Espace géographique
Belin

I.S.B.N.2701129206
96 pages

p. 97 à 110
doi: en cours

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Pérégrinations et explorations

tome 30 2001/2

2001 Espace géographique Pérégrinations et explorations

Les géographes français de la fin du xviiie siècle et le terrain, recherches sur une paradoxale absence

Isabelle Laboulais-Lesage Maître de conférences, Institut d’histoire moderne, Université Marc Bloch, Strasbourg
À partir d’une relecture de textes géographiques publiés entre les années 1750 et les années 1820, cet article analyse la méfiance exprimée par les géographes de cabinet vis-à-vis de l’expérience de terrain et étudie les conséquences de cette disjonction entre le temps de l’observation et le temps de la description sur la production du savoir géographique. Alors qu’à cette période les naturalistes ont dépassé le stade de la collecte pour s’ouvrir à une intelligibilité nouvelle de l’espace, les géographes se contentent d’une simple nomenclature des lieux et considèrent toujours la géographie comme relevant de la culture de curiosité.Mots-clés : espace, description, histoire de la géographie, terrain, voyage. By taking a fresh look at geographical texts published between the 1750s and the 1820s, this article analyses sedentary geographers’ wariness of field experience. It also studies the consequences on the production of geographical knowledge of the discontinuity between time of observation and time of description. Whereas, during the period under review, naturalists went beyond collection and opened their minds to a new understanding of space, geographers contented themselves with establishing nomenclatures of places and considered geography as an amateur domain.Keywords : description, field, history of geography, journey, space.
C’est avant tout la volonté de comprendre un apparent paradoxe qui a motivé cette recherche. Au gré de nos lectures, nous avons en effet noté que de nombreux travaux parus depuis quelques années avaient évoqué une sensibilité à l’espace caractéristique du xviiie siècle [1], sensibilité que Bernard Lepetit va même jusqu’à associer à un « mouvement de territorialisation de la connaissance entamé dans les années 1760 » (1998, p. 98). Or, les géographes français, en la matière, semblent en retrait. En effet, si des économistes, des administrateurs, des diplomates, des naturalistes ont témoigné dans leurs travaux d’une certaine volonté de comprendre les logiques spatiales, les géographes en revanche ne s’en sont guère préoccupés.
Certes, à cette période la géographie était un savoir mal délimité (Godlewska, 1999), et les contemporains eux-mêmes éprouvaient une certaine difficulté à circonscrire le groupe des géographes. Ainsi, quand, dans le Recueil de questions rédigé pour l’expédition danoise, Michaelis décrit le rôle des spécialistes qui doivent participer au voyage vers l’Arabie heureuse, il évoque le physicien qui doit se charger de l’histoire naturelle sous tous ses aspects, le médecin qui est censé l’assister et soigner les membres de l’expédition, le philologue qui doit faire des recherches sur les mœurs, les usages et les dialectes, le peintre qui doit compléter les descriptions des savants, enfin le « mathématicien » à qui revient « le soin de la géographie » (Michaelis, 1774, p. XXXIII) ! Or, le substantif « géographe » existe à la fin du xviiie siècle, mais ceux que l’on désigne par ce terme sont alors des savants de cabinet et en aucun cas des hommes de terrain, d’où le probable embarras du traducteur de Michaelis qui renvoie au statut ambigu de la géographie au tournant des Lumières.
En cette période de transition et de structuration des disciplines, aucune formation ni aucun corps ne viennent marquer ou sanctionner le parcours des géographes et leurs pratiques restent très diverses. Pour autant, contrairement à la démarche suivie par Numa Broc (1974, p. 10-11), il nous semble dangereux du point de vue de l’histoire des sciences humaines de partir d’une définition contemporaine de la géographie pour ensuite inventorier toutes les pratiques et tous les discours qui sont susceptibles d’y renvoyer. C’est donc en partant de quelques savants reconnus comme géographes par des institutions françaises porteuses de légitimité à la fin du xviiie siècle (l’Académie des sciences puis l’Institut, l’Encyclopédie, l’École Normale de l’an III, la Société de géographie), que nous avons reconstitué un petit groupe de savants qui se sont occupés de géographie. Pour la plupart, il s’agit de savants de cabinet, qui ont dressé des cartes, ont publié des Géographies, et se sont souciés de la diffusion des connaissances géographiques. En lisant les préfaces de leurs ouvrages, les notices qu’ils ont rédigées dans les encyclopédies publiées au cours de la période, en nous penchant sur quelques instructions de voyage, nous avons tenté de comprendre l’absence paradoxale de l’espace dans leurs travaux.
En nous appuyant sur le rôle que Daniel Nordman accorde au terrain dans le processus cognitif [2], nous nous sommes demandé si ce n’était pas sur le terrain justement que les géographes français de la fin du xviiie siècle s’étaient trouvés dépossédés de l’espace qui est resté pour eux une catégorie insaisissable, avant la seconde moitié du xixe siècle, c’est-à-dire avant que les géographes ne se démarquent des topographes qui avaient le local pour seul objet, et imposent leur regard comme nettement distinct de celui anecdotique du touriste, de celui dominateur du colon ou de celui esthétique de l’artiste (Robic, 1998, p. 353). C’est donc la place du terrain dans la production de savoir géographique, au tournant des xviiie et xixe siècles, que nous avons choisi d’observer afin de comprendre l’absence paradoxale de l’espace dans les travaux des géographes au moment où cette catégorie cognitive semble jouer un rôle structurant dans plusieurs champs du savoir, au moment aussi où l’expérience de terrain est considérée comme une étape fondamentale dans les processus d’acquisition du savoir (Shapin, 1998).
 
