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Enfances & Psy

2012/3 (n° 56)

  • Pages : 160
  • ISBN : 9782749234885
  • DOI : 10.3917/ep.056.0035
  • Éditeur : ERES

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La clinique de l’enfance abonde en situations dans lesquelles l’enfant semble écartelé entre deux objets significatifs, qu’il s’agisse des situations de séparations hyperconflictuelles ou de violence conjugale, des situations de recomposition familiale, de placement ou d’adoption, des contradictions entre la culture d’origine et la culture d’adoption ou entre celle de la famille et celle de l’école, ou encore des problèmes d’alliance thérapeutique. Il est devenu courant de parler alors de conflits de loyauté, en reprenant le terme de loyauté introduit dans les années 1970 par Ivan Boszormenyi-Nagy dans le cadre des thérapies contextuelles (Boszormenyi-Nagy et Framo, 1965 ; Boszormenyi-Nagy et Spark, 1973). Toute une littérature clinique émanant souvent du champ social y recourt d’une façon qui peut paraître quelquefois un peu réductrice car ne tenant pas compte des dimensions connexes dans lesquelles le concept prend tout son sens. N’appelle-t-on pas abusivement loyauté ce qui n’est qu’un attachement découlant de l’enfance ? L’exportation de ce concept systémique dans un autre système de référence est-elle légitime ? Peut-il être rapproché de la façon dont la psychanalyse appréhende les réalités cliniques auxquelles il s’applique habituellement ? Comment une qualité qui s’applique à un système familial peut-elle être vécue et comprise subjectivement ? Pour répondre à ces questions, peut-être faut-il commencer par définir les termes de loyauté et de conflit.

Loyautés dans le temps et la littérature

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La loyauté correspond, selon Le Robert, au « caractère loyal, à la fidélité à tenir ses engagements, à obéir aux règles de l’honneur, et de la probité ». Les synonymes sont : fidèle, droit, régulier, honnête, probe ou encore féal. Si en vieux français, est loyal ce qui est conforme à la loi – c’est d’ailleurs son étymologie, du latin legalis –, le sens du mot loyal s’est progressivement séparé de légal. La loyauté suppose un autre à qui l’on est loyal, qui peut compter sur nous, dont ne trahira pas la confiance. Par ses racines féodales, la loyauté suppose une autorité (roi, parent, pays, etc.) dont on est le « féal », à laquelle on est plus ou moins assujetti, et par conséquent une appartenance qui nous lie à l’autre. Le vassal jurait fidélité et loyauté au suzerain en échange de sa protection. Au contraire de la loi qui est dégagée de tout sentimentalisme, la loyauté repose sur le lien affectif.

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Le thème de la loyauté et des conflits de loyauté est récurrent dans la littérature parce qu’il est par essence un ressort théâtral ou romanesque. Œdipe roi en est un exemple éclatant. Romeo et Juliette repose sur le conflit entre loyauté au clan et passion amoureuse. On trouve un autre bel exemple de conflit de loyauté dans l’histoire de Tristan et Yseult. Tristan est un chevalier loyal au roi Marc, qui le considère comme son fils et lui fait confiance au point de l’envoyer chercher sa future épouse en Irlande. Mais ayant bu par mégarde le filtre magique, les deux jeunes gens s’éprennent l’un de l’autre et dès lors le drame se noue entre passion ravageuse et conflit de loyauté. L’artifice romanesque du filtre est là pour faire accepter aux lecteurs de l’époque la transgression majeure que constitue la trahison de la confiance royale par Tristan. La structure œdipienne du conflit est manifeste.

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Aux xvie et xviie siècles, l’usage de « loyauté » au sens de « légal » s’affaiblit. Ce n’est sans doute pas un hasard si l’on voit surgir à cette époque dans la tragédie le « conflit cornélien » souvent pris comme modèle des conflits de loyauté. Il n’est plus question ici de loyauté à l’égard d’un roi dont on serait le féal, c’est d’un conflit entre amour et honneur. Le Cid choisit son honneur contre Chimène car il sait que s’il le perdait, celle-ci ne pourrait plus l’aimer et il aurait finalement tout perdu. On n’est plus dans une fidélité absolue au monarque ; on est dans le débat intérieur d’une conscience et l’affirmation d’un sujet libre qui hiérarchise ses valeurs, choix dans lequel intervient aussi bien le regard sur soi-même que le regard des autres. Ce débat n’est pas sans annoncer la prééminence à venir de l’individu et les changements révolutionnaires : on ne sera plus le sujet d’un roi ; on sera un enfant de la République, un citoyen soumis à la loi, un sujet légal avec des droits et des devoirs, un individu de plus en plus autonome… aujourd’hui, parions que le Cid choisirait Chimène sans états d’âme !

