2001
Espace géographique
Géographies de terrain
Le choix des tracés routiers en zone de montagne : la traversée ariégeoise des Pyrénées
Christine Vergnolle Mainar
GEODE, UMR 5602 CNRS, IUFM, 56 avenue de l’URSS, 31078 Toulouse cedex 04,
L’étude de l’aménagement des communications transpyrénéennes en vallée de l’Ariège permet d’analyser la place de l’architecture de la chaîne et de la disposition des reliefs dans l’implantation des tracés routiers et la réalisation des infrastructures. Cette place est mineure, ce qui conduit à considérer que le relief n’apparaît pas comme obstacle majeur pour l’implantation d’infrastructures de transport. Les impératifs politiques et économiques sont beaucoup plus déterminants.Mots-clés :
aménagement, Ariège, géomorphologie, infrastructures routières, paysage, Pyrénées, reliefs.
This paper examines trans-Pyrenees infrastructure development in the Ariège Valley to determine the influence of the mountain chain and the spatial layout of landforms on road location and construction. The minor influence of landform components suggests that relief is not a major obstacle for road network development. Political and economic considerations are much more important.Keywords :
Ariège valley, geomorphology, landscape, Pyrenees, regional planning, relief, road infrastructure.
La question des infrastructures de transport en zone de montagne est relancée par les perspectives d’intégration européenne. Les enjeux économiques, politiques et écologiques sont source de débats contradictoires et de conflits d’intérêts. Ils interpellent les géographes, car l’une des questions centrales que posent ces aménagements est celle de la place des reliefs, de la prise en compte de leur énergie et de leur configuration dans les investissements en infrastructures de transport. Des approches géographiques classiques, qui présentaient les chaînes de montagnes comme des barrières ou des obstacles majeurs aux communications, ont montré leurs limites. Dans les stratégies d’aménagement, les reliefs ne sont qu’un élément parmi d’autres et n’ont pas toujours un rôle déterminant : on circule abondamment du nord au sud à travers les Alpes, beaucoup trop même au gré des Suisses. Les reliefs interviennent souvent moins par leur réalité physique que par la façon dont ils sont perçus par la société et ses différentes composantes (Vergnolle Mainar, 1998 ; Vergnolle Mainar, 2000).
C’est dans cet esprit que l’on peut examiner les décisions d’aménagement qui ont présidé à l’établissement de l’axe transpyrénéen de l’Ariège. Dans cette partie de la chaîne des Pyrénées, où les traversées de la montagne sont rares, le passage par la vallée de l’Ariège apparaît inévitable. Il fait partie de l’axe Toulouse-Barcelone par le col du Puymorens et permet en outre l’accès à la principauté d’Andorre. Au-delà de Toulouse, la dimension européenne de la liaison est souvent affirmée : c’est pourquoi des travaux sont en cours afin de doubler la RN 20 par une voie rapide à deux fois deux voies, l’E 09. L’étude des argumentaires développés par les différentes catégories d’acteurs, ainsi que l’analyse des dossiers d’études techniques préalables aux travaux, permettent de cerner la place accordée aux reliefs, tant dans le choix du passage par la vallée de l’Ariège que dans les décisions relatives au tracé du futur axe européen.
1. Le poids des considérations politiques dans le choix de la vallée de l’Ariège
Les débats relatifs à la traversée des Pyrénées ariégeoises se sont développés tout au long des xixe et xxe siècles. Dès le premier Empire, avec les décrets de 1811 et de 1813 sur les routes impériales transpyrénéennes, les projets de routes transpyrénéennes ont opposé les deux vallées de l’Ariège et du Salat. Puis l’intérêt pour ces traversées s’est affaibli ; les projets initiaux n’ont pas été abandonnés, mais leur réalisation a été considérablement retardée et infléchie en fonction de rapports de forces locaux (Marconis, 1984). Deux projets de tracé étaient alors en concurrence. L’un passait par la vallée du Salat, puis franchissait la ligne de crête au niveau des ports d’Aula et de Salau et débouchait sur Esterri d’Aneu et, au-delà, sur Sort et Lérida. L’autre, plus à l’est, suivait la vallée de l’Ariège puis rejoignait Puigcerda et Barcelone par le col du Puymorens ou Lérida par le col d’Envalira et les vallées andorranes (fig. 1). Après des débats longs et tumultueux dans lesquels la configuration générale de la chaîne était un argument très mineur, c’est ce dernier tracé qui a vu le jour. Les arguments appartenaient à trois registres : les relations avec l’Espagne, les rivalités entre vallées et la disposition des reliefs.
