2001
Espace géographique
Concepts et méthodes
L’enclavement, réévaluation théorique et application à l’Afrique de l’Ouest
Jean Debrie
Benjamin Steck
CIRTAI UMR IDEES 6063, Université du Havre, 25 rue Philippe Lebon, 76086 Le Havre cedex
L’enclavement est une catégorie spatiale de référence. Mais, à force d’en user sans précaution, la question de sa pertinence finit par se poser. Il est donc nécessaire d’en ressaisir rigoureusement les significations dans toute leur richesse et leur diversité. Ce travail théorique est un préalable à l’étude des territoires dits enclavés, identifiés généralement par leur éloignement des réseaux dynamiques. Cette investigation trouve un champ d’application fécond dans l’espace de l’Afrique de l’Ouest. L’enclavement, posé comme la condition des difficultés de développement qui y sont concentrées, n’est pas un attribut spatial qui conformerait l’identité des territoires concernés à l’absolu d’une position continentale. C’est un processus relatif fondé sur des discontinuités produites par des mécanismes fondamentalement historiques et qui aboutit à des inversions territoriales. Ce sont les stratégies des acteurs publics et privés qui suscitent l’enclavement et ces stratégies sont réversibles.Mots-clés :
corruption, discontinuité, enclavement, État, fermeture, frontière, ouverture, relativité.
Theoretical re-evaluation of the concept of “landlocked” and the example of West Africa.— “Landlocked” is a key spatial category. However, the term is so overused that its validity is in doubt. There is therefore a need to redefine it clearly. This theoretical work is a preliminary to the study of so-called landlocked countries, generally defined by their remoteness from dynamic networks. This investigation finds fertile ground in West Africa. “Landlocked”, cited as the reason for numerous development problems, is not a spatial attribute that identifies the territories in question in terms of inland location only. It is a relative concept based on discontinuities caused mainly by historical mechanisms that have led to territorial inversions. Landlocked is a condition generated by the strategies of private and public players — strategies that are reversible.Keywords :
border, closed, corruption, discontinuity, landlocked, open, relativity, State.
El enclavamiento, reevaluación teórica y aplicación al espacio de la parte oeste de Africa.— El enclavamiento es una categoría espacial de referencia. Ahora bien, de tanto utilizar este termino sin precaución la cuestión de su pertinencia acaba por plantearse. Por eso, es necesario volver a precisar, con rigor, sus significaciones en su complejidad y diversidad. Es imprescindible tener esta reflexión teórica antes de empezar el estudio de los territorios considerados como enclavados, identificados generalmente por su alejamiento de las redes dinámicas. Esta investigación tiene un campo de aplicación fecundo en el espacio oeste africano. El enclavamiento considerado como la condición de las dificultades de desarrollo reunidas no es un atributo espacial que conformaría la identidad de los territorios concernidos con el absoluto de una posición continental. Es un proceso relativo establecido en discontinuidades producidas por mecanismos fundamentalmente históricos y que conduce a inversiones territoriales. El enclavamiento nace de las estrategias de los actores públicos y privados. Dichas estrategias son reversibles.Palabras claves :
apertura, cierre, corrupción, discontinuidad, enclavamiento, estado, frontera, relatividad.
L’enclavement : entre ouverture et fermeture
L’ouverture est devenue l’un des paradigmes majeurs du fonctionnement de nos sociétés. Nul ne semble pouvoir y échapper. Tous les discours, tous les projets, toutes les stratégies d’acteurs sont tournés vers la défense et l’illustration de ce principe. Il est au cœur même du processus que les médias ont popularisé sous le nom de mondialisation. Or, s’il est légitime de revendiquer la liberté de se mouvoir, d’aller et venir, de partir et de revenir, de s’installer et de déménager, d’échanger, de connaître le monde et d’agir sur lui, il faut savoir aussi apprécier les effets d’une banalisation de l’espace indifférencié, isotrope, ouvert à tous les vents des curiosités sans objet, à tous les nomadismes insatisfaits, à toutes les modes passagères, à toutes les tentatives de dominations territoriale et sociale conduites par des pouvoirs qui échappent à la légitimité démocratique. Il faut aussi savoir apprécier les revendications de ceux qui s’opposent à une telle ouverture et rappellent que, si l’homme est un être de mouvement, il est aussi un être d’enracinement et qu’il n’y a pas d’identité qui ne renvoie peu ou prou au territoire dans des bornes qui constituent autant de repères indispensables. De toute façon, entre la grande extravagance de l’ouverture généralisée et la réalité effective du fonctionnement de l’espace tel qu’il se vit, il y a encore plus qu’un écart. Les différenciations, les discontinuités, les ruptures enserrent toujours des territoires, parfois jusqu’à les enfermer et les isoler. Elles font certes la richesse de l’espace humanisé et la diversité qui en résulte est une des composantes majeures des complémentarités constitutives de la vie humaine dans sa complexité. Par leur résistance aux volontés humaines, elles suscitent même des réactions qui contribuent au progrès général des inscriptions spatiales. Mais elles peuvent aussi limiter le déploiement d’ambitions et d’actions porteuses de projets d’un authentique développement. Elles sont ainsi susceptibles de bloquer des initiatives et de prolonger des statu quo d’enfermement indépassables pour longtemps. Ce processus de fermeture, producteur d’enclave dans le déploiement spatial des sociétés humaines, peut brider des énergies ou pis encore maintenir des sociétés entières dans un état de délaissement mortifère. La question de l’enclavement s’inscrit par conséquent à la jonction des différenciations spatiales suscitées par l’action des sociétés humaines sur un monde lui-même divers et naturellement rugueux, et des prétentions unificatrices de cet agissement expansif.
