Espace géographique
Belin

I.S.B.N.2701131251
96 pages

p. 333 à 347
doi: en cours

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Mobilités et mouvements

tome 30 2001/4

2001 Espace géographique Mobilités et mouvements

Changement structurel et organisation des territoires montagnards : le cas de la Suisse

Gian Paolo Torricelli IRE, Istituto di ricerche economiche, Università della Svizzera italiana, Lugano (Suisse),
L’article traite du changement de l’organisation du territoire et de l’évolution des rapports entre villes et montagnes en Suisse durant les années 1990. Dans la première partie les données désagrégées des revenus des cantons ont servi de base pour une analyse descriptive des variations dans le temps de la production de la richesse des régions. Dans la seconde, les tendances de la localisation de la population et des entreprises, entre 1991 et 1998, sont mises en évidence à l’aide d’une double ACP factorielle, réalisée sur la base des statistiques de l’emploi dans les 106 « Régions de mobilité spatiale » du pays.
Un double mouvement semble marquer la nouvelle organisation territoriale suisse : l’accélération de la concentration des activités (et des revenus) sur les grands centres (de Zurich et de Bâle principalement) ; la diffusion de plus en plus forte de la population, en dehors des aires urbaines, en particulier dans l’Arc alpin et préalpin. Cette région tend ainsi à devenir une vaste zone où la dynamique de la population prime nettement sur celle de l’emploi, qui, en ces années de crise, a connu une sensible diminution. Ce changement, qui doit être considéré comme un effet spatial des processus de libéralisation et de déréglementation de l’économie, pose néanmoins le problème de la mobilité géographique, qui devient un facteur important du développement territorial de l’Arc alpin. Mots-clés : Alpes, analyse factorielle en composantes principales (ACP), localisation, mondialisation, Suisse, Territoires, urbanisation.
This article looks at changes in spatial organisation and in the relationship between towns and mountain areas in Switzerland in the 1990s. The first part is an analysis of income in different regions and shows variations in wealth distribution. The second part uses a double factor analysis to examine trends in the location of the population and businesses between 1991 and 1998, using data from employment statistics for the country’s 106 «spatial mobility zones».
The new spatial organisation of Switzerland territories seems to be underpinned by two trends: an acceleration in the concentration of activities (and income) around the main urban centres, particularly Zurich and Basle; and a considerable increase in the spread of the population outside urban zones, particularly in the Alpine and pre-Alpine regions. The result is a broad area where population dynamics are centred on employment and where, as a result of recent crises, the population has dwindled. These changes, which should be seen as a spatial effect of economic deregulation, pose real problems in terms of geographical mobility, which has consequently become an important issue for the territorial development of the Alpine region. Keywords : Alps, factor analysis in principal components, globalisation, location, factor analysis, spatial organisation, Switzerland, urbanisation.
L’articolo tratta dei cambiamenti dell’organizzazione del territorio in Svizzera e dell’evoluzione dei rapporti città-montagna durante gli anni 90. Nella prima parte, una analisi dei redditi regionali mostra l’evoluzione della ripartizione spaziale della ricchezza negli ultimi anni. Nella seconda, le tendenze della localizzazione della popolazione e delle imprese, tra il 1991 e il 1998, sono evidenziate attraverso una doppia analisi fattoriale in componenti principali, realizzata sulla base delle statistiche dell’impiego nelle 106 aree di mobilità spaziale del paese.
Un doppio movimento sembra caratterizzare l’organizzazione territoriale svizzera: da un lato l’accelerazione della concentrazione delle attività (e dei redditi) sui grandi centri (principalemente di Zurigo e Basilea); dall’altro la diffusione sempre più forte della popolazione al di fuori delle aree urbane, in particolare nell’Arco alpino e prealpino. Quest’area tende a diventare una vasta zona ove le dimamiche della popolazione appaiono nettamente più forti di quelle dell’occupazione (che ha conosciuto una forte crisi nel periodo esaminato). Questo cambiamento, che va considerato un effetto spaziale dei processi di deregolamentazione e di liberalizzazione dell’economia, pone con maggiore evidenza il problema della mobilità e dei trasporti, che diventano, in misura sempre maggiore, lo strumento dello sviluppo territoriale contemporaneo della montagna alpina. Parole chiave : Alpi, analisi fattoriale in componenti principali (ACP), globalizzazione, localizzazione, Svizzera, territorio (organizzazione del), urbanizzazione.
 
Introduction
 
 
Ce texte traite des effets spatiaux du « changement structurel » en Suisse, c’est-à-dire de l’impact des processus de déréglementation des relations économiques sur l’organisation des territoires au niveau régional et local. Son objectif est de décrire et d’interpréter les principaux aspects de ces changements, à l’aide d’un appareil statistique relativement développé, afin de mieux comprendre l’évolution des comportements en matière de localisation des activités économiques et de la population. Si ces changements ont un effet sur la progression du tissu urbain (et des réseaux qui le sous-tendent), donc sur la « métropolisation » du territoire helvétique, l’accent sera mis ici sur le remaniement des relations entre centre(s) et périphérie(s), plus particulièrement entre villes et montagnes.
Le travail a été réalisé sur la base de données statistiques disponibles pour l’ensemble du territoire helvétique (population, revenus, emplois, établissements). Dans la première partie les données désagrégées des revenus des cantons ont servi de base pour une analyse descriptive des variations dans le temps de la production de la richesse des régions. Dans la seconde partie, les données des recensements économiques de 1991 et 1998 ont fait l’objet d’un traitement plus poussé, par une double ACP factorielle en mesure de montrer les changements des tendances de la localisation des activités et de la population durant les années 1990. Les données utilisées ont été fournies par l’Office fédéral de la statistique (OFS, Neuchâtel).
 