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C’est dans ce mouvement que l’on peut replacer la figure de Jean Valjean, le héros des Misérables de Victor Hugo. Ce personnage est véritablement structuré par la question de la loyauté ; victime d’une injustice, coupable d’un délit et hanté par la rédemption, il sacrifie sa position chèrement acquise de notable pour ne pas laisser condamner à sa place un innocent. À la différence d’un Javert qui, chargé d’appliquer la loi, s’en tient à la lettre et se montre retors, Jean Valjean franchit une étape : en sublimant son expérience vécue, il relativise la notion de loi qui peut être légale mais injuste.

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Mais c’est sans doute Henri James, à la toute fin du xixe siècle, dans son roman Ce que savait Maisie, qui nous livre une version moderne de la loyauté et de ses conflits, car proche des situations que nous rencontrons aujourd’hui. Il peint de façon extraordinairement juste et cruelle le tableau d’une enfant écartelée entre des parents en guerre dont elle devient l’objet balistique. Ce roman, très actuel par la problématique de recomposition familiale et d’adoption qu’il développe, est passionnant car il se place à hauteur d’enfant. James ne nous livre que les perceptions de Maisie, nous permettant de sentir à quel point le conflit qui déchire les parents est confusionnant pour l’enfant.

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Le Choix de Sophie de William Styron est un autre exemple, en phase avec le délire nazi. Une mère est face à un dilemme : laisser exécuter ses deux enfants ou en choisir un qui sera épargné. Point d’horreur et de perversion absolue qui la conduira au suicide.

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Plus récemment, des écrivains comme Annie Ernaux ou Daniel Pennac parlent du retentissement sur les apprentissages et la vie scolaire des conflits de loyauté entre milieu culturel d’appartenance et monde scolaire. Cette thématique des conflits de loyauté tant entre famille et école qu’entre groupe de pairs et enseignants est développée en sciences de l’éducation par les travaux de l’équipe de Bernard Charlot (2002) ou Jean-Yves Rochex (1995).

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On voit donc comment la notion de loyauté est tributaire des évolutions sociétales. Dans certaines cultures figées, elle peut garder son caractère moyenâgeux. Par exemple, dans les sociétés parfaitement illégales comme les sociétés mafieuses (mafia, camorra, dranghetta), la loyauté, voire l’assujettissement, au clan et à son chef est une valeur primordiale qui a fait le bonheur de plus d’un film. S’il a perdu au fil du temps son sens de « légal », le concept de loyauté subsiste officiellement dans les organisations humaines. Par exemple, il est resté utilisé dans le monde du travail. L’employé a obligation de loyauté à l’égard de son entreprise selon les termes de l’article 1135 du Code civil et L120-4 du Code du travail, c’est-à-dire qu’il a notamment interdiction de nuire à la réputation ou au bon fonctionnement de l’entreprise par des actes de dénigrement ou de concurrence. L’employé loyal ne doit pas non plus dévoiler les secrets de fabrication de l’entreprise. Les manquements à cette « loyauté » peuvent être cause de licenciement. On retrouve cette dimension, avec une forte coloration culturelle, dans le système Sempaï/Kohaï de l’entreprise japonaise. On peut mettre en parallèle cet exemple du dénigrement de l’entreprise et la dimension de disqualification et d’intrusion si souvent présentes dans le cadre des séparations parentales conflictuelles, au grand malaise de l’enfant. Les secrets de fabrication évoquent le lien souvent retrouvé dans ces conflits avec la scène primitive comme l’illustre si bien l’héroïne de James, Maisie, suspendue face à une scène primitive d’autant plus énigmatique que ses parents se déchirent et qu’elle est l’instrument de ce combat.