La défiance des géographes face au temps de la collecte
 
 
Au xviiie siècle, la géographie apparaît comme un savoir utile, elle n’est pas une science, mais un art, une technique qui « n’offre pas au génie des combinaisons nouvelles, ni à la méditation des routes ignorées. C’est un simple exposé de faits, presque tous connus » (Nordman, 1994, p. 179). La géographie doit produire la connaissance des lieux à partir de leur nom, de leur position, d’où l’importance de la géographie mathématique qui permet de déterminer les coordonnées [3]. Ces deux éléments — le nom et la position — suffisent en effet à l’identification des lieux, les autres caractéristiques relèvent des sciences mais pas de la géographie.
La localisation est donc une tâche nécessaire et suffisante pour le géographe [4], puisque, selon un double déterminisme, le lieu a une vertu explicative. D’une part, la géographie mathématique permet de déterminer la latitude et la longitude, c’est-à-dire ce que le géographe Masson de Morvilliers [5] considère comme des indices puisqu’il note : « ces positions différentes influent sur les productions du terroir et sur les mœurs de leurs habitants » (1782, p. VI). D’autre part, la géographie physique permet de déterminer les caractéristiques d’un lieu — parfois suggérées par le nom de ce lieu — et Masson de Morvilliers poursuit : « On sent bien que des terres élaborées par les eaux, ou ravagées par le feu, qui n’offrent qu’un granit endurci ou que des sables arides, présentent à l’habitant, à l’industrie, au commerce, des productions et des avantages différents. C’est à cette première connaissance que s’attache la géographie dans la partie physique. » (1782, p. VII).
Géographie moderne et voyages
Cette apparente modestie de la géographie n’empêche pourtant pas les géographes de revendiquer la spécificité de leur discipline et de condamner les erreurs des dictionnaires et atlas issus de travaux de compilation comme celui de Bruzen de La Martinière. Au xviiie siècle, la plupart des géographes soulignent la nécessité de compléter les travaux anciens par des voyages, ils estiment en effet que depuis le xvie siècle, c’est-à-dire depuis le moment où ils disposent des écrits des explorateurs, ils ont rompu avec « des temps où la science géographique confondue au milieu des matières fort diverses, entrait dans le domaine de l’érudition, domaine alors plus que jamais fermé à l’expérience » (Santarem, 1849-1852, tome II, p. XII). Daunou (1842, p. 520) va même jusqu’à affirmer : « Depuis Marco Polo jusqu’à nos jours, c’est dans les livres de voyage que se manifestent et se succèdent presque tous les progrès de la géographie positive ». À la lecture de ces textes, on a donc l’impression que l’expérience de terrain, l’observation ou même parfois la seule vision peuvent apporter une caution au savoir géographique. Pourtant, les géographes l’affirment explicitement : c’est par procuration que ces voyages doivent avoir lieu ; et si Voltaire se moque des géographes sédentaires [6], Masson de Morvilliers, quant à lui, défend le travail de cabinet du géographe qu’illustre le parcours et l’œuvre de d’Anville (1777).
L’identité du géographe n’est donc pas forgée par le terrain, mais par sa capacité à décider les voyages qui doivent être entrepris pour compléter cette description du monde. C’est d’ailleurs cette figure du géographe de cabinet — dont la première qualité reste l’esprit de synthèse — qui incarne aux yeux de Malte-Brun « le véritable esprit de la science ». Comme l’explique ici le géographe danois, seul le géographe semble capable de produire une connaissance sûre : « Figurons-nous, d’un côté, un voyageur peu instruit qui reviendrait du Groënland pour nous apprendre qu’il y fait très froid ; de l’autre côté un savant qui, en analysant et combinant les observations de tous les voyageurs, aurait décidé la grande question de l’influence des températures sur les êtres organiques, sur les végétaux, les animaux et les sociétés humaines ; lequel des deux, Messieurs vous inspirerait le plus d’intérêt ? » (Malte-Brun, 1822, p. 57). Pour ces géographes français de la fin du xviiie siècle, il ne s’agit pas de laisser les voyageurs écrire la géographie, encore faut-il y mettre bon ordre et sélectionner les phénomènes observés à partir des règles de l’érudition classique ; c’est pourquoi « le géographe ne peut quitter son cabinet pour aller vérifier les faits sur tous les points du globe, il faut nécessairement qu’il s’en rapporte souvent aux voyageurs : mais ces voyageurs ont-ils bien vu ? Ont-ils tout vu ? Sont-ils toujours d’accord ? En les supposant même de bonne foi, combien de causes peuvent égarer le jugement ? Ici c’est l’ignorance, là c’est l’opinion. » (Masson de Morvilliers, 1782, p. XVI). Cette méfiance, d’ailleurs classique, des géographes vis-à-vis des observations de terrain s’explique en partie ici par l’absence de compétences spécifiques que nos géographes exigeaient des voyageurs. Ils cherchaient en effet à rassembler le plus grand nombre d’informations sur le plus grand nombre de lieux, et pour cela ils sollicitaient avant tout l’esprit de curiosité de leurs correspondants.
Dans l’article « géographie physique » de l’Encyclopédie, Desmarest revient sur le rôle respectif des géographes et des observateurs ; et, selon lui, non seulement les géographes sédentaires doivent combiner — et non pas compiler — les recherches de plusieurs observateurs [7], mais ils doivent aussi guider les voyageurs ; c’est pourquoi il consacre la première partie de son article à « développer les principes de cette science capable de guider les observateurs qui s’occupent à en étendre de plus en plus les limites. » car, ajoute-t-il, « la première qualité d’un observateur est d’avoir acquis par l’étude et dans un développement suffisant, les notions préliminaires capables de l’éclairer sur le prix de ce qu’il rencontre ; de sorte qu’il ne lui échappe aucune circonstance essentielle dans l’examen des faits, et qu’il réunisse en quelque façon toutes les vues possibles dans leur discussion ; qu’il ne les aperçoive pas rapidement, imparfaitement, sans choix, sans discernement, et avec cette stupide ignorance qui admet tout et ne distingue rien » (Desmarest, 1762, p. 614). Mais, dans cette posture du géographe qui guide le voyageur, Desmarest est assez isolé car, dans l’ensemble, les géographes sont restés à l’écart du processus de disciplinarisation des instructions de voyages.
Instructions de voyage et disciplines
Ainsi, au début du siècle, les publications les plus nombreuses sont par exemple intitulées : Des commencements, des progrès et du terme des voyages entrepris par les savans [sic] (de P. Simon Jacobs, 1705), ou Instructions sur les voyageurs (1718), ou encore Mémoires instructifs pour un voyageur, et lorsque les titres sont plus précis ils évoquent souvent une grande diversité de savoirs et de pratiques, ils recommandent une curiosité encyclopédique, à l’image de l’« Essai d’instructions pour voyager utilement où l’on voit ce qu’on doit examiner dans les voyages par rapport à la géographie, à l’histoire naturelle, le commerce, etc. », de J.-F. Bernard, publié en 1716. C’est donc une compétence quasi encyclopédique qui, au début du siècle, est requise, pour les voyageurs. En revanche, vers la fin du siècle des ouvrages plus spécifiques apparaissent ; non seulement leur titre indique la catégorie de savants à laquelle ils sont destinés, mais les instructions se font plus précises.
Depuis les travaux de Linné et de Jussieu, la présence sur le terrain de spécialistes d’histoire naturelle devient en effet de plus en plus indispensable car la botanique ne peut plus se satisfaire d’une collecte improvisée, sans compétences descriptives et taxinomiques ; il en est de même en matière d’astronomie, d’hydrographie et de cartographie, domaines où le niveau des compétences techniques et mathématiques rend nécessaire le recours à de véritables spécialistes (Bourguet, 1996, p. 304). Ce mouvement, qui n’est pas propre aux pratiques de voyages mais qui caractérise toutes les modalités de l’émergence des disciplines, s’accompagne d’ailleurs d’une exigence de précision dans les relevés effectués sur le terrain ; mais aussi de la description des gestes techniques qu’il faut scrupuleusement respecter et de l’exhortation à utiliser des objets et des méthodes de mesure incontestables [8]. Ainsi, dans les instructions qu’il destine aux naturalistes embarqués sur les vaisseaux partis à la recherche de La Pérouse, Besson s’en tient à des remarques « purement pratiques », il désigne ces voyageurs comme « des hommes laborieux […] les seuls dont nous puissions espérer des notions vraies et utiles, s’ils veulent se borner à bien voir, à comparer, à rapporter fidellement [sic] les observations sur ce qu’ils ont vu » (Besson, 1792, p. 186). Pour produire cette restitution fidèle et exacte, Besson précise les techniques spécifiques que doit suivre chaque spécialiste, il recommande ainsi aux minéralogistes de se munir d’un auget à mains, afin d’examiner sur le champ le sable fin des rivières, mais aussi d’un marteau, de ciseaux, d’un barreau aimanté pour collecter les pierres avec perspicacité et ne pas se charger d’échantillons inutiles. Il explique ainsi : « Si le minéralogiste ne savait faire un choix, d’après un plan raisonné, et des connaissances suffisantes, il trouverait sur la plage de la première île une quantité suffisante de pierres et de roches pour remplir le vaisseau » (Besson, 1792, p. 207). Mais, chez Besson, on ne trouve aucune recommandation qui concerne le savoir géographique. De la même façon, dans Le voyageur naturaliste ou instructions sur les moyens de ramasser les objets d’histoire naturelle et de les bien conserver (1774- traduction 1775), Lettsom détaille de façon méticuleuse la méthode requise pour prendre les insectes et les conserver, il donne des instructions pour transporter les graines, pour ramasser et distinguer les fossiles. Chaque chapitre de son ouvrage est consacré à des conseils de ce type qu’il estime indispensables et qui, selon lui, font défaut dans les ouvrages précédents. Mais là encore, comme chez Besson, contrairement aux naturalistes et aux minéralogistes, les géographes sont tenus à l’écart de toute procédure instrumentale [9]. Il faut en fait attendre les années 1820 pour voir apparaître les premières instructions « géographiques ».