Économie et territoire, les changements des années 1990, le cas de la Suisse
 
 
Si l’on considère le territoire comme un résultat de l’appropriation de l’espace terrestre par une société (fondée sur des rapports de pouvoir substantiellement inégaux), l’organisation territoriale est la projection, à un moment donné, de certains de ces rapports, comme par exemple les tendances dans la localisation des entreprises ou de la population. Nous sommes partis de l’idée que ces liens, de nature familiale, politique, économique ou culturelle, qui fixent la mémoire et l’évolution d’une ville, d’une région ou d’un pays, peuvent se lire dans une analyse diachronique en mesure de situer le « détail » local dans un système plus vaste et complexe. Cela suppose la prise en compte de différentes échelles de relation. On parle ainsi, le plus souvent, de l’organisation du territoire national car dans un lieu donné, en dernière instance, c’est l’État qui définit les instruments susceptibles de réguler les rapports entre les individus et les organisations, mais à l’évidence les territoires sont multiples et à différentes échelles. Aussi, les interactions entre les individus et les organisations (et l’investissement qui en résulte) sont partout — bien que dans des proportions variables — concentrés et maximisés dans des lieux privilégiés : les villes et leurs réseaux. Ces relations ont cependant des conséquences aussi importantes sur le reste de l’espace occupé, les régions « périphériques », ces marges d’aujourd’hui qui gardent parfois le souvenir d’anciennes et révolues « centralités ». C’est le cas de nombreuses régions de montagne européennes, qui ont eu tendance, après les années 1970, à mettre en valeur ce qui était (et est) perçu comme leur seule véritable ressource, leur potentiel pour le tourisme et les loisirs, face à la demande croissante des populations urbaines. Au fil du temps un rapport « fonctionnel » entre villes et espaces montagnards va composer et recomposer les différentes affectations, les hiérarchies et les valeurs attribuées aux lieux et aux régions, pouvant être plus ou moins appuyées par les choix en matière de politiques publiques qui jouent, ou devraient jouer, un rôle de régulateur entre les intérêts et les acteurs en présence. L’organisation du territoire est donc sans cesse modifiée par les rapports de force qui se créent, à leur tour issus des buts et des stratégies des acteurs (entreprises, institutions, organisations, etc.) qui agissent à différentes échelles.
Négliger ces échelles peut parfois susciter des représentations contradictoires. Pour décrire un phénomène bien connu, l’arrêt de la croissance de la population dans les centres urbains et la diffusion de l’habitat et des activités productives à l’extérieur des périmètres des villes (dans les années 1960 en Amérique du Nord, dix ans plus tard en Europe), on a d’abord utilisé le terme de conter-urbanisation (cf. entre autres Berry, 1976 et Champion, 1989) dont le sens évoque le déclin de la grande ville et, implicitement, la réévaluation du petit et moyen centre. Mais ce même phénomène, qui s’est poursuivi et accéléré entre-temps, prend aujourd’hui le nom de « métropolisation », qui recoupe la diffusion des réseaux et des modes de vie urbains et donc également la colonisation de l’espace non urbain par la culture, la politique et l’économie métropolitaines (cf. entre autres Ascher, 1995; Bassand, 1997; Leroy, 2000). On notera que le terme est aussi barbare que conter-urbanisation, mais tout à fait contraire dans son sens étymologique. Aujourd’hui la plupart des observateurs ne voient pas la ville en déclin, mais dans une phase d’expansion non isotrope, en fonction des réseaux de transport et de communication. On a ainsi essayé de comprendre la transformation de la ville dans les années 1990, en soulignant l’essor des « villes globales » (Sassen, 1994 ; Spector, 1998) et surtout la transformation profonde des rapports centre-périphérie, qui conduisent à lire les effets de la mondialisation économique à travers les phénomènes de la métropolisation (Veltz, 1996).
En effet dès le début des années 1990, en dehors des régions métropolitaines dans de nombreux pays européens, les petits et moyens centres sont globalement en recul face au dynamisme économique et social des premières. Exemple en sont les Alpes (ou mieux les territoires montagnards des pays alpins) qui, dès les années 1980, ont subi un double processus de marginalisation économique et d’urbanisation exogène, parallèlement à une forte croissance de la circulation transalpine et des mobilités internes (Torricelli et Scheurer, 2000). À tel point qu’on peut aujourd’hui se demander si le massif alpin n’est pas en train de devenir un espace d’anticipation des tendances futures de l’organisation des territoires européens, ainsi qu’un banc d’essai des politiques censées les réguler.
La Suisse, les Alpes…
Par « changement structurel » on entend ici le passage d’un régime d’accumulation qui permettait des formes de protection des marchés locaux dans les régions plus faibles économiquement et périphériques — comme une grande partie des espaces montagnards — à un autre, qui se développe dans le contexte de la mondialisation, où est mise en avant et encouragée la libéralisation des échanges, la suppression des barrières fiscales ou de protection de ces mêmes marchés locaux (pour une réflexion sur les possibles conséquences de ces transformations en termes d’inégalité spatiale en Europe, cf. entre autres Moulaert, 1999).
On va donc essayer, dans ce qui va suivre, de mieux comprendre l’impact spatial de ces changements en Suisse. Malgré un certain isolement diplomatique, ce pays reste parmi les plus « ouverts » aux flux économiques (les grandes banques helvétiques réalisent bien plus de 50 % de leur chiffre d’affaires à l’étranger) et démographiques (en 1998, 19,4 % de sa population — de 7 millions d’habitants — étaient de nationalité étrangère). Les Alpes représentent cependant pour la Confédération une sorte de mythe fondateur, un contexte unificateur en termes d’identité nationale, de ses différentes langues et cultures. Durant le dernier quart de siècle, le destin de la montagne alpine fut — et reste aujourd’hui — l’un des principaux enjeux, sinon le seul, de la politique régionale nationale. Dans les années 1950 et 1960, le dépeuplement et l’appauvrissement de nombreuses régions alpines suscitèrent une véritable inquiétude auprès de la classe politique et une vague de solidarité au sein de la population, à un moment d’intense urbanisation du pays. Pourtant, le développement, bon ou mauvais, des Alpes a toujours été une sorte d’abstraction, qui pouvait se satisfaire de visions contradictoires : à l’image de la crise de l’agriculture de montagne se superposait celle du succès touristique, indéniable dans certaines régions. Finalement, au milieu des années 1970 en pleine crise pétrolière, fut votée la LIM (Loi sur les investissements dans les régions de montagne) qui, à l’heure actuelle, reste le principal instrument de la politique régionale helvétique. On peut dire aujourd’hui que cette loi, à travers des crédits d’investissements, permit de maintenir un niveau d’équipement ainsi qu’un potentiel de population et d’emploi dans les régions le plus défavorisées (Office fédéral du développement économique et de l 19;emploi, OFDE, 1999). Toujours dans les années 1970, apparaissait un processus de réinvestissement et d’urbanisation des fonds de vallées les plus accessibles, aussi bien des villes et des agglomérations préalpines (Lugano, Lucerne) que des grandes agglomérations du pays. Ainsi, dès la première moitié de la décennie 1980 les Alpes helvétiques ont commencé, lentement, à se repeupler, avec le développement d’économies locales, souvent très soutenues par les pouvoirs publics, mais essentielles pour le maintien d’une population sur place.
Fig. 1
Cantons, villes et agglomérations en Suisse.
IMGIMGCantons, villes et
				  agglomérations en Suisse.IMGIMF
…et la mondialisation économique
Dans les années 1990, cependant, la montagne alpine dans son ensemble redevient un lieu de déprise économique. Mais il s’agit maintenant d’une « autre crise », différente des précédentes. La longue vague des processus de libéralisation économique s’est traduite par la crise du « système Suisse » qui, jusque là, avait été en mesure d’assurer, entre autres choses, de hauts niveaux d’occupation et des salaires aussi dans des régions périphériques et enclavées. Entre 1991 et 1998, la Suisse a perdu 7,7 % des emplois, soit environ 290 000 postes de travail. Mais les régions limitrophes de Zurich et de Bâle ont eu, en moyenne, une diminution inférieure à 5 % (avec même des augmentations dans certaines zones, comme à Zoug et Bâle Campagne) ; par contre; nombreuses sont les régions de montagne qui ont connu une baisse nettement plus forte, de 15 à 20 % des emplois (comme dans les Alpes glaronaises, au centre et au sud des Grisons, en Bas Valais, dans les Alpes et Préalpes vaudoises, dans les vallées du Tessin). En ce qui concerne la création de nouvelles entreprises, ces mêmes données montrent que les régions centrales ont été nettement plus dynamiques.
On peut comparer cette évolution avec le revenu, qui indique également des phénomènes de concentration sur les villes du Plateau.
 
