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Enfances & Psy

2012/3 (n° 56)

  • Pages : 160
  • ISBN : 9782749234885
  • DOI : 10.3917/ep.056.0079
  • Éditeur : ERES

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« Il existe une tension entre loi et loyauté ainsi qu’entre liberté et loyauté. »

Pierre Michard (2005)
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La périnatalité est un espace-temps formidable pour tout clinicien explorateur, curieux de comprendre les détours des choix humains dans les moments-clés de l’existence. La transparence psychique chez la mère, les crises maturatives chez le père et la mère, la réorganisation familiale avec nouvel agencement des places dans la fratrie offrent à la fois un moment de grande fragilité, d’instabilité, et une nouvelle chance de distribution des cartes. L’ondulation des frontières relationnelles et la porosité de la barrière psychique procurent un effet grossissant au thérapeute, comme s’ils l’équipaient d’un microscope naturel. La loyauté n’échappe pas à cette règle de la mouvance et de la transparence. Elle est, de plus, particulièrement sollicitée à l’occasion d’une naissance, qui entraîne un mouvement d’escalier dans les places générationnelles. À partir de situations cliniques rencontrées en cmp petite enfance, nous proposons quelques pistes de réflexion sur le poids des loyautés et leurs aspects constructifs. Commençons par éclaircir la notion de loyauté.

Variations autour de la loyauté

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Selon l’Académie française (éd. 1986), loyauté (terme du xie siècle), dérivé de loyal, se définit ainsi : respect de la vérité, fidélité à la parole donnée, aux engagements pris ; droiture, honnêteté. Au sein du système familial, elle est une fidélité inconditionnelle à respecter les règles d’une famille. S’opposant à l’éthique impartiale fondée sur une loi universelle, la loyauté incite à traiter inégalement les proches et les inconnus. Elle n’est donc pas un concept de philosophie à dimension républicaine. Clé de l’équilibre de la famille, elle permet la cohésion et l’homéostasie du système familial (Ducommun-Nagy, 2006). La loyauté n’est pas pour autant dépourvue d’éthique, bien au contraire, mais celle-ci ne se base pas sur la morale, le devoir ou le jugement. L’éthique relationnelle sur laquelle elle se fonde implique notre capacité d’engagement personnel à répondre au besoin de l’autre sans pour autant dénier nos propres besoins ; elle requiert équité et capacité de réciprocité.

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Foncièrement triangulaire, la loyauté se définit comme la préférence donnée à une relation par rapport à une autre ; elle est donc à la source de dilemme, du conflit de loyauté. Classiquement, nous pensons aux enfants dont les parents vivent séparément, très régulièrement confrontés à ce type de conflit interne ; mais d’autres situations cliniques l’évoquent, comme le conflit de loyauté que peut éprouver l’enfant entre son parent et son thérapeute, ou dans ses relations amicales, amoureuses, avec ses pairs. L’enfant trouve le plus souvent une issue à ces conflits, un compromis plus ou moins coûteux. Il en est autrement des clivages de loyauté. La situation est alors bloquée, chaque parent réclamant une loyauté absolue pour lui-même et donc une déloyauté envers l’autre parent, dans le cas par exemple de parents séparés. L’enfant peut alors s’enfermer dans des conduites autodestructrices.

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La loyauté verticale parents-enfants, qui est l’objet de notre intérêt, s’enracine dans l’histoire de nos liens précoces, infantiles et adultes, tissés d’échanges relationnels et de mandats transgénérationnels. Elle transcende le plus souvent les inimitiés intrafamiliales (Albernhe et Albernhe, 2004). Elle peut être cachée ou invisible. La « loyauté invisible », définie par les thérapeutes contextuels, n’est pas inconsciente mais elle se manifeste de façon indirecte, non visible. Par exemple, lorsque nous refusons d’être loyal envers notre parent car nous estimons qu’il ne l’a pas mérité, nous pouvons lui être indirectement loyal en reprenant malgré nous son modèle relationnel avec notre propre conjoint, même si ce modèle s’est révélé défaillant.

