Espace géographique
Belin

I.S.B.N.2701129214
96 pages

p. 245 à 255
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Modèles et territoires

tome 30 2001/3

2001 Espace géographique Modèles et territoires

Macrocéphalie et pôles d’équilibre : la wilaya de Biskra

Farhi Abdallah Chargé de cours à l’Université de Biskra, BP 145 RP Biskra 07000, Algérie. Doctorant à l’Université de Provence Aix-Marseille1, UFR de géographie
La ville algérienne souffre de nombreux maux issus de mauvais diagnostics : clochardisation, ruralisation, congestionnement. La concentration des investissements dans les chefs-lieux de wilaya a favorisé une urbanisation à deux vitesses et la macrocéphalie urbaine. Ce processus est analysé dans le cas de Biskra, qui ne parvient plus à répondre aux besoins des habitants de sa wilaya. Où chercher les possibles contrepoids ? Où localiser les futurs investissements ? La réponse à ces questions amène à considérer l’espace microrégional, et à transcender les limites administratives. Mots-clés : congestion, équilibre, macrocéphalie, micro-région. Algerian cities suffer from numerous afflictions stemming from poor diagnosis, including homelessness, ruralisation and congestion. The concentration of investment in the main town of each wilaya has led to two-tier urbanisation and primate distribution. This process is analysed in Biskra, which is no longer able to meet the needs of the population of its wilaya. Where can possible counterweights be found and where should future investment be located? Seeking answers to these questions leads us to consider the micro-regional area and to transcend administrative boundaries.Keywords : balance, congestion, micro-region, primate distribution.
Bien qu’elle soit dotée de pouvoirs réels dans les domaines administratif, culturel et socio-économique, la wilaya dans l’Algérie d’aujourd’hui paraît être prisonnière de sa propre stratégie de développement. La politique mise en place pour les collectivités locales bute sur des problèmes qui ont une dimension spatiale. Les différents programmes et budgets alloués à la wilaya pour le développement local [1] sont concentrés au chef-lieu. De nombreux déséquilibres s’en suivent : disparités communales, contrastes démographiques, polarisation sur un nombre très réduit de centres. Dans la plupart des cas, l’espace administratif ne coïncide pas avec l’espace fonctionnel dessiné par les flux visibles de personnes, de produits, de biens et par les flux invisibles de finances et de communication.
 
Approche méthodologique
 
 
Une maille de gestion coïncide rarement avec un système géographique cohérent : l’espace administratif est défini par la loi (wilaya, daïra, commune), tandis que l’espace fonctionnel est celui que les flux et les activités organisent autour des nœuds de différents niveaux. La discordance entre ces deux espaces entraîne des dysfonctionnements quand le pouvoir local est puissant. Pour saisir la réalité spatiale, il n’existe pas de méthode universelle et automatique : « L’analyse systémique peut aider à saisir l’espace considéré dans toutes ses dimensions. Elle ne fournit pas de recettes, elle est plutôt un guide, un fil directeur » (Côte, 1982). Afin de mieux cerner la dynamique de la ville de Biskra, il est nécessaire de s’intéresser à sa wilaya, car l’aménagement du territoire dans les wilayas pose les questions de la localisation des investissements et de l’articulation entre espace administratif et espace fonctionnel. Il convient alors d’adopter la méthode de l’analyse systémique (Lapierre, 1992), qui considère l’espace wilayal à travers toutes ses composantes et leurs relations internes et externes, en tant que système dont les limites sont, par hypothèse, administratives en un premier temps. Selon Pred (1977), un système de villes est défini comme un ensemble national ou régional de villes qui sont interdépendantes, dans le sens où chaque changement significatif dans l’activité, la structure d’emploi, le revenu ou la population de l’une d’elles produit directement ou indirectement des modifications sur d’autres villes du système. Le milieu physique, la population, les activités, les réseaux et les nœuds sont en symbiose étroite. Ils entretiennent des relations diverses et à différents niveaux, que ce soit à l’intérieur de l’espace microrégional ou à l’extérieur, avec les régions limitrophes.
Dynamisme, hiérarchie et ouverture sont les caractéristiques majeures de tout système. L’application à l’urbanisme et à l’aménagement de cette réflexion, qui découle des règles régissant les êtres vivants, permet de saisir le comportement du système urbain à travers deux thèmes : la hiérarchie et le fonctionnement de l’espace biskri. Notre analyse repose sur une vision triptyque de l’espace. La trame, l’armature et le fonctionnement de l’espace permettent, une fois cernés, une lecture claire des faiblesses et des points forts du système.
 
