2001
Espace géographique
Lectures
Lectures
La maison
Quand un auteur, géographe à l’origine, convoque plusieurs disciplines et installe explicitement son propos à la croisée de leurs discours, il faut que son propre discours soit suffisamment bien délimité pour éviter le bavardage multidisciplinaire ou le glissement vers une philosophie non revendiquée, malgré les allusions à Heidegger. L’extension de la réflexion à tout ce qui constitue la «périphérie» de la géographie est un exercice toujours salutaire surtout quand, l’âge venant, le géographe se rend compte de l’intérêt d’un tour d’horizon comparatif et des «correspondances» qui existent entre les regards des différentes sciences humaines et sociales. Il se trouve que Jacques Pezeu-Massabuau
[1] fait depuis bientôt quarante ans comme une «fixation» sur la maison. Il sait de quoi il parle. Il écrivit jadis sur
la maison chinoise, publia en 1981
la maison japonaise, s’intéressa en 1983 à
la maison, espace social puis, en 1993 à
la maison, espace réglé, espace rêvé. Voici maintenant une réflexion encore élargie sur la maison comme mémoire, à la fois signe et trace. Comme habitat aussi, qualifié par des codes et, paraît-il, la sagesse et la libération de l’individu. Le livre s’attache aux charges symboliques des formes du discours orienté-maison, cette dernière étant considérée à la fois comme sujet et comme objet. Il fait un tour de la question posée qui contient plus d’idéologie que de géographie de base mais peut donner une bonne idée à des jeunes architectes urbanistes de la manière dont un géographe perçoit ce qui, après tout, demeure leur objet d’étude fondamental.—
Pierre Gentelle
La ville, les linguistes et les géographes
Parmi les ouvertures disciplinaires auxquelles la géographie s’est essayée, la linguistique n’a presque jamais eu le beau rôle. Jamais de séduction ni de méfiance farouche comparable à celles qui des décennies durant ont marqué les relations avec la sociologie, la géologie ou l’économie. Plutôt de l’indifférence polie, à l’exception peut-être des rares moments où les géographes se sont intéressés à la toponymie ; et encore, c’étaient plus l’étymologie savante et la dialectologie qui pouvaient alors leur apporter quelques lumières. Indifférence polie que leur rendaient bien les linguistes. On voit mal ce que des savants préoccupés de linguistique structurale, de compétence et de performance langagière, pouvaient venir chercher dans le corpus géographique.
Il faut bien constater que depuis une quinzaine d’années les choses ont changé. Et ceux qui en doutaient encore trouveront chez Lorenza Mondada un ensemble de raisons pour réviser leur jugement. Car cette linguiste suisse incarne et résume par sa trajectoire, ses collaborations et sa production écrite dont l’ouvrage qu’elle vient de publier, un séduisant éventail des interrogations croisées sur lesquelles peuvent travailler ensemble linguistes et géographes. Tout au long des quinze dernières années, Lorenza Mondada a régulièrement collaboré avec des géographes, Jean-Bernard Racine pour commencer, puis Ola Söderstrom, Franco Farinelli, Denis Cosgrove et beaucoup d’autres. Elle a beaucoup lu les géographes italiens, français, suédois et américains, notamment les géographes de la « nouvelle école de géographie culturelle » anglo-américaine. Elle a participé à de nombreux colloques de géographie à Venise, Lausanne, Londres et Palerme. C’est dire si elle connaît bien la communauté des géographes ; c’est dire aussi si elle est familière de leurs écrits. Dès lors, on peut attendre qu’en tant que linguiste, elle en propose une lecture éclairante.
On trouvera une réflexion de cette nature dans
Décrire la ville
[2]. Mais il s’agit là d’un objectif presque second par rapport au projet général de l’ouvrage. Dans cette collection qu’Anthropos consacre à la ville, collection où se côtoient géographes et urbanistes, monographies de villes et réflexions théoriques, Lorenza Mondada vient nous parler des façons de parler de la ville ; elle vient nous suggérer que la ville se construit, comme catégorie et comme expérience, dans l’interaction des discours ; elle vient nous rappeler l’extraordinaire diversité des façons d’en parler et de la nécessité de prendre en compte cette polyphonie dans l’aménagement certes, mais aussi dans la simple compréhension de ce qu’est la ville.