Fig. 1
Les communications transpyrénéennes.
La concurrence entre les vallées de l’Ariège et du Salat
Les routes transpyrénéennes impériales devaient répondre aux aspirations des deux pays qu’elles prétendaient mettre en relation. Or le souhait de faciliter les communications entre la France et l’Espagne n’était pas unanimement partagé. Les militaires des deux pays ont ainsi longtemps freiné la réalisation des routes et la multiplication des points de passage pour mieux contrôler le franchissement de la chaîne. Pour l’Espagne, les accès vers l’Ariège n’ont jamais été une priorité, contrairement aux points de passage plus occidentaux, notamment le col du Somport, qui présentait l’avantage d’offrir une ouverture vers le nord à Saragosse et à Madrid. Au contraire, le passage par l’Ariège n’était pas à l’époque susceptible d’intéresser la Catalogne et Barcelone, qui communiquaient déjà aisément avec la France par les voies du littoral et du Perthus. C’est donc à la suite de compromis que l’Espagne a accepté les projets d’infrastructures transpyrénéennes par l’Ariège. Notamment en 1885, le roi d’Espagne s’est rallié au projet de voie ferrée Saint-Girons-Lérida par la vallée du Salat, en contrepartie de l’acceptation par la France de l’ouverture d’une ligne passant sous le col du Somport (J. Sermet, 1964). Mais aucun accord n’a porté sur les axes routiers. Le débat sur l’opportunité d’une route passant sous le port de Salau par un tunnel faîtier a été long et fertile en rebondissements, mais n’a donné lieu à aucune réalisation. Quant à la voie carrossable jusqu’au col d’Aula, ouverte par la France en 1964 seulement, elle n’a jamais été prolongée par une quelconque infrastructure sur le versant espagnol. La faible volonté politique de l’Espagne d’ouvrir des voies vers l’Ariège a ainsi considérablement retardé la concrétisation des projets et a en définitive laissé le choix de l’axe transpyrénéen ariégeois à la France.
La politique française concernant ces aménagements a été fortement influencée par les intérêts locaux, et notamment par la rivalité entre le pays de Foix (vallée de l’Ariège) et le Couserans (vallée du Salat). Ces deux contrées ont historiquement appartenu à des ensembles distincts : le Languedoc pour l’Ariège et la Gascogne pour le Salat. C’est la création du département de l’Ariège qui les a réunies, sans pour autant effacer les perceptions culturelles héritées. Le choix de la ville de Foix comme préfecture a implicitement privilégié la vallée de l’Ariège et provoqué un sentiment de frustration chez les Couseranais. Le ministre Billault, originaire de Saint-Girons, a défendu la création d’un axe ferroviaire par la vallée du Salat, devant à terme rejoindre Lérida. En 1857, ce projet a été retenu par la France car il présentait moins de difficultés techniques qu’une alternative par la vallée de l’Ariège. Mais il ne se réalisa pas et, en 1907, Théophile Delcassé, également ministre, mais élu de la ville de Foix, lui fait substituer la ligne Foix-Puigcerda. Cette option présentait l’avantage de désenclaver la Cerdagne française et d’ouvrir deux voies d’accès à l’Espagne : l’une directement par un tunnel ferroviaire sous le col du Puymorens, l’autre indirectement à partir de la gare de L’Hospitalet et la route de l’Andorre. Cette décision a mis un frein aux projets d’aménagements routiers et ferroviaires en vallée du Salat. Ainsi, un axe transpyrénéen a pris forme de Foix à Puigcerda par la vallée de l’Ariège, avec d’une part l’ouverture, en 1869, d’une route passant par le col de Puymorens et d’autre part la jonction des chemins de fer français et espagnols à Puigcerda en 1929 (Sermet, 1962).
Or la configuration du relief n’est certainement pas plus propice à l’implantation d’infrastructures de transport dans la vallée de l’Ariège que dans celle du Salat. L’approche de la montagne y paraît certes plus commode. Le val d’Ariège bénéficie de l’héritage d’un englacement quaternaire marqué et a l’aspect d’une petite auge. Le fond de la vallée présente un modelé de terrasses faiblement étagées qui offre un site propice à des axes de transport ; toutefois, les verrous glaciaires opposent des obstacles à la circulation et ont nécessité des tunnels et des ouvrages d’art en surplomb. C’est notamment le cas du tronçon ferroviaire entre Ax-les-Thermes et Mérens-les-Vals. La vallée du Salat a été moins bien alimentée par les glaces (Taillefer, 1982) et présente un profil en V classique sur la majeure partie de sa longueur ; mais la topographie de son fond ne comporte pas de contraintes majeures pour l’implantation de voies de transport.