1. La trame spatiale : des mailles mal ajustées
 
 
Richesse, diversité et contraintes du milieu physique
Située à l’est de l’Algérie, au sud des monts des Aurès, la wilaya de Biskra apparaît comme un véritable espace tampon entre le Nord et le Sud. Sa superficie est de 21 671 km2, soit 0,91 % du territoire national. Le climat est aride, avec des hivers froids et secs et des étés chauds et secs (Côte, 1979) ; la température moyenne annuelle est de 22,3 °C, avec un minimum de 11,4 °C en janvier et un maximum de 34,2 °C en juillet. À l’exception des montagnes septentrionales, la wilaya de Biskra reçoit moins de 200 mm de pluie par an, sauf année exceptionnelle (Direction du transport, 1997). Le relief se divise en quatre grands ensembles : au nord, un petit secteur montagneux ; à l’ouest, les plateaux ; à l’est, les plaines ; au sud-est, les dépressions caractérisées par la présence de chotts (DPAT, 1997).
Un réseau hydrographique assez dense sillonne le territoire de la wilaya. Les plus importants oueds sont le Djedi et le Biskra. Les potentialités en eaux souterraines et superficielles s’élèvent à plus de 2 milliards de m3, réparties en différentes nappes ; celle des calcaires, surexploitée, devient de plus en plus profonde et saumâtre ; la nappe albienne, située à 1 500 m de profondeur, n’est utilisée que dans les régions d’Ouled Djellal-Sidi Khaled et Branis, Djemmora et El Outaya (Direction de l’hydraulique, 1997). Seules les régions de Mchouneche, Aïn Zaatout et Mziraa présentent quelques espèces forestières (Direction des forêts, 1997).
Déséquilibre démographique et disparités intercommunales
La population totale de la wilaya est estimée à 585 072 habitants au 1er janvier 1996 (DPAT, 1997) ; six villes sur les 130 que compte la wilaya totalisent 338 429 habitants, soit 58 % de l’effectif total. Au sein de ce groupe émerge la ville de Biskra, avec 176 048 habitants : le tiers de la population totale de la wilaya. En seconde position, vient Ouled Djellal avec 45 360 habitants, suivie par Tolga, Sidi Khaled, Sidi Okba et Doucen, qui comptent plus de 30 000 habitants chacune. Les autres villes ont moins de 20 000 habitants. Cette distorsion entre le chef-lieu de wilaya et les petites villes traduit des déséquilibres à tous les niveaux.
Le premier est marqué par la densité, qui va de 3 hab./km2, pour les communes de Ras El Miad ou Besbès, jusqu’à 1 380 hab./km2, pour le chef-lieu de wilaya (fig. 1). Cette inégale répartition entre le Nord et le Sud est non seulement due à l’écologie mais aussi au niveau d’équipement, aux possibilités d’emploi, à la proximité des biens et services.
Fig. 1
Densités de population dans la wilaya de Biskra.
IMGIMGDensités de population dans la wilaya de Biskra.IMGIMF
Le second déséquilibre se situe au niveau des équipements. L’analyse révèle des disparités en profondeur. La hiérarchisation des 33 communes de la wilaya sur la base de 33 indicateurs sociaux, économiques, démographiques et d’équipement a montré que Biskra est première pour 3 groupes d’indicateurs (social, démographique et niveau d’équipement) et occupe une position moyenne par rapport à l’économique. Ceci est lié aux types d’indicateurs choisis. Les indicateurs économiques ont été surtout axés sur le secteur primaire (palmeraies et élevage ovin), et à un degré moindre sur le secondaire. Le niveau de richesse par commune traduit l’effort d’investissement ; il exprime le rapport du revenu communal à la population de la commune. La somme des rangs pour chaque commune, affecté d’un coefficient qui correspond à la place qu’occupe la commune relativement à chaque indicateur, a donné une classification synthétique et a permis de dresser la figure 2, qui résume les disparités et organise les seuils en 5 groupes caractérisés.
Un premier groupe, composé de 4 communes avec à leur tête Biskra, suivie par Tolga, Sidi Okba et Ouled Djellal, semble être favorisé par rapport aux autres, non seulement par les effectifs absolus mais également par les taux d’équipement par habitant. Le deuxième groupe traduit un sous-équipement sensible et une coupure nette par rapport au premier groupe, passant de 288 points pour la dernière commune du groupe 1 (Ouled Djellal) à 405 points (Zeribet El Oued). Le troisième groupe, représenté par 14 communes, est plus homogène comme le montre la faible pente de la courbe ; il présente une situation plus défavorable que le second. L’écart est davantage creusé avec le quatrième groupe, composé de 6 communes où le taux d’équipement pour 1 000 habitants est très faible. Le cinquième groupe, enfin (Mziraa, Besbès, Ras El Miad et Branis), peut être qualifié de déshérité.
La répartition entre les secteurs d’activités est caractérisée par la domination du tertiaire face aux secteurs primaire et secondaire. Estimé à 62,4 % du total des personnes actives, le secteur tertiaire n’a cessé de se développer durant la crise économique qui secoue le pays. La récupération par ce secteur des exclus du secondaire et des chômeurs potentiels a augmenté le commerce informel. La libération du marché a gonflé le commerce de détail. Selon les registres du commerce, on note des taux allant de 1 commerce pour 366 habitants à Ras El Miad jusqu’à 1 pour 16 habitants à Biskra, Tolga et Lichana (fig. 2).
Fig. 2
La hiérarchie des communes résultant du croisement de 33 indicateurs sociaux, économiques, d’équipement et démographiques.
IMGIMGLa hiérarchie des communes résultant du croisement...IMGIMF
 
