2001
Espace géographique
Mobilités et mouvements
La recherche de l’environnement pertinent
Contribution à une géographie du sensible
Serge Schmitz
Institut de géographie, Faculté des Sciences, Université de Liège,Sart Tilman, bât. B11, B-4000 Liège
Quels sont les facteurs qui favorisent la sensibilité à une modification de l’environnement ? Les réponses à cette question intéresseraient toutes les personnes qui agissent sur l’environnement. Des méthodes et des concepts sont cependant à explorer avant qu’une géographie du sensible réponde à cette demande. L’article présente les apports méthodologiques et les résultats d’une recherche exploratoire qui étudie les sensibilités aux modifications de l’environnement de soixante-cinq habitants d’une commune rurale belge. Des facteurs liés à la modification, à la personne et aux relations entre la personne et le lieu sont analysés.Mots-clés :
environnement, espace vécu, géographie du sensible, perception, sensibilités territoriales.
Which factors heighten sensitivity to environmental changes? The answer to this question is of interest to everyone who acts on the environment. However, methods and concepts still need to be explored before a geography of sensibility could respond to this demand. This paper presents the methodological contributions and results of an exploratory study of the sensibilities of 65 residents of a Belgian rural municipality. Factors related to the environmental change, to the individual and to the relationship between the individual and place are analysed.Keywords :
environment, geography of sensibility, lifeworld, perception, territorial sensitivity.
L’être humain s’approprie naturellement une portion d’environnement qu’il considère comme son environnement, celui dans lequel il évolue, celui dans lequel il puise les ressources dont il a besoin pour être. Jadis, cet environnement était l’ensemble des espaces nécessaires à la survie (Dansereau, 1984). Les besoins ont évolué, la société et la division du travail se sont mises en place. D’un côté, l’homme a pu s’affranchir quelque peu de la lutte pour la survie et découvrir d’autres besoins qui engendrent de nouvelles attentes par rapport à un environnement toujours plus vaste. D’autre part, une partie de ses besoins est tirée de l’environnement par l’intermédiaire d’autres personnes, de plus en plus éloignées de lui ; une partie de son environnement ancestral risque donc de ne plus lui être directement familier. Chaque individu, chaque groupe d’individus, évolue dans des environnements différents même s’ils habitent dans la même localité (Barel, 1986). Ces environnements diffèrent dans leur étendue mais aussi dans leur contenu ou pertinence (Brunet, 1974) tant du point de vue matériel que du point de vue du signifié.
L’aménagement du territoire doit être conscient de cette donne et veiller à la cohabitation de ces divers environnements. Il faut apprendre à les connaître et à apprécier leurs interactions. Si ces environnements sont avant tout matériels, ils sont également perçus, vécus, représentés, connotés, appropriés. Les heurts et les problèmes de cohabitation en matière d’aménagement du territoire peuvent s’inscrire dans la matérialité, dans l’incompatibilité tangible de projets. L’affectation envisagée va nuire aux affectations précédentes ou voisines. Le conflit peut, cependant, ne pas être lié à une incompatibilité tangible mais relever d’un sentiment de perte de puissance sur un espace. Un troisième type de conflits est proche du deuxième mais n’a plus nécessairement d’assise spatiale, il s’agit de conflits de personnes : avant toute utilisation de l’espace, on rejette le projet pour ce que son auteur représente.
S’il est assez aisé lors d’un projet d’inventorier l’ensemble des personnes qui mettent en valeur ou qui possèdent légalement des terrains concernés par ce projet, l’inventaire des personnes qui seront touchées par le projet est plus malaisé. Une géographie du sensible devrait permettre de répondre à ces questions.
Dans les procédures liées aux enquêtes de commodo et incommodo, on considère souvent que les personnes qui habitent ou qui fréquentent régulièrement les alentours du lieu font partie des personnes touchées par le projet. Quelquefois, les personnes qui pourraient remarquer, grâce à leurs sens, l’existence du projet ou certaines répercussions de celui-ci sont consultées. Dans les faits, des personnes prennent position contre un projet dont ils ignoreraient l’existence toute leur vie si on ne les avait sensibilisées au problème (Tanquerel, 1988 ; Tricot, 1994 ; Schmitz, 1998).
Derrière la réaction d’hommes et de femmes face à une modification de leur environnement se cache la problématique des relations matérielles et non-matérielles de l’homme à l’environnement. Ces sensibilités territoriales qui sont mises en lumière lors d’un tel projet sont, selon nous, antérieures à celui-ci. Le projet permet de prendre conscience de cette appropriation. L’appropriation d’un lieu induit une interaction entre ce lieu et l’individu dont une des relations est la sensibilité territoriale. La sensibilité territoriale est la propriété d’un être vivant d’être informé des modifications d’un environnement approprié. L’étude des sensibilités territoriales permettrait dès lors d’approcher ces appropriations qui n’engendrent pas directement de traces matérielles au niveau du lieu mais qui pourtant influencent le devenir de ce lieu.
L’étude des sensibilités territoriales
Deux grands types de recherche semblent possibles en matière d’appropriation de l’espace : partir du lieu ou partir des personnes et des groupes culturels.