Dans cette perspective, Lorenza Mondada construit un édifice théorique et une argumentation particulièrement solides et séduisants. L’ouvrage débute par une réflexion très problématisée sur le statut de la description (chapitre 1) ; Lorenza Mondada s’inscrit alors clairement dans le courant de pensée qui, en linguistique comme dans l’ensemble des sciences sociales, questionne le rapport des énoncés à leur référent et qui, par là même, met en lumière « la dimension discursive de la fabrication des connaissances ». Elle passe alors en revue les travaux qui en anthropologie (Clifford, Geertz), en sociologie (Topalov) et en géographie (Duncan, Pred, Robic, Farinelli, Godlewska, Söderstrom, etc.) ont réfléchi à l’effet de réalité produit par le texte, le tableau et l’iconographie du discours savant, à la diversité des écritures savantes. Par ailleurs, tout en questionnant l’objectivité absolue de la description scientifique, elle préconise, dans le sillage des théories constructionnistes et de l’éthnométhodologie, de travailler sur les configurations de la réalité qui résident dans la diversité et dans l’interaction des descriptions, savantes ou populaires, qui en rendent compte. On trouvera dans ce chapitre une mise en perspective, dense et efficace, des enjeux théoriques et épistémologiques, essentiels pour la géographie contemporaine, de ces réflexions relatives au statut de la description.
Le deuxième chapitre étudie les différentes démarches qu’ont suivies les sciences sociales contemporaines pour décrire et interpréter la ville, pour organiser « leur propre représentation de la ville », pour s’interroger « sur la meilleur façon de la décrire ». Là aussi, on trouvera une précieuse synthèse des travaux de ces vingt dernières années, synthèse qui porte l’essentiel de son attention sur les formes d’écriture, sur le recours aux métaphores du « texte » et du « discours » pour désigner l’objet « ville ».
Les deux autres parties de l’ouvrage permettent à Lorenza Mondada de rendre compte de ses propres travaux et de souligner sa façon personnelle d’alimenter la réflexion. La deuxième partie est consacrée à l’entretien conçu comme modalité d’énonciation et de négociation des entités spatiales (la ville, le quartier, le centre-ville, le ghetto, etc.) : elle commence par développer sa conception de l’interaction qui intervient en situation d’entretien et de ses effets sur les configurations obtenues ; ce faisant, elle adopte une posture critique à l’égard des méthodes qui prétendent recueillir par entretien des représentations ou des informations sur les pratiques urbaines alors que l’entretien construit ou configure toujours ces représentations et ces pratiques : « au lieu de fournir des informations sur le monde, l’entretien en fournit d’abord sur lui-même, ses circonstances, ses modalités de déroulement ainsi que sur les modes de construction du savoir de l’enquêteur ». Cet intérêt pour la procédure de l’entretien lui-même peut ne pas surprendre de la part d’une linguiste et pourrait sembler répondre à une curiosité propre à cette discipline. Or il apparaît à la lecture que les géographes ou les sociologues ont beaucoup à gagner à s’inspirer de ces interrogations sur les conditions d’interaction entre le chercheur et ses interlocuteurs et à emprunter des éléments de méthode. L’ensemble de cette deuxième partie consacrée à l’entretien montre bien, nombreux exemples à l’appui, comment l’interaction chercheur-personne enquêtée conduit à une connaissance fine et nuancée des objets spatiaux pertinents aussi bien du point de vue de la connaissance pratique que de la connaissance académique.
La dernière partie rassemble des résultats de recherches conduites par Lorenza Mondada sur la littérature de voyage. Loin des situations d’interaction instaurées par la méthode de l’entretien, elle trouve dans l’analyse de ce type de corpus matière à réflexion sur les façons de désigner, de catégoriser et de qualifier des référents urbains pour des visiteurs qui, explicitement ou implicitement, conçoivent leur description comme une comparaison de la ville désignée avec les villes qui leur sont plus familières ou avec l’idée générique qu’ils se font de la ville. Lorenza Mondada expose alors les procédures d’observation et de description qui sont mises en œuvre dans ce but.
