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Enfances & Psy

2012/3 (n° 56)

  • Pages : 160
  • ISBN : 9782749234885
  • DOI : 10.3917/ep.056.0057
  • Éditeur : ERES

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Dans son roman, Ce que savait Maisie, écrit en 1897, Henry James met en scène, avec une virtuosité et une finesse psychologique exceptionnelles, la rupture d’un ménage parental et les recompositions qui s’ensuivent, vues par les yeux de l’enfant du couple, une petite fille nommée Maisie. Après la séparation, les parents vont continuer à se déchirer à travers leur fille. James introduit son roman en quelques lignes particulièrement évocatrices : « [L’arrangement trouvé à l’audience] disposait de la fillette d’une manière digne du tribunal de Salomon. Elle était coupée par moitié, et les tronçons jetés impartialement aux deux adversaires, chaque parent l’aurait pour six mois… [Chacun] se rendait clairement compte que le seul lien entre son père et sa mère était cette situation qui la transformait en une coupe d’amertume, une profonde petite tasse de porcelaine où de mordants acides pouvaient être versés. Ses parents n’avaient pas voulu d’elle pour le bien qu’ils pourraient lui faire mais pour le mal qu’ils pourraient se faire l’un à l’autre, grâce à son aide inconsciente. Elle servirait leur colère et scellerait leur vengeance, car le mari et la femme sortaient pareillement mutilés des lourdes mains de la justice qui, en dernière analyse, s’était refusée à tout accorder à l’un comme à l’autre, en dépit de leur réclamations indignées. Ils se ceignirent les reins, avec le sentiment que la lutte ne faisait que commencer. En vérité, ils étaient plus mariés que jamais d’autant que le mariage n’avait jamais signifié pour eux qu’une perpétuelle occasion de disputes. »

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Tout est dit ici de la violence des passions, de la désillusion judiciaire, du rôle de projectile de l’enfant dans le conflit des parents et de la souffrance qui en découle. La clinique de l’enfance nous amène régulièrement des petites Maisies ou leur équivalent masculin.

De la séparation au conflit parental

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La mésentente des parents constitue une source privilégiée de conflits de loyauté notamment lorsqu’elle conduit à une séparation. Il est souvent difficile pour les parents de ne pas mêler les enfants à leurs différends, particulièrement au début du processus de séparation quand la passion aveugle et libère l’agressivité ou quand ils ne parviennent pas à trouver un accord sur le mode de garde. Mais la majorité d’entre eux sont conscients de l’importance de préserver l’image de l’autre parent aux yeux de l’enfant, et distinguent leur conflit d’adulte de ce que peut ressentir l’enfant, quitte, souvent, à faire des concessions et à prendre sur soi, dans l’intérêt de ce dernier. Dans ces situations, l’enfant ou l’adolescent peut se trouver partagé, prendre le parti de l’un ou l’autre de ses parents sans qu’on puisse pour autant parler de conflit de loyauté. On doit réserver ce terme aux situations dans lesquelles les loyautés à l’un et à l’autre deviennent incompatibles et l’enfant sommé de choisir. C’est particulièrement le cas lorsqu’un parent (ou les deux) se montre déloyal envers l’autre, attaque sa fonction parentale, et, à l’extrême, va jusqu’à prendre l’enfant en otage, le capter, ou le « rapter », comme dans ces situations qui défraient la chronique des médias. On se souvient de cet enfant cubain emmené par sa mère aux États-Unis contre l’accord du père, exil qui allait devenir une affaire d’État, chaque pays, dans la suite des familles, s’arrachant l’enfant.

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Comme dans le roman de Henry James, dans ces situations, les griefs parentaux priment sur l’intérêt de l’enfant. L’opposition entre les parents se cristallise fréquemment sur le mode de résidence, la « garde de l’enfant », et les moindres décisions deviennent prétextes à affrontement, qu’il soit physique, moral ou judiciaire. Les scènes de dispute ont souvent lieu au moment du passage de l’enfant de l’un à l’autre, ce qui est particulièrement confusionnant et destructeur pour lui. Outre la manipulation parfois inconsciente de l’enfant, le conflit peut s’accompagner de manœuvres d’un parent pour mettre l’autre en échec ou en difficulté. Il s’appuie sur la disqualification de l’autre parent de façon délibérée ou de façon plus inconsciente. Il peut prendre aussi la forme du secret, éventuellement assorti d’une menace. Le secret lie celui qui en est le dépositaire à celui qui le porte par la menace : retrait d’amour, vengeance, sanction, voire catastrophe, s’il était trahi.

