Espace géographique
Belin

I.S.B.N.2701131251
96 pages

p. 307 à 320
doi: en cours

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Mobilités et mouvements

tome 30 2001/4

2001 Espace géographique Mobilités et mouvements

Effet de frontière et interaction spatiale

Les migrations alternantes et la frontière linguistique en Belgique

Claire Dujardin CORE et Département de géographie, UCL, Voie du Roman Pays 34, B-1348 Louvain-la-Neuve,
Cet article a pour objectif de mettre en évidence et de quantifier l’effet de la frontière linguistique sur les schémas de migrations alternantes entre arrondissements administratifs en Belgique, grâce à l’analyse des résidus de modèles d’interaction spatiale (cartographie et indice de perméabilité). Les résultats de ces analyses indiquent un effet réducteur de la frontière linguistique sur la migration alternante et incitent à une prise en compte de l’appartenance régionale dans la formulation des modèles d’interaction spatiale appliqués aux données belges. The purpose of this paper is to show up and quantify the effect of the linguistic border on commuting patterns between administrative districts in Belgium. This is achieved through an analysis of the residuals of spatial interaction models (cartography and permeability index). The results show that the linguistic border exerts a reduction effect on commuting and suggest the need to take regional adherence into account in the formulation of spatial interaction models applied to Belgian data. Keywords : Belgique, frontière linguistique, interaction spatiale, migration alternanteBelgium, commuting, linguistic border, spatial interaction.
 
1. Introduction
 
 
On constate actuellement, en géographie et en démographie, un intérêt renouvelé pour l’étude des effets de frontière sur l’interaction spatiale, tant au niveau de la mobilité (Bopda et Grasland, 1994 ; Grimmeau, 1995 ; Poulain et Foulon, 1998) que de la communication (Rietveld et Janssen, 1990 ; Rossera, 1990 ; Fischer et al., 1993). Ainsi, « les études effectuées ces dernières années sur les flux interurbains et interrégionaux en Europe de l’Ouest ont montré que les frontières demeurent des obstacles importants » (Boursier-Mougenot et al., 1993, p. 339). Même dans le cas où la mobilité et la communication ne sont pas entravées de manière physique ou politique, les populations situées de part et d’autre d’une frontière peuvent avoir des relations réduites. Ceci peut résulter de disparités culturelles, socio-économiques, ou encore linguistiques (Nijkamp et al., 1990).
À cet égard, la Belgique est un cas relativement intéressant puisqu’elle compte deux langues principales (si l’on excepte la langue allemande qui n’est présente que dans l’Est du pays) : la langue néerlandaise dans la partie nord, et la langue française dans la partie sud. La frontière entre ces deux aires linguistiques a toujours existé mais est restée relativement mouvante jusqu’à ce que son tracé soit défini politiquement par les lois de 1962-1963. Ceci a été accompagné par des transferts de communes de l’autre côté de la frontière (dont certains ont été vivement contestés) et par l’octroi de facilités administratives à la minorité linguistique dans les communes où celle-ci représente plus de 30 % de la population. En outre, cette limite linguistique peut actuellement être assimilée à une frontière de type administratif puisque la Belgique est devenue, en 1993, un État fédéral constitué de trois régions (voir fig. 1) : la Région wallonne, francophone, au sud (Wallonie), la Région flamande, néerlandophone, au nord (Flandre), et la Région de Bruxelles-Capitale, bilingue, complètement enclavée dans la Région flamande, bien que fort proche de la frontière (Mean, 1989 ; Poulain et Foulon, 1998).
L’effet de cette frontière linguistique sur l’interaction spatiale a été étudié à plusieurs reprises. Jansen et King ont ainsi constaté dans leur étude des migrations définitives qu’en « regroupant les données belges selon des critères linguistiques, une nette amélioration est obtenue, indiquant que le fait linguistique joue un rôle important dans le choix de la destination des migrants » (Jansen et King, 1968, p. 526). Plus tard, Poulain et Van Goethem (1982) ont estimé que les courants migratoires entre la Flandre et la Wallonie en 1976 étaient six fois moins importants que les courants à l’intérieur de chacune de ces deux régions, et qu’ils avaient diminué de façon régulière depuis 1948. Cette hypothèse d’une frontière linguistique jouant le rôle de barrière à l’égard des migrations définitives de la population belge a plus tard été confirmée par Grimmeau (1995), Poulain et Foulon (1998), Bopda et al. (2000) et par Schoumaker et al. (2000). En outre, l’importance du fait linguistique dans l’étude des flux téléphoniques a été prouvée par Klaassen et al. (1972).
Bien qu’ayant été soulevée par Monfort et al. (1998) dans une étude des disparités régionales, la faiblesse des mouvements pendulaires entre les régions flamande et wallonne n’a, à notre connaissance, pas été étudiée en tant que telle. Ce critère présente cependant l’intérêt de traduire une certaine « distance économique » entre régions, au-delà de la simple « distance culturelle » mise en évidence par l’étude des migrations définitives. En effet, dans le cas de régions présentant un niveau élevé de complémentarités et d’échanges économiques, il est probable que les migrations pendulaires ne subiraient pas l’effet de la frontière linguistique alors même que les migrations définitives y seraient soumises pour des raisons culturelles et psychologiques. Ceci constituera l’apport spécifique de cet article à la problématique des effets de frontière sur l’interaction spatiale. L’objectif général est donc de mettre en évidence et de quantifier l’effet de la frontière linguistique belge sur un modèle d’interaction spatiale appliqué aux déplacements de la population active entre les lieux de résidence et de travail (appelés communément « migrations alternantes », ou « navettes » en Belgique).
 