Loyautés affectives

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Quoi qu’il en soit des évolutions culturelles, la loyauté reste une dimension primordiale des liens familiaux. Elle paraît particulièrement bien s’appliquer à l’enfant, dépendant de l’amour et de la protection des adultes qui l’entourent et toujours prompt à se faire le loyal chevalier d’un parent attaqué. Ces loyautés se construisent dans l’enfance et, comme le souligne toute l’œuvre d’Ivan Boszormenyi-Nagy, sont également transmises de génération en génération selon un équilibre des dons et des dettes qui règle l’éthique familiale. Les thérapeutes familiaux à sa suite ont mis en évidence à quel point les attentes du groupe familial à l’égard de ses membres conditionnent les places et les actes des uns et des autres. De même, il n’est que de voir les enfants dans la cour de l’école pour mesurer l’importance des dons et des petites trahisons dans la régulation des amitiés et dans l’établissement des liens sociaux. La dimension affective se mesure aux larmes que produisent ces petits drames.

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Nous avons souvent tendance à considérer ces loyautés comme des entraves à notre subjectivation, quelque chose d’aliénant dont il faudrait se défaire. Mais l’originalité et le mérite de la thérapie contextuelle sont de mettre en évidence, au-delà de leur caractère universel, les aspects positifs de ces loyautés et d’aider le patient à les rétablir ou à les consolider. Elles sont nécessaires à la construction individuelle et au maintien du lien au sein d’un groupe. Ainsi, Boszormenyi-Nagy récuse le fait de voir la loyauté comme une obligation et insiste sur le fait qu’elle permet d’exercer son droit de donner plus que de rembourser. Ce caractère peut aller jusqu’au paradoxe. Ainsi remarque-t-il que les enfants les plus maltraités demeurent les plus loyaux et que la loyauté augmente quand le parent ne le mérite pas. Ce qui n’est pas sans nous rappeler le concept d’identification à l’agresseur développé par Sandor Ferenczi et qui permet de comprendre l’assujettissement de la victime à son bourreau et la répétition transgénérationnelle de la violence.

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Bien qu’intéressante et trop souvent ignorée, la dimension éthique développée par Ivan Boszormenyi-Nagy n’est cependant pas sans poser de questions. Cette dimension est elle immanente, transmise inconsciemment ou le fruit de l’éducation ? Sur quelles représentations repose-t-elle ? Comment peut-on éprouver un sentiment moral avant le développement du surmoi héritier de l’œdipe ? Le surmoi précoce décrit par Melanie Klein (1940) peut-il porter ce sentiment ? Si les loyautés régissent la famille comment sont-elles transmises à l’enfant et comment celui-ci les vit-il subjectivement ? Sur quels ressorts reposent-elles ?

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Si nous devons chercher une source précoce à la loyauté, c’est dans les notions d’attachement, de dépendance et d’identification. La loyauté repose sur l’appartenance qui naît de l’identification. C’est parce qu’on s’identifie à un groupe et à ses membres que les attaques contre celui-ci ou ceux-ci nous atteignent et que nous choisissons notre camp. Quant au concept de don, il me semble qu’on peut en retrouver les prémices dans les phénomènes de réparation surgissant lors de la phase d’unification de l’objet et la position dépressive. Winnicott (1939-1963) préfère nommer cette phase stade de la sollicitude (concern en anglais). Melanie Klein, selon lui, ne tient pas assez compte de la réalité des réponses de l’environnement. Pour Winnicott en effet, ce stade implique deux aspects de la mère, la mère-objet (le sein qui surgit plus ou moins au bon moment permettant l’expérience de l’illusion et les pulsions d’agression au cours des phases instinctuelles) et la mère-environnement (celle du holding, du handling, de la continuité, celle qui supporte l’expérience du sein, qui s’adapte au besoin de l’enfant). Elles sont encore disjointes avant ce stade et vont être réunies : le bébé qui a été impitoyable au stade cannibalique va alors commencer à se faire du souci pour la mère. Le passage de la cruauté à la sollicitude pourra s’opérer si la mère-environnement survit aux attaques de destruction, c’est-à-dire si elle « continue à être vivante et disponible pour recevoir les gestes spontanés du bébé et en être heureuse ». Winnicott situe le premier don dans cette expérience. « Sans ce don, on ne sait ce qu’est recevoir authentiquement… La possibilité de donner, de réparer, transforme l’angoisse en sentiment de culpabilité. » Ce sentiment devient « une source normale et saine d’activité dans les relations. Une source de puissance, de contribution sociale et aussi de réalisation artistique ». L’étape suivante sera « l’utilisation de l’objet » dès lors que celui-ci devient un objet réel, reconnu et soustrait à l’omnipotence infantile parce qu’il a survécu aux attaques. On peut trouver dans cette capacité de sollicitude qui conduit au don, les racines de la loyauté et de l’empathie, et dans sa faillite une source de la tendance antisociale. Mais cette loyauté en quelque sorte primaire est amenée à évoluer avec le développement de l’enfant et à se conflictualiser.