L’enclavement : des sens multiples
Concept central de toute la réflexion sur l’inscription spatiale des sociétés, l’enclavement, mot polysémique s’il en est, appelle une élucidation préalable. Le plus souvent réduit et associé à l’absence d’infrastructures de transport, absence perçue comme synonyme d’isolement, l’enclavement est en fait beaucoup plus complexe. À l’origine étymologique de l’enclavement, on trouve le terme latin
clavis
[1] qui signifie la clef, mais aussi le verrou ou la barre de fermeture. Dans la langue française, on peut en repérer plusieurs types d’usage, tous conformes à cette étymologie. Dans l’ordre juridique, l’enclavement correspond essentiellement à certaines conditions d’appropriation ou d’utilisation des parcelles. On peut y adjoindre la dimension diplomatique du terme, dès lors qu’il existe des espaces relevant d’une autre autorité étatique que celle du territoire au sein duquel ils se trouvent. Dans le vocabulaire technique de disciplines aussi variées que la gynécologie, la géologie, l’héraldique, le transport maritime, l’enclavement est employé pour signifier toute forme d’emprisonnement, d’incrustation, de blocage.
Un second ordre d’usage, propre à l’architecture et aux métiers de la construction, ouvre toutefois d’autres perspectives. L’enclavement y est bien un processus de fermeture, mais il constitue aussi un processus d’achèvement et de consolidation : il est ce par quoi le système construit assure son équilibre, sa cohésion et sa solidité. La fermeture n’est plus alors un emprisonnement mais la condition même de la perfection de la construction. Elle est chargée paradoxalement d’une connotation positive, contrairement à sa réception ordinaire par ses utilisateurs.
Ce petit détour par la langue nous confirme que la problématique de l’enclavement-désenclavement renvoie bien à la position des lieux sur le gradient qui va de la fermeture à l’ouverture. Cette approche linguistique nous conduit aussi à prendre conscience de la proximité qui peut exister entre la géographie et les arts de la construction. Penser l’espace et chercher s’il existe des lois qui rendent compte de son organisation et de son fonctionnement, c’est aussi faire œuvre de bâtisseur. Dès l’origine des mots, il semble y avoir eu une parenté entre les actions de l’homme, appréhendant à la très grande échelle des plans les règles de la construction, et celles de l’homme conceptualisant son rapport au monde à la très petite échelle des planisphères.
Derrière l’isolement, la fermeture, l’absence d’infrastructures, comme définition de l’enclavement, se manifeste la conviction que les configurations culturelles des inscriptions spatiales des sociétés humaines sont en fait décisives. Même lorsque les obstacles qui conduisent à la fermeture des territoires sont de type naturel, au moins à l’origine, les processus d’enfermement sont le plus souvent strictement humains, dans toute la profusion historique de ce qualificatif, imposé ou voulu, sans lien nécessairement déterminant avec les conditions naturelles locales. Ils peuvent être ainsi le fruit d’une appréciation que portent les sociétés humaines sur elles-mêmes, d’une appréciation que l’homme porte sur sa situation, sans nécessairement que celle-ci soit strictement celle d’un isolement ou d’un enfermement : l’obstacle est alors celui que l’homme projette hors de lui et qui objective ainsi un sentiment intérieur devenu instrument opératoire de sa présence au monde. Nous retrouvons alors la question centrale du rapport de l’homme à ce qui lui est extérieur : y a-t-il une réalité de l’enclavement, objective, saisissable par la démarche scientifique ? Ou bien est-ce un construit subjectif, expression du sentiment que l’homme a de son isolement, de son enfermement, idée qu’il se fait de ce que pourrait être sa liberté de déplacement confrontée au constat de ce qu’elle est effectivement ? L’enclavement est par conséquent au cœur des problématiques qui s’attachent aux configurations multiples de l’être au monde de l’homme. Les représentations sont généralement plus efficientes que les réalités, même lorsqu’elles sont clairement établies, mesurées, critiquées, communiquées au plus grand nombre. La relativité de l’enclavement doit être ainsi mise en avant comme une de ses dimensions majeures. Il en va ainsi de toute dimension symbolique des états spatiaux, levier de toutes les réactions et de toutes les stratégies perturbant les équilibres temporaires de tout système territorial.
Quoi qu’il en soit, situation effective ou appréciation de la situation, l’enclavement appelle des réactions, des actions, des aménagements qui font bien de l’homme l’acteur déterminant de son espace. L’enclavement, perçu comme un mal, qu’il s’agisse du processus de fermeture causé par un obstacle originel ou plutôt par une accumulation d’obstacles spatialement concentrés, ou bien encore de l’état qui en résulte, est ainsi dénoncé et combattu. Les situations d’enclavement sont dans ces conditions vouées à une disparition inéluctable, au moins à la petite échelle cartographique des États. Elles se maintiennent à la grande échelle cartographique des lieux privés où se concentre toute l’énergie résiduelle des individus avides d’intimité édifiante. Dans l’entre-deux des espaces intermédiaires, l’enclavement se déploie selon des gradients variés qui constituent le cadastre des fermetures publiques. Enfermer, c’est d’une certaine façon exclure, mettre en marge, contrôler et, par conséquent, marquer la différence par la distance. Mais s’enfermer, c’est se protéger, se rassurer, chercher à défendre les constituants essentiels de son identité. La question qui surgit ainsi est celle de l’articulation périlleuse entre la fermeture destructrice de l’aptitude humaine au dépassement et la fermeture édifiante nécessaire à la fortification des projets.