2. L’étude des effets de frontière sur l’interaction spatiale
 
 
La problématique envisagée s’inscrit dans le cadre de l’étude de l’interaction spatiale et de ses déterminants. On peut en effet considérer la migration alternante comme un phénomène d’interaction spatiale. Le nombre d’actifs résidant en un lieu i et travaillant en un lieu j est une fonction croissante de l’émissivité du lieu i et de l’attractivité du lieu j et une fonction inverse de la distance entre ces lieux (Fotheringham et O’Kelly, 1989 ; Baccaïni, 1997). On retrouve ici les trois catégories de variables classiquement employées pour modéliser l’interaction spatiale : variables d’émissivité des origines mesurant la capacité d’un lieu à engendrer un flux, variables d’attractivité des destinations mesurant la capacité d’un lieu à attirer un flux, et séparation spatiale entre les lieux (distance, coût,…). Cette dernière traduit la diminution continue de la probabilité d’interaction spatiale avec l’augmentation de la distance, toutes choses égales par ailleurs quant aux capacités d’émission et de réception des lieux (Haynes et Fotheringham, 1984 ; Fotheringham et O’Kelly, 1989 ; Bailey et Gatrell, 1995).
Néanmoins, des études récentes ont montré que cette décroissance de l’interaction avec l’augmentation de la distance (ou du coût de déplacement) ne présente pas toujours une allure continue. Des discontinuités peuvent se marquer (sauts, points d’inflexion,…), traduisant l’existence d’une barrière qui fait obstacle à l’interaction (Nijkamp et al., 1990 ; Batten et Fischer, 1993). On constate en effet qu’en moyenne, deux lieux appartenant à la même entité territoriale (par exemple, à la même région linguistique) entretiennent entre eux plus d’échanges que deux lieux appartenant à des entités territoriales différentes (Grasland, 1999). Ceci peut résulter d’un coût supplémentaire (monétaire, temporel ou psychologique) lié au franchissement de la barrière (Nijkamp et al., 1990 ; Grasland, 1999) ou encore d’une information moindre sur les possibilités de relations situées dans d’autres entités territoriales, toutes choses égales par ailleurs quant aux caractéristiques émissives et attractives et à la séparation spatiale (Grasland, 1999). C’est ainsi qu’on peut considérer que des disparités culturelles ou linguistiques empêchent une circulation normale de l’information, pouvant entraîner une réduction de l’intensité des interactions.
La manière la plus simple de mettre en évidence des effets de frontière est d’étudier la distribution spatiale des résidus de modèles de gravitation simples (Baccaïni, 1993 ; Bopda et Grasland, 1994 ; Grasland, 1999). Ceci permet en effet d’analyser les schémas d’interaction spatiale en éliminant les effets classiques d’émissivité, d’attractivité et de décroissance continue avec la distance. Les flux résiduels peuvent donc être interprétés comme traduisant la présence de relations spécifiques entre les lieux considérés dont le modèle ne rend pas compte : effets de barrière dans le cas de surestimations, effets de direction préférentielle dans le cas de sous-estimations (Baccaïni, 1993 ; Cattan et Grasland, 1996 ; Grasland, 1999). En outre, les résidus de modèles de gravitation peuvent être utilisés pour quantifier l’effet de frontière à l’aide d’indices synthétiques, notamment un indice de perméabilité de la frontière (Mackay, 1958 ; Bopda et Grasland, 1994 ; Grasland, 1999).
Cette étude est constituée de deux étapes : premièrement, la cartographie des principaux résidus d’un modèle de gravitation non contraint, et deuxièmement, le calcul d’un indice de perméabilité de la frontière linguistique à l’aide des résidus d’un modèle doublement contraint. En effet, étant donné les contraintes imposées sur le total des flux sortant de chaque origine et entrant dans chaque destination (Fotheringham et O’Kelly, 1989), ce dernier modèle permet de résumer l’effet d’une partition territoriale en deux ensembles à l’aide d’un coefficient unique (Grasland, 1999). Les formulations relatives à ces modèles et aux indices construits sont établies en section 5, les résultats étant exposés en section 6. Les sections 3 et 4 ci-dessous sont consacrées respectivement au choix des données et de l’échelle spatiale d’analyse et à la description de la structure spatiale des migrations alternantes.
 