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Ces critiques de l’autre parent amplifient la culpabilité ressentie par l’enfant, habituellement générée par la séparation. En effet, celle-ci est souvent perçue par l’enfant comme une conséquence de ses attaques fantasmatiques inconscientes, qu’elles surviennent dans le cadre de motions œdipiennes ou qu’elles soient liées aux défaillances réelles d’un parent. La séparation peut représenter aussi l’échec à remplir un mandat, par exemple celui de sceller le couple qui a cherché à se construire sur cette naissance, ou à satisfaire tel ou tel parent. Le conflit peut prendre la forme extrême du syndrome d’aliénation parentale (sap), décrit par Gardner (1992), qui a été contesté depuis par de nombreux auteurs (Van Gisjeghem, 2003 ; Hayez et Kinoo, 2009). Il réunit plusieurs signes : le dénigrement continuel du parent victime reposant sur des critères qui paraissent dérisoires, sur des propos qui paraissent empruntés, accompagnés d’une absence totale d’ambivalence et de culpabilité et d’un soutien non moins inconditionnel au parent « aliénant ». Ce positionnement de l’enfant serait lié, selon Gardner, à un « lavage de cerveau » de la part du parent aliénant. Le syndrome peut être plus ou moins prononcé. Il résulte du clivage bon parent/mauvais parent, et il est une source de grande souffrance pour l’enfant.

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On a critiqué le manque de scientificité de ce concept qui doit être manié avec prudence car il tend à présenter les relations de façon binaire entre un bon parent victime et un mauvais parent aliénant, clivage qui est rarement retrouvé de façon aussi caricaturale dans la réalité. Mais le sap a le mérite de mettre l’accent sur une dimension rencontrée à des degrés divers dans la clinique et relevant plutôt de ce qu’on pourrait qualifier de « tendances aliénantes » de tel ou tel parent. L’animosité plus ou moins justifiée d’un enfant à l’égard d’un de ses parents peut ainsi être encouragée de façon plus ou moins consciente par l’autre parent au lieu d’être raisonnée et combattue.

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Ainsi Tom est rencontré au cours d’une expertise à la demande du jaf, dans un contexte particulièrement dégradé. Cet adolescent, après avoir navigué du domicile d’un parent à l’autre, a été placé en foyer à la suite d’une fugue accompagnée de violences, survenues après que sa mère l’a emmené « visiter » l’appartement de son père dont elle a forcé la porte. Elle voulait dérober l’ordinateur du père pour prouver qu’il laisse à son fils un libre accès à des sites pornographiques, et faire ainsi la démonstration de son incapacité à l’éduquer. Elle lui reproche un désintérêt pour ses enfants, accusation qui n’est pas complètement fausse mais qui se révèle être plutôt une inconstance, un intérêt à éclipses. La perversité maternelle est flagrante : non seulement elle emmène Tom dans cette expédition mais elle s’est servie de lui pour piéger le père et l’attirer hors de son domicile, en demandant à l’adolescent de l’appeler pour lui faire miroiter un déjeuner commun, proposition à laquelle Tom s’est prêté et que le père, qui n’a pas vu son fils depuis longtemps, a acceptée avec joie. La mère de Tom ne montre aucune culpabilité de cette manœuvre. La subite violence de Tom signe a contrario qu’il en accuse le coup.

Les raisons de la colère : un impossible deuil

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On peut s’interroger sur les raisons qui poussent tel ou tel parent à placer l’enfant dans un conflit de ce type. Au premier rang viennent la souffrance liée à la séparation et la haine de l’autre qui en découle et aveugle au point de faire passer le soulagement du parent avant l’intérêt de l’enfant. On a bien souvent le sentiment que les désaccords sont autant d’agressions destinées à nier la réalité de la séparation et de l’absence de l’autre en le réactualisant dans la haine. « Il ne me lâche pas », disait une mère en parlant de son ex-conjoint qui continuait à la harceler à travers leur fille, des années après la séparation. Comme le rappelle Daniel Marcelli (1998), « le lien d’amour est soluble, le lien de haine indissoluble ». Cette problématique est donc à replacer dans la dynamique du couple qui se défait. Le deuil qui suit habituellement la séparation et qui s’accompagne d’un mouvement dépressif semble ici inabordable. Soulignons l’entremêlement, extrêmement fréquent dans ces affaires, des sentiments aux questions d’argent qui sous-tendent, animent, ravivent où apaisent bien des conflits. Il s’agit aussi de faire payer, au propre comme au figuré, la séparation, l’abandon, la trahison : une dette est insolvable. Le sentiment d’injustice conduit alors à l’escalade judiciaire et il faut souligner à ce propos le rôle important des avocats qui peuvent contribuer à apaiser le conflit ou à l’aiguiser selon leur habileté et leur éthique.