À l’issue de la lecture, on a le sentiment, somme toute très plaisant, d’avoir été emporté dans un texte où l’image de la ville se reconfigure en permanence, au gré des discours. On a cheminé au milieu d’écrits savants et de récits et d’entretiens retranscrits de manière à rendre compte des moindres détails, des moindres intonations. C’est peut-être là un des résultats les plus probants bien qu’indirect de l’ouvrage. En nous confrontant à la diversité des corpus et à sa propre écriture, Lorenza Mondada finit de nous convaincre aisément que « la ville est une entité matérielle et immatérielle configurée par les pratiques des acteurs qui l’habitent et la fréquentent, y travaillent et y vivent, ainsi que par leurs discours, qui la qualifient et la requalifient, lui confèrent un ordre, s’y identifient ou d’en écartent ».— Bernard Debarbieux
Métropoles atlantiques d’hier et de demain
Deux ouvrages traitant des villes de l’Europe de l’Ouest se rejoignent, leurs interrogations prennent en compte un poids métropolitain, à la fois sur le plan économique et culturel, face à la crainte exprimée par les néologismes « internationalisation » et « périphéricité » de la façade atlantique.
Dans le premier ouvrage
[3] l’approche est variée, entre risque de marginalisation et statut de métropole. La logique actuelle d’une périphérie en marge des grands marchés de l’Europe va à l’encontre des références aux dynamismes passés de Lisbonne, Séville, Nantes, Liverpool et autres, sur 3 000 km de côtes et en d’autres temps. 14 chercheurs, britanniques et français traitent des politiques territoriales et des problèmes d’accessibilité dans les transports, réservant une troisième partie à des études de cas. Bordeaux s’affiche comme une technopole en quête de cohérence. Bilbao songe à de grands projets urbanistiques après la grande récession des années 1970-1980 et l’acte emblématique du musée Guggenheim. Nantes s’évertue à bâtir une image, car « la ville c’est d’abord l’idée que l’on s’en fait ». Bristol est en quête d’appartenance à l’Europe urbaine, et d’identité.
La bibliographie, très éclectique, à travers mémoires, revues, magazines, ouvrages spécialisés, mériterait un minimum de classement. La France bénéficie de cartes intéressantes, accessibilité au quotidien, performance des équipements. Le poids du marketing urbain utilise Julien Gracq en renfort, et « le vent d’Ouest [qui] nettoie l’atmosphère. » Concession au concept d’« atlanticité » ?
«Fenêtre » plus que « vitrine », Amsterdam
[4] est représentative des Pays-Bas sans que cela lui confère totalement le label d’une métropole, rôle dévolu aux 6 millions d’habitants de la Randstad Holland. Le tableau proposé, large et documenté, entre les bases historiques des Provinces-Unies et le développement urbain « durable », traite de bien des aspects y compris le Walletjes et la drogue. Il s’appuie sur une soixantaine de figures dont certaines alimentent le rêve plus que la réflexion, une belle documentation mal traitée et maltraitée par l’édition qui ne manque pas de rendre les cartes illisibles dans leurs trames.
La capitale internationale s’est maintenue, alors que La Haye devient capitale politique, que Leyde accueille l’université, que Rotterdam bénéficie à partir du xixe siècle de la nouvelle donne industrialo-portuaire. Ces séparations de fonctions confortent une politique polynucléaire et quelques concurrences. La Randstad, ou « contre mauvaise fortune bon cœur » ? La construction de l’Europe créant de nouvelles conditions, Amsterdam a su s’adapter, évitant la marginalisation par rapport aux grands flux internationaux, au risque de devoir s’affirmer comme « ville aéroportuaire. »— Robert Ferras
Le Cap
Livre pas totalement sorti de la gangue de la thèse,
Le Cap, ville sud-africaine. Ville blanche, vies noires
[5] n’en est pas moins un ouvrage précieux à plusieurs titres. Il permet un balayage synthétique des tenants et des aboutissants de l’espace et de la temporalité sud-africaine, il offre une bonne vision de la place du Cap sur l’échiquier urbain local, il privilégie la composante non-blanche majoritaire de ses habitants. Il permet aussi — à travers cette étude de cas — de montrer l’intérêt d’une méthode qui va du modèle (de l’apartheid) au terrain (difficile). Incontestablement, l’expérience de Myriam Houssay-Holzschuch a un contenu factuel très fort et constitue un vécu authentique et vérifié, bien loin des généralités débitées par certains chercheurs sud-africains qui, par crainte du terrain et de l’altérité, ont une tendance excessive à se fier au modèle et à prendre pour argent comptant les informations et autres résultats des questionnaires rapportés par leurs
fieldworkers.
