Espace géographique
Belin

I.S.B.N.2701131251
96 pages

p. 370 à 380
doi: en cours

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tome 30 2001/4

 
Le territoire (enfin) abordable, dans toute sa complexité
 
 
Nombreux étaient ceux qui, depuis quelques années, rêvaient de voir surgir, dans l’édition de langue française, un ouvrage qui propose une synthèse accessible des travaux géographiques qui, depuis 20 ans environ, explorent les concepts de territoire et de territorialité. Le livre que vient de publier Guy di Méo [1] peut prétendre satisfaire cette attente. En effet, il réalise un tour de force en proposant aux lecteurs une véritable réflexion sur la complexité du concept de territoire, une méthodologie d’analyse assurément séduisante et une panoplie d’illustrations empruntées à de très nombreux contextes géographiques.
La réflexion sur le concept de territoire est au cœur de l’ouvrage. Elle en est le fil conducteur, peut-être même l'ambition ultime. Interpellé par la multiplication des travaux de géographes qui ont recours au terme, Guy di Méo qui a lui-même beaucoup écrit sur ce sujet, entreprend de les rapprocher en soulignant leur complémentarité. Lui qui s’est fait connaître par une approche de la notion plutôt socio-économique, inspirée de l’économie politique, et qui aurait pu être tenté par un approfondissement de cette approche, a le courage d’élargir l’horizon de ses préoccupations et, du coup, de relativiser la place de sa grille de lecture initiale. Il propose une des très rares tentatives de rapprochement d’une analyse « structuralo-dialectique », qu’il a faite sienne, et d’une approche phénoménologique. Cette intention, déclarée en introduction, révèle au fil des pages toute sa pertinence. Et la conclusion, conçue comme un véritablement aboutissement, a de quoi convaincre.
La part de l’ouvrage consacrée à la méthodologie s’inscrit pleinement dans cette préoccupation théorique et conceptuelle, ce qui n’est pas la moindre qualité de ce livre. Dans la lignée de la plupart de ses travaux antérieurs, Guy di Méo préconise une méthode dialectique, attentive simultanément aux formes concrètes et aux formes idéelles de la territorialité. À cette occasion, il reprend la notion de « formation socio-spatiale » sur laquelle il s’est beaucoup appuyé jusqu’ici. À d’autres moments de l’ouvrage, il emprunte des sentiers qui lui sont moins habituels et que pourtant il maîtrise très bien : il consacre des pages passionnantes de son livre aux modalités de la structuration des niveaux et des échelles de la territorialité (2e partie) ; un peu plus loin, il entreprend l’analyse des processus de construction des territoires ; à ce stade, il distingue quatre instances (géographique, économique, idéologique et politique) dont la combinaison s’avère essentielle à l’approche complexe de la territorialité qu’il a faite sienne.
L’ouvrage de Guy di Méo est donc assurément une grande réussite. Et s’il fallait identifier des faiblesses, elles seraient bien modestes et, en tout état de cause, ne pourraient être trouvées que du côté des défauts de ses qualités : le livre est peut-être peu accessible, par moment, pour un lectorat d’étudiants auquel s’adresse prioritairement cette collection. Mais pouvait-on faire simple et très analytique quand le sujet travaillé est complexe et mérite d’être travaillé dans le respect de sa complexité ? Par ailleurs, l’ouvrage est un peu décevant dans le traitement graphique des illustrations destinées à étayer le discours théorique et les études de cas ; mais le sujet s’y prête peu et les formalisations que les chercheurs proposent dans ce domaine de réflexion sont, dans l’état actuel des choses, loin d’être abouties.
Bernard Debarbieux, université de Grenoble
 