Étudier un lieu et s’interroger sur ses appropriations est possible soit par une étude des traces laissées par les diverses appropriations, soit par une enquête auprès de la population sur l’appropriation de ce lieu, soit par observation sur une longue période du lieu et des personnes qui entrent en relation avec lui. L’étude des traces soulève le problème récurrent de la connaissance des systèmes de production et de conservation de ces traces (Ghiglione, Matalon, 1978). Elle ne permet pas, de toute façon, d’appréhender les appropriations qui ne laissent pas de traces matérielles visibles. L’enquête auprès de la population soulève le problème du choix a priori de la population à sonder. Afin de pallier ces critiques, on peut utiliser l’aspect dynamique du lieu pour mettre en évidence des sensibilités territoriales. En se fondant sur l’hypothèse que le changement est polémogène (Freund, 1983), on analyse par observation et enquêtes les réactions suite à une modification ou un projet de modification du lieu (Mormont, 1978 ; Cadène, 1982). Ce type d’analyse résout partiellement le problème de la population à interroger, mais ne permet d’étudier les sensibilités territoriales qu’au moment de la crise.
Partir des personnes ou des groupes culturels est un choix qui suscite également certaines réserves. L’analyse des comportements d’appropriation in situ nécessite de longues périodes d’observation et néglige les comportements moins visibles. D’autre part, l’appropriation des lieux relève pour une part non négligeable de la conscience pratique (Giddens, 1987), c’est-à-dire que l’appropriation est utilisée couramment par les personnes sans que celle-ci soit verbalisée ou même produite par la réflexion. Les techniques d’enquête utilisées doivent tenir compte de ce problème.
Lors d’une recherche exploratoire, nous avons ciblé à la fois les lieux et les personnes. Nous avons étudié les sensibilités territoriales de soixante-cinq habitants d’une commune du Sud-Est de la Belgique. Nous sommes conscient que d’autres personnes (celles qui viennent travailler dans la commune ou y bénéficier de services, celles qui y possèdent une seconde résidence ou les touristes) s’approprient également l’espace et que les habitants de la commune s’approprient souvent des lieux extérieurs au territoire communal. Le but de la recherche n’est pas l’étude de cette commune en particulier ou l’étude de l’ensemble des lieux appropriés par une personne, mais la mise en évidence et une première pondération des facteurs qui influencent les sensibilités territoriales. La recherche se base sur une comparaison des représentations des modifications de l’environnement
[1] collectées dans le discours des habitants et d’un inventaire des modifications concrètes.
Il ne s’agit pas de réécrire un traité de psychologie de la perception mais de déterminer l’étendue et les composantes d’un sous-ensemble spatial que nous nommons environnement pertinent. L’environnement pertinent est la projection spatiale de la succession des environnements comportementaux. Il est l’environnement stable à partir duquel l’individu ou le groupe culturel réagit au monde et agit dans le monde. Il diffère de l’environnement matériel car il ne comporte qu’une portion infime des éléments matériels de cet environnement et il intègre les éléments idéels localisés et collectivisés. Il diffère de l’environnement comportemental (Lewin, 1959) car il n’est pas une représentation momentanée de l’environnement, il existe dans ses composantes au-delà de la personne. Les composantes de cet environnement sont tributaires des filtres successifs de la perception
[2], mais la perception physique ne peut tout expliquer.
D’un point de vue de la psychologie de la perception, la recherche présente la particularité de s’intéresser directement à l’environnement et non, comme généralement dans les études expérimentales, à la perception d’objets particuliers placés hors contexte
[3]. L’environnement présente, contrairement à la plupart des objets, les propriétés d’envelopper le sujet ; de ne pas être limité dans le temps et dans l’espace ; d’être multimodal (perçu par tous les sens) ; de comprendre à la fois des informations périphériques et centrales ; de fournir plus d’informations que le sujet ne peut traiter (Ittelson, 1973 ; Meinig, 1979 ; Walmsley, Lewis, 1984 ; Pocock, 1983 et 1993 ; Flückige, Klaue, 1991).
Moles et Rohmer (1972, p. 168-176) ont tenté de relever, dans leur psychologie de l’espace, un « code des critères pertinents de l’environnement : le nombre d’éléments présents dans cet environnement perçu (espace du regard) ; la nouveauté relative de ces éléments (ou plutôt l’écart que chacun présente avec une connaissance a priori fournie par la culture) ; l’éloignement ou le rapprochement relatif (immédiateté de la réaction) ; le degré de contrôle ou de dominance exercé sur l’ensemble ; l’aspect statique ou dynamique ; la fermeture ou l’ouverture ; l’aspect plaisant ou esthétique, l’intelligibilité. »
Ces critères, comme les dimensions
[4] de l’environnement restent cependant difficiles à utiliser car on n’est pas toujours certain du poids et du sens de chacun d’eux sur les relations homme-environnement.
La comparaison de deux inventaires de modifications
La comparaison des représentations des modifications de l’environnement relevées dans le discours des habitants et d’un inventaire des modifications concrètes soulève cependant plusieurs problèmes. La détermination a priori d’un espace d’étude est nécessaire compte tenu du niveau de connaissance requis de cet espace ; la définition de la notion de modification est à la fois déterminée par les possibilités matérielles du chercheur lors de l’inventaire des modifications concrètes et par l’interprétation que les personnes interrogées donnent à cette notion ; malgré les progrès des recherches en psychologie de l’environnement, de la perception et de la cognition beaucoup d’énigmes demeurent sur la perception et la représentation d’un stimulus dans les conditions habituelles de la vie quotidienne, c’est-à-dire dans un environnement complexe qui est vécu de façon répétée par une personne ; l’utilisation de données verbales est sujette à caution, particulièrement lorsqu’il s’agit de mettre en évidence des processus qui relèvent plus de la conscience pratique que de la conscience discursive ; la recherche et les objets de la recherche s’inscrivent dans le temps qui lui-même influe sur les représentations des modifications de l’environnement.
Le relevé exhaustif des modifications a été réalisé à l’aide de divers documents : cartes topographiques, cartographie de terrain, statistiques de la population et du logement, statistiques agricoles, permis de bâtir, données cadastrales. Les modifications réalisées au cours des quinze dernières années sont particulièrement étudiées, toutefois l’analyse s’intéresse aussi aux modifications antérieures afin de replacer les modifications récentes dans leur profondeur historique.