3. Données et échelle d’analyse
 
 
Cette étude porte sur l’application d’un modèle d’interaction spatiale aux migrations alternantes à l’intérieur du territoire de la Belgique. Les données utilisées proviennent du Recensement général de la population réalisé par l’Institut national de statistique (INS) et fournissant la répartition de la population active occupée par lieu de résidence et lieu de travail au 1er mars 1991 (Mérenne-Schoumaker et al., 1999). L’utilisation des modèles de gravitation nécessitant de pouvoir répartir toute la population considérée suivant un lieu d’origine et un lieu de destination et de pouvoir attribuer une distance à chaque couple origine-destination, les actifs ayant un lieu de travail inconnu, variable ou situé à l’étranger ont été exclus de l’analyse, ce qui revient à considérer 91 % des actifs occupés. Les chômeurs et miliciens ne sont pas pris en compte.
L’analyse a été menée à l’échelle des 43 arrondissements administratifs (voir fig. 1). Celle-ci est en effet à préférer à l’échelle des 589 communes car cette dernière impliquerait la prise en compte de 346 921 (589*589) paires de lieux (dont 80 % n’échangent en réalité aucun migrant alternant). Ceci risquerait d’aboutir à des résultats difficilement interprétables pour cause d’effets aléatoires, et nécessiterait un temps de traitement considérable, notamment en ce qui concerne la cartographie des flux qui, on le sait, pose encore de nombreux problèmes pratiques (Bailey et Gatrell, 1995). Il est en effet probable que des spécificités propres à chaque commune masqueraient la structure spatiale générale des migrations alternantes. Les données peuvent donc être représentées sous la forme d’une matrice origine-destination carrée de dimension 43x43 (tabl. 1). La diagonale principale de cette matrice correspond aux actifs occupés qui résident et travaillent dans le même arrondissement administratif.
Fig. 1
IMGIMGIMGIMFCadre administratif de la Belgique.


Matrice origine-destination.
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				Vers 1 2 … J … J Total De 1 T11...IMGIMF
Vers 1 2 … J … J Total De 1 T11 T12 … T1j … T1J O1 2 T21 T22 … T2j … T2J O2 … … … … … … … … i Ti1 Ti2 … Tij … TiJ Oi … … … … … … … … I TI1 TI2 … TIj … TIJ OI Total D1 D2 … Dj … DJ T où i = 1,…I (43) est le lieu d’origine (arrondissement de résidence) j = 1,…J (43) est le lieu de destination (arrondissement de travail) Tij est le nombre d’actifs occupés résidant en i et travaillant en j Oi est le nombre d’actifs occupés résidant en i Dj est le nombre d’actifs occupés travaillant en j T est le nombre total de migrants alternants dans le système étudié

Comme il est établi à la section 5.1.a., le modèle de gravitation non contraint utilisé nécessite notamment l’introduction d’une mesure d’émissivité des origines et d’une mesure d’attractivité des destinations. Si, dans le cas de migrations définitives, il est fréquent d’utiliser les mêmes mesures d’attractivité et d’émissivité, dans le cas des migrations alternantes, il est préférable d’avoir des mesures différentes pour ces deux types de variables (Fotheringham et O’Kelly, 1989 ; Baccaïni, 1997). En effet, l’émissivité des origines doit mesurer la force de travail d’un arrondissement, tandis que l’attractivité des destinations doit mesurer le nombre d’emplois disponibles. Dans cette contribution, l’émissivité des origines est mesurée par la population active occupée résidant dans l’arrondissement en 1991 (INS, 1997), et l’attractivité des destinations par le nombre de travailleurs assujettis à la sécurité sociale (ONSS, 1992), mesure fondée sur les déclarations des employeurs.
Remarquons que la mesure de population active occupée au lieu de travail fournie par l’INS n’a pas été retenue pour représenter l’attractivité des destinations car celle-ci est construite sur la base de la matrice de migrations alternantes. Elle nécessite donc sa connaissance préalable et n’est disponible que sur base décennale. Par contre, la mesure de l’ONSS est annuelle et pourrait servir de base pour d’éventuelles prévisions intercensitaires, dans le cadre d’une étude ultérieure. Notons cependant que la variable retenue étant fortement corrélée à la mesure de l’INS, ce choix ne devrait pas influencer les résultats.
 
4. Structure spatiale des migrations alternantes
 
 
Avant d’entamer l’exposé des formulations et résultats des modèles de gravitation, il est utile d’examiner la structure spatiale des migrations alternantes afin de mettre en évidence d’éventuelles caractéristiques propres au passage de la frontière. Les données utilisées étant de type « flux », la représentation sous forme de flèches proportionnelles est la plus appropriée. L’indice cartographié est le pourcentage d’actifs de l’arrondissement i travaillant dans l’arrondissement j (soit Tij / Oi selon les notations du tableau 1). Cet indice semble particulièrement bien adapté à la représentation des migrations alternantes puisqu’il fournit une image des bassins d’emplois. Une représentation exhaustive étant impossible en raison de la grande taille de la matrice (1 849 paires de lieux), un seuil de représentation a été choisi (2,5 %) en fonction d’un critère de lisibilité de la carte. Il faut de plus noter qu’en raison du grand pouvoir attractif exercé par Bruxelles sur l’ensemble du territoire (Mérenne-Schoumaker et al., 1999 ; Dujardin, 2000), toutes les relations ayant l’arrondissement de Bruxelles-Capitale comme lieu d’origine ou de destination ont été éliminées de la représentation. Ceci ne modifie en rien les valeurs de l’indice cartographié mais permet une meilleure visibilité des autres centres d’emplois et de leurs relations. Notons que le qualificatif d’« interrégional » est appliqué aux flux se produisant entre lieux appartenant à des régions administratives différentes, c’est-à-dire depuis la Région wallonne vers la Région flamande, et vice versa. À l’inverse, le terme « intrarégional » s’applique aux échanges entre lieux appartenant à la même région administrative.
La figure 2 montre tout d’abord une fragmentation du pays en différents bassins d’emplois interagissant peu entre eux : Antwerpen, Gent et Hasselt-Genk du côté flamand, Liège, Charleroi et Namur du côté wallon. On observe également une bonne intégration des arrondissements de l’Ouest de la Flandre (et, dans une moindre mesure, de l’Ouest de la Wallonie), par une multiplicité de relations. L’explication de ce phénomène est probablement à chercher dans le contexte historique, à savoir, une armature urbaine dense et l’émergence, après la seconde guerre mondiale, de districts industriels s’appuyant sur les ressources locales de main-d’œuvre (Vandermotten et al., 1998).
Fig. 2
IMGIMGIMGIMFDistribution spatiale des migrations alternantes.
Mais ce qui frappe également, c’est le manque évident de relations entre les deux régions linguistiques du pays. Les flux interrégionaux se limitent aux seuls arrondissements frontaliers et sont d’amplitude relativement faible (entre Mouscron et Kortrijk, entre Ath et Oudenaarde, entre Soignies, Nivelles et Halle-Vilvoorde, et entre Tongeren et Liège). Il est d’ailleurs intéressant de noter que le statut linguistique de certains de ces arrondissements (ou du moins de certaines communes les constituant) n’a pas toujours été bien défini. C’est par exemple le cas pour Mouscron et pour la commune de Voeren (appartenant à l’arrondissement de Tongeren mais n’étant pas jointive à celui-ci). L’hypothèse d’un isolement relatif des deux régions linguistiques du pays semble donc être pertinente. Reste maintenant à voir si l’utilisation des modèles d’interaction spatiale permet de mettre en évidence cet effet de frontière et de le quantifier.
 
