Maître du ciel [7][7] Wo Zu Shang Qian Lao Tian Ye de, en mandarin. ! » Chez ces parents, la représentation du handicap dans leur société d’origine est transposée dans la société d’accueil. Sans connaissances sur les différences de représentations du « handicap » dans les deux sociétés, ils refusent un travail de réinterprétation et choisissent ainsi de se fâcher silencieusement. Le père de Ludovic l’exprime dans ces termes : « Comment le médecin peut-il dire ce mot [handicap] facilement ? C’est une insulte ! En plus, c’est insulter ma descendance, et aussi mes ancêtres ! Il n’y a rien de plus méchant ! »

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À travers trois extraits d’entretiens, les non-dits des parents en consultation ont été dépliés selon trois volets : le premier est lié à la position de soumission à l’autorité médicale occidentale ; le deuxième s’étaye sur la dimension ethnique, notamment sur des représentations socioculturelles au sujet de la fidélité au sein du couple, de la mtc et du handicap ; le dernier concerne les disparités des rôles entre hommes et femmes. Ces trois aspects de la relation parents-médecin façonnent conjointement les non-dits des parents en consultation.

Influence de la présence de l’enfant en consultation

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Certains parents demandent clairement au médecin de leur parler en l’absence de leur enfant, « afin de mieux se renseigner » et « ne pas faire perdre la confiance en soi à l’enfant concerné ». Cette demande de ne pas dire en présence de l’enfant dévoile en fait les difficultés à aborder certaines questions en famille. Les préoccupations des parents portent notamment sur l’évolution de la maladie. « Sa maladie est-elle curable ? » reste la question la plus souvent posée. Néanmoins, toutes les demandes d’absence de l’enfant ne sont pas accordées par les pédopsychiatres. Ainsi, certains discours sont « forcément » émis devant l’enfant et les questions se posent souvent sur d’autres axes : comment la présence de l’enfant joue-t-elle en consultation? Les enfants peuvent-ils tout entendre en consultation ? Les enfants maîtrisant le français pourraient-ils se charger du rôle d’interprète ?

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Dans un premier temps, je monterai à travers deux cas la position de « l’enfant subissant », celui qui est forcé à tout entendre en consultation, et qui vit ainsi certaines violences verbales. Le cas de Steven et celui de Charlie l’illustrent.

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Steven, 10 ans, voit le pédopsychiatre et l’orthophoniste pour ses difficultés dans l’acquisition du français. Il vit depuis ses 3 ans dans une famille monoparentale, parce que son père les a quittés. Au tout début, le médecin reçoit Steven et sa mère toujours ensemble ; cette dernière n’en est pas contente et le manifeste une fois après la sortie en ces termes : « Ça sert à rien de le voir, c’est du gaspillage de temps… Alors que mon fils est là, comment pourrais-je dire tout ce que je pense ? Pourquoi ne nous recevrait-il pas séparément ? » Cette manière de travailler n’a pas changé jusqu’au jour où cette mère lance finalement une question « bombe » devant Steven en consultation. « J’ai une question, est-ce que ça lui ferait du bien si je le faisais adopter par une famille française ? Car je me sens incapable de lui offrir ce qu’il veut. J’ai dit ça pour son bien. » Sur place, l’enfant concerné montre immédiatement sa colère et rejette sa mère. Ayant vu la réaction de Steven face à cette « violence verbale », et sur demande de la mère, le docteur décide de consacrer une séance individuelle à celle-ci.