Conflits de loyauté

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Les conflits de loyautés naissent lorsque deux loyautés viennent à s’opposer, à se contredire, plongeant le sujet qui en est le siège dans un dilemme : être obligé de trahir une personne pour être fidèle à l’autre, et vice versa. Situation où l’on se retrouve de toute façon perdant. Boszormenyi-Nagy parlait de « loyautés clivées ». Cette situation implique une bi-appartenance, comme on peut le voir dans la biculturalité, dans le lien parents-enfant (on a toujours deux parents, même si l’un est absent et doit être reconstitué imaginairement ou dans le symptôme), ou encore dans le fait qu’on « appartient » à sa famille, mais aussi au corps social. Le conflit de loyauté suppose une contradiction entre ces deux « partis » (qui sont aussi des parties de nous) auxquels on est lié, voire une guerre : le sujet est sommé par les belligérants ou par les événements de choisir son camp. Ce qui implique de renoncer à la loyauté à l’égard de l’un des deux.

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Par ailleurs, il est nécessaire, comme à l’adolescence, d’accepter de perdre transitoirement une identité rassurante, de s’arracher à certaines loyautés pour pouvoir progresser.

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Interrogeons cette notion de conflit. Entre quelles instances se produit-il ? Quel en est le lieu ? Est-il imaginaire, réel ou symbolique, inconscient ou conscient ? La psychanalyse nous a familiarisés avec l’idée que les conflits sont structurants et se retrouvent derrière les symptômes, les discours, les agirs, les fantasmes, qui sont des compromis entre deux ou plusieurs forces opposées. Les conflits peuvent surgir entre instances psychiques, par exemple le ça et le surmoi, ou dans le décalage entre un objet interne et un objet externe, entre des indentifications incompatibles ou des désirs contradictoires, ou encore entre pulsion de vie et pulsion de mort.

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Le conflit de loyauté est par essence triangulaire et concerne trois protagonistes réels ou imaginaires. Quels en sont les prototypes dans le développement affectif ? Le conflit œdipien s’impose d’évidence : l’enfant s’y trouve partagé entre ses deux parents. Ce sont l’angoisse de castration et la peur de perdre l’amour du rival œdipien qui le conduisent à se détourner de l’objet maternel ou paternel. Mais il y a une différence de taille avec les conflits de loyauté « fermés » que nous avons décrits : d’une part tout ce jeu est fantasmatique et inconscient, et d’autre part, l’enfant est réconforté par le constat de la permanence de l’amour de ses parents non seulement envers lui mais encore entre eux. Enfin, il trouve une issue dans le changement d’objet, la sublimation et l’établissement du surmoi. Cet exemple permet de montrer que les conflits de loyauté, à côté de leurs effets destructeurs, peuvent se révéler maturants s’ils restent ouverts et ménagent, comme dans l’œdipe banal, des portes de sortie. Par contre, si le lien conjugal se défait à ce moment-là, les choses se compliquent pour l’enfant, ce que nous constatons dans la clinique courante des séparations parentales. Dans ces situations, le conflit est d’abord externe, entre parents. C’est leur façon de préserver ou d’inclure l’enfant dans ce conflit qui va le transformer ou non en conflit de loyauté. Cela dépendra aussi de la capacité de l’enfant à ne pas intérioriser ce conflit, à s’en dégager, ce qui nous indique l’un des ressorts d’une approche thérapeutique.