5. Méthode : modèles d’interaction spatiale et analyse des résidus
 
 
Cette étude comporte deux étapes correspondant chacune à un objectif particulier : premièrement, l’analyse cartographique des résidus d’un modèle de gravitation non contraint permettra de mettre en évidence l’effet de frontière pressenti et, deuxièmement, le calcul d’un indice de perméabilité à partir des résidus d’un modèle doublement contraint permettra de quantifier cet effet. Cette section consiste en un exposé des techniques employées : modèles de gravitation et analyse des résidus.
5.1. Formulation des modèles de gravitation
Les modèles de gravitation sont les plus connus et les plus largement utilisés des modèles d’interaction spatiale. Leurs avantages et inconvénients ont été décrits dans diverses publications (Wilson, 1971 ; Senior, 1979 ; Haynes et Fotheringham, 1984 ; Fotheringham et O’Kelly, 1989). Seules seront exposées ici les formulations des deux modèles utilisés. Ces derniers seront calibrés par maximum de vraisemblance (Maximum Likelihood Estimation) à l’aide du programme SIMODEL développé par Fotheringham et William. Celui-ci permet l’utilisation de deux formes de la fonction distance : exponentielle et puissance. Seule la seconde sera utilisée dans cet article car elle convient généralement mieux à l’étude des interactions à longue distance. La fonction exponentielle est, quant à elle, mieux adaptée à l’analyse des mouvements à courte distance tels que les déplacements intraurbains (Wilson, 1971 ; Fotheringham et O’Kelly, 1989).
5.1.a. Modèle non contraint (total flow constrained model)
Le modèle non contraint fournit des informations sur le rôle joué par la mesure de la séparation spatiale utilisée et par la taille des origines et des destinations au travers de trois paramètres associés. Il se formule de la façon suivante :

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Tij est le nombre estimé d’actifs résidant dans l’arrondissement i et travaillant dans l’arrondissement j, vi est la variable d’émissivité des origines i, wj est la variable d’attractivité des destinations j, dij est la distance entre les lieux, μ, λ, et β sont des paramètres à estimer reflétant la relation entre chaque variable et Tij, et k est un facteur d’équilibre (constante de proportionnalité) assurant que le total des flux estimés soit égal au total des flux observés T.
5.1.b. Modèle doublement contraint (doubly constrained model)
Dans ce type de modèle, la seule variable introduite est la distance entre les lieux dij. L’émissivité des origines et l’attractivité des destinations sont quant à elles fixées et constituent des contraintes à la modélisation. Il permet dès lors d’étudier l’effet de la séparation spatiale, toutes choses égales par ailleurs quant aux capacités d’émission et de réception des lieux. Il est donc possible de résumer l’effet d’une partition territoriale en deux ensembles à l’aide d’un coefficient unique, puisque toute sous-estimation des flux à l’intérieur d’une région se traduira forcément par une sous-estimation des flux à l’intérieur de l’autre région et par une surestimation équivalente des flux interrégionaux (Grasland, 1999). Le modèle doublement contraint se formule comme suit :

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Oi est le nombre observé d’actifs résidant en i, Dj est le nombre observé d’actifs travaillant en j (voir tabl. 1), Ai et Bj sont des facteurs d’équilibre assurant le respect des contraintes portant sur les sommes marginales de la matrice d’interaction spatiale Oi et Dj.
5.2. Méthodes d’analyse des résidus
5.2.a. Cartographie des principaux résidus
Les résidus d’un modèle de gravitation mesurent l’écart entre le flux observé et le flux estimé par le modèle pour tout couple (i, j) de lieux et rendent ainsi compte de ce que le modèle ne décrit pas ou décrit mal. La cartographie des principaux résidus sous forme de flèches proportionnelles permet de mettre en évidence des arrondissements entretenant entre eux des relations spécifiques dont le modèle ne rend pas compte : effets de barrières dans le cas de surestimations, effets de directions préférentielles d’échanges dans le cas de sous-estimations (Baccaïni, 1993 ; Bopda et Grasland, 1994). Deux types de résidus sont utilisés dans cette contribution, les résidus bruts et les résidus relatifs :