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Parler de l’abandon devant l’enfant reste un cas extrême des discours des parents. Très souvent, j’assiste à des jugements et à des reproches, parfois méprisants, envers l’enfant. En présence de ce dernier, j’entends dire : « Mes autres enfants sont tout à fait normaux, super intelligents, ils ont un bon niveau en français, autant qu’en chinois… Pas comme celui-ci ! » « On m’a dit que l’effet de l’hérédité biologique est fort. Au fait, on a un proche dans la famille dont les réflexes sont très lents. »

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Cette scène de consultation en témoigne : il s’agit de Charlie, une fille présentant un fort mutisme à l’extérieur de la famille. Sa mère se plaint que la vie d’immigrant est pénible, en ajoutant : « Les enfants ne comprennent pas du tout ce que nous [les parents] avons vécu, la clandestinité, etc. » Mettant à part la tristesse affichée sur le visage de l’enfant en question, le docteur pose la question à l’enfant : « C’est vrai ? Tu ne l’écoutes pas ? » L’enfant répond : « Si. » Cette courte mais ferme réponse déclenche la réaction de la mère : « Elle comprend rien […] J’en ai marre, j’ai trop de rendez-vous pour elle, soit ici [cmp] soit à l’école. J’suis énervée, mais qu’est-ce que je peux faire ? C’est moi qui ai un enfant déficient. Bon, j’ai toujours eu des reproches de la part de mon patron et de mes collègues suite à mes absences. J’ai une copine qui a un fils comme ma fille, elle m’a dit qu’elle en avait marre aussi… » Tout au long de ce discours, la petite fille reste assise, juste à côté de sa mère, sans dire un mot. Elle écoute tout d’abord sa mère en mandarin, puis la version française fournie par l’interprète.

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Cette « violence verbale » devrait-elle être évitée ? L’enfant semble passif dans ces cas-là, mais cette position de tout entendre et tout subir est imposée par la modalité d’organisation du travail thérapeutique. Comment, dès lors, recevoir l’enfant et ses parents ? Sans prétendre qu’il pourrait s’agir d’une réponse systématique, il me semble que l’enfant devient plus actif quand il est présent à la fois en tant que patient et en tant qu’interprète. Mis à part des cas graves, dans lesquels l’enfant ne peut fournir un discours logique, clair, ou cohérent, j’observe certains effets quand l’enfant joue pour partie le rôle d’interprète. Le cas de David le met en lumière.

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David, 16 ans, né à Paris, diagnostiqué « bipolaire », est suivi en psychiatrie depuis trois ans. L’adolescent ainsi que sa mère avouent : « On n’a pas de communication. » David l’explique par « la barrière de la langue » : « Y a des mots que je sais pas dire [en mandarin ou en dialecte de Wenzhou]. Surtout quand je suis énervé, j’arrive pas… Donc pour discuter des choses, pour se ressourcer, pour se remonter le moral, pour dire tout ce qui est sur le cœur [8][8] Une expression typiquement chinoise, c’est la traduction..., je vois mes potes. » Sa mère confirme aussi ce manque de communication : « Ça fait deux ans qu’on n’a pas parlé. Il parle mal le dialecte de Wenzhou, aussi le mandarin, et je ne parle pas le français. Avec lui, quand je commence à parler, il s’énerve très vite. » Pendant une séance où je suis censée être interprète, David est très partant pour partager cette tâche avec moi. Voici un extrait d’entretien.

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Mère : « Il n’aime pas sa docteure à l’internat, je dirais parce qu’il la voyait tout le temps. Alors qu’il vous apprécie beaucoup, parce qu’il vous voit pas souvent. Je suis comme son médecin à l’internat, quand il me voit tous les jours, il m’aime pas non plus […] Donc, il veut changer la structure de prise en charge.

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Psychiatre : Sinon, il y a un autre service à Paris, on peut faire la demande si vous voulez.

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David [s’est mis à pleurer] : Je veux pas vous embêter…

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Psychiatre : Moi ? Comment ça ?

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David : Je veux vous laisser tranquille. Vous m’avez beaucoup aidé…

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Psychiatre : C’est très touchant ce que vous venez de dire. C’est mon métier, j’ai le devoir de vous aider jusqu’à vos 18 ans, sans aucun souci. Je vous demande même votre autorisation pour vous aider, vous êtes d’accord ?