Myriam Houssay-Holzschuch est une géographe culturelle et le dit. Ce faisant, elle met parfois plus l’accent sur l’approche culturelle que sur l’outil cartographique. Si elle produit un discours attachant sur les Noirs en milieu urbain et sur leur maîtrise d’un espace qu’il assument désormais après l’avoir subi, elle produit aussi beaucoup de cartes de facture parfois incertaine. Certes, les contraintes techniques de l’éditeur doivent être prises en compte mais elles ne justifient pas tout. Les choix de certains fonds avec tracés des autoroutes et de l’emprise de l’aéroport sont franchement en décalage temporel pour représenter des répartitions de population au début du xxe siècle. De plus une meilleure prise en compte des règles de la sémiologie graphique aurait été bienvenue.
Issue des meilleures écoles de la République, où elle professe, Myriam Houssay-Holzschuch pêche parfois par excès de didactisme et le lecteur a parfois le sentiment d’être pris pour un simplet, comme en témoigne cette phrase au sujet d’une communauté écclésiale « Si les décisions à prendre concernent plus de gens que ceux du conseil (par exemple repeindre l’église), le conseil s’ouvre alors à tous les gens concernés avant de prendre une décision » : cqfd (p. 203).
Mais au-delà de ces remarques somme toute secondaires, Le Cap, ville sud-africaine. Ville blanche, vies noires avec sa bonne bibliographie et son index, représente un livre solide et efficace, bien à l’image de son auteur.— Benoît Antheaume, Johannesburg
Un manuel classique de « géographie du tourisme »
Dans l’introduction, les auteurs annoncent qu’« ils accueilleront avec satisfaction toute contribution à ce débat ». Je réponds donc à cette invitation, encore que l’ouvrage en question n’introduise explicitement aucun débat. Cela dit, pour être agréable aux auteurs, je développerai volontiers trois points principaux susceptibles de faire débat.
Conformément au plan de la collection, l’ouvrage
[6] comprend une première partie, intitulée « analyse et synthèse », les deux autres parties étant consacrées aux « documents et méthodes » et aux « repères et outils ». Il ne sera question, ici, que de la première partie, elle-même divisée en dix chapitres. Le premier, « espace et système touristique », contient des définitions ; le second porte sur « la matière touristique », le troisième traite des « comportements, images et représentations », le quatrième, « du site au pays touristique », définit l’espace touristique à grande et moyenne échelle ; le cinquième évoque « la planète des touristes » (l’organisation des flux touristiques dans le monde) ; quatre chapitres suivants abordent le tourisme dans les différentes catégories d’espaces habituellement distinguées (le littoral, la montagne, l’espace rural et la ville). Enfin, le dernier chapitre, « tourisme, économie et sociétés », évalue les conséquences (économiques, politiques, culturelles) du tourisme.
