2001
Espace géographique
Questions urbaines
Un siècle de diffusion des services aux entreprises dans les systèmes urbains français, britannique et ouest-allemand
Sophie Baudet-Michel
Université de Lille III, UMR Géographie-Cités. 13 rue du Four, 75006 PARIS
L’Allemagne de l’Ouest, la France et la Grande-Bretagne sont structurés par une forme particulière de système de villes, allant du système réticulé ouest-allemand au système macrocéphale français. L’évolution de la distribution spatiale des services aux entreprises permet d’observer leur relation avec les modalités de la diffusion spatiale des innovations. Trois phases principales mettent en valeur des comportements différents, liés à la forme de la hiérarchie urbaine : si le processus de diffusion est rapide lors de l’apparition de l’innovation en Allemagne de l’Ouest, il est ralenti par la suite, alors que c’est l’inverse en France.Mots-clés :
diffusion, métropole, primatial, réticulaire, services aux entreprises, système urbain.
A century of the spatial diffusion of producer services in the urban systems of France, Great Britain and West Germany.— West Germany, Great Britain and France have very different urban systems: from a networked system in West Germany to a primate system in France. The change in the spatial distribution of producer services is observed to explore the influence of the type of urban system on the spatial diffusion of innovations. Three main phases are identified, highlighting different behaviours related to the type of urban hierarchy: the diffusion process is rapid during the appearance phase of an innovation in West Germany and slows during the expansion phase. The opposite occurs in a centralised system, such as that in France.Keywords :
centralisation, diffusion, network urban type, primacy, producer services, urban system.
Une partie du dynamisme économique des villes repose actuellement sur la fabrication d’« information » (Castells, 1989) dont font partie les services aux entreprises. Dans cette perspective, le développement de ces services relève d’un train d’innovations propre à cette économie de l’information. Pour l’heure, les services aux entreprises sont préférentiellement localisés dans les très grandes villes. Les innovations apparaissant d’abord dans les grandes villes pour se diffuser par la suite à l’ensemble des systèmes urbains, il est intéressant de voir si les services aux entreprises se conforment à ce type de processus. Ce travail cherche aussi à comprendre comment l’économie de l’information s’articule en Europe sur des formes différentes de réseaux urbains nationaux. Enfin, dans une perspective dynamique, les changements que les préférences de localisation de l’économie de l’information mettent en valeur entraînent-ils des modifications dans l’organisation hiérarchique nationale des systèmes urbains ? Le niveau des grandes villes se démarque-t-il encore davantage de l’ensemble ? Et si oui, cela va-t-il de pair avec l’émergence d’un système urbain européen (Cattan et al., 1994) ?
Une démarche comparative permet de répondre en partie à ces questions, en dégageant ce qui relève des effets conjoncturels de la diffusion des cycles d’innovations économiques de ce qui exprime les effets structurels de la forme des réseaux de villes. L’étude résumée ici compare le processus de diffusion des services aux entreprises dans les systèmes urbains français, anglais et ouest-allemand entre 1850 et 1990.
Diffusion d’une innovation économique dans les systèmes urbains
Un processus de diffusion spatiale est un phénomène de propagation dans le temps et dans l’espace d’un objet, d’une institution, d’une idée, d’une pratique ou d’autre chose auprès des individus, des groupes, ou de toutes autres unités potentielles. Définir ce processus revient à déterminer selon quelles modalités, à quel rythme et sous quelle forme un phénomène s’est progressivement propagé et inséré dans un espace donné (Saint-Julien, 1982). Le processus de propagation d’une nouveauté dans un système de villes met en effet en jeu divers acteurs : l’innovation, ici les services aux entreprises, les adoptants potentiels, ici les villes.
Les services aux entreprises, une innovation de l’économie de l’information
L’économie de l’information engendre la montée en puissance des technologies, des techniques liées au traitement de l’information (Castells, 1989). Elle répond à la mondialisation de l’économie et des marchés. Le rôle de l’information est en effet grandissant pour la gestion des grands complexes multinationaux (Marshall, 1988), pour la diversification des produits et des services, pour les changements dans l’utilisation des technologies. Ces modifications entraînent le développement de sociétés de services aux entreprises, entendus comme des aides à la gestion, à la décision, à la prospection, à l’évaluation pour les sociétés de services ou de production.
Différentes typologies des services aux entreprises ont été produites (Marshall, 1988 ; Beyers, 1991 ; Bailly et Maillat, 1991 ; Monnoyer, Leo et Philippe, 1991). Néanmoins tous les auteurs soulignent les localisations métropolitaines de ces services, en raison à la fois de la proximité des marchés (sièges sociaux) et d’une main-d’œuvre très qualifiée.
Compte tenu des questions posées, nous avons sélectionné parmi l’ensemble des services aux entreprises ceux qui apparaissent les plus représentatifs de l’économie de l’information, les plus porteurs de valeur ajoutée, nous limitant à la publicité, aux services de marketing, aux activités de recherche et développement, aux services techniques et d’ingénierie, aux organisations économiques et professionnelles, ainsi qu’aux services d’informatique.