Défini dans un double registre du réel et du symbolique, le concept d’enclavement ainsi cerné, compris à l’articulation entre ouverture et fermeture, permet alors une lecture des dynamiques spatiales contemporaines. L’idée d’enclavement, identifiée comme situation négative, produit un discours, parfois des stratégies, explicatifs d’une volonté d’ouverture actuelle. Dans ces perceptions, l’enclavement devient finalement un besoin de désenclavement. De là, peut naître l’association entre isolement et absence d’infrastructures, association pourtant bien réductrice, ne prenant guère en compte la complexité d’une situation relative. Les sens et les perceptions du terme d’enclavement, pluriels, sont utiles ; ils doivent néanmoins être complétés, renforcés par d’autres regards. Celui des géographes contribue légitimement à éclairer la compréhension de ce jeu complexe des situations relatives.
L’enclavement dans la réflexion des géographes
Ce concept d’enclavement tient a priori une place limitée dans la production théorique des sciences sociales, notamment de la géographie. Certes, de nombreux travaux sur l’aménagement des territoires et les réseaux l’intègrent à leur problématique. L’enclavement et le désenclavement qu’il appelle demeurent, du moins implicitement, au cœur de toute réflexion sur le découpage de l’espace, l’aménagement des territoires, la circulation des hommes et des biens, la genèse et l’expansion des réseaux, le développement des sociétés (Jean Labasse, 1966 ; François Plassard, 1977 ; Gabriel Dupuy, 1988 ; Pierre Merlin, 1992 ; Jean-Louis Guigou, 1993 ; Jean Varlet, 1997). L’échelle retenue est généralement celle des régions, voire des pays, au sens infrarégional. Mais quelles que soient la pertinence, la richesse et la qualité de ces contributions à l’évaluation des situations et à la prise de décision des responsables en charge des territoires et plus particulièrement des infrastructures de transport, de tels travaux confinent toutefois l’enclavement et le désenclavement à une acception partielle et réductrice de leur polysémie, celle d’un attribut des espaces peu accessibles, territoires fermés, mailles enserrées dans les fils des voies de communication qui ne les desservent pas ou mal. Cette approche demeure évidemment tout à fait pertinente et pleinement valide : l’enclavement se situe bien à l’articulation entre le territoire et les réseaux.
Dans le
Dictionnaire de la géographie, l’enclavement est présenté comme une « absence d’accès au marché dans un espace donné »
[2]. L’absence indique bien la péjoration de la situation ainsi décrite. Mais cette définition est intéressante puisqu’elle s’appuie sur l’idée de « marché » : elle suppose que toute situation territoriale prend sa signification dans l’échange, la relation, la complémentarité. Cette approche est révélatrice d’une certaine conception marchande de la territorialité, reflet de l’emprise de l’économie sur l’espace des sociétés humaines qu’elle organise désormais d’une façon beaucoup plus décisive, semble-t-il, que tout autre forme de structuration. Seraient ainsi enclavés les territoires qui ne sont pas intégrés aux mécanismes du marché. Cette approche se déploie selon un autre paradigme qui est celui de la circulation. Dans les
Mots de la géographie, l’enclave est présentée comme la « situation d’une unité qui opère de façon autonome par rapport à son environnement immédiat, mais en relation suivie avec un partenaire extérieur » ou encore comme la « situation de territoires mal desservis par les grandes voies de communication » et un « État enclavé (anglais
land-locked) » est « un État dépourvu de rivage maritime. »
[3]. Certes l’autonomie évoquée peut laisser penser à une définition positive de l’enclavement mais le recours à la négation nous plonge à nouveau dans la définition par ce qui n’est pas, plutôt que par ce qui est.
À partir de cette compréhension de l’enclave, le terme « désenclaver » qui signifie la fin d’un état d’enclavement et le processus qui conduit à cette fin, a pris un sens plus précis et plus réduit, presque exclusivement compris désormais comme « rompre l’isolement d’une région, d’une ville par l’amélioration des communications maritimes, aériennes, routières, téléphoniques, etc. »
[4] La définition implique là encore une réflexion sur le nécessaire établissement de réseaux là où il n’y en a pas. Cette approche est insuffisante, comme nous le préciserons, tant il est vrai que les réseaux ne sont pas nécessairement ce par quoi advient l’achèvement de la construction territoriale et que le désenclavement produit des mises en marge nouvelles par inversion des positions.
D’ailleurs, l’enclavement ne relève pas seulement d’une thématique de l’ouverture physique des territoires. Des géographes, dans leurs recherches sur les perceptions et les représentations de l’espace (Paul Claval, 1973 ; Armand Frémont, 1976 ; Abraham Moles, 1982 ; Bernard Debarbieux, 1988 ; Roger Brunet, 1990 ; Hervé Gumuchian, 1991 ; Michèle Masson, 1997) explorent également les champs intimes couverts par le couple indissociable de l’ouverture et de la fermeture. Cette approche s’appuie davantage sur la dimension psychologique de l’enclavement, décisive, il est vrai, bien qu’elle soit elle aussi réductrice de la réalité. Certes, elle ne se fonde évidemment pas sur les seuls ressorts strictement individuels de la psychologie personnelle ; les déterminations sociales de nos perceptions et de nos représentations sont tout aussi décisives et fondamentalement indissociables des configurations particulières de notre personnalité. Ce champ de recherche saisit toutefois l’espace dans une appréhension à très grande échelle cartographique, celle d’un territoire centré sur la personne humaine, organisé par elle, pensé par elle, animé par elle ; cette approche se révèle par conséquent inapte à traduire correctement les attributs économiques, sociaux et politiques de l’isolement et de la fermeture à plus petite échelle cartographique, celle des régions ou des États. Elle garde cependant une pertinence que les experts de l’aménagement ne peuvent pas négliger, sous peine de ne rien comprendre aux réactions des populations concernées par les programmes que dictent souvent les seuls impératifs techniques et économiques. L’enclavement est ainsi une situation où la contrainte limite le déplacement tout en sollicitant la réaction de ceux qui, conduits par des valeurs qui les poussent à l’action, cherchent à dépasser les obstacles qui les retiennent.