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On trouve chez l’un des parents, ou quelquefois les deux, une incapacité à se détacher fantasmatiquement de l’autre. Il s’agit fréquemment de personnalités présentant une faille narcissique rendant les séparations douloureuses, voire impossibles. La haine est projetée au dehors sur l’autre parent, maintenant ainsi le lien, à la façon de la fixation à l’objet incestueux inconscient, comme le pointe Nicole Jeammet (1989) qui souligne que « les défenses narcissiques sont merveilleusement efficaces pour soi et terriblement nocives pour l’environnement ». Chez ces couples, le lien est fondé sur l’emprise, sur une déprise impossible de l’autre et sur la méprise des sentiments au moins chez l’un des parents ; type de fonctionnement qui entre en résonance avec la problématique de l’autre.

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Soulignons la difficulté pour ces parents à se représenter le fait que l’enfant n’éprouve pas forcément les mêmes sentiments qu’eux à l’égard de l’autre parent. Cette occultation résulte d’une faible distinction de l’identité propre de l’enfant, de son altérité. Le lien semble de nature narcissique, immature et infantile. L’absence de prise en compte de ce que peut ressentir l’enfant plongé dans cette situation, en termes de souffrance, l’absence d’empathie, interroge d’ailleurs sur son investissement par le ou les parents.

Conflit de loyauté

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Le conflit de loyauté, chez l’enfant, est donc d’abord un conflit extérieur au moi, un conflit entre les parents. Ces situations interpellent donc sur la psychopathologie des protagonistes. Jean-Luc Viaux (1997) a proposé une typologie des personnalités et des conflits leur correspondant.

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À côté des personnalités narcissiques, qui réclament l’exclusivité et pratiquent volontiers le chantage affectif, il décrit des personnalités possessives, marquées par l’intolérance et la jalousie, ne supportant pas la perte de l’autre. Elles sont animées par un « conflit de possessivité » se traduisant par le contrôle de l’enfant, de l’autre parent et de son éventuel nouveau conjoint. Chez d’autres parents, il isole une perte d’estime de soi et des vécus traumatiques d’abandons anciens. Ces parents cherchent à lutter contre la dépression en réagissant sur un mode combatif. Ils quêtent devant les autres et la justice une preuve qu’ils sont de bons parents et s’affirment dans la réussite de leur contentieux. Ils ont peur d’être abandonnés par l’enfant qui, sentant leur détresse, refuse de s’éloigner pour rejoindre l’autre parent. De même, les parents ayant une faille identitaire peuvent tenter de la combler en s’étayant sur l’enfant et en développant avec lui une relation de type égalitaire, l’adultisant, le prenant pour un confident qui devient vite leur protecteur. À ce propos, Poussin (1998) fait justement remarquer que l’enfant prend souvent le parti du parent qu’il sent le plus « faible ». On peut rapprocher cette remarque clinique des mécanismes de parentification bien décrits par les thérapeutes contextuels dans le cadre des loyautés familiales (Michard, 2005).

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Jean-Luc Viaux évoque aussi le type de conflit « générationnel » ou « tribal » parce que se référant à une tribu familiale, dans laquelle des grands-parents protègent leur fils ou leur fille resté enfant à leurs yeux. Ils interviennent directement dans le contentieux, et exercent de fait la fonction parentale de leur enfant. Je rajouterai, pour ma part à cette liste, les personnalités paranoïaques, assez couramment rencontrées dans ces situations, ce qui n’est pas pour nous surprendre, ainsi que les personnalités perverses. Le terme de pervers narcissique, introduit par P. C. Racamier (1992) et par A. Eiguer (1989), s’est vulgarisé et tend à devenir la nouvelle tarte à la crème des médias et des tribunaux.