Une concentration croissante de la production de richesses
 
 
L’évolution des revenus régionaux
Au point de vue de la richesse produite il est possible de donner quelques exemples de ces transformations, notamment pour la variation de la part des revenus régionaux dans le revenu national net aux coûts des facteurs [1], ainsi que de ses composantes en ce qui concerne les ménages et les sociétés. On a, d’abord, représenté l’évolution des parts du revenu national pour des ensembles régionaux (agrégats de cantons) [2] entre les années 1960 et 1990. Le graphique de la figure 2a montre la forte disparité des parts du revenu national dans les différentes régions, que l’on peut comparer avec la population résidante (fig. 2b).
Fig. 2a
Variation de la part du revenu national en %, 1965-1998 (ensemble des cantons).
IMGIMGVariation de la part du revenu
				  national en %...IMGIMF
Fig. 2b
Variation de la part de population en %, 1965-1998 (ensemble des cantons).
IMGIMGVariation de la part de
				  population en %, 196...IMGIMF
Sources : OFS, Comptabilité nationale (données 1998 provisoires).
Dès le départ, la richesse apparaît fortement concentrée dans la « Région Centre-Nord » (avec les cantons de Zurich, Zoug, Lucerne, Schwyz, Argovie, Bâle-Ville et Bâle-Campagne, cette zone comptabilise 45,9 % du revenu national en 1998, mais moins de 40 % de la population résidante) ; suivent la région « Espace Mittelland » (cantons de Berne, Fribourg, Neuchâtel, Jura et Soleure) avec 20 % du revenu national et 23 % de la population, la région « Arc lémanique » (Genève et Vaud) avec environ 15 % du revenu et 14 % de la population, la « Région alpine » (Valais, Tessin, Grisons, Uri, Glaris, Nidwald et Obwald) avec environ 10,2 % du revenu et 12,6 % de la population, enfin la « Suisse orientale du Nord » (Saint-Gall, Thurgovie, et les deux Appenzell) avec des valeurs se situant autour du 10 % du revenu national et de la population.
L’évolution entre 1965 et les années 1990 montre une relative stabilité, mais tout de même trois périodes distinctes : 1965-1975 ; 1975-1985 ; après 1985.
Dans la première décennie, qui correspond à une phase d’urbanisation intense du pays, on peut remarquer un processus de concentration de la richesse produite dans les régions les plus riches et urbanisées (plus sensiblement celle de Zurich et de Bâle, qui augmente de 1,2 %, et moins fortement celle de Genève et Lausanne, + 0,23) ainsi qu’une diminution sensible de la région du Mittelland (- 1,2 ) et moins importante pour la Suisse orientale - 0,2 %. La Région alpine connaît une légère croissance : + 0,4.
Dans la deuxième période, qui suit le choc pétrolier de 1974-1975 et qui correspond à la mise en place d’un certain nombre d’instruments de politique régionale (notamment la LIM), on note l’arrêt de la concentration du revenu dans la Région Centre-Nord (- 0,5 entre 1975 et 85), la poursuite de la diminution de la part de l’Espace Mittelland (- 0,8), un renforcement de l’Arc lémanique (+ 0,8), à nouveau une légère croissance de la Région alpine et une substantielle stabilité de la Suisse orientale.
Enfin, de 1985 à 1998, on peut noter l’amorce d’une nouvelle vague de concentration autour de Zurich et de Bâle (+ 1,54) corrélative à une nouvelle diminution de l’Espace Mittelland (- 2,02) et à une moins importante de l’Arc lémanique (- 0,18), à une légère reprise de la Suisse orientale (+ 0,22) ; la Région alpine connaît également une légère hausse.
Si les variations sont relativement faibles, la comparaison avec l’évolution de la population permet d’observer une concentration croissante de la richesse dans la Région Centre-Nord, relativement importante compte tenu de son poids (+ 2,3% entre 1965 et 1998), ainsi qu’une croissance nettement plus modérée de la Région alpine (environ 1 %) et de l’Arc lémanique (0,8 %). Ces évolutions se font essentiellement au détriment de l’Espace Mittelland, qui perd environ 4 % de son potentiel.
Revenus des ménages et revenus des entreprises : de fortes disparités
On peut maintenant approfondir l’analyse diachronique, notamment pour les années 1990, en désagrégeant les composantes du revenu national. Ce dernier est en effet composé de trois agrégats : le revenu des familles (qui représente 88,3 % en moyenne durant la période 1990-1998), celui des administrations publiques (4,8 %) et celui des sociétés (6,8 %) [3]. Dans les graphiques de la figure 3 nous avons considéré la part du revenu des ménages (a) et celle des sociétés (b) en pour-cent. Pour comparaison, la figure 4 montre l’évolution du revenu des sociétés (total) en valeurs absolues indexées.
Fig. 3a
Variation de la part du revenu des ménages en %, 1990-1998.
IMGIMGVariation de la part du revenu
				  des ménages e...IMGIMF
Fig. 3b
Variation de la part du revenu des sociétés en %, 1990-1998.
IMGIMGVariation de la part du revenu
				  des sociétés ...IMGIMF
Sources : OFS, Comptabilité nationale (données 1998 provisoires).
Fig. 4
Variation du revenu des sociétés en Suisse, 1990-1998.
IMGIMGVariation du revenu des
				  sociétés en Suisse, ...IMGIMFValeurs indexées (base 100 : mai 2000), en millions de francs suisses
Sources : OFS / Comptabilité nationale (données 1998 provisoires)
Si la part des revenus des familles [4] est relativement stable (avec des valeurs se rapprochant du total des revenus régionaux), un autre discours peut être fait pour ce qui est du revenu des sociétés, dont les variations sont nettement plus sensibles aux aléas de la conjoncture. Comme on peut voir en effet sur le graphique de la figure 4, le revenu des sociétés recule de 1990 à 1992 de 18 à 13 milliards de francs suisses, pour ensuite progresser plus fortement jusqu’à atteindre, en 1998, une valeur à peine supérieure aux 35 milliards de francs suisses, aux prix de mai 2000 (environ 23 milliards d’euros).
Pour le revenu des sociétés, on remarquera une suprématie encore plus nette de la Région Centre-Nord (qui approche 60 % du potentiel des revenus dégagés par les sociétés, notamment en 1993-1994, contre 45 % du revenu national et moins de 40 % de la population). L’Arc lémanique, qui totalise environ 20 % de la richesse produite par les sociétés (contre environ 15 % du revenu national et 14 % de la population) possède également un potentiel économique supérieur. Les autres régions du Plateau ont par contre un potentiel économique inférieur à leur part de revenu national et de population : en particulier l’Espace Mittelland (qui ne totalise que 10 % des revenus des sociétés, contre 24 % de la population et 20 % du revenu national) et la Suisse orientale (moins de 5 % contre 10 % du revenu national et de la population). Seule la Région alpine présente un potentiel économique à peu près équivalent à sa part de revenu national (autour de 10 %), alors que sa part de population est de 12,6 %.
De 1990 à 1992, il y a une diminution du potentiel de la Région Centre-Nord et de la Suisse orientale (qui correspond à un recul réel du revenu des sociétés), ainsi qu’une augmentation du potentiel de la Région Alpes, de l’Espace Mittelland et une stabilité de celui de l’Arc lémanique. Après 1992, les traces de la récession apparaissent évidentes : on note une forte augmentation du potentiel de la Région Centre-Nord, qui se poursuit jusqu’en 1994, corrélative à une très sensible diminution de l’Espace Mittelland (notamment les sociétés basées dans les cantons de Neuchâtel, de Fribourg, de Soleure et du Jura affichent en ces années des pertes relativement importantes), tandis que la part de la Suisse orientale se stabilise autour des 2-3 % du potentiel économique national. Il est à noter qu’à partir de 1992, si le potentiel de l’Arc lémanique reste à peu près stable autour des 20 %, celui de la Région alpine diminue progressivement, en passant de 13,4 à 9,3 % en 1998. Après 1994, le potentiel de l’Espace Mittelland récupère, pour s’établir sur les valeurs du début de la décennie (9-10 %). La part de la Région Centre-Nord recule après 1994, mais son potentiel restera plus élevé qu’en 1990 (56-57 % du revenu des sociétés entre 1996 et 1998).
On peut donc observer et confirmer, surtout pour ce qui est de la création de revenu de l’économie, un mouvement de concentration sur les espaces métropolitains de Zurich et de Bâle, ainsi qu’un maintien du potentiel des villes lémaniques (Genève et Lausanne). Par contre le recul de l’Espace Mittelland ne semble pas dû seulement à la diminution du potentiel de la région urbaine de Berne, mais plutôt à la crise industrielle des cantons de l’Arc jurassien et, probablement, à la stagnation des activités dans les régions des Alpes bernoises. Cela correspond à la stagnation, voire au recul net, de la part de l’ensemble de la Région alpine (-1 %), qui maintient ou même accroît sa part de revenu national grâce à l’évolution des revenus des ménages et des administrations.
 