2. Fragilité relative de l’armature spatiale
 
 
Le milieu physique, la répartition démographique, la répartition des équipements et des activités présentent donc de fortes disparités. La trame écologique et celle de l’occupation humaine ne coïncident pas. Le maillage obtenu à travers la superposition de ces dernières est mal ajusté. L’analyse des nœuds et des réseaux permet-elle de mieux apprécier le degré de cohérence de l’espace wilayal ?
Disparité des dessertes et des centres
La wilaya de Biskra compte une seule liaison ferroviaire, reliant le nord et le sud ; elle ne connecte qu’un petit nombre de centres. En revanche, le réseau routier est assez élaboré. Concentrées dans la partie nord de la wilaya avec trois pénétrantes au sud, à l’est et au nord-ouest, les routes nationales offrent une bonne desserte. Entre ces axes principaux, les routes secondaires complètent le tracé ; toutefois, la partie nord-est à elle seule compte plus de 80 % des voies revêtues. Le sud-ouest, qui occupe la moitié de la wilaya, est jalonné par un réseau rudimentaire de pistes. En tout, l’espace wilayal compte 8 routes nationales pour 509 km ; 15 chemins de wilaya (516 km) et 154 km de pistes (Direction des travaux publics, 1997). Le même déséquilibre se trouve dans le peuplement. L’espace wilayal compte 130 agglomérations : chefs-lieux de communes, agglomérations secondaires, hameaux et lieux-dits ; 100 (77 %) se trouvent au nord-est, notamment les plus peuplées ; 23 % sont éparpillées au sud-ouest.
Biskra, une ville macrocéphale
Le modèle rang-taille ou de Zipf (1945) consiste à classer les centres en fonction de leur taille de population. Appliquée à la wilaya de Biskra, la courbe montre différentes anomalies (fig. 3). La ville de Biskra marque sa suprématie : son effectif est supérieur à celui que supposerait la droite d’ajustement. Ouled Djellal, deuxième dans la hiérarchie, accuse un déficit sensible, non seulement par rapport à Biskra mais même par rapport au résultat de la droite d’ajustement. Les centres dont la taille est comprise entre 5 000 et 10 000 habitants présentent au contraire des effectifs supérieurs à la droite d’ajustement, ce qui traduit un niveau fort de l’armature. Les centres ayant une population inférieure à 5 000 habitants se situent au-dessous de la droite d’ajustement. Une vérification par la méthode de Beckmann (1958) confirme cette situation.
Fig. 3
Rang et taille des villes dans la wilaya de Biskra.
IMGIMGRang et taille des villes dans la wilaya de Biskra.IMGIMF
Fond bilogarithmique, Farhi 1998.
Toutefois, la population d’un centre ne traduit pas forcément son rôle dans le système. Ce dernier peut être appréhendé à travers la hiérarchie fonctionnelle, établie d’après l’ensemble des services que les centres mettent à la disposition des habitants et le rayonnement qu’ils exercent sur l’espace. Pour cela, une grille d’analyse a été définie (Côte, 1979). Elle repose sur 5 critères : équipements fonctionnels existants, activités commerciales, activités de desserte, fonction administrative et effectif de population desservie. Trente-neuf indicateurs classés en huit niveaux différents décrivent une hiérarchie, qui correspond dans un premier temps à une organisation en niveaux de fonctions distincts (Pumain, 1996). L’emboîtement de ces niveaux est assuré par le fait qu’un centre de niveau N possède toutes les fonctions du niveau inférieur, plus d’autres de portée plus large (Christaller, 1933). La ville de Biskra, de niveau 8, compte tous les équipements urbains. Elle est suivie de loin par un trio de niveau 5 (Tolga, Ouled Djellal et Sidi Okba). L’inexistence des niveaux 6 et 7 atteste de la faiblesse de l’armature. La population des petits centres inférieurs court-circuite le niveau 5 pour les besoins en services supérieurs et « tombe » sur Biskra.