Les instructions de la Société de géographie
En 1821, lors de sa fondation, la Société de géographie s’est donné pour mission de concourir aux progrès de la géographie. Cependant, comme l’a exposé Isabelle Surun à propos de l’Afrique, cette société ne s’est pas montrée très active dans les entreprises d’exploration. En revanche, elle s’est dotée de moyens spécifiques pour diffuser l’information géographique en établissant des relations particulières avec les hommes de terrain. Pour les géographes autoproclamés qui animaient la Société de géographie, il s’agissait de susciter l’information en encourageant l’exploration, il s’agissait aussi de recueillir toutes les données sur les pays en voie d’exploration, d’analyser ces informations, de les transmettre en les publiant et de produire un discours géographique cohérent (Surun, 1998, p. 261-262). Soutenu notamment par le cartographe Barbié du Bocage, Malte-Brun parvint à convaincre ses confrères du bien-fondé des instructions de voyage puisqu’en novembre 1824 parurent les Questions proposées aux voyageurs et à toutes personnes qui s’intéressent aux progrès de la géographie. Cette brochure regroupait quatorze questionnaires, de taille inégale, qui tous avaient été spécifiquement conçus en fonction d’un projet de voyage précis, et relevaient donc de la géographie spéciale. Ces questionnaires cherchaient avant tout à rendre cohérente et utile la conduite du voyageur dans un espace précis et s’apparentaient donc à de petits guides de voyage bien plus qu’à des instructions semblables à celles rédigées pour les expéditions scientifiques [10] ; plutôt qu’une grille d’observation propre à chaque pays, ces instructions se contentaient de rassembler une série de questions censées lever des mystères géographiques persistants. Cette publication, dans laquelle l’Afrique et le Moyen-Orient étaient particulièrement bien représentés [11], était considérée en 1824 comme la « première série », pourtant elle ne fut finalement suivie d’aucune autre. Ensuite, il fallut attendre 1875 pour que paraisse un deuxième volume, intitulé cette fois Instructions générales aux voyageurs. Non seulement en cinquante ans le titre avait changé, mais la Société était passée d’une publication de 44 pages à un ouvrage de 290 pages, d’une succession de questionnaires localisés, qui à terme entendait produire un corpus encyclopédique, à une grille méthodique d’enquête qui envisageait tour à tour la géographie physique, l’histoire naturelle, enfin l’ethnographie associée à l’histoire. Il a donc fallu attendre les années 1820 pour qu’apparaissent des instructions de voyage géographiques et les années 1870 pour que ces instructions de voyages rédigées par la Société de géographie mentionnent l’usage d’instruments spécifiques (Laboulais-Lesage, 2000).
En effet, en 1824, Jomard suggère à ceux qui viendraient à voyager dans les pays à l’Occident du Nil de « déterminer approximativement au moins par le moyen d’une boussole, les distances des lieux à l’Occident du Nil », ajoutant : « À défaut de ces instruments on doit recueillir les divers rapports des habitants sur les intervalles exprimés en heures de marche ». En revanche, en 1875, Rey, lui aussi membre de la Société de géographie, destine désormais sa méthode topographique à des individus capables d’utiliser boussole, graphomètre, éclimètre, goniomètre et autre sextant, à des individus capables de lire des cartes et des plans topographiques, de dresser des levés topographiques ; et Marcou, dans ses conseils, en matière de géologie, de paléontologie et de minéralogie, précise que le voyageur doit au minimum être capable de faire une carte géologique. Ainsi, chaque collaborateur des Instructions générales s’efforce de présenter les techniques rudimentaires indispensables aux voyageurs qui, en aucun cas, ne sont considérés comme des spécialistes de chacune de ces disciplines, ni d’ailleurs comme des géographes, mais comme des explorateurs qui ont des « devoirs » à l’égard des géographes [12]. Non seulement les instructions de voyages rédigées par des géographes apparaissent très tardivement, mais en plus, elles tardent à spécifier les conditions de production d’un savoir géographique ; enfin, la géographie reste ici confinée à la topographie — héritage des tâches qui incombaient au géographe du roi — car pour étendre le champ de ses descriptions, elle se contente d’empiéter sur les autres champs du savoir sans se soucier des spécificités des objets ni des méthodes géographiques.
Les géographes ne se soucient guère d’établir un questionnaire pour guider les voyageurs, et, de leur propre aveu, ils préfèrent s’en remettre aux notes du « voyageur éclairé qui examine sans passion, montre de la candeur dans ses récits et détaille les faits avec une attention scrupuleuse », plutôt qu’à « l’homme de système qui cherchant une route peu frayée pour paraître original voit moins dans un pays ce qui réellement existe que ce qu’il veut y trouver » (Masson de Morvilliers, 1782, p. XVI). Pour le géographe de cabinet, la connaissance géographique ne suppose donc aucune technique spécifique, ni aucun savoir préalable ; elle repose au contraire sur la pluralité des faits observés et reste prisonnière des contraintes de l’inventaire du monde qui juxtapose les lieux et superpose les faits permettant d’identifier chacun de ces lieux. Ces textes confirment les analyses de Charles W.J. Withers, qui estime qu’au xviiie siècle on met la connaissance de la Terre « entre les mains du “premier venu” » (Withers, 2000, p. 17).
Or, la légitimité des connaissances géographiques se voit mise en cause à la fin du xviiie siècle, lorsque le souci de précision des savoirs du monde passe non seulement par une collecte méticuleuse mais aussi par la qualité de la restitution. Ainsi, dans ses « Questions de statistique à l’usage des voyageurs », proposées en 1795, Volney — qui ne se considère pas comme géographe et n’est pas considéré comme tel par ses contemporains (Godlewska, 1999, p. 208) — regarde la précision comme le principal mérite des expériences de terrain et écrit : « Ce n’est pas la quantité qui fait le mérite des observations, c’est la justesse, et la justesse veut beaucoup de tems [sic]. Par cette raison, ce ne sont point les Mémoires rédigés qu’il leur demande, ce sont des notes ; et pour plus de précision et de clarté, il les engage à les accoler en face des questions. » (Volney, 1813, p. 8). Ici, Volney ne laisse donc aucune place à l’initiative, ni à la curiosité du voyageur, il semble estimer que des instructions précises peuvent éliminer toute subjectivité du regard, gommer la part de contingence pour permettre l’enregistrement fidèle des données brutes (Collini, 1996, p. 57-72). De Gérando dresse également le même constat en 1800 dans ses Considérations sur les diverses méthodes à suivre dans l’observation des peuples sauvages ; il énumère en effet les défauts que contiennent les descriptions des voyageurs précédents et leur caractère superficiel et imprécis apparaît en tête. De Gérando condamne même les déformations et les recours trop fréquents à des analogies douteuses qui empêchent de se fier aux observations. Non seulement il condamne les présupposés des voyageurs, mais aussi leur vocabulaire, qu’il juge vague et mal déterminé, « se bornant à des jugements généraux » (De Gérando, 1800, p. 7-9).
Attachés à une pratique érudite de la géographie, les géographes de cabinet n’accordent quant à eux aucun intérêt ni à la qualité de la collecte, ni à la précision des informations ; ils estiment que les recoupements et les comparaisons auxquels ils se livrent dans leur cabinet de travail permettent de mettre au jour les erreurs ou les exagérations des voyageurs ; ils n’accordent donc aucun souci au formalisme du travail de terrain car, selon eux, cette étape n’intervient pas dans le processus de construction du travail. Alors que les pratiques de terrain de voyageurs se spécialisent, aucun voyageur géographe n’est jamais évoqué ; essayons de comprendre pourquoi.
 