Il s’agit d’un manuel doublement « classique », dans deux sens du terme : d’une part, il n’innove guère, se tenant à l’écart des courants nouveaux, sans problématique apparente ; d’autre part, il semble destiné à rentrer dans la famille des « classiques » telle que les auteurs la définissent, en baptisant eux-mêmes leur précédente production (Géographie du tourisme et des loisirs) de « manuel classique »…
L’ouvrage débute par un constat d’impuissance, qui est devenu, le leitmotiv de beaucoup de ceux qui travaillent sur le tourisme : l’idée selon laquelle le tourisme serait « une notion floue » et, par conséquent, impossible à définir : « Il est bien difficile de définir le tourisme, car chacun conçoit sa propre façon de faire du tourisme », écrivent J.-M. Dewailly et É. Flament (p. 10). C’est là le type même de phrase qui, à la fois, est complètement passe-partout et en dit long sur l’ambition des auteurs. Phrase passe-partout, car il suffit de changer le mot « tourisme » pour qu’elle s’applique à bien d’autres objets. Ainsi, on pourrait écrire : « Il est bien difficile de définir la science, car chacun conçoit sa propre façon de faire de la science », ou bien encore : « Il est bien difficile de définir le tajine, car chacun conçoit sa propre façon de faire le tajine », tant il est vrai que la recette du tajine est peu normative et ouverte à bien des pratiques… Mais on peut aussi penser que c’est précisément parce que la définition est difficile qu’on peut ou qu’on doit ne pas hésiter à s’y avancer, quitte à ce que l’effort de définition soit contesté, amendé, remis en cause par les pratiques sociales. Et si l’on n’assigne pas à la recherche l’objectif de définir ce qui pose problème, alors on peut s’interroger sur le bien-fondé de notre activité et de nos productions. D’autant, pour en revenir au tourisme, que la phrase qui suit éclaire bien les limites de l’entreprise de non-définition : « À la limite, on peut dire qu’un individu fait du tourisme quand il a le sentiment d’en faire… », propos explicite qui tend à montrer que le tourisme sera toujours pour certains du domaine de l’inconnaissable, à moins que nos géographes du tourisme ne se hasardent à aller sonder les cœurs les uns après les autres. Inutile de dire que si, pour ma part je travaille sur le tourisme, dans une équipe de recherche qui s’y consacre largement, c’est parce que je ne postule pas, au départ que mon objet de recherche est destiné à demeurer scientifiquement inconnaissable parce que « flou ».
La seule nouveauté — conceptuelle (?) — de ce manuel réside dans l’apparition de la notion de « matière touristique », préférée à d’autres telles que « potentiel », « ressources » ou « offre ». À vrai dire, avec la meilleure volonté, je n’arrive pas à apprécier la valeur ajoutée qu’apporte cette notion, notamment par rapport à celle de ressource. L’argumentaire développé à ce sujet est court, « flou » et, finalement, pas convaincant : « Plus neutre, ce terme n’en couvre pas moins les mêmes réalités… » (que le potentiel, les ressources ou l’offre). Pour ma part, je trouve la notion de ressource plus riche et plus adaptée au tourisme que la « matière », « substance dont sont faits les corps », le tourisme étant un phénomène que la matérialité est impuissante à résumer, ce que par ailleurs nos auteurs établissent volontiers. En fait, plus préoccupant est le contenu de cette « matière touristique » qui se décompose en « matière touristique naturelle » (éléments topographiques, aquatiques, aériens) et « matière touristique artificielle », dans la grande tradition vidalienne. On est loin des apports de la recherche, y compris lorsque celle-ci a déjà plus deux décennies d’ancienneté comme, par exemple, Michel Chadefaud, qui écrivait, au début de sa thèse, achevée en 1987 : « Nous avons d’abord écarté une démarche qui a pourtant fait florès en géographie régionale et qui emprunte au vieux déterminisme physique, ou tout du moins à son succédané : le possibilisme. Elle considère qu’en eux-mêmes, certains paysages naturels (en l’occurrence, une montagne, un littoral, un lac, une forêt…) ou humanisés (château, ruine, monument…) peuvent être porteurs de cette activité productrice qu’est le tourisme. »
Enfin, un autre point de débat portera sur la différenciation, également classique, entre les catégories d’espaces touristiques (le tourisme en espace littoral, le tourisme en espace montagnard, le tourisme en espace rural, le tourisme en espace urbain), figures obligées de tout manuel de géographie du tourisme. La seule réticence de nos auteurs provient de ce que ces différences « ne soient pas complètement satisfaisantes parce que se chevauchant peu ou prou ». Or, le problème ne me paraît pas relever du chevauchement, poncif de la géographie régionale française, mais de savoir dans quelle mesure les qualificatifs de rural, d’urbain, de montagnard ou de littoral, permettent, au minimum, d’identifier des formes spatiales spécifiques et, au maximum, d’aider à poser la question de la nature du tourisme. Si l’approche géographique du tourisme peut rendre service à la géographie, c’est en l’aidant à reconsidérer un certain nombre d’évidences géographiques et à prendre en compte des catégories spatiales non définies a priori. Car l’étude des formes du tourisme montre que, bien souvent, l’air du temps prime sur l’air du lieu avec, à un moment donné, les mêmes organisations de l’espace, les mêmes architectures, les mêmes pratiques, etc.