Un second critère consiste à classer les centres en fonction du nombre de commerces de détail dont ils disposent. Sur 23 000 commerces de détail que compte la wilaya, 11 000 se trouvent à Biskra, soit 47 % de l’ensemble. Encore faut-il tenir compte du caractère banal ou anomal des commerces. Pour cela, l’indice de Davies, basé sur la logique de la rareté commerciale et considéré comme étant un indice de nodalité et d’agglomération, permet une hiérarchisation plus pertinente (Berry, 1967). Biskra se détache de l’ensemble des autres agglomérations, sans concurrence aucune, avec un indice égal à 1,799. Elle est suivie de loin par Tolga, Ouled Djellal et Sidi Khaled, avec des indices nettement inférieurs à l’unité (entre 0,568 et 0,190).
Le troisième critère vise à classer les centres en fonction de la répartition du commerce de gros, d’antennes de sociétés nationales, d’offices, de souks, etc. La wilaya compte aujourd’hui 146 grossistes (98 % relèvent du secteur privé). La ville de Biskra en a 79 (54 %). El Kantara et El Outaya ont respectivement 9 et 7 grossistes spécialisés dans la semoule et ses dérivés ainsi que le sel de table, du fait de la présence des entreprises nationales ERRIADH et ENASEL. Pour les adjudications des souks, Biskra et Tolga émergent du lot : les plus grands souks, abattoirs municipaux et marchés de gros de la wilaya s’y trouvent.
Le quatrième critère, très rigide dans sa hiérarchie, présente quatre niveaux administratifs reconnus (agglomération secondaire, chef-lieu de commune, chef-lieu de daïra et chef-lieu de wilaya). Pourtant, certains chefs-lieux de commune et de daïra comptent plus que d’autres. L’ancienneté dans l’accès au statut administratif souligne la pérennité des liens entre le centre et son aire d’attraction ; elle permet d’affiner la hiérarchie basée sur le statut administratif en sept niveaux distincts. Biskra est au niveau 7 et devance Tolga, Ouled Djellal, Sidi Okba, Sidi Khaled et Zeribet El Oued (de niveau 6), alors que El Kantara, El Outaya se trouvent au niveau 5.
Le dernier critère tient à la population desservie. Celle-ci est calculée selon le modèle de gravitation de Reilly (1931) : I = P / D2 où l’attraction d’un centre sur un lieu est proportionnelle à sa population et inversement proportionnelle au carré de la distance qui le sépare de ce lieu. Afin d’éviter les problèmes dus aux différences des liaisons routières des points de vue qualitatif, topographique et statutaire, nous avons substitué aux distances kilométriques les temps de parcours entre les différents centres et nous avons calculé les valeurs des isochrones à des intervalles de 2 minutes. Le point de rencontre des valeurs des courbes ou celles qui se rapprochent le plus des centres considérés deux à deux marque la limite d’attraction (Garnier, 1995). La répétition du procédé pour l’ensemble des nœuds de la wilaya de Biskra a permis l’identification des aires d’attraction de chacun d’eux (fig. 4 A). Biskra dessert non seulement sa couronne immédiate mais aussi une grande partie de la population rurale des niveaux inférieurs, en raison de l’absence de centres pouvant alléger les flux qui convergent vers elle (plus de 500 000 personnes).
La hiérarchisation par niveau des centres selon les 5 critères cités et la juxtaposition des niveaux correspondant à chaque critère analysé ont permis de dresser un tableau synoptique. De rang 8, le centre Biskra confirme sa macrocéphalie, en l’absence de tout centre de niveau 7 et devant un duo sous-équipé de niveau 6 (Ouled Djellal et Tolga). Viennent au niveau 5 trois villes (Sidi Okba, Sidi Khaled et Zeribet El Oued) relayées par cinq centres de niveau 4. Ces derniers s’appuient à leur tour sur dix centres de niveau 3 et onze centres de niveau 2 ; les agglomérations secondaires se trouvent au niveau 1.
Cette classification par niveau montre trois faits : domination de la ville principale, faiblesse des relais intermédiaires et déséquilibre dans l’armature. Les éléments structurants ponctuels et les éléments structurants linéaires ne couvrent pas l’étendue de la wilaya. La concentration des nœuds et des liaisons au nord et à l’est de la wilaya et les contraintes écologiques pèsent lourdement sur l’équilibre général de l’armature, qui souffre aussi du poids et de l’hypertrophie de la ville de Biskra. Les hiérarchies démographique et fonctionnelle s’accordent sur un même principe : la faible cohérence hiérarchique du système Biskra.
 
