Espace géographique
Belin

I.S.B.N.2701129214
96 pages

p. 193 à 212
doi: en cours

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Modèles et territoires

tome 30 2001/3

2001 Espace géographique Modèles et territoires

Peuples-monde de la longue durée : Grecs, Indiens, Chinois

Michel Bruneau CNRS-UMR Migrinter-TIDE, MSHA, 10 Esplanade des Antilles, 33607 Pessac cedex
Les Grecs, Indiens et Chinois sont présentés ici comme des peuples-monde de la longue durée dans une perspective comparative, facilitée par une modélisation graphique de leurs trajectoires spatio-temporelles, combinant continuité permise par un noyau dur identitaire et discontinuités entre les différentes entités étatiques et diasporas qui se succèdent dans le temps. La comparaison s’appuie également sur des modèles spatiaux des espaces centraux, péricentraux, aires d’attraction et diasporas sous une forme cartographique, et sous celle d’anneaux de croissance. Par-delà leurs différences, ces trois peuples ont une dimension mondiale due à la combinaison d’un noyau dur identitaire, d’espaces subcontinentaux et maritimes où leur présence s’est étalée sur la très longue durée, et d’une diaspora dans les pays européens et du Nouveau Monde. Ces peuples-monde jouent un rôle actif dans les processus de mondialisation au cœur des mégapoles asiatiques, européennes et du Nouveau Monde. The Greeks, Indians and Chinese are presented here as world peoples in a comparative long-term perspective, assisted by graphic modelling of their spatio-temporal trends, combining the continuity of a core identity and the discontinuities between different countries and successive diasporas. The comparison is also based on spatial models of central spaces, pericentral spaces, attractive areas and diasporas in the form of a map and of growth rings. Aside from their differences, these three peoples have a global dimension stemming from the combination of a core identity, subcontinental and maritime spaces where their presence has spread over the long term, and a diaspora in Europe and the New World. These world peoples play an active role in globalisation processes at the heart of the megalopolises of Asia, Europe and the New World. Keywords : culture, diaspora, État-nation, modèles spatiaux, modèles spatio-temporels, mondialisation, peupleculture, diaspora, globalisation, Nation-state, people, space-time models, spatial models.
Dans les processus de mondialisation à l’œuvre en ce début du xxie siècle, il en est un qui fait revivre de vastes aires culturelles élaborées au cours de la longue durée (2 à 3 millénaires), héritages d’empires plus ou moins éphémères, d’aires ethnolinguistiques de dimension continentale, aires de civilisations, de religions à vocation universelle, liés depuis le xixe ou le xxe siècle à l’existence d’États-nations et de diasporas. Ces phénomènes sont propres au continent eurasiatique. Cela correspond en partie à ce que J. Kotkin (1992) appelle global tribe, c’est-à-dire « des groupes culturels dont les membres géographiquement dispersés maintiennent des réseaux d’échanges économiques et culturels, et partagent le sentiment très fort d’une origine commune en même temps qu’un attachement puissant à la valeur de la science et de la connaissance en général » [1].
Sur de longues périodes historiques les discontinuités sont nombreuses, mais dans les trois cas ici considérés (Grecs, Indiens et Chinois) les facteurs de continuité l’emportent. Ces phénomènes culturels, identitaires, et aussi politiques et économiques, ont une dimension spatiale et territoriale incontestable qui a joué et joue un grand rôle dans leur existence et leur expansion ou recul. Une structure sociopolitique et territoriale caractérise, à côté de la religion ou de la langue, ces phénomènes de la longue durée que sont l’hellénisme, l’indianité, la sinité. On se trouve en présence de phénomènes de géographie politique que l’on a longtemps qualifiés de phénomènes de civilisation, mais qui ont une dimension sociopolitique et économique contemporaine dépassant l’État-nation à la fois dans le temps et dans l’espace. On tentera ici une comparaison entre l’hellénisme (les Grecs), l’indianité (les Indiens) et la sinité (les Chinois) pour mieux cerner les spécificités de chacun et évaluer leur rôle dans la mondialisation.
Pour faciliter la comparaison, on s’appuiera sur des modèles spatio-temporels et sur l’analyse des dynamiques qui les caractérisent. Il faut d’abord préciser le cadre conceptuel de la comparaison. Qu’entend-on par peuple-monde de la longue durée ?
 
La notion de peuple-monde de la longue durée
 
 
Il s’agit de peuples [2] qui ont occupé et dominé politiquement ou culturellement, pendant une grande partie de leur histoire, de vastes espaces, de dimensions continentales ou subcontinentales, avec une profondeur historique de plus de deux millénaires. Ces peuples ont créé de grandes civilisations. Ils ont été pendant une ou plusieurs périodes à la tête d’empires, plus ou moins éphémères.
Ils ont constitué, au xixe ou au xxe siècle, un ou plusieurs États-nations, ainsi que, depuis plusieurs siècles et en particulier au cours des deux derniers, une diaspora mondiale s’étendant sur des espaces proches par voie continentale et maritime, puis sur des espaces plus lointains, dans les grands pays industrialisés d’Europe et du Nouveau Monde, voire en Afrique et en Amérique latine. Outre cette diaspora, ils ont constitué au fil des siècles une aire d’influence culturelle, le plus souvent à la périphérie de leur aire centrale. Il s’agit d’une zone d’influence ancienne dans laquelle le peuple-monde [3] concerné possède un ancrage culturel fort qu’il peut, lorsque les circonstances historiques s’y prêtent, faire rejouer sur un autre plan, politique ou économique. C’est un vaste arrière-pays du type aire de civilisation : l’Asie du Sud-Est et le Tibet pour l’Inde, l’Asie du Sud-Est et la Corée pour la Chine, les Balkans et la mer Noire pour les Grecs.
Ces peuples-monde s’appuient donc sur un espace tripartite :
  • un espace central de concentration démographique et politique du peuple, doté aujourd’hui d’un ou plusieurs États-nations ;
  • une aire culturelle pouvant facilement devenir ou redevenir une zone d’influence politique, économique, etc. ;
  • une diaspora à l’échelle mondiale, à deux anneaux de croissance.
Une caractéristique essentielle de ces peuples est une affirmation identitaire très forte, l’existence d’un noyau dur identitaire qui a permis une continuité exceptionnelle sur la longue durée, malgré les diverses discontinuités et bifurcations qui se sont manifestées au cours de leur très longue histoire. Une langue et une écriture, allant de pair avec une tradition littéraire et artistique très ancienne, se combinent avec une grande place donnée à l’éducation et au savoir.
L’autre composante de ce noyau dur est constituée par une structure sociopolitique très forte traversant la longue durée, à la base de la survie du peuple concerné : kinotismos, le regroupement en communautés des Grecs, sanskritisation des Indiens, l’articulation varnas-jatis structurée par la force d’attraction des castes supérieures servant de modèle, confucianisme impérial et clanisme des Chinois au sein d’une organisation sociale patrilinéaire (lien État-culture-patriarcat).
Ces trois peuples ont également pour caractéristique commune de s’être trouvés depuis près de deux siècles en position périphérique par rapport aux centres des économies-monde (au sens de Wallerstein et Braudel, 1979) occidentales, même s’ils ont été eux-mêmes centres d’économies-monde à des périodes antérieures. Ils partagent la conscience d’avoir été à un ou plusieurs moments de leur longue histoire un centre de rayonnement, créateur d’une grande civilisation à visée universelle, alors qu’ils ont été ensuite et jusqu’à une période récente dominés ou minorisés par les puissances occidentales. L’existence d’une diaspora prolétaire datant de la fin du xixe et du début du xxe siècle, mise en place dans un contexte colonial (Empire britannique principalement), en témoigne. Le contraste entre la gloire passée et la modestie de la situation présente les a caractérisés au long du xxe siècle, même si un redressement économique, culturel et politique s’est manifesté chez eux à la fin du xxe siècle. Les Juifs sont également un peuple de la longue durée avec une diaspora mondiale, mais ils n’ont jamais eu jusqu’à une époque très récente un État impérial, ni de ce fait une aire culturelle étendue qui soit propre à leur civilisation, même si le rayonnement de celle-ci est mondial. Leur modèle spatial est trop différent pour être comparé à celui des trois précédents. Quant aux Britanniques ou Anglo-Saxons, Espagnols, Portugais ou Japonais, qui sont également des peuples-monde, leur dispersion et leurs dominations sont liées aux phénomènes de colonisations modernes et contemporains et n’ont pas une profondeur historique comparable. La comparaison avec les Grecs, Indiens et Chinois n’a pas autant de sens.
 
Les trajectoires spatio-temporelles
 
 
Analyse et comparaison entre ces peuples-monde de la longue durée sont facilitées par une modélisation graphique qui permet de mieux montrer à la fois les éléments de continuité ou d’unité sur une très longue période de deux à trois millénaires, les grandes discontinuités et les principales entités impériales ou nationales se succédant dans le temps, enfin les principaux apports extérieurs ayant exercé une forte influence sur ceux-ci (fig. 1, 2, 3). Ces trois modèles ont chacun un noyau central constitué par les éléments structuraux, généralement au nombre de trois, qui assurent la continuité sur la très longue durée. Il s’agit de structures sociales (structures familiales et clanisme chinois, kinotis grecque, système de castes indien), de structures linguistiques et culturelles (langue grecque, écriture idéographique chinoise, sanskrit et langues apparentées), de comportements récurrents et de structures politiques (structure étatique impériale et confucianisme chinois, divisions et morcellement politique grec et indien alliés à une grande mobilité, fonds hindouiste). Ce sont ces éléments structuraux constamment repris, dotés d’une relative permanence, qui font que ces peuples ont continué à exister sur une très longue durée. Ils se sont cependant, au cours de leur longue histoire, moulés dans des cadres étatiques et territoriaux qui, par leur succession, traduisent des ruptures ou de simples discontinuités. Enfin des apports extérieurs, le plus souvent religieux (bouddhisme, christianisme, islam) ou politico-idéologiques (capitalisme et impérialisme occidental, idées et institutions démocratiques occidentales), ont fortement influé sur ces entités spatio-temporelles.
Fig. 1
Trajectoire spatio-temporelle des Grecs (hellénisme).
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Fig. 2
Trajectoire spatio-temporelle des Indiens (indianité).
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Fig. 3
Trajectoire spatio-temporelle des Chinois (sinité).
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Un trait essentiel de ces trois peuples-monde de la longue durée a été leur capacité d’expansion territoriale par colonisation pionnière, en prenant appui sur une civilisation urbaine et sur des structures étatiques, selon des modalités qui leur étaient spécifiques (poleis grecques, royaumes, empires indiens plus ou moins éphémères, État impérial chinois). Les Grecs et les Indiens ont procédé par essaimage plutôt que par conquête, fondant des établissements autonomes, et même le plus souvent indépendants, alors que l’État impérial chinois opérait par conquêtes terrestres agrandissant progressivement son territoire. C’est grâce à cette dynamique sur la longue durée que ces peuples ont pu accroître non seulement leurs territoires, mais leur aire d’influence culturelle, économique et politique jusqu’à une échelle quasi continentale qui en a fait de véritables peuples-monde.
Paul Mus (1971 et 1977) a très bien comparé, tout en les différenciant, les deux processus d’expansion ou de colonisation, l’indien et le chinois. L’hindouisation de l’Inde, la sinisation de la Chine se sont exercées sur un « socle primordial commun mais non identique », ont progressé à l’aide d’une culture fondée sur une écriture et une littérature au sens large du terme, et à l’aide d’institutions centralisatrices visant à la création de royaumes s’appuyant sur une centralisation urbaine. Alors que la centralisation chinoise impériale a toujours été monolithique et continentale dans sa progression vers le sud à partir de sa base du nord-ouest, la centralisation indienne a été dès l’origine multicentrée. La différence ne tenait pas tant à la structure, centralisatrice et urbaine dans les deux cas, qu’au processus historique de diffusion spatiale : « La puissance politique de la Chine — l’“établissement” chinois — s’accroissait administrativement de toutes ses avances militaires, dans une perspective essentiellement continentale : la Chine s’arrêtait là où elle ne se faisait plus. L’influence indienne, elle, passait outre, sans s’attacher au fait politique : nul programme d’unification ne la liait. Sa formule était bien plutôt celle d’une multiplication d’unités nationales locales, à leur compte, comme partenaires valables, pour affaires […] Passant la mer, cette civilisation a spontanément déterminé une prolifération, non de colonies indiennes, mais d’États hindouisants, à leur propre compte et bénéfice, couvrant non seulement l’Indochine, jusqu’au Viêt-nam, mais l’Indonésie, loin dans les eaux du Pacifique […] Au contraire, la Chine, elle, butait politiquement au premier obstacle sérieux, sur la voie de terre, quand le Fleuve Rouge et certains rudes passages de la côte d’Annam se sont mis en travers de sa route » (P. Mus, 1977). Alors que la péninsule Indochinoise est dans le prolongement naturel du monde chinois par la disposition même des chaînes montagneuses et des fleuves depuis le Yunnan, du côté de l’Inde le golfe du Bengale et, au nord, des obstacles montagneux successifs doivent être franchis. Malgré cela, l’Inde a rayonné sur la plus grande partie de l’Asie du Sud-Est par la voie maritime.
Le phénomène diasporique a donné à ces peuples leur dimension mondiale principalement au cours des deux ou trois derniers siècles. Il peut cependant, comme dans le cas des Grecs, être beaucoup plus ancien. Il s’est déroulé en plusieurs phases de natures différentes : diasporas marchandes, prolétaires, intellectuelles. Il s’est marqué par la création et la présence dans de grands pôles urbains cosmopolites, le plus souvent des emporiums que l’on peut différencier selon que la présence actuelle ou ancienne de ces peuples y est majoritaire ou minoritaire, mais à un niveau d’influence significatif. Ces pôles se situent majoritairement autour d’un espace maritime central : la Méditerranée orientale-mer Noire pour les Grecs, la Méditerranée asiatique et plus largement le Pacifique pour les Chinois, la même Méditerranée asiatique et l’océan Indien pour les Indiens. En dehors de leur espace de prédilection, ils sont présents de façon significative dans les mégapoles cosmopolites du Nouveau Monde et de l’Europe occidentale.
 
Les Grecs ou l’hellénisme
 
 
Le terme d’hellénisme (Ellinismos) désigne, depuis l’époque hellénistique, un phénomène à la fois démographique, culturel et sociopolitique, une civilisation au sens braudélien, ayant une profondeur historique d’environ trois millénaires [4] : l’ensemble des populations parlant le grec et vivant selon les coutumes grecques, où qu’elles soient. Il n’est pas attaché à un territoire mais à une culture dont le véhicule principal est une langue, dotée d’une étonnante continuité dans le temps. La pluralité et le polycentrisme sociopolitiques, allant de pair avec la dispersion, l’ont toujours emporté dans la longue durée. L’État a pris des formes variées et multiples et la nation plusieurs acceptions. L’État-nation d’Athènes (Elladismos), depuis 1831, en est le dernier avatar, ainsi que l’État chypriote grec, depuis 1974. Ce sont les deux espaces centraux, métropolitains d’une diaspora mondiale (Apodimos Ellinismos). L’extension spatiale de l’hellénisme dans sa très longue durée peut être représentée sous la forme d’un modèle graphique en cinq auréoles concentriques d’inégale occupation et profondeur historique (fig. 4). Trois auréoles centrées sur le bassin égéen correspondent aux espaces les plus anciennement et les plus longuement occupés avec une diminution de la densité de la population grecque du centre à la périphérie. Deux auréoles externes représentent la diaspora aux divers stades de son développement.
Fig. 4
Le modèle spatial de l’hellénisme.
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				l’hellénisme.IMGIMF
L’espace central
Berceau et foyer de l’hellénisme, l’espace central comprend les littoraux qui bordent la mer Égée tant en Grèce qu’en Asie mineure, la Propontide (mer de Marmara) et le Bosphore. Sa limite méridionale passe par les îles de Crète, de Rhodes et de Chypre. Cet espace littoral et insulaire a été conquis et occupé par les Grecs dès les époques mycénienne et archaïque, entre le milieu du second millénaire et le vie siècle avant notre ère. Le polycentrisme a caractérisé en général cet espace aux différentes périodes historiques. Alors que l’Asie mineure était majoritairement hellénisée au vie siècle, l’hellénisme n’a cessé d’y reculer depuis le xive siècle sous la poussée turque, qui s’est poursuivie jusqu’à une époque récente par l’occupation du Nord de l’île de Chypre (1974). Le désastre de 1922, suivi du traité de Lausanne déracinant un million et demi de Grecs d’Asie mineure réfugiés en Grèce, a amputé cet espace central de toute sa partie orientale.
Les espaces péricentraux
Ils sont restés grecs pendant un à deux millénaires, mais la plupart ne conservent aujourd’hui que des témoins archéologiques et quelques très rares communautés qui peuvent être qualifiées de reliques (patriarcats de Jérusalem et d’Alexandrie, communautés d’Italie du Sud). Le peuplement grec ou hellénisé n’y a jamais été continu sur de vastes espaces. La première installation date de l’Antiquité mais, après avoir disparu à la fin du monde antique, elle a pu réapparaître, se repeupler au xviiie, au xixe et au début du xxe siècle (Égypte, côtes du Pont-Euxin), pour de nouveau disparaître à la fin de la seconde guerre mondiale. Aujourd’hui l’hellénisme des côtes occidentale, septentrionale et orientale de la mer Noire connaît une renaissance de ses réseaux entrepreneuriaux et culturels de type diasporique.
Les espaces périphériques anciens
Ils sont situés à la périphérie des espaces les plus durablement hellénisés (1 à 3 millénaires) et appartiennent tous au bassin de la Méditerranée orientale et de la mer Noire. Ils sont les témoins des avancées les plus extrêmes de l’hellénisme dans l’Antiquité tant à l’ouest qu’à l’est. Fruits de l’essaimage de la colonisation antique (viiie-vie siècles av. J.-C.) ou des conquêtes d’Alexandre le Grand et de ses successeurs (iiie siècle av. J.-C.-ier siècle ap. J.-C.), les communautés grecques n’y ont jamais été ni très nombreuses ni très denses, mais elles ont pendant trois à six siècles rayonné sur ces espaces et laissé une empreinte non négligeable. Les sites archéologiques y sont très présents. Les communautés grecques de Marseille et du Sud-Est de la France, des Baléares, celles d’Iran et d’Asie centrale ex-soviétique, ne sont que de très pâles résurrections contemporaines d’une présence hellénique interrompue depuis deux millénaires.
Les espaces de la diaspora
Ils sont apparus pendant les quatre siècles au cours desquels tout État grec indépendant avait cessé d’exister. Les territoires dans lesquels se sont disséminées les communautés grecques ont d’abord été européen et ottoman, c’est-à-dire en continuité et même souvent en contiguïté avec l’espace occupé antérieurement par les Grecs. La première diaspora est ouest-européenne et italienne (xvie au xixe siècle) d’un côté, balkanique et est-européenne de l’autre (Roumanie, Ukraine, Russie principalement). Au xxe siècle, la diaspora européenne occidentale a été réactivée par des migrations de Chypre vers l’Angleterre, et du Nord de la Grèce vers l’Allemagne fédérale et la Belgique.
La dernière extension de la diaspora, son auréole externe, se situe en Amérique du Nord et du Sud ainsi que dans le Pacifique (États-Unis, Canada, Australie). Elle est issue des deux grandes vagues migratoires du xxe siècle (1890-1920 et 1950-1972). En Égypte et au Soudan, puis dans plusieurs pays d’Afrique orientale, centrale et méridionale, et à un moindre degré en Inde, la diaspora hellénique s’est faite l’auxiliaire des colonisations britannique, française et belge.
Ces deux anneaux externes de la diaspora ont une profondeur historique de l’ordre d’un à deux siècles, nettement inférieure à celle des deux anneaux internes et du centre du modèle qui se mesurent en millénaires. Elles ont cependant joué un rôle essentiel dans la survie de l’hellénisme et ont apporté un soutien non négligeable à l’État-nation grec et à Chypre.
 
Les Indiens ou l’indianité
 
 
L’espace indien est aujourd’hui un ensemble subcontinental de trois États-nations (Inde, Pakistan, Bangladesh) totalisant près de 1 300 millions d’habitants et une diaspora mondiale de plus de 13 millions d’individus. Malgré son caractère a priori très composite et hétérogène, cet ensemble en est un si l’on considère la logique de sa genèse et de son développement dans la longue durée. On appellera ici Indiens tous les habitants, et leurs descendants installés ailleurs dans le monde, de ce vaste ensemble subcontinental, compris entre la chaîne himalayenne au nord et l’océan Indien au sud.
Malgré la division post-coloniale en trois États-nations, dont deux sont très majoritairement musulmans, l’autre à majorité hindoue, on décèle une identité fondamentale du monde indien basée sur le système des castes. Il y a entre toutes ces sociétés un système de référence commun fondé sur la culture védique, sa vision du monde et le système social qu’elle implique, ainsi que sur une langue de communication commune aux élites, le sanskrit et les langues dérivées dont la principale est le hindi. La forme essentielle de ce système est une polarité hiérarchisée dont les différences entre les régions ne sont que de détail, et non structurales. Ce monde indien est né au début de l’ère chrétienne, et il est né pour durer. L’islam a commencé à y pénétrer à partir du début du second millénaire par le nord-ouest principalement. Cependant la société musulmane elle-même est profondément influencée par l’institution et l’idéologie de la caste dans ses pratiques, même si sur le plan symbolique elle s’en est un peu éloignée. Par exemple, la culture et la société du Bangladesh se fondent sur des convergences entre valeurs et institutions de l’hindouisme et de l’islam, en particulier dans leur contenu hiérarchique.
Plusieurs sociologues ou historiens indiens ont décrit le processus d’unification culturelle et identitaire qui s’est progressivement étendu à l’ensemble du sous-continent et même au-delà sous le nom de sanskritisation (Chatterjee, 1950 ; Srivinas, 1989). Il s’agit « du processus par lequel une basse caste ou un groupe social quelconque adopte les coutumes, rituels, croyances, l’idéologie et le style de vie d’une haute caste, en particulier d’une caste de deux fois nés (djiwa) ». Ce processus culturel profond, qui a de multiples dimensions concernant la langue, la littérature, l’idéologie, la musique, la danse, le théâtre, le style de vie, a duré plusieurs siècles et a influencé non seulement les hindous mais également les membres d’autres sectes ou religions [5]. L’unité du sous-continent indien « consiste surtout en idées et en valeurs, elle est donc plus profonde, elle est à proprement parler de nature sociale, d’une part, et de l’autre elle consiste davantage en rapports ou en relations qu’en éléments isolés et fixes » (Dumont L., 1964, p. 95).
L’Inde a sécularisé très tôt la fonction royale, sans qu’il y ait autonomie absolue du politique ni de l’économique par rapport au religieux qui englobe toutes choses [6]. Les périodes de centralisation, avec de grands empires, ont alterné avec celles d’atomisation, plus longues, si bien que le pays ne s’est jamais durablement unifié autour d’un centre ; souvent même les centres régionaux disparaissaient avec les dynasties. Il y a donc eu dans le temps long une grande fluidité et une instabilité des constructions politiques et territoriales.
 
Le modèle spatial de l’indianité
 
 
Aire centrale et territoires péricentraux
L’aire centrale s’étend sur l’ensemble du sous-continent indien avec ses trois États-nations, Inde, Pakistan et Bangladesh (fig. 5). Il y a dans le monde indien une très grande diversité dans la plupart des domaines, en particulier linguistique, politique, religieux, social (multitude des jati), mais en même temps une grande unité, qui peut même donner une impression de monotonie.
Fig. 5
Le modèle spatial de l’indianité.
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				  l’indianité.IMGIMF
La société et la civilisation indienne sont compactes et dominantes sur toute l’étendue du quasi-continent sauf sur ses marges himalayennes septentrionales (Népal, Bhoutan), occidentales (Baloutchistan et régions frontalières du Nord du Pakistan) et orientales (Assam et territoires frontaliers voisins) ainsi que dans l’île de Ceylan. On a donc là une couronne de territoires péricentraux politiquement rattachés ou indépendants, mais très liés au monde indien. Moins densément peuplés, hétérogènes sur le plan ethnoculturel, ils sont le siège de conflits violents et récurrents opposant populations indiennes (hindoues dans la plupart des cas, musulmanes au Pakistan et au Bangladesh) et minorités ethniques montagnardes. Ce sont des espaces indianisés pluri-ethniques.
Aire périphérique de « l’Inde extérieure »
Il s’agit d’une zone ancienne de rayonnement de la civilisation indienne et du bouddhisme, cette religion étant le principal vecteur de l’influence culturelle et politique du monde indien hors de ses limites. Les Indiens ont, au-delà de leur sous-continent en suivant la voie maritime, exporté leur culture et leur civilisation vers l’est, dans la Chersonèse d’or, l’actuelle Asie du Sud-Est (péninsule et archipel) dès le début de l’ère chrétienne, à partir du _iie siècle ap. J.-C. principalement. Alors que les Grecs ont effectué en Orient une conquête aux dépens d’un grand empire, l’Empire perse, qui les avait autrefois menacés, des commerçants et des aventuriers indiens sont partis sans plan préconçu. Ce furent pendant plusieurs siècles des implantations pacifiques au sein de sociétés autochtones préexistantes, non pas une émigration de masse ni des colonisations de peuplement (Cœdes, 1964). L’expansion indienne s’est faite plutôt sur le mode de la greffe que sur celui de la colonisation.
L’Inde a rayonné sur la plus grande partie de l’Asie du Sud-Est par la voie maritime. Cette mer, que O.W. Wolters (1982) appelle « l’océan unique » (single ocean), s’étend des côtes de l’Afrique orientale, du Moyen-Orient, du sous-continent indien à la Chine et à l’Asie orientale. La libre circulation sur la longue durée a permis en Asie du Sud-Est une influence culturelle et sociopolitique indienne continue, qui a été le vecteur de grandes religions comme l’hindouisme, le bouddhisme, puis plus tard l’islam, et des systèmes politiques qui leur étaient associés [7].
Vers le nord, l’influence culturelle indienne a progressé plus tard, avec l’adoption du bouddhisme par le Tibet au viie siècle ap. J.-C. Ce furent surtout des moines indiens qui firent connaître la doctrine au peuple. L’alphabet tibétain est d’origine indienne. Depuis l’exil volontaire du Dalaï Lama en Inde (1958) une forte diaspora tibétaine vit en Inde, à Daramsala et autour de Mysore, où elle a reconstruit des monastères portant les mêmes noms que ceux du territoire d’origine. On peut donc voir le Tibet comme une zone d’influence culturelle indienne. Il en est de même des autres États ou territoires himalayens, Bhoutan, Sikkim, Ladakh et a fortiori Népal, dont la principale religion est l’hindouisme.
La première diaspora de l’Empire britannique : océan Indien, Caraïbe, Pacifique
Le plus gros de ce qu’on appelle aujourd’hui la diaspora indienne ou d’Asie du Sud est un phénomène récent dont l’histoire ne remonte qu’à 160 ans environ. Elle s’est créée dans le cadre de l’Empire britannique lorsque furent instaurées — au début du xixe siècle — les migrations de main-d’œuvre en vue d’un travail sous contrat pluriannuel, dans des plantations ou des mines (indentured labor) en remplacement des esclaves noirs émancipés (1834-1917) [8].
Parallèlement à cette diaspora prolétaire, s’est installée une diaspora marchande et d’auxiliaires de l’empire, remplissant des fonctions administratives, militaires ou d’encadrement économique dans la commercialisation des produits agricoles (Afrique de l’Est et du Sud, Asie du Sud-Est). La diaspora des commerçants usuriers et banquiers chettiar (500 000 personnes environ), issue d’une caste de langue tamoul de la région de Madras (nattukottai), s’est répandue dans toute l’Asie du Sud-Est et l’océan Indien au xixe et au xxe siècle, dans l’empire colonial anglais (principalement en Birmanie) et en Indochine française, où elle a eu pour activité principale de développer l’économie marchande à la campagne.
Le fait d’avoir eu à subir le racisme et la discrimination, au cours des périodes coloniale et post-coloniale en Afrique ou à Fidji par exemple, a contribué à forger une conscience identitaire commune et une plus forte homogénéité culturelle entre des populations d’origines diverses à l’intérieur du sous-continent indien (Clarke, Peach, Vertovec, 1990).
La diaspora récente d’Europe et du Nouveau Monde
Elle est issue de ré-émigrations à partir de la précédente vers le Nouveau Monde ou l’Europe occidentale et, en particulier, la Grande-Bretagne. Il s’agit le plus souvent d’une seconde génération qui a commencé à s’élever dans la hiérarchie sociale et qui exerce des métiers d’intermédiaires ou de petits cadres administratifs. Il y a également des cadres d’un haut niveau d’éducation appartenant aux professions libérales ou intellectuelles. La décolonisation en Birmanie, en Afrique orientale, à Sri Lanka et à Fidji a contraint une partie plus ou moins grande d’entre eux, selon les cas, soit à revenir en Inde, soit à émigrer en Grande-Bretagne et dans le monde occidental, lorsque cela était possible. De même, des Indiens des Antilles ou de Fidji ont émigré au Canada, du Surinam aux Pays-Bas (Clarke et al., 1990).
Il faut également tenir compte de l’émigration permanente d’une élite intellectuelle formée par les universités indiennes mais qui ne trouve pas de travail à la hauteur de ses qualifications en Inde même. On a calculé qu’en moyenne l’Inde perdait entre 24 et 30 % de ses médecins et ingénieurs diplômés chaque année (Helweg, 1986). À l’inverse des populations ayant migré sous contrat, ces membres des classes moyennes ou supérieures peuvent, grâce à leur relative aisance et à l’amélioration des moyens de communication, maintenir des liens plus forts avec leur pays d’origine à travers les mariages, la parenté, la propriété ou les appartenances religieuses. La caste reste encore parmi eux une source importante d’identification se manifestant dans la fierté d’appartenir à une caste supérieure ou dans la dénonciation du bas statut des autres (Clarke et al., 1990). Une autre partie de la diaspora récente est constituée par un grand nombre de travailleurs le plus souvent non qualifiés, recrutés temporairement dans les divers pays du sous-continent indien par les pays du golfe Persique (émirats ou Arabie saoudite) [9].
La diaspora indienne comprend, comme la diaspora grecque, plusieurs couches successives. Une diaspora marchande très ancienne a prolongé d’abord vers l’Asie du Sud-Est les réseaux familiaux des castes marchandes du Nord de l’Inde ou de la côte tamoule du Dekkan, vers d’autres côtes de l’océan Indien, ensuite dans le cadre de l’empire colonial britannique. Une seconde diaspora, prolétaire, a été dirigée à cette même époque coloniale vers les économies de plantation d’îles ou de côtes de l’océan Indien, du Pacifique Sud ou des Caraïbes dans le cadre de l’Empire britannique. Le capital marchand s’est transformé en capital industriel ou financier par la suite, et le prolétariat des plantations s’est transformé, dès la seconde génération, en classes moyennes de petits entrepreneurs ou d’intellectuels. Les migrations récentes vers le Nouveau Monde ou l’Europe ont mobilisé des hommes d’affaires et des intellectuels originaires de cette diaspora plus ancienne ou des pays du sous-continent indien.
La singularité de la diaspora indienne est sa diversité extrême, voire ses divisions, dans la plupart des domaines : origines géographiques, langues, religions et même sectes, castes, États. Il semble exister en réalité plusieurs diasporas dans la diaspora indienne (Sindhis, Parsis, Chettiars, Jaïns, Gujeratis, Tamouls, Sikhs…). Au moment des indépendances, notamment en Afrique et dans les îles du Pacifique ou de l’océan Indien, ces Indiens de diverses origines et religions se sont trouvés confrontés aux mêmes problèmes de citoyenneté face aux mouvements nationalistes locaux, ce qui les a conduits à développer une conscience identitaire commune et l’esprit de tolérance entre eux. On a constaté l’accroissement du nombre des associations panindiennes à travers le monde pour répondre aux discriminations raciales en Grande-Bretagne ou à la question des droits de citoyenneté à Hong Kong, par exemple. De même, les intérêts communs dans les affaires rapprochent les divers groupes communautaires. Beaucoup de coutumes, la façon de s’habiller ou de manger sont les mêmes. On voit émerger à travers le monde une nouvelle « caste » d’Indiens dont le niveau d’éducation élevé dans le système occidental et en anglais est le principal point commun par-delà les différences socioculturelles propres au monde indien.
 
Chinois et sinité
 
 
Les Chinois comme les Indiens ont peuplé depuis plus de deux millénaires un espace asiatique quasi continental. Ils sont également plus d’un milliard d’individus. L’unité politique du monde chinois est plus forte, plus ancienne et a été plus durable que celle du monde indien, les phases historiques d’unification sous une forme impériale étant beaucoup plus longues et récurrentes que les phases de division ou de décomposition. S’il existe aujourd’hui deux Chines, la continentale et celle de Taiwan, cette situation ne pourra vraisemblablement pas se prolonger encore pendant plusieurs décennies. Hong Kong (1997) et Macao (1999) viennent d’être rattachés à la Chine continentale en gardant un statut particulier.
La Chine a toujours eu une vision du monde centrée sur elle-même ; les idéogrammes désignant la Chine signifient « central » ou « le pays du milieu » autour duquel gravitent les autres sociétés « barbares ». Les premières migrations d’une importance relative à partir de la Chine ne sont apparues que tardivement sous la dynastie des Song (960-1280) en direction des mers du Sud (Nanyang), de l’Asie du Sud-Est à l’Inde. Cette expansion de la marine chinoise culminera au début du xve siècle avec les expéditions de l’amiral Zheng He (1405-1433) sous les Ming, jusque sur les côtes d’Afrique orientale. Après l’avènement des Mandchous (1644), la Chine s’est de nouveau fermée, l’émigration étant officiellement interdite de 1648 à 1893, mais les mers du Sud, c’est-à-dire l’Asie du Sud-Est, ont continué à accueillir des commerçants et des exilés politiques chinois [10].
 
Le modèle spatial chinois
 
 
Le propre de la civilisation chinoise fondée sur l’idéologie confucéenne était d’unifier et de normaliser les coutumes par l’acquisition de comportements et de conduites corrects plutôt que d’un langage qui est toujours resté second et divers. L’action civilisatrice du rayonnement royal (wanghua) s’exerçait sur toute la population depuis les Chinois jusqu’aux barbares, dans un espace qui s’organisait en une série de carrés emboîtés autour de ce concentré de civilisation et de culture qu’était le « palais des Lumières », au cœur de la capitale, dans un site choisi comme le centre du monde, voisin de la « Résidence céleste » (Granet, 1968). Ces espaces hiérarchisés étaient au nombre de cinq : le domaine royal au centre, les deux carrés médians d’États feudataires ou vassaux appelés États de l’intérieur (zhong guo), les États à demi civilisés des barbares donnant tribut, le monde barbare en dehors des limites de la civilisation et à peine éclairé par le soleil. On trouve bien dans l’empire chinois, des Qin aux Han, aux Song et jusqu’aux Ming et aux Mandchous, le modèle spatial en auréoles concentriques de contrôle décroissant du pouvoir central sur des périphéries de moins en moins homogènes. Un type de structuration de l’espace analogue dans la forme se retrouve aujourd’hui (fig. 6).
Fig. 6
Le modèle spatial de la sinité.
IMGIMG Le modèle spatial de la
				sinité.IMGIMF
Aire centrale
Elle correspond à la partie de la Chine continentale la plus densément peuplée de Han, où ceux-ci sont très fortement majoritaires. Il s’agit du territoire impérial dépendant directement de l’empereur et de son administration, correspondant à peu près à l’actuelle Chine des 23 provinces. Le centre s’y est déplacé, au cours des deux millénaires de son existence, depuis la plaine moyenne du Hoang Ho au nord, au bas Yang Tse Kiang et à son delta au centre. Il a toujours été localisé dans les plaines alluviales les plus densément peuplées et intensivement cultivées, avec, selon les époques, un tropisme plutôt continental (orientation vers la route de la soie) ou plutôt maritime (axe côtier). Cette Chine est profondément marquée par les structures étatiques et la vision du monde précédemment analysées. Il s’agit de la Chine des 18 provinces plus la Mandchourie sinisée depuis le xixe siècle.
L’histoire récente de la Chine a conféré à cet espace un caractère multipolaire dont les principaux pôles sont Tianjin lié à Pékin, Shanghaï, Canton, avec Hong Kong, Macao et Taiwan dont le statut politique est distinct. Cependant, sur le plan politique, la capitale Pékin, qui abrite les organes centraux de l’État unitaire, domine incontestablement.
Espaces péricentraux
Ces territoires situés à l’intérieur des frontières de la république populaire de Chine ont un statut de région autonome (Mongolie intérieure, Tibet, Xinjiang) ou bien sont la partie occidentale, dans laquelle les Han sont minoritaires, d’une vaste province (Sichuan, Qinghai, Gansu). Ils ont été rattachés pendant une période plus ou moins longue à l’empire puis à la république de Chine. Ils ont été l’objet, au cours des dernières décennies, d’un peuplement, organisé par l’État, par des populations han venues de l’est et d’une occupation par l’armée chinoise. Il y a eu à plusieurs reprises des conflits entre la population locale revendiquant une autonomie (Tibétains, Ouïgours) et cette armée ou la police, surtout au Tibet et au Xinjiang. La population chinoise était, jusqu’à une époque très récente, encore minoritaire dans ces territoires. Elle a maintenant dépassé ou va bientôt dépasser la moitié de la population totale. D’autre part, la culture de ces peuples est assez largement différente de la culture chinoise, aussi bien par la langue que par la religion (bouddhisme tantrique, islam turco-iranien) et les structures sociopolitiques traditionnelles, théocratiques ou tribales (Tibétains, Mongols ou Ouïgours) [11].
Zone d’influence culturelle
Ce sont des pays, aujourd’hui des États-nations indépendants, voisins de la Chine, ayant adopté depuis une époque ancienne sa culture et même ses structures sociopolitiques fondées sur une administration mandarinale, sur le confucianisme et le bouddhisme mahayaniste chinois, parfois le taoïsme. Les deux Corées et le Viêt-nam sont dans ce cas. Le Japon, n’ayant jamais été colonisé par la Chine, constitue à lui seul un centre indépendant exerçant une forte influence économique et technologique sur ce monde sinisé avec lequel il partage une grande partie de sa culture. Léon Vandermeersch (1986) affirme que l’usage partagé des idéogrammes chinois induit, par-delà la diversité linguistique et culturelle, un véritable fonds commun de mentalité qui rapproche entre eux ces pays plus que ne le fait le fonds culturel indo-européen entre les pays occidentaux. Il ne s’agit pas seulement d’un système d’écriture commun, mais d’une véritable langue graphique autonome, différente de la langue parlée. « Véhiculé par les caractères, c’est le sens profond des choses selon la vision du monde chinoise qui a entièrement imprégné les esprits » (Vandermeersch, 1986). Cette langue graphique a été introduite par la colonisation han au Viêt-nam et en Corée au début du iie siècle av. J.-C. Ce fut le principal instrument d’expression écrite administrative et politique et d’expression littéraire jusqu’à la fin du xixe siècle. Le sino-vietnamien fut alors remplacé par une écriture romanisée le quôc-ngu sous l’influence de la colonisation française ; le coréen utilisa dès le xve siècle une écriture alphabétique (han gul) conjointement aux idéogrammes chinois.
La diaspora la plus ancienne et la plus nombreuse : le Nanyang
Il s’agit d’un espace proche et familier, prolongement du monde chinois à la fois par voie terrestre (péninsule Indochinoise) et maritime (mer de Chine méridionale). Par voie continentale, l’expansion chinoise a été stoppée dès le xe siècle par le Viêt-nam. Elle s’est toujours manifestée de façon très diffuse, mais continue et réelle aux niveaux économique et culturel, à travers le réseau des pistes caravanières qui recouvre le vaste massif montagneux s’étalant du Yunnan et du Guangxi aux pays de la péninsule (Birmanie, Laos, Viêt-nam, Thaïlande). Avec la fin de la guerre froide et le décloisonnement des frontières, des axes routiers de communication sont en plein développement.
Par voie maritime, les liens entre les provinces littorales chinoises, l’archipel et les côtes de la péninsule sont anciens. Mais les plus grosses migrations se sont déroulées pendant la colonisation occidentale de l’Asie du Sud-Est, entre le milieu du xixe et le début du xxe siècle, si bien qu’aujourd’hui environ 80 % des Chinois d’outre-mer sont en Asie du Sud-Est [12].
La diaspora chinoise est très fortement majoritaire dans la cité-État de Singapour, principal pôle économique de l’archipel et en position très favorable dans la plupart des autres pôles urbains et économiques de l’Asie du Sud-Est. Cette multipolarité chinoise sud-est-asiatique est en relation de plus en plus intense et forte avec la multipolarité de la Chine littorale et maritime, de Hong Kong, Macao et Taiwan [13].
La diaspora chinoise d’Asie du Sud-Est, par son peuplement, sa proximité géographique, l’ancienneté de ses liens avec la mère-patrie, a une situation tout à fait particulière dans la diaspora chinoise mondiale. Les communautés chinoises de cette région ont été à plusieurs reprises victimes de pogroms (Malaisie, Viêt-nam, Indonésie, Cambodge) ou de tracasseries plus ou moins grandes, à cause de leurs liens privilégiés avec les anciens colonisateurs occidentaux ou, ensuite, avec la Chine maoïste, perçue comme une menace, ce qui a contribué à renforcer leur sentiment identitaire par-delà leurs diversités culturelles d’origine.
La diaspora mondiale récente
Cette diaspora transocéanique est, dans un premier temps, issue d’une véritable traite des coolies dès 1840, au moment de l’ouverture des ports chinois, pour remplacer les esclaves noirs émancipés dans les plantations des îles à sucre (Maurice, Réunion, Hawaï, Jamaïque, Cuba) ou pour travailler dans les mines d’Afrique du Sud, du Pérou et sur les grands chantiers comme le canal de Panama ou la construction des chemins de fer transcontinentaux en Amérique du Nord. Les ruées vers l’or (1849 Californie, 1851-1890 Australie, 1858 Canada) ont été l’autre grande cause de mobilisation d’immigrants chinois, cantonnais dans leur majorité. On se trouve dans un cas de figure analogue à celui de la première diaspora indienne qui est contemporaine et suit des voies parallèles.
Après une période de fermeture qui dure de la fin du xixe siècle au début des années 1970, des entrepreneurs et des banquiers arrivent avec leurs capitaux de Hong Kong ou Taiwan ou des pays de l’Asie du Sud-Est passés au communisme après 1975. Cette immigration d’un type nouveau, jointe à celle des cerveaux et à l’ascension sociale de la deuxième génération des immigrants passée par les universités, permet à ces communautés de dépasser largement les 100 000 membres dans beaucoup de pays d’accueil et de participer de plus en plus à leurs élites, notamment au Canada. Une nouvelle immigration, souvent clandestine, depuis l’ouverture de la Chine continentale peuple les anciennes chinatowns qu’ont abandonnées pour les zones suburbaines les classes moyennes en pleine expansion [14].
Loin du pays d’origine, cette diaspora occidentale n’est pas soumise aux mêmes pressions ou menaces éventuelles que celle des pays de l’Asie du Sud-Est. Elle est en train de devenir avant tout une diaspora d’entrepreneurs et d’intellectuels dont les liens avec les pôles multiples du monde chinois et de la diaspora ne se font plus seulement par l’intermédiaire des associations régionales et claniques (huiguan) mais par des relations capitalistiques banales, par les banques en particulier (Ma Mung, 2000) [15].
La plupart des centres du monde chinois et de sa diaspora se situent sur les rives du Pacifique, mais la diaspora chinoise a une envergure planétaire, avec un centre de gravité qui se situe sur les rives occidentales du Pacifique.
 
Les trois peuples-monde dans la mondialisation
 
 
Les modèles cartographiques et graphiques montrent que Chinois et Indiens ont depuis longtemps (deux millénaires environ) disposé d’un espace continental étendu. Il s’agit d’un espace de peuplement, territoire d’empires plus ou moins durables, espace central qui est le berceau culturel et identitaire. Une différence entre les deux espaces continentaux situés au centre de ces deux modèles réside dans une unité, actuelle et récurrente dans la longue durée, de l’espace chinois par opposition à une division, actuelle (Inde, Pakistan, Bangladesh) et rarement surmontée dans la longue durée (empire d’Asoka, des Moghols et empire des Indes britannique), de l’espace indien. Les points chauds et les conflits identitaires liés à des oppositions religieuses (hindouistes, musulmans, Sikh) y sont plus nombreux et fréquents que dans l’espace chinois, où ils sont reportés dans les espaces péricentraux (Tibet, Xinjian, Taiwan).
Cet espace continental central indien ou chinois se double d’un espace maritime, d’une méditerranée ou d’un espace océanique qui la prolonge, c’est une aire d’influence culturelle, économique et politique. Au-delà, une diaspora mondiale s’est constituée comme une extension récente (xixe-xxe siècles) d’une diaspora plus ancienne. Celle-ci s’est formée antérieurement par des migrations continentales et maritimes dans des espaces situés dans le prolongement de l’espace central. Chacun de ces peuples peut jouer sur une profondeur diachronique d’une longévité exceptionnelle de l’ordre de plusieurs millénaires. En dehors de ces points communs, il existe de notables différences quant à chacune des composantes du modèle. Au tropisme plus continental des Chinois on peut opposer celui à la fois maritime et continental des Indiens. Le modèle grec est sensiblement différent, car il est centré sur un espace maritime (la mer Égée), non pas continental comme les deux autres. De plus, cet espace central a été amputé de la plus grande partie de sa moitié orientale (côtes de l’Asie mineure) en 1922, puis en 1974 (Nord de Chypre).
Les trois modèles, si l’on prend l’image de la coupe d’un tronc d’arbre, ont quatre anneaux de croissance. Les deux premiers anneaux correspondent à des zones d’extension du peuplement et de l’influence à la fois culturelle, politique et économique qui s’est exercée sur la longue, voire la très longue durée. Pour les Chinois, il s’agit de zones essentiellement continentales. Pour les Indiens, ce sont des zones continentales et maritimes, surtout la seconde. Pour les Grecs, il s’agit encore et surtout d’espaces littoraux appartenant à la Méditerranée et à la mer Noire, et d’espaces continentaux asiatiques correspondant à l’aire des États et de la civilisation hellénistiques. Contrairement aux deux modèles précédents, dans lesquels la présence démographique indienne ou chinoise est très forte, surtout dans le premier anneau, la présence démographique grecque actuelle y est très faible. Il s’agit d’une présence historique, voire archéologique, mais qui, pour le premier anneau du moins, est en cours de réactivation partielle grâce aux relations économiques et culturelles depuis la fin de la guerre froide et au redressement économique de la Grèce depuis 1995.
Les deux anneaux externes, ceux des diasporas, correspondent à deux stades de la constitution d’une diaspora mondiale, qui se succèdent dans le temps et s’éloignent dans l’espace. Le premier est constitué par une diaspora relativement ancienne (xviiie-xixe siècles) dans des espaces continentaux ou maritimes relativement proches et dans le cadre d’empires multi-ethniques. Le second correspond à l’extension plus récente (xxe siècle) de cette diaspora dans des espaces plus lointains et à une échelle véritablement mondiale.
Il faut mettre en parallèle l’importance numérique de chaque diaspora et la proportion de la population du territoire d’origine qu’elle représente, en prenant bien sûr des ordres de grandeur plutôt que des statistiques précises qui, en tout état de cause, font défaut. La plus nombreuse est la diaspora chinoise (entre 30 et 50 millions) qui équivaut à seulement 2,5 % de la population de la Chine continentale, mais dont 80 % sont en Asie du Sud-Est. La diaspora indienne (environ 13 millions) est pour moitié localisée sur les rives ou dans les îles de l’océan Indien et l’ouest-sud-ouest du Pacifique, les trois autres concentrations étant l’Europe occidentale (Grande-Bretagne principalement), la Caraïbe, le Canada et les pays du golfe Persique, mais cette diaspora ne représente que 1,3 % de la population du monde indien. La diaspora grecque (4 à 5 millions) représente, elle, près de 50 % de la population de l’État-nation grec actuel [16].
 
Le rayonnement des peuples-monde
 
 
Le rayonnement d’un peuple-monde dépend de plusieurs facteurs : l’implantation dans un espace central continental et maritime qui est à la fois son territoire d’origine et son principal point d’appui ; les réserves démographiques, le potentiel migratoire dans l’espace central ; la présence et la taille de mégapoles cosmopolites dans lesquelles il occupe une position dominante, au centre et à la périphérie ; l’implantation dans les mégapoles cosmopolites du Nouveau Monde et de l’Europe occidentale.
Ce dernier facteur est le moins discriminant, car les trois peuples sont présents dans la plupart de ces mégapoles, où se forme et s’insère une part minoritaire mais croissante de leurs élites. Grecs, Indiens et Chinois ont le grand avantage d’être également présents dans les mégapoles européennes et du Nouveau Monde (global cities), en particulier du monde anglo-saxon, qui sont les nœuds de la mondialisation. Les Chinois et les Indiens, grâce aux espaces continentaux et à la masse démographique qu’ils contrôlent, ont développé leurs propres mégapoles de plus en plus cosmopolites et en pleine croissance. Ce qui est le plus déterminant, c’est l’étendue de l’espace central et de ses pôles cosmopolites, le dynamisme démographique et le potentiel migratoire de chacun de ces peuples.
Les Chinois sont aujourd’hui en position de supériorité par leur présence dans les mégapoles du Sud-Est asiatique, au sein de pays dont le dynamisme économique est avéré (Singapour, Malaisie, Thaïlande), et par la renaissance de leurs villes-ports de la côte chinoise sur le Pacifique, situées sur un axe majeur de développement et de croissance qui va du Japon à Djakarta en passant par Hong Kong et Singapour.
Les Indiens sont présents aussi dans beaucoup de ces mégapoles d’Asie du Sud-Est mais de façon moins massive. Ils ont perdu leur principal pôle d’entre les deux guerres, Rangoun. Leurs trois principaux ports-comptoirs (Calcutta, Bombay, Madras) sont un peu moins cosmopolites que les grandes villes chinoises d’Asie du Sud-Est.
Chinois et Indiens disposent d’un espace subcontinental très étendu dans lequel ils ont pu asseoir leur société et leur culture en un peu plus d’un millénaire, l’espace maritime ne jouant qu’ultérieurement, dans le prolongement de cet espace continental, comme espace de rayonnement et d’implantation d’une diaspora. L’État unitaire chinois, qui a maintenu dans la longue durée une identité cohérente, est un avantage certain par rapport à une unité indienne menacée par plusieurs conflits identitaires liés à des clivages d’origine religieuse (hindouistes, musulmans, sikhs).
En Inde subsiste malgré tout un fonds culturel commun qui dans la diaspora se traduit par la référence à une « nation indienne ». Les tensions et fractures fondées sur les deux grandes identités religieuses, islam et hindouisme, ont tendance actuellement à s’approfondir, comme on peut le constater dans le cas du Cachemire. C’est là la principale faiblesse du monde indien, au point de provoquer le face à face de deux puissances nucléaires (Inde et Pakistan), avec toutes les charges et contraintes que crée une telle situation. Une identité panindienne ne s’affirme véritablement que dans la diaspora face au racisme et à la répression (Afrique orientale, Grande-Bretagne) [17].
L’effet de masse démographique, l’homogénéité culturelle relative des Han sur l’ensemble du territoire chinois, directement liée au caractère unitaire de l’État impérial, dont le régime communiste d’après 1949 est un nouvel avatar, sont autant de forces sur lesquelles peut éventuellement s’appuyer la diaspora. La Chine n’a été touchée par l’islam que sur ses marges et non en son centre comme l’Inde. Sa principale faiblesse réside dans l’incapacité de l’État unitaire à reconnaître en son sein des sociétés et des territoires véritablement autonomes, possédant et conservant leur propre identité résolument distincte de l’identité chinoise han [18].
Le monde grec a, par contre, été conquis et dominé de façon durable par l’islam turc, l’Empire ottoman, reprenant à son compte pour quatre siècles les structures de l’Empire byzantin. Les Grecs n’ont pas réussi, comme certains d’entre eux en avaient le projet dès la fin du xviiie siècle et jusqu’en 1922, à reconstituer un espace pluriethnique du même type. Le modèle de l’État-nation, leur faiblesse numérique relative jointe à leur longue tradition de vivre dans de petites unités politiques (les koinotites, communautés), ont favorisé la dislocation de cet espace des Balkans et de l’Asie mineure, autrefois uni par les Byzantins et les Ottomans. Cela se traduit aujourd’hui par le repli sur un petit État-nation (la Grèce) qui cherche de plus en plus à se relier à une diaspora mondiale. Un grand déficit démographique propre aux sociétés européennes entraîne une faiblesse relative de l’hellénisme au niveau mondial par rapport à l’indianité ou à la sinité.
La faiblesse actuelle de l’hellénisme au sud-est de l’Europe contraste non seulement avec la force de la diaspora chinoise en Asie, mais avec sa propre grandeur du début du xxe siècle, époque à laquelle le premier apparaissait beaucoup plus prospère que la seconde. La raison principale de ce déclin est la perte, entre les deux guerres mondiales (révolution bolchévique et échange des populations grecques et turques de 1923), de ses grands pôles économiques et culturels : ceux de la mer Noire entre 1917 et 1924 (Odessa, Taganrog-Rostov, Soukhoumi, Batoum, Trébizonde, Samsun, Constantinople), ceux de la Méditerranée orientale entre 1922 et 1960 (Smyrne, Alexandrie). L’hellénisme s’est replié sur l’unique pôle d’Athènes-Le Pirée qui est rapidement devenu hypertrophié et, à un moindre égard, sur celui de Salonique amputé de sa communauté juive et, pendant la guerre froide, de son arrière-pays balkanique, se redéployant, par ailleurs, dans le Nouveau Monde, en Afrique et en Europe occidentale [19]. Dans le même temps, la diaspora chinoise poursuivait le développement et la croissance de ses pôles sur les côtes de cette méditerranée asiatique qu’est la mer de Chine du Sud.
En Asie, les États ont pu, malgré les difficultés de la décolonisation et quelques crises ponctuelles, maintenir une pluralité ethnique avec leurs minorités et leurs diasporas. Il y eut une exception majeure, la Birmanie, et d’autres mineures, parce que de plus courte durée, les pays de l’ex-Indochine française. Les principaux pôles de la diaspora chinoise ont été non seulement maintenus mais renforcés, en liaison avec le moteur de la croissance qui s’est manifesté d’abord au Japon puis en Asie du Sud-Est, notamment les petites Chines (Hong Kong, Taiwan, Singapour), enfin sur le littoral de la Chine continentale, d’où est originaire la diaspora. Par contre, les pôles de l’hellénisme et de la diaspora grecque ont été démantelés à la suite de révolutions et de mouvements nationalistes (Turquie, Égypte), si bien que celle-ci a dû refluer vers le territoire exigu de son État-nation, la Grèce, ou se redéployer dans le Nouveau Monde et en Europe occidentale, dans l’anneau externe de sa diaspora. Les capitaux grecs sont très récemment repartis à la conquête des Balkans, et à celle des rivages russes et ukrainiens de la mer Noire. De nouveaux espaces économiques et culturels transfrontaliers de la diaspora grecque commencent à s’y reconstituer à partir des pôles d’Athènes, de Thessalonique et de Chypre. Ils ne pourront véritablement bien fonctionner et se développer que lorsque le danger des guerres nationalistes sera durablement écarté de la région.
La nouvelle économie, dans laquelle dominent les services, le secteur tertiaire, les activités innovantes en relation avec les nouvelles technologies, fait appel à la créativité qui se développe plus aisément dans les marges, les zones de contact, les formations hybrides et les métissages de toutes sortes. Cela permet de mieux comprendre le rôle croissant des diasporas dans la mondialisation et le déclin relatif du cœur homogène, centralisé des États-nations, dont la puissance s’appuie sur une civilisation industrielle bien encadrée, disciplinée. Dans le cas de la Chine, puissance continentale que le régime maoïste a cherché à industrialiser et à moderniser en tant que telle, on voit que le renouveau et le développement de la fin du xxe siècle sont dus aux liens que le régime postmaoïste a rétablis avec la diaspora et au rôle croissant des investissements et des échanges avec Taiwan et Hong Kong. Ce sont désormais les Chinois des régions côtières, en étroite relation avec la diaspora, qui jouent le rôle moteur et ont impulsé un nouveau dynamisme. De même dans le monde indien, les élites formées dans les universités locales, mais ayant complété leur formation et acquis une expérience à l’extérieur, sont de plus en plus incitées à revenir investir sur place.
Quant aux Grecs, ils se caractérisent aujourd’hui par un retour de l’hellénisme universel, mondialisé, aux dépens de l’helladisme centré sur l’État-nation. Celui-ci n’a pas pu au xxe siècle atteindre une taille suffisante pour être la base d’une puissance significative à l’échelle mondiale. C’est donc la diaspora qui tend à devenir la force d’avenir parce qu’elle se situe au cœur des mégapoles européennes et du Nouveau Monde, à un tel point que l’État cherche à la maîtriser à son profit. La flexibilité, la plasticité de cette entité ethnoculturelle ancienne qu’est l’hellénisme, susceptible de se recomposer même en l’absence de sa langue, est un atout majeur qui lui permettra non seulement de survivre mais d’affirmer son rôle dans la mondialisation.
 
Trois acteurs de la mondialisation
 
 
Les modèles à quatre anneaux de croissance de ces trois peuples se différencient en fonction de la densité actuelle des deux premiers anneaux et du degré de cohésion sociopolitique du centre. Les Chinois ont le centre le plus dense et le plus cohérent, les Grecs le moins dense, le plus dissocié du centre et actuellement très peu dense dans ses deux premiers anneaux. Les Indiens ont un centre très dissocié mais des anneaux de croissance comparables par leur densité à ceux des Chinois [20].
En privilégiant l’éducation et l’acquisition des savoirs dans la deuxième génération, les migrants de ces trois peuples s’intègrent au sein des élites des mégapoles cosmopolites des pays occidentaux les plus avancés et les plus puissants. Ils deviennent des acteurs de plus en plus importants de la mondialisation. L’État-nation ou les États-nations de ces peuples sont certes un élément important de leur structure mondiale, mais leur diaspora en est un élément essentiel, plus ou moins autonome, influant et agissant sur l’État-nation lui-même. La combinaison d’une entité transétatique (diaspora), d’un ou plusieurs États-nations et d’une profondeur historique exceptionnelle, fonde l’originalité de ces peuples-monde de la longue durée et en fait des acteurs non négligeables de la mondialisation.
Le fait que la diaspora hellénique, comme les diasporas indienne ou chinoise, soit en grand nombre dans des pays anglo-saxons du Nouveau Monde ou de l’ancien Empire britannique peut être considéré comme un avantage à l’heure de la mondialisation. L’anglais, langue principale de la mondialisation, est également la langue des élites de ces trois peuples-monde. Cela facilite le développement de réseaux de communications et d’échanges de toutes sortes entre les communautés qui se trouvent au cœur de pays riches et influents (multipolarité).
Les Grecs américains ou australiens ont pu accéder par la voie électorale à des postes de responsabilité politique au plus haut niveau (parlementaires, maires de grandes villes, candidats aux élections présidentielles américaines et même poste de vice-président). Il n’en est pas de même jusqu’à présent pour les Indiens ou les Chinois, encore victimes d’un racisme relatif, de sorte qu’à l’exception du Canada, ils ne sont pas pleinement admis dans l’élite politique de ces pays. Mais cette identité européenne « blanche » des Grecs, qui facilite une telle intégration au sommet de la hiérarchie sociale, peut aussi devenir un inconvénient pour la conservation de l’identité à cause du danger d’assimilation. La conservation de la langue est très difficile, sinon impossible, à la troisième génération et au-delà. La conservation de l’identité grecque par la culture et la religion orthodoxe est le principal défi des prochaines décennies pour cette diaspora grecque du Nouveau Monde et de l’Europe occidentale [21]. Le courant migratoire, qui apportait de façon continue un sang neuf à la diaspora grecque un peu partout dans le monde, est tari depuis qu’à la fin du xxe siècle la Grèce est devenue un pays d’immigration plutôt que d’émigration. Ce problème n’existe ni pour les Chinois, ni pour les Indiens dont les réserves démographiques dans les territoires d’origine sont encore très grandes.
La comparaison des modèles spatiaux (figures 4, 5, 6) et spatio-temporels (figures 1, 2, 3) de chacun de ces trois peuples-monde de la longue durée conduit à une vision plus générale et théorique, à travers la construction de deux chorotypes qui ont une double dimension spatiale et temporelle (fig. 7, 8) [22].
Fig. 7
Chorotype des quatre anneaux de croissance des trois peuples-monde.
IMGIMGChorotype des quatre anneaux de
				croissance des...IMGIMF
Fig. 8
Chrono-chorotype des trois peuples-monde.
IMGIMGChrono-chorotype des trois
				peuples-monde.IMGIMF
Le modèle à quatre anneaux de croissance montre l’expansion dans l’espace et dans le temps d’un peuple-monde de la longue durée (fig. 7). L’espace central d’accumulation démographique, culturelle, sociopolitique (appropriation territoriale) s’est consolidé dans le temps long, tout en pouvant se fractionner. Les deux premiers anneaux correspondent à une expansion vers les espaces voisins et les périphéries moins proches, expansion qui peut être territoriale (espaces péricentraux) ou politico-culturelle (zone d’influence culturelle voire économique et politique). Les deux anneaux externes représentent deux stades de la formation d’une diaspora mondiale, qui se constitue d’abord dans les espaces continentaux et marins les plus proches ayant des affinités culturelles, résultat d’échanges anciens et même parfois d’une longue histoire commune (anciens empires), puis dans les espaces plus lointains du Nouveau Monde et de l’Europe occidentale. Il s’agit de la diaspora la plus récente (fin xixe, xxe siècle), installée dans les pays économiquement les plus prospères, les plus avancés, et les plus engagés dans les processus de mondialisation. Il peut y avoir des chevauchements, des interférences et recouvrements entre ces différentes zones, en particulier entre les trois premiers anneaux.
Le chorotype spatio-temporel à deux auréoles chronologiques non fermées est bâti autour d’un noyau central identitaire fort qui se situe dans la longue durée (fig. 8). Ce dernier comprend pour chacun de ces peuples trois composantes essentielles : une qui relève des structures sociales, sociopolitiques et de parenté, une autre qui relève plutôt de la langue, du système d’éducation et de la religion, une troisième qui est davantage politique (structure étatique forte ou fluidité des formes étatiques) pouvant également faire appel à des éléments religieux. Ce noyau central rend compte de la continuité identitaire sur le temps long. La première auréole chronologique montre la succession des configurations fortes (cadres étatiques et territoriaux), les principales discontinuités et bifurcations. La seconde auréole, externe, montre la succession des logiques extérieures qui ont significativement influé sur les configurations fortes et l’évolution de ces peuples. Ce sont des impérialismes extérieurs conquérants, des courants religieux ou idéologiques, la diaspora ayant très souvent servi de vecteur à ces logiques extérieures. Les flèches dans le sens des aiguilles d’une montre se moulent selon une forme ellipsoïdale ouverte, non pas circulaire, car le temps qui s’étale sur plusieurs millénaires n’est pas cyclique.
La possibilité de la construction de ces chorotypes confirme a posteriori la pertinence et la cohérence de cette notion de peuple-monde de la longue durée appliquée à trois peuples aussi différents que les Grecs, les Indiens et les Chinois. Ces modèles graphiques montrent-ils de simples homologies structurales ou bien une structure commune dont chacun des trois peuples serait une variante particulière ? La question demeure posée, même si le second terme de l’alternative nous apparaît comme le plus probable. On y voit bien le rôle fondamental du noyau dur identitaire lié à un espace central d’appartenance, noyau dur qui a préservé ces peuples contre toute dilution au cours des différentes phases d’expansion ou de repli. On voit également le rôle de la diaspora comme introducteur d’innovations, provoquant évolutions ou mutations, à partir des anneaux périphériques.
 
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NOTES
 
[1] Cet auteur identifie cinq principales «tribus mondiales» : les Juifs, les Japonais, les Indiens, les Chinois et les Anglo-Saxons.
[2] On utilise ici le terme de peuple au sens «d’un ensemble d’individus qui, sans habiter dans le même pays, sentent qu’ils appartiennent à une même communauté par leur origine, leur religion ou un autre lien» (Rey A., 1992, 1496). Il ne s’agit pas nécessairement d’une nation mais d’une entité très proche, parce que la notion implique une conscience, un sentiment d’appartenance dont les fondements peuvent varier d’un peuple à l’autre (langue, structure sociopolitique récurrente…). Il s’agit d’un ensemble plus ancien qu’une nation dont la notion, dans sa signification actuelle, n’est apparue qu’au xviiie siècle.
[3] On a formé le terme de peuple-monde sur le modèle d’« économie-monde » utilisé par F. Braudel (1979). Il s’agit de peuples qui, depuis une période déjà ancienne de leur histoire, ont conçu leur espace comme représentatif du monde dans sa totalité et leur culture comme universelle, c’est-à-dire susceptible de s’étendre au monde entier. Cela se traduit par l’existence, au-delà de l’espace de leur(s) État(s)-nation(s), d’une vaste zone d’influence culturelle, qui peut être également, selon les périodes, une zone d’influence économique et politique de taille subcontinentale. Une diaspora mondiale achève de donner à ces peuples une dimension véritablement mondiale et en fait des acteurs de la mondialisation.
[4] Ce terme, consacré par l’historien Konstantin Paparrigopoulos (1815-1891), est passé dans le langage courant en Grèce pour souligner le fait que le peuple grec n’était pas seulement présent à l’intérieur de son État-nation, mais bien au-delà.
[5] Il s’appuie notamment sur les grandes épopées (Ramayana, Mahabharata), sur la tradition populaire des Puranas, sur le sanskrit et les langues apparentées et sur un réseau de hauts lieux de pèlerinages situés au nord comme au sud de l’Inde. Il se fonde sur l’articulation varna-jati et la hiérarchisation qui en résulte. « L’existence du sanskrit comme langue de civilisation, des brahmanes comme classe supérieure et de leurs valeurs communes comme valeurs absolues, démontre l’unité du pays » (Dumont L., 1964, p. 96).
[6] L’originalité politique traditionnelle du système indien est la disjonction totale entre fonctions religieuses, confiées aux brahmanes occupant le sommet de la hiérarchie sociale, et fonctions politiques, confiées aux kshatriyas qui disposent du pouvoir et des richesses. Le souverain (kshatriya) est spirituellement subordonné au prêtre (brahmane) mais le prêtre est totalement dépendant du souverain pour sa subsistance.
[7] S’appuyant tantôt sur l’hindouisme, tantôt sur le bouddhisme ou sur les deux à la fois, les Indiens ont fondé à partir de comptoirs commerciaux (accueillant toutes sortes de commerçants étrangers, arabes, chinois, juifs, arméniens, indiens de diverses origines…) des royaumes basés sur le couple brahmane-kshatriya et sur le culte çivaïte du linga royal. Cette expansion hindoue s’est faite pendant plusieurs siècles à partir des diverses régions indiennes, avec une prépondérance de l’Inde méridionale puis de Ceylan. Les premiers royaumes hindous se sont d’abord établis sur les rives du détroit de Malacca, servant ensuite de relais entre l’Inde propre et ce qu’on a appelé l’Inde extérieure.
[8] C’est ainsi que furent mis en place les noyaux des premières communautés de la diaspora : Maurice, Guyanne britannique, Surinam, Trinidad, Afrique du Sud, Tanganyika et Fidji. Le même type de migrations de main-d’œuvre sous contrat, mais impliquant moins de contraintes et portant sur de plus gros effectifs, s’est déployé dans des espaces plus proches : système kangani à Ceylan et en Birmanie, système maistry en Malaisie. La mobilité était plus grande parmi ces trois communautés dont la population était proche de deux millions chacune.
[9] Ils n’ont pas de perspectives d’installation durable ni d’intégration dans ces sociétés d’accueil en dehors de quelques commerçants gujerati à Barhein ou Oman. La ségrégation raciale et sociale y est de règle, de même qu’en Grande-Bretagne où une grande partie des populations d’origine indienne au sens large vit dans des quartiers ethniques.
[10] Ainsi, jusqu’à la fin du xixe siècle, il n’y avait pas de terme pour désigner les émigrés chinois, ni d’équivalent de diaspora, mais seulement le terme de marchands des mers du Sud (Nanyang huashang). Ce n’est qu’après 1880 qu’apparaît le mot de qiao (émigré temporaire) puis de Huaqiao (émigré chinois), correspondant aux migrations de masse liées au phénomène colonial. C’est alors que la diaspora chinoise devient un phénomène majeur en Asie du Sud-Est.