Accueil Revues Revue Numéro Article

Enfances & Psy

2012/3 (n° 56)

  • Pages : 160
  • ISBN : 9782749234885
  • DOI : 10.3917/ep.056.0156
  • Éditeur : ERES

ALERTES EMAIL - REVUE Enfances & Psy

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 156 - 160

Comprendre l’obésité. Une question de personne, un problème de société, Catherine Grangeard, Paris, Albin Michel, 2012

1

Le livre de Catherine Grangeard, psychanalyste spécialiste de l’obésité, est le second qu’elle consacre au sujet [1][1] C. Grangeard, Obésités. Le poids des mots, les maux.... Il questionne directement l’inexistence de l’obèse, car pour Catherine Grangeard il n’y pas de structure psychique du sujet obèse. En revanche, l’obésité existe et son sujet n’est pas le poids. Ce livre se situe, comme l’exergue de Schopenhauer qu’elle cite, dans une distance moyenne par rapport à son sujet, comme celle des porcs-épics entre eux, et qui rend leur situation supportable. Le rapport au poids est de cet ordre-là : c’est une norme culturelle. La formation de psychosociologue de Catherine Grangeard lui permet d’avoir une approche à la fois psychanalytique et psychosociologique de l’obésité. Ainsi, le surpoids et l’obésité ne sont pas la même chose. La définition de l’obésité est strictement médicale : elle repose sur le calcul d’un indice de masse corporelle (imc) qui établit un rapport entre la taille et le poids, l’imc normal étant établi entre 18 et 25. Le fait de se sentir trop gros n’est plus du domaine médical : c’est une référence culturelle, sociale et subjective.

2

Le livre de Catherine Grangeard est, comme la psychanalyse, un passeur sur cette question. C’est la société qui crée de l’obésité, qui l’induit. Le marché financier de l’alimentation a d’ailleurs tout intérêt à maintenir cette situation. Lucas, un patient condensant un peu tous les autres, faux petit garçon qu’invente Catherine Grangeard pour exposer les situations auxquelles différents patients sont confrontés, est atteint de ce symptôme. Ce qui lui pose vraiment problème, ce sont les autres, puisque finalement ce qui est important, c’est le regard des autres.

3

On trouve aussi, dans ce livre, le cas de Camille qui dit que « personne dans sa famille ne sait y faire autrement, personne ne serait trop gros ». Derrière la nourriture, il y a la mère qui donne la nourriture et la mère que l’on mange, il y a les mots qui accompagnent le fait de nourrir, les mots que l’on incorpore…

4

C’est aussi de cela qu’il s’agit dans le rapport au corps trop gros, au corps trop maigre, qui est redoublé du rapport à la folie de la norme sociale qui édicte qu’à un moment donné il faut être mince, alors qu’à d’autres époques ce n’est pas le cas. Être mince pour contrôler quoi ? Pour contrôler ou maîtriser une certaine image de soi ou du social en soi ? Quoi qu’il en soit, comme le dit un des patients, on se trompe lorsque l’on ne s’occupe que du poids. Une complaisance somatique, au sens psychanalytique du terme, est en jeu dans l’obésité. La norme s’impose aussi comme modèle, et quand on la suit c’est une identification, une imitation, quand on la rejette une résistance, une opposition, une transgression.

5

Le symptôme d’un sujet fait écran à l’histoire familiale transgénérationnelle, et tout le livre tend à montrer que c’est le poids des mots qui pèse sur l’histoire des sujets atteints d’obésité. Un patient explique qu’il n’aime pas le mot « gros » et qu’il est avant tout un enfant qui se demande comment vivre avec les autres, bref une personne. L’obèse est une personne.

