2001
Espace géographique
Mobilités et mouvements
Changement structurel et organisation des territoires montagnards
: le cas de la Suisse
Gian Paolo Torricelli
IRE, Istituto di ricerche
economiche, Università della Svizzera italiana, Lugano
(Suisse),
L’article traite du changement de l’organisation du territoire et
de l’évolution des rapports entre villes et montagnes en Suisse durant les
années 1990. Dans la première partie les données désagrégées des revenus des
cantons ont servi de base pour une analyse descriptive des variations dans le
temps de la production de la richesse des régions. Dans la seconde, les
tendances de la localisation de la population et des entreprises, entre 1991 et
1998, sont mises en évidence à l’aide d’une double ACP factorielle, réalisée
sur la base des statistiques de l’emploi dans les 106 « Régions de mobilité
spatiale » du pays.
Un double mouvement semble marquer la nouvelle organisation
territoriale suisse : l’accélération de la concentration des activités (et des
revenus) sur les grands centres (de Zurich et de Bâle principalement) ; la
diffusion de plus en plus forte de la population, en dehors des aires urbaines,
en particulier dans l’Arc alpin et préalpin. Cette région tend ainsi à devenir
une vaste zone où la dynamique de la population prime nettement sur celle de
l’emploi, qui, en ces années de crise, a connu une sensible diminution. Ce
changement, qui doit être considéré comme un effet spatial des processus de
libéralisation et de déréglementation de l’économie, pose néanmoins le problème
de la mobilité géographique, qui devient un facteur important du développement
territorial de l’Arc alpin.
Mots-clés :
Alpes, analyse factorielle en composantes
principales (ACP), localisation, mondialisation, Suisse, Territoires, urbanisation.
This article looks at changes in spatial organisation and in the
relationship between towns and mountain areas in Switzerland in the 1990s. The
first part is an analysis of income in different regions and shows variations
in wealth distribution. The second part uses a double factor analysis to
examine trends in the location of the population and businesses between 1991
and 1998, using data from employment statistics for the country’s 106 «spatial
mobility zones».
The new spatial organisation of Switzerland territories seems to
be underpinned by two trends: an acceleration in the concentration of
activities (and income) around the main urban centres, particularly Zurich and
Basle; and a considerable increase in the spread of the population outside
urban zones, particularly in the Alpine and pre-Alpine regions. The result is a
broad area where population dynamics are centred on employment and where, as a
result of recent crises, the population has dwindled. These changes, which
should be seen as a spatial effect of economic deregulation, pose real problems
in terms of geographical mobility, which has consequently become an important
issue for the territorial development of the Alpine region.
Keywords :
Alps, factor analysis in principal
components, globalisation, location, factor
analysis, spatial
organisation, Switzerland, urbanisation.
L’articolo tratta dei cambiamenti dell’organizzazione del
territorio in Svizzera e dell’evoluzione dei rapporti città-montagna durante
gli anni 90. Nella prima parte, una analisi dei redditi regionali mostra
l’evoluzione della ripartizione spaziale della ricchezza negli ultimi anni.
Nella seconda, le tendenze della localizzazione della popolazione e delle
imprese, tra il 1991 e il 1998, sono evidenziate attraverso una doppia analisi
fattoriale in componenti principali, realizzata sulla base delle statistiche
dell’impiego nelle 106 aree di mobilità spaziale del paese.
Un doppio movimento sembra caratterizzare l’organizzazione
territoriale svizzera: da un lato l’accelerazione della concentrazione delle
attività (e dei redditi) sui grandi centri (principalemente di Zurigo e
Basilea); dall’altro la diffusione sempre più forte della popolazione al di
fuori delle aree urbane, in particolare nell’Arco alpino e prealpino.
Quest’area tende a diventare una vasta zona ove le dimamiche della popolazione
appaiono nettamente più forti di quelle dell’occupazione (che ha conosciuto una
forte crisi nel periodo esaminato). Questo cambiamento, che va considerato un
effetto spaziale dei processi di deregolamentazione e di liberalizzazione
dell’economia, pone con maggiore evidenza il problema della mobilità e dei
trasporti, che diventano, in misura sempre maggiore, lo strumento dello
sviluppo territoriale contemporaneo della montagna alpina.
Parole chiave :
Alpi, analisi fattoriale in componenti
principali (ACP), globalizzazione, localizzazione, Svizzera, territorio (organizzazione
del), urbanizzazione.
Ce texte traite des effets spatiaux du « changement structurel
» en Suisse, c’est-à-dire de l’impact des processus de déréglementation des
relations économiques sur l’organisation des territoires au niveau régional et
local. Son objectif est de décrire et d’interpréter les principaux aspects de
ces changements, à l’aide d’un appareil statistique relativement développé,
afin de mieux comprendre l’évolution des comportements en matière de
localisation des activités économiques et de la population. Si ces changements
ont un effet sur la progression du tissu urbain (et des réseaux qui le
sous-tendent), donc sur la « métropolisation » du territoire helvétique,
l’accent sera mis ici sur le remaniement des relations entre centre(s) et
périphérie(s), plus particulièrement entre villes et montagnes.
Le travail a été réalisé sur la base de données statistiques
disponibles pour l’ensemble du territoire helvétique (population, revenus,
emplois, établissements). Dans la première partie les données désagrégées des
revenus des cantons ont servi de base pour une analyse descriptive des
variations dans le temps de la production de la richesse des régions. Dans la
seconde partie, les données des recensements économiques de 1991 et 1998 ont
fait l’objet d’un traitement plus poussé, par une double ACP factorielle en
mesure de montrer les changements des tendances de la localisation des
activités et de la population durant les années 1990. Les données utilisées ont
été fournies par l’Office fédéral de la statistique (OFS, Neuchâtel).
Économie et territoire, les changements des années 1990, le cas de
la Suisse
Si l’on considère le territoire comme un résultat de
l’appropriation de l’espace terrestre par une société (fondée sur des rapports
de pouvoir substantiellement inégaux), l’organisation territoriale est la
projection, à un moment donné, de certains de ces rapports, comme par exemple
les tendances dans la localisation des entreprises ou de la population. Nous
sommes partis de l’idée que ces liens, de nature familiale, politique,
économique ou culturelle, qui fixent la mémoire et l’évolution d’une ville,
d’une région ou d’un pays, peuvent se lire dans une analyse diachronique en
mesure de situer le « détail » local dans un système plus vaste et complexe.