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Si l’on retrouve effectivement, notamment en expertise, ces différents profils, dans chaque situation ce sont la conjugaison de deux personnalités parentales, l’histoire de leur couple et la façon dont elles réagissent aux événements de la vie, aux caractéristiques de l’enfant, qui vont dessiner les contours du conflit.

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Le conflit de loyauté est donc d’abord extérieur au moi ; c’est un conflit entre les parents. Beaucoup d’enfants adoptent d’ailleurs une attitude de dégagement du conflit, qui est la plus adaptée. D’autres naviguent de l’un à l’autre parent, épousant successivement leur cause. D’autres, plus fragiles ou moins matures, vont intérioriser ce conflit, il devient un conflit de loyauté. Les conflits de loyautés naissent lorsque deux loyautés viennent à s’opposer, à se contredire, plongeant le sujet qui en est le siège dans un dilemme : être obligé de trahir la loyauté envers une personne pour être fidèle à l’autre et vice versa (Le Run, 1998). Le parent qui attaque l’autre parent perturbe les efforts du moi de l’enfant pour se dégager des conflits d’ambivalence liés à la situation œdipienne. Il nuit en faisant pencher la balance vers l’agressivité par suggestion volontaire ou involontaire. de celle-ci surgit l’angoisse, qu’elle soit de castration ou de perte de l’objet, particulièrement lorsque la menace est formulée en un « c’est lui ou moi ». Car fondamentalement, le conflit de loyauté repose sur l’exclusion du tiers et l’effacement de la différence entre l’enfant et le parent. Il est intimement lié à la notion de sacrifice : il y en a un de trop, peut-être d’ailleurs initialement l’enfant dont l’une des fonctions potentielles et l’une des préoccupations est de réunir les parents. On retrouve cette problématique magnifiquement illustrée dans toute la deuxième partie de Ce que savait Maisie, qui décrit cruellement le manège des recombinaisons conjugales successives sous l’angle du sacrifice. Notons que l’enfant n’est pas toujours passif et victime, mais qu’il joue, souvent à son insu, porté par les motions œdipiennes, sa partie dans le conflit.

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Les recompositions familiales, en introduisant un nouvel acteur potentiellement rival d’un des parents, exposent tout particulièrement l’enfant à ce type de dilemme, toute attirance envers le dernier arrivé étant volontiers vécue par l’enfant (et malheureusement quoique humainement, par ce parent lui-même) comme une trahison du parent originaire.

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Outre les fantasmes de l’enfant, c’est l’attitude des parents qui en fera ou non un conflit de loyauté. Ivan Boszormenyi-Nagy parlait de loyautés clivées, on pourrait préférer le terme de loyauté clivantes pour souligner l’effet de ces conflits sur la personnalité de l’enfant.

Les conséquences pour l’enfant

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Les conséquences pour l’enfant dépendront bien évidemment de l’intensité, de la fréquence, de la répétition, de la massivité des conflits et de l’importance, à ses yeux, de leurs enjeux. Tout dépendra aussi de sa capacité à maintenir le caractère externe du conflit, à ne pas en faire un conflit interne ou intériorisé, de sa capacité à se le représenter et à se le formuler, donc de son âge et de sa maturité, de la solidité de son développement (facteurs qui ne sont pas liés au conflit) et de son accompagnement par ses parents et les autres adultes qui l’entourent.

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Les réactions des enfants peuvent survenir de manière critique aux moments de séparations, de passage de l’un à l’autre parent, avec une désorganisation et une détresse, et éventuellement un retournement sur soi de l’agressivité (ts, automutilation), ou de façon plus chronique. Elles ne sont pas spécifiques : anxiété, dépression, conduites à risques. Elles peuvent être transitoires, le temps que le conflit s’apaise, ou durables, gâchant l’enfance de celui qui s’y trouve emprisonné. En effet, les conflits de loyautés placent les enfants devant des choix impossibles. Peu de solutions s’offrent à eux : trahir l’un, trahir l’autre, avec toute la culpabilité qui en découle, ou encore abandonner le terrain aux deux combattants en se retirant, voire en s’annulant. Sans aller jusqu’à cet extrême, l’enfant va s’interdire de parler de tel ou tel sujet, et même d’y penser, pour éviter le conflit. Il est ainsi des terrains minés sur lesquels l’enfant ou l’adolescent comprend vite qu’il vaut mieux ne pas s’aventurer sous peine d’entraîner des explosions désastreuses.