New York : enjeux sociopolitiques et ville globale
 
 
Dans son dernier ouvrage [2], la politologue et américaniste Catherine Pouzoulet propose, sur New York, une synthèse qui sera très précieuse à différentes catégories de lecteurs. Cette synthèse est aussi porteuse d’une véritable thèse, originale et bienvenue, sur l’importance du politique dans les villes-mondes.
New York, New York est d’abord accessible à un public soucieux de mieux connaître cette métropole, mais peu familier des institutions politiques et des formes de gestion territoriales étasuniennes. C. Pouzoulet rend ici aisément compréhensible, aux étudiants et aux voyageurs curieux et éclairés, le fonctionnement de nombreuses institutions new-yorkaises et les relations complexes existant entre City of New York, Greater New York, État de New York et État fédéral, sur les plans politique, juridique et fiscal. L’auteur propose aussi des développements très pédagogiques sur les processus et le déroulement d’opérations de planification urbaine, privée et publique. Les analyses sur la division socioethnique de l’espace métropolitain sont remarquables par leur clarté et leur efficacité. Fait exceptionnel : ces analyses sont fondées sur celles concernant les rapports de forces existant entre les différents groupes socioethniques (Irlandais, Italiens, Juifs, Africains-Américains), tels qu’ils ont été façonnés par un siècle de vie politique, et sur leurs effets sur la structuration de la scène politique et sur le parc de logements [3].
L’ouvrage repose en effet sur un travail considérable, mais très maîtrisé, très dominé, d’analyse et de synthèse de matériaux différents : entretiens avec de nombreuses personnalités politiques, dépouillement de documents officiels, notamment des budgets et rapports statistiques, mais aussi utilisation bien tempérée des nombreux travaux américains en sciences économiques, politiques et sociales sur New York, enfin impressionnante revue de presse : la bibliographie longue de quinze pages et de 250 titres, excellemment mise en forme, en témoigne. Il s’agit donc d’un travail mené selon des axes d’analyse puisant aux meilleures sources, françaises et géographiques notamment — C. Pouzoulet est lectrice de M. Roncayolo —, mais avec des méthodes et techniques américaines par leur qualité, leur rigueur et leur exhaustivité.
À un deuxième niveau, celui de la recherche sur les grandes métropoles, cet ouvrage offre une synthèse neuve et bienvenue sur les analyses américaines menées sur New York, telles qu’elles ont été développées en science politique et en sociologie politique au cours des quatre dernières décennies. L’entreprise était périlleuse, surtout aux yeux des lecteurs de J. Mollenkopf et M. Castells [4], de S. Fainstein, I. Gordon et M. Harloe [5], de I. Katznelson [6], de S. Sassen [7]. Pourtant l’essai est pleinement transformé et l’ouvrage est davantage qu’une synthèse et plus qu’un manuel. C. Pouzoulet a en effet une thèse forte, néo-wébérienne, celle du caractère central des rapports sociopolitiques dans la constitution et le développement des grandes métropoles, mais aussi dans la construction de leurs représentations et de leurs espaces.
C’est une thèse très différente de la thèse postmoderne, telle qu’elle est notamment portée par David Ley ; dans le travail de C. Pouzoulet, la dimension symbolique est remise à sa place, c’est-à-dire relativisée, sans être ignorée pour autant. C. Pouzoulet se rallie en effet à la définition multidimensionnelle du territoire que propose M. Roncayolo [8] : naturelle, politique et symbolique, en tant que le territoire est « peuplé d’objets sociaux et qu’il exprime le rapport aux différentes dimensions (naturelle et politique) ».
Cette thèse diffère aussi de la thèse de S. Sassen, sur le primat des forces capitalistes dans l’évolution des grands pôles financiers et économiques mondiaux que sont New York, Londres et Tokyo. De fait, C. Pouzoulet prolonge l’analyse de S. Sassen et la complète par ses développements sur la ville entrepreneuriale, en particulier sur les rapports qui s’y sont tissés entre secteurs public et privé depuis le milieu du xixe siècle.
Enfin la position théorique adoptée par C. Pouzoulet diffère nettement de la thèse de M. Castells sur l’importance des technologies de l’information dans le capitalisme contemporain [9]. L’auteur a beau se défendre de tout déterminisme technologique, il n’en reste pas moins que le manque de recul historique diminue la portée de cette thèse, à la différence de celle de C. Pouzoulet. Il est vrai que M. Castells s’est assigné une tache titanesque : celle de préciser les formes et effets du nouveau « mode de développement » (et non plus « mode de production ») de l’informationnalisme à l’échelle planétaire. Certes l’importance du temps y est attestée, comme celle de l’espace, mais les chapitres qui en traitent font davantage figure de prolégomènes que de théories abouties.
En revanche, C. Pouzoulet ne se pose pas en théoricienne, ne cherchant pas à apporter sa thèse et ses modèles, concurrents de ceux des autres. Pourtant son apport dans ces débats théoriques est précieux, en particulier sur la division sociale de l’espace intramétropolitain. Pour C. Pouzoulet, aux racines de cette question et de celle de la polarisation socioethnique, existe une tension majeure entre deux modèles d’action politique. Le premier modèle, celui de la ville entrepreunariale, est celui considéré par S. Sassen, à l’exclusion de tout autre. Le second modèle, celui de la ville planifiée, a été porté par les courants progressistes depuis la fin du xixe siècle : c’est celui qui inspire des réformistes, celui qui vise, pour C. Topalov, « l’intégration sociale des populations dans un ordre démocratique » [10], à la différence du modèle de la ville entrepreunariale dans lequel le contrôle démocratique apparaît comme un obstacle au libre développement du capitalisme. Ce débat fondamental dépasse de beaucoup le strict champ des sciences sociales et concerne toute réflexion sur la citoyenneté et sur l’action politique locale. C’est un débat que les politologues néomarxistes, en particulier le New York Planning Group, avaient entrepris de développer lors de la grande crise fiscale de 1975, mais de façon peu accessible au lecteur français [11].
Pour conclure, avec une modestie exceptionnelle, sans jargon, ni impérialisme théorique, C. Pouzoulet donne ici aux géographes une magistrale leçon sur les rapports entre espace et politique au sein des grandes métropoles. Parce qu’elle s’est donné la peine d’explorer toutes les dimensions — économique, urbanistique et architecturale, sociale, ethnique et politique — de ce qui produit, depuis deux siècles, ce tissu métropolitain, au sens large, C. Pouzoulet est parvenue à élaborer un modèle théorique original, contribuant en particulier à renouveler la réflexion sur la « ville-mosaïque » et sur le rôle contemporain du citoyen dans la gestion de la ville.
L’ouvrage, très soigné dans sa typographie, est très agréable à lire. Il comporte des photos et six cartes de localisation et de délimitation, toutes très utiles et de très bonne qualité. Il est dommage que l’éditeur ait imposé le regroupement des notes en fin d’ouvrage. En revanche la bibliographie sélective est très claire, abondante, soignée et l’auteur a, dans un souci pédagogique appréciable, ajouté une liste des sigles (p. 5) et un lexique de mots et expressions spécifiques au monde politique et social new-yorkais (p. 339-343).
Pour les géographes, ce livre est une contribution majeure au débat sur la dimension politique dans les villes-mondes : c’est une contribution qui s’inscrit d’emblée dans les débats pluridisciplinaires en cours depuis plusieurs décennies, mais avec une culture et une intelligence rares de ces autres disciplines, en particulier de la sociologie et de la géographie urbaines.
Catherine Rhein, UMR LADYSS (CNRS-Universités Paris 1, Paris 8 et Paris 10)
 
Comparaison est-elle raison ?
 