6

L’imc est apparu en 1971 et acquiert en 1998 une dimension internationale en étant reconnu par l’Organisation mondiale de la santé (oms). Cela aboutit à une catégorisation d’individus selon les termes suivants : normal, sous-poids, surpoids, obésité. On est là dans la classification générale des sujets dans des pathologies ou des psychopathologies à la mode à l’heure actuelle : un culte de la norme est en réalité en jeu dans la question de l’obésité comme symptôme. Comme le dit Catherine Grangeard, la fabrication des corps dépend largement du social : c’est du social incorporé, en réalité, comme le montrent de nombreux sociologues tels Pierre Bourdieu ou Jean-Claude Kaufmann. Sont rappelés les travaux sur l’obésité de Jean-Pierre Poulain et Thibaut de Saint Pol, et ce pont entre disciplines enrichit la compréhension de ce qui se trame derrière le manifeste du symptôme. Les géographes sociaux montrent que l’aménagement de l’espace a ses incidences et Pédibus en est une illustration éclairante. Nous voyons, au travers de ces exemples, comment concrètement travailler ensemble. Il y a une folie de la norme et l’obèse y est confronté. Pourquoi y a-t-il à notre époque une telle obsession de la minceur ? Ne crée-t-on pas l’obésité à travers des normes d’extrême minceur qui sont équivalentes au beau ?

7

Ce qui caractérise la clinique de l’obésité pour Catherine Grangeard, c’est que cela peut servir de prétexte pour se mettre en marge de la sexualité. Le corps n’est plus désirable : c’est très infantile mais, au fond, ce corps socioculturel qui doit être mince est-il un corps sexué ? En outre, le corps sexué est lui-même un corps langagier et c’est tout l’intérêt du livre de Catherine Grangeard que de ramener le symptôme de l’obésité au rapport au langage des sujets qui en sont atteints. En effet, comme l’explique l’auteur, la nourriture est d’abord un don : on prend un peu de ses parents nourriciers en soi en mangeant. En mangeant ses parents, on assimile un peu de leurs vertus, comme le rappellent les ethnologues à propos des cultures traditionnelles où en mangeant l’ennemi ou l’animal totem, on acquiert ses pouvoirs.

8

Catherine Grangeard dit d’une de ses patientes qu’elle appelle Karamel, qu’elle parle sans cesse : il n’y a pas de place pour l’autre. Un autre patient se demande « ce que cela fait de bouffer de l’angoisse ». Les fragments de cas sont très vivants. Ces cas sont à la fois très singuliers et en même temps collectifs car il y a une dimension collective dans l’obésité, même si ce sont des sujets, au un par un, qui sont confrontés à ce symptôme. C’est aussi un symptôme du rapport à la famille, de la façon dont une famille se situe dans un contexte socioculturel. Selon Catherine Grangeard, l’obésité n’est pas le bon symptôme. En effet, il faut s’adresser au sujet et non pas à l’objet poids du corps hors normes.

9

À propos d’un patient, « pdv », l’auteur dit qu’il est excessif avant d’être obèse. Le propre de la nourriture, c’est l’alternance du plein et du vide : cet aller-retour caractérise aussi l’obésité puisqu’il n’y a pas de moment où le manque, le vide ou l’absence de nourriture est possible. L’enfance de cet homme illustre ce qu’il en est. Les personnes obèses ont aussi une histoire ! Lorsque ce rappel est entendu par les médecins, les diététiciennes et aussi les profs, alors s’adresser à un psychanalyste redevient une démarche naturelle, comme dans d’autres circonstances ou manifestations d’un mal-être. Catherine Grangeard a aussi constaté qu’une proportion importante de personnes atteintes d’obésité ont vécu des abus sexuels (environ un tiers). Comme si le poids du corps augmentait la faute, la transgression de l’autre, comme s’il était le signe d’une parole qui n’a pas été mise sur un acte sexuel imposé. C’est comme s’il y avait une équivalence entre le poids des mots et le poids du corps et que le poids augmentait à mesure que les mots n’étaient pas dits. Si on approche l’obésité du point de vue psychanalytique, on approche d’une parole, comme pour tout symptôme. L’écriture de Catherine Grangeard est justement lisible par les non-spécialistes de la psychanalyse, ce qui est actuellement particulièrement bienvenu.