D’autres géographes enfin s’interrogent sur la composante politique de la position des entités territoriales les unes par rapport aux autres dans une dynamique de pouvoir et de souveraineté qui intègre elle aussi le concept d’enclavement. Les livraisons de la revue Hérodote, sous la conduite d’Yves Lacoste, valorisent cette approche, d’une façon probablement un peu plus théorique que directement opérationnelle pour conduire l’action des responsables. Elle a toutefois le grand mérite de préciser que l’enclavement est une des composantes majeures des relations internationales, une de ces modalités singulières de la position relative des sociétés qui les met en friction. Les travaux de Jacques Lévy ou de Denis Retaillé, par exemple, sur le politique, éclairent aussi au moins implicitement la réflexion. Convoquée par les responsables politiques, cette catégorie spatiale d’enclavement est un instrument puissant des revendications, des négociations, des décisions. Les enclaves ont toujours tenu un rôle perturbateur des relations internationales, souvent même un rôle de détonateur de conflits dont elles n’étaient qu’un prétexte. Elles révèlent des enjeux qui les dépassent, ceux de l’identité immanquablement en quête de territoire.
Ces différentes approches géographiques du phénomène d’enclavement révèlent la diversité et la richesse d’un concept difficilement réductible à une définition unique. Renforçant le sens générique du mot, les géographes proposent une mise en relation indispensable entre situation d’enclavement et situation spatiale. Chaque approche, qu’elle soit orientée vers la prise en compte d’une territorialité marchande, d’un champ de circulation, des relations entre États, etc., s’inscrit dans un cadre global d’un espace considéré comme lieu de productions et d’interactions. Question de géographie donc, l’élucidation approfondie du concept d’enclavement et de son corollaire, le désenclavement, devrait en fait pouvoir apporter une contribution déterminante à la compréhension de l’inscription territoriale qui accompagne toute activité humaine. Elle pourrait contribuer efficacement à organiser la recherche sur les diversités spatiales des sociétés humaines, y compris dans leurs implications identitaires. Celles-ci sont en effet constamment soumises à des tensions vigoureuses : d’un côté, une sorte d’utopie opératoire qui dirige grand nombre de leurs actions, utopie d’un espace régulier, sorte de
continuum de lieux sans aspérités ni obstacles, qui permettrait la libre circulation dans toutes les dimensions et toutes les directions de l’étendue terrestre
[5], utopie qui se déploie dans le nouveau paradigme des sciences sociales qu’est la mondialisation, cette forme de village planétaire sans barrière dont le commandement est offert aux plus dynamiques ; d’un autre côté, la réalité d’un monde marqué par les ruptures, les discontinuités, les obstacles et les différenciations, porteuses au demeurant de complémentarités nécessairement édifiantes, la réalité d’un monde divers et inégal, aux prises avec des contraintes encore déterminantes et des projets concurrents et souvent opposés. Dans cette dialectique de l’ouverture et de la fermeture, la prise en compte du caractère discontinu de tout espace semble offrir un apport fécond à la mise en place d’un concept d’enclavement renouvelé.
Pour une nouvelle approche : discontinuités et relativité
Comme on le voit, l’interprétation générique du terme d’enclavement, résumée à un amalgame associant isolement et absence d’infrastructures de transport, apparaît par conséquent réductrice. Le passage du terme au concept géographique impose donc une posture scientifique qui prenne en compte l’axiome universel de relativité. Comme toute situation spatiale, l’enclavement est en effet fondamentalement relatif. Il est défini par rapport à une contrainte et un contexte spatio-temporel donnés. Dans le champ contemporain d’échanges internationaux déterminants, portés par un réseau de lignes maritimes toujours plus actives
[6], la situation continentale, neutre en elle-même, est reçue comme une contrainte. Selon l’acception usuelle du terme d’enclavement, c’est ainsi que le territoire privilégié, l’expression achevée des situations d’enclavement, l’archétype, pourrait-on affirmer sans grande exagération, est l’État enclavé, au sens où il est privé de littoraux. Pour autant, peut-on affirmer que l’État continental est enclavé uniquement parce qu’il ne dispose d’aucun accès à la mer ? Cette question est par trop réductrice : elle tendrait à expliquer de multiples problèmes par un simple fait de position géographique ; le déterminisme est ici bien proche.