Les annuaires Kompass, source d’information
Deux problèmes sont à résoudre d’emblée : celui de la comparabilité des nomenclatures qui, dans les trois pays, définissent les services aux entreprises ; celui de l’entité géographique dans laquelle ces services sont localisés. Les sources d’information qui se fondent sur des classifications d’activités économiques homogènes pour tous les pays européens (nomenclature NACE pour l’Union européenne), recensent l’emploi et ne sont disponibles que pour des dates très récentes, à un niveau d’agrégation élevé, la plupart du temps régional (notamment Eurostat). Dès lors, il est nécessaire de recourir à des données désagrégées reposant sur des sources privées et non exhaustives.
Les annuaires nationaux Kompass ont été peu utilisés pour ce type d’étude, et les limites en sont mal connues. Dès lors, il est nécessaire de mieux définir la nature des échantillons et d’en évaluer la validité géographique, notamment en situant ces échantillons dans le cadre plus général d’enquêtes ou de recensements officiels. En ce qui concerne la Grande-Bretagne, on a confronté les données du Kompass à l’information fournie au niveau des travel-to-work areas (plus étendues que les agglomérations urbaines) par le recensement de l’emploi, depuis 1971. Pour la France, on a comparé l’échantillon Kompass aux données sur l’emploi par activité des recensements de la population. Les informations censitaires dont on dispose pour l’Allemagne de l’Ouest ne permettent aucun test. Dans le cas britannique, comme dans le cas français, les chiffres bruts obtenus par les deux sources sont différents mais les ordres de grandeur de la distribution spatiale des services aux entreprises à partir des chiffres des recensements et de Kompass restent semblables sur toute la période.
Les entreprises recensées en 1994 par Kompass dans chacun des trois pays sont les plus grandes au regard de leur chiffre d’affaires, avec un souci de description de l’ensemble des secteurs économiques. On y trouve néanmoins des entreprises aux activités de tout type, de toute taille (en nombre d’emplois), et dont la localisation est précisée. La même méthode de collecte de l’information est appliquée dans les trois pays. Ces entreprises, bien qu’elles ne constituent qu’un infime pourcentage (0,1 % environ) du nombre total des sociétés, participent très largement à l’activité économique des pays (plus de 80 % de l’activité financière et 70 % de la force de travail). Pour chacune d’entre elles, on dispose d’informations (qui ne sont pas présentées ici) relatives à leur taille en masse salariale, chiffre d’affaires, ou même chiffre d’affaires à l’exportation.
Les sociétés du secteur des services aux entreprises (services de publicité, de marketing, activités de recherche et développement ou d’ingénierie, organisations économiques et professionnelles, services d’informatique) localisées dans les agglomérations de plus de 100 000 habitants sont dans le Kompass au nombre de 4 026 pour l’Allemagne, 10 819 en France, 3 000 en Grande-Bretagne. Ces différences sont le reflet de l’inégale ampleur des enquêtes faites par Kompass dans chaque pays, puisque 115 000 entreprises sont interrogées en France, 50 000 en Allemagne de l’Ouest et 25 000 en Grande-Bretagne. En raison de ces différences, et des inconvénients qui pourraient en résulter, on a multiplié les indicateurs (utilisation de différents seuils d’apparition des entreprises ; pyramide des âges d’entreprises, etc.) pour étudier la diffusion spatiale. Ces essais montrent que certains indicateurs (pyramide des âges des entreprises, âge médian et moyen des entreprises) ne sont pas sensibles à l’effet de taille des échantillons ; tous soulignent la robustesse des résultats (Baudet-Michel, 1998).
Les établissements recensés sont principalement des sièges sociaux (86 % pour la France, 96 % pour l’Allemagne de l’Ouest et la Grande-Bretagne). La France comporte davantage de petites entreprises, mais ses grandes unités sont plus vastes que les plus grandes entreprises allemandes, si bien que la structure française est plus contrastée. Cependant, dans les deux cas, la majorité des sociétés se situe entre 1 et 100 salariés (85 % en France, 79 % en Allemagne de l’Ouest). Ces résultats sont corroborés par d’autres sources : Woronoff (1994) indique que, pour les services aux entreprises comme pour l’industrie, la France se caractérise par un plus grand nombre de sociétés de petite taille que l’Allemagne de l’Ouest, avec quelques cas exceptionnels d’entreprises surdimensionnées.
Une observation sur le temps long : 1850-1994
L’intérêt de la base Kompass est de permettre à la fois une comparaison et une observation sur le temps long. En effet, les premières créations de sociétés de services aux entreprises (un peu plus d’une centaine) datent de la décennie 1850-1860. Leur ancienneté atteste non pas de l’existence des services aux entreprises, mais d’une maturation future des activités de services aux entreprises : les travaux de Landes (1975) sur l’économie européenne montrent en effet que la deuxième moitié du xixe siècle enregistre en Europe l’essor d’activités juridiques, financières, d’assurances, de réclame, de diffusion des informations (expansion des journaux) qui portent en elles les germes de l’économie de l’information. L’innovation que les services aux entreprises représentent est prise ici comme le résultat d’un processus graduel de changement, dans un contexte spécifique (Amendola et Gaffard, 1988) qui s’étend donc sur plus d’un siècle, de 1850 à 1994.