Surtout, l’obstacle montagnard proprement dit est plutôt moins redoutable en Couserans : c’est l’un des plus réduits de la partie centrale de la chaîne pyrénéenne. On peut estimer à 45 km la distance de Saint-Girons au port d’Aula, contre près de 70 km de Foix au col de Puymorens. La différence principale entre les deux vallées réside dans les modalités de franchissement de la ligne de faîte. Pour rejoindre l’Espagne sans passer par l’Andorre, l’axe empruntant la vallée de l’Ariège doit franchir la ligne de partage des eaux au niveau du col du Puymorens. Même si celui-ci n’est pas très élevé (1 915 m), il est cependant très enneigé du fait de son exposition aux vents humides venant du nord. Il est aussi souvent affecté par d’abondantes chutes de neige tardive (Fornier, 1967) qui peuvent perturber fortement les communications. De plus, l’accès au col se fait par un versant abrupt en position d’ombrée, où le manteau neigeux est persistant et le verglas fréquent. Le passage par l’Andorre quant à lui oblige à monter jusqu’au port d’Envalira, qui est à 2 409 m. À l’inverse, les ports d’Aula (2 260 m) et de Salau (2 087 m) sont accessibles par des versants exposés au sud-est et donc moins enneigés, à l’exception de leurs parties sommitales où des corniches nivales se forment fréquemment.
Ce sont donc « les obstacles humains, bien plus que les difficultés de la nature, qui ont très longtemps retardé l’ouverture des routes à travers le cœur de la chaîne » (Sermet, 1962). Effectivement, le choix du tracé par la vallée de l’Ariège a plus résulté de rapports de forces politiques que de la prise en compte objective des contraintes du milieu. Acquis depuis longtemps, il continue à s’imposer.
Le renforcement de l’axe transpyrénéen de la vallée de l’Ariège
La traversée des Pyrénées par l’Ariège est actuellement de nouveau au centre de débats contradictoires. L’accroissement des échanges entre la péninsule Ibérique et la France, notamment depuis l’entrée de l’Espagne et du Portugal dans l’Union européenne, constitue un nouvel enjeu (Marconis, 1989), de même que l’attraction qu’exerce la principauté d’Andorre et l’intérêt que suscitent les champs de neige des hauts massifs. L’aménagement de l’axe de la Nationale 20 dans son tronçon ariégeois apparaît comme la résultante d’un rapport de forces entre des acteurs ayant des stratégies différentes, mais pour lesquels la disposition des reliefs tient toujours une place mineure dans les argumentations.
Depuis une dizaine d’années, les flux transpyrénéens sont en augmentation rapide. Ce phénomène concerne surtout les passages situés aux deux extrémités, la Catalogne à l’est, avec le col du Perthus et le Pays basque à l’ouest, avec le franchissement de la Bidassoa. La saturation de ces deux passages a relancé la question d’une traversée à gabarit européen dans la partie centrale des Pyrénées. Dans une stratégie à l’échelle européenne où interviennent non seulement les États mais aussi les collectivités régionales, trois possibilités sont en débat : une percée centrale, l’E 07, l’E 09.
L’idée d’une traversée centrale des Pyrénées par un tunnel de base remonte à 1980, mais ce n’est qu’à partir de 1995 que le projet a été réellement mis à l’étude. Malgré l’intérêt que les régions Midi-Pyrénées, Aquitaine et Aragon portent à cette traversée, généralement imaginée sous le Vignemale, aucune décision n’a encore été prise (Brunet, 1997 ; Pomes, 1998). Le tracé n’est pas arrêté, pas plus que la nature des infrastructures, qui évolue de liaisons routières classiques vers des projets de ferroutage
[1].