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David : Oui.

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Mère : Je suis contente que David ait dit tout ça car ça montre sa volonté d’être guéri. Il travaille vraiment avec vous.

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Psychiatre : Je vois entre vous un très profond amour, bien que vous n’ayez pas de communication directe dans les interactions par rapport à ce petit épisode.

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Mère : Bien sûr, j’aime profondément mon fils. Mon seul vœu actuel est sa guérison. Je vous remercie aussi. »

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David n’a pas répondu directement à cette déclaration d’amour de sa mère mais il est visiblement touché. Après la consultation, nous nous dirigeons ensemble vers le métro. Quand David est seul à côté de moi, il me dit à voix basse, comme une sorte de murmure à lui-même : « C’était la première fois que ma mère a dit qu’elle m’aimait ; c’est la première fois que je l’ai su…, entendu par mes propres oreilles […] Tout à l’heure, j’ai prêté plus d’attention à ce que ma mère a dit. » La mère de David prend ensuite la même ligne de métro avec moi et elle me dit sur le chemin : « Toutes les difficultés que David rencontre sont de notre [les parents] faute. Je travaillais beaucoup, et son père se fiche de notre vie, de la maladie de David. Depuis novembre 2010, il n’a même pas payé les pensions des enfants… Actuellement je bosse à mi-temps. Vu l’état de David, il y a deux ans, j’étais très inquiète et rien n’est plus important qu’il guérisse. L’argent, on pourrait toujours en gagner, mais la santé et le futur de mon fils sont en priorité. »

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La première partie de conversation a été traduite par David. Quand le contenu des discours a changé de direction, que le factuel a laissé la place à l’expression de leurs sentiments, j’ai pris le relais pour laisser plus d’espace aux acteurs concernés. Ce que David a avoué à la sortie de la consultation, « avoir prêté plus d’attention à ce que sa mère a dit », est dû à l’affection ressentie après le discours de sa mère, mais est également lié au fait de son interprétariat. Il s’est mis spontanément dans une position de responsabilité, de transmission de parole. Ce cadre de communication, nécessitant que David écoute sa mère, est un acte très rare dans la vie quotidienne.

La subjectivité de l’interprète et l’enjeu de la médiation

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De nombreux entretiens réalisés auprès des professionnels en psychiatrie (psychiatres, psychologues, psychothérapeutes) mettent en relief leur attitude à l’égard de l’interprétariat en consultation. Certains, des psychothérapeutes notamment, choisissent d’éviter d’utiliser l’interprétariat : « Je travaille à travers les paroles. La thérapie se déroule normalement en français, parce que les enfants se débrouillent bien. Je ne veux pas que l’analyse soit interrompue par l’interprétariat. » Parmi ceux qui favorisent la présence de l’interprète, certains exigent que l’interprète soit une femme, « sinon c’est trop envahissant pour mes patients » ; certains privilégient, parmi les interprètes, ceux qui sont issus de la même région que le patient, parce que « c’est l’âme de l’ethnopsychiatrie ». Plusieurs degrés du travail de l’interprétariat et diverses fonctions de l’interprète me conduisent à réfléchir sur une problématique fondamentale : à quels moments et suivant quelles logiques ce tiers est-il interprète ou médiateur ? Pour y répondre, la notion de « subjectivité » m’aide à sociologiser les frontières entre l’interprétariat et la médiation. Selon Rechtman, la subjectivité de l’interprète se manifeste par l’usage du « je » ou celui du « il » (Rechtman, 1999). Cette distinction pronominale recoupe à mes yeux la distinction entre interprétariat et médiation. Deux cas me permettront d’étayer cette hypothèse.