Au total, on est en présence d’un petit livre qui n’est pas au niveau de la précédente production des auteurs, parue en 1993 chez le même éditeur, faute, notamment, de rendre compte des recherches dans le champ considéré. Par ses limites, il illustre bien celles de la « géographie du tourisme » dont nous sommes plusieurs à penser qu’elle est désormais dans une impasse, à force de se répéter sans renouveler ses concepts et ses démarches et, en particulier, sans faire l’effort indispensable de les repenser dans le cadre d’une science sociale. — Rémy Knafou, Équipe MIT3, Université Paris 7-Denis Diderot
Un colloque puis des livres : Les métropoles du Sud au risque de la culture planétaire
Au début des années 1990, il était encore peu fréquent de faire se rencontrer des praticiens de l’urbanisme — issus de l’architecture, de la géographie ou de la sociologie — et des praticiens de l’activité culturelle. Ce fut l’ambition d’un colloque toulousain ciblé sur les grandes villes d’Afrique et d’Amérique latine en 1991. Nouveauté de la chose, dynamisme publicitaire du groupe organisateur ? Toujours est-il que le colloque avait réuni quelque 260 participants.
Le succès reposait, bien sûr, sur des incertitudes : était-il plus pertinent de comparer le « haut » (Amérique latine) et le « bas » (Afrique
[7]) du monde « en développement » ? Ou n’aurait-il pas mieux valu confronter le premier à l’Europe de l’Est qui alors sortait à peine du communisme réel ? Par ailleurs les thématiques de l’appel à communications, volontairement larges conduisaient à un ensemble trop disparate — et trop volumineux — pour une publication intégrale. Voici dix ans, le moyen de diffusion via l’informatique, dans le milieu des sciences humaines, était encore la disquette : une version PC et une version Mac du corpus furent diffusées et trouvèrent quelques dizaines de preneurs
[8]. Une partie des communications et l’information générale sur le colloque furent mis en ligne en 1994 sur le site web local (
http:// www. univ-tlse2. fr/ amlat), ce qui était assez novateur pour notre milieu. Restait la diffusion sous forme de livre
[9].
Des collègues italiens participants du colloque diffusèrent dès 1995
[10] (ce qu’eux-mêmes considéraient comme lent) un choix illustré des textes du colloque, composé en deux volets de chacun neuf textes, chaque volet précédé d’une substantielle introduction. « Perceptions et pratiques urbaines » d’un côté (R. Cattedra) et de l’autre « Services entre institutions et marginalité » (M. Memoli).
Trois collègues français co-organisateurs du colloque ont mené un projet plus ambitieux pour un ouvrage presque deux fois plus gros, chacun des trois se chargeant d’« éditer » et de présenter les textes d’un secteur particulier. Graciela Schneier (lieux, pratiques et représentations) a groupé les textes concernant les cultures ou la culture dans ces villes « non occidentales » ou hyper-occidentales. Jean-Paul Deler a réuni ceux qui parlent des équipements urbains entre culture de la pénurie et hypermodernité : ils concernent surtout les communications et la santé. Enfin le plus gros ensemble, rassemblé par Émile Le Bris, concerne « Culture(s) de la gestion urbaine, universalisme ou métissage », au cœur des problèmes de gestion politique dans ces villes. Ce dernier co-organisateur a eu la charge de gérer l’ensemble de l’ouvrage auprès de l’éditeur. L’espoir, longtemps entretenu, d’une préface qui ne vint pas, l’obligea a se rabattre sur la présentation « administrative » des résultats du colloque, écrite par le présent commentateur, et qu’avait déjà publiée La Cittá ineguale.
Insister sur la richesse et la diversité de l’ouvrage ? Bien sûr, avec dix pays africains et huit latino-américains représentés. Mais l’effort a bien plus porté sur le groupement, la mise en cohérence et la présentation des textes, revus et homogénéisés. Pour quel résultat ? Montrer la pauvreté et l’effort de développement, vision classique issue d’une conception unitaire du Tiers-Monde ? Montrer la diversité des cultures hors des « sociétés industrielles » de la triade mondialisée ? Bien plutôt faire comprendre les bricolages qui s’élaborent à partir d’éléments de modernité incorporés à des pratiques qui appartiennent à la fois au dénuement et à des héritages multiples sans cesse réinventés.