L’invisible géographie des voyageurs
 
 
Au xviiie siècle, nous l’avons dit, les géographes eux-mêmes considèrent la géographie comme une description de la Terre. Faire de la géographie c’est dire ce que l’on voit, c’est saisir l’immédiateté du visible sans chercher davantage, c’est une pratique courante, spontanée et scientifiquement invisible. Les géographes se contentent de dresser une nomenclature des lieux ; et leur géographie qui se voudrait raisonnée ne franchit pas le cap du visible vers l’intelligible. Or tous les voyageurs se sont approprié cette hégémonie du lieu puisque la première de leur mission était aussi de les répertorier pour construire la carte du monde ; mais, à la fin du xviiie siècle, les découvertes sont quasiment achevées et les contours des terres et des mers sont connus ; le but des voyages a donc changé, l’inventaire a remplacé la nomenclature et, par là même, la géographie, qui n’était qu’un préliminaire certes essentiel, est là aussi devenue invisible.
Invisible dans les titres des instructions de voyage avant les années 1820, la géographie est pourtant présente au fil des pages des ouvrages plus anciens, même si les voyages évoqués ne sont pas ceux de géographes. En effet, les voyages qui se veulent utiles doivent commencer par établir la nomenclature des lieux. Ainsi, dans l’essai de Bernard, proposé en 1716, ce qui est « géographique » relève des observations générales qui occupent la première partie de l’ouvrage, à commencer bien sûr par l’établissement « des latitudes et des longitudes des lieux » — toujours cette essentielle question de la localisation. Ensuite, les caractéristiques climatiques et physiques doivent permettre de considérer les habitants et les productions naturelles de ce lieu. Ici, l’usage de la géographie sur le terrain est donc conforme au raisonnement proposé dans les ouvrages géographiques.
C’est probablement Michaelis qui s’exprime le plus explicitement sur ce que recouvre la pratique de la géographie sur le terrain, c’est-à-dire la connaissance des lieux, d’ailleurs c’est à ses yeux la seule fonction de la géographie puisqu’il écrit : « la certitude de cette science dépend de l’exacte détermination des longitudes et des latitudes et de la distance des lieux » (Michaelis, 1774, p. XXXIII). Mais la position ne suffit pas seulement à déterminer un lieu, et Michaelis souligne aussi l’importance de la dénomination. Certes, son recueil de questions était destiné au voyage en Arabie et il insiste particulièrement auprès des membres de cette expédition pour qu’ils connaissent la langue du pays visité, précisant : « Combien n’importe-t-il pas pour les progrès de la géographie et de l’histoire naturelle, de connaître les noms tels qu’on les écrit et qu’on les prononce sur les lieux mêmes. » (Michaelis, 1774, p. II). D’ailleurs, sur les cartes, les noms des villes, des montagnes, des vallées, des rivières, des ruisseaux et des sources, doivent être écrits en lettres arabes, en respectant l’orthographe suivie dans le pays. Avec l’ensemble de ces données, le mathématicien qui s’occupe de géographie doit être capable de dresser une carte exacte de l’Arabie, une carte capable de rectifier les erreurs des cartes et des géographies anciennes. La précision de la situation occulte donc ici totalement la recherche d’une explication. Ainsi, le relief est utilisé comme un repère dans l’espace, mais jamais comme un indice géologique. Michaelis considère d’ailleurs les montagnes, les sources et les rivières comme des « monuments ». Localiser et nommer, ce sont là les tâches principales du mathématicien soucieux de géographie ; il peut en outre se charger d’observations climatiques, d’observations astronomiques, d’observations sur la population, mais, selon Michaelis, cela présente moins d’importance. Carsten Niebuhr apporte un écho fidèle aux recommandations du savant puisque, dans son voyage en Arabie, il restreint la tâche de la « géographie moderne » à l’établissement de la carte [13].
L’ouvrage de Berchtold, Essai pour diriger et étendre les recherches des voyageurs, publié en 1789 et traduit en France en 1797, présente lui aussi, dans ses recommandations générales, la géographie comme un savoir de première nécessité pour le voyageur qui souhaite rendre son voyage utile — Berchtold compare même l’absence de recours à la géographie au manque de nourriture et d’eau. Puis, plus loin, dans la rubrique où il propose des questions précises regroupées autour de trente-sept thèmes, la géographie arrive en tête, précédant la population, l’agriculture, les manufactures, etc. Cinquante-sept questions lui sont consacrées, et l’échelle d’observation proposée est celle du pays. Cette présentation géographique du pays commence par la position, puis suivent l’étendue et les limites ; on voit ici que la caractérisation devient plus complexe, on ne se contente pas de situer un point ; pourtant ensuite les particularités géologiques, minéralogiques et agricoles sont sommairement énoncées, l’unité est admise d’emblée si bien que le voyageur observe les critères d’homogénéité sans se soucier des éventuelles disparités. Ainsi l’espace disparaît de cette surface décrite et, si l’on accepte la définition du lieu proposée par Jacques Lévy (1994) ou Denis Retaillé (1997), le pays devient alors un lieu puisque aucune notion de distance n’est prise en compte.
À la fin du siècle, Volney procède encore de la même façon et ses questions d’économie politique commencent par quatre questions évoquant la situation géographique du lieu concerné : latitude, longitude, limites, surface ; en revanche le climat, l’étude du sol et des produits naturels n’en font pas partie. Comme le montrent toutes ces instructions, la place tenue par la géographie au cours d’un voyage est donc modeste et un voyage « géographique » semblerait dès lors incongru, ou tout au moins inconsistant, puisque la saisie des lieux est du ressort de chacun. C’est probablement ce qui explique qu’en 1819, la toute nouvelle « École de jeunes naturalistes destinés à voyager dans les divers climats et, à recueillir les productions utiles ou intéressantes de la nature » ne compte aucun géographe parmi ses élèves (Chambard, 1998, p. 245). Non seulement la figure du géographe reste attachée à un travail de cabinet, mais en plus la géographie apparaît ou bien comme une forme du discours relevant de la culture de curiosité, ou bien comme une technique d’orientation, si bien que c’est en dehors d’elle qu’ont émergé des réflexions sur l’espace.
 