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Mais parce que, sous la forme de la loyauté, est mis en jeu l’attachement au parent, à l’objet, face à l’attrait pour un autre objet supposé menacer le premier, c’est l’angoisse de l’étranger qui me paraît être, au plus profond, l’autre prototype des conflits de loyauté. Les angoisses de séparation se trouvent donc a minima réactualisées dans ce type de conflits fondamentalement caractérisés par le tiers exclu. Il y a un de trop. Dans le cadre des séparations parentales hyperconflictuelles, le syndrome d’aliénation parentale représente la forme ultime dans laquelle l’enfant finit par épouser totalement le rejet d’un parent pour l’autre parent.

À l’adolescence : des loyautés de l’enfance à la loyauté au groupe et à la loi

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L’adolescence, c’est l’âge des remises en causes et du passage des loyautés de l’enfance qui supposent dépendance et lien affectif à l’égard des objets protecteurs, à la loi qui est universelle, impersonnelle et inaffective. Ce passage se fait plus ou moins facilement, selon ce qui a pu être introjecté du rapport à la loi des parents (et de l’environnement influent) au cours de l’enfance.

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Alice consulte avec sa mère à la suite d’une fugue de quelques jours. Ses parents sont divorcés depuis une dizaine d’années. C’est une adolescente de 16 ans rebelle et très déterminée. Je suis frappé par sa vive intelligence contrastant avec un échec scolaire patent, et par son intransigeance, son exigence de précision dans les propos échangés, de rigueur tant pour son interlocuteur que pour elle-même, comme si sa devise était « on ne dit pas n’importe quoi » ou « les mots ont un sens », ce qui la rend un peu rigide et rugueuse et reflète son besoin de s’agripper à des choses claires. Elle est en grande difficulté dans ses relations sociales, ce qu’elle dénie vigoureusement. Ayant été souvent souffre-douleur et objet de moquerie du fait de son originalité, elle ne supporte pas ses pairs, qu’elle trouve bêtes et superficiels, mais elle a quelques amitiés électives avec des jeunes plus âgés qu’elle. Son grief principal porte sur sa mère, à qui elle reproche précisément son inconsistance, ses projets jamais réalisés, sa dépression récurrente, son incapacité à se séparer clairement de son père, une absence de protection, et la parentification dont elle-même et surtout sa sœur aînée font l’objet. Elle présente cette sœur comme une sorte de mère de suppléance pour elle et pour sa mère, aliénée à celle-ci. Elle se montre pleine de culpabilité à son égard, même si elle ne veut surtout pas reproduire cette loyauté indéfectible. Elle a d’ailleurs choisi d’habiter chez son père, avec qui elle n’a pourtant guère de communication. Au cours de sa psychothérapie, associée à une médiation thérapeutique, elle adoucira progressivement ses positions, parvenant à plus d’ambivalence à l’égard de sa mère, à lui reconnaître quelques mérites, et à se dégager de la culpabilité qu’elle éprouve par rapport à sa sœur. Elle réussit alors à reprendre brillamment pied sur le plan scolaire.

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Dans ce passage des loyautés de l’enfance à la loi, contrairement à Alice qui les refuse, l’adolescent va généralement éprouver le besoin de s’appuyer transitoirement sur les identifications au groupe des pairs. La loyauté, en tant que fidélité à un groupe par les règles identifiantes qu’elle impose, délimite le pourtour de ce groupe en dessinant un nouveau conformisme hors de portée des adultes, une « culture jeune ». Ces loyautés sont le plus souvent fluctuantes, évolutives et souples. Elles se resserrent lorsque le groupe prend la forme d’une bande et deviennent encore plus contraignante dans les gangs. Ceux-ci se caractérisent par des conduites transgressives et illégales mais ils ne sont pas pourtant pas dénués de règles. En effet, les jeunes sont tout à fait loyaux à l’égard de leur groupe d’appartenance, de leur bande, respectant les règles et les codes qui y prévalent. Ces loyautés viennent s’opposer par exemple aux valeurs du monde scolaire et, d’une façon plus générale, à celles des institutions auxquelles ils sont confrontés, ce qui devient rapidement une source d’exclusion. Plus le groupe est fermé, codifié, plus le clivage dedans-dehors s’accentue, plus le groupe devient sectaire (au sens propre comme au sens étymologique, c’est-à-dire qu’il « segmente » entre dedans et dehors). L’extérieur de celui-ci est vécu comme étranger, différent, voire menaçant ou méprisable, il est objet de la haine, haine qui provient de la frustration, des échecs et de la conscience d’être rejeté.