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Mais en quoi cette approche est-elle différente de la psychanalyse ? Pourquoi évoquer une loyauté invisible plutôt qu’une compulsion de répétition, une identification, ou une transmission psychique parent-enfant ? L’individu, l’inconscient, les mécanismes de défense intrapsychiques sont au cœur de la lecture psychodynamique, alors que le groupe familial modélisé comme un système fonde l’approche de la thérapie familiale. L’éthique est centrée principalement sur la loyauté pour les thérapeutes contextuels ou les systémiciens, alors qu’elle se réfère majoritairement au désir pour les psychanalystes. Nicole Stryckman nous aide à comprendre la différence de perspectives sur la loyauté : « La loyauté est plutôt promue par les thérapeutes systémiciens et familiaux. Tandis qu’en psychanalyse, les identifications, les répétitions, les fixations sont davantage envisagées sous leurs aspects aliénants et causes de souffrances, bien que par ailleurs, elles soient des processus psychiques indispensables pour la structuration psychique et la vie du sujet » (Stryckman, 2009). Le levier thérapeutique utilisé par les thérapeutes contextuels est également différent : ils fondent leur action non pas tant sur les déterminants psychologiques individuels des symptômes du patient mais sur les conséquences qu’ils entraînent pour les autres membres de la famille et de l’entourage.

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Les thérapeutes familiaux issus de l’approche contextuelle ont largement contribué à l’étude de la loyauté dans les liens familiaux. Dans la filiation d’Ivan Boszormenyi-Nagy, fondateur de la thérapie contextuelle, Catherine Ducommun-Nagy, sa femme, et Pierre Michard ont formidablement traduit, transmis et poursuivi sa pensée (Ducommun-Nagy, 2006 ; Michard, 2005). Leur approche est dite « contextuelle » car « le contexte relationnel correspond à la somme de toutes les relations dans lesquelles nous avons donné ou reçu » (Ducommun-Nagy, 2006). Il inclut toutes les personnes envers lesquelles nous avons une responsabilité au passé, au présent ou au futur. Pour Boszormenyi-Nagy, il existe cinq dimensions à la réalité relationnelle, qui jouent un rôle déterminant dans le déploiement de la loyauté familiale. La dimension factuelle, ou d’ordre bio-socio-historique, se rapporte par exemple aux liens de sang. La dimension psychologique recouvre la culpabilité et l’ambivalence dans les processus de séparation et d’autonomisation. La dimension systémique lie la loyauté d’un individu à un système donné. La dimension de l’éthique relationnelle concerne notre attente d’équité et de réciprocité dans nos relations. Enfin, la dimension ontique est notre besoin fondamental d’être en lien avec les autres pour exister.

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Si la loyauté est une notion s’enracinant dans notre culture occidentale, elle est structurellement valorisée dans d’autres cultures. En Asie du Sud-Est, par exemple, la culture hindouiste reconnaît la dette de l’homme envers les dieux ; selon Charles Malamoud, la loyauté sert de lien ; ainsi des offrandes sont pratiquées en « remboursement du dépôt contracté » (Malamoud, 1992). Léguer la dette à son fils est aussi une façon de s’acquitter de celle-ci de son vivant. La culture hindouiste intègre ainsi les loyautés par ces obligations. Selon Confucius, la piété filiale et la loyauté aux parents sont une règle absolue. Dans notre société occidentale, selon la tradition judéo-chrétienne, la loyauté est construite sur le respect de la loi divine, au risque de se sacrifier soi-même. Dans nos sociétés politiques occidentales contemporaines, cette représentation de la loyauté fonde le même type d’allégeance envers la patrie (Laroche, 2001). Toutefois, le monde moderne invite plutôt à l’individualisme et à la déloyauté.

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Comment ce concept opère-t-il en clinique ? Autour de deux situations périnatales, la prise en compte de la dimension de la loyauté familiale nous est apparue incontournable. La première histoire porte sur une problématique de dette existentielle, la deuxième interroge le lien entre loyauté et aliénation.

Histoires cliniques

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De par sa naissance (et donc ses liens de sang), de par les soins bienveillants qui lui sont prodigués, l’enfant est porteur d’une dette d’existence envers ses parents. Il est débiteur mais non coupable, car personne ne choisit sa naissance. Cette dette peut rendre l’enfant vulnérable, et nécessite métamorphose et obligations au fur et à mesure qu’il grandit. Une charge s’éprouve également du côté des parents. Ils ont, en quelque sorte, engagé leur enfant dans le monde de la vie, qui peut se révéler dur ; ils peuvent également ressentir de la culpabilité d’avoir créé un rapport créancier/débiteur que leur progéniture n’avait pas sollicité. Ainsi, d’une certaine manière, le parent partage la dette de vie de son enfant.