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La relativisation permet d’accorder une importance moindre aux résidus affectant des flux intenses. Il est en effet fort probable que des résidus bruts élevés affectent les flux les plus intenses, c’est-à-dire entre les arrondissements les plus peuplés ou les plus proches, ce qui peut fausser l’interprétation (Grasland, 1999). Par contre, l’inconvénient majeur des résidus relatifs est de ne pas permettre la représentation des résidus affectant les flux observés nuls, le résidu relatif valant alors –1,00 quel que soit le flux estimé. Les 223 paires de lieux n’échangeant aucun migrant alternant ont donc été exclues de la cartographie des résidus relatifs.
5.2.b. Indice de perméabilité de la frontière
L’utilisation d’un modèle doublement contraint produit un schéma de flux tel que les sommes marginales des matrices d’interaction spatiale observée et prédite sont identiques. Ceci permet de résumer l’effet d’une partition territoriale en deux ensembles à l’aide d’un coefficient unique défini comme la réduction relative des flux interrégionaux par rapport aux flux intrarégionaux (Grasland, 1999) :

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Tintra et T’intra sont les totaux des flux intrarégionaux observés et prédits par le modèle, et Tinter et T’inter sont les totaux des flux interrégionaux observés et prédits par le modèle. Une frontière parfaitement perméable se traduit donc par un coefficient égal à l’unité. Plus ce coefficient est inférieur à l’unité et plus la frontière exerce un effet réducteur sur l’interaction spatiale, par rapport aux prédictions du modèle doublement contraint.
Dans notre cas particulier d’étude, étant donné la nécessité d’établir une partition territoriale en deux ensembles, l’arrondissement de Bruxelles-Capitale (coïncidant avec la Région du même nom) sera exclu de la matrice d’interaction spatiale. Cet arrondissement étant par définition bilingue, il n’est pas souhaitable de l’inclure dans l’une des deux autres régions linguistiques. Ceci se justifie également par le caractère atypique de la migration alternante depuis et vers cet arrondissement, en raison de son statut de capitale nationale et européenne et de sa position centrale dans le réseau de transport (Vandermotten et al., 1998 ; Dujardin, 2000).
 
6. Résultats
 
 
6.1. Première étape : cartographie des résidus d’un modèle de gravitation non contraint
Dans la formulation du modèle non contraint, trois variables doivent être introduites : l’émissivité des origines, l’attractivité des destinations et une mesure de la séparation spatiale. En outre, on peut choisir de n’utiliser qu’une partie de la matrice de migrations alternantes. Deux questions sont ainsi abordées. Premièrement, on peut envisager d’exclure l’arrondissement de Bruxelles-Capitale de l’analyse, en raison de son grand pouvoir attractif et de son comportement atypique vis-à-vis de la migration alternante. Deuxièmement, on peut également exclure la diagonale principale de la matrice (c’est-à-dire les actifs travaillant dans l’arrondissement de résidence) en raison de la difficulté de l’évaluation de la distance intra-arrondissements. Néanmoins, ceci « revient à dissocier la probabilité générale de migration en deux composantes indépendantes : le choix d’une destination à l’intérieur de sa propre maille territoriale et le choix d’une destination localisée dans une autre maille territoriale. Or, ce postulat d’indépendance des migrations intra-maille et inter-maille n’est généralement pas vérifié » (Grasland, 1999, p. 6). Il est donc souhaitable de comparer les résultats obtenus avec et sans flux intra-arrondissements. La combinaison de ces deux questions fournit ainsi quatre alternatives de modélisation : « sans Bruxelles et sans les flux intra-arrondissements », « sans Bruxelles et avec les flux intra-arron- dissements », « avec Bruxelles et sans les flux intra-arrondissements », et enfin, « avec Bruxelles et avec les flux intra-arrondissements ».
La suite de cette section est structurée de la façon suivante : tout d’abord, définition des variables introduites dans le modèle, ensuite, comparaison des valeurs des statistiques de qualité d’ajustement pour les quatre matrices considérées, et enfin, cartographie des principaux flux résiduels sur base du modèle présentant la meilleure adéquation à la réalité.
6.1.a. Choix des variables
Le choix des variables d’émissivité et d’attractivité a déjà été argumenté à la section 3. Il s’agit, respectivement, de la population active occupée par arrondissement de résidence et du nombre de travailleurs assujettis à la sécurité sociale.
La séparation spatiale entre arrondissements est mesurée par la distance euclidienne entre centres représentatifs des arrondissements. Ces centres sont définis comme la moyenne des centres démographiques des communes constitutives de l’arrondissement pondérés par les populations de ces communes. Pour les arrondissements de Mouscron et de Halle-Vilvoorde, le centre calculé étant situé en dehors des limites administratives, c’est le centre démographique de la commune la plus peuplée qui a été retenu (Mouscron pour l’arrondissement de Mouscron et Dilbeek pour l’arrondissement d’Halle-Vilvoorde). La distance intra-arrondissement (c’est-à-dire affectant les actifs travaillant dans l’arrondissement de résidence) est mesurée par le cinquième du rayon d’un cercle ayant même surface que l’arrondissement considéré. Il est à noter que divers indices ont en réalité été testés. L’ajustement du modèle étant meilleur lorsqu’on utilise le cinquième du rayon, cet indice a été retenu pour la suite du travail. Néanmoins, le choix de la mesure de la distance intra-arrondissement ne faisant pas l’objet de cette contribution, il ne sera pas discuté plus en détail. De plus, les mesures de distance inter- et intra-arrondissements utilisées ont été comparées à d’autres mesures de séparation spatiale, notamment la moyenne pondérée des distances entre communes constitutives des arrondissements. La corrélation entre ces différentes mesures étant très élevée (0,99), on peut raisonnablement supposer que le choix de l’une ou l’autre de ces mesures n’influencera pas les résultats de manière significative.
6.1.b. Comparaison des modèles
Il s’agit maintenant de choisir une des quatre matrices d’interaction spatiale obtenues par la combinaison des deux questions suivantes : «Avec ou sans l’arrondissement de Bruxelles-Capitale ?», «Avec ou sans les flux intra-arrondissements (diagonale principale pleine ou vide) ?» Ceci revient à comparer la capacité d’un même modèle à reproduire quatre ensembles de données différant par le nombre de paires origine-destination et par le nombre total d’interactions. Trois statistiques de qualité d’ajustement ont été retenues à cet effet, sur la base des analyses réalisées par Fotheringham et Knudsen (1986 et 1987) et par Laurent et Thomas (1997). Il s’agit de l’AED (Absolute Entropy Difference), de la statistique d (Deviance) et du ρ2. Leurs formulations et particularités sont reprises en annexe.
Le tableau 2 ci-dessous synthétise les valeurs des statistiques de qualité d’ajustement pour les quatre modèles étudiés. Elles mettent en évidence la supériorité du modèle intégrant les flux intra-arrondissements et excluant l’arrondissement de Bruxelles-Capitale. Celui-ci présente en effet le meilleur ajustement, et ce, pour les trois statistiques considérées. Ceci est particulièrement bien marqué pour la statistique d et l’AED qui atteignent des valeurs de 36,94 et 0,15 respectivement, soit entre 1,5 et 2 fois plus faibles que pour les trois autres modèles.