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Chez le très jeune enfant, c’est l’accès à l’autre parent qui sera empêché, car il n’est guère en mesure de prendre de la distance et de porter un regard critique, de se dégager, de maintenir le conflit à l’extérieur et de faire la part des choses.

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Chez l’enfant jeune, l’agitation est fréquente, fruit de l’anxiété que des mécanismes de défense non spécifiques, telle l’inhibition, tentent de réduire, et qui produit aussi insomnies et cauchemars. Les attaques mutuelles ou unilatérales brouillent l’image des parents et le sens de la réalité : qui croire ? À qui et à quoi se fier ? L’inhibition, qui s’accompagne éventuellement d’un repli sur soi, portera aussi bien sur le domaine des acquisitions scolaires que sur celui des réalisations sociales, entravant plus ou moins l’enfant dans son développement. Henry James décrit avec finesse les conséquences, sur Maisie, des attaques réciproques de ses parents. Elles entraînent chez elle une passivité et une sorte de stupeur interprétées par ses parents comme de la bêtise : « Cette théorie de sa stupidité, ultérieurement adoptée par ses parents, correspondit avec une grande date de sa passive petite vie : celle où Maisie parvint à se former une idée silencieuse, mais définitive et complète, de l’étrange emploi qui lui était dévolu. Ce fut littéralement une révolution morale qui se produisit dans les profondeurs de sa nature… De vieux épisodes, de vieilles formules se remplirent d’un sens qui l’effraya. Elle éprouva un sentiment nouveau, celui du danger, et une notion nouvelle crût en elle pour y faire échec, l’idée de la vie intérieure, où autrement dit, celle du secret. Elle débrouilla à l’aide de signes imparfaits mais avec une habileté merveilleuse, qu’elle avait été un centre de haines et une messagère d’insultes, et que tout allait mal parce qu’on l’avait employée en vue de ce résultat. Ses lèvres entrouvertes se fermèrent avec la détermination de ne plus servir. Elle oublierait tout, elle ne répéterait rien ; et quand, en conséquence de l’application réussie de son système, elle se vit traitée de “petite idiote”, le plaisir qu’elle en éprouva fut vif et plein de nouveauté. Et lorsque, devenue plus grande, elle entendit ses parents déclarer l’un après l’autre qu’elle était devenue “scandaleusement bête”, ceci ne provint d’aucun rétrécissement véritable du flot de sa petite vie. Elle gâtait tout leur plaisir, mais après tout elle augmentait le sien. Elle voyait de plus en plus de choses ; elle en voyait trop. »

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Henry James souligne ici finement le rôle de l’après-coup mais à côté de l’autoprotection ; on voit aussi dans cet exemple poindre une érotisation de l’humiliation, un risque masochique. Les enfants placés dans ces situations deviennent souvent hypermatures, sacrifiant leurs propres désirs. Néanmoins, d’autres défenses peuvent être utilisées, comme la régression. Elle peut s’exprimer dans des symptômes tels que l’énurésie, le refus de grandir, et peut être comprise comme une tentative d’échapper au conflit en retournant à une relation antérieure plus dépendante et moins conflictuelle tout en ménageant une issue à l’agressivité. Les parents sont ainsi contraints à se mettre d’accord autour d’un enfant malade psychiquement ou somatiquement.

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Chez les enfants plus grands, on observe souvent une perte de naturel et de spontanéité, une attitude observatrice, anticipatrice, et un détachement, qui correspondent à une mise à distance des affects et à une certaine méfiance née des déconvenues passées. L’enfant ou l’adolescent sera inconsciemment tenté de rejouer le conflit familial ailleurs, par déplacement, ce qui permet de comprendre des comportements inhabituellement agressifs survenant dans le milieu scolaire, par exemple.

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Le (ou les) parent(s) jugé(s) décevant(s) risque(nt) d’être désinvesti(s) prématurément, ce qui se paie d’une certaine déshérence identitaire et affective, ou conduit à une prise d’autonomie précoce, au choix prématuré d’un nouvel objet d’amour salvateur. On retrouve également des conduites d’échec ou des comportements autopunitifs, masochiques, liés à la culpabilité, ainsi que les symptômes de la dépression, les tentatives de suicide ou les suicides.