Une dette en impasse

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Dans ce premier récit clinique, frappant par la prégnance de la crainte d’être redevable chez Madame T., une dette existentielle ne trouve pas à se solder du fait d’une impasse affective qui la conduit à adopter des attitudes parfois non adaptées à son bébé. L’assistante sociale de la maternité nous a invitée à rencontrer Jules et sa maman dès sa naissance pour instaurer rapidement un suivi mère/enfant soutenu. En effet, plusieurs éléments étaient préoccupants : Madame T. avait totalement négligé son suivi médical durant sa grossesse déclarée tardivement ; elle l’avait vécue dans un isolement délibéré et croissant, avait rompu tout lien avec le père de l’enfant et se trouvait, à la naissance de son bébé, dans une inquiétante situation d’isolement familial et de précarité sociale, malgré un bon niveau d’études.

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Jules a 3 jours lorsque nous le voyons pour la première fois. Il est posé dans son berceau, à côté du lit de sa mère, et ne suscitera ni regard ni attention de sa part durant une grande partie de l’entretien. Au bout de très longues minutes de cris aigus et de pleurs poignants, sa maman se penchera sur son petit lit, se demandant s’il a faim. Madame T. est dans une sorte de fébrilité anxieuse et d’état dysphorique ; elle est bouleversée par sa récente expérience émotionnelle de maternité et nous livre sans aucune respiration, ni espace de dialogue, son histoire. Née dans un pays d’Asie, elle a été adoptée tardivement, peu avant ses 8 ans, avec sa sœur, de 3 ans sa cadette, par un couple français marié, sans enfant, dans des conditions très douloureuses pour elle. Elle avait perdu son père plusieurs mois auparavant des suites d’un cancer. Selon la coutume du pays, une mère ne peut élever seule ses filles. Éprouvée par la perte de son père, elle a dû se séparer de sa mère et de ses frères, tout en pensant que sa mère la rejetait, puisque aucune explication ne lui avait été donnée. Accueillie dans un premier temps par une famille de la lignée paternelle, elle n’a compris son abandon et son adoption qu’une fois en France, croyant les paroles de son entourage qui lui assurait qu’elle allait faire un voyage.

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Arrachée tardivement à ses liens d’attachement premiers, à ses racines culturelles et à son pays, elle n’a jamais pu établir avec ses parents adoptifs une relation affective de qualité, notamment avec sa mère adoptive, qu’elle décrit comme froide, n’investissant que la réussite scolaire et monnayant ses relations. Sa relation à sa sœur, affiliée, elle, à leurs parents adoptifs, s’est dégradée au point de devenir impossible.

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L’arrivée de Jules réactive avec violence la question de sa filiation. Elle évoque avec regret les coutumes de son pays qui prévoit l’accueil des femmes enceintes dans la famille maternelle les trois derniers mois de sa grossesse et les trois premiers mois de vie de l’enfant. Ayant noué une relation très ambivalente avec le père de l’enfant, qui a lui-même des origines multiculturelles, Madame T. a rompu tout contact avec lui durant la grossesse et se demande s’il doit reconnaître son fils. Le désir d’enfant du couple n’est pas abordé. Ultérieurement, lors d’entretiens au cmp, Madame T. explore des pistes d’affiliation pour son fils, elle y réfléchit comme si elle se trouvait devant un choix. Le choix pourrait être de « forcer » la reconnaissance de son bébé par le père biologique, mais celui-ci ne se manifeste pas. L’enfant porte le nom de Madame T., donc celui de son propre père adoptif. Elle rapporte l’existence d’une figure héroïque en la personne d’un arrière grand-père paternel, et se dit fière d’inscrire son fils dans cette lignée, bien qu’elle déplore devoir partager ce nom avec sa mère adoptive.

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Mais la problématique de cette maman ne se réduit pas à cette recherche identitaire pour elle-même et pour son fils. La question de la dette apparaît cruciale et l’évitement de tout rapport débiteur/créancier semble fonder toutes ses décisions, même si celles-ci la mettent, ainsi que son bébé, en grande difficulté. Elle ne bénéficie d’aucune aide financière (allocations diverses) qu’elle serait en droit de recevoir, par défaut de démarches administratives ad hoc ; elle se retrouve sans domicile fixe bien qu’étant copropriétaire d’un logement. Elle occupe la nuit un ancien local professionnel et marche tout le jour avec son fils dans la rue. Elle met en balance le bonheur et la richesse, en expliquant qu’elle-même est issue d’une famille modeste, qu’elle n’a jamais été aussi heureuse que dans sa famille d’origine, pauvre. Paradoxalement, elle projette pour son fils les meilleures écoles des meilleurs quartiers, fussent-elles coûteuses, pour lui réserver le meilleur avenir. Informer ses propres parents de la naissance de leur petit-fils lui coûte une énergie démesurée et ne se fera qu’au bout de plusieurs mois. Leur demander de l’aide est une épreuve insurmontable.