Cela suppose la prise en compte de différentes échelles de relation. On parle
ainsi, le plus souvent, de l’organisation du territoire national car dans un
lieu donné, en dernière instance, c’est l’État qui définit les instruments
susceptibles de réguler les rapports entre les individus et les organisations,
mais à l’évidence les territoires sont multiples et à différentes échelles.
Aussi, les interactions entre les individus et les organisations (et
l’investissement qui en résulte) sont partout — bien que dans des proportions
variables — concentrés et maximisés dans des lieux privilégiés : les villes et
leurs réseaux. Ces relations ont cependant des conséquences aussi importantes
sur le reste de l’espace occupé, les régions « périphériques », ces marges
d’aujourd’hui qui gardent parfois le souvenir d’anciennes et révolues «
centralités ». C’est le cas de nombreuses régions de montagne européennes, qui
ont eu tendance, après les années 1970, à mettre en valeur ce qui était (et
est) perçu comme leur seule véritable ressource, leur potentiel pour le
tourisme et les loisirs, face à la demande croissante des populations urbaines.
Au fil du temps un rapport « fonctionnel » entre villes et espaces montagnards
va composer et recomposer les différentes affectations, les hiérarchies et les
valeurs attribuées aux lieux et aux régions, pouvant être plus ou moins
appuyées par les choix en matière de politiques publiques qui jouent, ou
devraient jouer, un rôle de régulateur entre les intérêts et les acteurs en
présence. L’organisation du territoire est donc sans cesse modifiée par les
rapports de force qui se créent, à leur tour issus des buts et des stratégies
des acteurs (entreprises, institutions, organisations, etc.) qui agissent à
différentes échelles.
Négliger ces échelles peut parfois susciter des représentations
contradictoires. Pour décrire un phénomène bien connu, l’arrêt de la croissance
de la population dans les centres urbains et la diffusion de l’habitat et des
activités productives à l’extérieur des périmètres des villes (dans les années
1960 en Amérique du Nord, dix ans plus tard en Europe), on a d’abord utilisé le
terme de conter-urbanisation (cf.
entre autres Berry, 1976 et Champion, 1989) dont le sens évoque le déclin de la
grande ville et, implicitement, la réévaluation du petit et moyen centre. Mais
ce même phénomène, qui s’est poursuivi et accéléré entre-temps, prend
aujourd’hui le nom de « métropolisation », qui recoupe la diffusion des réseaux
et des modes de vie urbains et donc également la colonisation de l’espace non
urbain par la culture, la politique et l’économie métropolitaines (cf. entre
autres Ascher, 1995; Bassand, 1997; Leroy, 2000). On notera que le terme est
aussi barbare que conter-urbanisation,
mais tout à fait contraire dans son sens étymologique. Aujourd’hui la plupart
des observateurs ne voient pas la ville en déclin, mais dans une phase
d’expansion non isotrope, en fonction des réseaux de transport et de
communication. On a ainsi essayé de comprendre la transformation de la ville
dans les années 1990, en soulignant l’essor des « villes globales » (Sassen,
1994 ; Spector, 1998) et surtout la transformation profonde des rapports
centre-périphérie, qui conduisent à lire les effets de la mondialisation
économique à travers les phénomènes de la métropolisation (Veltz,
1996).
En effet dès le début des années 1990, en dehors des régions
métropolitaines dans de nombreux pays européens, les petits et moyens centres
sont globalement en recul face au dynamisme économique et social des premières.
Exemple en sont les Alpes (ou mieux les territoires montagnards des pays
alpins) qui, dès les années 1980, ont subi un double processus de
marginalisation économique et d’urbanisation exogène, parallèlement à une forte
croissance de la circulation transalpine et des mobilités internes (Torricelli
et Scheurer, 2000). À tel point qu’on peut aujourd’hui se demander si le massif
alpin n’est pas en train de devenir un espace d’anticipation des tendances
futures de l’organisation des territoires européens, ainsi qu’un banc d’essai
des politiques censées les réguler.
La Suisse, les Alpes…
Par « changement structurel » on entend ici le passage d’un
régime d’accumulation qui permettait des formes de protection des marchés
locaux dans les régions plus faibles économiquement et périphériques — comme
une grande partie des espaces montagnards — à un autre, qui se développe dans
le contexte de la mondialisation, où est mise en avant et encouragée la
libéralisation des échanges, la suppression des barrières fiscales ou de
protection de ces mêmes marchés locaux (pour une réflexion sur les possibles
conséquences de ces transformations en termes d’inégalité spatiale en Europe,
cf. entre autres Moulaert, 1999).
On va donc essayer, dans ce qui va suivre, de mieux
comprendre l’impact spatial de ces changements en Suisse. Malgré un certain
isolement diplomatique, ce pays reste parmi les plus « ouverts » aux flux
économiques (les grandes banques helvétiques réalisent bien plus de 50 % de
leur chiffre d’affaires à l’étranger) et démographiques (en 1998, 19,4 % de sa
population — de 7 millions d’habitants — étaient de nationalité étrangère). Les
Alpes représentent cependant pour la Confédération une sorte de mythe
fondateur, un contexte unificateur en termes d’identité nationale, de ses
différentes langues et cultures. Durant le dernier quart de siècle, le destin
de la montagne alpine fut — et reste aujourd’hui — l’un des principaux enjeux,
sinon le seul, de la politique régionale nationale. Dans les années 1950 et
1960, le dépeuplement et l’appauvrissement de nombreuses régions alpines
suscitèrent une véritable inquiétude auprès de la classe politique et une vague
de solidarité au sein de la population, à un moment d’intense urbanisation du
pays. Pourtant, le développement, bon ou mauvais, des Alpes a toujours été une
sorte d’abstraction, qui pouvait se satisfaire de visions contradictoires : à
l’image de la crise de l’agriculture de montagne se superposait celle du succès
touristique, indéniable dans certaines régions. Finalement, au milieu des
années 1970 en pleine crise pétrolière, fut votée la LIM (Loi sur les
investissements dans les régions de montagne) qui, à l’heure actuelle, reste le
principal instrument de la politique régionale helvétique. On peut dire
aujourd’hui que cette loi, à travers des crédits d’investissements, permit de
maintenir un niveau d’équipement ainsi qu’un potentiel de population et
d’emploi dans les régions le plus défavorisées (Office fédéral du développement
économique et de l 19;emploi, OFDE, 1999). Toujours dans les années 1970,
apparaissait un processus de réinvestissement et d’urbanisation des fonds de
vallées les plus accessibles, aussi bien des villes et des agglomérations
préalpines (Lugano, Lucerne) que des grandes agglomérations du pays. Ainsi, dès
la première moitié de la décennie 1980 les Alpes helvétiques ont commencé,
lentement, à se repeupler, avec le développement d’économies locales, souvent
très soutenues par les pouvoirs publics, mais essentielles pour le maintien
d’une population sur place.