Les géographes et l’ignorance de l’espace
 
 
À la fin du xviiie siècle, l’espace est devenu un problème suscité par les apories de la nomenclature. En effet, pour les botanistes, les zoologues et les minéralogistes, le temps de la collecte est, à cette époque, quasiment achevé, cette approche est dépassée ; désormais il faut trouver une issue à cette « surenchère accumulative » (Bourguet, 1996, p. 319), c’est-à-dire qu’il faut tenter de classer cet inventaire du monde dont les matériaux doivent constituer les bases d’une histoire naturelle. Or, le classement géographique est apparu comme une réponse possible.
Les géographes et le moment naturaliste
Chez les naturalistes, non seulement l’observation compréhensive s’impose, mais en plus elle doit s’attacher à comprendre la complexité des phénomènes. Ainsi, en 1793, lorsque Lamarck soumet à ses confrères du Muséum d’histoire naturelle un plan de travail pour constituer un herbier général, il suggère de le compléter par des herbiers spéciaux, classés selon l’origine géographique des plantes, alors que l’herbier général suit la classification de Jussieu (Bourguet, 1996, p. 338). C’est ainsi que les naturalistes sont progressivement parvenus à se dessaisir du lieu, recherchant, non pas la connaissance de l’atomique, mais la construction d’un savoir général, et c’est de manière encore plus évidente que le minéralogiste a dépassé le stade de la collecte. En effet, le minéralogiste doit analyser, confronter, comparer les matériaux recueillis sur le terrain pour contribuer à forger le système de la terre ; il ne peut se satisfaire du fragmentaire, si bien que « dans l’articulation entre la liste d’un catalogue de minéraux et le dessin d’une carte topographique, s’élabore vers le milieu du xviiie siècle une première pensée de l’espace géologique » (Bourguet, 1997, p. 190).
Cette évolution vers l’intelligibilité de l’espace a été marquée par l’individualisation progressive de deux pratiques de l’histoire naturelle : d’une part se trouvait le naturaliste de cabinet, d’autre part le voyageur naturaliste, dont la légitimité savante était moins solide. Ces deux modalités reposaient sur deux approches différentes de la nature, la première fondée sur un espace parcouru et nécessairement atomisé, la seconde fondée sur un espace recomposé et rendant possible la pensée de la contiguïté [14]. Paradoxalement, c’est donc la distance que prend le naturaliste vis-à-vis du terrain qui lui permet de prendre la mesure de l’espace géographique (Bourguet, Licoppe, 1997, p. 1139). Ainsi au début du xixe siècle, pour les naturalistes, la posture de l’explorateur est dépassée, les apories de la culture de curiosité le sont également et il faut franchir une autre étape dans la recherche d’un savoir du monde. Au cours de ce que Claude Blanckaert (2000) appelle le « moment naturaliste », c’est donc à l’écart de la géographie que la perception du paysage est devenue un problème scientifique. Ce sont en effet les naturalistes qui réfléchissent à la manière de recueillir et surtout de conserver, par delà la quantité, la spatialisation globale, les diverses zonations, la configuration que la réalité étudiée projette sur le sol (Dagognet, 1977, p. 123). Certes, dans son cours de géographie physique, Kant dit ne plus considérer l’espace comme « simple ordre de coexistence » (Cohen Halimi, Marcuzzi, 1999, p. 21), il le regarde même comme un discriminant fondamental qui permet d’affranchir la géographie de l’histoire naturelle et de l’histoire. Cependant, cette proposition reste avant tout théorique car ni le paysage, ni la continuité ne préoccupent les géographes français contemporains de Kant ; ceux-ci continuent à envisager leur discipline comme une simple description de la Terre.
Pourtant, au cours du xviiie siècle, la notice « géographie » des différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie témoigne d’une évolution sémantique. Alors que, dans l’édition de 1694, la géographie est considérée comme une « nomenclature des positions », dans l’édition de 1798 elle devient une « description de ce qu’elles [i.e. les provinces] contiennent de principal ». Pourtant, cette mutation tarde à se répercuter dans les travaux de géographie car, lorsqu’il rédige son « Plan d’un ouvrage sur la géographie politique », Turgot parle encore de l’espace comme d’une « toile où il faut placer les objets » (Turgot, 1844, p. 257-258) ; et, lorsque les géographes évoquent un « ordre géographique », celui-ci ne se trouve jamais articulé sur une problématique spatiale : ils se contentent de l’espace newtonien de la position ou, pour le dire comme Kant, du « simple ordre de coexistence ». Ainsi, lorsque Mentelle, qui, à bien des égards, peut être considéré comme le géographe français emblématique de la fin du xviiie siècle [15], prétend construire son ouvrage selon un « ordre géographique », il s’agit d’une construction par zones et par régions, imaginées de manière systématique par une simple cardinalisation de l’espace ; Mentelle distingue ainsi, pour la France, une région du nord, une région du milieu et une région du midi, puis subdivise chacune d’elles entre région occidentale et région orientale [16]. Dans ces ouvrages de géographie, la « couverture géographique » [17] est donc inexistante puisque la description reste consacrée à un ensemble de points qui chacun représente « ce que les nations contiennent de principal » mais jamais à une surface. Le passage du local au global se fait seulement par capitalisation des données, et le local reste prégnant.
La voix discordante de la géographie physique
Seuls quelques protagonistes qui se réclament de la géographie physique raisonnent différemment. Qu’il s’agisse des recommandations de Desmarest dans l’article « géographie physique » de l’Encyclopédie, déjà cité, ou de la « géographie minéralogique » de Guettard, ou encore de la « géognosie » de Humboldt, tous ces savants se méfient de l’esprit de système des géographes de cabinet, et contestent leur technique de découpage. Pour eux, « il n’est plus question de diviser les différentes régions de la terre suivant les bornes des empires, mais relativement aux différentes matières qu’elle renferme dans son sein » (Mémoire de l’Académie des sciences, 1746, cité dans Broc, 1974, p. 205) ; il ne faut plus s’occuper « de cette nomenclature ennuyeuse de mots bizarres », estime Desmarest, mieux vaut préférer les « phénomènes singuliers ou uniformes […], la forme, la disposition, les rapports des différents objets, […] l’étendue des effets » (Desmarest, 1762, p. 613-614). Toutefois, il faut attendre les travaux de Humboldt, et notamment, en 1807, sa Géographie des plantes, pour que ce souci de l’espace de la collecte prenne une acuité particulière et pour que soit prise en compte dans la description « l’interaction mutuelle des forces physiques » de façon à restituer la nature considérée comme le résultat de l’équilibre de ces forces [18]. Ainsi, Humboldt est-il fasciné par les rapports entre les choses, il cherche la cause et le sens tout en refusant l’esprit de système ; il se veut au contraire à l’affût des ressemblances et des identités (Taylor, 1989, p. 12), autant de raisons qui lui confèrent une place spécifique parmi les géographes français de la fin du xviiie siècle. En effet, s’il est membre de la Société de géographie, et auteur d’ouvrages géographiques, Humboldt rejette l’approche réductrice de la description, la démarche des géographes qui préfèrent l’autorité des savants à l’observation de terrain, enfin il refuse de considérer la carte géographique ou topographique comme l’ultime finalité de la géographie, d’où le néologisme qu’il utilise pour désigner le champ dans lequel il s’inscrit : la géognosie (Godlewska, 1999, p. 239). Bref, à la différence des géographes cités ici, Humboldt semble mériter le titre de « géographe des Lumières ».