L’analyse des représentations repose sur une enquête de type anthropologique suivie d’un test. Le but premier de l’enquête était de susciter un discours sur les lieux de l’espace laboratoire afin d’appréhender les relations que les habitants entretiennent avec ceux-ci. L’enquête comportait donc trois parties : un récit de vie où l’accent était mis sur les lieux, une description générale de l’évolution récente de la région selon divers aspects, un test proposant à la personne interrogée trente-cinq lieux de modifications. Ces modifications ont été choisies non seulement en fonction de leur localisation mais aussi en fonction de leur diversité afin de constituer un registre pertinent de sensibilités territoriales.
Le choix de l’espace laboratoire doit permettre de repérer et de tester une liste de facteurs influant sur la sensibilité à une modification de l’environnement. Il fallait donc bénéficier d’un espace où les modifications de l’environnement soient assez diverses mais pas trop nombreuses afin qu’elles ne soient pas victimes d’un phénomène de bruit. La composition de la population de cet espace doit aussi permettre d’interroger des personnes présentant des profils de relations à l’environnement a priori différents.
Nous avons opté pour un espace rural qui constitue, aussi bien du point de vue de la géographie physique que de l’histoire, une entité. La commune fusionnée de Vielsalm (160 km2) couvre à la fois la majeure partie du bassin de la Salm mais aussi le territoire de l’ancien comté de Salm. Située en Ardenne, à 65 km au sud-est de Liège, Vielsalm était un bastion de la ruralité en Belgique. La construction de deux autoroutes, le développement d’un tourisme de masse et l’installation de grandes industries de traitement du bois ont bouleversé la région, au cours des vingt dernières années.
Le choix des personnes interrogées prend en compte le lieu d’habitat, l’âge, le sexe, le type de profession, l’antériorité dans la région. Ces personnes sont sélectionnées sur des listes obtenues auprès de trois informateurs locaux au courant de notre problématique. L’analyse des enquêtes est réalisée en deux temps. Dans un premier temps, l’approche est globale et plutôt inductive. On repère dans le discours les facteurs qui expliqueraient la présence ou l’absence de mention d’une modification particulière. Ensuite, grâce au test sur les modifications de l’environnement localisées, on soumet les hypothèses au test
[5] du
χ2.
Les modifications dans le discours
L’occurrence des modifications dans le discours permet d’appréhender les préoccupations des habitants de la commune de Vielsalm et même de proposer certaines conditions nécessaires à la présence de modifications de l’environnement dans le discours, et certains facteurs qui la favorisent. La première constatation est que les modifications dans les activités économiques, puis les évolutions démographiques, sont plus présentes dans les discours que les transformations du paysage en soi. L’emploi semble la préoccupation première des habitants de la commune de Vielsalm et les grands projets industriels et touristiques focalisent l’attention. On constate cependant, à ce stade de l’enquête, un gradient d’intérêt, même pour ces grands projets, qui varie avec l’éloignement. Les personnes interrogées parlent d’abord de ce qu’elles ont sous les yeux. Rares sont les habitants du bourg qui parlent de l’évolution agricole, rares sont les habitants du plateau qui parlent spontanément du complexe industriel situé dans une autre partie de la commune. Les gens parlent d’abord de leur noyau d’habitat et, pour les villageois, ils ont tendance à généraliser aux autres villages de la commune ce qu’ils vivent chez eux.
Les modifications récoltées dans le discours des habitants ont généralement une répercussion sensible sur la vie des personnes interrogées, soit qu’elles influencent leurs comportements, soit qu’elles concernent un élément particulièrement riche en significations pour ces personnes. Ainsi, les modifications soustractives (disparition, fermeture, etc.) sont plus fréquentes dans le discours que les modifications additives ; elles perturbent plus que les autres les routines des habitants. La médiatisation peut, cependant, fausser cette première donne en intégrant au discours des modifications qui ont peu d’importance pour l’habitant mais qu’il considère intéressantes pour l’enquêteur. Les raisons de la présence d’une modification dans le discours peuvent varier. Les points de vue sur l’évolution d’un même système peuvent s’opposer.
Plusieurs facteurs explicatifs ont été mis en évidence au cours des analyses des représentations des modifications dans l’espace laboratoire. On peut reconnaître des facteurs liés à la modification, notamment au lieu de la modification, des facteurs liés à la personne et des facteurs liés aux relations qu’entretiennent la personne et le lieu. Nous examinerons ces facteurs et évaluerons leur poids. Nous passerons en revue les facteurs liés à la modification elle-même. Ensuite, nous soulignerons la difficulté de trouver des indicateurs pour mettre en évidence des groupes culturels qui présenteraient des sensibilités similaires aux modifications de l’environnement. Les critères et les indicateurs classiques ne sont guère déterminants. Enfin, nous examinerons les facteurs explicatifs liés aux relations qu’entretiennent l’habitant et le lieu. La fréquentation du lieu, la connaissance de personnes qui y vivent, l’appréciation qualitative, l’appropriation ou le sens du lieu seront analysés.
Les facteurs liés à la modification
L’analyse des discours sur les modifications permet de proposer une première série de facteurs liés à la modification qui expliqueraient la présence de certaines modifications dans le discours des habitants, à savoir : la visibilité potentielle ; la localisation par rapport aux espaces de vie ; l’impact concret sur la vie quotidienne ; la charge symbolique ; la médiatisation.