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Ce n’est qu’en se démarquant, dans un deuxième mouvement, des loyautés de la bande pour s’inscrire dans la Loi, que l’adolescent, en théorie, s’affirmera pleinement comme sujet indépendant et libre. Mais, nous dit Freud, « le moi n’est pas maître dans sa propre demeure » et ce que nous apprend la psychanalyse avec la notion d’inconscient, c’est que cette liberté est illusoire et que nos choix résultent aussi de nos pulsions, de nos fantasmes et de nos identifications inconscientes.

Loyauté et adoption

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Parce qu’elle sollicite très fortement les notions d’attachement, d’identité, de don et de dette, l’adoption est une situation dans laquelle la notion de loyauté ou de conflit de loyauté semble pertinente : l’aspect le plus évident est celui de l’enfant tiraillé entre sa loyauté à ses parents adoptifs et sa curiosité, voire son attachement, pour ses parents d’origine lorsqu’il les a connus. Il est doublement débiteur : à ceux qui lui ont donné la vie et à ceux qui l’ont adopté. Un enjeu important de l’adoption est cette dette par rapport aux parents adoptants : eux-mêmes tout occupés à donner, sauront-ils recevoir les dons de l’enfant ? Lorsque l’on rencontre ces enfants, on recueille souvent leurs sentiments de compassion envers leur mère d’origine, personnage largement imaginaire envers lequel ils ont des émotions et des inquiétudes. Notons qu’il est plus rarement question du père biologique. L’autre versant souvent souligné est la « dette de vie » qui nous lie à ceux qui nous ont donné naissance. Quel est le statut de cette dette sur laquelle, dans l’adoption, reposerait la loyauté au parent d’origine ? S’agit-il d’une représentation innée ou obligée ? À quel âge surgit-elle ? Est-elle imaginaire ou symbolique, peut-être les deux ? L’abandon n’exonère-t-il pas de cette dette ? N’y a-t-il pas aujourd’hui une tendance à surévaluer cette dimension et à ériger la recherche des origines en dogme ? Nombre d’enfants adoptés rejettent leurs origines et n’en veulent rien savoir. Ils choisissent leurs parents adoptifs, mais ce choix conscient correspond-il à leurs représentations inconscientes ou représente-t-il une défense contre la prise de conscience d’une loyauté inconsciente aux parents d’origine, assortie d’un refoulement, défense qui sera productrice d’autres symptômes ?

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D’autres questions surgissent : quel est le rôle des représentations imaginaires ? Quelles sont les différences entre l’adoption précoce et l’adoption plus tardive, alors que l’enfant à eu le temps de nouer des liens d’attachement avec ses premiers parents ? Un autre aspect concerne ce qu’on peut appeler la loyauté des parents adoptifs quant aux parents d’origine. En effet, certains parents se sentent en quelque sorte les débiteurs de ceux qui ont donné naissance à l’enfant. La plupart d’entre eux cherchent à préserver l’image des géniteurs aux yeux de l’enfant car ils sont conscients du fait que celle-ci, par identification, touche aussi celle que l’enfant a de lui-même. Les parents adoptifs, par souci de bien faire, encouragés en ce sens par une certaine vulgate des professionnels, n’ont-ils pas tendance à donner une image idéalisée des parents d’origine qui ne permet pas à l’enfant de comprendre les raisons de l’abandon ?

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Dans le cadre de la consultation adoption du Figuier (Paris, 3e), nous voyons de plus en plus d’enfants très jeunes, extrêmement angoissés par un questionnement sur leur parent biologique. Ils sont confrontés à des informations souvent trop complexes pour leur âge, délivrées par des parents animés du désir de bien faire et d’un souci de transparence. Ceux-ci, inconsciemment, s’allègent d’un sentiment de culpabilité inconscient à l’égard de la mère biologique. Le travail thérapeutique est de les aider à aider l’enfant à assumer la particularité de son histoire et de son statut en l’accompagnant dans l’élaboration de cette réalité traumatique de façon adaptée à son âge et à ses capacités de compréhension. Dans ces situations, je suis parfois amené à avoir une position tierce qui calme le jeu, et à freiner, voire arrêter, un questionnement prématuré, en expliquant qu’il y a des choses qu’on ne peut comprendre que quand on est plus grand, qu’il y a le temps pour cela. C’est ainsi que je me suis positionné auprès de Léa, dans l’angoisse d’un questionnement sans fin auquel sa mère ne savait plus quoi répondre, et qui les conduisait au bout de nuits sans sommeil.