Le scénario du changement : les logiques de la localisation de la population et des activités dans les années 1990
 
 
Économie mondialisée et économie de proximité
Certes les données sur les revenus ne sont qu’un aspect, partiel, d’un système bien plus complexe et articulé. Mais l’élargissement des disparités économiques qu’elles préfigurent est un phénomène relativement nouveau pour la Suisse, qui avait réussi à surmonter les périodes de crise et maintenir un développement territorial encore peu polarisé durant les années 1970 et 1980, par comparaison à d’autres pays comme la France ou l’Italie (Torricelli, 1994). En mettant en lumière les transformations des rapports de force entre les régions, notamment un sensible accroissement de la polarisation économique des régions métropolitaines et de Zurich en particulier, la crise des années 1990 a été aussi un puissant révélateur de la dualité de l’économie suisse, qui se présentait dans la décennie précédente divisée en deux grands secteurs : l’un mondialisé et ouvert aux changements, l’autre de proximité et fortement protégé.
D’un côté, les banques, les entreprises multinationales, les industries d’exportation (localisées pour l’essentiel dans les grandes agglomérations du Plateau et sur les rives du lac Léman) ont procédé à coups d’acquisitions, de fusions et de restructurations, en permettant entre autres de dégager d’énormes bénéfices pour leurs actionnaires. De l’autre côté, dans les régions « périphériques » et dans les villes moyennes, on a assisté à une diminution du potentiel économique, due, pour l’essentiel, au retrait de l’État et des institutions qui soutenaient directement ou indirectement les économies locales.
Les processus de dérégulation et de libéralisation ont donc déclenché la rupture de l’équilibre entre le développement de la montagne et celui des régions péri-alpines fortement urbanisées. Aujourd’hui l’ensemble de la classe politique reconnaît que la diminution de l’emploi des régies fédérales (la privatisation de Swisscom qui se poursuit aujourd’hui, la réforme des Chemins de fer fédéraux, de l’armée et de la Poste qui continuent également), contribue à creuser l’écart entre les régions métropolitaines et les régions de montagne [5]. Par ailleurs, ces effets sont amplifiés par la réduction des contributions fédérales aux transports en commun et aux infrastructures de base, l’étalement des subventions LIM et d’autres mesures, comme la réduction du prix du lait, le bas niveau des paiements directs à l’agriculture de montagne, l’absence de contribution à l’entretien des forêts alpines, etc. Au bout du compte, de nombreuses petites et moyennes entreprises travaillant sur commande de l’État ou des régies publiques, se sont retrouvées hors marché, avec peu de possibilités de reconversion.
On peut donc mieux comprendre la diminution progressive des revenus des entreprises dans la région alpine, notamment à partir de 1992, mais il ne s’agit pas de stigmatiser une évolution qui, bien que regrettable, est commune à de nombreux pays européens (ici comme ailleurs, les cas de déprise économique les plus problématiques concernent les régions les moins urbanisées et les plus « faibles » économiquement). On peut, par contre, tenter de mettre en évidence un changement majeur qui a eu (et a) des répercussions importantes sur l’organisation territoriale helvétique. On l’a dit, la « crise silencieuse » des Alpes est d’une nature très différente de celle des années 1950 et 1960, qui s’était soldée par un dépeuplement massif de la montagne. Dans les années 1990, la basse et moyenne montagne alpine possède une dynamique démographique qui contraste, dans une certaine mesure, avec sa déprise économique.
Une expérience sur la variation des profils fonctionnels des régions dans les années 1990
Nous avons pris le pari de différencier le territoire helvétique par l’observation de la distribution des activités économiques, de ses variations et de ses liens avec le dynamisme local et régional. Pour ce faire, le découpage des 106 « Régions de mobilité spatiale » (RMS) [6] s’est révélé le plus approprié. Des « profils fonctionnels » des régions ont ainsi été réalisés, dans le but de comparer la situation au début et à la fin des années 1990. En d’autres termes, on a tenté de mesurer les différences spatiales et temporelles du tissu économique des RMS (centres, banlieues urbaines, régions de montagne, etc.) et celles de leur dynamisme (en termes de population, d’emploi et de création d’entreprises). Une telle perspective devait forcément prendre en compte un nombre relativement élevé de variables, devant être résumées pour permettre de dégager une typologie, ainsi que les liens avec les dynamiques. Parmi d’autres, l’analyse factorielle en composantes principales (ACP), est une technique qui permet de résumer l’information de cette manière. Malgré les généralisations qu’elle demande, elle a donné des résultats intéressants et nous pensons qu’elle permet également une meilleure compréhension des tendances de l’organisation du territoire helvétique des années 1990.