Par ailleurs, la résolution européenne n° 164 de 1985 prévoyait deux axes européens, l’un du côté de Pau (E 07) par la vallée d’Aspe et le tunnel sous le col du Somport, l’autre (E 09) par la vallée de l’Ariège et le tunnel sous le col de Puymorens (fig. 1). Le premier a recueilli un accueil positif du côté espagnol, où il est d’ores et déjà aménagé. Mais, en France, il a suscité de vives réactions qui ont retardé sa réalisation et conduit à plusieurs reprises les ministres compétents à une grande prudence, et récemment J.-C. Gayssot (ministre chargé des Transports) et D. Voynet (ministre chargée de l’Aménagement du territoire et de l’environnement) à déclarer que la route transpyrénéenne par la vallée d’Aspe n’avait pas « vocation à être le support d’un itinéraire de grand transport routier »
[2]. C’est en conséquence un projet de ferroutage qui est actuellement à l’étude. L’E 09, bien accueilli des deux côtés des Pyrénées, est donc pour l’instant le seul axe routier en lice. Mais la lenteur de sa réalisation, par tronçons disjoints, fait qu’il est encore loin d’être une alternative au contournement des Pyrénées par leurs extrémités orientale et occidentale.
Les aménagements routiers en vallée de l’Ariège visent à améliorer les liaisons de Paris à Barcelone par Toulouse, et prolongeront vers le sud les autoroutes A 20 et A 66, actuellement en cours de réalisation. Ils s’articulent aussi avec le souci d’améliorer les communications avec l’Andorre et avec la volonté de la principauté de percer un tunnel sous le col d’Envalira
[3]. L’aménagement de cet axe européen, qui a fait l’objet d’une décision ministérielle en juillet 1995, résulte en réalité d’un enchaînement d’initiatives locales. Le rôle de l’Espagne et de la région autonome de Catalogne n’est pas négligeable. En effet, la mise en service du tunnel du Cadi en 1984 a donné des arguments supplémentaires aux défenseurs du projet du tunnel sous le Puymorens. Augustin Bonrepaux, député de l’Ariège, a défendu de façon très volontariste l’idée de franchir la chaîne en passant sous le col de Puymorens, car il voyait là une possibilité de désenclaver son département et de l’ouvrir vers Barcelone.
La mise en service du tunnel du Puymorens a eu lieu en 1993 et a provoqué une augmentation du trafic, notamment du transit des poids lourds. Même si cette croissance reste modérée, elle a permis de justifier l’aménagement par étapes de la route qui conduit au tunnel (Morice, 1998). Depuis 1995, une route à 2 fois 2 voies joint Pamiers à Tarascon-sur-Ariège, sans interruption depuis la mise en service du tunnel sous le Pech de Foix en janvier 2001. Le tronçon entre Tarascon et Ax-les-Thermes est à l’étude et devrait également se présenter sous la forme 2 fois 2 voies. Au-delà et jusqu’à la frontière espagnole, l’option retenue est celle d’une route à deux voies avec créneaux de dépassement. Ces choix successifs se sont appuyés sur la forte conviction du Conseil général de l’Ariège qu’une ouverture sur l’Espagne et l’Andorre pouvait jouer un rôle d’entraînement dans le développement économique local. L’adhésion de la majorité des habitants de la vallée à cette option a facilité la concrétisation de ce projet, dont certaines composantes sont inscrites dans le contrat de plan État-région 2000-2006
[4]. Le passage par la vallée de l’Ariège se voit donc peu à peu porté au statut d’axe européen, au grand dam des Couseranais qui réclament toujours « leur » tunnel par Salau (Sainero, 1992).
Dans l’argumentation de tous ceux qui ont œuvré pour moderniser les infrastructures routières en vallée de l’Ariège, les considérations relatives au milieu physique n’occupent qu’une place très réduite, sauf par l’évocation de l’accès aux champs de neige. La nature des termes employés est révélatrice de la façon de considérer les reliefs pyrénéens. Dans les discours et les écrits des décideurs comme dans ceux des observateurs et des analystes, le terme le plus fréquemment utilisé est celui de « barrière ». La force de ce terme est souvent renforcée par des qualificatifs tels que « opaque » ou « infranchissable ». Mais aucun énoncé de contraintes précises pour la réalisation des nouvelles infrastructures ne vient à l’appui de ces assertions. Il est surtout fait référence à la « barrière » pour valoriser a posteriori les travaux réalisés et pour reconnaître et magnifier le courage et l’opiniâtreté de ceux qui les ont impulsés. « La barrière pyrénéenne, c’est une image, une représentation » (Kayser, 1999) qui s’est construite au fil des deux derniers siècles à partir d’une réalité, celle d’un relief élevé et continu qui barre l’horizon tant depuis la plaine que depuis le fond des vallées. Cette image et ce terme très évocateurs sont actuellement utilisés comme une figure de style et un argument politique plus que comme un élément de démonstration. De ce fait, les reliefs sont considérés en tant que volume global et entité presque mythique, mais peu importe leur disposition et leur configuration géomorphologique.