Nous avons choisi de travailler à partir de l’annuaire 1994. Il permet de connaître pour chacune des entreprises mentionnées la date de création. Ainsi le nombre d’entreprises dénombrées n’est pas affecté par les progrès et les fluctuations d’enregistrement des entreprises par Kompass. Connaissant la date de création, et la localisation des sociétés de services aux entreprises recensées on peut suivre l’émergence de ce secteur. La longévité de chaque entreprise a été segmentée en période de 10 ans, en affectant par addition à chacune des décennies successives le nombre d’établissements qui, recensés en 1994, ont été créés depuis 1850.
L’ensemble des entreprises sur lequel on a effectué l’étude est un échantillon de « survivants ». Il est donc inévitable que sa base s’élargisse avec les créations les plus récentes. En effet, on sait que les taux de mortalité et de natalité des jeunes entreprises sont très élevés et qu’au-delà de dix années, l’âge de l’entreprise ne peut plus être mis en relation avec la capacité de l’entreprise à survivre (Keeble et Walker, 1994). Les deux inconvénients majeurs de cette méthode sont donc ici d’ignorer les disparus et de gonfler, relativement, les chiffres de la dernière décennie par rapport aux périodes antérieures.
L’espace d’étude
France, Allemagne de l’Ouest et Royaume-Uni ont été retenus car ces trois pays présentent un degré d’urbanisation similaire, ont enregistré les mêmes bouleversements historiques et ont suivi des trajectoires économiques semblables au cours des cent cinquante dernières années (Rostow, 1978). Leurs réseaux de villes peuvent être appréhendés comme des systèmes au sens où l’entend A. Pred (1975).
Le choix de ces systèmes urbains répond à l’identification des deux types principaux d’organisation des systèmes de villes, centralisés et réticulés (Juillard et Nonn, 1976). L’espace national français est caractéristique du type de réseau urbain centralisé ou parisien. L’ancienne République fédérale d’Allemagne offre en revanche un système urbain de type réticulaire. Enfin, le territoire de la Grande-Bretagne est un bon témoin de ce que serait un type urbain intermédiaire. On a retenu le territoire métropolitain français dans ses limites actuelles. On s’est référé à la seule Allemagne de l’Ouest dans la mesure où l’évolution de son réseau urbain s’est faite de manière tout à fait indépendante de l’Allemagne de l’Est entre 1950 et 1989. Or cette période correspond à celle du développement majeur des services aux entreprises. D’autre part, si l’étude se prolonge jusqu’en 1994, on peut considérer que les retentissements de la réunion des deux Allemagne sur le réseau urbain sont peu visibles au début des années 1990.
Il ressort de nombreuses études (Pumain, Saint-Julien, 1994 ; Le Fillatre, 1964 ; Smailes, 1971 ; Bourne, 1978) qu’un seuil de taille d’environ 100 000 habitants différencie les villes du niveau supérieur de la hiérarchie urbaine du reste des villes d’un système urbain national. Ce niveau est donc apparu pertinent pour appréhender la dynamique du cycle de l’information.
On reprend ici les délimitations des agglomérations morphologiques proposées par Moriconi-Ébrard (Géopolis, 1994) qui permettent de s’appuyer sur une délimitation homogène des villes dans l’espace et le temps, celle des agglomérations urbaines ; 80 % de la totalité des sociétés de services aux entreprises recensées se trouvent en France 80 % dans les agglomérations de plus de 100 000 habitants, contre 61 % en Allemagne de l’Ouest et 55 % en Grande-Bretagne. L’inégale « représentativité » des échantillons de sociétés de services aux entreprises selon les pays enregistre ici les limites de l’utilisation d’une définition uniforme de la ville pour les trois pays, sans laquelle la comparaison ne serait pourtant pas possible. On ignore alors les spécificités des formes prises par l’urbanisation dans chacun des pays.
On a attribué à chaque agglomération urbaine les établissements localisés en 1994 dans les communes appartenant à cette même agglomération. Les relocalisations éventuelles effectuées au cours de la période 1850-1994 ne peuvent donc être suivies. Les études d’évolution des localisations des services aux entreprises montrent cependant que les relocalisations sont rares, et qu’elles se font dans le périmètre même des villes dans lesquelles ces services sont implantés, du centre de ces villes vers leur périphérie (Sassen, 1991 ; Noyelle et Stanback, 1991).
Métropolisation et cycle de l’information : la forme des systèmes urbains
La première conclusion de cette étude confirme l’observation (Beyers, 1991 ; Daniels, 1985 ; Illeris, 1991) selon laquelle l’économie de l’information et les activités qui lui sont liées soulignent le niveau métropolitain des systèmes urbains. Plusieurs éléments viennent conforter ce résultat fondé sur l’extraordinaire concentration des sociétés de services aux entreprises dans les villes millionnaires en général. Ces agglomérations bénéficient en effet d’avantages comparés importants de par leur forte accessibilité, la présence de personnel qualifié, l’accumulation d’informations qui s’y manifeste…
En 1850, les villes métropolitaines (au sens de Moriconi-Ébrard, 1993) Hambourg, Essen, Düsseldorf, Cologne, Francfort, Berlin, Stuttgart et Munich, Paris et Londres, rassemblent l’essentiel des sociétés de services aux entreprises des échantillons. Ces villes sont donc le point de départ de la diffusion spatiale mais, en 1990, la concentration des services aux entreprises y persiste. Il existe donc des effets qui, pour l’instant, apparaissent comme des effets de barrières perméables au niveau métropolitain, puisque en deçà d’un certain niveau de villes, la présence des services aux entreprises est faible.