Les hésitations de la Société de géographie
Mis à part ces quelques géographes dont la pratique semble isolée au tournant des Lumières, les géographes de cabinet dont beaucoup se retrouvent au sein de la Société de géographie dans les années 1820 continuent de concevoir des questionnaires spécifiques pour chaque destination, sans tenir compte des recommandations de Volney qui avait conçu un questionnaire pour les voyageurs « idéalement applicable à la lecture d’autres espaces tout aussi particuliers que ceux qu’il a visités » (Bourguet, 1998, p. 14), ni de celles de Humboldt. Nous l’avons vu, en 1824, tous ces questionnaires sont localisés, si bien qu’il est impossible de retrouver quelques constantes de l’un à l’autre ; c’est le lieu qui dicte l’observation, la géographie reste une simple nomenclature. Pourtant les intentions avaient été plus ambitieuses : Malte-Brun avait ainsi espéré « faire connaître à tous les voyageurs à la fois les questions d’une nature complexe et que souvent un seul voyageur ne serait pas en état de résoudre » [19], il avait même évoqué des questions qui toucheraient « à des faits généraux qui peuvent être observés simultanément en plusieurs lieux » [20], et Barbié du Bocage avait renchéri en montrant les avantages des questions « d’un intérêt général et rédigées avec une certaine étendue » [21]. Mais le résultat ne répondait nullement à cette attente et c’est finalement la volonté d’encourager des « relations qui permettent d’espérer des résultats utiles » qui l’emporta ; et qui disait résultats utiles disait savoirs localisés, car ce qui prévalait alors était bien l’inventaire des lieux du monde, le recensement de leurs caractéristiques, un recensement aux ambitions encyclopédiques mais ne laissant jamais apparaître un faisceau de relations entre chacun de ces éléments, pas même une once de déterminisme ! D’ailleurs, même les consignes d’observation ne présentent pas de constantes très visibles qui auraient pu être la marque de la géographie : certes Cirbied proposa à ceux qui allaient effectuer le voyage vers l’Arménie de « reconnaître les chaînes de montages » de « désigner les phénomènes qu’elles présentent », de « recueillir les traditions locales » (Société de géographie, 1824, Questions…, p. 8) mais cette dialectique de savoir-voir et du pouvoir-voir n’apparaît pas dans tous les questionnaires, et il est impossible de dégager de l’ensemble des instructions des consignes spatiales.
À la lecture de ces questions, il est extrêmement difficile de déterminer un objet et une démarche propres à ce voyage guidé par le géographe, car les objets ne sont mobilisés qu’en fonction de la destination et la démarche ne semble suivre aucune autre logique que la curiosité. On retrouve ici les décalages caractéristiques de ce malaise du discours géographique décrit par Anne Godlewska (1999) : l’attachement des géographes aux formes les plus classiques de la description au moment où les disciplines relevant de l’histoire naturelle cherchent à expliquer les phénomènes observés, le dédain exprimé par les géographes pour l’expérience de terrain et leur attachement à un travail d’érudition mené à l’intérieur de leur cabinet au moment où les voyages et les explorations se multiplient, enfin leur refus de penser l’articulation du général et du particulier, ou encore les relations entre nature et société pour se contenter de la seule juxtaposition de faits. Face aux profondes recompositions des champs de savoir, on découvre donc des géographes qui loin d’être inexistants, se révèlent au contraire très attachés à défendre leur spécificité, même si pour la plupart ils choisissent de s’arc-bouter sur leur identité ancienne — la géographie comme culture de curiosité — plutôt que d’adapter leur écriture et leur méthode aux exigences nouvelles de compréhension.
La production du savoir géographique reste donc, à la fin du xviiie siècle, guidée par les méthodes de l’érudition classique. Il faut attendre la seconde moitié du xixe siècle pour que progressivement les géographes apprivoisent, découvrent, codent et décodent le terrain, et pour qu’ils incorporent « ces marques d’une expérience locale du monde à une compréhension universelle » (Robic, 1996, p. 359 et p. 363). Auparavant, l’ordre de l’observation et, le plus souvent, l’ordre de la description doivent suivre l’ordre visible des lieux ; et les géographes de cabinet se demandent comment donner un ordre sans se défaire de la topographie, leurs discours rencontrant les pires difficultés à se départir du détail des faits. Aux yeux de Jomard, c’est même là que se trouve la légitimité des descriptions puisqu’il note « la nature et les accidents du sol, tels que les montagnes et les plaines, les ravins et les forêts ; les villages et tous les lieux habités ; les ruisseaux, les lacs et marais, les torrens [sic], les cataractes, les gués, les puits et tout ce qui regarde les eaux courantes et stagnantes […] Tant de détails achèvent d’inspirer une confiance entière dans ces récits » [22]. C’est donc par la juxtaposition des lieux que passe la connaissance du monde : un peu à la façon des géographes de la Grèce ancienne dont le discours était construit sur le principe d’un rendu de l’espace du monde dans sa contiguïté (l’ordre du texte suit l’ordre des lieux) (Jacob, 1981, p. 155). L’objet observé et l’objet restitué sont identiques ; les géographes ne se préoccupent ni du classement, ni de l’organisation des objets spatiaux, mais seulement d’une restitution linéaire. De même qu’à l’échelle de la Société de géographie on veut enchaîner des relations de voyage dispersées afin de constituer un ensemble cohérent, un corps de doctrine (Fierro, 1983, p. 14), à l’échelle d’une expédition les lieux sont seulement mis en série, de manière à restituer une linéarité — qui renvoie bien sûr à celle de l’itinéraire — il n’est nullement question de surface. Ainsi, bien qu’au cours du xixe siècle la Société de géographie s’ouvre aux phénomènes humains, le discours de ses membres ne traduit pas pour autant la conscience d’une approche spécifique de l’espace. Les géographes ne parviennent pas à se départir de l’emprise des lieux, il n’existe aucune dialectique entre le cabinet et le terrain, et cette incapacité à mettre en place une « lecture de l’espace » [23] confère à la géographie un rôle tellement rudimentaire que, sur le terrain, elle se trouve dépourvue de toute spécificité, c’est-à-dire de toute légitimité scientifique, et se voit réduite à une pratique (Livingstone, 1992).
 