Dans les documents techniques, au contraire, le terme de barrière n’est pas fréquemment utilisé. Les reliefs y sont décrits de façon sobre, sans qualificatifs emphatiques ni informations très précises quant à leurs caractéristiques géomorphologiques et structurales. Les reliefs pyrénéens y sont mentionnés de façon très secondaire et surtout ne sont pas présentés comme des obstacles techniques par rapport à l’objectif de désenclavement et de décloisonnement interne du département.
Les stratégies politiques et économiques des acteurs locaux, et surtout l’habile exploitation de concours de circonstances, ont donc fait qu’au fil du temps l’axe transpyrénéen de la vallée de l’Ariège s’est imposé alors que, dans l’histoire, il n’était pas apparu comme une voie de passage majeure, et que les atouts liés à la disposition des reliefs n’étaient que très relatifs. Cet axe, désormais figé dans ses grandes lignes, est l’objet d’un aménagement local de tracé qui pose également la question de la prise en compte des contraintes liées au relief, mais à une autre échelle.
2. Tracé routier : les espaces construits comptent plus que la disposition des reliefs
La dimension environnementale est clairement affichée dans les projets d’aménagement de la nouvelle route et tente de concilier les intérêts de deux catégories d’usagers : les riverains et les automobilistes ou camionneurs de passage. La nouvelle infrastructure vise à améliorer la qualité de vie par la diminution des nuisances sonores et la réduction du caractère accidentogène des voies actuelles, tout en préservant le potentiel économique local. Elle a aussi pour objectif de faciliter les échanges interrégionaux et la mobilité locale en augmentant la capacité de transport, en réduisant le temps de passage d’un point à un autre et en régularisant la vitesse. Enfin, le paysage visible depuis la voie rapide doit donner aux touristes et autres voyageurs une image positive de la région et les inciter à tirer profit des ressources locales. Cet ensemble de contraintes fait que la nouvelle route passe essentiellement par les bords de la vallée et que, dans le tracé de détail, les formes de relief et le modelé ne jouent qu’un rôle mineur.
La préservation du fond de la vallée
Dans les études techniques, notamment dans les dossiers d’enquête préalable à la déclaration d’utilité publique des travaux et dans les études d’environnement instruites par la direction départementale ou régionale de l’Équipement, la topographie de la vallée n’est pas présentée comme une contrainte majeure alors que le bâti, les espaces agricoles et les zones écologiquement sensibles le sont bien davantage.
La vallée de l’Ariège est une petite auge glaciaire, encaissée, à fond plat. Localement, elle présente des resserrements marqués où la largeur de la vallée n’excède pas 200 à 300 m. Ils correspondent à d’anciens verrous glaciaires en amont, à une cluse dans la traversée du Plantaurel et au débouché sur le Bassin aquitain. Ces rétrécissements de la vallée ont historiquement favorisé l’implantation de sites urbains (Ax-les-Thermes, Foix) car ils permettaient un contrôle de la circulation et des échanges. Cette position apparaît aujourd’hui, à certains égards, comme une contrainte. La réflexion et la concertation préalables à l’établissement du tracé ont surtout porté sur la façon de contourner et de préserver ces espaces bâtis. Seul un petit îlot d’habitations, à Ussat-les-Bains, sera condamné. Partout ailleurs des solutions, parfois coûteuses, ont été trouvées pour limiter l’impact de la nouvelle voie sur l’espace urbain.
C’est notamment le cas de la déviation de Foix
[5] par un tunnel sous le Pech. À l’ouest de la ville, le relief est très évasé et correspond à une zone d’érosion en creux d’un massif intrusif de granodiorites ; mais c’est aussi la principale zone de villas de la cité fuxéenne, ce qui a constitué un obstacle majeur au passage de la voie rapide. La solution d’une route en corniche et viaduc à flanc de versant n’a pas non plus été retenue, car elle aurait ouvert une saignée visible depuis la ville et notamment depuis le château, centre touristique qui fait partie intégrante de l’économie locale. En conséquence, c’est la variante la plus à l’est qui a été retenue, nécessitant un tunnel sous le chaînon du Plantaurel, d’une longueur de 2 000 m et à 400 m au-dessous de la crête.