Bien qu’une décennie ait passé sur ces textes, ils n’ont guère vieilli, parce qu’ils cherchaient à décrire des situations en train de se composer et de se décomposer. Même si la distance entre Afrique et Amérique latine s’est fortement accentuée.— Claude Bataillon
Paysages : une initiation efficace
Ce petit manuel
[11], fort bien fait, mérite d’être signalé à l’attention des lecteurs ; il s’adresse à un public d’étudiants de 1
er et 2
e cycles, ainsi qu’à un public plus large, soucieux de s’informer sur les paysages et leur préservation.
Le premier chapitre porte sur une histoire des paysages français, de l’apparition des « premiers hominidés » à l’époque moderne, puis de l’ère industrielle aux mutations contemporaines profondes liées à la modernisation de l’agriculture. Deux dossiers sont consacrés aux paysages urbains, c’est-à-dire au remodelage des centres-villes, aux « paysages des cités » et à « l’explosion périurbaine ». Deux autres dossiers portent sur les paysages de « l’industrie et des transports », et à ceux « du tourisme ».
Dans le deuxième chapitre, le paysage est posé comme « enjeu social ». Les auteurs y présentent le paysage comme « catégorie récente de la perception », « miroir de la relation homme-nature », voire comme une « thématique en vogue ». Grâce à une lecture historique des différentes mesures de protection, depuis la loi de 1930 sur les monuments naturels et les sites jusqu’à la « loi paysage » de 1993, les auteurs montrent comment le paysage est devenu objet de droit et de « gestion contractuelle », avec les plans, les chartes de paysages, les labels paysagers ou encore dans la problématique de la réforme de la Politique agricole commune, notamment dans les mesures agri-environnementales.
Le troisième chapitre est consacré à la place du paysage dans la géographie française depuis les années 1950, ainsi qu’à celle que les pouvoirs publics lui font ou seraient prêts à lui faire, enfin aux réponses faites en termes d’études à cette demande institutionnelle.
Le dernier chapitre, méthodologique, est un inventaire de ce qui peut être mis en œuvre pour intervenir sur le paysage, c’est-à-dire mener une étude de terrain ou des enquêtes auprès des acteurs. Les auteurs font un tour d’horizon des différentes sources d’informations pouvant être utilisées et indiquent les différentes manières de restituer les résultats des investigations scientifiques et de les mettre en débat.
Dans ce manuel, l’approche dynamique de l’histoire du paysage rural français est très riche, bien documentée et très synthétique. Les auteurs semblent, en revanche, moins à l’aise en matière de paysages urbains. Les différences entre les préoccupations des praticiens et celles des théoriciens sont très bien explicitées. Il est cependant un peu curieux que seuls les travaux des géographes soient pris en compte, sur le plan théorique : les travaux des urbanistes, architectes et paysagistes ne sont pas mentionnés et il y a là un parti pris que les auteurs auraient pu davantage expliciter. Mais les relations entre demande sociale, études de paysages et recherche théorique sont très bien documentées. Le panorama des méthodes élaborées depuis cinquante ans est complet. Enfin, dans un ouvrage d’initiation comme celui-ci, graphiques et illustrations sont nombreux et de bonne qualité. Au bilan, en dépit de sa taille réduite, cet ouvrage est très dense, très complet et très pratique ; il devrait donner aux étudiants le goût d’aller plus loin.— Odile Berki, doctorante, LADYSS (CNRS, Universités Paris 1-Paris 8-Paris 10)
Propriété foncière et paysannerie en Martinique
La thèse de Christine Chivallon dont les éditions du CNRS publient une version à peine modifiée constitue un modèle du genre : un travail méticuleux mais jamais laborieux, un texte solidement argumenté mais jamais bavard, avec à la clef une thèse véritablement exposée, traitée et validée en fin de volume. Un modèle du genre donc, sur le fond comme dans la forme
[12].
De quoi s’agit-il ? D’un point de vue thématique, d’un travail fouillé sur sept « quartiers » des mornes de la Martinique, répartis dans trois communes l’un de ces quartiers, le quartier Caplet, sur la commune de Morne-Vert, a fait l’objet d’une recherche plus poussée encore. Un travail construit à une échelle micro-géographique donc, mais qui expose patiemment les relations inter-échelles qui se sont tissées entre « maisonnées », « quartiers », communes et l’ensemble de l’île. D’un point de vue chronologique, il s’agit d’une analyse des recompositions de la propriété foncière, des exploitations et des familles entre l’abolition de l’esclavage (1848) et le milieu du xxe siècle (1860).