La visibilité potentielle d’une modification a été définie dans un premier temps en termes de taille et de site. Les hypothèses étaient que les habitants seraient d’autant plus sensibles à une modification, qu’elle occupe une superficie et un volume importants, un site dégagé et visible de beaucoup d’endroits. Les analyses de cas ont montré que la notion de contraste devait être intégrée à ce facteur visibilité, tant du point de vue temporel que du point de vue de l’environnement où elle a lieu.
Le facteur visibilité potentielle ainsi défini favorise la perception et donc la présence d’une modification dans le discours des habitants. Il a aussi des répercussions sur les autres facteurs (impact concret, charge symbolique, médiatisation, localisation par rapport aux espaces de vie) : plus il est élevé, plus ces facteurs ont des chances de peser. Certaines modifications de grande ampleur, situées dans des endroits exposés à la vue, sont cependant rares dans le discours des habitants. Depuis longtemps, la psychologie de la perception a démontré que les phénomènes appartenant à l’optique physique sont secondaires par rapport aux processus cérébraux dans la perception du monde
[6]; l’utilité, la pertinence, doivent être intégrées à l’analyse.
Pour le test d’indépendance entre le facteur visibilité potentielle et le signalement d’une modification, les modifications sont réparties en trois classes : peu visibles, visibles, très visibles. Les modifications qui concernent plus d’un hectare et qui sont visibles de nombreux endroits distants de plusieurs kilomètres sont considérées comme « très visibles ». Les modifications qui occupent moins de 10 ares et qui ne sont visibles qu’à proximité immédiate (< 100 m) sont classées « peu visibles ». Les autres modifications sont considérées comme « visibles ».
La valeur de la différence (53,83) par rapport à la valeur de la fonction χ2 (9,21) pour deux degrés de liberté est largement significative (a = 0,01). Le facteur visibilité potentielle ainsi mesuré et l’événement signalement sont significativement dépendants. Comme le montre la table de contingence, le facteur visibilité exerce une réelle influence pour les phénomènes très visibles, avec une augmentation de leur signalement, dans notre échantillon, de presque 25 %, les classes « modifications visibles » et « peu visibles » accusent toutes deux un signalement de 5 % moindre que la moyenne de l’ensemble des représentations. Il ne semble pas déterminant que la modification appartienne à l’une ou l’autre de ces deux classes. On peut toutefois s’interroger pour savoir si le signalement plus fréquent des modifications très visibles n’est pas influencé par d’autres facteurs liés à la visibilité potentielle comme les facteurs impact concret sur la vie quotidienne, charge symbolique et médiatisation.
Le facteur localisation par rapport aux espaces de vie n’explique jamais à lui seul la présence d’une modification dans les représentations. L’effet de ce facteur sur l’impact concret, sur la charge symbolique, sur la médiatisation n’est toutefois pas à négliger et en fait même l’un des principaux facteurs explicatifs. Il permet, tout autant que la visibilité potentielle, la visibilité de la modification, car il traduit la possibilité de rencontre entre les stimuli et les habitants : si la médiatisation permet d’être mis au courant de certaines modifications, dans la majorité des cas, la perception directe est le vecteur de la représentation.
La valeur de la différence (94,28) est largement significative (a = 0,01). Contrairement au facteur visibilité potentielle, chacune des classes est pertinente. Les modifications sises à l’écart des espaces de vie sont, dans notre échantillon, environ 15 % moins signalées. Les modifications à proximité des espaces de vie sont 7 % plus signalées et les modifications qui croisent la plupart des espaces de vie sont 40 % plus signalées que la moyenne de l’ensemble des modifications. Si l’on retire les modifications qui sont accompagnées d’une forte médiatisation, la valeur de la différence tombe à 21,41 mais reste significative (> 9,21 ; a = 0,01).
Les facteurs impact concret sur la vie quotidienne et charge symbolique sont prépondérants. Ils touchent directement les habitants, soit d’une façon matérielle dans le cas de l’impact concret, soit d’une façon idéelle via la charge symbolique. Ces facteurs donnent de la valeur à la modification, la modification touche grâce à ces facteurs le vécu des habitants.
Pour le facteur impact concret sur la vie quotidienne, les modifications ont été regroupées en trois classes : impact important et généralisé dans la commune, impact au niveau des personnes habitant une partie de la commune et impact faible si ce n’est pour quelques habitants. La valeur de la différence (135,26) est largement significative (a = 0,01) et beaucoup plus élevée que dans les cas précédents. Dans notre échantillon, les modifications d’impact faible sont 12 % moins signalées, celles d’impact localisé et d’impact généralisé sont 19 % plus signalées que l’ensemble des modifications. Les tendances à signaler les modifications qui ont un impact généralisé et celles qui ont un impact localisé sont très proches.
Le facteur charge symbolique influence fortement le signalement des modifications de l’environnement (168,52 ; a = 0,01). Les modifications à charge symbolique nulle ou très localisée sont, dans notre échantillon, 12,5 % moins signalées. Les modifications dont la charge symbolique est partagée par une large partie des habitants sont 12,5 % plus signalées alors qu’une modification à charge symbolique généralisée est 43 % plus signalée que l’ensemble des modifications.