 
Une dizaine d’auteurs différents, les uns français, les autres allemands, à parts égales, se donnent la réplique, dans une observation de Paris et de Berlin menée en cinq étapes. Les trois premières, très logiquement, sont de l’ordre du constat, pour mieux promouvoir ensuite un parti urbanistique et s’interroger enfin : quels territoires pour quelle société ? Le recueil [12] s’ouvre donc sur Paris-Berlin, histoire urbaine comparée. Elle vient utilement rappeler la permanence et l’intensité des échanges d’idées entre les urbanistes des deux villes, malgré l’antagonisme des États, au cours des deux derniers siècles, et la vigueur des influences réciproques. À coup sûr cette première partie est de loin la meilleure : elle seule au demeurant répond pleinement au sous-titre « regards croisés ». En quelques pages denses, J.-L. Cohen montre très bien combien, malgré l’opposition de critiques attachés au legs haussmanien et d’une fraction xénophobe de l’opinion parisienne, des ingénieurs, des urbanistes (Bonnier, Victor Cambon, Henri Sellier) se sont inspirés des réalisations berlinoises, encouragés en cela par les observations du sociologue Maurice Halbwachs et de Jean Giraudoux, sensibles au modèle hygiéniste de la cité-jardin (Siedlung). De la même façon, Hartmut Frank analyse avec pertinence les visions contradictoires de Paris chez les urbanistes et les décideurs allemands : pour certains d’entre eux, l’unité donnée aux avenues hausmaniennes et le respect des monuments faisaient de Paris un modèle, que jalousa en effet Adolf Hitler (ses prétentions d’architecte l’y conduisirent en visite trois jours après la capitulation de juin 1940) ; pour d’autres au contraire, dont Hegemann, pourfendeur des immeubles locatifs, Paris avait donné le mauvais exemple de la spéculation immobilière fatale à l’hygiène des villes. Au total, la précision des références historiques fait la qualité de ces deux contributions liminaires.
On sera plus réservé sur la suite du recueil, disparate et plus inégal. La partie économique s’ouvre en effet sur une courte introduction émaillée de formules creuses, en contradiction avec la contribution allemande qui suivra. On y lit : « Berlin prétend aspirer à la même évolution que Paris », plus loin : « Berlin […] plaque tournante […] tandis que Paris devient une sorte de hub de l’économie française ? », pour ne pas parler du « retour à la métropolité ». Suit alors une très courte contribution de F. Damette sur Paris, qui relate en fait le passage du SDAU de 1965 au patchwork actuel de l’agglomération. Il y est davantage fait état du clivage social (avec à la clef la promotion de l’ouvrage d’un collègue) et logistique de l’Île-de-France qu’une analyse de la fonction économique de la région capitale. L’apport d’une carte (p. 72) à l’article n’est pas même explicité. La contribution berlinoise de S. Krätke est beaucoup plus nourrie. De bonnes cartes, aux légendes malheureusement mal traduites, dressent une bonne géographie de la haute technologie, des services aux entreprises et des activités culturelles. On est là au cœur des ambitions berlinoises, hélas contrecarrées par le coût de la bulle spéculative de 1991 et par la concurrence des métropoles d’Allemagne de l’Ouest.
Même dissymétrie dans la troisième partie relative aux mutations sociales. L’étude de la ségrégation de l’espace parisien proposée par E. Préteceille s’achève de façon très pertinente sur la mise en évidence des effets pervers de la décentralisation, les politiques municipales en matière de logements sociaux et l’aggravation des clivages par le biais de la population scolaire. Mais l’on doutera de la pertinence, surtout pour le lecteur allemand et en l’absence de toute carte, du graphique projetant les communes franciliennes sur un premier plan factoriel. Pour Berlin, Häussermann démontre de façon plus concrète la relation entre forme urbaine et composition sociale : le dernier tiers du xixe siècle pétrifie Berlin de Mietskasernen locatives. Puis la précocité du RER (le S-Bahn) et les hardiesses politiques des coopératives immobilières à l’heure de Weimar permettent des cités ouvrières jusque dans les arrondissements huppés (cité Oncle-Tom à Zehlendorf). Les évolutions respectives de Berlin-Ouest et de Berlin-Est après 1945 sont traitées trop rapidement ; mais deux cartes montrent que le Mur laisse… un fossé en matière de diplômes et de revenus. En termes voilés et sans précision géographique, la conclusion laisse présager une inéluctable érosion par l’effet du chômage et des déménagements. On aurait aimé trouver là des précisions.
La quatrième partie montre combien il est difficile aux urbanistes de s’assurer le plein contrôle des évolutions urbaines : la prolifération des zones d’activités et de logements en lointaine périphérie de Paris grâce à l’automobile se révèle très coûteuse en encombrements et pollution. L’espace berlinois est désarticulé par le percement de grandes artères à la suite des destructions de guerre, mais aussi par une politique qui, privilégiant les projets immobiliers grandioses, confisque au profit de grands promoteurs des espaces clos aux effets de barrière (Potsdamer Platz).
La dernière partie revient aux questions sociales : quels territoires pour quelle société ? L’étude de Pierre Beckouche montre avec pertinence que le partage des activités, les unes nobles, les autres d’exécution (fabrication, logistique) et les peuplements afférents ne sont plus tant une affaire entre l’Île-de-France et la province, que la source d’un grave déséquilibre au sein de la région parisienne, encore aggravé par les clivages entre lycées et collèges, comme le montrent clairement les cartes des retards scolaires. De la même façon, Klaus Brake s’inquiète des métamorphoses berlinoises, notamment une ségrégation sociale croissante par le jeu du marché immobilier, mais aussi le desserrement industriel, commercial et résidentiel dans la « ceinture de lard » (Speckgürtel) dont s’engraisse l’autoroute A 10 circulaire.
La conclusion vient alors s’interroger sur les profils de spécialisation économique de villes à ambitions mondiales, la Weltstadt. À vrai dire, on sent ses rédacteurs totalement prisonniers de la comparaison trop étroite dans laquelle ils ont voulu enserrer ce recueil de contributions un peu disparates et que l’on sent parfois reprises de publications parallèles des auteurs. Prisonniers surtout des problématiques des géographes parisiens. Ils en apportent eux-mêmes la preuve en succombant à la tentation facile d’une transposition hasardeuse du modèle de la dichotomie parisienne à l’ensemble du territoire allemand. Là, il faut le dire, Dorothée Kohler pousse le crayon un peu loin : outre que le schéma maltraite l’espace allemand, il oublie la fonction logistique capitale de la région Rhin-Ruhr (Duisbourg tout de même !) et même celle de Francfort à l’heure des avions cargos. Quant à réduire Berlin à un « centre de services pratiques » assimilé à Hambourg, cela paraît un peu fort à l’heure où l’installation du gouvernement fédéral commence à étoffer les activités directionnelles de la ville.
La spécialisation socio-économique observable à l’échelle d’une région urbaine ne saurait être étendue dans les mêmes termes à l’échelle d’un État, qui plus est fédéral, sans une simplification abusive, que l’on s’attend à voir reproduite à l’envi dans les manuels friands. La sagesse aurait dû inviter à ne pas sacrifier aussi légèrement aux modes du jour, comme à éviter des formulations politiquement malvenues de questions en revanche très pertinentes : nous lisons page 239 : « la question de la fonction économique de Berlin en Allemagne et dans les territoires situés à l’est de l’Oder » (nous soulignons). La situation de Berlin face aux autres métropoles de l’espace fédéral et face à… la Pologne toute proche, voilà en effet la question essentielle pour la ville, qui n’est posée qu’à seulement quelques lignes de la fin. Et peut-on vraiment faire comprendre Berlin en accordant si peu de place aux effets de quarante ans de séparation et de tutelle stalinienne, comme en négligeant l’irritante question actuelle du dédoublement commercial du centre-ville, entre Kurfürstendamm et Friedrichstrasse-Potsdamer Platz ?
On voit là combien ce recueil est rivé à la production d’un trop étroit parallèle avec Paris. Néanmoins, si la cohérence d’ensemble s’en trouve fragilisée, les différentes contributions apporteront heureusement au lecteur matière à s’informer et à réfléchir avec profit.
Pierre Riquet, Université Paris I
 