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Madame T. est dans une forme de loyauté invisible à l’égard de sa mère biologique ; elle se met dans une position matérielle non ajustée aux besoins de son bébé, prenant le risque de devoir l’abandonner comme sa mère l’a abandonnée, piégée par ses obligations culturelles et financières. Elle avait d’ailleurs formulé ce désir plus ou moins conscient, à plusieurs reprises, à la psychologue de la maternité, sous la forme de questions : sera-t-elle capable de s’en occuper ? Rendra-t-elle cet enfant heureux ? Ne serait-il pas mieux dans une autre famille ? La maternité vient douloureusement réveiller un invisible et insidieux clivage de loyauté entre ses deux cultures, entre ses deux figures identificatoires, comme lorsqu’elle était enfant entre sa famille biologique et ses parents adoptifs. Tout ce qui a trait à son origine est idéalisé (jusqu’au porte-bébé qu’elle fait importer) et tout ce qui la lie à sa famille adoptive est menaçant. Il s’agit d’un clivage plutôt que d’un conflit de loyauté. En effet, elle n’a pas pu recevoir de ses parents adoptifs sans se sentir affectivement déloyale à l’égard de sa famille d’origine. Elle n’a pas trouvé d’autre issue que les ruptures répétées avec ses parents ou des conduites autodestructrices. Suite à une phase critique à l’adolescence, un voyage de retour au pays, accompagnée par sa mère, où elle a rencontré des membres de sa famille, n’a pu l’aider à réduire ce clivage. Tout recevoir est resté inacceptable, et toute dette impayable. Apporter de l’aide à Madame T. est problématique, que ce soit sur le plan concret du quotidien par un accompagnement social, ou sur le plan psychique. Un lien thérapeutique peut malgré tout se nouer sous la forme de consultations hebdomadaires, mais il faudra attendre un état d’épuisement physique et moral de la dyade (quand Jules a 7-8 mois) pour que madame accepte enfin notre proposition d’hospitalisation en unité mère/enfant. Le bébé jusqu’alors parentifié (elle s’adressait à lui le plus souvent d’adulte à adulte, exigeant de lui clémence et raison), ayant adopté une posture d’enfant plus grand et dans un état d’hypervigilance, peut reprendre le cours de son développement de bébé. Madame s’apaise et adopte une modalité relationnelle plus ajustée aux besoins de son bébé.

Entre loyauté et aliénation

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Quand un parent se trouve en situation de désarroi, avec perte des repères familiaux, culturels, identitaires, lorsqu’il se voit isolé, déraciné ou victime d’un traumatisme, il devient fragile et vulnérable. Nous pouvons observer alors plusieurs modalités défensives selon son histoire, sa structure psychopathologique : la dépression, la passivation, la victimisation, la contestation, la revendication, la défense paranoïaque, etc. Lorsqu’un enfant naît dans ce contexte entraînant souffrance, angoisse, vécu d’insécurité, sentiment d’injustice, isolement social, repli identitaire, atteinte de l’estime de soi, il peut être porteur d’un mandat de réparation (de l’échec ressenti), de restauration narcissique, ou de vengeance.

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Boszormenyi-Nagy situe à un très jeune âge la capacité de l’enfant à aider et prendre soin de son ou de ses parent(s). Une précocité éthique qualifie le petit humain et l’entraîne dans une loyauté, dont il ne peut s’abstraire, à son parent fragile et isolé (Boszormenyi-Nagy, 1995). L’expérience du don chez l’enfant n’est pas en soi néfaste et compte dans sa construction. Mais elle dépend de la réponse parentale. Le parent pourra-t-il reconnaître la contribution de son enfant ? Ou bien multipliera-t-il les projections sur son enfant (de sa propre victimisation, par exemple) ?