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Ainsi la séparation des parents de Frédéric a été marquée par des disputes continuelles et des scènes de violence. Le père ne voulait pas se séparer et la mère voue une haine farouche à cet homme qui, au cours d’une scène de dispute, lui a cassé le nez. C’est une femme déprimée, en rupture avec sa propre famille, fragile narcissiquement et ne supportant pas les critiques auxquelles elle réagit sur un mode agressif, disqualifiant volontiers toute personne s’occupant de son fils. Elle reproche au père de Frédéric son inconstance auprès de son fils, mais dans le même temps refuse, non leurs rencontres, mais une certaine souplesse dans ces rencontres. Le père de Frédéric semble organiser les échecs de ses demandes. Il se montre manipulateur et larmoyant, son discours reste centré sur ses griefs à l’égard de son ex-femme. Il a rapté l’enfant pendant un an, refusant de le rendre à sa mère qu’il accuse de négligence, car elle le laisse fréquemment livré à lui-même. Le juge a finalement donné la résidence principale à la mère et un droit de visite chez le père. Les allées et venues de Frédéric sont autant de sources de conflits. Ce jeune adolescent semble répéter le même scénario, il se plaint de n’être pas entendu par l’un ou l’autre de ses parents, son attente est déçue ou encore un parent disqualifie l’autre devant lui. Il passe alors à l’acte, part ou casse quelque chose, ce qui déclenche invariablement un conflit entre ses parents qui se renvoient la balle et se déchirent de plus belle, jusqu’à ce que l’intervention extérieure d’une autorité (juge, ase, psy, directeur d’établissement scolaire) vienne remettre les pendules à l’heure et pacifier très provisoirement le débat. Par exemple, la mère qui n’a pas reçu la pension due par le père ne donne pas le passeport de Frédéric au père, ce qui l’empêche d’emmener son fils en vacances aux États-Unis comme prévu. En rétorsion, le père ne signe pas l’autorisation pour que Frédéric parte en colonie de vacances sur le mois de sa mère. Frédéric montre des signes de dépression, fait état d’idées noires et transporte son malaise au collège. Il ne supporte pas la moindre remarque des professeurs, se bagarre avec ses pairs, fugue. Il est difficile de faire la part entre ce qui, dans son comportement, ressortit à l’intériorisation du conflit parental dans son actualité, et ce qui est davantage lié aux failles de sa construction et aux carences éducatives.

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La perte d’amour, supposée ou réelle, d’un ou des parents, le deuil impossible d’une relation idéale avec les parents comme entre eux, et le retournement contre soi-même de l’agressivité destinée au parent qui a amené à trahir l’autre, sont responsables des sentiments dépressifs si souvent rencontrés, voire d’authentiques dépressions trop souvent ignorées par l’entourage de l’enfant ou de l’adolescent.

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Ultime défense, le clivage du moi va faire coexister deux fonctionnements, loyaux envers chacun des parents, mais séparés l’un de l’autre et alternativement en activité, ce qui n’est pas sans risque pour la cohésion du sujet. L’enfant soumis à des injonctions contradictoires, à un discrédit par un parent de ce qui lui est demandé ou proposé par l’autre, à une atteinte de sa loyauté, et au spectacle de la déloyauté de l’un ou des deux parents entre eux sera tenté d’accorder moins de valeur à la loi. Ce qui permet de se sentir moins « traître », donc moins coupable, et l’on ne sera pas surpris de voir souvent apparaître d’autres symptômes comme les transgressions, les conduites à risques, vol, toxicomanie, traduisant en fait l’appel à la loi.

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Les conséquences sont donc multiples, mais les causes de ces réactions ne sont pas univoques ; elles sont toujours intriquées à d’autres causes comme le souci pour tel parent déprimé, la perte d’un univers familier tel que la maison, l’école, les copains ; une réorganisation du quotidien du fait de la séparation avec une baisse fréquente du niveau de vie ou une moins grande disposition maternelle ou paternelle. Si bien qu’il serait réducteur d’attribuer toutes les manifestations de l’enfant aux conséquences de conflits de loyauté dont la reconnaissance ne doit pas masquer d’autres problématiques.

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Ainsi Sonia : cette jeune adolescente vient consulter, amenée par sa mère pour une chute des résultats scolaires et des crises d’angoisse consécutives au fait qu’elle a découvert son père en train de se pendre, ce qui a interrompu ce passage à l’acte théâtral mais néanmoins traumatique pour Sonia. Elle présente une dépression réactionnelle à la situation familiale marquée par la séparation de ses parents depuis un an, séparation qui se passe mal et a conduit le père à ce geste.