Les enjeux de l’aménagement sont similaires dans les bassins qui se développent entre les resserrements. La vallée n’y est jamais très large, de 500 à 1 000 m en moyenne. Elle est dominée par des versants escarpés où seuls quelques replats sont propices à l’implantation des habitations. De ce fait, la majeure partie de la population de la vallée se concentre en son fond, le long de l’axe de l’actuelle route nationale 20. La densité n’y est certes pas élevée, mais l’implantation se fait essentiellement sous la forme de gros villages ou de petites villes et, localement, le fond de la vallée peut être totalement bâti. Ainsi, l’extension spatiale de Tarascon-sur-Ariège et de Luzenac laisse peu de place aux nouvelles infrastructures, qui les contourneront par les bords de la vallée.
À un moindre degré que les zones bâties, les espaces agricoles sont aussi considérés comme des contraintes et ont été pris en considération dans les études préliminaires. L’activité agricole, qui tient encore une place non négligeable dans l’économie locale, concerne davantage le fond de la vallée que les versants (fig. 2). En effet, ces derniers sont longs et raides. Seuls quelques replats de petite taille, façonnés par l’érosion différentielle ou correspondant à des lambeaux de hautes terrasses, offrent des terrains faciles à mettre en valeur. Autrefois intensément exploités par des dispositifs de terrasses, ces versants sont, depuis près d’un siècle, affectés par une déprise rurale marquée qui a considérablement réduit la surface agricole et permis le développement des friches. À l’exception de quelques basses soulanes, ils sont le domaine des landes et des taillis. Au fond de la vallée, au contraire, prédominent des zones planes correspondant à d’anciennes terrasses fluvio-glaciaires, avec quelques vallonnements à l’approche des versants. Partout règnent les prairies permanentes, entourées de murettes ou de rangées d’arbres discontinues. Ce paysage témoigne d’une activité agro-pastorale maintenue qui ne peut être oubliée, même si les pouvoirs publics fondent plus d’espoir sur le développement de l’économie touristique, la diffusion d’industries de dernière génération et les retombées des flux vers l’Andorre. En conséquence, le tracé retenu pour la nouvelle route contourne les zones agricoles et évite le plus souvent le milieu de la vallée pour ne pas empiéter sur la surface agricole utile.
Fig. 2
La vallée de l’Ariège, entre Tarascon-sur-Ariège et Ax-les-Thermes (Vèbre, Lassur), © C. Vergnolle Mainar.
Les zones écologiquement sensibles constituent la troisième contrainte pour l’implantation des nouvelles infrastructures. Les premiers aménagements ont certes peu tenu compte de ce patrimoine écologique. Dans la rectification du tracé de la nationale 20 au niveau des Cabannes, entre Ax et Tarascon, un méandre de la rivière a été recoupé et remodelé par des enrochements ; l’écologie de toute cette zone boisée en a été profondément modifiée. Depuis, les études techniques affichent nettement comme priorité l’évitement des zones sensibles d’un point de vue environnemental. Il s’agit tout d’abord des espaces classés qui, en vallée de l’Ariège, sont de deux types : les zones naturelles d’intérêt écologique, faunistique et floristique (ZNIEFF) et les zones d’intérêt communautaire pour les oiseaux (ZICO). Certaines sont recensées le long des versants mais la majorité d’entre elles sont en fond de vallée : le lit mineur de l’Ariège et la ripisylve ont la plupart de ces espaces protégés. Par exemple, à proximité même de la ville de Foix, trois ZNIEFF sont délimitées sur les rives de la rivière. Certaines parties des versants doivent également être évitées. La circulation de l’eau superficielle et le transit des matériaux dans les colluvions ou les nappes d’éboulis peuvent en effet être déstabilisés par la réalisation de tranchées et de terrassements et compromettre alors les infrastructures. De même, localement, les couloirs torrentiels fonctionnels sont susceptibles d’induire des dommages aux aménagements.