Les 24 ans du Mans
 
 
Peut-on, en l’espace d’une génération — disons quatre mandatures municipales, soit 24 années — aider une grande ville moyenne, par exemple Le Mans, à accéder à « une nouvelle modernité » ? L’objectif, et l’intérêt, de l’ouvrage écrit par quatre géographes manceaux [14] est de traiter de la dynamique d’une ville ; de nous faire entrer dans l’écheveau de contraintes et de forces multiples qui sont aux prises ; de pointer « le rôle des acteurs politiques » dans la manière de gérer les transformations imposées ou programmées, et de mettre en valeur, au sein de ce système complexe, le poids des personnes.
Les sensibilités politiques des auteurs, non formatées, permettent d’échapper à une pensée unique. Mais leur approche est plurielle avant tout dans un sens thématique : focalisée sur le système politique local et la signification de ses péripéties, dans les deux premiers chapitres rédigés par J. Chevalier ; sur « la politique du logement et de l’habitat » dans le troisième chapitre, par J.-R. Bertrand ; sur les aspects du développement économique, dans le quatrième chapitre, par R. Dodier ; et enfin, dans le cinquième, sur « les images d’une politique et la politique des images » par A. Gasnier.
Approche un peu éclatée mais convergente. Il s’agit bien du même point de concours, abordé chaque fois sous un angle différent. Au bénéfice du lecteur qui ne se perd ni ne se lasse. Par moment excessivement détaillée (comme si le livre s’adressait en priorité à un public local), parfois compacte, enfin (dans la foulée des regrets) scandée de conclusions de fins de chapitres un peu décevantes, l’information reste de bout en bout riche, au grain serré (on aurait envie de parler d’un sol profond) ; elle témoigne d’une connaissance maîtrisée et critique. Et la fascination discrète qu’exerce un maire, autoritaire et charismatique (cf. le « jarrysme »), arrivé en mars 2001 au terme d’un mandat trois fois renouvelé depuis celui accordé en 1977, deviendrait dissuasive, si Jacques Chevalier ne donnait à sa fresque historique de 60 pages la saveur d’une sorte d’épopée.
La cartographie fine, claire et éclairante, bien ciblée, mérite elle aussi un vif éloge. Davantage, elle fait regretter que l’ensemble de ces stylisations graphiques n’ait pas été publié également sous la forme d’un petit atlas. Chaque carte aurait pu alors y être brièvement commentée. Et y auraient gagné ceux qui veulent prendre une connaissance rapide du Mans, et plus que du Mans encore, d’une ville en général.
Ce tableau géographique se prête à plusieurs entrées. Chacune d’elles traverse, en proportion variable mais toujours substantielle, les quatre champs d’observation des auteurs.
Au sein de la ville, stricto sensu, sur fond de trame ancienne, on relève des marques d’aménagements actifs : celle d’un souci de restauration (le Vieux Mans) ; celle, beaucoup plus prégnante, d’un remodelage aux alentours de la place de la République et de la place des Jacobins ; la création de zones d’activité en nappe (ZIS et ZIN) ; une « politique de quartier » multifocalisée, inspirée par un « urbanisme humaniste » au parfum mélangé de tradition et d’avant-garde, fleuron de l’équipe au gouvernail.
Autour du Mans même (qui rassemble 150 000 habitants), on dénombre les différentes couronnes habituelles de l’aubier urbain : enveloppes administrativement clairement définies (Communauté urbaine, SDAU, bassin d’emploi — ce dernier compte 310 000 hab.), mais sociologiquement panachées. L’absence d’adéquation entre territoire économique et territoire politique engendre des dilemmes inégalement arbitrés. Il se constitue entre la CUM et la périphérie la plus éloignée une zone de transition névralgique, sorte de « frontière », au sens pionnier du terme, que la ville-centre n’a de cesse de chercher à conquérir.
En revanche, Le Mans et sa Communauté urbaine forment un couple qu’unissent des connivences politiques et un partage des responsabilités. L’entente crée entre elles une synergie qui bénéficie à l’une comme à l’autre, quand bien même le poids lourd de ce duo — la ville-centre — en tire le principal profit. Face à son contexte territorial et à l’ambition de confirmer un rang de « grande ville française entre métropole régionale et villes moyennes », l’agglomération du Mans, tous cernes périurbains alors solidaires et confondus, joue sur plusieurs niveaux, emboîtés ou chevauchants, concrets ou rêvés, qui ne s’excluent pas.
Par-delà l’échelon départemental un peu effacé, ses ambitions macrorégionales tablent sur sa position dans l’espace français. L’appartenance à la catégorie — et au groupe — des « villes situées à moins d’une heure de Paris », se révèle à l’expérience moins porteur qu’ambigu. Le Mans n’est pas assez loin de la capitale pour devenir une métropole régionale, mais pas assez près pour bénéficier vraiment de la déconcentration parisienne. Une trappe plutôt qu’un cumul.
En misant, à l’instar de ce qui se pratique de plus en plus — et de ce que prône, quant à elle, la DATAR — Le Mans a pensé trouver dans le réseau des « Cinq grandes villes de l’Ouest » des occasions d’apprentissage et d’échange mutuels, et peut-être d’abord d’affichage d’image. Mais, ici encore, le rêve a tourné court. Les réflexes de compétition interurbains l’emportent : les vœux de coopération plus étroite restent, de part et d’autre et avec prudence, pieux. Finalement, un projet de troïka à l’échelle de l’ancien Maine (Le Mans, Laval, Alençon) pourrait être, à court terme, le plus consistant.
Plus rapidement efficace apparaît la politique prenant appui sur les réseaux de transport : la croisée autoroutière (A 11, A 81, A 28) non complètement achevée, et surtout le TGV. Le Mans a vu dans les nouvelles liaisons ferroviaires rapides des perspectives prometteuses à l’échelle internationale comme à l’échelle nationale. Responsables politiques et milieux économiques ont alors équipé la ville d’infrastructures d’accueil. L’anticipation perdrait évidemment de sa pertinence si les trains devaient brûler l’arrêt en gare.