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Les deux parents sont en conflit. Le conflit repose notamment sur la vente de la maison familiale à laquelle se refuse le père qui l’occupe ; il ne verse pas de loyer à la mère qui héberge pourtant les enfants, l’empêchant ainsi de récupérer la part qui lui permettrait d’entreprendre de nouveau projets. Sonia oscille d’un parti à l’autre, se plaint des propos peu amènes de sa mère et de sa tante maternelle sur son père, puis alternativement du peu d’intérêt que lui porte son père, du fait qu’il lui parle vulgairement, se montre autoritaire, interdicteur, toutes raisons qui ont d’ailleurs amené la mère à le quitter. Lorsqu’elle est en conflit avec sa mère, elle défend son père qui, selon elle, ne dit pas de mal de son ex-femme contrairement à celle-ci. Sonia reproche par ailleurs à sa mère de trop lui demander de s’occuper de son petit frère et de lui préférer celui-ci. Elle se montre pourtant très sensible au malaise qu’il vit et continue d’aller chez son père en partie pour que son frère ne subisse pas seul le poids des récriminations paternelles. Les disputes incessantes de ses parents l’attristent et influent sur ses comportements. Les entretiens psychothérapiques, en lui offrant la possibilité de parler à un tiers, lui permettent de faire la part des choses entre le conflit de ses parents et les siens. D’autres conflits se dessinent à l’occasion de son entrée au lycée. Sa mère, ambitieuse pour elle, a obtenu une dérogation pour qu’elle soit admise dans un établissement réputé alors qu’elle vient d’un collège de cité. Elle s’y trouve confrontée à des différences culturelles et sociales générant des conflits avec des camarades moqueuses de son look et de ses façons, et à un relatif échec, elle qui dans son collège était plutôt considérée comme une bonne élève. Ses pairs du lycée la rejettent de façon hautaine, alors que ses pairs de la cité voient en elle une transfuge prétentieuse. Dépossédée des codes, elle réagit par de l’agressivité, fait peur aux autres, et la tension monte au point que, perdant ses moyens, elle agresse physiquement une camarade qui se moque d’elle et se retrouve au commissariat, au grand dam de sa mère. Elle se raccroche narcissiquement à des rêves de réussite factices, s’imagine mannequin ou chanteuse, prenant sa revanche sociale tandis que le combat entre ses parents revient périodiquement la bousculer.

Aider l’enfant et ses parents

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La clinique de l’enfance telle qu’elle s’exprime en cmp nous fournit quasi quotidiennement des enfants ou des adolescents écartelés entre leurs deux parents, prisonniers de conflits de loyauté destructeurs. Il est possible d’aider l’enfant en lui proposant un espace de parole dont il pourra se saisir à condition que ses parents ne cherchent pas à utiliser cet espace pour alimenter leur conflit ou obtenir un soutien contre l’autre. Quand la haine n’est pas trop aveuglante, ils peuvent reconnaître la nécessité d’un terrain neutre pour l’enfant. L’analyse des sentiments contre-transférentiels – à l’égard tant de l’enfant que des parents – est une nécessité impérieuse pour ne pas se retrouver pris à son tour dans des conflits de loyauté ou dans des imbroglios inextricables entraînant l’arrêt intempestif du traitement. Le consultant ou le thérapeute doit veiller constamment à protéger ce territoire concédé à l’enfant ou à l’adolescent, et éviter de se laisser entraîner dans le conflit, de prendre parti, ou de céder aux manipulations parfois suscitées par les avocats des parents.

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Dans d’autres cas, soit parce que l’enfant se débrouille bien et qu’il ne paraît pas souhaitable d’en faire un « patient désigné », comme disent les systémiciens, soit que la situation est tellement inextricable qu’elle nécessite un préalable judiciaire, voir le recours au juge des enfants dans un souci de protection, l’abstention thérapeutique sera la seule conduite éthique possible.