Il faut donc poser le problème en d’autres termes. Partant du constat que la réponse à une contrainte peut être positive — qui parle d’enclavement pour la Suisse par exemple ? — on pourrait émettre l’hypothèse que l’enclavement tient à l’absence de toute réponse à une contrainte donnée, avant même d’être un simple état. Pour surmonter l’obstacle, il faut apporter une réponse qui permette la mobilité et offre ainsi à l’acteur continental la possibilité de se connecter aux différents ports, lieux d’interface majeurs avec le monde. L’enclavement, inscrit nécessairement dans un champ de circulation, se définit alors comme ce qui rend impossible la réponse au défi que constitue la contrainte. Il se définit comme une rupture de continuité dans un projet de mobilité. Faire référence à l’enclavement, c’est donc s’engager à mettre au jour et à identifier les discontinuités spatiales qui perturbent un projet ou une stratégie d’acteur.
L’Afrique de l’Ouest : l’inversion territoriale
Comme point d’appui à ce recentrage théorique, l’exemple de l’Afrique de l’Ouest prend une valeur heuristique singulière. La situation proclamée d’enclavement des États continentaux dits sahéliens devient un stéréotype puissant. La formule classique « pays pauvre et enclavé, l’État sahélien… » fait date, sans autre forme de réflexion, comme si l’isolement continental suffisait à expliquer l’enclavement, alors qu’il s’agit essentiellement d’un état de relativité absolue. C’est d’ailleurs bien pourquoi le Sahel continental peut prendre une valeur exemplaire. Il y a encore quelques siècles, le Sahel tirait sa force de sa situation continentale. L’épisode colonial consacre une centralité côtière qui produit une radicale inversion des polarités, au détriment de la centralité sahélienne, réduite à une situation de marginalité périphérique. Cette inversion marque encore les configurations spatiales de l’Afrique de l’Ouest : l’attraction des littoraux est renforcée par le processus d’interaction généralisée des différentes parties du monde qu’on nomme mondialisation et par la dépendance extérieure toujours effective des États africains
[7]. L’Afrique est enclavée par rapport à un système mondial qui la place en situation de dépendance et aux marges des grands réseaux de la circulation internationale. L’éloignement des littoraux, simple position, devient une situation contraignante, définie par la nécessité imposée d’une ouverture littorale. Cette situation est d’autant plus contraignante que les conditions naturelles caractérisées par le manque d’eau et pis encore l’irrégularité des précipitations, n’intéressent guère les acteurs économiques internationaux, attirés bien davantage par les régions plus humides. Le cadre initial d’un enclavement relatif est ainsi posé comme le produit d’un système mondial évolutif qui commande la circulation, considérée ici comme instrument de lutte contre la distance et comme condition de l’interaction spatiale. Dans cette mobilité projetée, la présence de discontinuités multiples tend à transformer une contrainte continentale en véritable processus d’enclavement.
L’enclavement dans une problématique de l’État continental en Afrique de l’Ouest
L’État produit la première forme de discontinuité. La colonisation entraîne une fragmentation de l’espace ouest-africain. Correspondant à des visées géopolitiques différentes, des territoires d’État sont inventés qui s’épanouissent dans les processus d’indépendance. Ils sont matérialisés par des frontières, qui produisent de fait une coupure politique. C’est là une des caractéristiques majeures du monde dans son ensemble. L’espace mondial est étatique, fruit d’une représentation occidentale, universalisée par la domination. Dans la lecture spatiale, cette dimension est essentielle ; cette limite symbolique qu’est la frontière est une coupure majeure. Elle sépare des différentiels de situation, politique, législatif, économique ; elle marque la différence entre des souverainetés. La circulation de l’acteur continental s’inscrit dans ce contexte international. Mais si ce passage de frontière est connu par tout acteur projetant une activité internationale dans le monde, force est de constater que, dans les échanges internationaux de l’Afrique de l’Ouest, les différentiels de souveraineté sont un formidable multiplicateur de distance. Les exemples sont multiples : du harcèlement douanier et policier, manifestation du contrôle territorial qui définit la souveraineté, aux taxes légales de toutes sortes qui constituent les principales ressources des États concernés, l’opérateur continental rencontre une succession de barrières. Perte de temps et d’argent, la frontière est une rupture et dans le même temps un stimulateur de l’activité économique et du transport, les échanges se jouant habilement des différentiels adossés aux frontières.
L’espace précolonial de l’Afrique de l’Ouest était marqué par une territorialité différente, basée davantage sur un fonctionnement spatial réticulaire que sur la constitution d’enclos spatiaux. Les structures spatiales dominantes étaient des réseaux ; les dynamiques majeures résidaient dans une interaction entre différents lieux complémentaires. L’Afrique de l’Ouest, ancien théâtre d’échanges multiples, s’apparentait à ce que l’on nommerait aujourd’hui une régionalisation aboutie. Elle est devenue un espace où la territorialité marchande est rendue difficile. Le paradoxe n’est qu’apparent : « par la colonisation de territoires de production, les puissances européennes transposent le modèle de l’organisation de l’espace en surface exclusive et introduisent la discontinuité »
[8]. Et dans ces territoires inventés, c’est aussi un appareil étatique, nouvelle forme de pouvoir qui est légué. Ce pouvoir n’est nullement le fruit d’une volonté et d’un projet social propres aux populations encadrées.