Les trois décennies correspondant aux quatre mandats Jarry servent de cadre au livre. Les quatre auteurs s’y tiennent plus ou moins étroitement. Mais tous réservent une attention prédominante aux années récentes et tous souscrivent à la nécessité de prendre en compte une multitemporalité si l’on veut comprendre la dynamique actuelle de l’espace urbain.
La dépendance marquée des grandes entreprises mancelles à l’égard des centres de décision extérieurs n’a pas fléchi ces dernières années avec la mondialisation, au contraire. On s’en doute. Et des symboles industriels sont à réviser. Renault, par exemple « n’est plus au cœur de l’entreprise comme on le disait il y a dix ans. Cet établissement devient un sous-traitant parmi d’autres… ». Mais, simultanément, le développement en cours d’activités tertiaires (liées aux technologies nouvelles comme à des services classiques — université, assurance) et la montée en puissance de la concurrence interurbaine signent l’affermissement dans la « nouvelle modernité ». Ce temps court présent se démarque donc des années 1980 et, tout à la fois, s’inscrit dans une logique de temps moyens plus globale. Il devient alors sous cet angle partie prenante d’une « phase paradoxale » ouverte avec les années 1970, qui assume le lourd héritage de la désindustrialisation (celle de Renault et des ateliers ferroviaires en tête…).
À leur tour, les trois dernières décennies, celles de la « phase paradoxale », d’un côté marquent un tournant manifeste en regard des Trente glorieuses qui les ont précédées, tout en s’inscrivant pleinement, de l’autre, dans l’ensemble de longue durée de l’après seconde guerre mondiale — avec lequel nous faisons toujours corps. La ville du Mans a maintenu sa structure centre-périphérie et, en dépit des politiques suivies, conserve, « souvent renforcés, bien des traits de la division sociale ». Le visage bâti de l’agglomération juxtapose les stigmates de la période d’urbanisme fonctionnaliste, les emblèmes d’une politique attentive aux « besoins quotidiens » des habitants et des marques multipliées de l’esprit d’entreprise contemporain.
Les auteurs nous donnent une lecture clinique du cas du Mans. Leur livre est un protocole de diagnostic géopolitique. Par touches successives, ils dissèquent les stratégies urbaines. En infrastructure, l’éthique. Elle est un des nerfs profonds des réalisations. Le spectre des moyens à la disposition des responsables de collectivités locales reste relativement étroit. Le principal passe par la gestion du foncier. La maîtrise partielle du sol permet de contrôler des opérations, d’imposer des réalisations, de peser sur des économies externes et, finalement, de contribuer à restructurer le tissu urbain. Déterminantes, alors, sont la personnalité des élus et la durée d’exercice de leur action.
Pour s’en tenir aux choix immobiliers, les dilemmes, au Mans, ont été chroniques. Pris que l’on était — mais est-ce différent ailleurs ? — entre la poursuite sans reniement d’une politique qui ici se voulait tournée prioritairement vers l’amélioration de l’habitat des couches les plus pauvres, et cet autre objectif commandé par la nécessité de mettre davantage la ville en harmonie avec la nouvelle donne mondiale, de modifier son assise économique en lui imprimant une image, active, entreprenante et attractive ; cette seconde ambition représentant, mais évidemment à terme seulement, une des conditions de poursuite de la première.
Entre les deux enjeux, les choix « oscillent ou se succèdent ». Le pragmatisme l’a souvent emporté. Au cœur de ce pragmatisme, et clé de ses succès, une pratique croissante du partenariat. La Ville et la Communauté urbaine ont fait l’expérience initiale. Elles l’ont élargi, à partir du milieu des années 1980, non seulement au Conseil général qui représentait la Sarthe conservatrice, mais aux entreprises du secteur immobilier, aux PME, aux PMI, aux grands groupes industriels. L’entente autour du projet technopolitain en est un des résultats. Les initiateurs de cette ouverture en sont-ils venus à penser que la réalisation du slogan « Changer la ville pour changer la vie » pourrait passer par le préalable de son inversion : « Changer la vie pour changer la ville » ?
Vues avec un peu de recul, les « stratégies » territoriales (téléologiques par définition) s’inscrivent évidemment dans des « logiques » territoriales englobantes (téléonomiques) qui les dépassent. Mais celles-ci, à leur tour, se nourrissent et se modifient en permanence, dans une relation dialectique, avec les stratégies multiscalaires et entrecroisées d’acteurs sans nombre.
À différents égards, Le Mans peut être considérée comme représentative de bien des grandes villes moyennes françaises — à sa manière. Et elle constitue simultanément, bien sûr, un cas à part — mais comme chacune de ses homologues. Une impression d’anneau de Moebius. À l’image de plusieurs autres, elle vient de vivre, en l’espace d’une génération, un changement socio-économique sensible, passant notamment d’un secondaire fordiste et emblématique à un mixage de services et d’industries qui, mondialisation aidant, défie mais stimule son développement. La gestion géopolitique de cette transition délicate, comme dans tant d’autres cités, sut concilier éthique de conviction et éthique de responsabilité. Cas particulier, Le Mans l’est en même temps, parce que ici comme en chaque endroit, la globalité intégrée des similitudes et des différences, de fond ou de détail, imprime au Mans une dynamique spécifique.
Du type et de la qualité de celle de J.-R. Bertrand, J. Chevalier, R. Dodier et A. Gasnier, d’autres analyses de villes, s’il doit en paraître — et comment ne pas le souhaiter ? — feront caisse de résonance avec celle du Mans. Elles aideront à dégager davantage encore les spécificités mancelles tout autant qu’elles souligneront ses appartenances typologiques. La confrontation des territoires est notre instrument de dilection.
Jean-Luc Piveteau, Université de Fribourg (Suisse).
 