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À l’adolescence, les transformations pubertaires et la génitalisation de la sexualité imposent une prise distance avec les objets d’attachement. Comme j’ai pu le souligner ailleurs (Le Run, 2005), il peut y avoir quelques avantages inconscients pour l’adolescent adopté à réinvestir et à idéaliser les parents d’origine en les proclamant vrais parents, ce qui atténue la dimension incestueuse des parents adoptifs : l’adolescent, à la façon d’Œdipe dans le mythe, allège ainsi son angoisse.

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Enfin, les enfants adoptés ont fréquemment des comportements transgressifs, par exemple des mensonges ou des vols qui désorientent leurs parents. Ceux-ci peuvent interpréter ces passages à l’acte comme des déloyautés ruinant leurs efforts et leurs tentatives d’aller vers l’enfant. Ces conduites ont en fait plusieurs fonctions pour l’enfant : voler de l’argent ou des bijoux à ses parents sert d’abord à se faire accepter des autres enfants, acheter leur intérêt et leur affection par le don, parce qu’on a une mauvaise image de soi, mais aussi à se venger des remarques et corrections parentales vécues comme des agressions, ou encore être loyal à la mauvaise part qui résulte du clivage et de l’identification fantasmatique au parent abandonnant. enfin, il peut s’agir de se sentir exister dans la négativité en retrouvant un contrôle et une activité contrastant avec la passivité habituelle et la passivation de son destin. On a souvent l’impression qu’à travers ces cadeaux ils paient une dette, déplacée sur leurs pairs. Comme le souligne Winnicott dans « La tendance antisociale » (1956), « le vol survient lorsque quelque chose vous a été retiré. La tendance antisociale a à voir avec la recherche de l’objet et sa destruction, c’est une réaction à une privation affective passée ou présente. Mais elle est porteuse d’espoir, car à travers cette tendance l’enfant cherche à se réapproprier quelque chose qui lui a été retiré, il demande à être repris en main ». Le mensonge, par exemple, comporte une dimension agressive mais il témoigne aussi du manque de confiance de l’enfant en lui-même comme en ses parents, et du souci de ne pas les contrarier. Il vise à attirer l’attention. Winnicott disait finement : « Se cacher est un plaisir, mais n’être pas trouvé est une catastrophe » (1939-1963, p. 160). Il constitue aussi une mise à l’épreuve de la solidité et de la cohérence de l’environnement.

Loyautés verticales et horizontales

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Nous avons vu, avec la thérapie contextuelle, que les loyautés familiales n’étaient pas seulement horizontales mais courraient de générations en générations. Lorsqu’un couple se forme et que naît un enfant, les loyautés des uns et des autres s’entrecroisent autour du berceau. L’adoption est une greffe introduisant, avec l’enfant, toute une série de représentations inconscientes concernant ses origines, du côté de sa famille d’origine, dans laquelle il est devenu pour de multiples raisons indésirable, comme du côté de sa famille adoptive, à travers le désir d’enfant. La réussite de cette greffe dépend de la façon dont l’enfant va s’inscrire non seulement dans le couple parental mais dans la famille élargie, et s’approprier les histoires de ses parents, de ses grands-parents, bref reconnaître comme sienne cette nouvelle généalogie.

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Lorsqu’on approfondit les situations dans lesquelles l’enfant est écartelé entre des parents qui se déchirent, on retrouve fréquemment des conflits de loyauté verticaux. Leur reconnaissance permet souvent un déblocage de la situation.