Deux ACP ont ainsi été réalisées, en utilisant les mêmes données au début et à la fin de la décennie, sur la base des Recensements fédéraux des entreprises de 1991 et de 1998. Deux types de variables ont été construits :
Variables de profil ou de spécialisation économique
L’univers des emplois dans l’industrie et les services [7], a été regroupé en 9 agrégats [8] :
« Industrie traditionnelle » : alimentaire, boisson, tabac, textile, habillement, bois et papier, produits minéraux non métalliques, métallurgie et autres industries manufacturières (10 % des emplois en 1991 ; 8,5 % en 1998) ;
« Industrie spécialisée » : chimie, pharmacie, électricité, électronique, imprimerie et presse, mécanique, machines, véhicules (13,1 % en 1991 ; 11,6 % en 1998) ;
« Bâtiment et travaux publics » : toutes les activités liées à la construction (10,2 % en 1991 ; 8,5 % en 1998) ;
« Services aux entreprises et activités financières » ou « services urbains » : banque, assurance, services aux entreprises (consultance technique, juridique et financière, recherche et développement non universitaire, immobilier, location de biens, élaboration de données) (13,8 % en 1991 ; 15,2 % en 1998) ;
« Services logistiques et de distribution » : transport, communication, intermédiation des transports, commerce de gros (12 % en 1991 ; 12,3 % en 1998) ;
« Services sociaux et administratifs » : administration publique, santé et services sociaux (13,4 % en 1991 ;15,7 % en 1998) ;
« Enseignement » : instruction primaire et secondaire, publique et privée, université, écoles polytechniques, écoles professionnelles, etc. (5,2 % en 1991 ; 6 % en 1998)
« Services d’accueil » : hôtellerie et restauration, commerce de détail, services personnels, culture, sport et loisirs (21,2 % en 1991 ; 20,9 % en 1998 ) ;
« Activités d’environnement » : extraction, production et distribution d’eau, d’électricité et de gaz, traitement des déchets et recyclage (cette catégorie peut sembler peu homogène, mais elle représente moins de 2 % de l’effectif des emplois : 1,1 % en 1991 ; 1,3 % en 1998).
Variables de contrôle (ou de dynamisme)
Quels sont les profils les plus dynamiques, en termes d’accroissement de population, d’emplois et d’établissements ? Et quelles sont les différences entre la première et la dernière partie de la décennie ? Pour répondre à ces questions nous avons introduit des variables de contrôle :
la variation de la population résidante ;
la variation des emplois (totaux) ;
la variation des établissements (totaux).
Ont été considérées les évolutions 1985-1991 pour l’ACP avec les données de 1991 et les évolutions 1991-1998 pour l’ACP avec les données de 1998.
Enfin, pour faciliter l’interprétation des résultats, une variable signalant l’appartenance à la Région alpine (1/0) a été également introduite.
Les résultats prennent tout leur sens en observant, d’abord, les corrélations entre les variables de profil et celles de contrôle, au début et à la fin de la décennie.
En 1991, la variation de la population n’avait qu’une très faible corrélation significative avec la variable enseignement (r2 = 0,195 / 106); par contre en 1998, celle-ci apparaît liée aux services d’accueil (r2 = 0,452) et au bâtiment (r2 = 0,450).
La croissance des emplois n’avait en 1991 qu’un faible lien avec les services logistiques (r2 = 0,216) ; en 1998 on retrouve la même corrélation (r2 = 0,222), ainsi qu’une corrélation inverse entre la variation de l’emploi, les services d’accueil (r2 = -0,285) et les activités d’environnement (r2 = -0,281).
La variation des établissements avait en 1991 une corrélation positive avec les services logistiques (r2 = 0,347) et les services urbains (r2 = 0,254), une corrélation négative avec les services d’accueil (r2 = -0,302) et les activités du bâtiment (r2 = -0,299). En 1998, on constate un renforcement de la corrélation positive avec les services logistiques (r2 = 0,392) et les services urbains (r2 = 0,266), tandis qu’apparaît une corrélation faiblement négative avec les activités d’environnement ; par ailleurs les corrélations inverses avec les variables du bâtiment et des services d’accueil faiblissent (elles ne sont plus significatives en 1998) sans pour autant disparaître.
On peut également souligner l’affaiblissement sensible de la corrélation entre la variation de la population et celle des emplois et des entreprises. En 1991, la croissance de la population apparaissait liée à la croissance des emplois (r2 = 0,545) et plus fortement à celle des établissements (r2 = 0,635). En 1998, ces corrélations sont encore significatives, mais elles sont nettement plus faibles (r2 = 0,268 pour les emplois et r2 = 0,419 pour les établissements).
 