Mondialisation et sciences sociales
 
 
Un compte rendu d’ouvrage tardif traduit certes la paresse ou le manque d’organisation du lecteur chargé de l’établir, mais il présente de grands avantages pour l’évaluation critique de l’apport scientifique d’un travail portant sur une question aussi vive et polémique que celle de la mondialisation. Dans l’intervalle des deux années qui séparent la parution de cet ouvrage [15] et la rédaction du présent compte rendu (1999-2001), les enjeux sociaux, économiques et écologiques de la mondialisation ont gagné, si ce n’est en importance, tout au moins en reconnaissance politique et médiatique au niveau mondial. La mondialisation du débat sur la mondialisation se traduit par une prolifération de mouvements ou d’actions mais aussi de sites Internet, de publications officielles ou officieuses, d’études et de rapports, etc. qui alimentent une vaste bulle médiatique à l’intérieur de laquelle la bataille fait rage et où des scientifiques, véritables ou autoproclamés, sont régulièrement convoqués comme experts ou témoins, avocats ou procureurs, non sans que cela ne soulève des questions délicates de déontologie et de délimitation de frontière entre le champ de l’action scientifique et la sphère de l’engagement politique individuel. Il va sans dire que, pris, dans cette tempête médiatique, une armada de publications, gros ouvrages escortés de petits articles, part à l’assaut des vagues déchaînées du débat politique, connaît l’horizon d’une brève heure de gloire et sombre rapidement dans un oubli bien mérité… non sans avoir procuré à leur auteur l’écume d’une gloire passagère. Les plus habiles capitaines sautent rapidement d’un rafiot à l’autre, à l’instar de cet honorable professeur d’économie de Harvard, naguère promoteur zélé de l’ouverture la plus totale des marchés mondiaux à la concurrence et conseiller en réforme ultralibérales, aujourd’hui reconverti dans la critique de l’action de la Banque mondiale et le plaidoyer pour une aide massive aux pays les moins avancé [16]
Les auteurs qui composent l’équipage du GEMDEV n’ont rien de marins d’eau douce et, si l’on peut oser une comparaison, l’ouvrage qu’ils proposent tient d’avantage du solide chalutier breton ayant fait plusieurs fois le tour du Monde que des rapides yachts qui croisent au large de Boston. Fondé en 1983 et animé dès l’origine par un géographe et un économiste (Olivier Dollfus et Michel Beaud), le GEMDEV a engagé depuis cette date une réflexion de fond sur la mondialisation qui associe en réseau des spécialistes d’horizons disciplinaires variés. Les Cahiers du GEMDEV qui assurent la diffusion des résultats de colloques et séminaires réguliers constituent la mémoire d’un projet collectif de long terme dont on avait déjà pu souligner les qualités lors de la publication en avril 1994 chez Karthala d’une première synthèse sur L’Intégration régionale dans le monde. Innovation et ruptures [17].
Si cette première publication de synthèse des travaux réalisés par le GEMDEV apportait une moisson abondante d’informations et d’exemples sur la dynamique de la mondialisation et ses conséquences, elle ne fournissait encore qu’un corpus théorique assez limité sur les concepts permettant de penser l’émergence d’un niveau mondial. Il est à cet égard significatif de remarquer l’absence de majuscule au mot « monde » dans le titre de l’ouvrage de 1994 et de la rapprocher de la discussion qui en est faite dans le lexique qui constitue la troisième partie de Mondialisation. Les mots et les choses [18]. L’hypothèse centrale qui a guidé les travaux du GEMDEV à partir du milieu des années 1990 — et dont le présent ouvrage constitue l’aboutissement — fut de centrer l’effort sur le débat théorique et conceptuel plutôt que sur l’analyse factuelle des manifestations de la mondialisation. Considérer donc qu’il était prématuré de vouloir proposer une description du Monde contemporain sans avoir suffisamment réfléchi à la nature des outils d’observation disponibles, notamment en ce qui concerne le vocabulaire employé et les concepts mobilisés. L’ambition des promoteurs du projet était d’établir un bilan scientifique des savoirs sur la mondialisation associant des chercheurs de l’ensemble des sciences sociales, projet qui s’est révélé hors d’atteinte puisque, selon Michel Beaud, « la réalité en question évolue en permanence et aucune discipline ne présente un corpus reconnu sur la mondialisation » [19].
Le plan de l’ouvrage assume clairement l’impossibilité actuelle de synthétiser les points de vue disciplinaires puisque la première partie intitulée « Regards croisés sur la mondialisation » est avant tout un état des points de vue disciplinaires décomposé en sept chapitres correspondant à des éclairages économiques (P. Hugon, G. Kebadjian), géographiques (O. Dollfus, C. Grataloup, J. Lévy), historiques (J.-L. Margolin, J. Piel) et politiques (C. Milani, R. Dagorn). Ces différents points de vue, qui représentent un peu plus de la moitié de l’ouvrage, constituent un préalable obligé aux « Confrontations » qui composent la seconde partie et qui s’articulent autour de la discussion de sept thèmes transversaux déclinés en une cinquantaine de pages, qui sont pour l’essentiel des transcriptions de débats retravaillées par les auteurs. La troisième partie, sans doute la plus originale et la plus ambitieuse, est la tentative de mise en place d’un « Abécédaire » de la mondialisation qui comporte une cinquantaine de mots-clés faisant l’objet d’articles de deux à trois pages, complétés chacun par une bibliographie sommaire. Un effort éditorial a été réalisé dans l’index final qui renvoie à la fois aux termes utilisés dans les deux premières parties et aux rubriques plus détaillées de la troisième partie, facilitant ainsi pour le lecteur le va-et-vient entre les différentes parties de l’ouvrage.
Bien que le plan adopté semble parfaitement logique, force est de reconnaître que la lecture de cet ouvrage apparaîtra assez ardue, voire pénible, à la plupart des lecteurs s’ils optent pour un cheminement linéaire. La première partie juxtapose en effet des points de vue sur la mondialisation qui, quelle que soit leur qualité, forment des chapitres relativement autonomes, avec très peu de renvois explicites des uns aux autres. Points de vue disciplinaires donc, mais aussi points de vue personnels des chercheurs, interfèrent et forment une sorte de kaléidoscope d’idées autour, il est vrai, d’un certain nombre de thèmes récurrents et de points de convergences. Ceux-ci sont résumés brièvement par Michel Beaud dans l’introduction de l’ouvrage : la mondialisation doit être pensée comme un processus ; ce processus induit plus de mondial que de mondialité ; pour autant, ce processus suscite à la fois de l’homogénéisation et de la différenciation, des cohérences, des tensions, des oppositions et des dislocations ; dans l’histoire de l’humanité on peut repérer différentes mondialisations se déployant sur des échelles de temps très différentes ; la phase actuelle de mondialisation présente des caractères spécifiques.
Pour un chercheur en science sociale intéressé par la question de la mondialisation, l’apport principal de cette première partie résidera sans nul doute dans l’accès simultané aux problématiques des différentes branches des sciences sociales. Comme les problématiques développées dans son propre champ de recherche sont généralement bien connues, l’intérêt du lecteur sera a priori d’autant plus grand pour les chapitres situés en dehors de sa discipline. Ainsi, le chapitre consacré par O. Dollfus, C. Grataloup et J. Lévy au point de vue de la géographie sur la mondialisation (Le Monde, pluriel et singulier) n’apportera pas grand chose de nouveau aux géographes qui ont déjà pratiqué les travaux de ces différents auteurs, et encore moins aux lecteurs de l’Espace géographique dans la mesure où de très larges extraits de ce chapitre avaient été publiés dans la revue, en 1999, à l’occasion du débat sur la mondialisation [20]. Un géographe lira en revanche avec beaucoup d’intérêt les synthèses équivalentes rédigées par les spécialistes d’autres disciplines, surtout lorsqu’elles s’appuient sur une vaste synthèse bibliographique comme c’est le cas dans les chapitres consacrés à « L’évolution de la pensée économique sur la mondialisation » (P. Hugon) ou à « La globalisation, les organisations internationales et le débat sur la gouvernance » (C.S. Milani). Les chapitres consacrés à l’histoire de la mondialisation par J. Piel et J.-L. Margolin semblent moins convaincants dans la mesure où les deux auteurs hésitent visiblement entre un approfondissement de la discussion théorique sur la légitimité transhistorique et transculturelle des concepts mobilisés et une application de ces derniers à l’établissement d’une chronologie de la mondialisation. Moins ambitieux mais beaucoup plus intéressant, le chapitre consacré par R. Dagorn à l’émergence récente des mots « mondialisation » et « globalisation » dans le vocabulaire francophone et anglophone permet de saisir très précisément la chronologie de l’émergence de la question de la mondialisation-globalisation dans l’espace public, le débat politique et le champ scientifique.
La seconde partie de l’ouvrage apparaît de loin la plus décevante, dans la mesure où les sept questions transversales qui devaient assurer la confrontation des points de vue disciplinaires sont, pour la plupart, simplement traitées à l’aide d’un exposé synthétique du rapporteur suivi de deux ou trois interventions de participants. Seules la première question (« De quoi parlons nous ? Qu’est ce que la mondialisation ? ») et la dernière (« Quels sont les acteurs de la mondialisation ? ») nous semblent donner lieu à l’amorce d’un véritable débat pluridisciplinaire. La difficulté à laquelle ont été confrontés les auteurs du GEMDEV pour établir ce dialogue entre les disciplines tient sans doute, pour une part au moins, à l’extrême variété des points de vue à l’intérieur de chacun des champs considérés. Dans la première partie de l’ouvrage, le chapitre consacré par G. Kebadjian aux débats qui agitent la réflexion économique sur la mondialisation met en évidence l’extrême hétérogénéité de la réflexion à l’intérieur de cette discipline. Et le débat organisé en 1999 par le Comité de rédaction de L’Espace géographique autour du texte de O. Dollfus, C. Grataloup et J. Lévy avait suscité également des débats assez vifs, notamment autour de la définition des lieux et des acteurs de la mondialisation [21].
L’Abécédaire qui constitue la troisième partie de l’ouvrage apparaît en revanche comme une tentative beaucoup plus aboutie de confrontation des points de vue dans la mesure où chaque notice, même si elle a été écrite sous la responsabilité d’un auteur précis, a fait l’objet d’une relecture et d’une élaboration collective par les membres du GEMDEV. Loin de constituer une annexe à l’ouvrage, elle nous semble plutôt en être le produit le plus abouti sur le plan scientifique et le plus utile dans une perspective d’utilisation de l’ouvrage à des fins d’enseignement. Des textes brefs (2 à 3 pages), munis d’une bibliographie synthétique (5 références au plus) et renvoyant les uns aux autres forment une sorte d’hypertexte que l’on souhaiterait voir installé sur un site Internet pour faciliter la navigation entre les rubriques et ouvrir à une communauté plus vaste de chercheurs qui pourraient y ajouter des annotations, des exemples d’illustrations, de nouvelles rubriques [22]
Transposant les hypothèses des auteurs sur la mondialisation à leur propres travaux, on serait tenté de dire que l’ouvrage Mondialisation. Les mots et les choses constitue moins un état de la question qu’une étape dans un processus de réflexion permanente et de veille scientifique sur un sujet difficile mais dont les chercheurs en sciences sociales ne peuvent pas se désintéresser et qui les pousse, qu’ils le veuillent ou non, à travailler de concert.
Claude Grasland, Université Paris-VII
 