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Dans Cornouailles, le dernier film d’Anne Le Ny, le personnage principal, une jeune femme moderne privilégiant de façon défensive sa vie professionnelle, est prisonnière d’un lien amoureux insatisfaisant avec un homme marié, fruit de la perte précoce de son père œdipien et de sa relation difficile avec une mère froide et ambivalente. Elle vient d’hériter d’une maison en Bretagne qu’elle hésite à garder où à vendre. Elle se trouve enceinte et là aussi hésite à garder l’enfant, dont le père ne veut pas. Elle ressuscite alors un fantôme de son passé, son premier amour d’adolescence oublié. Celui-ci lui pointe que, pour bien s’entendre avec les vivants, elle doit d’abord pouvoir s’entendre avec ses morts, réflexion qui déclenche la remémoration fantomatique de ses parents. C’est en convoquant les « fantômes » de son enfance qu’elle pourra se réconcilier avec eux. Elle finira par renoncer à ce bébé œdipien illégitime et à accepter l’héritage familial, gage d’un nouveau départ.

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C’est le mérite des thérapies contextuelles de nous sensibiliser à la dimension éthique des relations interpersonnelles et aux conflits de loyauté destructeurs, et de nuancer l’idée commune de la dimension aliénante des loyautés pour encourager à se réconcilier avec elles. Pour être en paix avec soi-même et avec les autres, sans doute faut-il être en paix avec ses loyautés familiales.


Bibliographie

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  • Boszormenyi-Nagy, I. ; Spark, G. 1973. Invisible Loyalties: Reciprocity in Intergenerational Family Therapy, New York, Brunner-Mazel.
  • Charlot, B. 2002. Du rapport au savoir : éléments pour une théorie, Paris, Anthropos, coll. « Poche éducation ».
  • Klein, M. 1940. « Le deuil et les rapports avec les états maniaco-dépressifs », Deuil et dépression, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 2004
  • Le Run, J.-L. 1998. « L’enfant et les conflits de loyautés », enfances&psy, n° 4, L’enfant écartelé.
  • Le Run, J.-L. 2005. « Adolescence et adoption », enfances&psy, n° 29, L’enfant et l’adoption.
  • Rochex, J. Y. 1995. Le sens de l’expérience scolaire, Paris, Puf.
  • Winnicott, D. W. 1956. « La tendance antisociale », De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1989, p. 292-302.
  • Winnicott, D. W. 1939-1963. Agressivité, culpabilité, réparation, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 2004.

Résumé

Français

Après un détour par la littérature où elles constituent un ressort dramatique récurrent, l’auteur s’attache à préciser les notions de loyauté et de conflit de loyauté introduites par I. Boszormenyi-Nagy. Il examine comment ces concepts contextuels peuvent être repris dans une lecture psychanalytique et saisis subjectivement dans le développement de l’enfant et de l’adolescent. Les prémices de la loyauté se repèrent notamment au stade de la sollicitude dont parle D. W. Winnicott. L’auteur développe comment les loyautés et leurs conflits jouent un rôle dans les situations d’adoption et conclut sur l’intérêt, pour comprendre les loyautés horizontales, d’analyser les loyautés verticales.

Mots-clés

  • loyautés
  • conflits de loyauté
  • stade de la sollicitude
  • attachement
  • adoption
  • Boszormenyi-Nagy
  • psychanalyse

English

After a detour via literature where the notions of loyalties and conflicts of loyalties introduced by I. Boszormenyi-Nagy are a recurring dramatic means, the author specifies these notions. He studies how these contextual concepts can be used in a psychoanalytical interpretation and subjectively grabbed during the child’s and teenager’s development. Loyalties premises are especially spotted during the D. W. Winnicott’s “solicitude stage”. The author develops how loyalties and its conflicts play a part in the situations of adoptions. He concludes on the interest of analysing vertical loyalties in order to understand horizontal loyalties.

Keywords

  • loyalty
  • conflicts of loyalty
  • solicitude stage
  • attachment
  • adoption
  • Boszormenyi-Nagy
  • psychoanalyse

Plan de l'article

  1. Loyautés dans le temps et la littérature
  2. Loyautés affectives
  3. Conflits de loyauté
  4. À l’adolescence : des loyautés de l’enfance à la loyauté au groupe et à la loi
  5. Loyauté et adoption
  6. Loyautés verticales et horizontales

Pour citer cet article

Le Run Jean-Louis, « Des loyautés de l'enfance aux conflits de loyauté : un concept pertinent en clinique ? L'exemple de l'adoption », Enfances & Psy, 3/2012 (n° 56), p. 35-45.

URL : http://www.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2012-3-page-35.htm
DOI : 10.3917/ep.056.0035


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