3. Une difficile organisation du territoire
 
 
Les flux de voyageurs
Le nombre des rotations, les fréquences et les points de passage des cars de la Société nationale de transport des voyageurs (SNTV) et des autobus privés ont permis de dresser la figure 4 B, qui montre clairement la concentration d’un flux majeur dans l’axe Sidi Okba-Biskra-Tolga. Les principales relations associent ces trois centres et les communes de leurs aires d’attraction : 47 lignes totalisant 338 rotations en aller-retour par jour, toutes directions confondues (Direction du transport, 1997) ; Biskra a pour origine ou destination 81 % des lignes. Les centres les plus éloignés sont faiblement desservis. Un maigre flux de transport rural se dessine autour de Ras El Miad et Besbès à l’ouest et Khanguet Sidi Nadji et El Feidh à l’est.
Les polarisations
Afin de déterminer les aires d’attraction théoriques (polygones de Thiessen), nous avons appliqué le modèle de Reilly à deux reprises en utilisant des données statistiques simples pour deux indicateurs différents (population et téléphone) et en remplaçant les distances kilométriques par les temps de parcours (selon les vitesses moyennes des cars de la SNTV et des taxis). La superposition des attractivités montre six aires théoriques (fig. 4 C). En outre, tous les centres entrent dans l’aire directe ou indirecte de la ville de Biskra, qui rayonne sur tout l’espace micro-régional. Tolga, Sidi Okba, Zeribet El Oued et le duo Ouled Djellal-Sidi Khaled commandent des sous-espaces et entretiennent des relations directes avec Biskra en ce qui concerne les services supérieurs. Toutefois, ces résultats sont biaisés dans la mesure où certains villages ne sont pas reliés au réseau téléphonique ou ne comptent qu’un nombre très réduit d’abonnés au téléphone, pour une population qui dépasse parfois 10 000 habitants.
Une analyse des aires d’attraction théoriques (fig. 4 D) selon l’état du réseau routier (modèle de Converse, 1938) confirme Biskra comme place majeure desservant directement 240 000 habitants, et plus de 500 000 indirectement. Tolga, Ouled Djellal et Sidi Khaled desservent respectivement 100 000, 70 000 et 60 000 habitants, Sidi Okba et Zeribet El Oued, un peu plus de 25 000 habitants chacune. Quelques écarts existent selon les modèles employés, au niveau de Chaïba, Ras El Miad et Besbès à l’ouest, Aïn Zaatout, Branis au nord et Mlili et Ourlal au sud (fig. 4 E).
La position fragile des centres intermédiaires
Les études menées depuis longtemps dans l’esprit des enquêtes lancées jadis par A. Piatier ont montré l’intérêt que présente, pour apprécier le dessin réel des aires d’attraction, le recours à des enquêtes directes ; toutefois, celles-ci ne sont raisonnablement concevables qu’auprès de personnes-ressources, connaissant bien leur territoire. (Mérenne-Schoumaker, 1996). C’est d’ailleurs ainsi que procède également l’Insee en France pour l’Inventaire communal. Nous avons opté pour les secrétaires des mairies, qu’il était possible de joindre à travers l’assemblée populaire de wilaya. Pour les zones de divergence, nous avons questionné quelques enseignants du primaire et quelques vieilles personnes qui connaissent bien le comportement de leurs concitoyens. À cette fin, nous avons dressé une liste de 34 services, classés en 3 catégories (inférieurs, intermédiaires et supérieurs), allant de l’école primaire et de l’épicerie jusqu’à la banque, le médecin spécialisé, le laboratoire d’analyses médicales, le cabinet d’architecte, etc. Mis à part quelques divergences sur certains micro-centres (Bigou, Guerdema, Benthious, etc), nous avons constaté une grande concordance dans les réponses des enquêtés.
La figure 4 F montre cinq aires d’attraction majeures. Tolga joue bien son rôle. Elle est par contre court-circuitée dans son voisinage par Ourlal et Mlili, qui s’adressent à Biskra même pour les services élémentaires. Sidi Khaled et Ouled Djellal commandent une région sans la maîtriser totalement. Oum Legrad, Biath, Lebouas et Chouach sont partagées entre Ouled Djellal et Aïn El Melh (wilaya de Msila). Still (wilaya d’El Oued) est partagée entre El Mghaïer et Ouled Djellal du fait de la promotion de la 46 A en route nationale. À l’est de la wilaya, Zeribet El Oued et Sidi Okba sont court-circuitées pour les besoins occasionnels. La zone éparse de Mitta (wilaya de Khenchela) tourne le dos à sa wilaya pour tomber sur Zeribet El Oued pour tous les besoins, même élémentaires. Au nord, El Kantara est partagée entre Batna et Biskra pour les services supérieurs. Branis, Ouled Saïd, Aïn Zaatout et Driss Amor s’adressent à Biskra qui concentre les trois niveaux de service.
Aires d’attraction et espaces administratifs
La wilaya de Biskra compte 12 daïras, entre lesquelles se répartissent les 33 communes, ce qui fait trois niveaux d’administration. Les micro-espaces administratifs et fonctionnels ne coïncident pas au nord et à l’ouest. Hassi Smara, Berrekhem, Oumache, Mlili, Ourlal, El Hadjeb, Branis, Aïn Zaatout, ainsi que leurs agglomérations secondaires, dépendent administrativement de leurs propres chefs-lieux de communes mais s’inscrivent dans l’aire d’attraction de Biskra pour les besoins quotidiens. La désarticulation des sous-espaces se situe d’une part au niveau de Chaïba, qui dépend administrativement d’Ouled Djellal mais fonctionnellement de Tolga, ainsi que de Foughala (chef-lieu de daïra) commandé aussi par Tolga. D’autre part, la daïra d’Ourlal, qui commande administrativement 5 communes, Ourlal, Oumache, Mlili, Mkhadma et Lioua, voit ces dernières partagées entre Tolga et Biskra ; les sous-espaces commandés administrativement par Mchouneche, El Kantara, El Outaya et Djemmora indépendamment les uns des autres relèvent de la même aire fonctionnelle biskrie pour les besoins intermédiaires.
La situation des bordures est perturbée en trois endroits. À l’est, la zone éparse de Mitta, appartenant administrativement à la wilaya de Khenchela, dépend fonctionnellement de Zeribet El Oued. À l’ouest, quelques agglomérations secondaires des communes d’Ouled Djellal, de Sidi Khaled, de Besbès et de Ras El Miad sont partagées entre ces dernières et la wilaya de Msila. Alors qu’au sud, la localité de Still, qui est dans dans la wilaya d’El Oued, est partagée entre El Mghaïer et Ouled Djellal du point de vue fonctionnel.
La superposition des aires d’attraction théoriques et réelles et leur emboîtement à différents niveaux mettent en évidence le peu de cohérence entre les espaces administratifs et fonctionnels. Les flux visibles et invisibles d’hommes, de produits, de téléphone ne coïncident pas avec les espaces régis par les décisions administratives, que ce soit au niveau de la commune, de la daïra ou de la wilaya.
 