Enfin, certains sites paysagers sont l’objet d’une attention particulière. L’objectif est de les préserver en tant que patrimoine et atout touristique : les saignées de la nouvelle route ne doivent donc pas passer trop près pour ne pas les défigurer alors que, depuis le nouvel axe, le voyageur est censé avoir un aperçu de ces mêmes sites afin de profiter de toutes les ressources du département. Par une signalétique appropriée, l’attention du touriste est attirée sur ces lieux, qui lui sont présentés comme une richesse ou une curiosité. Le long du tronçon Foix-Tarascon d’ores et déjà réalisé, c’est le traitement qui a été réservé au pont du Diable, où l’Ariège coule dans un paysage d’apparence très sauvage. Il est prévu un dispositif similaire pour le château de Foix. En effet, avec la mise en service de la déviation par le tunnel, le château n’est plus visible que dans le lointain, ce qui semble insuffisant pour inciter les touristes à s’arrêter pour une visite
[6]. La signalétique devrait prendre le relais du manque de vision directe.
Les contraintes prises en compte sont donc de nature très différente. Mais elles ont en commun d’être localisées principalement dans le fond de la vallée. De ce fait, les décisions adoptées font que les infrastructures nouvelles se trouvent reportées en pied de versant, là où paradoxalement les contraintes liées au relief sont les plus fortes et les plus diverses.
Une route de pied de versant
À l’exception du bassin en amont de Foix, la nouvelle route serpente au niveau de la rupture de pente entre le versant et la vallée, tantôt en rive gauche, tantôt en rive droite. Le long de cette ligne de contact entre deux unités géomorphologiques majeures, les formes de relief sont très variées du fait de la diversité des processus actuels et passés. Cela induit des infrastructures lourdes : ponts, tranchées, tunnels…
L’Ariège s’écoule dans une vallée très encaissée qui recoupe les différentes unités morphostructurales du versant nord des Pyrénées (Choukroune, Séguret, 1973). Près de sa source, elle est dominée par la haute chaîne qui marque la ligne de partage des eaux entre le Bassin aquitain et celui de l’Èbre, faite d’une succession de sommets dont certains dépassent 2 800 m (pic Nègre d’Envalira 2 825 m, pics orientaux de Font-Nègre 2 878 m, pic de la Cabanette 2 847 m). Ces sommets, pyramidaux et de formes peu aiguisées du fait de la faiblesse de l’englacement quaternaire, forment une chaîne continue dans laquelle les cols ou les ports sont élevés : Puymorens 1 915 m, Envalira 2 409 m, Dret 2 537 m, Fontargente 2 262 m, Bagnels 2 527 m. Puis l’Ariège coule au pied de hauts massifs, les uns en roches cristallines hercyniennes (l’Aston, le Carlit, les Trois Seigneurs, le Tabe, l’Arize) tandis que d’autres correspondent à de vigoureux pitons de calcaires jurassiques (synclinorium de Tarascon). Ces volumes montagneux présentent tous la caractéristique d’être assez élevés et peu aérés (fig. 2). Leurs sommets ont des formes lourdes et émoussées : pyramides surbaissées, croupes longues et arrondies, coupoles, vastes surfaces perchées, vallons d’altitude très évasés. Les versants qui unissent ces sommets au fond de la vallée sont au contraire abrupts. Leur dénivellation est supérieure à 1 000 m dans la partie amont et de l’ordre de 500 m à proximité du débouché sur la plaine. Leur pente est fréquemment de l’ordre de 45 à 50 % et peut être ponctuellement supérieure à 80 %. Enfin, la rivière rejoint le Bassin aquitain après la traversée du pli du Plantaurel. Celui-ci, d’une largeur de 5 km, est subdivisé en trois chaînons ESE-ONO traversés chacun par une cluse.
Au pied de ces versants raides, les contrastes topographiques sont très marqués et gardent les traces des systèmes d’érosion qui ont prévalu au cours du Quaternaire : l’alternance des processus glaciaires ou périglaciaires et le façonnement par les eaux courantes. Le long de cette ligne de rupture de pente, on rencontre donc des dépôts de pente (éboulis réglés, brèches consolidées, colluvions…), des matériaux torrentiels au débouché des affluents de l’Ariège, des sédiments fluviatiles associés aux différents niveaux de terrasses, des moraines latérales ou des formations fluvio-glaciaires. Ces dépôts alluviaux apparaissent sous la forme de placages peu étendus, qui sont parfois imbriqués les uns par rapport aux autres, voire emboîtés. Très soumis à l’érosion par les eaux courantes du fait de la faible résistance de leurs matériaux, ces placages alluviaux sont associés à des formes topographiques émoussées qui s’individualisent mal dans le paysage. Entre ces dépôts, la roche à nu apparaît parfois sous forme de falaises, comme à l’entrée méridionale de Tarascon-sur-Ariège. La géomorphologie de cette ligne de rupture de pente est rendue plus complexe encore du fait de l’incision par de nombreux ruisseaux et torrents subrectilignes qui descendent des hautes croupes, ainsi que par le raccordement avec des vallées ou des sillons bien individualisés et perpendiculaires à l’axe de l’Ariège (vallées du Vicdessos, de Saurat, de l’Arget et de la Baure). En conséquence, le contact entre le versant et la vallée se caractérise par un tracé sinueux et localement interrompu par des confluences ainsi que par de multiples facettes d’inclinaison et d’orientation très variées.