Cadres de vie
 
 
Titre, sous-titre plus long et sous-sous-titre encore plus long semblent traduire, pour cet ouvrage [23], des hésitations sur la formule, entre un manuel pour étudiants, géographes ou pas, et quelque chose de plus poussé, bénéficiant de toute façon d’une vingtaine de figures au trait d’une belle venue. La confrontation entre l’homme et son milieu, face-à-face en forme de soumission ou de dépassement, est jalonnée de bouleversements dont rend compte le plan : assujettissement au cadre de vie à dominante écologique, empreintes légères et errances, foyers d’humanisation, dominante éthologique, ville avec et sans urbanité, défis de la cybersociété. Reprenons en conclusion les termes de deux auteurs cités. B. Préel, qui oppose deux modes d’occupation de l’espace à venir au xxie siècle, « la mosaïque des paroisses » et « l’archipel des métropoles ». C. Lévi-Strauss, qui rappelle que dans ce cas comme dans d’autres, « Le Français aime à dire : de deux choses l’une, et c’est toujours la troisième qui survient. »
Robert Ferras
 
Les études d’impact sur l’environnement
 
 
Les préoccupations environnementales sont, ou devraient être maintenant partout présentes, malgré les déceptions de la récente conférence de La Haye. Depuis le début des années 1970, elles se traduisent heureusement par des prescriptions réglementaires destinées à conserver au mieux le milieu ambiant dans une perspective de développement durable. La publication dont Pierre André est le coordinateur scientifique est un véritable guide-mémento de ce qu’est la démarche de l’évaluation des impacts sur l’environnement (EIE) essentiellement dans le monde francophone [24]. Organisé en une dizaine de chapitres, l’ouvrage passe en revue l’ensemble de la problématique, riche et complexe, depuis les définitions de base jusqu’aux réalisations concrètes des études. Le texte, sobre et précis, à la manière d’un mode d’emploi décliné par fiches, débute toujours par la liste des objectifs du chapitre, nourris chaque fois d’exemples concrets et précis. Un résumé termine systématiquement chaque chapitre, donnant à l’ensemble une forte connotation pédagogique. Après les définitions, sont examinées les particularités des évaluations à partir d’exemples régionaux ou nationaux, puis les différents acteurs du processus, ceux qui décident de l’évaluation, ceux qui produisent l’étude — le maître d’ouvrage — et ceux qui subissent aussi bien les modifications apportées à l’environnement que l’évaluation des impacts qui en sera faite : le public. Le rôle de ces acteurs n’est pas univoque : ils sont confrontés à une situation, mais ils réagissent aussi et modifient ainsi les données du problème. Au point que le niveau international est atteint de plus en plus fréquemment, notamment à travers les institutions spécialisées des Nations unies, la Banque mondiale et les ONG. Les méthodes et outils, la pratique du processus et une brève prospective de cette évaluation des impacts terminent le corps de l’ouvrage. Un lexique fourni, des repères chronologiques et des cas exemplaires nourrissent plusieurs annexes. On le voit, il s’agit d’un ouvrage technique, presque clinique, sur une évaluation nécessaire mais que l’on a encore du mal à cerner tant la complexité, mais également l’aspect spatio-temporel, si important pour les géographes, restent mal connus. Le manuel proposé regroupe un ensemble de textes et de connaissances épars. Il rendra un grand service, et indiquera quelques obligations, à tous ceux dont l’activité et l’intérêt touchent à l’aménagement.
Pierre Usselmann, CNRS, UMR 6012 ESPACE
 
De tout un peu
 
 
On a commencé la lecture de cet ouvrage [25] avec une certaine gourmandise, dans la mesure où le rassemblement de 28 textes écrits par une trentaine d’universitaires de 17 pays différents (allant de la Nouvelle-Zélande au Japon en passant par la France, la Finlande, ou les États-Unis), dont certains forts connus, représentait une occasion rare de pouvoir faire le point sur le thème de la construction de la géographie régionale (ou du « savoir régional », selon le titre anglais).
Or, il apparaît très vite que ce recueil ne présente aucune unité thématique, l’adéquation du titre général au contenu de l’ouvrage faisant déjà problème. Les contributions partent dans tous les sens. Les coordonnateurs de l’ouvrage, peut-être conscients de l’hétérogénéité extrême des thèmes abordés, ont même renoncé à écrire une introduction générale, ce qui ajoute à la désorientation du lecteur. On ne doute pas de la compétence extrême des auteurs pour présenter « la professionnalisation des géographes mexicains au xixe siècle » ou « la formation de l’image de l’Irlande », « la première littérature missionnaire et structuration de l’image traditionnelle de l’Afrique en Finlande », mais leur juxtaposition avec des textes théoriques généraux sur « espace et représentation », « la géographie humaine et l’environnement », et enfin bien sûr un petit passage dans le cyberespace grâce à « écrire et communiquer dans le monde d’Internet », sans oublier « l’apport de Carl Ritter à l’étude de la Terre Sainte » fait plus que poser problème et rend la lecture cursive impossible, sauf à se transformer en Bouvard et Pécuchet de la géographie.
Alors que les directeurs de cet ouvrage ont fort agréablement accompagné chaque contribution d’un résumé en quatre langues (anglais, français, allemand et russe), on regrette que cette mobilisation de moyens ait eu lieu pour produire un résultat aussi désordonné. Nul doute que chaque texte pris séparément ne puisse être utile à tel ou tel de nos collègues en fonction de ses intérêts intellectuels, mais il lui faudra l’extraire de ce cahier fourre-tout pour en apprécier la véritable saveur, alors que ce recueil est dépourvu d’index.
Denis Eckert, CNRS, UMR GEODE, Toulouse
 