Pourtant, ce qui caractérise la légitimité d’un État, c’est cette volonté d’un « vivre ensemble collectif » dans une organisation commune. Autrement dit, l’État, dans ses limites actuelles reste à construire. Cette dernière remarque est périlleuse, donnant souvent lieu à des interprétations simplistes, témoignage d’une lecture ethnocentrique européenne dominante. Jean-François Bayard (1989) a remarquablement démontré le danger de cette lecture qui tend à nier finalement l’historicité, notamment politique, des civilisations africaines. L’histoire politique de l’Afrique de l’Ouest est riche d’organisations fécondes. Mais l’épisode colonial vient imposer un nouveau cadre territorial. Les débats sur les conséquences de ce modèle importé, sur l’appropriation ou non de ces cadres hérités, sont en cours. Ils sont complexes et révèlent des logiques diverses. Mais plus que ces débats fondamentaux, ce qui nous intéresse pour la compréhension d’une situation d’enclavement, c’est d’analyser l’impact de cette internationalisation sur l’opération de circulation. À l’intérieur de ces cadres, les acteurs politiques ne forment pas un système social cohérent. Le découpage est alors doublement facteur de discontinuités : d’abord en créant des différentiels étatiques et donc des coupures, mais aussi en légitimant l’action d’un appareil d’État complexe où de multiples acteurs entravent la mobilité. Ces derniers pratiquent alors une véritable « politique du ventre » (Jean-François Bayard, 1989) révélatrice d’un mode de fonctionnement singulier mais aussi origine de discontinuités majeures.
La corruption, une des dimensions de l’enclavement en Afrique de l’Ouest
Il n’est guère novateur d’affirmer qu’un appareil étatique est vecteur de problèmes. Tout a été dit sur ces dérives politiques, sur l’État comme instance de pratiques clientélistes et d’accumulation de richesses détournées. Pourtant, dans une tentative de compréhension des dynamiques de circulation, il semble difficile d’éviter un questionnement relatif à l’impact de ce système étatique. Les différentes ponctions plus ou moins formelles, réalisées par les représentants légitimes des États de l’Afrique de l’Ouest, établissent un véritable système de dysfonctionnements dans l’opération de transport. Ce système révèle une forme de corruption, terme relativement générique, et donc forcément simplificateur. Il faut cependant éviter certains clichés, journalistiques serait-on tenté de dire, tant il est vrai que l’image des États africains véhiculée par les médias occidentaux se réduit à cette vision d’États corrompus, instances paradoxales d’un affaissement du politique. La corruption peut être définie comme « le chevauchement des positions de pouvoir et des positions d’accumulation »
[9]. De nombreux travaux ont démontré qu’elle n’était nullement une spécificité africaine. Chaque État du monde connaît ses propres corruptions, illustrées parfois par des « scandales » politiques. En outre, l’État n’est pas, loin s’en faut, l’unique lieu de pouvoir. Sa spécificité réside pourtant, par essence, dans la légitimité et la reconnaissance de son pouvoir. C’est là un des principes fondateurs de « l’État national territorial ». Un peuple, caractérisé par une volonté plus ou moins affichée de « vivre ensemble » accepte pour son bien-être une autorité supérieure. Cette volonté commune est le fruit de raisons diverses : histoire, culture, religion, projet spatial communs… Là est toute la contradiction. Les cadres territoriaux ont en effet été imposés, et ne correspondent pas à des projets historiques spécifiques aux populations africaines. Dans un article essentiel, Roland Pourtier montre que, malgré cette invention territoriale, les États « tiennent », et sont probablement en phase de « nationalisation » à travers « un territoire qui fonde la légitimité de l’État »
[10]. Il est vrai que les frontières ne sont que très rarement remises en cause : la charte constitutive de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) pose comme principe l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation. Mais cette appropriation de l’État reste néanmoins le fait d’une « élite nationale ».
Pour l’ensemble des populations, la légitimité de cet État n’est pas toujours reconnue ; il est surtout synonyme de contraintes. Ces dernières sont le fruit des actions d’un appareil étatique, composé d’acteurs divers qui semblent profiter de cette légitimité du pouvoir que leur confère l’héritage colonial approprié, devenu une réalité forte de l’organisation spatiale africaine. Il y a alors corruption dans le sens où c’est bien le contrôle du pouvoir qui permet une certaine forme d’accumulation de richesses. Si différents acteurs s’insèrent dans ce jeu de corruption, du douanier au commerçant en passant par le transitaire, l’agent étatique semble jouir d’une place privilégiée. La circulation est un des terrains majeurs de son action. Cet agent, apparemment peu contrôlable, est alors multiplicateur de distances. Mais est-il vraiment incontrôlable d’ailleurs ? Le constat classique est de dire que cet agent se sert de l’État plus qu’il ne sert l’État. À première vue, il ne semble guère possible de réfuter ce constat d’évidence. Pourtant, si la caractéristique prédatrice des forces de l’ordre est connue, aucune orientation majeure n’a jamais été énoncée par les États pour l’enrayer. Il y a là matière à réflexion. Ces multiples prédations des forces de l’ordre ne sont-elles pas finalement une forme de salaire officieux ? La réponse à cette fausse question est positive. Les salaires des fonctionnaires en Afrique de l’Ouest ne permettent que rarement d’assurer les besoins vitaux de logement, de nourriture, de déplacement… À cet égard, la corruption est un supplément d’argent indispensable. La faible capacité de redistribution étatique, le manque de réelles opportunités économiques, imposent un jeu de corruption, qui revient à capter de l’argent qu’on pourrait dans le cas des fonctionnaires appeler salaires. Ce jeu allonge les distances et produit de l’enclavement. Bien sûr, ces différents processus ne sont nullement une spécificité d’États continentaux marginalisés. L’espace de circulation dans son ensemble est traversé par des pratiques corruptives qui semblent d’ailleurs plus prégnantes dans des États littoraux, en situation d’interface entre l’Afrique et le monde. Les ports africains, lieux de rupture de charges, d’échanges, de rencontres, sont probablement les lieux où la présence d’acteurs multiples produit la corruption la plus aboutie. Non spécifique aux États continentaux donc, il n’empêche que la position étatique continentale dédouble les frontières, multiplie, par la distance aux interfaces littoraux, les possibilités de corruption.
