Espace géographique
Belin

I.S.B.N.2701129214
96 pages

p. 281 à 282
doi: en cours

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Géographies de terrain

tome 30 2001/3

2001 Espace géographique Géographies de terrain

Quelques pas avec Laurent Grison, place de la République

Pierre Riquet UFR de géographie, Université PARIS.1, 191 rue Saint-Jacques, 75005 Paris.pierre.riquet@wanadoo.fr
Soumis au vieillissement du souvenir, le géographe, qui se trouvait, alors étudiant, sur la place de la République le 4 septembre 1958, dans les rangs des opposants à la grand-messe d’intronisation du général de Gaulle, accorde aussitôt une vive attention à l’article de Laurent Grison en quête du système référentiel de la République Française dans la capitale et apprécie grandement cette fine analyse de la mise en scène opérée par les partisans du Général. Elle est fort stimulante. On imagine volontiers, en parallèle, un arrêt sur image : François Mitterrand remontant la rue Soufflot en direction du Panthéon : Quartier Latin, Fac de Droit, Aux Grands Hommes… Freude, Freude !
Références d’archives filmées à l’appui, il démonte avec une grande acuité la théâtralisation du discours au pied de la statue de la République. Le modeste témoin, qui, à vrai dire, avait une vue plus directe sur le cordon de policiers et leurs matraques, y apprend beaucoup et ne peut qu’adhérer à la première partie de l’article et notamment à l’exposé de ce jeu de miroir : sauvant la France du désastre, la République se renouvelle décidément le 4 septembre, en 1958 comme en 1870.
Mais l’auteur propose ensuite un net changement d’échelle et de perspective. Le fait que les autorités de la IIIe République aient préféré la médiocre statue, œuvre de L. Morice à l’autre projet, très supérieur, de Jules Dalou, et que, sous la pression d’une opinion déçue par ce choix, la République de celui-ci ait été érigée, en consolation, place de la Nation, semble avoir débridé l’imagination de Laurent Grison qui s’aventure, croquis à l’appui, sur le V pointé sur la place par les artères venant de la Nation et de la Bastille. Disons tout net qu’ici nous le quittons en chemin, ou qu’à tout le moins, nous traînons les pieds. Pour les avoir parcourues, nous savons combien elles en ont vu de cortèges populaires, ces grandes avenues. Importe moins cette place Léon-Blum, dont le nom a remplacé celui de Voltaire, auquel le métro est resté fidèle. Comptent bien plus les huit morts de la station Charonne où, quatre ans plus tard, en 1962, le Préfet Papon lâcha ses forces spéciales. L’Est parisien fut un choix délibéré pour pareille répression. Et le souvenir est encore vivace du long cortège en direction du cimetière du Père Lachaise, au long de l’avenue de la République…
Nous ne suivons plus L. Grison pour deux raisons. D’abord parce que ce ne sont pas deux ou trois avenues qui partent de la place de la République. Mais sept percées qui en divergent, ou s’y rassemblent, comme on voudra. Sept percées dans le tissu urbain contrasté des IIIe, Xe et XIe arrondissements. Sept percées, le terme est militaire et tout le justifie : la caserne de la garde républicaine dite du Château d’Eau est là, qui se dresse et s’impose. Ensuite parce que le triangle dessiné est une approximation. De la République à la Bastille, le tracé n’est pas exactement rectiligne et nulle perspective réciproque ne peut être offerte pour la bonne raison que les boulevards Beaumarchais, Filles du Calvaire et du Temple sont les cordes inscrites dans la courbure des quartiers centraux du vieux Paris. Autrement dit, il convient de revenir un instant sur la construction de cette place, lieu de contact et carrefour. Comme peut l’être, en lisière de forêt, l’ouvrant en multiples directions, l’étoile d’un rendez-vous.
En 1958, il faut faire avec la ville, on ne peut faire table rase. En 1871, Haussmann vient de le faire. Le legs du passé le dérange par trop. Au lieu même, une modeste place du Château d’Eau entoure en effet une fontaine au croisement d’une rue étroite, une radiale populeuse et encombrée, la rue du Temple, avec le boulevard du même nom, tracé sur les anciens remparts. Enfants du Paradis en quête de mélodrames, les gens du peuple se pressent sur le « Boulevard du crime », vers le théâtre d’Alexandre Dumas et autres « panoramas ». Le lieu n’est pas sûr, à preuve devant le n° 12, en 1835, la machine infernale de Fieschi rate de peu Louis-Philippe. Alors en 1854, Haussmann vient y mettre bon ordre, rase baraques et spectacles, à commencer par le diorama de Daguerre, pour ériger… en lieu et place la grande caserne et tracer les avenues qu’elle contrôle : vers le centre, il s’agit seulement de doubler l’étroite rue du Temple par la rue de Turbigo en direction des Halles. Mais en avant, hors les anciens murs, six grandes percées en éventail : les quartiers ouvriers sont enfin quadrillés.