Le facteur médiatisation est dépendant des autres facteurs. Une modification qui n’est pas visible en soi, qui est située à l’écart des lieux fréquentés, qui n’a pas de répercussions sur la vie des habitants, tant du point de vue matériel que par sa charge symbolique ne sera, en général, pas médiatisée. Cependant des modifications dont les valeurs des différents facteurs explicatifs retenus jusqu’à présent sont faibles peuvent, par une stratégie d’un individu ou d’un groupe d’individus, être médiatisées. Elles doivent néanmoins trouver un public et marquer les esprits. Le facteur médiatisation peut permettre la sensibilisation à une modification en augmentant sa visibilité propre et celles de ses impacts (multiplication et délocalisation des stimuli) ou créer, et amplifier, sa charge symbolique. La médiatisation peut renforcer la représentation d’une modification chez des personnes qui étaient déjà conscientes de celle-ci. Elle permet surtout à des personnes de prendre conscience d’une modification qui ne les intéressait pas. La médiatisation ou multiplication des stimuli est soumise au même parcours que le stimulus primaire et dépendra de ses propres facteurs visibilité, localisation par rapport aux espaces de vie, impacts sur la vie quotidienne et charge symbolique, en plus des facteurs liés à la modification. Dans notre échantillon, les modifications qui sont médiatisées par la presse régionale sont 36 % plus signalées que l’ensemble des modifications analysées, alors que les modifications pas ou peu médiatisées sont 10 % moins signalées. Par contre, les modifications médiatisées par les habitants ou la presse locale sont signalées comme la moyenne de l’ensemble des modifications retenues. La valeur de la différence (170,98) est largement significative (a = 0,01).
Les facteurs liés à la personne
Au cours de l’analyse des représentations des diverses modifications dans l’espace laboratoire, nous avons relevé les similitudes chez des personnes qui signalaient ou non une modification particulière. Nous n’avons, cependant, pas trouvé de facteur d’identité classique qui, à lui seul, explique un certain registre de représentations des modifications de l’environnement.
L’âge des personnes interrogées n’est statistiquement pas déterminant, bien que les personnes plus jeunes soient incapables de signaler certaines modifications qui se sont déroulées dans leur enfance ou en un lieu qui n’avait plus pour eux la signification qu’il avait pour leurs aïeuls. Les personnes âgées (> 65 ans) auraient pu aussi se distinguer par des problèmes de mémoire. Ces phénomènes et d’autres s’annulent. La valeur de la différence lorsque l’on répartit l’échantillon en quatre classes d’âge (< 35 ans, 35-50 ans, 50-65 ans, > 65 ans) est très faible (1,58). L’hypothèse que la probabilité de signaler une modification est indifférente de l’âge des habitants ne peut être rejetée.
L’autochtonie. Dans le même ordre d’idées, les personnes installées récemment dans la région auraient pu présenter des représentations de modification de l’environnement moins riches que celle des personnes installées depuis longtemps. Les analyses de cas n’ont guère révélé de différences selon la provenance. Les hypothèses que le signalement des modifications est différent selon la date d’installation dans la commune ou le fait d’être natif de la commune, d’une commune voisine ou d’une autre région ne sont pas statistiquement démontrées. Les valeurs des différences sont faibles : 2,90 pour la répartition selon la période d’arrivée dans la région (< 15 ans, < 30 ans, > 30 ans) et 1,30 pour la répartition selon le fait d’être natif de la commune, originaire des communes voisines ou originaire d’ailleurs. Le fait d’habiter depuis longtemps dans un environnement n’induirait pas une meilleure capacité à signaler les modifications de cet environnement.
Les différences selon le
sexe semblent peu sensibles. Des auteurs inspirés de l’éthologie animale ont fait le parallèle entre certains grands mammifères et l’homme en soutenant l’archétype de la femme au foyer prenant soin de sa progéniture et du mari chasseur. Selon Piveteau (1996), la femme s’identifie au lieu, elle symbolise le local, l’homme s’identifie à l’espace, il symbolise le global, les fonctions polyvalentes. Il irait alors de soi que la gent féminine connaît moins l’environnement dans lequel elle vit
[7]. Il est vrai que, au niveau de l’analyse des cas, certaines femmes sans profession ont signalé peu de modifications de l’environnement, elles possédaient souvent un espace de vie restreint ; mais la comparaison par la méthode du
χ2 du signalement des deux sexes et de l’ensemble de la population ne donne pas une valeur significative (7,20) avec une probabilité d’erreur de premier type de 1 % ; elle est toutefois significative si l’on accepte un risque de premier type de 5 %. Dans le cas des modifications retenues et de la population interrogée, il semble qu’il existe une différence significative (a = 0,05) entre les représentations des modifications des hommes et des femmes. Les femmes ont tendance à légèrement moins signaler les modifications. Ces différences peuvent être liées à leurs pratiques de l’espace, mais également aux sujets de conversations, qui diffèrent entre les hommes et les femmes.
La présence d’enfants apparaît comme une caractéristique favorisant le signalement de certaines modifications. Les enfants contraignent les parents à réaliser certains déplacements. Les découvertes que font les enfants de l’environnement peuvent être rapportées aux parents. Le test d’indépendance amène à rejeter l’hypothèse nulle que le signalement des modifications retenues est indépendant du nombre d’enfants. Ce rejet est significatif (7,33) avec un risque d’erreur du premier ordre de 5 %. Les personnes qui n’ont pas d’enfants ont tendance à moins signaler les modifications que les personnes avec enfants. Les personnes qui ont de nombreux enfants présentent une probabilité similaire à la moyenne de l’ensemble de la population de signaler une modification, alors qu’elle est légèrement plus forte quand elles ont un ou deux enfants.
Il aurait été intéressant de tester si le fait d’exercer un certain type de profession pouvait influencer les représentations des modifications de l’environnement. Piveteau a constaté, lors de ses recherches en Suisse, que les paysans, les artisans et les ouvriers sont plus attachés à leurs lieux que les catégories socioprofessionnelles supérieures. Mais il remarque aussi qu’une ouverture vers l’extérieur permet de mieux prendre conscience des lieux (Piveteau, 1995, p. 105). Au cours des analyses de cas, la pratique professionnelle expliquait des sensibilités à certaines modifications spécifiques. Cependant cette hypothèse n’a pas pu être testée car l’échantillon retenu comporte de trop nombreuses professions différentes, et ne permet pas l’utilisation raisonnable d’un test statistique.