Fig. 1
Cantons, villes et
agglomérations en Suisse.
…et la mondialisation économique
Dans les années 1990, cependant, la montagne alpine dans son
ensemble redevient un lieu de déprise économique. Mais il s’agit maintenant
d’une « autre crise », différente des précédentes. La longue vague des
processus de libéralisation économique s’est traduite par la crise du « système
Suisse » qui, jusque là, avait été en mesure d’assurer, entre autres choses, de
hauts niveaux d’occupation et des salaires aussi dans des régions périphériques
et enclavées. Entre 1991 et 1998, la Suisse a perdu 7,7 % des emplois, soit
environ 290 000 postes de travail. Mais les régions limitrophes de Zurich et de
Bâle ont eu, en moyenne, une diminution inférieure à 5 % (avec même des
augmentations dans certaines zones, comme à Zoug et Bâle Campagne) ; par
contre; nombreuses sont les régions de montagne qui ont connu une baisse
nettement plus forte, de 15 à 20 % des emplois (comme dans les Alpes
glaronaises, au centre et au sud des Grisons, en Bas Valais, dans les Alpes et
Préalpes vaudoises, dans les vallées du Tessin). En ce qui concerne la création
de nouvelles entreprises, ces mêmes données montrent que les régions centrales
ont été nettement plus dynamiques.
On peut comparer cette évolution avec le revenu, qui indique
également des phénomènes de concentration sur les villes du Plateau.
Une concentration croissante de la production de richesses
L’évolution des revenus régionaux
Au point de vue de la richesse produite il est possible de
donner quelques exemples de ces transformations, notamment pour la variation de
la part des revenus régionaux dans le revenu national net aux coûts des
facteurs
[1], ainsi que de
ses composantes en ce qui concerne les ménages et les sociétés. On a, d’abord,
représenté l’évolution des parts du revenu national pour des ensembles
régionaux (agrégats de cantons)
[2] entre les années 1960 et 1990. Le graphique de la
figure 2a montre la forte disparité des parts du revenu national dans les
différentes régions, que l’on peut comparer avec la population résidante (fig.
2b).
Fig. 2a
Variation de la part du revenu
national en %, 1965-1998 (ensemble des cantons).
Fig. 2b
Variation de la part de
population en %, 1965-1998 (ensemble des cantons).
Sources : OFS, Comptabilité nationale (données 1998
provisoires).
Dès le départ, la richesse apparaît fortement concentrée dans
la « Région Centre-Nord » (avec les cantons de Zurich, Zoug, Lucerne, Schwyz,
Argovie, Bâle-Ville et Bâle-Campagne, cette zone comptabilise 45,9 % du revenu
national en 1998, mais moins de 40 % de la population résidante) ; suivent la
région « Espace Mittelland » (cantons de Berne, Fribourg, Neuchâtel, Jura et
Soleure) avec 20 % du revenu national et 23 % de la population, la région « Arc
lémanique » (Genève et Vaud) avec environ 15 % du revenu et 14 % de la
population, la « Région alpine » (Valais, Tessin, Grisons, Uri, Glaris, Nidwald
et Obwald) avec environ 10,2 % du revenu et 12,6 % de la population, enfin la «
Suisse orientale du Nord » (Saint-Gall, Thurgovie, et les deux Appenzell) avec
des valeurs se situant autour du 10 % du revenu national et de la
population.
L’évolution entre 1965 et les années 1990 montre une relative
stabilité, mais tout de même trois périodes distinctes : 1965-1975 ; 1975-1985
; après 1985.
Dans la première décennie, qui correspond à une phase
d’urbanisation intense du pays, on peut remarquer un processus de concentration
de la richesse produite dans les régions les plus riches et urbanisées (plus
sensiblement celle de Zurich et de Bâle, qui augmente de 1,2 %, et moins
fortement celle de Genève et Lausanne, + 0,23) ainsi qu’une diminution sensible
de la région du Mittelland (- 1,2 ) et moins importante pour la Suisse
orientale - 0,2 %. La Région alpine connaît une légère croissance : +
0,4.
Dans la deuxième période, qui suit le choc pétrolier de
1974-1975 et qui correspond à la mise en place d’un certain nombre
d’instruments de politique régionale (notamment la LIM), on note l’arrêt de la
concentration du revenu dans la Région Centre-Nord (- 0,5 entre 1975 et 85), la
poursuite de la diminution de la part de l’Espace Mittelland (- 0,8), un
renforcement de l’Arc lémanique (+ 0,8), à nouveau une légère croissance de la
Région alpine et une substantielle stabilité de la Suisse orientale.
Enfin, de 1985 à 1998, on peut noter l’amorce d’une nouvelle
vague de concentration autour de Zurich et de Bâle (+ 1,54) corrélative à une
nouvelle diminution de l’Espace Mittelland (- 2,02) et à une moins importante
de l’Arc lémanique (- 0,18), à une légère reprise de la Suisse orientale (+
0,22) ; la Région alpine connaît également une légère hausse.
Si les variations sont relativement faibles, la comparaison
avec l’évolution de la population permet d’observer une concentration
croissante de la richesse dans la Région Centre-Nord, relativement importante
compte tenu de son poids (+ 2,3% entre 1965 et 1998), ainsi qu’une croissance
nettement plus modérée de la Région alpine (environ 1 %) et de l’Arc lémanique
(0,8 %). Ces évolutions se font essentiellement au détriment de l’Espace
Mittelland, qui perd environ 4 % de son potentiel.