4. Principes d’un aménagement volontaire
 
 
Une organisation cohérente de l’espace nécessite une hiérarchisation des centres, des services et des espaces. Un système cohérent est caractérisé par une triple exigence : une pyramide des niveaux équilibrée ayant une base ni trop large ni trop étroite et ne présentant ni creux intermédiaire ni vide latéral ; des centres et des services hiérarchisés s’appuyant les uns sur les autres pour les différents besoins quotidiens, hebdomadaires ou occasionnels ; des espaces s’emboîtant les uns dans les autres et commandant des sous-espaces et, à un degré moindre, des micro-espaces où les progressions fonctionnelles et administratives sont respectivement de raison 3 et 7 selon le modèle de Christaller. Ces principes s’inscrivent dans le cadre des grandes orientations nationales qui visent, d’une part, à la stabilité des populations rurales en limitant les migrations vers les villes et, d’autre part, l’égalité des chances pour tous les habitants pour l’accès aux biens et aux équipements.
Potentialités orientales
À l’est de la wilaya, en l’absence de centres locaux suffisants, les hameaux, lieux-dits et aires de population éparse s’adressent directement aux gros chefs-lieux de communes pour les services élémentaires, en court-circuitant les agglomérations secondaires et même les chefs-lieux de communes les moins peuplés tels Aïn Naga, El Haouche et Mziraa. Cela nécessite une restructuration locale afin de retenir l’exode et garantir la stabilité des paysans. Sidi Masmoudi, Badès, Oualadja et Horaya peuvent jouer le rôle de centres supports. Ils doivent être renforcés par la création de nouveaux centres dans les communes qui connaissent des taux d’enclavement élevés, tels que Aïn Naga (59,7 %), El Feidh (46,5 %), El Haouche (26,4 %). Ces centres doivent s’appuyer sur les chefs-lieux des communes actuelles, qui paraissent homogènes par la taille et la population. À leur tour, ces dernières doivent s’articuler autour de Zeribet El Oued, qui doit passer au niveau 6, et Sidi Okba au niveau 7. Cette option promotionnelle est dictée par le souci, sinon d’arrêter, du moins de réduire les flux vers Biskra en offrant l’accès aux services supérieurs dans ces deux centres majeurs de l’Est de la wilaya. Notre choix du niveau 7 pour Sidi Okba se justifie non seulement par la position en retrait de Zeribet El Oued par rapport à Biskra et au système en général, mais aussi par la situation géographique favorable de Sidi Okba (proche du chef-lieu de wilaya).
L’équilibre de l’Ouest passe par Tolga et Ouled Djellal
Si l’organisation de l’espace rural peut se faire autour des centres supports tels Diffel, Hassi Sida, Lehouimel, Arch Hamoula, Farfar et Cité Amirouche, qui peuvent desservir les zones éparses et les groupements d’habitat, il est très difficile d’organiser ces derniers dans les vastes communes de Chaïba, Besbès et Ras El Miad, du fait des grandes distances qui séparent les centres. Des communes de taille plus réduite faciliteraient la gestion du territoire. On pourrait ainser créer une nouvelle commune avec pour chef-lieu Hassi Berrekhem, autour duquel graviteraient Hassi Smara, Bania et Oued Ittel. Une route revêtue et une piste assurant la liaison avec Ras El Miad et Besbès et quelques équipements de base suffiraient à stabiliser les populations rurales. Ainsi, les considérations sociologiques tribales, base du découpage communal actuel (Ouled Rahma, Ould Sassi et Ouled Harkat), seraient perturbées au profit d’un meilleur fonctionnement spatial.
