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Enfances & Psy

2012/3 (n° 56)

  • Pages : 160
  • ISBN : 9782749234885
  • DOI : 10.3917/ep.056.0098
  • Éditeur : ERES

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Même si le « conflit de loyauté » n’est pas un concept psychanalytique en tant que tel, nous pouvons néanmoins l’étendre et l’articuler à notre discipline. Selon Drory (2009), « le conflit de loyauté peut se définir comme un conflit intrapsychique né de l’impossibilité de choisir entre deux situations possibles : « si j’aime maman, cela signifie que je rejette papa » et « si je choisis d’aimer papa, c’est maman que je rejette », sans oublier la culpabilité qui découle de ce choix impossible. Je tenterai de montrer, à travers la prise en charge d’un enfant, comment un désaccord peut exister entre des institutions et des professionnels, en l’occurrence l’école, l’Aide sociale à l’enfance (ase), la « justice des enfants », l’hôpital dont une équipe de « psy » ; et comment la problématique et les conflits dans lesquels un enfant est pris peuvent faire écho aux problématiques et aux conflits qui existent entre les institutions elles-mêmes. Je reprendrai le cas de manière chronologique.

Première hospitalisation : la rencontre avec Pierre

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Celui que j’appellerai Pierre a 6 ans quand je le rencontre, à la demande des soignants, au cours de son hospitalisation dans le service de pédiatrie, peu après le tremblement de terre en Haïti. Il y arrive pour suspicion de maltraitance de la part de sa belle-mère qui l’aurait frappé car il ne voulait pas manger. Le diagnostic annoncé est « probable syndrome de Silveman » (ce qui implique une maltraitance sévère et répétée entraînant des lésions internes, et ne concerne alors pas notre cas). Il arrive directement de l’école amené par une ambulance, à la demande du médecin scolaire qui a aussi fait un signalement ayant entraîné une ordonnance de placement provisoire (opp) de la part du procureur. L’Aide sociale à l’enfance est saisie et demande d’office un placement en famille d’accueil.

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Pierre, né à Haïti, a rejoint son père en France six mois auparavant, suite à un regroupement familial accéléré par le tremblement de terre survenu dans son pays. Nous connaissons peu de choses sur sa vie à Haïti, sinon qu’il a des frères et des sœurs plus âgés et plus jeunes que lui ; il est le seul de son père et sa mère. Nous avons peu d’éléments sur sa mère et son histoire. Après le tremblement de terre, Pierre aurait vécu avec sa famille dans une église dont il fera souvent le dessin. Sa maman ne part pas avec lui, car entre le moment où le regroupement familial a été demandé et le moment où Pierre arrive à Paris, ses parents ont divorcé et son père s’est remarié. Nous apprendrons que la mère de Pierre n’était pas ravie de cette décision, mais qu’elle avait néanmoins confié à la femme de son ex-mari le soin de bien élever Pierre et de s’assurer de son éducation scolaire.

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Pierre rejoint son père qu’il ne connaît pas, mais à qui il a parlé régulièrement au téléphone. Nous savons qu’il a dû quitter Haïti précipitamment peu après la naissance de Pierre. Il aurait activement contesté le gouvernement de l’époque et est arrivé en France comme réfugié politique. Comme son fils, il n’a pas été élevé par son père, lui-même exilé ; il a quitté sa mère au même âge que Pierre, son père l’ayant confié à sa propre mère. Nous notons là un point de répétition dans leurs histoires.

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Durant l’hospitalisation, nous rencontrons un enfant triste qui ne communique pas si on ne l’interpelle pas, pouvant avoir des crises de larmes inexpliquées. Quand on l’interroge sur ce qu’a fait sa belle-mère, il nous répond « qu’elle lui a donné un coup de bâton [1][1] Qui voudrait dire en créole « donner une fessée ». » parce qu’il a fait une bêtise. Il faut noter que Pierre parle peu français et plus facilement créole, langue qui l’apaise même, aux dires des soignants qui le parlent dans le service. Il ne paraît pas très ému par cet événement, sa tristesse ne semblant pas liée à cet épisode. Par contre, lorsque nous abordons Haïti et les raisons de son départ (le tremblement de terre), il s’effondre. Ce que les cauchemars rapportés par les infirmières confirment. Nous nous rendons rapidement compte que ce qui est le plus traumatisant pour lui, c’est ce qu’il a vécu en Haïti, son départ précipité et la séparation d’avec sa maman, vers un père qu’il ne connaît que par la voix, et vers une autre mère (la maman de France). Les coups ont pris fonction d’après-coup. Pendant l’hospitalisation, il refuse de voir son père et sa belle-mère. Se sent-il coupable de ce qu’il a dit et a-t-il peur de possibles représailles ? Peut-être a-t-il (également) peur d’une autre séparation ?