Revenus des ménages et revenus des entreprises : de fortes
disparités
On peut maintenant approfondir l’analyse diachronique,
notamment pour les années 1990, en désagrégeant les composantes du revenu
national. Ce dernier est en effet composé de trois agrégats : le revenu des
familles (qui représente 88,3 % en moyenne durant la période 1990-1998), celui
des administrations publiques (4,8 %) et celui des sociétés (6,8 %)
[3]. Dans les graphiques de la
figure 3 nous avons considéré la part du revenu des ménages (a) et celle des
sociétés (b) en pour-cent. Pour comparaison, la figure 4 montre l’évolution du
revenu des sociétés (total) en valeurs absolues indexées.
Fig. 3a
Variation de la part du revenu
des ménages en %, 1990-1998.
Fig. 3b
Variation de la part du revenu
des sociétés en %, 1990-1998.
Sources : OFS, Comptabilité nationale (données 1998
provisoires).
Fig. 4
Variation du revenu des
sociétés en Suisse, 1990-1998.
Valeurs indexées (base 100 : mai 2000), en millions de
francs suisses
Sources : OFS / Comptabilité nationale (données 1998
provisoires)
Si la part des revenus des familles
[4] est relativement stable (avec des valeurs
se rapprochant du total des revenus régionaux), un autre discours peut être
fait pour ce qui est du revenu des sociétés, dont les variations sont nettement
plus sensibles aux aléas de la conjoncture. Comme on peut voir en effet sur le
graphique de la figure 4, le revenu des sociétés recule de 1990 à 1992 de 18 à
13 milliards de francs suisses, pour ensuite progresser plus fortement jusqu’à
atteindre, en 1998, une valeur à peine supérieure aux 35 milliards de francs
suisses, aux prix de mai 2000 (environ 23 milliards d’euros).
Pour le revenu des sociétés, on remarquera une suprématie
encore plus nette de la Région Centre-Nord (qui approche 60 % du potentiel des
revenus dégagés par les sociétés, notamment en 1993-1994, contre 45 % du revenu
national et moins de 40 % de la population). L’Arc lémanique, qui totalise
environ 20 % de la richesse produite par les sociétés (contre environ 15 % du
revenu national et 14 % de la population) possède également un potentiel
économique supérieur. Les autres régions du Plateau ont par contre un potentiel
économique inférieur à leur part de revenu national et de population : en
particulier l’Espace Mittelland (qui ne totalise que 10 % des revenus des
sociétés, contre 24 % de la population et 20 % du revenu national) et la Suisse
orientale (moins de 5 % contre 10 % du revenu national et de la population).
Seule la Région alpine présente un potentiel économique à peu près équivalent à
sa part de revenu national (autour de 10 %), alors que sa part de population
est de 12,6 %.
De 1990 à 1992, il y a une diminution du potentiel de la
Région Centre-Nord et de la Suisse orientale (qui correspond à un recul réel du
revenu des sociétés), ainsi qu’une augmentation du potentiel de la Région
Alpes, de l’Espace Mittelland et une stabilité de celui de l’Arc lémanique.
Après 1992, les traces de la récession apparaissent évidentes : on note une
forte augmentation du potentiel de la Région Centre-Nord, qui se poursuit
jusqu’en 1994, corrélative à une très sensible diminution de l’Espace
Mittelland (notamment les sociétés basées dans les cantons de Neuchâtel, de
Fribourg, de Soleure et du Jura affichent en ces années des pertes relativement
importantes), tandis que la part de la Suisse orientale se stabilise autour des
2-3 % du potentiel économique national. Il est à noter qu’à partir de 1992, si
le potentiel de l’Arc lémanique reste à peu près stable autour des 20 %, celui
de la Région alpine diminue progressivement, en passant de 13,4 à 9,3 % en
1998. Après 1994, le potentiel de l’Espace Mittelland récupère, pour s’établir
sur les valeurs du début de la décennie (9-10 %). La part de la Région
Centre-Nord recule après 1994, mais son potentiel restera plus élevé qu’en 1990
(56-57 % du revenu des sociétés entre 1996 et 1998).
On peut donc observer et confirmer, surtout pour ce qui est
de la création de revenu de l’économie, un mouvement de concentration sur les
espaces métropolitains de Zurich et de Bâle, ainsi qu’un maintien du potentiel
des villes lémaniques (Genève et Lausanne). Par contre le recul de l’Espace
Mittelland ne semble pas dû seulement à la diminution du potentiel de la région
urbaine de Berne, mais plutôt à la crise industrielle des cantons de l’Arc
jurassien et, probablement, à la stagnation des activités dans les régions des
Alpes bernoises. Cela correspond à la stagnation, voire au recul net, de la
part de l’ensemble de la Région alpine (-1 %), qui maintient ou même accroît sa
part de revenu national grâce à l’évolution des revenus des ménages et des
administrations.
Le scénario du changement : les logiques de la localisation de la
population et des activités dans les années 1990
Économie mondialisée et économie de proximité
Certes les données sur les revenus ne sont qu’un aspect,
partiel, d’un système bien plus complexe et articulé. Mais l’élargissement des
disparités économiques qu’elles préfigurent est un phénomène relativement
nouveau pour la Suisse, qui avait réussi à surmonter les périodes de crise et
maintenir un développement territorial encore peu polarisé durant les années
1970 et 1980, par comparaison à d’autres pays comme la France ou l’Italie
(Torricelli, 1994). En mettant en lumière les transformations des rapports de
force entre les régions, notamment un sensible accroissement de la polarisation
économique des régions métropolitaines et de Zurich en particulier, la crise
des années 1990 a été aussi un puissant révélateur de la dualité de l’économie
suisse, qui se présentait dans la décennie précédente divisée en deux grands
secteurs : l’un mondialisé et ouvert aux changements, l’autre de proximité et
fortement protégé.
D’un côté, les banques, les entreprises multinationales, les
industries d’exportation (localisées pour l’essentiel dans les grandes
agglomérations du Plateau et sur les rives du lac Léman) ont procédé à coups
d’acquisitions, de fusions et de restructurations, en permettant entre autres
de dégager d’énormes bénéfices pour leurs actionnaires. De l’autre côté, dans
les régions « périphériques » et dans les villes moyennes, on a assisté à une
diminution du potentiel économique, due, pour l’essentiel, au retrait de l’État
et des institutions qui soutenaient directement ou indirectement les économies
locales.