Par contre, la répartition des personnes enquêtées selon le niveau du dernier diplôme obtenu présente une différence significativement plus importante (12,62) que la valeur de la fonction χ2 pour quatre degrés de liberté et un risque d’erreur du premier type de 5 %. L’interprétation de la table de contingence n’est toutefois pas aisée. Cette valeur significative est surtout due à un signalement moins fréquent des modifications par les personnes dont le dernier diplôme est l’enseignement secondaire supérieur. Les personnes diplômées de l’enseignement supérieur ou de l’enseignement secondaire inférieur signaleraient légèrement mieux les modifications, les personnes qui ne possèdent qu’un diplôme d’école primaire signaleraient moins de modifications ; mais ces valeurs ne sont pas statistiquement significatives.
Le rapport à la terre a également été testé en classant la population selon deux groupes : les agriculteurs, forestiers et fils d’agriculteurs ; tous les autres. Les différences de signalement entre ces deux groupes ne sont pas significatives. S’il est vrai que les agriculteurs connaissent particulièrement bien leur finage, une partie d’entre eux seulement fréquente les autres endroits de la commune. L’échelle d’analyse atténue quelque peu ces différences.
De même, nous avons testé l’implication dans les activités socioculturelles (les personnes actives, les personnes participantes, les personnes faiblement impliquées dans la vie socioculturelle, et les personnes qui ne participent à aucune activité socioculturelle). Cette implication n’influencerait guère la qualité des représentations des modifications de l’environnement. Les différences entre les proportions de signalement sont quasi inexistantes entre les différents groupes. Cette constatation est à rapprocher du fait que les modifications médiatisées par les habitants ou la presse locale ne sont pas non plus significativement différentes de la moyenne de l’ensemble des représentations collectées.
On pourrait penser que l’implication politique (les personnes sans implications politiques, les personnes membres de groupe de pression ou de la Commission consultative d’aménagement du territoire, et les conseillers communaux ou membres actifs d’un parti politique communal) favorise le signalement des modifications. Le signalement par les conseillers communaux ou assimilés est en effet légèrement supérieur, mais ce n’est pas le cas des membres de groupes de pression ou de la Commission consultative d’aménagement du territoire, qui ne se distinguent guère de la moyenne des personnes interrogées. La valeur de la différence obtenue (3,58) n’est pas significative si l’on se place à une erreur du premier type de 5 %.
Les indicateurs simples d’identité semblent donc peu pertinents pour souligner l’influence de la personnalité sur la sensibilité aux modifications de l’environnement, mais ceci ne signifie pas que la personnalité de l’habitant n’influence pas ces sensibilités. Lorsque l’on analyse les rapprochements
[8] entre les habitants selon leur registre de sensibilités territoriales (Schmitz, 2000a), de nombreuses similitudes entre les personnes peuvent être relevées mais celles-ci constituent un tout que l’on ne peut réduire à quelques indicateurs. C’est l’ensemble des caractéristiques du vécu de l’individu qui le pousse à entretenir des relations particulières avec l’environnement.
Les facteurs liés aux relations entre les habitants et les lieux
Les relations qu’entretiennent les habitants avec les lieux sont multiples. Elles jouent sur l’ensemble de la gamme des composantes du lieu. Des rapports charnels aux rapports plus platoniques mais non sans effets, le lieu peut être tour à tour habité, mis en valeur, approprié, fréquenté, parcouru, perçu, représenté, imaginé.
La fréquentation du lieu de la modification favorise, bien entendu, la sensibilité à une modification. La valeur de différence est élevée (92,09 ; dl : 1 ; a = 0,01). Dans notre échantillon, les modifications sises en des lieux fréquentés étaient 8 % plus signalées et, en des lieux non fréquentés, 20 % moins signalées que l’ensemble des modifications.
Pour les lieux de modification habités, la connaissance de personnes habitant le noyau d’habitat a été testée comme hypothèse explicative de la sensibilité aux modifications de l’environnement. Les mécanismes qui favoriseraient la représentation d’une modification en un lieu dont on connaît des habitants sont multiples. Le fait de connaître des habitants peut enrichir la signification des lieux et augmenter pour l’individu sa charge symbolique, voire l’impact concret sur sa vie. Il peut également engendrer la fréquentation du lieu. Enfin, la sensibilité à la modification peut être issue d’une médiatisation par les personnes que l’on fréquente. La connaissance de personnes habitant à proximité du lieu de la modification influence significativement (a = 0,01) la sensibilité aux modifications de l’environnement. La valeur de la différence (14,71) est cependant beaucoup plus faible que les valeurs obtenues lors des tests à propos de la fréquentation ou de la majorité des facteurs liés à la modification (dl : 2).
La signification d’un lieu varie d’une personne à l’autre et pour une même personne selon le moment contextuel. La matérialité du lieu, la fonction qu’il remplit pour la personne et pour la société, les individus qui y vivent, le passé du lieu mais également les relations antérieures avec le lieu forgent sa signification. Cette signification influe sur la valeur que l’on attribue au lieu (Shamaï, 1991). Dans la valeur d’un lieu, il faut distinguer l’attachement et l’appréciation qui ne varient pas nécessairement de la même manière.