Il en résulte la confrontation permanente des acteurs du transport avec un véritable harcèlement de la part des représentants de l’État, dévoyant leurs véritables missions. La traversée de l’ensemble des pays est longue. Le schéma est connu : police, douane, militaires sont les acteurs d’un système de contrôle obéissant à une logique de racket qu’impose la faiblesse des rémunérations des fonctionnaires, l’affaissement du contrôle de l’État sur le travail de ses agents, la conviction sociale que la corruption est un des moteurs de la société à tous les niveaux… L’apport des travaux modernes sur la corruption est fécond. Il rend compte d’une dimension longtemps occultée : la corruption comme mode de fonctionnement politique. Tout dépend alors du positionnement idéologique auquel on se réfère. D’un certain point de vue, la corruption est effectivement une des gangrènes de l’Afrique. C’est le cas pour un opérateur continental qui cherche à traverser ces États. Mais la circulation est aussi un des rares domaines où les possibilités d’accumulation sont nombreuses : « dans des économies reposant sur des ressources locales modestes, fortement marquées par leur dépendance vis-à-vis des pays industriels, c’est principalement à travers les mécanismes de circulation des biens et de la monnaie que peuvent s’opérer les prélèvements de plus-value : marges d’intermédiaires, taxes, ponctions occultes »
[11]. De nombreux acteurs politiques ou non politiques jouent alors dans cet espace de circulation, vecteur de profits. Ces derniers sont essentiels à la reproduction d’un système.
Fig. 1
Genèse de l’enclavement sahélien.
Il ne s’agit pas de justifier le comportement corruptif, encore moins de prendre position, mais il semble important de saisir le caractère rationnel de ce comportement. La corruption participe néanmoins à la production d’un espace discontinu. Le triptyque délai-coût-sécurité, nécessaire à la circulation, n’est absolument pas réalisé. Comme toute dynamique spatiale, la circulation est le théâtre d’affrontements entre des pouvoirs multiples ; les relations entre ces pouvoirs sont dissymétriques. L’opérateur continental subit. La relation entre enclavement et corruption devient alors évidente. Ces relations s’opèrent dans un contexte spécifique qui rend la circulation attractive, car lieu de profits. Ce contexte particulier, caractérisé par un cadre économique difficile, explique aussi certaines autres discontinuités.
La question des infrastructures en Afrique de l’Ouest
L’Afrique est une périphérie, lointaine, d’un système économique global pourtant de plus en plus mondialisé. Sa participation aux échanges internationaux est minime à l’échelle du monde. Son économie est caractérisée par le déficit chronique des balances des paiements. Pauvres et endettés, les États africains n’ont que peu de marges de manœuvre, placés sous la tutelle des organismes mondiaux de régulation (Fonds monétaire international, Banque mondiale), obligés d’appliquer des Plans d’ajustements structurels qui réduisent leur champ d’action mais auxquels sont cependant adossés les Programmes sectoriels des transports. Les raisons d’une telle situation ne sont guère identifiées et donnent lieu à des débats intenses, révélateurs de lectures différentes du fonctionnement du système économique mondial. Mais dans une recherche qui tend vers la compréhension des discontinuités, il s’agit de saisir l’éventuelle relation entre difficultés économiques et ruptures spatiales. L’approche de la corruption permettait d’établir un premier lien.
Indissolublement liée à cette lecture économique, surgit une tout autre question, celle de la discontinuité par les infrastructures. La mise en place des éléments nécessaires à la circulation a en effet un coût. Un projet de circulation ne peut s’opérer que si la possibilité technique est existante et si le groupe qui porte le projet a les moyens financiers de cette technique. Ce sont là des conditions universelles de production spatiale. Les potentialités qu’offre un réseau dans un territoire sont liées à la puissance économique du pouvoir qui opère sur ce territoire. Ce pouvoir est l’État très souvent, même si des organismes de regroupements régionaux ou mondiaux peuvent produire des infrastructures de transport. Les États africains n’ont pas la capacité financière pour assumer ces dépenses lourdes. Depuis les indépendances, les politiques d’aménagement du territoire ont néanmoins privilégié le secteur des transports. Face à un territoire hérité et peu doté en infrastructures, les États ont produit des axes nationaux reliant les différentes parties du territoire aux capitales. Obéissant à cette logique, l’ensemble des axes s’est indéniablement étoffé. Les régions les plus extraverties des territoires ont été reliées partiellement par des routes goudronnées et la volonté de rapprochement interétatique a donné lieu à la production d’axes routiers nouveaux.