Conclusion
 
 
Si, comme l’affirme Paul Claval, lors de ce tournant du xviiie au xixe siècle, « le récit de voyage devient géographique » (1972, p. 24), force est de constater que les géographes français de la fin du xviiie siècle ne sont pour rien dans cette évolution. Ces géographes de cabinet ne voyagent pas, ils ne se soucient que très tardivement de guider les voyageurs. Au contraire, lorsque l’espace est introduit dans la nomenclature des naturalistes, un nouveau programme de recherche et de nouveaux objets apparaissent. Il s’agit désormais de comprendre la manière dont se répartissent les espèces végétales et animales à la surface du globe (Drouin, 1989, p. 335), mais rien de tel chez les géographes. Le terrain semble bien jouer un rôle déterminant dans cette non prise en compte de l’espace par les géographes français de la fin du xviiie siècle. La disjonction entre l’observation faite in situ et la description composée dans le cabinet empêche les géographes de saisir la complexité dont l’espace est fait ; car, à la différence des naturalistes, les géographes ne sont jamais allés sur le terrain et leur description se réduit le plus souvent à une juxtaposition des lieux. De plus, la pratique minimaliste de la géographie de terrain, considérée comme une technique d’orientation a facilité son appropriation par d’autres savants.
Pour que cette tension entre l’observation et la description soit résolue, et pour que le géographe puisse s’imposer comme une caution scientifique, il faut attendre le moment de l’institutionnalisation décrit par Marie-Claire Robic. À cette période, forts d’un apprentissage suffisamment étendu pour donner lieu à une expérience savante du terrain — la géographie de plein vent —, les géographes revendiquent la spécificité de leur approche, spécificité qui passe par le regard. Désormais, celui du géographe n’a rien à voir, ni avec celui de l’explorateur, ni avec celui du géologue ou du botaniste ; il n’y a plus de scission entre le temps de la collecte et le temps de la description ; le géographe défend une technique de description bien précise qui ne se contente pas de recenser les informations mais qui s’efforce de les rendre intelligibles, en construisant une « vue raisonnée du monde », sans pour autant anéantir la force de l’image et du sentiment [24]. Alors que cette relecture des géographes français de la fin du xviiie siècle a révélé des phénomènes de dissociation dans le processus de construction du savoir géographique, c’est au contraire la mise en connexion des phénomènes — ce que Marie-Claire Robic a nommé le « mixte » — qui singularise les géographes de la fin du xixe siècle dans l’histoire de ce savoir.
Cette manière dont les géographes français du xviiie siècle se sont tenus à l’écart du mouvement de territorialisation de la connaissance montre les difficultés qu’il y a à travailler sur un champ de la connaissance non disciplinarisé (identification complexe des acteurs faute de processus de légitimation clairement identifiés, des règles du discours et des procédures de validation des savoirs, etc.). Pour autant, il nous semble essentiel de ne pas occulter de l’histoire des sciences humaines ces moments où les savoirs n’étaient pas encore institutionnalisés. Cela suppose, certes, de sortir des corpus propres à une discipline afin de mettre au jour les héritages multiples sur lesquels elle s’est fondée (Loty, 2000) — ainsi, cette recherche invite-t-elle à se demander où se trouvaient les savoirs sur l’espace avant l’institutionnalisation de la géographie — mais ce type de questionnement constitue certainement l’un des moyens d’éviter l’effet de tunnel, aporie majeure de l’histoire des sciences de l’homme.
 