Lors du signalement des lieux au cours de l’enquête, les personnes ne pouvaient s’empêcher de formuler une appréciation qualitative sur les lieux. Ces appréciations ont été regroupées en trois classes : appréciation négative, neutre ou positive. Le test d’indépendance conduit à rejeter l’hypothèse nulle que le signalement d’une modification de l’environnement est indépendant de l’appréciation qualitative du lieu où elle se déroule (27,93>9,21 ; dl : 2 ; a = 0,01). Dans notre échantillon, les modifications sises en des lieux présentant une appréciation positive ou négative sont respectivement 10 % ou 6 % mieux signalées. Les modifications qui se déroulent dans des endroits dont l’appréciation est neutre sont 6 % moins signalées que l’ensemble des modifications. Ce n’est donc pas tant l’appréciation positive du lieu où siège la modification qui favorise la sensibilité à cette modification mais plutôt l’existence d’une appréciation marquée. Donner une appréciation sur un lieu relève déjà du sens du lieu.
Pour mesurer l’attachement ou l’appartenance d’un habitant à un lieu, nous avons adapté l’échelle du
sense of place
[9] proposée par Shamaï (1991). Pour Shamaï, le
sense of place peut se décomposer en trois phases. Dans un premier temps, la personne prend conscience qu’elle fait partie du lieu, puis elle est attachée à celui-ci et enfin, cet attachement se traduit par un engagement de la personne pour le devenir du lieu (Shamaï, 1991, p. 350). L’échelle de Shamaï est établie pour des lieux assez vastes qui peuvent contenir la population. Nous l’utilisons pour des lieux plus réduits et dont ne fait pas nécessairement partie la personne interrogée. Les gradations retenues sont : la non-reconnaissance du lieu, la reconnaissance, le respect, l’attachement, l’allégeance, l’engagement, le sacrifice.
Dans notre échantillon, les modifications sises en des lieux qui présentent, pour l’individu, une valeur de sens du lieu inférieure à la reconnaissance sont nettement moins signalées que l’ensemble des modifications. Les modifications qui se tiennent en un endroit de valeur de sens du lieu entre la reconnaissance et le respect présentent des probabilités de signalement qui ne diffèrent guère du signalement de l’ensemble des modifications. Par contre, au-delà, on a des probabilités de signalement nettement supérieures mais sans que l’élévation de la valeur du sens des lieux ne s’accompagne d’une croissance continue et sensible de cette probabilité. L’attachement passif à un lieu ne s’accompagnerait pas d’une sensibilité aux modifications de l’environnement accrue par rapport à la simple prise de conscience de l’interdépendance entre le devenir du lieu et celui de la personne ; au contraire, elle serait plus faible. Comme si l’attachement sans investissement personnel était stérile. Par contre, quand cet attachement se traduit par un investissement concret dans l’espace, la sensibilité aux modifications de l’environnement est spécialement accrue.
L’environnement est en constante mutation mais seule une part infime de ses modifications sont appréhendées par une personne. Au-delà des seuils de sensibilité régis par les lois de l’optique physique, quels sont les facteurs qui favorisent la sensibilité à une modification de l’environnement ? Les réponses à cette question devraient intéresser toute personne qui aménage le territoire. Tel projet à tel endroit présente-t-il des caractéristiques polémogènes ? Si oui, vis-à-vis de quels types de personnes ? La recherche exploratoire, qui étudie les sensibilités aux modifications de l’environnement de soixante-cinq habitants d’une commune rurale belge, pose les jalons d’une géographie du sensible. Des facteurs liés à la modification, à la personne et aux relations qu’entretiennent la personne et le lieu ont été mis en évidence au cours de l’analyse du discours des habitants. Ils ont été soumis à un test d’indépendance grâce à l’utilisation de la méthode du registre de sensibilités territoriales. La confrontation de données verbales qualitatives et de données quantifiables soulève de nombreux problèmes méthodologiques mais elle permet une première pondération des facteurs repérés. La recherche a aussi conduit à la détermination d’un nouvel objet géographique : l’environnement pertinent. Son contenu, son étendue, les lois qui régissent ses relations avec l’environnement matériel, les environnements comportementaux et l’espace vécu sont encore à explorer mais nous pensons que les perspectives heuristiques de cet objet pour la géographie sont grandes.
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[1]
L’environnement considéré ici est ce qui est tout autour du sujet. Il est une matière continuellement créée et altérée, lourde de mémoire, structurée et chargée de sens par le sujet et contribuant à son existence (Meinig, 1979 ; Walmsley, Lewis, 1984 ; Berque, 1984). Il n’a pas de limites fixes dans le temps et dans l’espace car la frontière à un moment donné dépend de l’information engendrée par l’interaction entre le sujet et son milieu. L’environnement est à la fois objectif dans sa matérialité et subjectif dans sa représentation, il est physique et symbolique (Ratzel, 1988 ; Koffka, 1935 ; Lewin, 1959 ; Walmsley, Lewis, 1984 ; Fischer, 1992). Le sujet fait partie intégrante de l’environnement dont il est un partenaire privilégié. Il le modèle et est modelé par lui, il le sublime en environnement comportemental (Gibson, 1950 ; Ittelson, 1973 ; Frémont, 1976 ; Wreford Watson, 1983 ; Raffestin, 1992 ; Johnston, 1991). L’environnement est le lieu, l’ensemble des conditions extérieures naturelles et culturelles, où le sujet vit et se développe (Bertoquy, 1939 ; Flückiger, Klaue, 1991).