Modèle non contraint : statistiques de qualité d’ajustement.
AED d ρ2 Sans les flux intra-arrondissements avec Bruxelles 0,36 70,09 0,28 sans Bruxelles 0,27 58,25 0,25 Avec les flux intra-arrondissements avec Bruxelles 0,29 60,31 0,37 sans Bruxelles 0,15 36,94 0,41

Le meilleur ajustement des modèles excluant l’arrondissement de Bruxelles-Capitale peut s’expliquer notamment par sa situation de capitale nationale et européenne (et par le type d’emplois qui en découle), ainsi que par sa position centrale dans le réseau de transport. La migration alternante depuis et vers Bruxelles aurait donc un caractère atypique, différent des schémas observés dans le reste du territoire. La supériorité des modèles incluant les flux intra-arrondissements peut paraître surprenante étant donné que la majorité des modèles d’interaction spatiale sont calibrés sur la base de matrices à diagonale principale vide. Dans notre cas, elle peut s’expliquer en partie par le fait qu’environ 70 % des actifs occupés travaillent dans l’arrondissement de résidence. Le modèle qui les exclut perd donc une grande partie de l’information relative aux mouvements pendulaires belges, rendant le phénomène plus difficile à cerner.
6.1.c. Cartographie des principaux flux résiduels
Le modèle incluant les flux intra-arrondissements et excluant l’arrondissement de Bruxelles-Capitale présentant un ajustement nettement meilleur, il est justifié de limiter l’analyse cartographique des résidus à ce seul cas. Les figures 3 à 6 représentent les principaux flux résiduels bruts et relatifs. L’objectif de départ étant la mise en évidence de l’effet de frontière, ces cartes ne seront pas interprétées par origines et destinations, mais selon qu’il y a passage de la frontière ou non.
La figure 3 (flux résiduels négatifs bruts) montre que les surestimations les plus sensibles se produisent soit entre arrondissements flamands (en raison de l’ampleur des flux observés), soit entre arrondissements de langues différentes. Les flux résiduels traversant la frontière se produisent surtout au départ d’arrondissements frontaliers (Mouscron, Kortrijk, Tournai, Soignies, Nivelles, Liège, Hasselt,…), et au départ de Namur et de Charleroi. Par contre, pour les flux résiduels négatifs relatifs (figure 4), toutes les flèches traversent la frontière linguistique. Cette dernière exerce donc bien un effet réducteur sur la migration alternante : les arrondissements de langues différentes échangent moins de migrants que le modèle n’en prédit.
Fig. 3
IMGIMGIMGIMFLes surestimations du modèle non contraint : flux résiduels bruts.
Fig. 4
IMGIMGIMGIMFLes surestimations du modèle non contraint : flux résiduels relatifs.
Les cartes de sous-estimations (fig. 5 et 6) présentent une image inverse des cartes de surestimations. De nouveau, la frontière linguistique est bien marquée, mais plutôt par la quasi-absence de flèches qui la traversent. Les flux résiduels positifs se produisent presque tous entre arrondissements voisins de même langue, ce qui indique que le modèle n’est pas apte à reproduire les migrations alternantes à courte et moyenne distance. Il est à noter que la carte des flux résiduels positifs relatifs accorde une place plus grande à la partie sud du pays, en raison de la densité de population moindre de cette région.
Fig. 5
IMGIMGIMGIMFLes sous-estimations du modèle non contraint : flux résiduels bruts.
Fig. 6
IMGIMGIMGIMFLes sous-estimations du modèle non contraint : flux résiduels relatifs.
L’analyse cartographique des résidus met donc en évidence un schéma général de surestimation des flux interrégionaux et de sous-estimation des flux intrarégionaux, schéma caractéristique d’un effet de frontière ou, ce qui est équivalent, d’un effet d’intégration territoriale de chacune des deux régions linguistiques du pays (Grasland, 1999).
6.2. Deuxième étape : indice de perméabilité de la frontière
La deuxième étape de cette étude consiste à calculer un indice de perméabilité de la frontière à partir des résidus du modèle doublement contraint formulé à la section 5.1.b. L’arrondissement de Bruxelles-Capitale étant exclu de la matrice d’interaction spatiale (voir section 5.2.b.), seules deux alternatives de modélisation seront envisagées selon que les flux intra-arrondissements sont inclus ou non dans la matrice de départ. Les mesures de distances inter- et intra-arrondissements sont les mêmes que pour le modèle non contraint (voir section 6.1.a.). Le calcul de l’indice de perméabilité de la frontière sera effectué pour ces deux modèles, afin d’examiner l’effet de la prise en compte de la diagonale principale de la matrice sur la valeur de cet indice.
6.2.a. Comparaison des modèles
Le tableau 3 présente les valeurs des trois statistiques de qualité d’ajustement pour les deux cas envisagés. Excepté pour l’AED dont la valeur varie peu, l’analyse de ces statistiques montre un ajustement nettement meilleur lorsque les flux intra-arrondissements sont pris en compte pour le calibrage des modèles (ce qui tend à confirmer les observations faites à la section 6.1.b.).