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Les thérapeutes contextuels nomment cela le « droit destructeur » ou la « légitimité destructive » : lorsque nous sommes traités de manière injuste dans nos relations, nous attendons réparation, de façon légitime ; mais si ceux qui nous ont porté préjudice n’ont pas les moyens de compenser le dommage subi ou s’ils n’admettent pas leurs responsabilités, nous allons réclamer notre « dû » à d’autres personnes proches. Nous créons ainsi une nouvelle injustice : « Notre légitimité à réclamer notre dû a donc un impact destructeur dans nos relations » (Ducommun-Nagy, 2006). La fonction du thérapeute ou du professionnel est alors délicate, puisqu’il s’agit de soulager l’enfant dans son implication filiale, sans pour autant le destituer de l’effort qu’il déploie et de son acuité éthique, en se substituant à lui par notre soutien professionnel. « L’enfant a droit au chaos dont il est issu », nous dit Boszormenyi-Nagy (1991). La position du thérapeute serait donc de soutenir le parent dans la reconnaissance de la contribution de son enfant car recevoir de bon cœur crédite la contribution de l’enfant ; c’est donc un gain pour l’enfant et pour le parent.

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Dans l’histoire clinique de Khalil et de sa mère, la question entre la loyauté de l’enfant et son aliénation s’est posée tardivement dans la prise en charge et reste ouverte aujourd’hui. Madame B. a initialement consulté au cmp pour sa fille aînée, Yasmina, alors âgée de 20 mois. Enceinte de 8 mois, elle venait de vivre avec sa fille, quelques semaines auparavant, un événement traumatique qui allait avoir des répercussions sur sa vie familiale durant plusieurs années. Son mari, originaire d’un pays du Maghreb, avait été expulsé manu militari, tôt le matin, lors d’une intervention de la police au domicile, rendant sa femme et sa fille témoins de l’acte dans toute sa brutalité. Monsieur B. vivait en France depuis une dizaine d’années, mais toujours de manière clandestine. Madame, originaire d’un autre pays du Maghreb, également sans papiers, s’était mariée et installée avec lui tardivement (vers l’âge de 38 ans). Son histoire, tout comme celle de monsieur, était émaillée de précarité, d’enfance bafouée et de migration économique. Elle était en outre alourdie par un passé récent d’esclavagisme moderne dont elle était sortie grâce à cette union. À son arrivée au cmp, le désarroi et la dépression dominaient chez elle.

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Yasmina, en miroir, comme pour survivre elle-même ou « réanimer » sa maman, présentait un état d’excitation maniaque et une sensibilité exacerbée à la séparation. Une infirmière qui a connu Khalil bébé en garde un souvenir précis. Khalil était un bébé tonique à la mimique sérieuse, au regard droit et pénétrant, sa dureté et sa détermination évoquaient alors un bébé guerrier.

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Pour ma part, j’ai fait la connaissance de Khalil lorsqu’il avait 18 mois. Il était encore allaité (et ce jusque l’âge de 2 ans selon les préceptes traditionnels de la culture et les principes éducatifs de sa maman). Sa toute-puissance infantile ne trouvait guère de limite. Cette absence évidente de limites imposées par sa mère s’expliquait de plusieurs façons : elle entretenait avec lui un lien fusionnel, du fait de son humeur dépressive ou à la suite du traumatisme, dans une forme d’arrêt du temps, avec des vécus associés d’intrusion et d’arrachement. Peut-être cherchait-elle à compenser ou à réparer l’absence du père et la blessure narcissique subie par l’intervention des policiers à la maison, à moins qu’il ne s’agisse d’une préférence (culturellement admise) pour les enfants garçons, qu’elle déniait pourtant.

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Au fil des consultations, Khalil jouait beaucoup à la dinette de façon assez répétitive et ritualisée, voulant accrocher les casseroles au mur comme sa mère le fait à la maison ; il réclamait par ailleurs vivement le téléphone-jouet pour mimer un appel et dire « allô baba » (allô papa), action très valorisée par sa maman. Ne tolérant aucune frustration, Khalil réagissait à celles-ci par des crises colériques bruyantes, voire par une hétéro-agressivité que la maman cherchait à tout prix à éviter en lui cédant. Elle consolait Khalil au moindre pleur, annulant toute sentence énoncée. Madame B. avait tendance à banaliser les difficultés de comportement de Khalil et se montrait assez peu accessible à un travail de guidance. Son discours était essentiellement centré sur ses propres difficultés matérielles (d’argent, de logement, de papiers) et sur la double menace d’expulsion. Ses problèmes, certes bien réels, associés à son isolement et à sa présentation dépressive, ont masqué dans un premier temps sa victimisation et sa quête de réparation auprès de ses interlocuteurs, professionnels d’institutions. Était-ce là une forme de légitimité destructrice chez elle ou l’expression de traits pathologiques de sa personnalité ?