De même, pour les localités situées à la frontière des limites administratives entre les wilayas de Biskra et Msila (Chouach, Lebouas, Biath, etc), l’enquête a révélé que, pour peu que la route revêtue soit réalisée et le désenclavement effectué, ces dernières ne seront plus partagées entre Aïn El Melh et le duo Ouled Djellal-Sidi Khaled pour les services intermédiaires, mais dépendront complètement de l’aire d’attraction djellalie. La recherche de la cohérence systémique passe aussi par l’intégration de Still à la wilaya de Biskra. Cela se justifie par le fait que cette commune de la wilaya d’El Oued fait partie de l’aire d’attraction de la ville de Biskra pour les services supérieurs et se trouve partagée entre El Mghaïer et Ouled Djellal pour les services intermédiaires.
La partie occidentale de la wilaya serait ainsi animée par Tolga, qui doit passer au niveau 7 étant donné sa position de carrefour vers le centre du pays et sa proximité de la ville primatiale. Le statut administratif de Foughala, chef-lieu de daïra, n’est pas justifié car Foughala n’anime que la localité de Ghrouss pour les besoins élémentaires et les services administratifs. Nous le proposons dans la restructuration daïrale comme relais communal dans le sous-espace tolgui. Ainsi, la macrocéphalie de Biskra serait atténuée à l’est et à l’ouest par des pôles d’équilibre majeurs de niveau 7 : Sidi Okba et Tolga, relayés respectivement par Zeribet El Oued et Ouled Djellal-Sidi Khaled de niveau 6.
Nord et Sud : la nécessité d’une promotion
Les enquêtes menées au niveau de ces régions révèlent le comportement probabiliste de leur population. Fonctionnellement, El Kantara, Djemmora, El Outaya, Ourlal, Oumache s’adressent à Biskra pour les besoins intermédiaires et occasionnels. La fréquence des moyens de transport vers le chef-lieu de wilaya, la multiplicité des points de vente et de souks quotidiens à Biskra et surtout le rapport qualité-prix font que les habitants préfèrent, lors des déplacements hebdomadaires, s’approvisionner en produits de consommation journalière. C’est une manière de court-circuiter les centres majeurs des régions en question. La nécessité de leur promotion au niveau 5 s’impose afin qu’ils puissent attirer les populations des communes limitrophes et alléger le poids supporté par la ville de Biskra.
Ainsi, constitué d’un centre majeur géométriquement centré (Biskra), appuyé sur 7 relais bien répartis et renforcés, notre système présentera une structure spatiale plus équilibrée (fig. 5). Un solide réseau routier doit soutenir cette structure. La position centrale de la ville de Biskra fait d’elle un carrefour pour toutes les directions. La création d’une ceinture routière permettant la liaison entre ces différentes régions sans passer par le chef-lieu de wilaya est nécessaire. Ce constat nous conduit à proposer, en plus des routes déjà réalisées reliant El Outaya à Tolga, Ouled Djellal à Ourlal, une nouvelle route qui relierait Zeribet El Oued à la RN 3 sud en passant par les relais communaux d’El Haouche et El Feidh, facilitant ainsi l’articulation des relais wilayaux entre eux et desservant l’ensemble des sous-espaces sans transiter par Biskra. L’équilibre passe aussi par la réduction du nombre de daïras, qui devient dans notre proposition 8 au lieu de 12, le nombre de communes passant de 33 à 34.
Fig. 5
Équilibre et cohérence : propositions pour la wilaya de Biskra.
IMGIMGÉquilibre et cohérence : propositions pour la wila...IMGIMF
 