Les résultats
 
 
Les deux ACP donnent un résultat qui peut être jugé satisfaisant, avec 4 facteurs significatifs, explicitant plus de 70 % de la variance [9]. Une rotation des axes, après une première lecture des résultats, n’a pas été nécessaire. Le premier facteur, dans les deux cas, explique une part relativement importante de la variance, supérieure à 27 % (27,9 en 1991 et 27,3 en 1998). L’interprétation a été réalisée par la comparaison des différences dans la composition des premiers axes factoriels de 1991 et 1998. Comme on peut le remarquer sur les figures 5 (coefficients de saturation du facteur 1) et 6 (scores factoriels du facteur 1), les différences entre les deux ACP sont suffisamment claires pour permettre une lecture correcte et non ambiguë.
Fig. 5
ACP (RMS, 106 cas). Facteur 1 : variation de la position des variables entre 1991 et 1998.
IMGIMGACP (RMS, 106 cas). Facteur 1 :
				variation de l...IMGIMF
Plus les coefficients de saturations se rapprochent de 0, moins ils sont significatifs. On a considéré comme significatifs les coefficients en dehors de l’intervalle (– 0,3 - + 0,3). Élaboration IRE, 2000.
Fig. 6
Analyse factorielle en composantes principales. Scores du facteur 1 en 1991 et 1998.
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				composantes principales...IMGIMF
Les scores dans l’intervalle – 0,4 - + 0,4 ont été considérés comme non significatifs.
Le premier facteur donne deux typologies des régions analysées, idéalement opposées, qui résument de la meilleure manière la variance du tableau initial. En effet, au début et à la fin des années 1990, nous trouvons deux types de profil socioéconomique, qui sont également et pour certains aspects une version helvétique du couple centre-périphérie. Les saturations négatives sont déterminées par des activités urbaines et centrales, potentiellement génératrices et utilisatrices d’innovation technologique, avec une forte composante de travail à valeur ajoutée élevée (industrie spécialisée, services urbains et services logistiques), qui apparaissent en 1991 en pleine expansion (en termes d’entreprises et d’emploi). Les saturations positives sont par contre déterminées par des activités en grande partie liées au tourisme, à la récréation, à la résidence (services d’accueil), au bâtiment et dans une moindre mesure par les activités d’environnement (l’appartenance à la zone alpine contribue, enfin, à la définition de la composante négative). Les ACP dessinent ainsi une régionalisation bien identifiable : les régions urbaines et industrielles du Plateau suisse d’un côté (saturations négatives), les régions alpines de l’autre (saturations positives).
Les Alpes, les villes du Plateau et leurs régions métropolitaines, qui se prolongent dans les régions industrielles de l’Arc jurassien, comme on peut le remarquer sur les cartes de la figure 6, constituent certainement des éléments structurants de l’organisation du territoire de la Suisse, en premier lieu dans la répartition des activités économiques. Les résultats sont cependant légèrement différents au début et à la fin de la décennie. Chaque typologie dépend en effet d’un contexte précis : les scores factoriels ne sont donc pas comparables sans faire appel, tout d’abord, à une description systématique des typologies dégagées par les coefficients de saturation des variables (fig. 5).
Saturations négatives
En 1991, les variables qui définissent les saturations négatives sont, dans l’ordre : l’industrie spécialisée, les services logistiques et les services urbains, auxquelles s’associent la variation des établissements et celle de la population. Ainsi les cas qui ont les scores les plus forts (négatifs) sont les périphéries des grandes agglomérations (autour de Zurich cela est particulièrement évident, mais le même cas de figure se présente pour les secteurs urbanisés limitrophes de Bâle, Genève ou Lausanne), suivies par les mêmes grandes villes et les régions les plus industrialisées (Arc jurassien, Suisse orientale).
En 1998, la situation est quelque peu différente, comme en témoigne la hiérarchie des saturàtions négatives, dans l’ordre : services urbains, industrie spécialisée, services logistiques et enseignement, auxquels s’associe cette fois la variation des emplois. Selon ces résultats, la croissance de l’emploi était certainement mieux distribuée au début de la décennie qu’à la fin, où elle montre une nette tendance à se concentrer dans les villes et leurs abords immédiats. Le profil des secteurs les plus « dynamiques » a changé ; en effet, il ne s’agit plus majoritairement des « grandes banlieues », mais principalement des centres (en 1998, Zurich, Berne, Lausanne, Bâle et Genève ont des scores inférieurs à – 1,1). La croissance de la population, par contre, ne contribue plus à définir le profil de l’ensemble des régions urbaines, celles où s’est concentrée la croissance économique entre 1985 et 1991 et qui ont mieux résisté en termes de maintien de potentiel d’emploi durant la période de crise, entre 1991 et 1998.
Saturations positives
En 1991, la composante positive du facteur 1 est définie par l’industrie du bâtiment, les services d’accueil, ainsi que par les activités d’environnement. Activités que l’on trouve plus fréquemment dans la région alpine et préalpine. Tous les cas significatifs pour cette composante sont en effet dans les Alpes. Il faut remarquer cependant que les villes les plus importantes de la région sont « indifférentes », c’est-à-dire qu’elles présentent des scores proches de 0, comme Lugano, Lucerne et Coire en 1991, auxquelles s’ajoutent également Thoune, Bellinzona, Sion, Brigue et Vevey en 1998.