Les processus de dérégulation et de libéralisation ont donc
déclenché la rupture de l’équilibre entre le développement de la montagne et
celui des régions péri-alpines fortement urbanisées. Aujourd’hui l’ensemble de
la classe politique reconnaît que la diminution de l’emploi des régies
fédérales (la privatisation de Swisscom qui se poursuit aujourd’hui, la réforme
des Chemins de fer fédéraux, de l’armée et de la Poste qui continuent
également), contribue à creuser l’écart entre les régions métropolitaines et
les régions de montagne
[5]. Par ailleurs, ces effets sont amplifiés par la
réduction des contributions fédérales aux transports en commun et aux
infrastructures de base, l’étalement des subventions LIM et d’autres mesures,
comme la réduction du prix du lait, le bas niveau des paiements directs à
l’agriculture de montagne, l’absence de contribution à l’entretien des forêts
alpines, etc. Au bout du compte, de nombreuses petites et moyennes entreprises
travaillant sur commande de l’État ou des régies publiques, se sont retrouvées
hors marché, avec peu de possibilités de reconversion.
On peut donc mieux comprendre la diminution progressive des
revenus des entreprises dans la région alpine, notamment à partir de 1992, mais
il ne s’agit pas de stigmatiser une évolution qui, bien que regrettable, est
commune à de nombreux pays européens (ici comme ailleurs, les cas de déprise
économique les plus problématiques concernent les régions les moins urbanisées
et les plus « faibles » économiquement). On peut, par contre, tenter de mettre
en évidence un changement majeur qui a eu (et a) des répercussions importantes
sur l’organisation territoriale helvétique. On l’a dit, la « crise silencieuse
» des Alpes est d’une nature très différente de celle des années 1950 et 1960,
qui s’était soldée par un dépeuplement massif de la montagne. Dans les années
1990, la basse et moyenne montagne alpine possède une dynamique démographique
qui contraste, dans une certaine mesure, avec sa déprise économique.
Une expérience sur la variation des profils fonctionnels des
régions dans les années 1990
Nous avons pris le pari de différencier le territoire
helvétique par l’observation de la distribution des activités économiques, de
ses variations et de ses liens avec le dynamisme local et régional. Pour ce
faire, le découpage des 106 « Régions de mobilité spatiale » (RMS)
[6] s’est révélé le plus
approprié. Des « profils fonctionnels » des régions ont ainsi été réalisés,
dans le but de comparer la situation au début et à la fin des années 1990. En
d’autres termes, on a tenté de mesurer les différences spatiales et temporelles
du tissu économique des RMS (centres, banlieues urbaines, régions de montagne,
etc.) et celles de leur dynamisme (en termes de population, d’emploi et de
création d’entreprises). Une telle perspective devait forcément prendre en
compte un nombre relativement élevé de variables, devant être résumées pour
permettre de dégager une typologie, ainsi que les liens avec les dynamiques.
Parmi d’autres, l’analyse factorielle en composantes principales (ACP), est une
technique qui permet de résumer l’information de cette manière. Malgré les
généralisations qu’elle demande, elle a donné des résultats intéressants et
nous pensons qu’elle permet également une meilleure compréhension des tendances
de l’organisation du territoire helvétique des années 1990.
Deux ACP ont ainsi été réalisées, en utilisant les mêmes
données au début et à la fin de la décennie, sur la base des Recensements
fédéraux des entreprises de 1991 et de 1998. Deux types de variables ont été
construits :
Variables de profil ou de spécialisation économique
L’univers des emplois dans l’industrie et les
services
[7], a été
regroupé en 9 agrégats
[8]
:
« Industrie traditionnelle » : alimentaire, boisson, tabac,
textile, habillement, bois et papier, produits minéraux non métalliques,
métallurgie et autres industries manufacturières (10 % des emplois en 1991 ;
8,5 % en 1998) ;
« Industrie spécialisée » : chimie, pharmacie, électricité,
électronique, imprimerie et presse, mécanique, machines, véhicules (13,1 % en
1991 ; 11,6 % en 1998) ;
« Bâtiment et travaux publics » : toutes les activités
liées à la construction (10,2 % en 1991 ; 8,5 % en 1998) ;
« Services aux entreprises et activités financières » ou «
services urbains » : banque, assurance, services aux entreprises (consultance
technique, juridique et financière, recherche et développement non
universitaire, immobilier, location de biens, élaboration de données) (13,8 %
en 1991 ; 15,2 % en 1998) ;
« Services logistiques et de distribution » : transport,
communication, intermédiation des transports, commerce de gros (12 % en 1991 ;
12,3 % en 1998) ;
« Services sociaux et administratifs » : administration
publique, santé et services sociaux (13,4 % en 1991 ;15,7 % en 1998) ;
« Enseignement » : instruction primaire et secondaire,
publique et privée, université, écoles polytechniques, écoles professionnelles,
etc. (5,2 % en 1991 ; 6 % en 1998)
« Services d’accueil » : hôtellerie et restauration,
commerce de détail, services personnels, culture, sport et loisirs (21,2 % en
1991 ; 20,9 % en 1998 ) ;
« Activités d’environnement » : extraction, production et
distribution d’eau, d’électricité et de gaz, traitement des déchets et
recyclage (cette catégorie peut sembler peu homogène, mais elle représente
moins de 2 % de l’effectif des emplois : 1,1 % en 1991 ; 1,3 % en
1998).
Variables de contrôle (ou de dynamisme)
Quels sont les profils les plus dynamiques, en termes
d’accroissement de population, d’emplois et d’établissements ? Et quelles sont
les différences entre la première et la dernière partie de la décennie ? Pour
répondre à ces questions nous avons introduit des variables de contrôle
:
la variation de la population résidante ;
la variation des emplois (totaux) ;
la variation des établissements (totaux).
Ont été considérées les évolutions 1985-1991 pour l’ACP
avec les données de 1991 et les évolutions 1991-1998 pour l’ACP avec les
données de 1998.
Enfin, pour faciliter l’interprétation des résultats, une
variable signalant l’appartenance à la Région alpine (1/0) a été également
introduite.
Les résultats prennent tout leur sens en observant,
d’abord, les corrélations entre les variables de profil et celles de contrôle,
au début et à la fin de la décennie.