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L’aspect pathogène de ses revendications s’est vraiment révélé lorsque ses conditions de vie ont pu s’améliorer et lorsque le père est revenu en France (après 30 mois d’absence). L’alliance thérapeutique est apparue alors beaucoup plus lâche, et insuffisante au regard des troubles croissants de Khalil. En effet, à l’âge de 4 ans, il présentait des troubles massifs du comportement en milieu scolaire et collectif ; plutôt autocentré, il ne pouvait établir aucune relation avec les autres enfants, sauf sur un mode de collage avec un enfant perturbé. Provoquant sans cesse l’adulte, sans motif apparent, Khalil pouvait se mettre en danger ou mettre en danger autrui, son état évoquant parfois une véritable désorganisation psychique. Il présentait un bégaiement fluctuant et un investissement labile des apprentissages. Sa mère tenait un discours très ambigu sur l’école, craignant que son fils soit malmené par d’autres enfants ou négligé par les adultes, s’appuyant sur le témoignage de la grande sœur comme si seul le système de croyance familial était fiable. L’hostilité du monde environnant, extrafamilial, apparaissait soudainement au premier plan. Quel choix avait alors Khalil ? Vivant profondément l’injustice subie par sa mère, lui manifestait-il sa loyauté en mettant à mal les représentants des institutions, « malveillantes » pour elle ? Ou bien était-il aliéné au désir de sa mère, atteint dans sa construction psychique en adoptant ses processus défensifs comme le clivage, la projection ; en s’identifiant sur un mode adhésif à ses valeurs et en mettant en acte son agressivité inconsciente à l’égard du tiers externe menaçant ?

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La répétition d’un comportement n’est pas forcément une affaire de loyauté. Khalil avait-il réellement le choix ? Sur la question de l’influence du psychisme du parent sur la construction psychique de l’enfant, Serge Tisseron rassemble à la fois la vision de Freud (les enfants sont les héritiers du Surmoi et de l’Idéal du Moi de leurs parents, et sont pris dans une certaine dépendance) et la perspective de la chaîne des générations. Il parle d’« influence intergénérationnelle ou transgénérationnelle » plutôt que de transmission psychique, ces influences se construisant dans la relation parent-enfant. « Or, si la réalité psychique des parents modèle celle des enfants, celle-ci n’est jamais modelée de façon passive. Il n’y a jamais transmission ni réception passive d’un corps étranger venu d’une génération à l’autre. La vie psychique de tout nouvel arrivant au monde se construit en effet dans l’interrelation avec la vie psychique de ses proches, et c’est ainsi que, marquée par celle des parents, elle l’est aussi, à travers eux, par celle de ses ascendants. […] Ainsi, le moteur des influences entre les générations réside tout autant dans les effets de l’attachement essentiel de tout enfant à ses parents, d’où résulte l’importance des efforts qu’il fait pour leur venir en aide, que dans les diverses formes d’identification à eux » (Tisseron, 1995). En ce sens, sa pensée se rapproche de celle de Boszormenyi-Nagy, même si nous ne pouvons à proprement parler de loyauté.

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Enfin, nous pourrions évoquer une autre piste, celle de la « maltraitance », bien que celle-ci ne soit pas directe dans le cas de Khalil ; elle se présente plutôt sous la forme d’une négligence, d’une absence de disponibilité psychique durable de la mère, sous le poids d’un deuil (avant le retour réel du père, il était très incertain qu’il revienne). Emmanuel de Becker (2009) rapporte la carence de soins maternels chez des parents maltraitants à leur avidité affective et à leur quête de réparation, avec le risque de « chosification » de l’enfant. Il semble que ce risque soit bien réel pour Khalil.