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Le premier cas est celui de M. Tang, interprète. Les parents parlent au psychiatre du projet de faire suivre à leur fils des cours supplémentaires en été, le médecin pose donc la question : « Ce genre de cours est-il cher en Chine ? » Au lieu de la poser en mandarin aux parents, M. Tang demande au docteur : « Vous me demandez à moi ou à eux ? » Comme l’interprète joue le rôle de transmission, le médecin garde naturellement le contact visuel avec lui, ce qui serait à l’origine de sa confusion. Ensuite, puisque la question posée par le psychiatre est générale, et ne s’applique pas au cas particulier de la famille, M. Tang sent une distance entre la clinique et le savoir. Enfin, cet interprète a fait dans le passé des études en éducation, il connaît bien le système scolaire ; il se sent donc concerné par cette question, et légitime d’y répondre. Ainsi, l’interprète peut confondre les destinataires des questions du psychiatre, particulièrement sur les connaissances générales liées à la société chinoise. Cela démontre l’émergence de sa subjectivité.

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Le deuxième cas concerne Steven, de qui la mère a parlé de l’abandon lors d’une séance. Dans une séquence de mon interprétariat, s’effectue un changement de position : d’interprète, je deviens médiatrice. Au vu de la situation et de la réaction de Steven face à la « violence verbale » contenue dans la demande de sa mère, le docteur décide de consacrer une séance individuelle à cette mère. Cette consultation démarre de façon très dure. Cette mère avait une attitude défensive, mais au fur et à mesure, elle confie : « Tout ça me renvoie l’impression d’être une mauvaise mère. C’est aussi pour cette raison que j’ai eu l’idée de faire adopter Steven et son frère… J’ai du mal à maîtriser mes émotions, surtout mes colères. Je vois bien que ça va rendre les enfants mal. Après les insultes, je suis soulagée, mais pour eux, c’est insupportable […] Je pense que c’est lié à mon état célibataire. L’affection paternelle lui manque. »

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Le médecin répond : « L’affection maternelle aussi. » Je ressens immédiatement la tension derrière cette conversation. J’ai quelques secondes d’hésitation sur la manière de le traduire ; le psychiatre m’adresse la parole : « Tu n’oses pas le traduire ? » Je reformule finalement par : « Votre manière d’exprimer l’affection maternelle pose aussi des problèmes. » Effectivement, cette transmission ne paraît pas choquante à la mère de Steven, qui continue à dire : « Oui, j’en suis consciente. Mais comment faire, je ne suis pas cultivée. S’il y a un père, ça aura un équilibre. » Ici, une médiation était à mes yeux nécessaire : parler du manque de l’affection maternelle et parler de la manière « inappropriée » de l’exprimer sont deux choses très différentes. Il s’agit du fond et de la forme de l’affection maternelle. La dernière formulation porte moins de « reproche », permettant d’éviter l’éventuel conflit entre le médecin et cette mère, sachant que la relation entre eux était déjà assez « tendue ». En effet, l’insatisfaction de la mère de Steven envers ce médecin se manifestait par de nombreuses plaintes de sa part, que je recueillais après les consultations.

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Les frontières entre l’interprétariat et la médiation peuvent s’observer par la distinction entre l’usage du premier personnage « je » et celui de la troisième personne « il/elle ». L’interprète adopte le terme « je » en traduisant le discours du patient lorsqu’il efface sa propre subjectivité. En revanche, une médiation au lieu d’une traduction se fait avec le terme « il » pour désigner le patient. Cependant, cela ne veut pas dire que l’émergence de la subjectivité de l’interprète correspond toujours à un travail de médiation, car tous les interprètes ne prennent pas la position du médiateur. La médiation va-t-elle indispensablement de pair avec l’interprétariat lorsqu’on travaille en pédopsychiatrie avec des familles d’origine chinoise ? Un exemple sur des traductions littérales l’éclairera.