En 1991, la variation de la population n’avait qu’une très
faible corrélation significative avec la variable enseignement (r2 = 0,195 / 106); par contre en 1998,
celle-ci apparaît liée aux services d’accueil (r2
= 0,452) et au bâtiment (r2 =
0,450).
La croissance des emplois n’avait en 1991 qu’un faible lien
avec les services logistiques (r2 = 0,216) ; en 1998 on retrouve la même
corrélation (r2 = 0,222),
ainsi qu’une corrélation inverse entre la variation de l’emploi, les services
d’accueil (r2 = -0,285) et les
activités d’environnement (r2
= -0,281).
La variation des établissements avait en 1991 une
corrélation positive avec les services logistiques (r2 = 0,347) et les services urbains
(r2 = 0,254), une corrélation
négative avec les services d’accueil (r2 = -0,302) et les activités du bâtiment
(r2 = -0,299). En 1998, on
constate un renforcement de la corrélation positive avec les services
logistiques (r2 = 0,392) et
les services urbains (r2 =
0,266), tandis qu’apparaît une corrélation faiblement négative avec les
activités d’environnement ; par ailleurs les corrélations inverses avec les
variables du bâtiment et des services d’accueil faiblissent (elles ne sont plus
significatives en 1998) sans pour autant disparaître.
On peut également souligner l’affaiblissement sensible de
la corrélation entre la variation de la population et celle des emplois et des
entreprises. En 1991, la croissance de la population apparaissait liée à la
croissance des emplois (r2 =
0,545) et plus fortement à celle des établissements (r2 = 0,635). En 1998, ces corrélations
sont encore significatives, mais elles sont nettement plus faibles (r2 = 0,268 pour les emplois et r2 = 0,419 pour les
établissements).
Les deux ACP donnent un résultat qui peut être jugé
satisfaisant, avec 4 facteurs significatifs, explicitant plus de 70 % de la
variance
[9]. Une rotation
des axes, après une première lecture des résultats, n’a pas été nécessaire. Le
premier facteur, dans les deux cas, explique une part relativement importante
de la variance, supérieure à 27 % (27,9 en 1991 et 27,3 en 1998).
L’interprétation a été réalisée par la comparaison des différences dans la
composition des premiers axes factoriels de 1991 et 1998. Comme on peut le
remarquer sur les figures 5 (coefficients de saturation du facteur 1) et 6
(scores factoriels du facteur 1), les différences entre les deux ACP sont
suffisamment claires pour permettre une lecture correcte et non
ambiguë.
Fig. 5
ACP (RMS, 106 cas). Facteur 1 :
variation de la position des variables entre 1991 et 1998.
Plus les coefficients de saturations se rapprochent de 0, moins
ils sont significatifs. On a considéré comme significatifs les coefficients en
dehors de l’intervalle (– 0,3 - + 0,3). Élaboration IRE, 2000.
Fig. 6
Analyse factorielle en
composantes principales. Scores du facteur 1 en 1991 et
1998.
Les scores dans l’intervalle – 0,4 - + 0,4 ont été considérés
comme non significatifs.
Le premier facteur donne deux typologies des régions analysées,
idéalement opposées, qui résument de la meilleure manière la variance du
tableau initial. En effet, au début et à la fin des années 1990, nous trouvons
deux types de profil socioéconomique, qui sont également et pour certains
aspects une version helvétique du couple centre-périphérie. Les saturations
négatives sont déterminées par des activités urbaines et centrales,
potentiellement génératrices et utilisatrices d’innovation technologique, avec
une forte composante de travail à valeur ajoutée élevée (industrie spécialisée,
services urbains et services logistiques), qui apparaissent en 1991 en pleine
expansion (en termes d’entreprises et d’emploi). Les saturations positives sont
par contre déterminées par des activités en grande partie liées au tourisme, à
la récréation, à la résidence (services d’accueil), au bâtiment et dans une
moindre mesure par les activités d’environnement (l’appartenance à la zone
alpine contribue, enfin, à la définition de la composante négative). Les ACP
dessinent ainsi une régionalisation bien identifiable : les régions urbaines et
industrielles du Plateau suisse d’un côté (saturations négatives), les régions
alpines de l’autre (saturations positives).
Les Alpes, les villes du Plateau et leurs régions
métropolitaines, qui se prolongent dans les régions industrielles de l’Arc
jurassien, comme on peut le remarquer sur les cartes de la figure 6,
constituent certainement des éléments structurants de l’organisation du
territoire de la Suisse, en premier lieu dans la répartition des activités
économiques. Les résultats sont cependant légèrement différents au début et à
la fin de la décennie. Chaque typologie dépend en effet d’un contexte précis :
les scores factoriels ne sont donc pas comparables sans faire appel, tout
d’abord, à une description systématique des typologies dégagées par les
coefficients de saturation des variables (fig. 5).
Saturations
négatives
En 1991, les variables qui définissent les saturations
négatives sont, dans l’ordre : l’industrie
spécialisée, les services
logistiques et les services
urbains, auxquelles s’associent la
variation des établissements et celle de la population. Ainsi les cas qui ont les scores
les plus forts (négatifs) sont les périphéries des grandes agglomérations
(autour de Zurich cela est particulièrement évident, mais le même cas de figure
se présente pour les secteurs urbanisés limitrophes de Bâle, Genève ou
Lausanne), suivies par les mêmes grandes villes et les régions les plus
industrialisées (Arc jurassien, Suisse orientale).
En 1998, la situation est quelque peu différente, comme en
témoigne la hiérarchie des saturàtions négatives, dans l’ordre :
services urbains,
industrie spécialisée,
services logistiques et
enseignement, auxquels s’associe cette
fois la variation des emplois. Selon
ces résultats, la croissance de l’emploi était certainement mieux distribuée au
début de la décennie qu’à la fin, où elle montre une nette tendance à se
concentrer dans les villes et leurs abords immédiats. Le profil des secteurs
les plus « dynamiques » a changé ; en effet, il ne s’agit plus majoritairement
des « grandes banlieues », mais principalement des centres (en 1998, Zurich,
Berne, Lausanne, Bâle et Genève ont des scores inférieurs à – 1,1). La
croissance de la population, par contre, ne contribue plus à définir le profil
de l’ensemble des régions urbaines, celles où s’est concentrée la croissance
économique entre 1985 et 1991 et qui ont mieux résisté en termes de maintien de
potentiel d’emploi durant la période de crise, entre 1991 et 1998.