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Au cours des entretiens que nous avons eus avec la femme du père de Pierre, durant l’hospitalisation de ce dernier, elle nous fait part de sa difficulté à s’occuper de cet enfant qu’elle ne connaît pas et de s’attacher à lui. Son comportement l’agace fortement et elle s’énerve facilement contre lui, ce dont témoigne aussi son père. Madame est enceinte de six mois, soit depuis l’arrivée de Pierre, ce qui nous permet d’entrevoir les enjeux de cette arrivée brutale. Était-elle prête ? Se sentait-elle menacée dans sa place par l’arrivée d’un enfant d’une autre femme ? Que s’est-il joué alors, entre elle et Pierre ? Toutes les bases d’un conflit de loyauté sont posées, pour Pierre. Comment trouver sa place dans une nouvelle famille où il doit bien sentir qu’il n’est pas le bienvenu ? Que ressent-il par rapport à sa mère restée à Haïti ? Nous nous rendons compte que Pierre est pris entre haine et amour envers son père et sa belle-mère, et dans sa culpabilité d’être en France sans sa mère. D’autant plus avec l’éclairage de Freud sur l’effet d’un traumatisme réel : il peut réactiver un conflit interne, de nature libidinale (Freud, 1926), œdipien dans le cas de Pierre.

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Ainsi, au cours de cette hospitalisation, le traumatisme le plus lourd ne paraît pas se situer là où les institutions éducatives l’ont entendu avant son arrivée à l’hôpital. C’est à partir de ces remarques que nous pouvons déjà percevoir les prémices d’un conflit de loyauté entre ces institutions et nous-mêmes, institution de soins avec une écoute de l’inconscient. Nous n’écoutons pas au même endroit. L’école et le juge demandent une séparation de Pierre avec sa famille qu’ils estiment, dans la réalité, trop dangereuse pour lui. Nous pensons qu’un retour dans sa famille paternelle serait le mieux, afin de ne pas répéter une autre fois la séparation traumatique avec sa mère. Nous sentons qu’il faut tenter de l’aider à trouver sa place dans cette nouvelle famille, dans ce nouvel environnement qu’il ne pourra quitter, un retour au pays étant inenvisageable.

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Avec l’école et l’ase, nous nous situons à deux niveaux de discours différents, nos interventions auprès de Pierre restent parallèles et entrent ici en conflit. Qui a raison ? Celui qui écoute le discours manifeste et le traumatisme dans la réalité ou celui qui entend le discours latent et le traumatisme psychique ? Idéalement, l’un n’exclut pas l’autre et les modalités de travail de chacun nous montrent qu’un croisement des écoutes peut être possible, ainsi qu’un travail commun. C’est ce que nous croyons quand, à la fin de l’hospitalisation, le juge décide que Pierre peut rentrer chez lui avec une mesure éducative et un suivi psychothérapique pour lui et ses parents.

Deuxième hospitalisation : l’enjeu inconscient des conflits

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Pierre revient à l’hôpital trois semaines après pour des motifs similaires : mauvais traitement et coups de la belle-mère. Il aurait raconté les faits à sa maîtresse. Celle-ci, pour des raisons que l’on comprend bien mais peut-être de manière un peu hâtive, fait un signalement à la cellule de recueil des informations préoccupantes (crip) qui transmet au substitut du procureur, qui ordonne un placement provisoire à l’hôpital puis à l’ase. Notre première réaction est l’étonnement, quand nous nous remémorons la conclusion de la première hospitalisation. Là commence le conflit entre les institutions, qui fait écho au conflit interne de Pierre, croyant qu’il doit choisir entre sa mère et sa belle-mère, l’amour de sa mère et celui de son père.