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NOTES
 
[1]Par ordre chronologique de publication, on peut signaler : P. Dockès (1969), le numéro spécial en hommage à Fernand Braudel des Annales Économies Sociétés Civilisations, n° 6, 1986, avec notamment des contributions de B. Lepetit, M.-V. Ozouf-Marignier, D. Margairaz ; le numéro spécial en hommage à Bernard Lepetit des Annales Histoire, Sciences Sociales, n° 5, 1997 avec notamment des contributions de D. Nordman, M.-N. Bourguet et C. Licoppe.
[2]Le terrain nous permettra donc de revenir sur les éléments essentiels du processus cognitif identifiés par Daniel Nordman : le statut du voyageur, la nature du terrain et le rapport entre le terrain et l’acte descriptif (D. Nordman, 1998, p. 72-73). Sur ce sujet, on pourra aussi consulter C. Blanckaert, 1996, p. 9-55.
[3]À la fin du xviiie siècle la localisation des villes, des fleuves et des routes est devenue plus précise, particulièrement pour le territoire européen ; il reste pourtant qu’au cours des siècles précédents c’est cette tâche, à première vue élémentaire, et pourtant essentielle, que les géographes ont dû accomplir : donner à leurs contemporains des repères spatiaux. Ainsi, cette nécessité de localisation et de cartographie avait-elle conféré aux géographes un rôle primordial qui, au gré des progrès de la cartographie, s’est trouvé progressivement marginalisé. Cependant il ne faut pas perdre de vue l’importance de ceux qui ont fait disparaître l’ignorance du «où».
[4]Dans son cours sur la Russie, Mentelle écrit : « En géographie surtout il convient d’indiquer les parties de l’Asie où se trouvent les Kalmouks », soulignant ainsi combien la localisation prime pour le géographe (Nordman, 1994, p. 306).
[5]Outre sa contribution aux volumes de l’Encyclopédie méthodique consacrés à la géographie, Nicolas Masson de Morvilliers a publié un Abrégé élémentaire de la géographie universelle de l’Italie en 1774.
[6]
« Heureusement on rectifie sur les lieux ce que les géographes ont souvent tracé de fantaisie dans leur cabinet. Il est bien difficile en géographie comme en morale de connaître le monde sans sortir de chez soi. ».
(Voltaire, 1764)
[7]
« Comme un seul homme ne peut pas tout voir par soi-même, et que c’est la condition de nos connaissances de devoir leurs progrès aux découvertes et aux recherches combinées de plusieurs observateurs ; il est nécessaire de s’en rapporter au témoignage des autres ; mais parmi ces descriptions étrangères, il y a beaucoup de choix et dans ce discernement il faut employer une critique sérieuse et une discussion sévère […] nous croyons qu’on doit proscrire nommément tous ces fameux mensonges qui par une négligence blâmable ou par une imbécile crédulité ont été transmis de siècle en siècle et qui tiennent la place de la vérité. On peut juger par l’emploi fréquent que s’en permettent les compilateurs, du tort qu’ils font aux Sciences ».
(Desmarest, 1762, p. 616)
[8]
« Chaque discipline fournit ainsi son propre instrument de travail, afin d’obtenir des voyageurs les informations les plus fiables possibles, des informations qui puissent être comparées et donc susceptibles d’être réélaborées et utilisées avec profit ».
(Vannoni, 1996, p. 83)
[9]Marie-Noëlle Bourguet et Christian Licoppe ont montré qu’entre 1730 et 1740 d’abord, puis en 1780 et 1800 ensuite, une évolution vers l’exactitude et la coordination des mesures est intervenue, mais les géographes sont restés étrangers à cet usage des instruments, cf. M.-N. Bourguet et C. Licoppe, « Voyages, mesures et instruments : une nouvelle expérience du monde au Siècle des Lumières », Annales Histoire, Sciences Sociales, n° 5, 1997, p. 1115-1151.
[10]L. Kury, « Les instructions de voyage dans les expéditions scientifiques françaises (1750-1830) », Revue d’histoire des sciences, tome 51, janvier-mars 1998, p. 65-91.
[11]Voici la liste des questions : la Perse par Jaubert et Barbié du Bocage, l’Arménie par Cirbied, l’Arabie par Jomard, Tripoli et l’Afrique septentrionale par Malte-Brun, les environs de la Cyrénaïque par Jomard, Alger et Tunis par Malte-Brun et Barbié du Bocage, la Nubie et l’Abyssinie par Jomard, les Pays à l’Occident du Nil par Jomard, la Sénégambie par Jomard, la Basse Bretagne par Malte-Brun, la Pologne par Larenaudière, l’Amérique septentrionale par Warden, l’Amérique méridionale (le Brésil) par Malte-Brun, les Îles du Grand Océan par Choris.
[12]Dans son chapitre consacré à la géographie commerciale, Barbié du Bocage expose ainsi les « devoirs de l’explorateur », Instructions générales aux voyageurs publiées par la Société de géographie, p. 278.
[13]
« Ce serait trop exiger d’un voyageur, qui ne peut séjourner que peu de temps en Egypte, que de prétendre qu’il fournisse une carte complete de tout le pays : il ne rendroit pas non plus un grand service, s’il copiait une carte ancienne, et y ajoutait des corrections ; car ce seroit donner aux Savants la peine d’examiner, si l’original n’eut pas été trop mutilé dans la copie en faveur de prétendues corrections. Aussi me suis-je contenté de donner ma carte itinéraire et d’indiquer les principes d’après lesquels je l’ai dressée […]. Je n’ai voulu mettre dans ma carte que ce que j’ai vu moi-même, ou ce que m’ont dit des Personnes qui connaissaient le pays. Si tous les voyageurs font de même, on pourra apprécier au juste les services que chacun d’eux auroit rendu à la Géographie moderne ».
(Niebuhr, 1776-1780, p. 56-57)
[14]On peut se reporter à D. Outram (1996), p. 259-263. Elle signale notamment page 263 : « For the eye of the field naturalist, seduced by the dazzle of passing events, Cuvier’s sedentary naturalist substitutes an observation which is distanced, and thereby dominating in its control over the whole range of natural order ».
[15]Edme Mentelle (1730-1815) fut un géographe prolixe ; il publia de nombreux ouvrages : des géographies de la France qui faisaient état de l’évolution des découpages administratifs, des géographies comparées et des manuels de géographie qui nous donnent une idée du contenu des cours qu’il a pu dispenser lorsqu’il enseigna au Lycée républicain, au Lycée des Arts, ou à l’École Normale de l’an III avec Buache de la Neuville. Membre de l’Institut, Mentelle était considéré comme le « géographe habile et compétent du moment » (Nordman, 2000, p. 144).
[16]À propos des méthodes de description, Mentelle note : « La moins géographique est sans contredit de les représenter par ordre alphabétique de provinces ou de départements. Cette méthode a l’inconvénient de ne laisser que des noms dans la mémoire, sans fixer aucunement dans l’imagination la position des uns et des autres. Aussi, est-ce avec raison que j’en préfère une autre en quelque sorte consacrée par l’usage et indépendante de toutes sortes de dispositions que la politique et l’administration pourraient réclamer comme utiles. » (Mentelle, 1803, p. 208).
[17]
« On considérera la “couverture géographique” (c’est-à-dire le passage d’un ensemble de lignes ou d’un système de points à une surface) comme un idéal, dont témoigne aussi le projet cartographique ».
(B. Lepetit, 1998, p. 111)
[18]
« In short, Humboldt’s enterprise demanded a new type of naturalist : the naturalist as physicist. In his 1805 Essai sur la géographie des plantes (Paris, 1807), the introductory volume to the results of the entire American voyage, Humboldt contrasted the botanist nomenclateur, interested only in the individual structures which distinguish species and genera from one another, with the higher, philosophical aims of the botanist physicien concerned with the geographical relations of plants to another and to the geographical variation of other physical parameters. ».
(Dettelbach, 1996, p. 289)
[19]« Procès-verbal de la séance du 5 mars 1824 », Bulletin de la Société de géographie, tome II, 1824, p. 30.
[20]« Proposition de M. Malte-Brun sur la publication du recueil de questions », Séance de la Commission centrale du 7 mai 1824, Bulletin de la Société de géographie, tome II, 1824, p. 71.
[21]« Rapport fait au nom des sections de correspondance, de publication sur la proposition de M. Malte-Brun relative à la publication des questions, par M. A. Barbié du Bocage », Bulletin de la Société de géographie, tome II, 1824, p. 74.
[22]Citation extraite du Bulletin de la Société de géographie, X, 1828, p. 247, tirée de Surun, 1998, p. 273.
[23]Selon Olivier Dollfus, lire l’espace c’est rechercher, décrypter, ordonner des interactions entre des éléments qui meublent une position de l’étendue terrestre, ou bien de manière directe ou bien par l’intermédiaire de modèle permettant d’analyser la réalité qui est sous nos yeux (Dollfus, 1988, p. 196).
[24]
« La géographie est rangée ici du côté des disciplines de l’interprétation, et l’histoire des problèmes méthodologiques de la géographie gagnerait sans doute à être envisagée dans l’horizon de l’histoire de l’herméneutique. Plus précisément dit, on pourrait s’intéresser aux perspectives ouvertes par une “herméneutique paysagère”. Dans cette perspective, la géographie semble se définir d’abord (même si elle n’est pas uniquement cela) comme un art de la perception visuelle. ».
(Besse, 2000, p. 111)
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