Camagni (1992), Cattan et Saint-Julien (1998) voient l’émergence d’un réseau urbain européen s’appuyant sur plusieurs types de réseaux de villes, et notamment des réseaux spécialisés dans les activités du tertiaire supérieur. Le fait que les services aux entreprises, en dessinant une spécialisation « informationnelle », favorisent les nœuds centraux du système urbain européen n’est probablement pas indépendant de la montée en puissance d’une échelle de fonctionnement internationale des espaces nationaux européens.
En 1990, en France et en Grande-Bretagne, la concentration des services aux entreprises dans la capitale (Paris 48 % des sociétés pour 38 % de la population, Londres 37 % des sociétés pour 27 % de la population) est remarquable, alors que le degré de concentration des sociétés de services aux entreprises répond très exactement à celui de la population en Allemagne de l’Ouest (8 villes, pour 61 % de la population et 61 % des sociétés de services aux entreprises). Avec les services aux entreprises, chaque pays participe à l’aune de sa propre organisation hiérarchique à l’émergence d’un système européen de villes. Si Londres et Paris sont actuellement deux piliers incontestables, voire centraux, de cette organisation urbaine affleurante, l’Allemagne marque davantage sa présence par le nombre de ses métropoles de rang international que par la domination d’une ville macrocéphale.
La diffusion des services aux entreprises selon les systèmes urbains
Le nombre de sociétés de services aux entreprises croît de manière exponentielle dans les trois pays (tabl. 1 et 2, fig. 1). On peut distinguer trois périodes de développement des échantillons : 1850 à 1950-1960 est une période de gestation de l’activité ; l’accroissement du nombre des entreprises est très lent et il est le fait de l’apparition d’activités dépendant du développement industriel (publicité et surtout société d’ingénierie) ; 1950-1990 est une période de développement plus rapide. Castells (1989) a montré que les services aux entreprises se sont développés par externalisation et en réponse à la complexification croissante des marchés économiques, à la concurrence accrue entre entreprises, à l’internationalisation de l’ensemble des échanges économiques et donc finalement à un besoin informationnel accru. Cette période voit davantage le développement des sociétés de services commerciaux, de conseil en marketing, de publicité. Pour les dernières années (1990-1994), la diffusion semble entrer dans la période de saturation, à partir de laquelle l’activité diffuse peu dans l’ensemble des villes, le nombre de sociétés de services aux entreprises que l’on observe augmente peu au cours de ces années.
Nombre de sociétés et nombre de villes touchées par les services aux entreprises entre 1850 et 2000.
1850 1860 1870 1880 1890 1900 1910 1920 1930 1940 1950 1960 1970 1980 1990 2000 Nombre de sociétés de services aux entreprises France 78 95 106 139 171 201 260 354 472 572 826 1298 2360 4956 10398 11450 Allemagne de l’O. 61 81 128 183 235 288 360 420 600 677 898 1178 1712 2640 4200 6015 Grande-Bretagne 2 2 4 7 29 63 98 153 210 327 541 964 1822 3799 1850 1860 1870 1880 1890 1900 1910 1920 1930 1940 1950 1960 1970 1980 1990 2000 Nombre de villes touchées1 France 1 1 1 2 4 4 5 6 6 8 8 18 33 49 57 57 Allemagne de l’Ouest 1 3 6 7 9 11 13 13 15 19 23 24 38 46 53 Grande-Bretagne 1 3 5 8 10 13 20 30 38 43
1. Nombre de villes ayant au moins 10 entreprises en France et en Allemagne, 5 en Grande-Bretagne en raison de la moindre taille de l’échantillon.
Les trois périodes de la diffusion des services aux entreprises.
| Période | Apparition | | Expansion | Condensation-saturation |
| Phase | Émergence | Diffusion précoce | | |
| France | 1850-1930[ | 1930-1950[ | 1950-1990[ | 1990-1994 |
| Nombre de villes touchées en plus au terme de chaque période | 6 | 2 | 51 | 0 |
| Allemagne de l’Ouest | 1850 –1930[ | 1930-1970[ | 1970-1990[ | 1990-1994 |
| Nombre de villes touchées en plus au terme de chaque période | 13 | 28 | 33 | 7 |
| Grande-Bretagne | | 1910-1960[ | 1960-1994 | |
| Nombre de villes touchées en plus au terme de chaque période | | 13 | 25 | |
Fig. 1
Taux annuel d’accroissement des sociétés de services aux entreprises.Nombre de sociétés de services aux entreprises divisé par le nombre de sociétés à la décenie précédente.
Des indicateurs divers ont été utilisés pour observer le processus de diffusion des services aux entreprises dans les trois systèmes de villes, qui tous mettent en valeur les mêmes phénomènes (Baudet-Michel, 1998). On a ainsi calculé l’âge moyen et l’âge médian des sociétés de services aux entreprises d’une ville en 1994 et on a supposé que les villes dans lesquelles cet âge est le plus élevé sont celles dans lesquelles est d’abord apparue cette innovation. Lorsque la pyramide des âges des sociétés de services aux entreprises d’une ville est de type jeune, on a supposé que l’innovation y est apparue plus récemment que si cette pyramide est vieillie. Des indicateurs de seuil d’apparition des sociétés de services aux entreprises (date à laquelle on compte 1, 5, 10, 20 entreprises dans une ville) permettent eux aussi de dater l’ancienneté de l’innovation dans une ville.