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Pierre ne présente aucune contusion et semble mal à l’aise à son arrivée. Son accusation est-elle basée sur des faits réels ? Lorsque nous contactons son enseignante et la directrice de son école, celles-ci nous font part de leur étonnement quand elles ont vu Pierre entrer dans l’ambulance avec le sourire, et laisser sur le trottoir, devant l’école, sa belle-mère et sa demi-sœur qui étaient venues le chercher. Elles disent être étonnées, malgré la situation, de la facilité avec laquelle il se sépare de sa famille. Il continuait de sourire quand elles lui ont appris qu’il ne rentrerait pas chez lui mais qu’irait à l’hôpital.

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Durant l’hospitalisation, il fait toujours des cauchemars, dit ne pas vouloir rentrer chez lui, ni revoir ses parents. Quel autre motif que la culpabilité pourrait l’empêcher de vouloir rentrer chez lui ? De quelle culpabilité s’agit-il ? Qu’est-ce qui la sous-tend inconsciemment ? Quel conflit ?Au cours des entretiens avec ses « parents », nous apprenons que Pierre est plus opposant avec sa belle-mère mais qu’elle ne le tape plus, depuis la première hospitalisation et tout ce qu’elle a entraîné. Son père est plus présent au domicile, il travaille moins et nous dit « qu’il veut voir grandir son fils ». Ils nous font part des difficultés que l’hospitalisation a engendrées entre eux : des conflits de couple sont apparus ; ils vivent maintenant séparément. Quel écho cela a-t-il pour Pierre ? Il sent la difficulté de sa belle-mère à l’accepter, son agacement, mais il voit bien aussi qu’elle est enceinte. Il teste régulièrement celle-ci en l’énervant, en refusant qu’elle s’occupe de lui. Ressent-il de la culpabilité à être en France alors que sa mère est restée en Haïti ?

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Lors de cette hospitalisation, Pierre nous parle davantage d’Haïti et de son désir d’y retourner ; que sa maman lui manque, au point de pleurer à son évocation, il dit que sa belle-mère est méchante, qu’elle le tape (ce qu’il démentira lorsque la brigade des mineurs viendra le questionner). Très rapidement après son admission, nous lui disons que ce n’est pas parce qu’il est de nouveau hospitalisé qu’il retournera à Haïti. À ces mots, il s’écroule en sanglots, preuve que nous touchons au noyau conflictuel, que son désir a été entendu. Il semble clair alors que Pierre ne veut pas que sa belle-mère prenne la place de sa mère restée à Haïti. Il exprime son désir de voir ses parents à nouveau réunis. Très vite s’est installé un conflit entre Pierre et sa belle-mère dont l’enjeu est la place de chacun, l’amour de la mère au pays, et de faire réagir son père.

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Le conflit de loyauté qui se joue là est intimement lié au conflit œdipien dans lequel Pierre est aussi pris. Ces deux conflits se jouent sur les deux niveaux, des deux couples parentaux (père/mère et père/belle-mère). C’est une des raisons que nous évoquons pour qu’il rentre chez son père et sa belle-mère : la séparation aurait valeur de mise en acte, par les institutions, du conflit œdipien qu’il semble être en train de vivre. Pour être loyal envers sa mère, il refuse la relation avec sa belle-mère au détriment de son père, ce qui le confronte à son vœu œdipien (désir incestueux pour la mère). Dans cette continuité, il semble rendre son père responsable de ce qui lui arrive, et s’inscrit dans la filiation de son père en répétant son histoire, à son insu. En effet, nous nous souvenons que le père de Pierre a quitté ses parents au même âge et est parti en France. Il sera d’ailleurs continuellement pris dans une ambivalence par rapport à son fils, qui ne lui permettra pas de le récupérer chez lui. Nous sentons alors qu’il n’est pas sans savoir que quelque chose se joue là. Malgré son désir de voir son fils grandir, il ne sera jamais en mesure de répondre aux attentes de l’ase, de venir aux visites organisées pour voir son fils, et aux rendez-vous avec son éducatrice. L’ase comprendra cela comme une incapacité de sa part à être père, sans tenter de comprendre les enjeux qu’il y a, pour cet homme, à s’occuper d’un enfant qu’il ne connaît pas et qui lui ressemble malgré tout, par exemple dans le bégaiement qu’ils partagent. Le bégaiement est en effet l’insigne d’une identification très forte de Pierre à son père, dont le père a lui-même délégué l’éducation de son fils. Dans la généalogie familiale, à la place à laquelle il est à ce moment-là, il est le père qu’il peut seulement être et qui a du sens pour Pierre (puisqu’il est en train de vivre « sa période œdipienne » : chaque figure parentale est à sa place). Malheureusement, le père de Pierre ne vient jamais aux rendez-vous que je lui donne ; il n’accepte pas davantage le suivi que lui propose un collègue psychologue pour tenter de se dégager de ces enjeux.