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Ces différentes références théoriques nous ont guidé au fil de la prise en charge dans nos choix thérapeutiques et l’apport de Boszormenyi-Nagy concernant la reconnaissance par le parent de la contribution de l’enfant a apporté un nouvel éclairage catalyseur. Cependant, nous ne pensons pas qu’il existe une spécificité de la notion de loyauté en périnatalité ; comme d’autres éléments de la vie intrapsychique et des modalités relationnelles, les loyautés familiales sont réinterrogées au moment d’une naissance, ainsi que tout le long de la construction psychique d’un enfant, et des événements de vie marquants (départ du nid familial, mariage, décès). Le travail d’Ivan Boszormenyi-Nagy offre un regard original et neuf sur les situations cliniques en périnatalité, en mettant notamment la lumière sur la capacité d’acuité éthique précoce du petit humain, son sens de l’équité et de la réciprocité, et son besoin ontique d’être en lien avec les autres pour exister. Comme le dit Edgar Morin (2001), « le sujet émerge au monde dans l’intersubjectivité. L’intersubjectivité est le tissu d’existence de la subjectivité, le milieu d’existence du sujet sans lequel il dépérit ». Ces différents sens et capacités de l’être humain mis en exergue sont porteurs d’espoir et redorent l’image parfois négative du sujet de la psychanalyse, piégé dans ses compulsions de répétition. L’idée défendue dans l’approche contextuelle : la promotion du don et le soutien des parents dans la reconnaissance de la contribution de leur enfant, enrichit la relation parent/enfant/soignant d’une qualité supplémentaire d’humanité et d’éthique. Soyons loyale à Catherine Ducommun-Nagy qui a grandement inspiré ce texte et laissons-lui le mot de la fin : « Ces loyautés [qui] nous libèrent. »


Bibliographie

  • Albernhe, K. ; Albernhe, T. 2004. Les thérapies familiales systémiques, Paris, Masson.
  • Becker, E. de. 2009. « Maltraitance à enfants et processus de répétition », dans Loyautés et familles, Yapaka.be.
  • Boszormenyi-Nagy, I. 1991. Séminaire de Paris.
  • Boszormenyi-Nagy, I. 1995. Séminaire de Chexbres.
  • Ducommun-Nagy, C. 2006. Ces loyautés qui nous libèrent, Paris, Jean-Claude Lattès.
  • Laroche, J. 2001. La loyauté dans les relations internationales, Paris, L’Harmattan.
  • Malamoud, C. 1992. « La dette au texte : remarques sur la dette constitutive de l’homme dans la pensée de l’Inde ancienne », dans « De l’argent à la dette », Cliniques méditerranéennes, p. 37-48.
  • Michard, P. 2005. « La loyauté et ses conflits », dans La thérapie contextuelle de Boszormenyi-Nagy, Bruxelles, De Boeck, p. 171-243.
  • Morin, E. 2001. L’humanité de l’humanité. L’identité humaine, t. 5, Paris, Le Seuil.
  • Stryckman, N. 2009. « Désir et loyauté font-ils bon ménage ? » dans Loyautés et familles, Yapaka.be.
  • Tisseron, S. et coll. 1995. Le psychisme à l’épreuve des générations, Paris, Dunod.

Résumé

Français

L’auteur explore la notion de loyauté à travers le prisme de la thérapie contextuelle, selon l’apport d’Ivan Boszormenyi-Nagy. Comment une naissance peut-elle réactiver les conflits ou clivages de loyauté chez le parent et comment le bébé peut-il contribuer au soutien de son parent, être reconnu pour sa contribution et être entendu pour ses besoins ? Deux récits cliniques illustrent l’intérêt de prendre en compte la dimension de la loyauté familiale dans des contextes périnataux.

Mots-clés

  • loyauté
  • périnatalité
  • thérapie contextuelle
  • dette
  • acuité éthique précoce

English

The author studies the concept of loyalty through the prism of the contextual therapy according to Ivan Boszormenyi-Nagy’s contribution. How could a birth reactivate parent’s conflicts or cleavages of loyalties? How can the baby contribute to support his parent, be recognized for his contribution and be heard for his needs? Two clinical cases illustrate the interest of considering the dimension of the family loyalty in perinatal contexts.

Keywords

  • loyalty
  • perinatal period
  • contextual therapy
  • debt
  • early ethical acuteness

Plan de l'article

  1. Variations autour de la loyauté
  2. Histoires cliniques
    1. Une dette en impasse
    2. Entre loyauté et aliénation

Pour citer cet article

Pelloux Anne-Sylvie, « Histoires de loyautés au-dessus du berceau », Enfances & Psy, 3/2012 (n° 56), p. 79-89.

URL : http://www.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2012-3-page-79.htm
DOI : 10.3917/ep.056.0079


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