En 1998, la situation n’est donc que peu différente en ce qui concerne les variables de profil : on retrouve les mêmes activités qu’en 1991. Par contre, elles s’associent maintenant à la variation de la population (variable dont le coefficient de saturation est cette fois positif et contribue à définir le profil des régions alpines, à l’exclusion des plus urbanisées).
C’est donc essentiellement la variation de la population qui connaît le « déplacement » le plus spectaculaire (fig. 5) : en 1991, elle contribue à caractériser les régions urbaines du Plateau, en 1998, elle marque par contre les régions alpines et préalpines.
Une divergence croissante entre la localisation des activités et de la population
L’image de la figure 6, pour les scores de 1998, montre trois grands ensembles régionaux qui traversent la Suisse de façon longitudinale et dont les limites semblent se superposer aux gradients d’altitude [10]. Tout d’abord le Plateau (1), entre le lac Léman et le lac de Constance, où se situent les principales villes et les régions métropolitaines du pays : s’affirment ici l’hégémonie de Zurich et de Bâle dont le rayonnement tend à s’élargir, vraisemblablement au détriment des villes du Mittelland (région de Berne, Arc jurassien, Fribourg) qui restent cependant accrochées à leurs spécialisations industrielles ou administratives. L’Arc lémanique tend également à se constituer en zone urbaine continue (« Métropole lémanique ») relativement dynamique du point de vue économique. Nous avons ensuite une deuxième région qui se dessine d’ouest en est comme une sorte d’espace « tampon » entre le Plateau et le massif alpin (2). Cette zone — qui va de la Gruyère à la région de Thoune, à l’Emmental et à la Suisse centrale, en se poursuivant vers le sud du canton de Saint-Gall et le Liechtenstein — tendrait à devenir un vaste espace résidentiel pour des populations d’origine métropolitaine. Il faut le souligner, il s’agit d’une tendance — et non d’un état de fait — néanmoins relativement claire : au début de la décennie, cet ensemble régional n’était pas si bien dégagé, peut-être en raison d’un plus faible dynamisme démographique, mais certainement en fonction d’une meilleure distribution de la croissance des emplois. Enfin la région alpine, proprement dite, dans son ensemble (3), est celle qui est mieux caractérisée comme zone de tourisme et de loisirs, mais également comme zone de résidence, comme peuvent en témoigner les faibles scores des villes et agglomérations qui en font partie. Dans une certaine mesure, cette lecture complète une expérience précédente, qui montrait que, dès le début des années 1990, la plupart des villes des Alpes suisses tendaient vers une spécialisation dans la résidence et l’accueil (Torricelli, 1999).
Ces résultats conduisent à formuler plusieurs remarques sur le changement de l’organisation du territoire dans la Suisse des années 1990. Au début de la décennie, la Suisse avait un système de villes hiérarchisé en fonction de spécialisations locales, mais moins polarisé par les centres métropolitains : la création d’emplois, également dans les régions périphériques, était accompagnée d’une croissance de la population. À la fin de la décennie, par contre, les grandes villes et (moins fortement) leurs régions urbaines, Zurich en tête, ont désormais un rythme de croissance économique sensiblement plus élevé que celui des autres régions. Ce qu’il faut observer, c’est donc un processus de concentration des activités économiques sur les centres principaux (Zurich, Genève, Bâle, Berne, Lausanne) qui apparaissent à la fin de la période comme les véritables foyers d’emplois (ou plutôt, où les emplois ne disparaissent pas aussi fortement que dans les régions moins urbanisées) et de création d’entreprises. Également significatif est le changement du coefficient de la variable relative à l’enseignement, qui signale la présence d’universités et de centres de recherche publics (étant donné un niveau sensiblement équivalent dans les différentes régions de l’équipement scolaire primaire et secondaire). En 1998, l’enseignement contribue à définir les secteurs « centraux », alors qu’en 1991, le coefficient de cette variable n’était pas encore véritablement significatif.
Même si une certaine prudence s’impose dans l’interprétation de ces résultats, il semble bien que les processus de déréglementation économique et la crise des années 1990 ont eu une profonde influence sur l’organisation du territoire helvétique, qui connaît une concentration croissante des emplois et des entreprises (et, comme on a vu, des revenus) dans les régions métropolitaines du Plateau (avec Zurich et Bâle en tête), ainsi qu’une diffusion, également croissante de la population qui tend à s’établir, de plus en plus, sur les marges alpines et préalpines (en s’éloignant des foyers économiques). La périurbanisation semble maintenant aller nettement au-delà de ce que l’on pouvait attendre au milieu de la décennie, dans les Alpes notamment (cf. Perlik, 1999 et 2000). Par là, on peut également se demander si la mobilité n’est pas devenue la clé de voûte de ce nouveau modèle d’organisation spatiale.
 