Des décalages dans l’intensité de la diffusion
Plusieurs phases de diffusion apparaissent : deux d’entre elles appartiennent à la période d’apparition (phase d’émergence et de diffusion précoce). Les deux suivantes sont d’expansion puis de possible saturation pour ce seuil de 10 entreprises (tabl. 2). Les limites de début et de fin des phases sont déterminées à la fois d’après les courbes de fréquences cumulées des villes équipées (fig. 3), les taux de diffusion (fig. 2), les taux d’accroissement des échantillons (fig. 1).
Fig. 2
Taux annuel de diffusion des sociétés de services aux entreprises dans les villes.Le taux est égal au nombre de villes touchées à chaque décenie rapporté au nombre de villes touchées à la décénie précédente.
Fig. 3
Taux annuel d’accroissement des sociétés de services aux entreprises. Le taux est égal au nombre de sociétés de services aux entreprises rapporté au nombre de sociétés à la période précédente.
L’apparition : diffusion intense et rapide en Allemagne, faible et tardive en France
Les phases d’émergence et de diffusion précoce s’individualisent nettement de la période de diffusion massive qui suit. En Allemagne de l’Ouest, la diffusion est intense et rapide au départ (les taux de diffusion sont plus élevés que les taux de croissance), particulièrement en début de période. Si bien que l’ensemble des agglomérations du niveau supérieur de la hiérarchie est vite concerné (dès 1880), permettant que la totalité du territoire ouest-allemand soit desservie par plusieurs points forts, éloignés les uns des autres. À la fin de la phase d’émergence (1850-1930), le nombre de villes équipées est plus grand qu’en France (tabl. 2, fig. 4), et les sociétés de services aux entreprises sont réparties de manière peu discriminante dans près d’une quinzaine de villes (Berlin 42, Bielefeld 13, Brême 24, Düsseldorf 50, Essen 58, Francfort 47, Hambourg 53, Hannovre 21, Cologne-Bonn 45, Mannheim 12, Munich 37, Nuremberg 18, et Stuttgart 36). La diffusion des services aux entreprises se prolonge dans la phase de diffusion précoce pour atteindre près d’une trentaine de villes (28). Toutefois elle ne masque pas un effet de seuil entre les huit plus grandes villes (60 % des sociétés) et le reste du réseau urbain (tabl. 2, fig. 5).
En France, la diffusion est très faible au départ. L’accroissement du nombre de sociétés de services aux entreprises est très lent, celui du nombre de villes qui accueillent ces sociétés l’est encore plus et, à la fin de la phase d’émergence (1850-1930), seulement six des plus grandes villes françaises (Lille 33 sociétés, Lyon 34, Marseille 23, Paris 222, Strasbourg 16 et Toulouse 14) apparaissent. Au cours de cette première phase, l’essaimage des services aux entreprises est lent, la croissance de l’activité reste concentrée dans la capitale, inhibant la diffusion interurbaine de l’activité. Au cours de la phase de diffusion précoce (1930-1950), deux villes de plus (Bordeaux et Nancy) s’équipent. À la fin de la période d’apparition, on peut dire que le processus de diffusion s’est développé avec une extrême lenteur ; une barrière quasi absorbante sépare Paris du reste du système urbain.
En Grande-Bretagne, l’accroissement du nombre de sociétés de services aux entreprises est moyen par rapport à l’Allemagne de l’Ouest, celui du nombre des villes qui accueillent ces sociétés aussi. En 1960, 13 villes (Londres 126, West-Midlands-Birmingham 30, Manchester 15, Bristol 15, Glasgow 13, Sheffield 14, Newcastle 10, West-Yorkshire-Leeds 11, Coventry 5, Cambridge 6, Derby 10, Leicester 11) accueillent au moins cinq sociétés de services aux entreprises chacune (le seuil choisi est inférieur en raison de la faiblesse de l’échantillon sur toute la période), 10 en hébergent plus du double (tabl. 2, fig. 5). En Grande-Bretagne, la diffusion fonctionne rapidement et un grand nombre de villes est équipé à la fin de la période d’apparition. En cela, la Grande-Bretagne ressemble davantage à l’Allemagne de l’Ouest qu’à la France. Mais, à l’instar de Paris, Londres rassemble quatre fois plus de sociétés de services aux entreprises que la seconde ville à l’époque, Birmingham.
L’expansion : diffusion massive et rapide en France, diffusion lente en Allemagne de l’Ouest
La période d’expansion correspond, dans un processus de diffusion urbaine, à l’augmentation forte du nombre de villes touchées par l’innovation. Les trois systèmes obéissent à cette règle générale, avec cependant des différences nettes (tabl. 2). Cette période se caractérise normalement par son intensité et donc par le grand nombre de lieux touchés, c’est une étape de rattrapage des plus forts contrastes entre les villes. En France, elle se déroule entre 1950 et 1990, en Allemagne de l’Ouest de 1970 à 1990, en Grande-Bretagne à partir des années 1960.