Saturations
positives
En 1991, la composante positive du facteur 1 est définie par
l’industrie du bâtiment, les
services d’accueil, ainsi que par les
activités d’environnement. Activités
que l’on trouve plus fréquemment dans la région alpine et préalpine. Tous les
cas significatifs pour cette composante sont en effet dans les Alpes. Il faut
remarquer cependant que les villes les plus importantes de la région sont «
indifférentes », c’est-à-dire qu’elles présentent des scores proches de 0,
comme Lugano, Lucerne et Coire en 1991, auxquelles s’ajoutent également Thoune,
Bellinzona, Sion, Brigue et Vevey en 1998.
En 1998, la situation n’est donc que peu différente en ce qui
concerne les variables de profil : on retrouve les mêmes activités qu’en 1991.
Par contre, elles s’associent maintenant à la
variation de la population (variable dont le coefficient de
saturation est cette fois positif et contribue à définir le profil des régions
alpines, à l’exclusion des plus urbanisées).
C’est donc essentiellement la variation de la population qui
connaît le « déplacement » le plus spectaculaire (fig. 5) : en 1991, elle
contribue à caractériser les régions urbaines du Plateau, en 1998, elle marque
par contre les régions alpines et préalpines.
Une divergence croissante entre la localisation des activités et
de la population
L’image de la figure 6, pour les scores de 1998, montre trois
grands ensembles régionaux qui traversent la Suisse de façon longitudinale et
dont les limites semblent se superposer aux gradients d’altitude
[10]. Tout d’abord le Plateau
(1), entre le lac Léman et le lac de Constance, où se situent les principales
villes et les régions métropolitaines du pays : s’affirment ici l’hégémonie de
Zurich et de Bâle dont le rayonnement tend à s’élargir, vraisemblablement au
détriment des villes du Mittelland (région de Berne, Arc jurassien, Fribourg)
qui restent cependant accrochées à leurs spécialisations industrielles ou
administratives. L’Arc lémanique tend également à se constituer en zone urbaine
continue (« Métropole lémanique ») relativement dynamique du point de vue
économique. Nous avons ensuite une deuxième région qui se dessine d’ouest en
est comme une sorte d’espace « tampon » entre le Plateau et le massif alpin
(2). Cette zone — qui va de la Gruyère à la région de Thoune, à l’Emmental et à
la Suisse centrale, en se poursuivant vers le sud du canton de Saint-Gall et le
Liechtenstein — tendrait à devenir un vaste espace résidentiel pour des
populations d’origine métropolitaine. Il faut le souligner, il s’agit d’une
tendance — et non d’un état de fait — néanmoins relativement claire : au début
de la décennie, cet ensemble régional n’était pas si bien dégagé, peut-être en
raison d’un plus faible dynamisme démographique, mais certainement en fonction
d’une meilleure distribution de la croissance des emplois. Enfin la région
alpine, proprement dite, dans son ensemble (3), est celle qui est mieux
caractérisée comme zone de tourisme et de loisirs, mais également comme zone de
résidence, comme peuvent en témoigner les faibles scores des villes et
agglomérations qui en font partie. Dans une certaine mesure, cette lecture
complète une expérience précédente, qui montrait que, dès le début des années
1990, la plupart des villes des Alpes suisses tendaient vers une spécialisation
dans la résidence et l’accueil (Torricelli, 1999).
Ces résultats conduisent à formuler plusieurs remarques sur
le changement de l’organisation du territoire dans la Suisse des années 1990.
Au début de la décennie, la Suisse avait un système de villes hiérarchisé en
fonction de spécialisations locales, mais moins polarisé par les centres
métropolitains : la création d’emplois, également dans les régions
périphériques, était accompagnée d’une croissance de la population. À la fin de
la décennie, par contre, les grandes villes et (moins fortement) leurs régions
urbaines, Zurich en tête, ont désormais un rythme de croissance économique
sensiblement plus élevé que celui des autres régions. Ce qu’il faut observer,
c’est donc un processus de concentration des activités économiques sur les
centres principaux (Zurich, Genève, Bâle, Berne, Lausanne) qui apparaissent à
la fin de la période comme les véritables foyers d’emplois (ou plutôt, où les
emplois ne disparaissent pas aussi fortement que dans les régions moins
urbanisées) et de création d’entreprises. Également significatif est le
changement du coefficient de la variable relative à l’enseignement, qui signale
la présence d’universités et de centres de recherche publics (étant donné un
niveau sensiblement équivalent dans les différentes régions de l’équipement
scolaire primaire et secondaire). En 1998, l’enseignement contribue à définir
les secteurs « centraux », alors qu’en 1991, le coefficient de cette variable
n’était pas encore véritablement significatif.
Même si une certaine prudence s’impose dans l’interprétation
de ces résultats, il semble bien que les processus de déréglementation
économique et la crise des années 1990 ont eu une profonde influence sur
l’organisation du territoire helvétique, qui connaît une concentration
croissante des emplois et des entreprises (et, comme on a vu, des revenus) dans
les régions métropolitaines du Plateau (avec Zurich et Bâle en tête), ainsi
qu’une diffusion, également croissante de la population qui tend à s’établir,
de plus en plus, sur les marges alpines et préalpines (en s’éloignant des
foyers économiques). La périurbanisation semble maintenant aller nettement
au-delà de ce que l’on pouvait attendre au milieu de la décennie, dans les
Alpes notamment (cf. Perlik, 1999 et 2000). Par là, on peut également se
demander si la mobilité n’est pas devenue la clé de voûte de ce nouveau modèle
d’organisation spatiale.