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Ainsi, la deuxième hospitalisation, du fait de la répétition rapprochée des événements, se termina par le placement de Pierre en foyer, l’ase et le juge des enfants ne voulant pas prendre le risque que quelque chose de grave lui arrive. À sa sortie, il est décidé que je continue à le suivre une fois par semaine.

La cure

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La cure commence alors que Pierre est encore hospitalisé. Je le reçois dans le bureau des consultations de pédiatrie à un autre étage que celui de l’hospitalisation. Les séances sont difficiles au début, il ne parle pas, il garde la tête baissée. Le premier dessin qu’il fait est « Kimamila » ; c’est le personnage de son livre pour apprendre à lire, lourd de sens dans l’histoire de Pierre car signifiant du conflit de loyauté qui se joue en lui : « Qui m’a mis à cette place ? » Mais aussi : « Où suis-je ? À quelle place pour mon père, pour ma mère, ma belle-mère ? » Par l’évocation de ce signifiant, Pierre signe son entrée dans la cure. Il s’agira pour nous de l’inscrire dans ses rails, dans son histoire propre, alors que déjà, de lui-même, il s’est posé comme fils de son père, à travers l’identification au trait « bégaiement » et en revivant presque au même âge une double séparation et un exil. Il faudra chercher à historiciser les événements d’Haïti, le dégager de sa culpabilité et lui permettre d’avancer dans sa nouvelle vie.

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Lors de notre première séance, après les hospitalisations, Pierre est envahi par cette phrase : « Qui m’a mis là ? » Il arrive angoissé, en larmes et pouvant à peine s’exprimer. Me revient alors en tête le dessin de ce petit garçon et tous les conflits dans lesquels il se trouve. J’essaie de le dégager de cette place impossible en lui disant : « Tu sais que ta maman a pensé faire le meilleur pour toi en te faisant venir à Paris. Tu vis ici avec ton papa et la femme avec qui il a choisi de vivre, mais tu n’es pas obligé de l’aimer et de toute façon, ta maman restera ta maman et ton papa, ton papa. » À ce moment-là, je le vois s’endormir sur sa chaise, soulagé et sûrement libéré d’un poids, rassuré qu’il ne trahissait personne. Je pense que cela devait lui permettre de frayer un chemin, son chemin.

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La première année de cure, il ne s’agira, pour Pierre, que de travailler à redonner du sens à ce qui lui est arrivé, notamment en remettant tous les événements importants à leur place dans son histoire, de manière chronologique, afin qu’il ne soit plus envahi par leur part traumatique. Alors que l’hôpital lui a permis de déposer ses craintes, ses traumatismes mais aussi ses conflits, la cure lui donnera la possibilité, dans un premier temps, de les élaborer, de les penser et de les résoudre (Winnicott, 1971). Dans la réalité, l’environnement est suffisamment bon (Winnicott, 1969) pour qu’il puisse se créer un espace psychique de pensée. En effet, l’accueil au foyer se passe bien, il voit régulièrement ses parents de France qui, sur décision du juge, l’accueillent progressivement de plus en plus longtemps à la maison, au point d’envisager de lui faire passer des week-ends entiers avec eux.