[2]
Étudier les représentations dans le discours des habitants, afin d’appréhender les modifications de l’environnement, implique que l’on soit conscient des filtres successifs par lesquels cette modification, cette variation des stimuli, doit passer avant d’être signalée oralement au chercheur. Une première sélection se passe au moment de la perception de cette modification. Ce sont aussi bien des filtres de nature physique que des filtres culturels. La perception d’une modification de l’environnement par un habitant nécessite avant tout que celle-ci se répercute dans l’environnement sensible, au-delà des seuils perceptifs, tant visuels que liés à d’autres sens. Si la modification est sensible, les stimuli qu’elle crée doivent rencontrer un individu qui voudra et pourra les détecter, puis leur donner un sens. Enfin, pour être perçue comme modification, il faut que la représentation construite en présence de ces stimuli diffère sensiblement de la représentation mémorisée. Soit un total de six conditions nécessaires à la perception des modifications de l’environnement (Schmitz, 1997). La modification une fois perçue et ancrée dans les représentations subit encore les risques de l’oubli. Outre ces filtres, le moment de la traduction en discours présente également plusieurs filtres : la personne interrogée n’exprimera que ce qu’elle peut et veut dire.
[3]
Les études expérimentales permettent de tester des hypothèses précises en réduisant le nombre de variables. Leurs enseignements sont primordiaux mais parfois difficiles à transférer dans les conditions de perceptions habituelles de l’environnement. Étudier la perception ou, comme dans notre cas, la représentation de l’environnement
in situ soulève les problèmes que les variables potentiellement influentes sont innombrables et que les conditions environnementales de perception d’un objet ne sont jamais similaires. Des connaissances particulièrement fines de l’espace d’étude et des personnes interrogées s’avèrent, dès lors, nécessaires. L’étude de l’espace laboratoire permet de replacer les modifications et leurs représentations par les habitants dans leur contexte.
[4]
Moles et Rohmer relèvent les dimensions de l’environnement suivantes : la grandeur géométrique des objets de cet environnement (volume, masse, etc.), la grandeur liée à la variété ou à la complexité de cet environnement (composition et densité), la grandeur liée à l’originalité de l’environnement (valeur de surprise), le degré d’implication de l’individu dans l’environnement, le degré d’interaction que l’environnement suscite entre l’individu et les autres.
[5]
Nous employons le test du
χ2 qui présente l’avantage, comme la plupart des tests non paramétriques, de ne pas exiger une distribution particulière de la population (Beguin, 1979). Le test consiste à calculer la distance entre deux répartitions de population selon des classes déterminées et à comparer cette distance à la distance qu’a tendance à valoir un calcul de ce type quand l’échantillon est très grand. Dans le cas d’un test d’indépendance de deux critères, on compare la répartition observée à la répartition obtenue en multipliant la probabilité d’appartenir à une classe selon un critère par la probabilité d’appartenir à la même classe selon l’autre critère. L’échantillon utilisé est l’ensemble des représentations des modifications retenues par les personnes interrogées (n = 2 275). Les modifications retenues et les personnes interrogées sont issues d’un choix délibéré et non d’un tirage aléatoire. Elles ne représentent que d’une manière biaisée l’ensemble des représentations des modifications de l’environnement de l’espace laboratoire. Néanmoins, au-delà des proportions signalées à titre informatif et qui peuvent différer sensiblement des proportions qui existent au niveau de la population, les tendances lourdes de dépendance de deux critères peuvent être considérées comme significatives. Les puristes peuvent nous reprocher de soumettre à un test des données dont la constitution de l’échantillon n’a pas été réalisée en vue de tester une hypothèse particulière. En fait, beaucoup d’hypothèses avaient déjà été envisagées pour permettre le choix de l’espace laboratoire et des personnes interrogées. D’autre part, la constitution de l’échantillon a été réalisée en trois phases, ce qui a permis d’équilibrer un peu l’échantillon quand de nouvelles hypothèses apparaissaient au cours du travail.
[6]
Les nouvelles techniques d’imagerie cérébrale permettent de constater que, lors de la vision, la majorité des informations serait issue des différentes parties du cerveau et que seule une minorité serait acheminée par le nerf optique (Kœnig, 1997). L’idée de l’œil ou du cerveau comme capteur passif est révolue. Gibson soulignait déjà que « la perception arrive par-delà le stimulus et est superposée à la sensation, la sensation est presque la même chez chaque individu par contre la perception dépend des particularités et des expériences des individus » (Gibson, 1950). La vision est un processus qui produit, à partir d’images du monde externe, une description utile pour la personne qui regarde (Marr, 1982). Il existe donc des différences entre la visibilité potentielle, que l’on peut mesurer sur le terrain et la visibilité de cette modification pour un individu particulier à un moment donné. La signification et l’utilité qu’il assignera aux stimuli engendrés par la modification influenceront fortement sa perception.
[7]
Des psychologues pensent que les cerveaux féminin et masculin ont tendance à fonctionner de manière différente, suite à un caractère lié à un hétérochromosome (Kitchin, 1996). Ceci expliquerait pourquoi certains scientifiques constatent au niveau des aptitudes spatiales que l’homme serait plus euclidien et la femme plus topologique. Kitchin et d’autres auteurs pensent que ce sont plutôt les expériences structurées par les rôles que la société accorde aux différents sexes qui conduisent les représentants des deux sexes à développer des capacités différentes (Kitchin, 1996).
[8]
Les registres de sensibilités territoriales sont établis à partir du test réalisé en fin d’enquête. Ils comptent trente-cinq cases, modifications potentielles, qui peuvent prendre trois valeurs différentes (non-signalement, signalement de la modification attendue et signalement d’une autre modification effective que celle attendue). Il est alors aisé de comparer les registres de plusieurs individus ou populations mais également d’établir une typologie selon la méthode de la moindre distance entre les couples.
[9]
Piveteau (1969), Relph (1976) ont proposé des échelles, simple comme pour Piveteau qui proposait trois classes (absence d’attachement, faible attachement, fort attachement) ou plus complexe pour Relph, qui propose sept niveaux d’intériorisation des lieux, allant de l’identification complète avec le lieu à l’absence d’intériorisation.