NOTES
 
[1] Di Méo Guy (1999). Géographie sociale et territoires. Paris : Nathan, coll. « U », 315 p.
[2] Pouzoulet Catherine (2000). New York, New York, espace, pouvoir, citoyenneté dans une ville-monde. Paris : Belin, 348 p.
[3] Il faut aussi lire l’ouvrage plus historique de Catherine Pouzoulet (1999). New York, construction historique d’une métropole. Paris : Ellipses, 128 p.
[4] Mollenkopf John, Castells Manuel, eds. (1991). Dual City : Restructuring New York. Beverly Hills : Russell Sage Foundation.
[5] Fainstein Susan, Gordon Ian, Harloe Michaël, eds. (1992). Divided Cities : New York and London in the Contemporary World. Cambridge : Blackwell.
[6] Katznelson Ira (1981). City Trenches : Urban Politics and the Patterning of Class in the United States. Chicago : University of Chicago Press.
[7] Sassen Saskia (1991). The Global City : New York, London, Tokyo. Princeton : Princeton University Press.
[8] P. 14 in La Ville et ses territoires. Paris : Gallimard, coll. « Folio », 1990.
[9] Castells Manuel (1998-1999). L’Ère de l’information, 3 volumes, Paris : Fayard.
[10] P. 14, cit. de C. Pouzoulet, 2000.
[11] Les travaux de ce groupe ont été notamment publiés in Tabb W., Sawers L., eds. (1978). Marxism and the Metropolis, New Perspectives in Urban Political Economy. New York : Oxford University Press ; c’est un des tout premiers ouvrages néomarxistes publiés en recherche urbaine aux États-Unis et il connut de ce fait un grand succès parce qu’il fit partie des reading lists en sociologie urbaine et politique dans les grands départements de sociologie des universités américaines.
[12] Duhem G., Grésillon B., Kohler D. (2000). Paris-Berlin, regards croisés. Paris : Anthropos, 260 p.
[14] Bertrand Jean-René, Chevalier Jacques, Dodier Rodolphe, Gasnier Arnaud (2000). Le Mans – Peut-on changer la ville ? Paris : Anthropos, coll. « Villes », 220 p.
[15] GEMDEV (1999). Mondialisation. Les mots et les choses, Paris : Karthala (ouvrage coordonné par M. Beaud, O. Dollfus, C. Grataloup, P. Hugon, G. Kebadjian, J. Lévy).
[16] Dans l’article intitulé « Richesses, pauvreté et contraintes géographiques » (J. Sachs, A. Mellinger & John Gallup, Pour la Science, mai 2001), les auteurs tentent de démontrer que la stagnation économique actuelle des pays les moins avancés s’explique dans une large mesure par des contraintes géographiques telles que le climat et l’accès au commerce maritime. Ils en déduisent la nécessité de proposer des programmes d’aides plus spécifiques. L’article publié dans la revue Pour la Science est le résumé d’une étude beaucoup plus substantielle publiée par le Harvard Institut for International Development, dont le directeur actuel est J.D. Sachs. Ce dernier s’est rendu célèbre dans les années 1980-1990 en prônant une ouverture économique maximale de l’économie des pays en développement ou des anciens pays socialistes. En tant que conseiller rémunéré, il a piloté la mise en place de ces réformes dans plusieurs pays, notamment la Bolivie (1985), la Pologne (1989) et la Russie (1990). Il attribue aujourd’hui l’échec des réformes libérales qu’il avait proposées (notamment en Russie) au mauvais fonctionnement de la Banque mondiale et du FMI. Il demeure l’un des économistes les plus reconnus sur le plan mondial…
[17] GEMDEV (1994). L’Intégration régionale dans le monde - Innovations et ruptures. Paris : Karthala, 302 p. Compte rendu dans L’Espace géographique, 1995, 3, p. 281-285.
[18] « La majuscule à “monde” indique que, contrairement aux concepts d’économie-monde et d’empire-monde proposés par Fernand Braudel, c’est bien de l’ensemble de la planète, le Monde comme espace géographique unique qu’il est question », p. 334.
[19] Introduction, p. 9.
[20] Dollfus O., Grataloup C., Lévy J. (1999). « Trois ou quatre choses que la mondialisation dit à la géographie ». L’Espace géographique, vol. 28, n° 1, p. 1-12.
[21] Débat. « La Mondialisation » (B. Antheaume, O. Dollfus, F. Durand-Dastès, R. Brunet, C. Grasland, C. Grataloup, R. Knafou ; J. Lévy, D. Pumain, V. Rey, M.-C. Robic, T. Saint-Julien, C. Taillard), L’Espace géographique, vol. 28, n° 1, p. 36-48.
[22] Pourquoi les membres du GEMDEV n’utiliseraient pas le modèle du projet Hypergéo (hhhttp:// www. cybergeo. presse. fr/ libergeo/ hypergeo.htm) pour construire un hypertexte évolutif sur les concepts de la mondialisation et qui faciliterait la diffusion de leurs travaux ?
[23] Rougerie G. (2000). L’Homme et son milieu. L’évolution du cadre de vie. Une approche de la géographie globale ou comment l’homme interagit avec l’écosystème. Paris : Nathan, 288 p.
[24] André P., Delisle CLÉ, Revéret J.-P., Sène A. (1999). L’Évaluation des impacts sur l’environnement. Processus, acteurs et pratiques. Montréal : Presses internationales polytechniques, 416 p.
[25] Buttimer A., Brunn SUD, Wardenga U., dir. (1999). Text and Image, Social Construction of Regional Knowledges. Leipzig : Beiträge zur regionalen Geographie, vol. 49, 304 p.
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P. 14, cit. de C. Pouzoulet, 2000. Suite de la note...
[11]
Les travaux de ce groupe ont été notamment publiés in T...
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Duhem G., Grésillon B., Kohler D. (2000). Paris-Berlin,...
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[16]
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[18]
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