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Le travail avec Pierre semble toucher à sa fin à l’approche de l’été : il dessine un garçon à « grand zizi » qui se casse en montant dans un arbre. Ce dessin me paraît être la symbolisation de son acceptation de la castration. Mais à la rentrée, il revient plus désorganisé dans les séances et ne tient pas en place. Il me fait penser à un bébé, pris dans sa toute-puissance et ne sachant qu’en faire, inadéquat à la réalité. Je me demande ce qui a bien pu provoquer un tel changement en lui. J’apprends alors qu’il n’a pas vu son père régulièrement, que celui-ci ne vient plus à chaque visite au foyer, puis que son père et sa belle-mère se sont séparés après la première nuit que Pierre a passée chez eux. Suite à cet événement, sans jugement, il est décidé (je ne saurai pas par qui mais généralement c’est l’ase qui prend ces décisions) l’arrêt immédiat des nuitées.

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La séance faisant suite à cette décision arbitraire est une belle illustration de notre propos.

Ce qui fait trauma

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Au début de la séance, l’éducatrice référente au foyer m’annonce les nouvelles décisions. Je regarde Pierre, il ne dit rien, semble dans la même sidération que moi. Il me dit juste : « Je sais pas quoi dire mais je ne comprends pas pourquoi je vais plus chez mon papa » ; il joue avec le tampon dateur, sa pensée est figée. De nouveau, on retrouve en écho des conflits de loyauté qui se chevauchent. Pierre est clairement pris entre son désir de loyauté envers sa mère, qui consiste à faire disparaître sa belle-mère du tableau, et son désir œdipien de faire disparaître son père. Ces désirs inconscients, contraires, par décision des adultes qui s’occupent de lui – ayant alors une fonction parentale – trouvent leur réalisation dans la réalité. L’effet de sidération (signe d’un trauma) vient du fait que la vérité de son vœu inconscient lui revient du dehors. Une nouvelle fois dans la vie de Pierre, une séparation traumatisante a lieu. D’ailleurs, il ne veut pas quitter le bureau à la fin de la séance, « pour ne pas avoir d’histoires au foyer ». Comme s’il ne voulait pas retourner dans sa réalité pleine des histoires des adultes dont il voudrait se dégager.

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Comment lui permettre d’élaborer et de trouver une solution à ses conflits internes, quand la réalité vient y répondre de cette manière ? Me vient également en tête la question de la place de son éducatrice ase : quelle fonction prend-elle pour Pierre ? Quel effet cela a-t-il sur Pierre quand elle dénigre son père, alors qu’il se rend bien compte que c’est elle qui prend, avec le juge, les décisions pour sa vie (Bruniaux et Maestre, 2004) ? Nous savons qu’un enfant tient souvent le discours qui fait plaisir à l’adulte qu’il sent décider pour lui, afin d’avoir le sentiment d’influer sur ses décisions. Mais un enfant de 7 ans est-il en mesure de savoir ce qui est le mieux pour lui ? Et n’est-ce pas le rôle de l’adulte, afin de le structurer et de le faire grandir, de lui montrer que tout n’est pas possible ?

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Alors que l’ase semble prendre la place d’un parent tout-puissant, nous essayons de redonner sa place au père, de permettre à Pierre de se dégager de l’emprise institutionnelle et des conflits parentaux afin qu’il trouve ses propres solutions pour résoudre ses conflits internes. Au moment où le jugement répond de trop près à ses désirs inconscients, comme celui d’évincer le père, il n’arrive plus à se situer à l’école. Il me dit se sentir perdu, qu’il ne comprend plus rien. Il ne sait pas, ou plus, je ne pourrais pas le dire, couper les mots comme il le faut quand il essaie d’écrire une phrase. Ainsi il écrit « sinié par les sé du catere » qu’il fait suivre d’une multitude de signatures, dont la sienne, les unes sur les autres.