Laissons passer un siècle. Paris s’est rempli. La circulation en pâtit. L’omnibus Madeleine-Bastille est bien sûr la liaison majeure, vite saturée. L’ingénieur Bienvenüe l’est en effet, avec son métro. Observons le réseau de 1958, avant l’ajout du RER : treize lignes sillonnent la ville avec de multiples correspondances. Dénombrons les itinéraires ainsi promis : de tout Paris, c’est la station République qui l’emporte, cinq lignes offrent dix directions. Loin devant Montparnasse (8), Châtelet (7), huit autres places (dont Bastille et Nation) qui en proposent six, et la station Étoile (5 seulement). Bien sûr, en surface, l’affluence est plus grande dans les quartiers de commerce et de bureaux situés entre la Bourse et Saint-Lazare, mais la station République est de loin le carrefour souterrain le plus complet, ouvert à toutes les directions. Telle est pour nous la matérialité des lieux.
Revenons alors à l’inscription de la grand-messe gaullienne dans l’espace parisien. Pour nous, plutôt qu’une brillante symbolique d’une bifurcation dont le V symboliserait à la romaine la Ve République, le choix de cette place s’imposait au candidat providentiel à plus d’un titre. Nous sommes bien d’accord qu’au plan symbolique, il jouait en effet du nom même de la place et de la date anniversaire, le rappel de l’acte préparant la IIIe République contribuant à enterrer la IVe honnie. Mais sachons nous arrêter avant cette inscription d’un V victorieux sur le plan. Dans cette affaire de substitution de monuments, à l’exemple de la relégation de la statue de Dalou à la Nation, nous aurions pu relever que les motifs de la fontaine du Château d’Eau supprimée par Haussmann furent réinstallés… aux abattoirs de la Villette. Notre tracé aurait pris le chemin du Nord-Est, enjambant le Mur des Fédérés…
Remarquons plutôt que le lieu choisi était encore à bien des égards sur la ligne de contact entre le monde éclectique du vieux centre, le IIIe arrondissement, et les quartiers ouvriers du XIe, adossés à Belleville et Ménilmontant. Revoyez les cartes de Chombart de Lauwe. Autrement dit, le Général allait au devant du peuple pour obtenir son ralliement, cependant que l’ordonnance des lieux et la caserne appelaient au respect et veillaient au bon ordre. Rappelons que deux petits squares brisent la perception de l’espace et cassent en quelque sorte l’esplanade. Les forces de l’ordre trouvaient leur compte à cette disposition, plus que les spectateurs. Mais la sonorisation relayait le message et la mise en scène les débordait déjà, visant tout autant les spectateurs des « Actualités » au cinéma ou les privilégiés de la télévision.
Enfin le meilleur carrefour du réseau métropolitain de tout Paris était le plus propice au rassemblement de la foule sur les avenues convergentes puis à sa dislocation par les stations les plus voisines. Cet aspect d’ordre pratique méritait d’être signalé. Notons au passage qu’aujourd’hui les choix peuvent changer. S’ils se portent parfois sur des lieux moins connotés, la Nation, Montparnasse, voire Denfert-Rochereau, c’est pour répondre à des facilités d’attroupement et de retour pour des manifestants lointains amenés par autocars de toute la France, généralement pour des actions revendicatives. Les célébrations des grandes heures, elles, restent rivées aux lieux symboliques. En cela aidée aussi par une meilleure configuration, une aire un peu surélevée et ronde, propre à la communion de la foule, la Bastille l’emporte sur la place qui nous retenait. Même si la célébration de sa chute se déroule fort loin, le 14 juillet, sur les Champs-Élysées !
Une chose est sûre, le 4 septembre 1958, la place de la République offrit une dialectique de la rencontre populaire et du contrôle. Des événements et de la « situation ». Dix ans après, autres temps, autres lieux !— Paris, le 14 juillet 2001.
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