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Enfances & Psy

2012/3 (n° 56)

  • Pages : 160
  • ISBN : 9782749234885
  • DOI : 10.3917/ep.056.0007
  • Éditeur : ERES

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Le débat sera tranché, lorsque ces lignes paraîtront la loi sera votée et le mariage et l’adoption deviendront possibles pour les couples homosexuels. On peut se réjouir de cette avancée démocratique ou s’inquiéter de sa pertinence selon ses propres convictions. En effet, deux logiques se sont affrontées depuis l’annonce de la volonté de faire évoluer le droit, l’une s’appuyant sur l’évolution de la société et de la famille, prenant en compte l’existence des couples homosexuels et de leurs revendications concernant le droit du conjoint et des enfants. L’autre considérant que l’intérêt de l’enfant est d’avoir deux parents de sexe opposé, conformément à la réalité biologique et à une tradition quasi universelle. La polémique sur cette loi a pris un tour tellement passionnel qu’elle a radicalisé les positions, réduit les enjeux, interdit le doute et occulté à cette occasion la réalité de l’adoption. Celle-ci n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît, et elle se trouve confrontée à des évolutions dont les nouvelles dispositions ne sont qu’un aspect.

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Mais revenons un instant sur le débat que la sagesse populaire illustre de quelques dictons.

« Le pire n’est jamais sûr »

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Les opposants au projet de loi ont prédit des difficultés majeures pour les enfants issus de ces unions, une dérive de la société, voire, dans les propos les plus outranciers, la porte ouverte à l’inceste et à la pédophilie. Lorsqu’ils ne s’appuient par sur la religion ou la tradition, ils s’appuient sur la psychologie et la psychanalyse, notamment le bon vieux conflit œdipien qui se noue entre papa, maman et leur rejeton, et qui serait la garantie d’un développement identitaire harmonieux. Manquer à ce schéma serait la certitude de troubles majeurs dans l’organisation de la personnalité. Nous avons été élevés au biberon freudien et nombre de nos repères cliniques et théoriques s’articulent sur ce schéma des complexes familiaux. Encore ne sont-ils pas à prendre au pied de la lettre et la réalité s’avère beaucoup plus complexe. Avec le développement du divorce, des familles monoparentales, de l’adoption, etc., nous sommes amenés à rencontrer quantité de situations sortant de ce schéma et qui auraient, si l’on se fie aux augures, du entraîner des problèmes majeurs. Et pourtant, les enfants de ces familles différentes sont souvent parfaitement équilibrés, autant en tout cas que bon nombre d’enfants ayant deux parents de sexe différents. De sorte qu’il est impossible de prédire, à partir d’une question d’orientation sexuelle des parents, d’éventuelles difficultés. Celles-ci sont, bien plus souvent, tributaires de critères que nous connaissons bien comme les ruptures affectives, la maltraitance, l’absence de tiers dans une relation fusionnelle ou d’emprise…

« Le mieux est l’ennemi du bien »

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L’argument majeur des opposants est l’intérêt de l’enfant, et le slogan paradigmatique de leur argumentation est : « un papa et une maman, c’est mieux ». Cela paraît comme ça presque évident, mais il faut se méfier des évidences et y regarder de plus près. Un père et une mère ne suffisent pas à faire le bonheur et l’équilibre d’un enfant. Il y faut bien d’autres critères. J’ai pu développer ailleurs une analyse des fonctions parentales importantes et nécessaires au développement psychoaffectif de l’enfant qui sont la fonction phorique, la fonction d’identité/altérité et la fonction libidinale. Le fait que l’une d’elle soit imparfaite n’est pas invalidant. La perfection est-elle de ce monde ?

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Depuis toujours, l’adoption est ouverte aux célibataires qui n’apportent pas la double polarité. Elle a même initialement été pensée pour cette catégorie de parents, et elle n’est pas directement remise en cause par les opposants au mariage pour tous. Il semble pourtant qu’un couple parental homosexuel offre plus de garantie de triangulation qu’une personne seule.

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D’autre part, la loi n’est pas faite pour définir le mieux, mais pour définir ce qui est autorisé et les règles de réalisation de leur objet. Cette logique du « mieux » est dangereuse et peut conduire à des dérives inquiétantes comme on l’a vu pour l’eugénisme, c’est-à-dire l’illusion d’une perfection et l’élimination du défaut ou de la différence.

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Il y avait quelque chose de normatif et violent dans les manifestations contre le mariage pour tous, d’insultant pour les familles homoparentales, même si elles avaient pris le masque prétendument branché d’une Barjot, frigide de surcroit, icône assez paradoxale pour des traditionalistes !