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Après cette séance, pour remettre du sens et pour tenter de laisser au père un peu de place, je lui dis que je pense qu’il est difficile pour son père de venir le voir ou de venir me rencontrer, car il a vécu des choses similaires au même âge, et que de voir Pierre les revivre lui est difficile, qu’il a besoin de temps pour trouver la bonne posture avec lui. J’ajoute que ce sont des événements qu’a vécus son père, qu’il ne connaît pas, et dont il pourra sûrement parler avec lui plus tard. Pierre me répond : « Si, je sais tout, et c’est pour ça que je ne dis rien. »

La cure continue

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Quelque temps plus tard, une audience se tient chez le juge, en présence de la belle-mère de Pierre, de son père, de son éducatrice ase et de son éducatrice référente au foyer. L’éducatrice ase demande que le droit de visite s’exerce de nouveau comme au début du placement, quelques heures par semaine, dans les locaux du foyer. Elle base sa demande sur les absences répétées du père à ses convocations, la présence systématique de la belle-mère à ces rendez-vous, ses plaintes envers son ex-mari, le déménagement de Monsieur, ses demandes répétées pour obtenir la garde de son fils et ses irrégularités dans ses visites au foyer. Au cours de la synthèse précédant l’audience, à laquelle sont présentes toutes les personnes s’occupant de Pierre (foyer, ase, hôpital), il est même dit : « Nous devons prendre une décision allant à l’encontre du père pour la belle-mère. » Un rapport est établi, comme si Pierre n’avait pas de parent présent. Nous apprenons que l’ase a donné à la belle-mère un droit de visite sans en parler au père ! Lors de l’audience, le père dit (paroles rapportées par l’éducatrice du foyer) que « toutes les décisions sont prises contre lui alors qu’au départ c’était sa femme qui était incriminée ». Il demande que son fils puisse être placé chez son propre père ou chez son oncle, ce qu’il avait déjà demandé au début de la première hospitalisation. Nous ne pouvons pas ne pas noter la répétition des événements à une génération de décalage près, mais aussi une répétition des événements que Pierre a vécus à son arrivée à l’hôpital. Lors de cette audience, le père annonce qu’il a déménagé et qu’il peut accueillir son fils chez lui. L’éducatrice ase dit qu’elle ne peut accepter que si elle effectue une visite à domicile avant le jugement qui a lieu dans une semaine. Visite qu’elle n’organise pas : le juge ordonne la réduction des visites au foyer.

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Au cours des séances, lors de cette période, Pierre ne cesse de remplir de lignes incompréhensibles les ordonnances de l’hôpital présentes dans mon bureau, qu’il me donne « pour qu’on se voie tous les mardis ». Il va falloir trouver du sens quelque part. Chaque séance apporte son lot de sidération pour moi. Comment travailler quand, dans la réalité, un conflit de loyauté est en permanence alimenté entre le père et la belle-mère par un troisième terme, l’ase ? Quand tout est remis en question à chaque audience, sans continuité ? Tout cela m’a rapidement conduite à me demander quelle légitimité avait mon travail avec Pierre.

Conclusion

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Ce qui a motivé la rédaction de cet article a été mon étonnement face aux modifications qu’ont entraînées, chez Pierre, les décisions prises par le juge. Comment travailler avec un enfant en cure quand il existe un tel décalage entre les institutions prenant soin de lui ? Quand se rejouent de manière aussi flagrante entre les institutions les mêmes conflits qui peuvent se jouer entre les diverses générations d’une famille, et pour un enfant ? La question se poserait-elle s’il vivait avec ses parents ? Sûrement, mais de manière différente. Car, a priori, on s’attend à ce qu’un juge vienne faire tiers et non répondre au pied de la lettre au désir exprimé d’un enfant, ce qui crée un traumatisme et bloque la pensée. Nous espérions du juge qu’il vienne faire tiers, qu’il rappelle la Loi, et non qu’il concrétise le fantasme de l’enfant, au point d’exacerber sa culpabilité inconsciente. L’institution vient répondre à sa toute-puissance d’enfant dans le réel alors qu’on s’attendrait à ce qu’elle le mène vers l’acceptation de la castration et le chemin de l’apprentissage, ce qui semblait être en marche pour Pierre à la fin de la première année de sa cure.