Le changement de l’organisation du territoire helvétique et le
rôle de l’espace alpin
Un double mouvement : concentration de l’économie et
déconcentration de la population
La Suisse devient, dans les années 1990, un pays nettement
plus polarisé, sur le plan économique, par ses centres métropolitains, mais en
particulier par Zurich, Bâle et, d’une manière moins prononcée pour la Suisse
romande, par l’axe Genève-Lausanne. Ce constat général est déjà permis avec
l’évolution du revenu national dans sa répartition géographique, mais ce n’est
qu’avec une analyse plus fine de la structure de l’emploi qu’il est possible de
mettre en évidence la double évolution de la localisation des activités
économiques et de la population. La première marque un pas décisif vers la
concentration autour de quelques centres privilégiés du Plateau (et dans leurs
edge cities), non seulement en ce qui
est des activités « typiquement centrales », liées au commandement, à la
gestion et à la recherche scientifique. La seconde, par contre, change de cap
et montre, à partir de la moitié de la décennie, un mouvement important de
déconcentration. Cette double tendance, qui s’effectue dans une période de
déprise économique, est peut-être le reflet de la crise du système fédéral et
des mécanismes de redistribution de la richesse, qui avaient jusque-là permis
une répartition plus équitable des emplois. Si la croissance des emplois et la
naissance de nouvelles entreprises, au niveau local, sont de moins en moins
liées à la dynamique démographique, cette déconcentration ne touche pas (ou
plus) seulement les lisières des grandes agglomérations, mais s’effectue en
dehors, particulièrement dans l’espace alpin et préalpin. Il faut cependant
souligner que l’Arc jurassien semble peu (ou pas) touché par cette nouvelle
dynamique démographique.
Le rôle croissant de la mobilité, une question ouverte
Des études récentes, menées dans le cadre du Programme
national de recherche Transports et
environnement (PNR 41), ont montré que les nouvelles technologies de
la communication ne réduisent pas la mobilité, au contraire elles
provoqueraient une croissance de la demande de transport, une extension
spatiale des déplacements et donc une utilisation accrue des infrastructures
(cf., entre autres, Rangosch, 2000). Ainsi, une tendance à l’élargissement des
trajets quotidiens devrait se dessiner, en particulier après 1995,
corrélativement à l’essor d’Internet et à la divergence croissante entre la
localisation des entreprises et de la population mise en évidence ici. Même si
nos analyses portent uniquement sur ces tendances, on peut facilement imaginer
que sans le support accru de la circulation, à terme, ce type d’organisation du
territoire serait difficilement viable.
On peut, en conclusion, se demander si la mobilité
quotidienne ne devient pas l’instrument essentiel pour maintenir (voire même
accroître) le potentiel de population dans les régions éloignées des grands
centres, mais plus précisément dans l’Arc alpin. Il n’y a pas de réponse pour
l’heure, il faudrait encore s’interroger sérieusement sur les relations entre
la mobilité et l’urbanisation, notamment sur les effets spatiaux des
changements de l’accessibilité des régions périphériques. Aujourd’hui, on peut
dire que l’organisation du territoire helvétique — tout comme celle de la
plupart des pays industrialisés — est destinée, dans le futur, à se modifier en
fonction des tendances macro-économiques ; dans ce contexte, le développement
technologique des transports et des communications jouera un rôle plus
important.
* L’auteur désire remercier Paul Messerli, de l’Université de
Berne, pour ses commentaires critiques sur les premières versions du texte. La
rédaction de l’article a été en partie réalisée à l’occasion d’un séjour
scientifique auprès du laboratoire TEO (UMR 5038) de l’Université Joseph
Fourier (Grenoble 1) au printemps 2001.
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Veltz P. (1996).
Mondialisation, villes et territoires. L’économie
d’archipel. Paris : Presses universitaires de France.
[1]
Des trois agrégats de la comptabilité nationale, PIB, PNB et
revenu national net aux coûts des facteurs, seul le dernier a fait l’objet
d’une régionalisation par cantons et d’un calcul annuel systématique. Celui-ci
a été plusieurs fois révisé dans les années 1980 et 1990, ainsi seule la part
du revenu cantonal (en % du revenu national) est effectivement comparable dans
le temps.
[2]
Dans le but de mesurer les différences entre les régions des
Alpes et celles du Plateau, après plusieurs essais avec les délimitations
officielles, il a été nécessaire de réaliser des « grandes régions » légèrement
différentes de celles-ci (fig. 2 et 3). La « Région Alpes » (5) est notamment
le fruit d’un compromis : elle est formée des cantons entièrement alpins
(Valais, Tessin, Grisons, Uri, Glaris, Obwald et Nidwald, sans les parties
alpines des cantons de Vaud, Fribourg, Berne, Lucerne, Schwyz et Saint-Gall).
Il est clair que ce regroupement de cantons, s’il permet une lecture plus
facile des évolutions, masque en même temps les différences internes à chaque
zone.
[3]
On peut noter qu’entre 1990 et 1998 le revenu national a
progressé, à prix constants, de 50,4 %, le revenu des ménages de 45,4 %, celui
des administrations de 61,4 % et celui des sociétés de 98 %.
[4]
Il aurait été autrement plus intéressant de comparer
l’évolution du revenu disponible des ménages mais, comme on l’a dit, le PIB n’a
pas été systématiquement régionalisé.
[5]
Au point que le Conseil fédéral a proposé un crédit cadre pour
compenser la perte des emplois dans le secteur des services logistiques
(télécommunications, poste, chemins de fer). Cf. « Le Conseil des États veut
davantage que 80 millions pour les régions périphériques »,
Le Temps (Genève) du 6 octobre
2000.
[6]
Les régions de mobilité spatiale (RMS) sont une délimitation
fonctionnelle rendant compte des polarisations locales de l’emploi et de la
formation : élaborées sur la base du recensement de la population de 1990,
elles ont été ajustées à la réalité des divisions politiques et administratives
helvétiques. C’est une sorte d’équivalent des zones d’emploi en France (cf.
Schuler, 1997 pour la logique de ce découpage).
[7]
En Suisse, les recensements des activités économiques
(Recensements fédéraux des entreprises) sont traditionnellement effectués dans
les années 5 (1975, 1985, 1995, 2005…). À partir de 1991 des recensements
intermédiaires sont également réalisés dans les années 1 (1991, 2001…) et 8
(1998, 2008…).
[8]
Les emplois agricoles directs n’ont pas été considérés ; pour
la logique de cette agrégation, cf. Torricelli, Thiede et Scaramellini, 1997,
p. 139 sq.
[9]
71,8 % en 1991 et 70,3 % en 1998. Pour les résultats complets
de l’étude, s’adresser à l’auteur.
[10]
C’est en partie un effet de « lissage » dû à la variable «
Alpes » : une expérience sans cette variable a montré des résultats analogues,
en termes de coefficients de saturation, mais moins bien lisibles en termes de
scores.