10

Un patient de Catherine Grangeard dit de son grand-père qu’il mangeait ses paroles. On mange des mots, de la généalogie, de la parole qui n’a pas été dite, de l’absence de parole. Au-delà de la dimension socioculturelle et historique de l’obésité et de l’obsession de la minceur, il y a aussi une société où la parole, en tant qu’elle est accompagnée d’une écoute, n’a plus toute sa place. La minceur du corps n’entre-t-elle pas en écho avec le peu de poids de la parole à notre époque ? Au fond, n’est-ce pas la question que pose l’obésité ?

11

Max Kohn, université Paris-Diderot, Sorbonne-Paris-Cité, crpms, psychanalyste membre d’Espace analytique, Paris.

Pourquoi être heureux quand on peut être normal ?, Jeanette Winterson, Paris, Éditions de l’Olivier, 2012 pour l’édition française. Traduit de l’anglais par Céline Leroy. Jonathan Cape, 2011 pour l’édition originale, sous le titre : Why Be Happy When You Could Be Normal?

12

Nous ne dévoilerons pas ici l’origine de cette phrase fabuleuse d’un point de vue littéraire et terrible d’un point de vue humain, il faudra pour cela lire le livre. Mais nous pouvons dire que tout le récit de Jeanette Winterson oscille entre ces deux faces d’une même pièce, avançant en claudiquant, s’appuyant sur l’une, la littérature, pour supporter l’autre, la vie.

13

Dans son livre, Jeanette Winterson raconte en effet sa vie, en particulier sa vie d’enfant adoptée. Dans un contexte social peu stimulant – c’est un euphémisme puisqu’elle a grandi dans le Manchester des années 1960 –, elle dépeint son quotidien d’enfant ayant atterri dans une famille pour le moins dysfonctionnelle, comme nous dirions aujourd’hui. Mère (adoptive donc) au foyer ultra croyante et pratiquante, et père à l’usine servant de main à sa femme tyrannique pour corriger leur fille. Dit comme ça, on pense à un drame, mais il n’en est rien car l’écriture, l’humour et le regard finalement adouci de l’auteure rendent les choses plus complexes qu’elles ne peuvent le paraître au premier abord. Son histoire, elle la partage sûrement avec de nombreux enfants abandonnés puis adoptés à cette époque, mais probablement aussi avec de nombreux enfants élevés par leurs parents biologiques. Et pourtant. Il s’agit bien d’une histoire unique et de la façon dont le secret, l’interdiction de lire, l’incompréhension, le tabou de la sexualité sont intriqués avec une énergie vitale démesurée, une envie de savoir et de liberté sans bornes qui sont les fondations de la personnalité de cette enfant.

14

En toile de fond, la question de l’amour est omniprésente. Pourquoi sa mère ne l’a pas aimée assez pour la garder, elle qui l’a tout de même allaitée durant six semaines ? Pourquoi sa seconde mère ne l’a jamais aimée ? Pourquoi voulait-elle donc à tout prix un enfant ? Pourquoi n’en a-t-elle pas eu naturellement ? Pourquoi lui reprochait-elle sans cesse d’être elle-même ? Qui aurait-il fallu qu’elle soit pour la satisfaire ou plus exactement qu’aurait-il fallu qu’elle soit ? L’enfant qui doit venir combler le manque, l’enfant qui doit venir satisfaire tous les désirs, l’enfant qui doit correspondre à une image, à une idée, mais dont l’existence réelle encombre, rend honteux, dérange. C’est bien de cela qu’il s’agit, l’enfant mis à une place d’objet et non de sujet. Peut-être en aurait-il été de même pour un enfant naturel, issus de ses parents. Peut-être pas. En effet, certains éléments nous sont fournis au fil du texte. Ainsi, comment cette femme aurait-elle pu faire un enfant en refusant toute relation sexuelle, voire tout contact physique ? Comment aurait-elle pu aimer sa fille alors qu’elle se déteste elle-même et déteste tout le monde sans exception ? Comment aurait-elle pu accepter ce qu’elle n’attendait pas sans renvoyer cet enfant indomptée – comme tout enfant – à sa mère, l’originelle, la forcément terrible, par laquelle toute la faute arrive, la forcément pécheresse ? Le père est, si ce n’est absent, du moins soumis à cet ogre de femme, et il ne parviendra à prendre une place auprès de sa fille qu’après son veuvage. Il n’est jamais trop tard.