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Avec ses vingt ans d’expérience auprès de patients asiatiques, un psychiatre m’explique : « Lorsque l’Asiatique dit : “j’ai chaud dans la tête”, cela ne correspond à aucun symptôme français, ça ne veut rien dire. Ou lorsqu’il dit : “Dans la nuit, je rêve que je bavarde avec des morts”, on ne peut pas faire de traductions littérales. Il faut que le thérapeute soit habitué aux codes de la culture. C’est aussi dans ce sens que l’interprète doit contribuer en séance […] Mais la culture n’est qu’une porte pour entrer dans l’univers de la souffrance. Je vous donne un cas clinique comme exemple : ces derniers temps, j’ai reçu un enfant triste, de 5, 6 ans. L’enfant dit qu’il est triste parce qu’il ne voit pas souvent son père. Pourquoi ? Parce que son père est cuisinier à Metz, à 350 km d’ici. Lorsqu’il va à l’école, il rencontre d’autres enfants qui racontent leur vie de famille. Son père dit qu’il est normal qu’ils se voient une fois par semaine, parce qu’ils habitent loin… Ici, vous voyez qu’il y a deux modèles de configuration familiale : celui qu’il vit en famille, et celui dont il entend parler à l’école. Je ne peux l’expliquer uniquement par la culture chinoise, car ces deux référentiels ne sont pas fondés sur la seule base de la culture. »

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Cet exemple permet en effet de saisir le contexte social de la souffrance. Cette tristesse de l’enfant, incompréhensible par le père, dépend non seulement des identifications de deux générations mais aussi des environnements de sociabilité où ils se trouvent. Je cite ce dernier exemple sans aborder les problèmes linguistiques, mais je remarque toutefois qu’il y a des mots qui manquent. Ces non-dits dépassent toutes les techniques de l’interprétariat. En revanche, pour les « décoder », une médiation bien plus complexe que l’explication culturelle est nécessaire, qui engloberait les facteurs sociaux de la migration de ces familles chinoises, ainsi que la temporalité et l’espace de leur mobilité géographique comme sociale. L’interprète pourrait dès lors fournir une médiation plus complexe et pertinente que celle de culturalisme.


Bibliographie

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  • Darmon, M. 2005. « Le psychiatre, la sociologue et la boulangère : analyse d’un refus de terrain », Genèses, n° 58, p. 98-112.
  • Derbez, B. 2010. « Négocier un terrain hospitalier », Genèses, n° 78, p. 105-120.
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Notes

[1]

Préparée à l’École normale supérieure, sous la codirection de Stéphane Beaud (ens) et de Richard Rechtman (ehess), cette thèse porte sur l’impact de la migration sur la santé mentale : l’exemple des migrants chinois et leurs descendants à Paris.

[2]

Avec cette famille, je participe toujours aux consultations en tant que « stagiaire sociologue ». Un interprète de l’ism (Inter Services Migrants) est sollicité à chaque séance.

[3]

Un « faux divorce ».

[4]

« Petite Wang ». Façon populaire d’appeler quelqu’un quand il existe déjà une certaine familiarité entre les deux interlocuteurs.

[5]

Les crochets indiquent les notes de l’auteure.

[6]

Sui bian en mandarin.

[7]

Wo Zu Shang Qian Lao Tian Ye de, en mandarin.

[8]

Une expression typiquement chinoise, c’est la traduction littérale du terme zai xin shang.

Plan de l'article

  1. Une recherche empirique et qualitative
  2. Les non-dits des parents en consultation
    1. Spécificités de la relation médecin-patient
    2. L’exemple de la famille Fu
    3. D’autres représentations : la médecine traditionnelle chinoise et l’usage du mot « handicap »
  3. Influence de la présence de l’enfant en consultation
  4. La subjectivité de l’interprète et l’enjeu de la médiation

Pour citer cet article

Wang Simeng, « Analyses sociologiques des pratiques de l'interprétariat-médiation en pédopsychiatrie : l'exemple des familles d'origine chinoise à Paris », Enfances & Psy, 3/2012 (n° 56), p. 136-145.

URL : http://www.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2012-3-page-136.htm
DOI : 10.3917/ep.056.0136


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