Le changement de l’organisation du territoire helvétique et le rôle de l’espace alpin
 
 
Un double mouvement : concentration de l’économie et déconcentration de la population
La Suisse devient, dans les années 1990, un pays nettement plus polarisé, sur le plan économique, par ses centres métropolitains, mais en particulier par Zurich, Bâle et, d’une manière moins prononcée pour la Suisse romande, par l’axe Genève-Lausanne. Ce constat général est déjà permis avec l’évolution du revenu national dans sa répartition géographique, mais ce n’est qu’avec une analyse plus fine de la structure de l’emploi qu’il est possible de mettre en évidence la double évolution de la localisation des activités économiques et de la population. La première marque un pas décisif vers la concentration autour de quelques centres privilégiés du Plateau (et dans leurs edge cities), non seulement en ce qui est des activités « typiquement centrales », liées au commandement, à la gestion et à la recherche scientifique. La seconde, par contre, change de cap et montre, à partir de la moitié de la décennie, un mouvement important de déconcentration. Cette double tendance, qui s’effectue dans une période de déprise économique, est peut-être le reflet de la crise du système fédéral et des mécanismes de redistribution de la richesse, qui avaient jusque-là permis une répartition plus équitable des emplois. Si la croissance des emplois et la naissance de nouvelles entreprises, au niveau local, sont de moins en moins liées à la dynamique démographique, cette déconcentration ne touche pas (ou plus) seulement les lisières des grandes agglomérations, mais s’effectue en dehors, particulièrement dans l’espace alpin et préalpin. Il faut cependant souligner que l’Arc jurassien semble peu (ou pas) touché par cette nouvelle dynamique démographique.
Le rôle croissant de la mobilité, une question ouverte
Des études récentes, menées dans le cadre du Programme national de recherche Transports et environnement (PNR 41), ont montré que les nouvelles technologies de la communication ne réduisent pas la mobilité, au contraire elles provoqueraient une croissance de la demande de transport, une extension spatiale des déplacements et donc une utilisation accrue des infrastructures (cf., entre autres, Rangosch, 2000). Ainsi, une tendance à l’élargissement des trajets quotidiens devrait se dessiner, en particulier après 1995, corrélativement à l’essor d’Internet et à la divergence croissante entre la localisation des entreprises et de la population mise en évidence ici. Même si nos analyses portent uniquement sur ces tendances, on peut facilement imaginer que sans le support accru de la circulation, à terme, ce type d’organisation du territoire serait difficilement viable.
On peut, en conclusion, se demander si la mobilité quotidienne ne devient pas l’instrument essentiel pour maintenir (voire même accroître) le potentiel de population dans les régions éloignées des grands centres, mais plus précisément dans l’Arc alpin. Il n’y a pas de réponse pour l’heure, il faudrait encore s’interroger sérieusement sur les relations entre la mobilité et l’urbanisation, notamment sur les effets spatiaux des changements de l’accessibilité des régions périphériques. Aujourd’hui, on peut dire que l’organisation du territoire helvétique — tout comme celle de la plupart des pays industrialisés — est destinée, dans le futur, à se modifier en fonction des tendances macro-économiques ; dans ce contexte, le développement technologique des transports et des communications jouera un rôle plus important.
* L’auteur désire remercier Paul Messerli, de l’Université de Berne, pour ses commentaires critiques sur les premières versions du texte. La rédaction de l’article a été en partie réalisée à l’occasion d’un séjour scientifique auprès du laboratoire TEO (UMR 5038) de l’Université Joseph Fourier (Grenoble 1) au printemps 2001.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  Moulaert F. (1999). « L’analyse des inégalités spatiales en Europe : contribution de l’école de la régulation ». Géographie, Économie, Société, n° 1, p. 97-133.
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·  Rangosch S. (2000). Neue Kommunikationsmedien : Einsatz in Unternehmen und Auswirkungen auf den Verkehr. Berne : Rapport A7 du PNR 41 FNRS, EDMZ.
·  Sassen S. (1997, trad. it.). Le Città nell’economia globale. Bologne : Il Mulino.
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·  Spector Th. (1998). « La prospective urbaine. Un état des lieux ». Futuribles, n° 229, mars, p. 29-68.
·  Torricelli G.P. (1994). « Sur la comparaison des systèmes de villes : la distribution des fonctions urbaines entre Milan et Zurich ». L’Espace géographique, n° 3, p. 231-249.
·  Torricelli G.P. (1998). « Urbanizzazione e mobilità nell’arco alpino centrale : verso una estensione metropolitana selettiva ». In Guglielmo Scaramellini, dir., Montagne a confronto. Alpi e Appennini nella transizione attuale. Turin : Giappichelli, p. 175-198.
·  Torricelli G.P. (1999). « Les Villes des Alpes suisses. Éléments pour une typologie du changement dans les années 1990 ». Revue de géographie alpine, n° 2, p. 123-145.
·  Torricelli G.P., Thiede L., Scaramellini G. (1997, a cura di). Atlante socioeconomico della Regione insubrica. Bellinzona : Edizioni Casagrande.
·  Torricelli G.P., Scheurer T., dir. (2000). Verkehr und Mobilität, Bedrohung und Herausforderung fur die Alpen des 21. Jarhunderts (Actes de la 5e Journée nationale de la recherche alpine). Lugano : IRE, Berne : ICAS, NFP 41, Tagungsband T4, EDMZ.
·  Veltz P. (1996). Mondialisation, villes et territoires. L’économie d’archipel. Paris : Presses universitaires de France.
 
NOTES
 
[1] Des trois agrégats de la comptabilité nationale, PIB, PNB et revenu national net aux coûts des facteurs, seul le dernier a fait l’objet d’une régionalisation par cantons et d’un calcul annuel systématique. Celui-ci a été plusieurs fois révisé dans les années 1980 et 1990, ainsi seule la part du revenu cantonal (en % du revenu national) est effectivement comparable dans le temps.
[2] Dans le but de mesurer les différences entre les régions des Alpes et celles du Plateau, après plusieurs essais avec les délimitations officielles, il a été nécessaire de réaliser des « grandes régions » légèrement différentes de celles-ci (fig. 2 et 3). La « Région Alpes » (5) est notamment le fruit d’un compromis : elle est formée des cantons entièrement alpins (Valais, Tessin, Grisons, Uri, Glaris, Obwald et Nidwald, sans les parties alpines des cantons de Vaud, Fribourg, Berne, Lucerne, Schwyz et Saint-Gall). Il est clair que ce regroupement de cantons, s’il permet une lecture plus facile des évolutions, masque en même temps les différences internes à chaque zone.
[3] On peut noter qu’entre 1990 et 1998 le revenu national a progressé, à prix constants, de 50,4 %, le revenu des ménages de 45,4 %, celui des administrations de 61,4 % et celui des sociétés de 98 %.
[4] Il aurait été autrement plus intéressant de comparer l’évolution du revenu disponible des ménages mais, comme on l’a dit, le PIB n’a pas été systématiquement régionalisé.
[5] Au point que le Conseil fédéral a proposé un crédit cadre pour compenser la perte des emplois dans le secteur des services logistiques (télécommunications, poste, chemins de fer). Cf. « Le Conseil des États veut davantage que 80 millions pour les régions périphériques », Le Temps (Genève) du 6 octobre 2000.
[6] Les régions de mobilité spatiale (RMS) sont une délimitation fonctionnelle rendant compte des polarisations locales de l’emploi et de la formation : élaborées sur la base du recensement de la population de 1990, elles ont été ajustées à la réalité des divisions politiques et administratives helvétiques. C’est une sorte d’équivalent des zones d’emploi en France (cf. Schuler, 1997 pour la logique de ce découpage).
[7] En Suisse, les recensements des activités économiques (Recensements fédéraux des entreprises) sont traditionnellement effectués dans les années 5 (1975, 1985, 1995, 2005…). À partir de 1991 des recensements intermédiaires sont également réalisés dans les années 1 (1991, 2001…) et 8 (1998, 2008…).
[8] Les emplois agricoles directs n’ont pas été considérés ; pour la logique de cette agrégation, cf. Torricelli, Thiede et Scaramellini, 1997, p. 139 sq.
[9] 71,8 % en 1991 et 70,3 % en 1998. Pour les résultats complets de l’étude, s’adresser à l’auteur.
[10] C’est en partie un effet de « lissage » dû à la variable « Alpes » : une expérience sans cette variable a montré des résultats analogues, en termes de coefficients de saturation, mais moins bien lisibles en termes de scores.
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C’est en partie un effet de « lissage » dû à la variable « ...
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Cantons, villes et agglomérations en Suisse.
Variation de la part du revenu national en %, 1965-1998 (ensemble des cantons).
Variation de la part de population en %, 1965-1998 (ensemble des cantons).
Variation de la part du revenu des ménages en %, 1990-1998.
Variation de la part du revenu des sociétés en %, 1990-1998.
Variation du revenu des sociétés en Suisse, 1990-1998.
ACP (RMS, 106 cas). Facteur 1 : variation de la position des variables entre 1991 et 1998.
Analyse factorielle en composantes principales. Scores du facteur 1 en 1991 et 1998.