Pourtant, malgré ces progrès indéniables, force est de constater que le réseau de transport global reste faible
[12]. Peut-on même parler de réseau ? La faible capacité financière des États africains les place en dépendance des financements extérieurs. Ils deviennent tributaires des grands bailleurs de fonds, à la fois pour la création mais aussi pour l’entretien des routes. On comprend alors le caractère incomplet des réseaux. Les bailleurs de fonds s’inscrivent dans une démarche strictement économique, peu fondée sur un principe d’aménagement du territoire qui viserait un projet d’équité spatiale, mais axée sur une logique qui privilégie quelques axes internationaux, visant à favoriser l’insertion au système économique mondial. On retrouve là, d’ailleurs, la logique coloniale qui a produit les axes majeurs africains. Le constat de la fonction d’extraversion des réseaux de transport africains est tout à fait évident. Alors bien sûr, dans le projet de l’opérateur continental qui cherche à se connecter aux ports, ces axes sont fondamentaux. Pourtant, ces axes ne sont pas tous connectés entre eux et s’ils sont privilégiés, ils souffrent néanmoins d’un état souvent défectueux. Les routes, par manque de moyens et faute de motivation des États qui considèrent le secteur de transport comme une rente, continuent de se détériorer, et rendent alors difficile l’opération de circulation. L’état des structures ferroviaires est également problématique. Le secteur est en phase de transformation profonde, marquée par des privatisations prévues des différentes voies. Ces privatisations, au coût social souvent dénoncé (réduction drastique du personnel) sont néanmoins le produit d’une situation désastreuse. Fortement en déficit, les différentes régies des chemins de fer n’offrent qu’un service de très médiocre qualité. Les raisons sont multiples, les opérations de prélèvements et de taxes occultes sont bien sûr présentes. L’état désastreux d’une gestion économique d’une entreprise considérée comme un lieu de prélèvement est explicatif d’une partie des dysfonctionnements. Mais les difficultés économiques des États africains ont aussi un rôle dans cette situation difficile. Le manque de wagons, de locomotives, la vétusté de l’ensemble du matériel ferroviaire sont liés à la capacité réduite d’achat de ces États endettés. Pour un certain nombre d’entre eux, la dévaluation du franc CFA a accentué les difficultés rencontrées. Le résultat de toutes ces insuffisances est d’allonger encore plus les distances pour l’opérateur économique continental.
Le découpage politique fait coupure et fait obstacle à la libre circulation. Il est aussi ce par quoi les acteurs du pouvoir légitime déploient des pratiques de corruption, en un jeu complexe qui produit des discontinuités. La vétusté des infrastructures de transport et l’insuffisance chronique du matériel nécessaire à la circulation freinent enfin la demande de mobilité. Tous ces processus font système et les distances sont ainsi allongées. La circulation en devient hasardeuse. Cette situation est d’autant plus délicate qu’elle correspond à des comportements tout à fait rationnels. Différents acteurs s’inscrivent dans cet espace de circulation, lieu possible du profit dans un contexte économique difficile. De façon un peu provocante, on pourrait dire que ce système de dysfonctionnements est paradoxalement produit par un système de fonctionnement. Reste que l’absence de réponses efficientes à une contrainte continentale, définie, elle-même, par des logiques économiques mondiales contemporaines, produit alors un enclavement, caractérisé par une rupture de continuité dans le projet de mobilité de n’importe quel opérateur continental.
L‘exemple de l’Afrique de l’Ouest permet ainsi de construire une nouvelle compréhension du phénomène d’enclavement. Il n’y a aucune fermeture territoriale absolue et définitive. La position d’un territoire est faite d’ajustements permanents, de déplacements progressifs, de qualifications relatives. La distance qui éloigne ou qui rapproche est un construit complexe qui résulte essentiellement des stratégies d’acteurs en réaction à des contraintes qui leur sont imposées ou qu’ils suscitent eux-mêmes par leur propre comportement. L’enclavement est ainsi un processus qui n’est jamais le fruit d’une quelconque fatalité, d’une quelconque détermination a priori. Ce processus peut être arrêté, infléchi, voire inversé. D’une situation péjorée par une accumulation d’obstacles, des acteurs peuvent faire un levier pour retourner la situation à leur profit et rendre à leur territoire marginalisé une centralité qui réduit la distance. Le défi que constitue l’enclavement appelle toujours des réponses et, dans le cas de l’Afrique de l’Ouest, il semblerait bien que les États enclavés aient déjà perçu les avantages qu’ils pouvaient tirer de leur position continentale. Les pays littoraux sont lancés dans une vigoureuse concurrence pour assurer leur desserte : les États enclavés sont en effet des clients potentiels pour les activités de transport et de logistique. En ce sens, un nouveau processus d’inversion territoriale est déjà engagé. Les crises politiques qui agitent certains États littoraux peuvent d’ailleurs conduire à accélérer ce processus, comme le démontre l’évolution tout à fait récente du port d’Abidjan, pourtant doté de multiples atouts et promis à un bel avenir, mais en régression pour la desserte des territoires enclavés.
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Steck B. (2000). Contribution à une géographie du développement. Habilitation à diriger des recherches. Le Havre, Université, vol. 1, 371 p. + 73 p. d’annexes, vol. 2, 258 p.
[1]
Félix Gaffiot, 1934, p. 326.
[2]
Pierre
George et Fernand
Verger (1996).
Dictionnaire de la Géographie. Paris : PUF, p.158.
[3]
Hervé Théry, p. 171 de
Brunet R.,
Ferras R.,
Théry H. (1992).
[4]
Robert Paul (éd. de 1996).
Dictionnaire de la langue française, p. 611.
[5]
N’est-ce pas ce qu’exprime la formule quasi magique de «continuité territoriale » qui ponctue l’ensemble des prises de parole et des argumentaires dédiés à l’aménagement du territoire ?
[6]
Madeleine Brocard
et alii, 1995.
[7]
Benjamin Steck, 1996, p. 291-298.
[8]
Denis Retaillé, 1993, p. 54.
[9]
Jean-François Bayard
et alii, 1997, p. 26.
[10]
Roland Pourtier, 1990, p 82.
[11]
C. Raynaud, 1989, p 132.
[12]
Benjamin Steck, 2000, volume 1, p. 350 sq.