En Allemagne de l’Ouest, la période d’expansion se traduit par un assez fort essaimage des services aux entreprises (fig. 6). En 1990, seule une dizaine de villes parmi celles de plus de 100 000 habitants est encore à l’écart. En France, la progression du nombre de villes touchées est plus forte qu’en Allemagne de l’Ouest (fig. 6). En 1990, seules deux villes (sur l’échantillon des 60 villes de plus de 100 000 habitants) restent à l’écart. Cette diffusion massive n’empêche pas qu’un effet de barrière entre Paris et les autres villes persiste et, en 1990, la concentration des services aux entreprises dans la capitale reste supérieure à celle de la population. En Grande-Bretagne, la progression du nombre de villes touchées s’apparente à celle de l’Allemagne de l’Ouest (fig. 6). En 1994, les services aux entreprises sont présents dans 38 villes, mais absents d’une vingtaine d’autres.
Le début de la saturation : 1990-1994
À partir de 1990, les apparitions de nouvelles entreprises sont très peu nombreuses (tabl. 2, fig. 1), leur diffusion spatiale aussi (fig. 2 et 3, tabl. 2).
Cette dernière phase, qui signale un palier dans le processus de diffusion ou le début de la phase de condensation, semble entamée en France et en Allemagne de l’Ouest dès 1990. En effet, à partir de cette date, la diffusion progresse essentiellement par accroissement dans les zones déjà touchées et, de 1990 à 1994, le nombre de villes ne progresse plus. En Grande-Bretagne, la saturation n’est pas atteinte.
En résumé, les phases d’émergence et de diffusion précoce des services aux entreprises sont intenses dans les systèmes urbains ouest-allemand et anglais alors que c’est le cas de la phase d’expansion en France.
Des décalages dans le processus de diffusion induits par la forme des réseaux ?
Plusieurs principes d’explication peuvent être invoqués pour rendre compte des décalages et des différences d’intensité dans le déroulement du processus de diffusion. Les décalages des taux de croissance des échantillons reflètent les décalages dans les processus d’industrialisation et de tertiarisation nationaux. En effet, le rythme de la diffusion des services aux entreprises est plus rapide en Allemagne de l’Ouest lors de la période d’apparition de l’activité (fin xixe siècle, début du xxe), en réponse à une industrialisation très intense et dispersée. En France, dans le même temps, le processus d’industrialisation, plus lent, est beaucoup plus concentré dans l’espace, et ne concerne qu’un petit nombre de villes.
Cependant, après la seconde guerre mondiale, le fonctionnement de la diffusion est rapide en France, lent en Allemagne de l’Ouest et en Grande-Bretagne, alors même que le marché des services aux entreprises se diversifie après la seconde guerre mondiale et que la croissance économique se maintient fortement. Les taux de diffusion (fig. 2), nettement individualisés par pays, semblent signaler le rôle des systèmes urbains dans la diffusion. On fait donc l’hypothèse que les avances et les retards dans la croissance du nombre de villes ayant des sociétés de services aux entreprises révèle une part du fonctionnement dynamique des hiérarchies urbaines. En effet, dans un processus de diffusion spatiale, la structure du système de peuplement est essentielle. La proximité de deux lieux dépend non seulement de la distance géographique qui les sépare mais aussi de leur position hiérarchique et fonctionnelle (Saint-Julien, 1995). On évoque donc une explication qui tient à la forme des systèmes urbains.
L’Allemagne de l’Ouest, avec huit métropoles européennes (Hambourg, Berlin, Essen, Düsseldorf, Cologne, Francfort, Stuttgart et Munich), constitue un cas extraordinaire de polycéphalie pour un système urbain produisant une courbe rang-taille convexo-concave, un système urbain réticulé. Nuremberg, Mannheim, Bielefeld, Hannovre, Brême et Karlsruhe viennent enrichir à un niveau immédiatement inférieur cette classe de très grandes villes et, de ce fait, le niveau suivant des villes moyennes de 100 000 à 500 000 habitants est plus faiblement représenté. Les recherches urbaines sur ce territoire (Degermann, 1991 ; Planque, 1976 ; Riquet 1976, 1979, 1980, 1981 ; Wild, 1983) ont mis en évidence un net partage interurbain des fonctions économiques rares ou de niveau élevé entre les villes de niveau international. Les métropoles y ont des spécialisations complémentaires, particulièrement en ce qui concerne les activités tertiaires avancées ou même quaternaires. Dans le système urbain polycéphale de l’Allemagne de l’Ouest, aucune des huit villes millionnaires n’exerce une influence suffisamment forte sur l’ensemble de l’espace pour être le point prééminent de concentration des services rares pendant la période d’émergence de l’activité (fig. 4 et 5). Au cours de cette période, le territoire allemand n’est pas unifié, et des principautés autonomes persistent. Néanmoins, l’intensification des relations entre les villes des principautés de l’Empire à travers la mise en place d’un réseau ferroviaire à l’échelle de l’espace allemand privilégie déjà les villes d’Allemagne de l’Ouest (Chassaigne, 1997). Dès 1870, aux villes du niveau actuellement métropolitain correspond un réseau de relations intenses, encourageant ainsi la diffusion des services aux entreprises. La période d’émergence passée, un effet de seuil apparaît, pendant la phase de diffusion précoce, entre ce niveau métropolitain et le reste des villes.