La thèse enfin : Christine Chivallon construit avec patience et efficacité une démonstration qui conduit à invalider les représentations académiques dominantes depuis le début du xxe siècle du statut de la population issue d’anciens esclaves installés sur les hauteurs de l’île. Comme elle le montre très bien tout au long des premiers chapitres de son livre, Christine Chivallon construit son analyse en opposition à l’idée fréquente que ces populations n’ont jamais constitué une véritable paysannerie, n’ayant jamais réussi à élaborer un système de production autonome, n’étant jamais parvenues à s’émanciper totalement du système de plantation hérité de la colonisation, ayant toujours souffert d’un déficit d’identité et d’organisation sociale. Pour illustrer les différentes thèses qui convergent sur ce point, elle montre à quel point les auteurs métropolitains et martiniquais ont souvent dénié toute forme d’identité, d’histoire et de socialité à des populations de mornes, jouant de la négation sans modération : les uns parlent de « modes d’improduction », d’autres « d’asocialité », d’autres encore de « non-histoire ». Tout l’effort déployé par Christine Chivallon consiste à montrer pourquoi l’on peut quand même parler d’une socialité paysanne sur les Mornes de la Martinique, pour peu que l’on s’affranchisse de quelques idées reçues sur la transformation du statut des terres et l’élaboration des stratégies familiales en matière foncière et productive. Elle montre aussi, de nombreux exemples à l’appui, comment cette culture paysanne a permis de fonder une véritable identité dont les caractères témoignent qu’elle échappe très largement à l’aliénation post-coloniale dans laquelle on a voulu l’enfermer durablement.
En prolongement de cette thèse, délibérément construite en opposition à des thèses qui relèvent, selon elles, d’une pensée ethnocentrée d’esprit colonial, elle construit également une critique stimulante des interprétations existantes aujourd’hui qui font l’apologie de la diversité, chez Patrick Chamoiseau notamment, et de la pensée et de l’organisation sociale et culturelle en rhizome, chez Edouard Glissant particulièrement.
Au total, un travail tout en finesse, y compris dans la mobilisation de ses références théoriques ; un argumentaire très judicieux et un travail de terrain remarquable d’intelligence et de sensibilité.— Bernard Debarbieux
[1]
Pezeu-Massabuau Jacques (1999).
Demeure Mémoire. Habitat : code, sagesse, libération. Marseille : Parenthèses, coll. «Eupalinos», 180 p., 80 F
[2]
Mondada Laurence (2000).
Décrire la ville. Paris : Anthropos.
[3]
Carrière J.-P., Farthing S. (2000).
Les Cités atlantiques : villes périphériques ou métropoles de demain ?. Paris : Publisud, 356 p.
[4]
Boyer J.-Cl. (1999).
Amsterdam, la plus petite des grandes métropoles. Paris : L’Harmattan, 216 p.
[5]
Houssay-Holzschuch Myriam (1999).
Le Cap, ville sud-africaine. Ville blanche, vies noires. Paris : L’Harmattan, coll. « Géographie et cultures », 276 p.
[6]
Dewailly J.-M., Flament É. (2000).
Le Tourisme. Paris : SEDES, 192 p.
[7]
Inclure l’Afrique dans un colloque assurait alors la manne du ministère de la Coopération…
[8]
Nos capacités d’alors étaient limitées, lors de la réception de dizaines de disquettes de toutes dimensions et systèmes, incluant parfois, outre des textes sur des logiciels hétéroclites, anciens ou récents, des images ou des données numériques.
[9]
Deler Jean-Paul,
Lebris Émile,
Schneier Graciela, dir. (1998).
Les Métropoles du Sud au risque de la culture planétaire. Paris : Karthala, coll. « Hommes et sociétés », 422 p.
[10]
La Cittá ineguale, pratiche culturali e organizzacione della marginalitá in Africa e America Latina, A cura di Raffaele
Cattedra e Maurizio
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