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Dire, pour autant, que les enfants ne souffrent pas de l’absence de mère ou de père serait faux, mais souffrir d’une situation n’est pas réservé à celle-ci et n’implique pas qu’elle soit rédhibitoire. Il y a de multiples autres causes de souffrance et de déséquilibre, y compris lorsqu’on a un père et une mère. Le problème est de deux ordres, celui de la construction de l’identité – il manque un genre, un parent d’un autre sexe, figure identificatoire et source d’interactions et de sensations différentes, mais nous avons appris que des suppléances peuvent fonctionner –, l’autre problème est celui de la différence et du regard sur celle-ci, des autres et de soi-même confronté aux autres. Toute différence est génératrice de souffrance lorsque l’on est enfant, car elle suscite de l’inquiétude chez les pairs et la défense courante contre celle-ci est une prise de distance agressive : les enfants sont cruels et prompts à se moquer de celui qui est différent. Les adultes ne sont pas toujours plus malins. Les enfants adoptés par des couples gays le confient souvent lorsqu’ils se sentent écoutés, respectés et leur famille non jugée. Mais ce n’est pas toujours le vécu qu’ils rapportent et bien d’autres critères présentent autant d’inconvénients, comme l’âge des parents, leur éventuelle inaffectivité ou désordres, la maladie mentale, leur discorde, etc. Tous aspects évalués dans la procédure d’agrément pour éviter de confier des enfants, aux histoires complexes du fait de leurs conditions de vie chaotiques et de l’abandon, à des parents qui ne seraient pas à-mêmes de les accueillir. Ce que confirment les « échecs » trop nombreux de l’adoption qui interrogent les critères de délivrance des agréments. Il ne suffit pas d’être deux parents de sexe différent pour être à-même d’adopter. Comme il ne suffira pas d’être homosexuel pour le faire. L’intérêt de l’enfant, mis en avant par les opposants au mariage pour tous, est précisément ce qui est pris en compte dans l’évaluation qui accompagne la démarche d’agrément.

« Il y a loin de la coupe aux lèvres »

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Les espoirs d’adopter des couples homosexuels et les fantasmes des opposants d’assister à une transformation apocalyptique de la société sont pourtant loin de pouvoir se réaliser et l’adoption par des couples gays sera vraisemblablement marginale. En effet, avoir le droit d’adopter n’implique pas de parvenir à adopter. Toutes les étapes qui permettront à un ou deux parents d’adopter n’ont pas été évoquées et elles sont pourtant essentielles. Rappelons, pour mémoire, le fait que la plupart des pays n’acceptent pas l’adoption homosexuelle. Que ceux qui l’acceptent comme la France ont très peu d’enfants à adopter. Que, de surcroît, des pays se ferment à l’adoption internationale ou la réduisent et privilégient l’adoption nationale parce que leur situation économique s’améliore, entraînant l’émergence d’une classe moyenne susceptible d’adopter sur place.

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Pour pouvoir adopter, il faut un agrément. Ce n’est pas le plus difficile dans le long parcours de l’adoption, mais il n’est pas accordé, heureusement, automatiquement mais après une longue procédure d’évaluation. Il faut souligner à cette occasion les différences d’un département à l’autre, le fait que les pays ouverts à l’adoption internationale demandent davantage de garanties sur la qualité des adoptants et leur préparation. Jusqu’à présent, les homosexuels se présentaient seuls et devait mentir, n’étant, par là, pas encouragés à adopter. Enfin, une fois l’agrément obtenu, statistiquement, seuls une personne ou un couple sur sept réalisera son projet d’adoption. Il existe des milliers de parents potentiels détenteurs d’un agrément qui désespèrent de réaliser leur projet quand ils n’y ont pas renoncé. Les dossiers des parents sont en concurrence et les conseils de famille qui font les appariements en France seront confrontés à la question de la discrimination, l’égalité entre gays et hétéro n’étant pas admise par tous. La nouvelle loi va donc devoir s’accompagner d’un changement des opinions, des mentalités et des critères, pour permettre aux couples homosexuels d’adopter.

« Un train peut en cacher un autre »

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Je n’évoquerai pas sous cet aphorisme la question de la pma et des mères porteuses, autre débat méritant à lui seul un éditorial si ce n’est un numéro d’enfances&psy ! Mais pour rester sur l’adoption, toutes ces questions soulignent l’importance d’ouvrir un vrai chantier, appelé par l’ensemble des intervenants de ce champ, professionnels comme parents, chantier qui devra intégrer les nouvelles dispositions de la loi et ce qu’elle implique. Il devient urgent de traiter les problèmes ouverts par l’évolution de l’adoption, qui excèdent largement cette question de l’adoption homoparentale. Nous renvoyons notamment au livre blanc adressé par Enfance et familles d’adoption (efa[1][1] www.adoptionefa.org.) aux politiques, qui propose un certain nombre de mesures pour progresser en ce domaine, particulièrement sur l’accompagnement des familles.

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Beaucoup de choses ont changé dans ce domaine depuis quelques années, tant sur les conditions de l’adoption que sur le développement de structure d’aide aux parents et aux enfants, et le surgissement de nouvelles questions comme celle que nous avons soulevée ici. C’est pourquoi enfances&psy a jugé opportun d’y consacrer un prochain numéro (n° 59) : L’adoption, quel accompagnement ?, qui sera accompagné d’un colloque. Une occasion d’approfondir ces questions et de faire connaître de nouvelles façons d’y répondre.

Notes

Plan de l'article

  1. « Le pire n’est jamais sûr »
  2. « Le mieux est l’ennemi du bien »
  3. « Il y a loin de la coupe aux lèvres »
  4. « Un train peut en cacher un autre »

Pour citer cet article

Le Run Jean-Louis, « Adoption homoparentale : il ne faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages », Enfances & Psy, 3/2012 (n° 56), p. 7-10.

URL : http://www.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2012-3-page-7.htm
DOI : 10.3917/ep.056.0007


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