À partir du moment où, se banalisant, les services aux entreprises pourraient se répandre plus activement dans l’ensemble des villes, la spécialisation qu’ils expriment reste l’apanage des villes métropolitaines. Le fait que les villes les plus accessibles, les métropoles principales, soient équipées, ralentit et inhibe la diffusion dans l’ensemble du système. Ce seuil se renforce en début de période d’expansion (fig. 6), et on peut alors l’assimiler à une barrière perméable qui isole le niveau métropolitain, du reste du système urbain.
En France, une discontinuité majeure (entre Paris et le reste des villes) affecte la hiérarchie des villes ; les très grandes villes sont peu présentes, et le territoire est fort équipé en villes moyennes (de 100 000 à 500 000 habitants). À l’inverse du système allemand réticulé, les liaisons entre les grandes villes de la périphérie sont très faibles. Dans le système français, l’ensemble de l’espace national est dépendant de la capitale pour les prestations des services aux entreprises au moment de leur apparition. Entre Paris et les villes de rang immédiatement inférieur, l’effet de barrière au niveau métropolitain est si fort pendant la période d’apparition que l’on peut l’apparenter à une barrière absorbante (fig. 4 et 5). Tout se passe comme si la seule capitale parisienne correspondait au huit grandes villes allemandes. Par la suite, lors de la période d’expansion (fig. 6), les services aux entreprises se banalisant, cette barrière devient perméable, et le processus de diffusion s’intensifie si bien que les villes de 100 000 à 1 million d’habitants sont rapidement équipées. Une fois le saut majeur dans la hiérarchie urbaine franchi, la prééminence que les métropoles exercent sur les réseaux régionaux n’est pas suffisamment forte pour inhiber la diffusion au niveau des villes de 100 000 à 200 000 habitants et la forme du réseau urbain français favorise une expansion spatiale très active, en raison notamment de l’abondance et du continuum des villes de taille moyenne (de 100 000 à 500 000 habitants).
Au Royaume-Uni, les évolutions dépendent à la fois de l’hypertrophie de la capitale, et d’une légère faiblesse du niveau des villes intermédiaires de 300 000 à 1 million d’habitants environ. La primauté de la capitale est nette, liée à une centralisation renforcée à partir de la fin des années 1970. Toutefois, quelques très grandes villes commandent des régions relativement autonomes politiquement (Écosse, Pays de Galles), ou des régions industrielles (Midlands, Yorkshire, Lancashire) longtemps très dynamiques. Mais le peu de liens de complémentarité qui lient ces villes entre elles, davantage animées par des relations de compétition, apparente davantage la Grande-Bretagne au modèle français qu’au modèle ouest-allemand. Lors de la période d’émergence, une barrière perméable s’interpose entre le niveau métropolitain des villes et le reste du système urbain ; elle apparaît entre la dizaine de villes de niveau métropolitain et le reste des villes (fig. 5). Lors de l’apparition (émergence + diffusion précoce), la diffusion fonctionne à l’intérieur du niveau métropolitain, l’effet de barrière entre la ville primatiale et les autres villes est nettement atténué. C’est au cours de la deuxième phase de la période d’expansion, associée à une forte croissance du nombre des sociétés qu’une barrière absorbante tend à jouer entre Londres et les régions du Sud d’une part, et les anciennes régions industrielles des Midlands et du Nord du Royaume-Uni (fig. 6).
Signalons aussi que dans les trois pays, à partir de la période d’expansion, des barrières perméables bloquent partiellement la diffusion vers les villes moyennes des régions anciennement industrialisées (Rhénanie, Nord de la France, Midlands), et ce surtout en Allemagne de l’Ouest et en France. Lors de la période 1990-1994 (fig. 7), ces barrières se renforcent pour devenir absorbantes. La diffusion des services aux entreprises tend donc pénaliser à terme l’éloignement métropolitain dans les vieilles régions industrielles.
Ainsi, même si l’interaction interurbaine qui s’exprime dans le processus de diffusion des services aux entreprises dépend à la fois de l’accroissement de cette activité et de la demande dans les villes réceptrices, et par là-même de leur spécialisation, les ruptures dans la hiérarchie de taille des villes expliquent des décalages dans le déroulement de la diffusion, ce qui renvoie au rôle de la spécialisation dans cette diffusion (Baudet-Michel, 1998).
Dynamique des systèmes urbains et modifications des hiérarchies urbaines
Si la diffusion des innovations est souvent vecteur de changement, elle bouleverse rarement la forme des systèmes de villes. Bien au contraire, il a souvent été montré que l’organisation hiérarchique des systèmes nationaux est très stable (Pumain, Saint-Julien, 1978). En effet, ce n’est qu’au cours de la phase d’apparition que les disparités spatiales sont accentuées, modifiant ainsi les hiérarchies en place. On voit ici que la diffusion du cycle de l’information, sans remettre en cause les hiérarchies existantes, souligne fortement l’avantage métropolitain, et contribue peut-être à l’émergence d’un niveau supérieur de villes. Quelles conséquences cela a-t-il sur la dynamique propre des systèmes urbains nationaux ? Comment les contraintes de localisation des services aux entreprises modifient-elles ces systèmes urbains nationaux et les discontinuités qu’ils abritent ?