Conclusion
 
 
Notre proposition traduit l’interdépendance et l’interactivité de l’ensemble des éléments du système de Biskra. Les nœuds des différents niveaux entretiennent entre eux des relations multiples à travers une structure linéaire variée. Hameaux, lieux-dits, groupements d’habitat, aires éparses s’appuient sur des centres supports qui s’appuient à leur tour sur des relais communaux. Ces derniers gravitent autour des relais wilayaux. La future pyramide des centres de la wilaya de Biskra, composée de 8 niveaux distincts, respectant dans la mesure du possible les principes d’aménagement sur les plans administratif et fonctionnel et dotés d’équipements correspondants, traduit l’équilibre au niveau microrégional et la cohérence dans la hiérarchie et le fonctionnement de l’espace systémique.
Travail effectué avec l’appui de Marc Côte, professeur de géographie à l’université d’Aix-en-Provence.
Fig. 4
Approches des aires d’attraction dans la wilaya de Biskra selon différents critères et modèles.
IMGIMGApproches des aires d’attraction dans la wilaya de...IMGIMFA. Modèle de gravitation de Reilly.— B. Fréquences des autobus.— C. Aires d’attraction selon la population et le nombre de téléphones.— D. Aires selon le modèle de Converse.— E. Comparaison des résultats précédents (C et D).— F. Aires d’attraction réelles selon enquête.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  ANAT (1995). Montage final du tableau de bord de la wilaya de Biskra, phase 3. Biskra : Direction régionale sud-est.
·  Beaujeu-Garnier J. (1995). Géographie urbaine. Paris : Armand Colin.
·  Beckmann M. (1958). Structural Proportions in a Hierarchy of Cities, Economic Development and Cultural Change. New York.
·  Berry B. (1967). Geography of market centers and retail distribution. Englewood Cliffs : Prentice Hall. Trad. fr. de B. Marchand, Géographie des marchés et du commerce de détail. Paris : Armand Colin, 1971.
·  Christaller W. (1933). Die zentralen Örte in Suddeutschland. Iena : Fischer.
·  Converse P.D. (1938). The Elements of Marketing. New York : Prentice Hall.
·  Côte M. (1979). Mutations rurales en Algérie, le cas des hautes plaines de l’Est. Alger : OPU.
·  Côte M. (1982). Méthodologie d’approche. An nasr, Constantine, Rhumel n° 2.
·  Côte M. (1996). L’Algérie. Paris : Masson/Armand Colin, coll. « U ».
·  DPAT (1997). Annuaire statistique de la wilaya de Biskra. Wilaya de Biskra.
·  Lapierre J.W. (1992). L’Analyse des systèmes, l’application aux sciences sociales. Paris : Syros.
·  Pred A. (1977). City Systems in Advanced Economy. Londres : Hutchinson.
·  Pumain D. (1996). Réseaux et territoires, significations croisées. La Tour d’Aigues : Éditions de l’Aube.
·  Mérenne-Schoumaker B. (1996). La Localisation des services. Paris : Nathan, coll. « Université ».
·  Reilly W.J. (1929). Methods of the study of retail relationships. University of Texas, bulletin n° 2944.
·  Reilly W.J. (1931). The Law of Retail Gravitation. New York : The Knickbroker Press.
·  Zipf G.K. (1945). Human Behaviour and the Principle of Least Effort. Boston : Addison Wesley.
 
NOTES
 
[1]Programme sectoriel de développement (PSD), plan communal de développement (PCD), fonds commun des collectivités locales (FCCL), budgets primitifs et supplémentaires de wilaya (BP et BS).
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Programme sectoriel de développement (PSD), plan communal d...
[suite] Suite de la note...
Densités de population dans la wilaya de Biskra.
La hiérarchie des communes résultant du croisement de 33 indicateurs sociaux, économiques, d’équipe...
[suite]
Rang et taille des villes dans la wilaya de Biskra.
Équilibre et cohérence : propositions pour la wilaya de Biskra.
Approches des aires d’attraction dans la wilaya de Biskra selon différents critères et modèles.