Modèle doublement contraint : statistiques de qualité d’ajustement.
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					 AED d ?2 Sans les flux intra-...IMGIMF
AED d ?2 Sans les flux intra-arrondissements 0,11 35,48 0,19 Avec les flux intra-arrondissements 0,09 18,95 0,35

6.2.b. Coefficient de perméabilité de la frontière
Le tableau 4 synthétise les grandes étapes du calcul de l’indice de perméabilité pour les deux cas considérés. On observe, tout comme pour le modèle non contraint, un schéma général de surestimation des flux interrégionaux et de sous-estimation des flux intrarégionaux. Le rapport des flux interrégionaux observés et estimés est en effet largement inférieur à l’unité, quel que soit le cas envisagé, tandis que le rapport des flux intrarégionaux est légèrement supérieur à l’unité. La perméabilité de la frontière n’est donc que de 41 % dans le cas du modèle excluant les flux intra-arrondissements et de 27 % dans l’autre cas, ce qui implique une division par un facteur 4 environ des migrations alternantes interrégionales par rapport aux migrations alternantes intrarégionales. L’effet de barrière mis en évidence par la cartographie des résidus du modèle non contraint se trouve donc confirmé.


Coefficient de perméabilité de la frontière.
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					 Tinter/T’inter Tintra/T’intra...IMGIMF
Tinter/T’inter Tintra/T’intra perm Sans les flux intra-arrondissements 0,45 1,10 0,41 Avec les flux intra-arrondissements 0,28 1,04 0,27

Il faut noter que, si le modèle incluant les flux intra-arrondissements présente une meilleure adéquation à la réalité que le modèle les excluant, c’est en raison d’une meilleure prédiction relative des flux intrarégionaux, puisque la valeur du rapport Tintra/T’intra passe de 1,10 à 1,04. Celle-ci ne parvient cependant pas à compenser l’erreur commise sur les flux interrégionaux, puisque l’on observe une prédiction relative des flux interrégionaux plus mauvaise encore (le rapport passe de 0,45 à 0,28), ce qui explique l’augmentation de l’effet réducteur de la frontière linguistique consécutive à la prise en compte des flux intra-arrondissements.
 