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Prise dans mon désarroi face à la réalité de la situation de Pierre, je lui fais part de mon impuissance, en lui disant : « Je ne sais plus ce que je peux faire avec toi. Qu’est-ce que nous pouvons faire tous les deux ? » Il m’indique alors la voie à prendre en me disant : « Il faut que tu m’aides pour l’école, je ne comprends rien », et il me montre qu’il ne sait plus comment orthographier les mots ou même comment les séparer. Avec ces mots, je me demande si son incapacité ne serait pas à comprendre comme la traduction de l’absence de sens dans les séparations successives ponctuées par les différents jugements. La cure va alors prendre une autre forme.

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Après quelques séances, il peut me dire : « Quand je rentrerai au foyer, tout à l’heure, j’ai décidé d’écrire à mon éducatrice. » Je ne lui en demande pas plus. Il joue ensuite à être le docteur qui me soigne, me fait une ordonnance même si « je ne suis pas malade en vrai ». Il joue quelque chose de son histoire, se rend acteur tout en pointant le lieu de son conflit et là où le sens se perd. Jusqu’au jour où il m’apporte un goûter (je prends ce geste comme un paiement symbolique signant un tournant de notre travail), s’assoit derrière le bureau, sort sa trousse, et à mon étonnement, n’écrit pas mais me dit qu’il a écrit à son éducatrice ase ; il lui demande d’aller voir le nouvel appartement de son papa (condition énoncée par l’ase pour rétablir les visites à domicile) afin qu’il puisse aller dormir chez lui. Je vois alors cet enfant m’énoncer un désir, signe de sa parole propre, redonnant une place à son papa, se positionnant comme fils de cet homme et comme sujet de son destin, de sa filiation ; ce que les différentes ordonnances n’avaient pas fait. Peut-être grâce à notre travail, Pierre aura su résoudre les conflits qu’il y avait d’abord en lui, puis entre les institutions qui décidaient pour lui (l’ase, le juge pour enfant, l’hôpital). Grâce à son acte, la cure va prendre une nouvelle direction qui désamorcera, voire offrira, une voie de résolution aux conflits entre les institutions.


Bibliographie

  • Bruniaux, J.-P. ; Maestre, M. 2004. « Peut-on éviter le processus de triple designation : famille disqualifiée, enfant à problèmes, éducateurs super-compétents », Résonances, n° 7, p. 33-37.
  • Drory, D. 2009. L’enfant et la séparation parentale, Bruxelles, yapaka.be.
  • Freud, S. 1926. Inhibition, symptôme, angoisse, Paris, Puf.
  • Freud, S. 1933. « L’angoisse », Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Paris, Gallimard.
  • Freud, S. 1914. « Remémoration, répétition, perlaboration », La technique psychanalytique, Paris, Puf.
  • Freud, S. 1920. Au-delà du principe de plaisir, Paris, Payot.
  • Winnicott, D. W. 1969. De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot.
  • Winnicott, D. W. 1971. La consultation thérapeutique et l’enfant, Paris, Gallimard.

Notes

[1]

Qui voudrait dire en créole « donner une fessée ».

Résumé

Français

L’article se propose, à travers l’étude du cas d’un enfant pris dans un conflit de loyauté, de voir comment cette problématique trouve un écho dans sa prise en charge par diverses institutions qui se trouvent prises elles-mêmes dans ce conflit. Il sera mis en évidence l’influence des jugements sur la cure et l’état de l’enfant. Ils agissent comme répétitions traumatiques, dans l’après-coup d’un traumatisme initial vécu par l’enfant.

Mots-clés

  • conflit de loyauté
  • répétition
  • traumatisme

English

Through the study of the case of a child taken in a conflict of loyalty, the article deals with how this question gets a response in the foster family institutions support. It shows how these institutions are also taken in the conflict of loyalty. Then the article will bring out the judgments’ influences on the child’s care and on his condition. They act here as traumatic repetitions in the aftermath of the child’s initial trauma.

Keywords

  • conflict of loyalty
  • repetition
  • trauma

Plan de l'article

  1. Première hospitalisation : la rencontre avec Pierre
  2. Deuxième hospitalisation : l’enjeu inconscient des conflits
  3. La cure
  4. Ce qui fait trauma
  5. La cure continue
  6. Conclusion

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