En Allemagne de l’Ouest, l’amplitude des changements de rang pour le niveau des services aux entreprises est globalement faible et les changements à la hausse se font surtout entre 1970 et 1990, lors de la période d’expansion. Cette progression affecte aussi bien de villes de moins de 500 000 habitants (Karlsruhe, Rosenheim, Erlangen, Aix-la-Chapelle) que de grandes villes, mais on notera parmi les grandes la présence de Munich (fig. 8). Dans le réseau ouest-allemand, la mobilité ascendante ou descendante des villes affecte des villes de grande taille, du niveau supérieur de la hiérarchie urbaine, qui peuvent gagner ou perdre deux, trois, quatre voire six rangs (Essen, Hambourg, Bonn, Berlin, Francfort, Munich), tandis que des villes d’une centaine de milliers d’habitants changent peu de position. Il y a donc inversion des positions au sein du niveau supérieur de la hiérarchie urbaine, au détriment des métropoles du Nord et en faveur de celles du Sud.
Fig. 8
Les changements de rang des villes entre 1960 et 1996.
Contrairement à l’Allemagne de l’Ouest, en France, les changements de rang sont globalement forts, à la baisse ou à la hausse et ils ont lieu principalement pendant les phases d’émergence ou de diffusion précoce des services aux entreprises : la suite du processus ne fait qu’entériner les modifications apparues antérieurement. Les changements les plus négatifs sont le fait de petites villes de la périphérie du territoire. Les villes qui ont légèrement amélioré leur position sont plutôt situées au sud-ouest d’une diagonale Rouen-Lyon, tandis que les villes qui se sont légèrement laissé distancer sont plutôt situées dans la moitié Est de la France (fig. 8). Ainsi, on peut rapprocher de la forme macrocéphale du réseau français une grande mobilité ascendante ou descendante des villes, particulièrement des villes de moins de 200 000 habitants, une mobilité faible des métropoles régionales qui gagnent ou perdent un, voire deux rangs, pendant l’ensemble de la période, et une stabilité de la position de Paris, Lille et Lyon. Au total, les changements de rang sont forts mais la hiérarchie de la partie supérieure du système est conservée dans son ensemble. La forme primatiale du réseau semble le garant de la stabilité du niveau métropolitain.
En Grande-Bretagne, près d’une dizaine de villes gardent leur position : il s’agit des très grandes villes (Londres, Manchester, Birmingham, Liverpool) mais aussi de quelques plus petites villes (Bournemouth, Southend-on-Sea, Norwich, Blackpool, Dundee). Les villes qui régressent sont surtout situées dans les Midlands (fig. 8). À l’inverse, l’Écosse, le Nord, le Nord-Est, la zone d’attractivité immédiate de la capitale britannique sont des espaces dans lesquels les villes gagnent des rangs. Parmi les grandes villes à progresser dans cette hiérarchie, on retrouve Newcastle, Glasgow, Edimbourg. La mobilité ascendante ou descendante des villes sur un axe de l’équipement en services aux entreprises est plutôt faible, s’apparentant ainsi au réseau urbain ouest-allemand, tandis que la stabilité des positions des plus grandes villes la rapproche du réseau français.
Il est difficile d’apporter une réponse claire et tranchée qui conclurait à la meilleure absorption des perturbations ou des bénéfices qu’engendre le cycle de l’information dans les trois systèmes urbains. Si en France les rythmes de diffusion évoluent selon une trajectoire qui va d’un rythme très lent à un rythme très rapide de diffusion, pour finalement se stabiliser lorsque toutes les villes du système sont atteintes, en Allemagne de l’Ouest les rythmes sont alternativement rapides et lents. Le résultat étant qu’en 1994 une dizaine de villes peu concernées par la diffusion des services aux entreprises sont finalement laissées de côté dans l’ex-République fédérale d’Allemagne. Chacun des trois systèmes enregistre et réagit à la diffusion des services aux entreprises d’une manière spécifique, qu’explique la forme hiérarchique différenciée de chacun.
Qu’en conclure pour la dynamique des systèmes urbains ? Dans les trois systèmes, pour différentes que soient leurs formes hiérarchiques, la concentration des services aux entreprises se voit globalement renforcée et individualisée au niveau métropolitain. L’état actuel de la diffusion du cycle de l’information, tel qu’il peut être apprécié ici, et la localisation très nettement discriminante des entreprises permet de pencher pour le renforcement du niveau métropolitain des villes dans chaque pays. Les tendances récentes dans la répartition de certaines catégories des services aux entreprises, notamment les services commerciaux et de publicité, à des types de localisation qui associent les métropoles et les villes voisines sous leur influence souligne une logique d’échelle supérieure à l’échelle nationale. De nombreuses études laissent d’ailleurs penser que les services concentrés dans ces métropoles sont davantage de portée européenne (Veltz, 1996 ; Cattan et al., 1994), et contribuent à la constitution d’un système urbain européen polycéphale. Reste à savoir comment s’organisera ce réseau, et comment s’y intégreront les niveaux infra-métropolitains… Une organisation polycéphale favorisera-t-elle l’intégration de l’ensemble ou cela sera-t-il plutôt le fait d’une organisation primatiale ?
L’auteur tient à remercier Thérèse Saint-Julien et François Durand-Dastès pour leurs précieuses relectures de ce texte.
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