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Ces situations se retrouvent généralement dans le cabinet du juge aux affaires familiales car elles nécessitent l’intervention d’un tiers à même de décider, ayant une autorité reconnue. Celui-ci, lorsque les audiences ne suffisent pas, peut suggérer une médiation, et si besoin est, recourir à une enquête sociale ou à une expertise médico-psychologique. Ce type de mesure permet d’entendre chacun et en particulier le ou les enfants, d’analyser plus en profondeur la personnalité des protagonistes, la dynamique du conflit, les conséquences pour l’enfant, et de proposer au juge des aménagements de la résidence ou des pistes de soins si elles s’avèrent nécessaires. Les entretiens avec les enfants leur offrent certes un lieu d’écoute, mais ils peuvent être douloureux car il n’est pas facile pour l’enfant de se dégager des influences parentales et des enjeux qu’il sent sous-jacents. Ce sera tout l’art de l’expert de permettre qu’une parole propre surgisse, et de la décrypter.

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À côté de ce rôle d’éclairage de la décision judiciaire, bien que ce ne soit pas leur fonction explicite, les expertises, lorsqu’elles sont bien conduites, permettent souvent de faire avancer les parents. Lorsqu’on travaille avec les parents, on ne fait évoluer les situations qu’en raccordant l’actuel au passé, en les amenant à aborder leur histoire, leur enfance, voire celle de leur parents. On soulève toujours des éléments qui permettent de mieux comprendre le conflit. Ainsi, derrière des accusations d’abus sexuels infondées, on trouve très souvent des situations similaires vécues dans l’enfance par le parent accusateur. Cette évocation du passé permet alors aux parents de saisir, dans telle ou telle composante de leur histoire familiale et infantile, des déterminants de leurs problèmes actuels. Les loyautés verticales et leurs conflits viennent ainsi alimenter les conflits de loyauté horizontaux par le jeu des identifications à l’agresseur, du choix du conjoint, de la répétition.

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Sans prétendre à une valeur thérapeutique qui n’est pas son objet, l’expertise permet de mobiliser les positions des protagonistes et débouche fréquemment sur une démarche psychothérapique personnelle. Pour l’enfant, elle peut constituer l’amorce d’un dégagement du conflit, l’atténuation d’un parti pris monovalent et la mise en place d’un cadre d’accompagnement, d’un espace de parole, d’une prise en charge thérapeutique lorsqu’elle apparaît nécessaire, d’un aménagement de la séparation et de la rencontre avec tel parent problématique. Le repérage des conflits de loyauté permet donc de mieux aider leurs protagonistes à s’en dégager et à retisser, dans le meilleur des cas, le lien avec les loyautés verticales de chacun.


Bibliographie

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Résumé

Français

Les séparations conflictuelles génèrent volontiers des conflits de loyauté qui écartèlent l’enfant entre ses deux parents. L’auteur étudie les mécanismes de ces conflits, la psychopathologie des parents, le deuil difficile de la relation à l’autre et ses effets sur l’enfant, à travers quelques vignettes cliniques et un développement théorique conduisant à ouvrir quelques voies pour la prise en charge et l’expertise médico-psychologique de ces situations. Le roman de Henry James, Ce que savait Maisie, fournit un exemple littéraire éloquent.

Mots-clés

  • loyauté
  • conflits de loyauté
  • conflit parental
  • séparation
  • aliénation
  • enfant écartelé
  • thérapies contextuelles
  • expertise médico-judiciaire
  • Henry James
  • Ce que savait Maisie

English

Separations with potential conflicts create loyalty conflicts which torn the child between his two parents. The author studies these conflicts mechanisms, the parent’s psychopathology, the difficult mourning for the relationship and its effects on the child through some clinical vignettes and a theoretical development – leading to some new ways to these situations’ support and Medico-Psychological valuation. Henry James’ novel “what Maisy knew” gives an eloquent literary example.

Keywords

  • loyalties
  • conflicts of loyalties
  • parental conflicts
  • separations
  • alienations
  • torn child
  • contextual therapies
  • Medico-Psychological valuations
  • Henry James
  • “what Maisy Knew”

Plan de l'article

  1. De la séparation au conflit parental
  2. Les raisons de la colère : un impossible deuil
  3. Conflit de loyauté
  4. Les conséquences pour l’enfant
  5. Aider l’enfant et ses parents

Pour citer cet article

Le Run Jean-Louis, « Les séparations conflictuelles : du conflit parental au conflit de loyauté », Enfances & Psy, 3/2012 (n° 56), p. 57-69.

URL : http://www.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2012-3-page-57.htm
DOI : 10.3917/ep.056.0057


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