15

L’enfant, dans tout cela, cherche une place, la sienne, qui n’est pas là, pas tellement ailleurs non plus, sauf à la bibliothèque peut-être, qui lui est pourtant interdite. Dans les livres, elle trouve un souffle, mais elle doit se cacher pour lire car ils représentent une menace pour la mère. De quoi a-t-elle peur, cette mère, si ce n’est de se retrouver face à un être humain différent d’elle ? Son accrochage insensé à la religion désigne son manque d’appuis, son impossibilité à être en lien aux autres, même si elle essaie parfois et culpabilise souvent. Mais sa culpabilité ne l’amène manifestement pas à se poser des questions sur elle-même, à réfléchir à sa manière d’élever sa fille ; aucun recours n’est envisagé, ou envisageable. Ce n’est pas seulement l’amour qui manque, mais la pensée. Ces sentences écrites et placées partout dans la maison par cette femme, comme des jugements de Dieu, des prières, des menaces, des messages d’espoir, sont déjà des écrits auxquels l’enfant s’accroche. Ces deux-là, la mère et la fille, se perdront en route malgré tous les efforts de Jeanette pour satisfaire sa mère, pour passer outre, pour essayer à nouveau. Son homosexualité ne lui est pas pour cela d’une grande aide, non plus que son désir d’étudier, ni son questionnement sur la place des femmes dans son époque. Toute émancipation de la fille est vécue comme une provocation par la mère, une atteinte à sa dignité.

16

Sur le tard, Jeanette cherche à savoir qui lui a donné naissance, qui l’a abandonnée à six semaines, qui l’a allaitée. Le lecteur assiste alors, impuissant encore une fois, au parcours du combattant, et est pris par les doutes et les peurs de l’auteure. Elle est en difficulté dans sa vie affective, a du mal à aimer autrement qu’avec violence et cherche des issues, l’écriture encore, les amis aussi. Nous ne dévoilerons pas ici la fin du roman, d’une force émotionnelle inattendue, parvenant au lecteur comme en ayant pris des détours inopinés. Pas de mélodrame pourtant, ni de happy end, pas d’effets inutiles. L’écriture de Jeanette Winterson est souple, fluide, vous mène et vous fait entendre la voix de l’enfant, puis de l’adolescente qu’elle a été, et celle de la femme qu’elle est, malgré tout cela, et avec tout cela, devenue.

17

Sarah Tessarech, orthophoniste, Paris

Notes

[1]

C. Grangeard, Obésités. Le poids des mots, les maux du poids, Paris, Calmann Lévy, 2007.

Titres recensés

  1. Comprendre l’obésité. Une question de personne, un problème de société, Catherine Grangeard, Paris, Albin Michel, 2012
  2. Pourquoi être heureux quand on peut être normal ?, Jeanette Winterson, Paris, Éditions de l’Olivier, 2012 pour l’édition française. Traduit de l’anglais par Céline Leroy. Jonathan Cape, 2011 pour l’édition originale, sous le titre : Why Be Happy When You Could Be Normal?

Pour citer cet article

« Le cabinet de lecture », Enfances & Psy, 3/2012 (n° 56), p. 156-160.

URL : http://www.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2012-3-page-156.htm
DOI : 10.3917/ep.056.0156


Article précédent Pages 156 - 160
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback