Espace géographique
Belin

I.S.B.N.2701129214
96 pages

p. 231 à 244
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Modèles et territoires

tome 30 2001/3

2001 Espace géographique Modèles et territoires

Argentine, modèle à monter

Sébastien Velut École normale supérieure, 48 boulevard Jourdan, 75014 Paris sebastien.velut@ens.fr
Cet article propose un examen des méthodes de modélisation graphique, terme qui est préféré à celui de chorématique, en s’appuyant sur les mises en œuvre de la méthode suivant la voie indiquée par Roger Brunet. L’examen des usages permet de cerner quelques règles pratiques de la modélisation : principalement le choix d’une figure de base neutre et l’identification de structures élémentaires dont la combinatoire permet de décrire une organisation spatiale. Ces principes sont appliqués au cas argentin pour lequel on identifie six modèles de base décrivant autant de champs. Leur combinaison graphique permet de rendre compte de l’organisation de l’espace argentin, alors que leur combinaison logique aboutit à construire une régionalisation.Mots-clés : Argentine, chorèmes, modèles. This paper analyses numerous graphic modelling methods –a more general term than choremes– developed from Roger Brunet’s theoretical positions. An examination of these applications makes it possible to define practical rules: mainly the use of a neutral geometrical basis and the identification of elementary structures, which are combined to describe spatial organisation. These principles are applied to Argentina, where six basic models describing six fields are identified. Their graphical combination provides an accurate picture of Argentina’s spatial organisation and their logical combination offers a tool for regionalisation.Keywords : Argentina, choremes, models. Argentina, modelo para armar.— En este trabajo se examinan los métodos de la modelización gráfica – término que se prefiere al de coremas – basándose en las aplicaciones del método siguiendo las propuestas de Roger Brunet. El estudio de los usos permite definir algunas reglas prácticas para la modelización : principalmente el uso de una base geométrica y la identificación de estructuras elementales cuya combinación describe una organización espacial. Se aplican estos principios al caso argentino identificando seis modelos de base que constituyen tantos campos de fuerza. Su combinación gráfica permite dar cuenta de la organización del espacio argentino y su combinación lógica determina una regionalización.Palabras claves : Argentina, coremas, modelos.
La chorématique a vingt ans. C’est sinon l’âge d’un bilan, du moins l’occasion de faire le point sur certaines de ses applications. En effet, si cette méthode a suscité de vigoureux débats, son principal mérite est sans doute d’avoir été employée par différents auteurs qui l’ont appliquée à des espaces extrêmement variés, tant en localisation qu’en taille. Plutôt que de reprendre un exposé théorique d’autant plus inutile qu’il a été fait à plusieurs reprises, on propose de se pencher sur ces applications. Ce faisant, il paraît possible de mieux comprendre la réception de la méthode par les géographes, en voyant comment ils l’ont intégrée à leurs propres travaux, retenant tout ou partie des propositions initiales de Roger Brunet [1].
Celui-ci poursuivait plusieurs objectifs. D’une part, doter la géographie d’une méthode de modélisation spécifique, adaptée à ses questionnements, à un moment où d’autres sciences sociales empruntaient cette même voie. D’autre part, dépasser la sempiternelle opposition entre géographie régionale et géographie générale, la réflexion sur les principes généraux tendant alors à supplanter l’analyse de territoires concrets qui avaient fait les beaux jours de quelques générations de géographes. Il fallait pour cela non seulement doter la géographie régionale d’une méthode autorisant la comparaison mais aussi élaborer les outils permettant le passage des cas singuliers aux lois générales.
On peut se demander dans quelle mesure l’infléchissement effectué par les praticiens de la modélisation graphique a servi ces objectifs ou si cette dernière n’a pas été quelque peu victime de son succès, en raison notamment de son efficacité graphique. L’examen des applications conduit à penser qu’un certain nombre de pratiques établies dans la tradition géographique francophone se sont poursuivies dans la modélisation graphique, quitte à en diminuer la portée. On cherche donc à dégager un ensemble satisfaisant de règles d’usage qui sont ensuite appliquées au cas de l’Argentine des années 1990.
 
Modèles et chorèmes
 
 
L’invention des chorèmes, entre tradition et innovation
« Représentation formalisée et épurée du réel ou d’un système de relations », comme le définissent F. Auriac et R. Brunet dans Les Mots de la géographie, le modèle est devenu d’un usage courant pour les géographes, du moins pour certains d’entre eux. Il permet, en géographie comme dans les autres sciences, d’identifier les déterminants d’un phénomène, et par des comparaisons avec la réalité [2], d’affiner progressivement la représentation pour faire progresser la compréhension. Ainsi conçu, le modèle présente une vertu explicative, et dans certains cas, prédictive. Il peut également servir de guide à l’action en permettant d’envisager les effets d’une décision.
Les modèles graphiques font partie d’un groupe plus large de modèles décrivant des comportements ou des organisations dans l’espace, à l’inverse d’autres modèles couramment employés, qui n’ont pas de dimension spatiale, comme celui de la transition démographique ou des phases du développement économique qui représentent des évolutions. Parmi les modèles spatiaux on peut distinguer, à la suite de R. Brunet (1980), modèles généraux, modèles génériques, modèles spécifiques et modèles élémentaires.
Les modèles généraux sont censés s’appliquer en toute circonstance et en tout lieu. Ce sont par exemple les modèles issus de l’économie spatiale allemande ou encore les modèles découlant de l’application des lois de la gravitation à l’espace habité. Ces modèles comportent généralement une formulation mathématique faisant intervenir la distance de façon explicite. Ils peuvent recevoir une expression graphique, mais il s’agit plutôt d’une traduction, en générale géométrique : lignes équipotentielles, orbites, anneaux de culture, polygones de Thiessen, etc. La confrontation à la réalité peut se faire sur la base de mesures précises permettant d’ajuster les paramètres du modèle. Les écarts constatés amènent à repérer les facteurs supplémentaires, et à en apprécier le poids. Une présentation systématique de ces modèles a été proposée par P. Haggett dès 1965, mais les développements de l’informatique et des systèmes d’information géographiques (SIG) leur ont donné une nouvelle jeunesse.
Une deuxième famille de modèles, que l’on propose d’appeler génériques, décrit de façon graphique une famille d’objets. C’est par exemple le cas des modèles de répartition des classes sociales dans la ville nord-américaine, de celui de l’organisation des métropoles asiatiques (McGee, 1991) ou encore de la répartition des activités sur les wadden (Verger, 1995). Ces modèles ne comportent pas, dans la plupart des cas, d’expression mathématique. Cela n’empêche pas de les comparer aux cas concrets étudiés, mais il n’est pas possible de quantifier les écarts.
Une troisième catégorie comprend les modèles spécifiques, ne s’appliquant qu’à un seul espace. Ce dernier groupe est sans doute le plus fourni, car il prolonge la pratique géographique de l’analyse régionale. Ces modèles cherchent à préciser les principaux facteurs d’organisation des espaces étudiés et à synthétiser graphiquement leurs relations. Les auteurs de la Géographie universelle Belin/RECLUS ont réalisé nombre de modèles d’espaces particuliers.
La différence entre ces modèles et un schéma de synthèse bien conçu [3] est peu apparente : les deux démarches visent à rendre compte de manière cohérente de l’organisation d’un espace en hiérarchisant les facteurs et à en donner une représentation en autorisant la compréhension. De ce point de vue, la démarche modélisatrice s’inscrit dans la tradition française du croquis de synthèse, dont la place demeure encore centrale dans la formation des géographes. Le croquis représente de façon frappante et synthétique l’organisation d’un espace régional : « Il doit exprimer le contenu [d’une région] c’est-à-dire non seulement les éléments qui la composent, mais encore la façon dont ils interfèrent » [4]. Le caractère pédagogique de ces modèles, prolongeant certaines pratiques d’enseignement, explique l’adoption rapide des chorèmes par les enseignants.
Il existe donc une forte parenté entre la modélisation graphique et la cartographie, dans la mesure où celle-ci produit des cartes « à voir » et non pas seulement des cartes « à lire », suivant l’expression de J. Bertin (1967). Dans un de ses articles préfigurant la modélisation graphique, R. Brunet (1972b) montre comment la simplification progressive d’une carte des villes du Massif Central permet d’identifier les principaux facteurs de localisation.
Cette opération requiert un cadre conceptuel préalable permettant d’identifier les facteurs et les processus d’organisation de l’espace. Bien souvent, c’est l’approche systémique qui est retenue : elle offre en effet un vocabulaire et une méthode rigoureux pour décrire ce que la géographie de l’âge classique [5] baptisait complexe régional. La notion de système permet précisément la construction de la réalité que l’on cherche à décrire. Étudier l’organisation de l’espace consiste alors à identifier un système spatial défini par ses composants et un faisceau d’interactions. Le repérage des sous-ensembles spatiaux en fonction de leur rôle amène à une présentation intermédiaire entre carte et figure géométrique. C’est cette voie qu’avaient empruntée les auteurs rassemblés par Roger Brunet (1969) dans l’analyse des quartiers ruraux. En partant d’un inventaire sans surprise (terroirs, mise en valeur, populations, activités), ils aboutissaient à une représentation intermédiaire entre le schéma et la carte, correspondant aux structures définies par un système de relations. Cette tentative apparaissait alors comme une voie vers la modélisation [6].
Une analyse en termes systémiques de l’espace équatorien avait été proposée dès 1975 par J.-P. Deler, dont le modèle amenait à une régionalisation raisonnée en fonction des places relatives des sous-espaces dans l’ensemble national. Cette approche permet de définir les limites des espaces pouvant être modélisés : ils doivent correspondre à l’extension d’un système, présenter une certaine cohérence, mais peuvent être de toutes tailles. L’approche systémique est également celle qui permet de dépasser l’opposition entre géographie régionale et géographie générale, en permettant la comparaison d’espaces singuliers (Brunet, 1972a) identifiés comme des systèmes spatiaux. Restait à faire le lien entre la description des systèmes et les formes inscrites dans l’espace.
En Amérique latine, on peut identifier un petit nombre de formes pour contrôler et exploiter les territoires : corridors d’exportations, doublet capitale-port, oppositions et complémentarités entre montagne et piémont, etc. C’est ce que B. Bret (1985) appelle le manque de « créativité spatiale » des États. Le système spatial, à la fois organisation sociale et rapports entre les lieux, se lit directement sur la carte dans un petit nombre de figures élémentaires se combinant différemment.
L’hypothèse forte de la chorématique consiste à pousser plus loin ce type de constatation, en supposant que l’organisation complexe d’un espace cohérent peut se décrire graphiquement à travers un petit nombre de figures simples, les chorèmes. Le terme est calqué sur celui de léxème ou de morphème, plus petite unité reconnue par la linguistique.
Il a par la suite été beaucoup employé, surtout après la publication de la célèbre table des chorèmes d’abord dans la revue Mappemonde (Brunet 1986) puis dans diverses publications (Brunet, 1987 et 1990). Toutefois, on lui a donné les contenus les plus variés. Dans certains cas, la notion renvoie au petit nombre de configurations spatiales élémentaires dont la combinaison permettrait de rendre compte de toutes les organisations spatiales possibles. La chorématique correspond alors à une démarche à visée exhaustive car elle est censée couvrir toutes les formes et les processus spatiaux par la composition de figures de base. Il s’agit d’une application des analyses structurales à la géographie qui pourrait être poussée fort loin, et d’ailleurs le terme de structure revient souvent dans les travaux. Mais cette recherche des structures élémentaires n’a pas été la ligne de réflexion la plus développée, l’idée même de l’existence de cette grammaire générale ayant suscité des réticences (Sivignon, 1995).
Pour d’autres auteurs, à l’ambition plus modeste, les chorèmes désignent aussi des figures élémentaires, mais adaptées aux cas particuliers. La chorématique se centre alors sur le jeu de décomposition-recomposition des organisations spatiales, bien plus que l’élaboration d’un répertoire universel des formes. Parfois même, on a intitulé chorème, le modèle résultant de la combinaison des figures de base, ce qui a entretenu une certaine confusion.
Dans les premiers travaux utilisant la modélisation graphique [7], l’identification des formes élémentaires universelles et leur combinaison sont encore conçues comme les deux faces d’une même médaille. Dans les applications ultérieures, la référence aux figures de base s’atténue et certains modèles élémentaires ne semblent pas pouvoir être dérivés du répertoire initial. C’est le cas par exemple pour R. de Koninck et M. Capataz (1992) qui retiennent pour le Brésil et l’Indonésie six figures dont certaines peuvent se rapporter à la table initiale et d’autres, comme le modèle de la réserve d’espace, s’y rattachent malaisément. Plus récemment Ch. Grataloup (1996b) a proposé des regroupements de figures de base inspirés par R. Brunet, des modèles de modèles en quelque sorte. Le passage des figures élémentaires adaptées à un cas particulier à des figures plus générales en est facilité ainsi que la comparaison des espaces.
Ainsi, la table des chorèmes, dont on a fait parfois la pierre de touche de la méthode, n’est pas toujours centrale dans la pratique. On a pu en critiquer le côté réducteur et sa prétention à donner toutes les clés d’interprétation des configurations spatiales. R. Brunet lui-même l’a présentée tantôt (1986) comme un alphabet et tantôt (1990) comme « une façon de classer » — ce qui est aussi une des propriétés d’un alphabet, mais pas la seule ni la plus intéressante. Il paraît donc plus adéquat de parler de modélisation graphique ou iconique, comme d’une méthode visant à identifier graphiquement les facteurs d’organisation d’un espace présentant une certaine cohérence. Au contraire, et c’est là un chantier qui reste ouvert, l’identification des structures élémentaires ainsi que la comparaison d’espaces ont été finalement peu pratiquées.
Les géographes et les chorèmes : infléchissements et enrichissements de la méthode
Les modèles élémentaires décrivent des structures identifiées au cours des recherches. C’est par exemple le cas du front pionnier, retenu par H. Théry (1986) comme un des éléments fondamentaux de l’organisation de l’espace au Brésil. Il est possible de repérer sur la plupart des cartes la trace du mouvement pionnier : les dynamiques démographiques, le taux de masculinité, les types de culture, les périmètres de colonisation ou encore les constructions de routes — entre autres — permettent de l’identifier, mais aucune de ces variables n’est suffisante. De même, le modèle du centre de l’économie extravertie désigne à la fois la nébuleuse urbaine de São Paulo, mais aussi la présence d’infrastructures de transport et d’échange, la concentration des activités productives et la puissance de décision économique. Autrement dit, sélectionner un modèle élémentaire requiert d’avoir identifié au préalable les éléments forts des systèmes spatiaux.
Ces structures élémentaires correspondent à des champs, c’est-à-dire à des « portions de l’espace dans lesquelles agissent des forces d’un genre déterminé » (Brunet et al., 1992 p. 98). Les lieux se définissent par rapport à leur position dans les différents champs, s’entrecroisant sur un territoire donné. Pour poursuivre avec l’exemple brésilien, il est possible d’analyser le front pionnier comme un champ par rapport auquel se situent tous les États de la fédération. Certains (comme l’Amapá et le Roraima) se placent en avant du front et commencent à sentir les premiers effets de la poussée pionnière, d’autres connaissent (comme le Para) défrichements, partage des terres, afflux massif de population etc. D’autres États fournissent à ce mouvement les populations migrantes, c’est le cas des États du Nordeste et en particulier du Maranhão. Certains États, enfin, participent plus ou moins à ces mouvements par le biais de leurs entreprises qui viennent construire des équipements ou acquièrent des matières premières. Les effets d’un champ se font ainsi sentir sur tout le territoire et définissent des sous-ensembles.
La modélisation graphique pose cependant le problème de la prise en compte du temps. En effet, les modèles expriment une configuration spatiale à un moment donné. Les flux pris en compte sont ceux qui contribuent à la régulation du système. Le front pionnier, pour reprendre cet exemple, est constitutif de la société brésilienne dans sa dimension territoriale, depuis la poussée pauliste étudiée par P. Monbeig, jusqu’à ses prolongements actuels. Il comporte donc un élément de dynamique interne. En revanche, les chorèmes ne prennent pas en compte les changements de nature des systèmes. Les chrono-chorèmes proposés par H. Théry (1986) visent à pallier en partie ce manque. Il s’agit des figures anciennes d’organisation dont la trace demeure lisible dans l’organisation actuelle, qui ont aussi été baptisées paléo-chorèmes (Théry, 1989).
Cette prise en compte de l’histoire a séduit les utilisateurs, qui éprouvaient des réticences face au temps suspendu de la chorématique. Toutefois les paléo-chorèmes ne permettent pas de modéliser les dynamiques spatiales : ils intègrent comme un héritage la marque des époques antérieures, mais ne prennent pas en compte la façon dont les systèmes spatiaux se sont succédé, ils relèvent une trace plutôt qu’un mouvement. Quant aux chrono-chorèmes, ils ont plutôt désigné des chorèmes datés (mais ne le sont-ils pas tous ?) que des évolutions. C. Grataloup (1996a) a proposé une approche plus systématique d’évolution des structures spatiales sous l’angle de la géohistoire.
Le modélisateur garde de sa parenté avec le cartographe des outils communs : cartes analytiques aujourd’hui multipliées et calques papier ou informatique, permettent l’expérimentation. La superposition visuelle des modèles de base permet de passer progressivement de représentations simples à des représentations plus complexes, les étapes intermédiaires permettent de mettre en valeur certaines des structures secondaires de l’espace considéré, comme par exemple le rôle de la vallée centrale en Bolivie (Deler, 1986) qui apparaît en prenant en compte une partie seulement des modèles de base. Cette composition peut également se faire sous la forme d’un arbre de choix amenant à classer différents sous-espaces par rapport aux positions dans les champs principaux (Théry, 1986).
L’ajout de figures supplémentaires complique progressivement le modèle en apportant chaque fois un peu moins à la compréhension ; il y a là une analogie avec l’analyse statistique en composantes principales : les premiers axes expliquent une part importante de la variance d’un nuage de points et les suivants une part décroissante. Il faut arbitrer, ce qui est le propre d’un modèle, entre l’ajustement à la réalité et la simplification qui permet de comprendre. Dans la pratique, le nombre de six revient souvent : c’est celui que retiennent H. Théry (1986) pour le Brésil, R. Ferras (1986) pour l’Espagne et J.-P. Deler (1986) pour la Bolivie.
La recherche des structures fondamentales se fait sur une surface « aussi neutre que possible » (Brunet, 1986) : rond, carré ou hexagone, chacune ayant ses avantages et ses inconvénients. Pour la modélisation de territoires comme la Pologne (Brunet, 1986) et l’Espagne (Ferras, 1986), le choix d’un carré ne pose pas réellement de problèmes. Par contre H. Théry avait adopté dans un premier temps (1986) une figuration géométrique du territoire brésilien avant de passer à un carré (Bataillon, Deler, Théry, 1991, chapitres « Brésil »). C’est peut-être cette géométrisation des territoires qui a suscité le plus de résistances : en admettant que la modélisation graphique permette la réduction de la complexité d’une organisation spatiale à un ensemble de formes simples, peut-on pour autant admettre que la forme d’un territoire soit un fait contingent ?
L’abandon des contours, même géométrisés, du territoire étudié participe d’un effort d’abstraction permettant d’aboutir à une vision générale. Or la forme d’un territoire, pour essentielle qu’elle soit à sa définition est bien du domaine du particulier : c’est sa figure, reconnaissable entre toutes, qu’il s’agisse de la botte italienne ou de la peau de taureau de l’Espagne. Dans la mesure où la modélisation graphique a pour objectif de ramener une organisation particulière à des modèles généraux, la mise entre parenthèses de la forme particulière est justifiée. Lorsque cette volonté de généralité n’est pas évidente, les auteurs ont moins de scrupules à conserver une forme proche de la forme originale, mais même dans ce cas, le choix d’une base géométrique contribue à isoler chacun des phénomènes élémentaires. J.-P. Deler adopte à plusieurs reprises une solution élégante consistant à construire un modèle sur un carré, avant de le déformer pour l’adapter à la carte du pays concerné, ce qui permet de reconnaître précisément les lieux. Cette démarche présente l’avantage de passer du général au particulier, du modèle le plus abstrait à la configuration concrète d’un territoire singulier.
En identifiant les quelques structures spatiales de base qui composent les territoires les plus complexes, il devient possible de comparer les espaces, et donc de dépasser l’opposition entre géographie générale et géographie régionale. Les comparaisons ont porté par exemple entre l’Indonésie et le Brésil (de Koninck et Capataz, 1992) mais aussi sur l’ensemble des pays d’Amérique latine, dont A. Fulano Dethal (1988) montre qu’ils se structurent suivant un petit nombre de figures de base différemment combinées : partition méridienne, partition zonale et décentrement des centres. Un exemple intéressant est également fourni par A. Dubresson (1994, p. 132) pour le golfe de Guinée. Neuf phénomènes fondamentaux se combinent différemment dans chacun des pays et rendent compte d’organisations spatiales à la fois proches et distinctes les unes des autres.
La modélisation graphique en débat
Le côté spectaculaire et schématique des images issues de la démarche chorématique est perçu par certains (en particulier Giblin, 1995 et Lacoste, 1995) comme susceptible de brouiller le message scientifique, ou pire de faire passer n’importe quel contenu grâce à un séduisant habillage. La rhétorique de l’image emporterait la conviction au détriment d’une analyse pondérée qui évaluerait la pertinence de la représentation. Cette critique porte particulièrement sur les usages par les manuels scolaires et par la presse de quelques-uns des résultats du GIP-RECLUS.
On pourrait se contenter de répondre que toute transmission à un vaste public de résultats scientifiques risque de se heurter à ce type d’écueil : affirmer que la trop célèbre « banane bleue » (ainsi baptisée par un hebdomadaire) résume l’essentiel de la géographie de l’Europe est du même ordre que la confusion dans le champ historique entre Révolution et prise de la Bastille.
Mais, à bien y regarder, toute représentation du territoire est par nature simplificatrice, car elle trie et hiérarchise les phénomènes suivant des critères explicites ou non. Ainsi des portulans, qui traduisent la vision de l’espace des navigateurs et constituent en même temps de remarquables instruments pour la navigation, mais ne donnent aucune précision sur l’intérieur des terres (Jacob, 1992). L’élaboration de cartes est conditionnée par les représentations et les usages, ce qui en retour agit sur les façons d’envisager les territoires et leur aménagement. Ainsi, dans l’Amérique coloniale, les colonisateurs espagnols imposaient des modèles d’organisation de l’espace venus de la péninsule : celui de la ville au plan en damier organisé autour de la place d’arme ou du maillage géométrique présidant au partage des terres.
Les modèles graphiques ne font pas exception à cette règle, soit qu’il rendent compte d’un espace, soit qu’ils servent à préparer l’action. Leur caractère simple et immédiatement lisible peut encourager à des décisions hâtives, mais il résulte en fait d’une élaboration pouvant être fort complexe. Décrire de façon simple un phénomène compliqué constitue précisément un des objectifs de la modélisation. Dans le cas de la modélisation graphique, les positions théoriques ont été exposées à plusieurs reprises, écartant en principe les risques de méprise dus à son apparente simplicité. Au contraire, une carte réputée exacte risque pour cela d’être plus pernicieuse, car elle tend à faire oublier les présupposés ayant présidé à sa réalisation.
Giblin et Lacoste reprochent à la chorématique la déformation des cartes aboutissant à modifier les positions relatives des lieux pour retrouver la géométrie simpliste du modèle. Le modèle déformerait les positions relatives pour aboutir à une figuration satisfaisante mais fausse : au lieu d’affiner le modèle pour l’adapter à la réalité, les modélisateurs n’hésiteraient pas à modifier celle-ci pour l’adapter au modèle, faisant de celui-ci une variété géographique du lit de Procuste.
Cette observation rejoint le problème de la géométrisation des territoires, qui différencie le modèle de la carte. L’examen des modèles permet en général de nommer les principaux points : on reconnaît facilement sur l’hexagone les positions de Dunkerque, Strasbourg, Marseille, Toulouse, Bordeaux, Nantes — et Montpellier. Toutefois, si l’on passe d’un hexagone à un carré ou à un cercle, la position des points peut varier sans affecter pour autant la démonstration.
La géométrisation paraît nécessaire pour décrire les modèles de base. Plus que la position relative des lieux, c’est la confrontation entre les différents modèles qui amène à choisir les emplacements significatifs sur la forme de base, et l’opération mobilise l’ensemble des connaissances. La cohérence de la démarche se vérifie non dans l’exactitude des positions mais dans le caractère significatif des combinaisons et leur confrontation aux cartes. De ce point de vue, la géométrisation adoptée dans le choix des figures de base gagne à être poussée jusqu’au bout.
D’autres critiques, font de la modélisation graphique un nouvel avatar du formalisme en géographie. La reconnaissance des formes et des structures supplanterait l’interrogation sur les processus, évacuant trop commodément la société et l’histoire. La parenté entre la chorématique, présentant les structures des territoires, et la morphologie structurale, à la recherche des structures géologiques des paysages, renforce l’argument. Comme la morphologie structurale identifie et classe des formes élémentaires ou complexes, la modélisation réduirait la géographie à l’identification des formes.
Cette critique appelle deux remarques. Elle relève pour une part du procès d’intention. Pour les auteurs qui l’emploient, la modélisation graphique est l’un des moments de la recherche, permettant de poser des questions, d’exprimer des résultats et renvoyant donc aux processus sociaux à l’œuvre. La seule erreur serait de confondre forme spatiale et intentionnalité d’un acteur, des objectifs semblables pouvant être atteints par des stratégies spatiales différentes. En revanche, si les géographes négligent l’inscription concrète des sociétés sur leurs territoires, et ne cherchent pas à comprendre la logique des formes, ils s’interdisent d’explorer un champ de recherches pour lequel on leur reconnaît quelque compétence.
Les détracteurs de la chorématique l’ont également accusée de négliger la géographie physique (par exemple Lecœur, 1995) et il est vrai que les réalisations ont montré des flottements sur la place à accorder aux facteurs naturels. Qu’ils puissent jouer un rôle important dans l’organisation de l’espace, nul ne le conteste, mais il n’est pas certain que la modélisation graphique en rende compte. En effet, elle identifie avant tout des processus sociaux et, dans les premiers travaux, les éléments physiques étaient présentés après l’analyse des phénomènes humains, comme une contingence. Cette coquetterie, ou cette provocation, paraissait salutaire pour renverser l’ordre établi par la géographie énumérative.
Pourtant les phénomènes naturels présentent souvent les plus belles régularités géométriques : disposition en auréoles d’un bassin sédimentaire, étagement montagnard, opposition de versants suivant leurs orientations par rapport aux flux atmosphériques ont été identifiés de longue date. C’est même la géographie physique qui a été pionnière dans l’utilisation des modèles : la cuesta fait partie des modèles dits génériques et les comparaisons entre le terrain et le modèle ont permis aux géomorphologues de progresser.
R. Brunet (1990) propose de parler à propos des phénomènes physiques de physio-morphèmes, et la plupart des auteurs les prennent en compte. R. Ferras (1986) retient un gradient climatique, J.-P. Deler (1986) l’opposition entre hautes et basses terres, H. Théry (1991) la zonation nord-sud combinée avec la présence du polygone de la sécheresse du Nordeste. On peut remarquer que ces différents modèles ne sont pas uniquement physiographiques : ils comportent également une dimension sociale. L’opposition entre le Nord et le Sud du Brésil, c’est aussi celle entre São Paulo et l’Amazonie. Le Nordeste n’est pas seulement affligé par la sécheresse mais souffre d’un moindre niveau de développement que le reste du Brésil et de la permanence de structures sociales fortement inégalitaires. L’opposition entre hautes et basses terres dans les Andes n’est pas seulement altitudinale, mais comporte une dimension bien connue d’utilisation complémentaire des différents terroirs et de composition des populations. La modélisation graphique vise à rendre compte de l’organisation des espaces habités. Ce faisant, elle n’ignore pas le rôle des phénomènes naturels, mais refuse d’en faire un préalable.
Une géo-graphie
Les modèles élémentaires, qu’on les appelle ou non chorèmes, sont au cœur des pratiques, dont l’efficacité tient principalement au double processus de décomposition-recomposition des organisations spatiales. Les va-et-vient entre les cartes et le modèle permettent d’identifier les structures de base et d’en donner la traduction graphique la plus satisfaisante. Concevoir un modèle graphique relève donc à la fois du déchiffrement d’un espace et de l’élaboration d’une représentation, d’une lecture et d’une écriture — d’une géo-graphie au double sens du mot. C’est cette démarche que l’on souhaite illustrer dans le cas particulier de l’Argentine, dans la mesure où les modèles proposés par Ph. Grenier (1988 et 1991) s’écartent nettement des quelques principes que l’on vient d’énoncer.
Certains des succès de la chorématique sont sans doute à attribuer à la parenté avec les croquis régionaux qui gagnaient ainsi en efficacité sur le plan de la communication. Ce faisant, la démarche est restée limitée à son versant inductif, s’insérant mieux dans les pratiques scientifiques soucieuses de se référer à la diversité des espaces singuliers. Dans cette perspective, on a eu parfois tendance à baptiser chorème tout croquis plus ou moins simplifié et à faire ainsi l’économie de la théorie fondatrice. Si l’on prend au sérieux les propositions initiales et les objectifs affichés, de vastes terrains restent à explorer du côté de la comparaison et du classement des formes élémentaires.
 
L’Argentine, une analyse grapho-logique
 
 
La modélisation proposée correspond à l’Argentine aux alentours de 1990. Cette date est proche de celles des derniers recensements (agriculture en 1988, population en 1991 et industrie en 1994). À cette date, l’Argentine échange avec l’étranger, mais son taux d’ouverture est encore faible, ainsi que les migrations internationales. Autrement dit, on a un système cohérent pour l’Argentine américaine, la partie de l’Antarctique ainsi que les îles de l’Atlantique sud revendiquées relevant à l’évidence d’autres logiques. Par ailleurs ce système s’étend à tout le pays : toutes les régions sont d’une façon ou d’une autre intégrées à l’espace central, contrairement à la situation un siècle auparavant lorsque la conquête et l’intégration des marges étaient encore à faire.
Les modèles proposés ouvrent sur deux types d’analyse, suivant la méthode employée par H. Théry (1986) pour le Brésil. D’une part, il est possible de les combiner graphiquement pour aboutir à une carte-modèle du pays, d’autre part, les modèles se prêtent à une élaboration logique permettant de classer les sous-espaces en fonction de leur position par rapport aux différents champs.
Des modèles élémentaires aux modèles dérivés
Les modèles élémentaires.— Trois modèles très simples rendent compte des grands traits d’organisation de l’espace argentin (fig. 1). Il est possible de les enrichir et de les compléter pour décrire l’Argentine à l’aide de six figures de base. La région centrale : ce modèle prend en compte, en les confondant, le poids de la Pampa et celui de la capitale. Nord et Sud : c’est l’opposition entre l’Argentine anciennement peuplée au nord et la Patagonie au sud. Limites : l’opposition fondamentale est ici entre les Andes qui séparent l’Argentine du Chili avec lequel les relations sont limitées et la façade littorale, ouverte, par laquelle se font les échanges avec l’étranger.
Fig. 1
Six modèles pour une Argentine.
IMGIMGSix modèles pour une Argentine.IMGIMF
La superposition de ces trois modèles donne une première grille de lecture de l’Argentine, opposant différents sous-espaces : une grande région centrale, correspondant à l’Argentine utile, se différencie du reste du pays. Dans ce second ensemble, il est possible de distinguer le Nord du Sud et les espaces en position de façade des espaces intérieurs.
Les modèles dérivés.— Pour affiner la représentation, les modèles élémentaires peuvent être améliorés : quatre figures découlent des modèles précédents et les précisent alors que deux autres viennent s’y ajouter. Chacune de ces structures de base fournit en outre les éléments d’une typologie régionale complexe.
La région centrale et ses marges
Ce modèle prend en compte la place de la Pampa dans l’ensemble argentin, région centrale où se concentrent les hommes et les activités. Elle se distingue sur presque toutes les cartes, mais ses limites ne sont pas toujours nettes. Par exemple, la dégradation des conditions agricoles est progressive, avec la diminution des précipitations du nord-est vers le sud-ouest et l’abaissement des températures du nord au sud. Les densités de populations diminuent elles aussi progressivement vers le nord, le sud et l’ouest. Il paraît donc intéressant d’ajouter une marge autour de la région centrale, aire d’extension de certaines cultures, et dont les exploitations sont intégrées dans les circuits productifs et commerciaux pampéens, notamment dans le domaine de l’élevage. Dans cette frange se situent aussi un certain nombre de foyers de peuplement périphériques, au contact entre l’aire centrale et le reste du pays, comme Bahía Blanca, Santa Fe ou Córdoba. D’un point de vue logique, cette figure amène à distinguer d’une part le cœur et ses marges, correspondant à ce que l’on pourrait appeler l’Argentine utile, et le reste du pays — que l’on ne voudrait pas qualifier d’inutile.
La capitale et l’intérieur
Cette deuxième figure est une déclinaison de la figure de la région centrale. Elle prend en compte le rôle de la capitale, et d’une capitale littorale, par laquelle passent les principaux flux, qu’il s’agisse d’hommes, de marchandises, de capitaux ou d’information. L’hégémonie de la capitale ne dépend pas de la distance, car toutes les provinces, même les plus éloignées, gravitent dans l’orbite de Buenos Aires. Il est donc possible de distinguer le centre de l’ensemble des territoires sous influence, autrement dit la capitale fédérale et les provinces ou, suivant l’expression courante en Argentine, l’intérieur.
La zonation-partage
Ce modèle est dérivé de l’opposition Nord-Sud. L’extension de l’Argentine sur plus de 30 degrés de latitude, depuis 21°46’ S à la frontière bolivienne jusqu’à 55°03’ S en Terre de Feu, se traduit par une zonation climatique, en trois bandes grossièrement parallèles : une Argentine tropicale au nord, une Argentine tempérée au centre et une Argentine froide au sud. Cette zonation, repérée dans les autres États d’Amérique du Sud, se double d’une opposition entre les espaces septentrionaux, peuplés et mis en valeur de longue date et la Patagonie, conquise tardivement, moins peuplée et dont les vastes espaces suscitent encore rêves et projets. Il s’agit donc là d’un paléo-chorème, la limite de la Patagonie constituant une des traces les plus visibles de l’organisation de l’espace au xixe siècle, encore nettement repérable aujourd’hui.
Des limites à la partition méridienne
On propose d’enrichir la figure des limites en prenant en compte d’une part le littoral au sens large : maritime, estuarien ou fluvial (Guibert et Velut, 1998) et, d’autre part, le piémont andin qui forme une zone de transition et de localisation secondaire du peuplement. Contrairement aux pays andins, où les Andes sont centrales, les Andes argentines sont marginales et ne jouent qu’un rôle secondaire dans l’organisation de l’espace au xxe siècle. Par ailleurs, l’effet de barrière peut être atténué en prenant en compte les passages possibles entre les deux versants. De même sur la façade maritime, de profondes échancrures et les débouchés des fleuves sont susceptibles de devenir des lieux d’échange. On distinguera donc les territoires centraux au sens géométrique ou pour reprendre un terme argentin, « méditerranéens » des territoires périphériques, à l’est et à l’ouest. Ainsi conçu, le modèle reprend en l’enrichissant la partition méridienne proposée par Fulano de Tal (1988).
Les axes et passages
Si les flux qui s’organisent tout autour de la capitale intéressent tout le pays, ils n’en empruntent pas moins certains itinéraires privilégiés auxquels correspondent les principaux axes. Même si cette image rappelle le réseau routier, elle ne s’y limite pas : les axes peuvent être aussi bien ferroviaires ou fluviaux. Par ailleurs, ces axes organisés autour de Buenos Aires mènent vers des passages privilégiés des lieux d’échange avec les territoires voisins. On pourra donc distinguer les espaces parcourus par ces voies majeures de ceux qu’elles ignorent et opposer par ailleurs les territoires frontaliers où se produisent les échanges de ceux qui n’en bénéficient pas.
L’archipel
La figure de l’archipel a été employée par H. Théry (1986) à propos du Brésil. Le terme suggère l’existence d’entités isolées mais reliées entre elles, il implique également de fort contrastes entre les pleins et les vides. Dans le cas argentin, aussi bien le système de peuplement — majoritairement groupé dans des villes, formant des îlots de forte densité — que le découpage en provinces autonomes dans le cadre de la fédération relèvent de cette logique. On a choisi de représenter l’archipel par une figure évoquant le semis urbain, mais une représentation du découpage eût été aussi pertinente : le fait que les provinces portent en général le nom de leur capitale renforce l’équivalence.
La composition des modèles
Les croisements
Les modèles peuvent se combiner de façon systématique, chacune des figures obtenues met en valeur un trait différent d’organisation de l’espace national. Chacun des croisements est significatif et la figure 2 résume en quelques mots le sens de chacun d’entre eux. Quelques-uns, particulièrement intéressants, sont signalés en gras sur la figure.
Fig. 2
Les croisements des modèles élémentaires.
IMGIMGLes croisements des modèles élémentaires.IMGIMF
La capitale et les provinces
La rencontre des figures de l’archipel et du poids de la capitale pose le problème de la relation entre les provinces et Buenos Aires et des tensions permanentes entre tendances à la centralisation et velléités d’autonomie.
Nord/Sud-Est/Ouest
La partition méridienne et la zonation-partage divisent a priori l’Argentine en neuf secteurs. Si l’on prend en compte le rétrécissement du pays vers le sud, cette composition permet de retrouver les éléments d’une régionalisation classique, avec en particulier dans la partie nord, la succession Nord-Ouest argentin (NOA), Chaco et Nord-Est argentin (NEA) ; dans la partie centrale, Cuyo, centre et littoral ; dans la partie sud, la Patagonie.
Concentration et centralisation se renforcent mutuellement pour faire de la Pampa et de l’agglomération du Grand Buenos Aires le cœur économique et politique de l’Argentine, produisant la plus grande partie de la richesse nationale, lieu d’implantation des centres de décisions des entreprises argentines et étrangères, ainsi que des instances fédérales.
La convergence vers le port montre comment les itinéraires principaux se dirigent tous vers la capitale portuaire, plaçant les différentes régions dans la dépendance de Buenos Aires.
La carte modèle
La composition des six modèles de base dessine la carte modèle (fig. 3) de l’Argentine, qu’il est possible de ramener à la forme du pays. On introduit donc, par rapport à l’approche généralisée du modèle, le caractère particulier du territoire argentin c’est-à-dire sa forme. Ce passage, tout comme l’ensemble de la démarche que l’on vient de présenter, n’est ni arbitraire ni automatique : il s’appuie sur une certaine connaissance du territoire argentin et propose une solution particulière pour le représenter.
Fig. 3
Du modèle à la carte.
IMGIMGDu modèle à la carte.IMGIMF
Le modèle du cœur et de ses marges ne pose pas de problèmes particuliers : il s’agit indiscutablement de la Pampa, dont les limites sont bioclimatiques. Les températures diminuent du sud au nord et les précipitations du nord-est vers le sud-ouest. On passe de 1 000 mm/an à Buenos Aires à 500 mm/an à San Luis aux marges de la Pampa.
Le modèle de la zonation-partage comporte également une dimension climatique, depuis l’Argentine tropicale au nord aux hautes latitudes au sud mais il comporte aussi une dimension historique et identitaire. La limite septentrionale de la Patagonie a donc été placée sur celles des provinces de Rio Negro et de Neuquén, jadis limites des territoires indiens et aujourd’hui des provinces qui affirment leur identité patagone.
Le passage de la partition méridienne à la carte se fait en identifiant le piémont andin, plus développé au nord qu’au sud du pays. Il a joué dans les deux secteurs un rôle particulier, rassemblant au nord les principales implantations coloniales, et au sud les anciens parcours indigènes. Le liséré littoral s’élargit davantage au nord, où il comprend l’ensemble de la Mésopotamie argentine, alors qu’au sud les effets littoraux se limitent à une frange plus étroite. Piémont et littoral se rapprochent vers le sud, la Terre de Feu combinant les deux processus.
La carte obtenue met en valeur la position de charnière de certaines villes, au contact d’espaces distincts. C’est le cas de Córdoba, dont la position centrale sur la grande voie du Nord se double d’une position intermédiaire entre montagnes et plaines. De même, Bahía Blanca se trouve à la limite de la Pampa et de la Patagonie, entre Centre et Sud, et dispose d’une ouverture sur le reste du monde. Santa Fe enfin, joue aussi ce rôle de relais entre le centre pampéen et le Nord.
Les villes du piémont andin se trouvent également dans des situations de contact entre montagne et plaine. Elles se différencient les unes des autres suivant qu’elles sont sur les itinéraires de Buenos Aires à la Bolivie (Salta ou Tucumán) ou au Chili (Mendoza) ou bien à l’écart de ces voies (San Juan).
Modèles et régionalisation
Chacun des modèles élémentaires donne les éléments d’une subdivision de l’espace national (fig. 4) : leur composition permet donc d’établir une typologie des provinces, suivant leur appartenance à chacun des sous-espaces.
Fig. 4
De la nation aux provinces.
IMGIMGDe la nation aux provinces.IMGIMF
Si l’on a pu comparer la décomposition de l’espace argentin par les modèles graphiques aux techniques d’analyse en composantes principales, c’est maintenant avec le principe de la classification ascendante hiérarchique (CAH) que l’on pourrait établir des rapprochements. La lecture du tableau de gauche à droite fait intervenir successivement les différents facteurs aboutissant à une subdivision de plus en plus fine du territoire argentin. On s’arrête aux provinces, dont le modèle de l’archipel soulignait l’importance même si certaines pourraient être à leur tour subdivisées. C’est par exemple le cas pour Santa Fe et Córdoba qui ne sont pas tout entières incluses dans l’Argentine utile. De même, le Sud et le Nord de la province de Buenos Aires se distinguent nettement.
 
Conclusion : les avantages d’une modélisation raisonnée
 
 
Ces modèles élémentaires de l’Argentine ont été réalisés par examen et confrontation d’un grand nombre de cartes (Velut, 2000) auxquelles, à l’inverse, ils ramènent, offrant pour chacune une grille de lecture. Certaines variables, comme la distribution de la population, doivent être interprétées en prenant en compte tous les modèles proposés. Pour d’autres données, un ou deux champs élémentaires permettent de rendre compte des structures lisibles sur les cartes.
À un niveau plus général, ce modèle ouvre la voie à des comparaisons avec les autres États latino-américains. Il fournit également les bases pour la modélisation des sous-espaces qu’il a permis de délimiter, ce qui fait intervenir d’une part la trace régionale des modèles nationaux et d’autre part des modèles supplémentaires adaptés aux échelles et aux sous-espaces concernés (Velut, 2000).
Si l’on peut regretter que les recherches sur les structures élémentaires des organisations spatiales n’aient pas été poussées plus loin, il n’en reste pas moins que la modélisation graphique a prouvé son efficacité dans nombre de domaines. Il s’agit d’une méthode de modélisation adaptée à l’étude géographique. Elle a l’avantage de se présenter comme telle et de se fonder sur des méthodes clairement énoncées, ce qui est un gage de scientificité. La chorématique a vingt ans : l’âge de raison ?
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Bertin J. (1967). Sémiologie graphique. Paris : Mouton/Gauthier-Villars.
·  Bret B. (1985). « Réflexion sur la “créativité spatiale” en Amérique latine ». Cahiers des Amériques latines, n° 4, p. 81-89.
·  Brunet R. (1962). Le Croquis de géographie régionale et économique. Paris : SEDES, 255 p., 2e éd. 1967.
·  Brunet R. (1969). « Quartiers ruraux du Midi Toulousain ». Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest, vol. 40, n° 1, p. 5-100.
·  Brunet R. (1972a). « Pour une théorie de la géographie régionale », in La Pensée géographique contemporaine. Hommage au professeur A. Meynier. Rennes : Presses universitaires de Rennes, p. 649-662.
·  Brunet R. (1972b). « Organisation de l’espace et cartographie de modèles : les villes du Massif central ». L’Espace géographique, n° 1, p. 43-49.
·  Brunet R. (1980). « La composition des modèles dans l’analyse spatiale ». L’Espace géographique, n° 4, p. 253-265.
·  Brunet R. (1986). « La carte modèle et les chorèmes ». Mappemonde, n° 4, p. 2-6.
·  Brunet R. (1987). La Carte mode d’emploi. Paris/Montpellier : Fayard/RECLUS, 270 p.
·  Brunet R. (1990). « Le déchiffrement du Monde », in Brunet R., Dollfus O. Mondes Nouveaux, vol. 1 de la Géographie universelle. Paris/Montpellier : Belin/RECLUS, p. 10-272.
·  Brunet R., Ferras R., Théry, H., dir. (1992). Les Mots de la géographie. Dictionnaire critique. Montpellier/Paris : RECLUS/La Documentation française, 518 p.
·  Brunet R. (2000). « Des modèles en géographie ? Sens d’une recherche ». Bulletin de la Société géographique de Liège, vol. 39, n° 2, p. 21-30.
·  De Koninck R., Capataz M. (1992). « Le continent indonésien et l’archipel brésilien ». Mappemonde, n° 4, p. 14-18.
·  Deler J.-P. (1975). « L’espace national équatorien. Un modèle de structure géographique ». L’Espace géographique, n° 2, p. 165-175.
·  Deler J.-P. (1986). « L’organisation de l’espace bolivien, essai de modélisation ». Mappemonde, n° 4, p. 38-42.
·  Dubresson A. (1994). « La façade guinéenne », in Dubresson A., Marchal J.-Y, Raison J.-P., dir. Les Afriques au sud du Sahara. Vol. 6 de la Géographie universelle. Paris : Belin, p. 122-159.
·  Ferras R. (1986). Atlas d’Espagne. Paris/Montpellier : Fayard/RECLUS, 96 p.
·  Fulano de Tal A. (1988). « Amérique du Sud, structures comparées ». Mappemonde, n° 4, p. 46-48.
·  Giblin B. (1995). « Les effets de discours du grand chorémateur et leurs conséquences politiques ». Hérodote, n° 76, p. 22-38.
·  Grataloup C. (1996a). Lieux d’histoire. Essai de géohistoire systématique. Montpellier : RECLUS, 200 p.
·  Grataloup C. (1996b). « Modélisation spatiale ». Travaux de l’Institut de géographie de Reims, n° 95-96, 102 p.
·  Grenier Ph. (1988). « Structures et organisation de l’espace argentin ». Mappemonde, n° 4, p. 36-40.
·  Grenier Ph. (1991). « Argentine, du dominion honoraire au Tiers-Monde », in Bataillon C., Deler J.-P., Théry H., dir. Amérique latine, vol. 3 de la Géographie universelle. Paris/Montpellier : Belin/RECLUS, p. 327-355.
·  Guibert M., Velut S. (1998). « Retour au rivage. Le littoral argentin dans les années 1990 », in Musset A., dir. Les Littoraux latino-américains. Terres à découvrir. Paris : IHEAL, p. 99-113.
·  Haggett P. (1965). Locational Analysis in Geography. New York : St Martin’s Press, 339 p.
·  Jacob C. (1992). L’Empire des cartes. Paris : Albin Michel, 537 p.
·  Lacoste Y. (1995). « Les géographes, la science et l’illusion ». Hérodote, n° 76, p. 3-20.
·  Lecœur C. (1995). « La géographie n’est pas seulement une science sociale ! ». Hérodote, n° 76, p. 39-51.
·  McGee T. (1991). « The Emergence of Desakota regions in Asia : Expanding a Hypothesis », in Ginsburg N., Koppel, B., McGee T.G. The Extended Metropolis. Settlement Transition in Asia, p. 3-25.
·  Sivignon M. (1995). « Chorèmes, éléments pour un débat ». Hérodote, n° 76, p. 11-24.
·  Théry H. (1986). Brasil/Brésil/Brazil. Un Atlas chorématique, Paris : Fayard/RECLUS, 87 p.
·  Théry H. (1988). « Modélisation graphique et analyse régionale. Une méthode et un exemple ». Cahiers de géographie du Québec, n° 32, p. 133-150.
·  Théry H. (1989). « Chronochorèmes et paléochorèmes : la dimension temporelle dans la modélisation graphique », in Modèles graphiques et représentations spatiales. Paris/Montpellier : Anthropos/RECLUS, p. 41-63.
·  Théry H (1991). « Le Brésil », in Bataillon C., Deler J.-P., Théry H., dir. Amérique latine, 6e partie du vol. 3 de la Géographie universelle. Paris/Montpellier : Belin/RECLUS, p. 327-355.
·  Théry H. (1999). Le Brésil. Paris : Armand Colin, 288 p.
·  Velut S. (2000). L’Argentine en ses provinces. Disparités régionales, systèmes spatiaux et finances publiques dans un État fédéral. Paris : Université de Paris III, thèse de doctorat, 490 p.
·  Verger F. (1995). « Slikkes et schorres, milieux et aménagements ». Norois, n° 165, p. 235-245.
 
NOTES
 
[1]Notamment R. Brunet 1980, 1986 et 1990, ainsi que R. Ferras, 1986 et H. Théry, 1988
[2]Ce mot jadis central est aujourd’hui banni des discours géographiques, où il n’est autorisé à pénétrer qu’en toute dernière extrémité et muni de prudents guillemets. L’élaboration de modèles implique à l’évidence une construction raisonnée des observations et de cette « réalité ».
[3]On entend par schéma bien conçu celui qui hiérarchise les éléments explicatifs, contrairement à celui qui se contente d’accumuler phénomènes et figurés. R. Brunet (1962) avait donné précocement les règles de la méthode.
[4]Brunet, 1962, p. 14.
[5]On désigne généralement par géographie « classique » celle que pratiquèrent P. Vidal de La Blache et ses élèves, avant que n’apparaisse une nouvelle « nouvelle géographie ».
[6]« On aboutit à une carte plus abstraite, mais qui montre mieux le dynamisme des relations. […] Elle élimine des détails purement locaux pour ne retenir que l’essentiel, et cet effort d’épuration nous a paru favoriser considérablement la découverte des grands principes de localisation : c’est peut-être la véritable expression des modèles en géographie » écrivait Roger Brunet dans la conclusion de ces travaux (p. 95, souligné dans l’original).
[7]Par exemple H. Théry (1986) et R. Ferras (1986) explicitent le lien entre les modèles retenus et les chorèmes de la table.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Notamment R. Brunet 1980, 1986 et 1990, ainsi que R. Ferras...
[suite] Suite de la note...
[2]
Ce mot jadis central est aujourd’hui banni des discours géo...
[suite] Suite de la note...
[3]
On entend par schéma bien conçu celui qui hiérarchise les é...
[suite] Suite de la note...
[4]
Brunet, 1962, p. 14. Suite de la note...
[5]
On désigne généralement par géographie « classique » celle ...
[suite] Suite de la note...
[6]
« On aboutit à une carte plus abstraite, mais qui montre mi...
[suite] Suite de la note...
[7]
Par exemple H. Théry (1986) et R. Ferras (1986) explicitent...
[suite] Suite de la note...
Six modèles pour une Argentine.
Les croisements des modèles élémentaires.
Du modèle à la carte.
De la nation aux provinces.