La nouvelle route recoupe souvent en trait de scie ces diverses unités : pour qu’elle permette un gain de temps, elle doit avoir le tracé le plus rectiligne possible et être exempte de trop fortes variations de pente. Rares sont donc les tronçons où la route épouse la topographie. Les creux sont franchis par des remblais ou des viaducs. Quant aux saillants, ils sont traversés par des tunnels quant il s’agit de relief majeur, ou incisés par des tranchées ouvertes ou couvertes lorsque la topographie est moins prononcée. Ces dernières peuvent atteindre une dizaine de mètres de profondeur en terrains sédimentaires non consolidés et une quinzaine ou une vingtaine de mètres en roches dures. Mais si elles sont parfois profondes, elles sont rarement longues.
La conception de l’aménagement a cependant évolué depuis les premières réalisations, en liaison avec l’affirmation des préoccupations environnementales et paysagères. L’un des premiers aménagements réalisés se situe à Saint-Jean-de-Verges, entre Pamiers et Foix. Il s’agit d’une tranchée qui incise totalement le premier chaînon du Plantaurel et qui apparaît comme une saignée dans le paysage, quel que soit le point d’observation retenu. La réalisation ultérieure du tronçon Foix-Tarascon n’a pas donné lieu à des percées aussi visibles. Cependant l’intégration de l’infrastructure dans le paysage reste imparfaite. Même plusieurs années après sa mise en service, la route apparaît comme une strie bien individualisée à la base du versant. À l’inverse, dans les études préliminaires à la réalisation du tronçon Tarascon-Ax-les-Thermes
[7] et à la construction du viaduc au-dessus de la vallée d’Alses
[8] (à l’entrée nord de Foix), l’intégration paysagère de l’infrastructure est clairement affichée. L’objectif est d’éviter de rompre les formes naturelles par des talus à inclinaison constante et par des ruptures de pente et d’orientation non conformes à la géomorphologie locale. Le modelé est présenté comme un outil d’aménagement.
La topographie contrastée de la vallée de l’Ariège n’apparaît donc pas comme un obstacle majeur. Les solutions techniques pour s’en affranchir existent, de même que la volonté politique d’en assumer les coûts financiers. Mais les infrastructures lourdes, inhérentes à ce type de choix, sont autant de contraintes dans la perspective d’un aménagement qui affiche également le souci de prendre en compte la dimension paysagère.
L’exemple des différentes générations d’aménagements routiers en Ariège incite à relativiser la place des reliefs. En effet, quelles que soient l’époque et l’échelle considérées, et par voie de conséquence le contexte technique, ils n’apparaissent pas comme une contrainte forte. Ni dans les discours, ni dans les études techniques, ni dans les réalisations, le volume imposant de la chaîne n’apparaît comme une contrainte majeure pour les communications transpyrénéennes. La configuration de la vallée, pourtant localement très étroite, la disposition et la géométrie des massifs qui l’encadrent, ne sont pas présentées comme des obstacles à la réalisation des infrastructures de transport. L’environnement politique et la localisation des activités apparaissent comme nettement plus déterminants que la topographie. Ceci confirme que, dans la problématique de l’accroissement du transit par les montagnes frontalières, les caractères propres des massifs importent moins que les potentialités de contact qu’ils offrent (Crivelli, 1999 ; Francillon, 1999). En Ariège, ce qui est recherché par les pouvoirs publics est l’ouverture vers la péninsule Ibérique et l’espace d’échanges du Bassin aquitain. La ligne de faîte, les verrous et la cluse sont des accidents topographiques bien réels, mais en Ariège ils ne sont pas perçus comme des obstacles du fait des choix économiques et politiques retenus.
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[6]
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[7]
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[8]
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RN 20 déviation de Foix, étude paysagère du franchissement de la vallée d’Alses.