7. Conclusion
 
 
L’objectif de cet article était de mettre en évidence et de quantifier l’effet exercé par la frontière linguistique sur les schémas spatiaux de migrations alternantes entre arrondissements administratifs en Belgique. Dans un premier temps, une approche cartographique a mis en évidence la faiblesse des migrations alternantes interrégionales, rendant ainsi pertinente l’hypothèse d’une frontière linguistique jouant le rôle de barrière à l’égard des mouvements pendulaires de la population belge. Dans un deuxième temps, une analyse des résidus de modèles d’interaction spatiale a été menée et s’est avérée riche en enseignements. Tout d’abord, la cartographie des principaux flux résiduels d’un modèle non contraint a mis en évidence un schéma général de surestimation des migrations alternantes interrégionales et de sous-estimation des migrations alternantes intrarégionales, schéma caractéristique d’un effet de frontière (Bopda et Grasland, 1994 ; Grasland, 1999 ; Bopda et al., 2000). Ensuite, le calcul d’un indice de perméabilité de la frontière à partir des résidus d’un modèle doublement contraint a fourni une quantification de cet effet, avec une réduction relative des flux interrégionaux d’un facteur 2,5 ou 4 selon le cas envisagé. Deux types de conclusions peuvent être tirés des résultats de cette étude. Les premières sont spécifiques au cas belge, et les secondes élargissent le cadre d’analyse à la problématique des méthodes à employer.
En ce qui concerne le cas belge, il est utile de souligner que, bien que les méthodes employées soient différentes, les résultats obtenus permettent de tirer les mêmes conclusions que les études réalisées précédemment sur les migrations définitives (Poulain et Van Goethem, 1982 ; Grimmeau, 1995 ; Poulain et Foulon, 1998) et sur les flux téléphoniques (Klaassen et al., 1972). La frontière linguistique joue un rôle marqué dans l’explication de la mobilité et de la communication des populations puisque les deux régions linguistiques du pays interagissent anormalement peu et semblent constituer des ensembles relativement hermétiques. De plus, il semble que la « distance culturelle » à laquelle les auteurs précédemment cités font référence se double d’une certaine « distance économique », puisque les migrations alternantes subissent l’effet de la frontière linguistique au même titre que les migrations définitives. Finalement, il semble que les deux « parties » de la Belgique ne tiennent plus ensemble que par Bruxelles et par la monarchie et l’on en vient à se demander si le schéma observé à l’heure actuelle est la conséquence de la mise en place d’une reconnaissance administrative des entités linguistiques (réforme linguistique de 1963 et mise en place de l’État fédéral en 1993) ou s’il traduit l’existence de divisions culturelles plus profondes et anciennes. Une analyse temporelle de l’effet de frontière serait d’ailleurs porteuse de nombreux enseignements (voir Schoumaker et al. pour une analyse de ce type dans le cas des migrations définitives en Belgique).
Il faut néanmoins rappeler que l’arrondissement de Bruxelles-Capitale a été exclu de l’analyse en raison d’une meilleure qualité d’ajustement. Pourtant, Bruxelles joue un rôle majeur dans le système des migrations alternantes belges (Vandermotten et al., 1998 ; Dujardin, 2000). Il serait donc intéressant d’examiner plus en détail les mouvements pendulaires à l’intérieur et autour de Bruxelles, à une échelle spatiale plus fine (par exemple, celle des communes), afin de mieux comprendre son rôle et ses relations avec les deux régions linguistiques dont il a été question dans cette contribution.
D’un point de vue méthodologique, il convient de rappeler que les modèles d’interaction spatiale de type gravitationnel utilisés dans cette étude ont à maintes reprises prouvé leur grande capacité descriptive dans des contextes géographiques. Il ne s’agit donc en aucun cas de mettre en cause leur utilité. Néanmoins, il apparaît que les formulations classiques ne sont pas toujours suffisantes pour décrire l’interaction spatiale de manière complète, notamment dans le cas où les régions étudiées sont traversées par une frontière de type linguistique ou autre. Dans ce cas particulier, il semble nécessaire de prendre en compte l’appartenance régionale dans la formulation des modèles d’interaction spatiale. Ceci pourrait se réaliser par l’introduction d’une variable binaire dans la formulation du modèle de gravitation (voir par exemple, Rietveld et Janssen, 1990 ; Rossera, 1990 ; Poulain et Foulon, 1998 ; Grasland, 1999 ; Dujardin, 2000). Cette méthode présente l’avantage de permettre l’estimation de l’effet de l’appartenance régionale conjointement à l’effet de la distance, et non pas successivement comme c’est le cas dans la présente contribution. En effet, l’estimation a posteriori peut être biaisée sur le plan statistique car elle repose sur une hypothèse théorique discutable d’indépendance des effets de distance (proximité) et de barrière (appartenance territoriale). Or, ces deux effets ne s’additionnent vraisemblablement pas mais sont réciproquement dépendants (Grasland, 1999).
 
Annexe : Statistiques de qualité d’ajustement
 
 
Absolute Entropy Difference : AED
Il s’agit d’une statistique issue de la théorie de l’information et qui mesure la valeur absolue de la différence des entropies des distributions de probabilités observées et prédites :
AED = | Hp - Hq |
avec
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Hp et Hq sont les mesures d’entropie de Shannon et peuvent être considérées comme des mesures de la variance des distributions de probabilités observées et prédites. Deux distributions de variances similaires auront des valeurs d’entropie proches, et l’AED tendra vers zéro. Sa limite supérieure est ln n et indique une non-adéquation du modèle à la réalité (Fotheringham et Knudsen, 1986).
Deviance Statistic : d
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Cette statistique n’a pas de distribution théorique connue, mais on sait que sa valeur diminue lorsque l’ajustement est meilleur pour atteindre une valeur minimale de zéro (Fotheringham et Knudsen, 1987 ; Laurent et Thomas, 1997).
ρ2:
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L(1) est le logarithme de la fonction de vraisemblance du modèle utilisé, et L(0), le logarithme de la fonction de vraisemblance associée au modèle où tous les paramètres (excepté la constante k) sont nuls. Cette statistique a une valeur minimale de zéro indiquant un mauvais ajustement, et tend vers une valeur maximale de 1 lorsque l’ajustement augmente. On rencontre le plus souvent des valeurs comprises entre 0,1 et 0,4 (Fotheringham et Knudsen, 1987).
 
Remerciements
 
Je remercie Dominique Peeters et Isabelle Thomas pour leurs nombreux conseils, commentaires et remarques ainsi que Geoffrey Caruso pour son aide précieuse dans la réalisation des cartes. Je tiens également à remercier les rapporteurs de l’Espace géographique pour leurs suggestions pertinentes m’ayant permis de mettre au point cette contribution.
 
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