2001
Espace géographique
Lectures
Le territoire (enfin) abordable, dans toute sa complexité
Nombreux étaient ceux qui, depuis quelques années, rêvaient de
voir surgir, dans l’édition de langue française, un ouvrage qui propose une
synthèse accessible des travaux géographiques qui, depuis 20 ans environ,
explorent les concepts de territoire et de territorialité. Le livre que vient
de publier Guy di Méo
[1]
peut prétendre satisfaire cette attente. En effet, il réalise un tour de force
en proposant aux lecteurs une véritable réflexion sur la complexité du concept
de territoire, une méthodologie d’analyse assurément séduisante et une panoplie
d’illustrations empruntées à de très nombreux contextes géographiques.
La réflexion sur le concept de territoire est au cœur de
l’ouvrage. Elle en est le fil conducteur, peut-être même l'ambition ultime.
Interpellé par la multiplication des travaux de géographes qui ont recours au
terme, Guy di Méo qui a lui-même beaucoup écrit sur ce sujet, entreprend de les
rapprocher en soulignant leur complémentarité. Lui qui s’est fait connaître par
une approche de la notion plutôt socio-économique, inspirée de l’économie
politique, et qui aurait pu être tenté par un approfondissement de cette
approche, a le courage d’élargir l’horizon de ses préoccupations et, du coup,
de relativiser la place de sa grille de lecture initiale. Il propose une des
très rares tentatives de rapprochement d’une analyse « structuralo-dialectique
», qu’il a faite sienne, et d’une approche phénoménologique. Cette intention,
déclarée en introduction, révèle au fil des pages toute sa pertinence. Et la
conclusion, conçue comme un véritablement aboutissement, a de quoi
convaincre.
La part de l’ouvrage consacrée à la méthodologie s’inscrit
pleinement dans cette préoccupation théorique et conceptuelle, ce qui n’est pas
la moindre qualité de ce livre. Dans la lignée de la plupart de ses travaux
antérieurs, Guy di Méo préconise une méthode dialectique, attentive
simultanément aux formes concrètes et aux formes idéelles de la territorialité.
À cette occasion, il reprend la notion de « formation socio-spatiale » sur
laquelle il s’est beaucoup appuyé jusqu’ici. À d’autres moments de l’ouvrage,
il emprunte des sentiers qui lui sont moins habituels et que pourtant il
maîtrise très bien : il consacre des pages passionnantes de son livre aux
modalités de la structuration des niveaux et des échelles de la territorialité
(2e partie) ; un peu plus
loin, il entreprend l’analyse des processus de construction des territoires ; à
ce stade, il distingue quatre instances (géographique, économique, idéologique
et politique) dont la combinaison s’avère essentielle à l’approche complexe de
la territorialité qu’il a faite sienne.
L’ouvrage de Guy di Méo est donc assurément une grande
réussite. Et s’il fallait identifier des faiblesses, elles seraient bien
modestes et, en tout état de cause, ne pourraient être trouvées que du côté des
défauts de ses qualités : le livre est peut-être peu accessible, par moment,
pour un lectorat d’étudiants auquel s’adresse prioritairement cette collection.
Mais pouvait-on faire simple et très analytique quand le sujet travaillé est
complexe et mérite d’être travaillé dans le respect de sa complexité ? Par
ailleurs, l’ouvrage est un peu décevant dans le traitement graphique des
illustrations destinées à étayer le discours théorique et les études de cas ;
mais le sujet s’y prête peu et les formalisations que les chercheurs proposent
dans ce domaine de réflexion sont, dans l’état actuel des choses, loin d’être
abouties.
Bernard Debarbieux, université de Grenoble
New York : enjeux sociopolitiques et ville globale
Dans son dernier ouvrage
[2], la politologue et américaniste Catherine
Pouzoulet propose, sur New York, une synthèse qui sera très précieuse à
différentes catégories de lecteurs. Cette synthèse est aussi porteuse d’une
véritable thèse, originale et bienvenue, sur l’importance du politique dans les
villes-mondes.
New York, New York est
d’abord accessible à un public soucieux de mieux connaître cette métropole,
mais peu familier des institutions politiques et des formes de gestion
territoriales étasuniennes. C. Pouzoulet rend ici aisément compréhensible, aux
étudiants et aux voyageurs curieux et éclairés, le fonctionnement de nombreuses
institutions new-yorkaises et les relations complexes existant entre City of
New York, Greater New York, État de New York et État fédéral, sur les plans
politique, juridique et fiscal. L’auteur propose aussi des développements très
pédagogiques sur les processus et le déroulement d’opérations de planification
urbaine, privée et publique. Les analyses sur la division socioethnique de
l’espace métropolitain sont remarquables par leur clarté et leur efficacité.
Fait exceptionnel : ces analyses sont fondées sur celles concernant les
rapports de forces existant entre les différents groupes socioethniques
(Irlandais, Italiens, Juifs, Africains-Américains), tels qu’ils ont été
façonnés par un siècle de vie politique, et sur leurs effets sur la
structuration de la scène politique et sur le parc de logements
[3].
L’ouvrage repose en effet sur un travail considérable, mais
très maîtrisé, très dominé, d’analyse et de synthèse de matériaux différents :
entretiens avec de nombreuses personnalités politiques, dépouillement de
documents officiels, notamment des budgets et rapports statistiques, mais aussi
utilisation bien tempérée des nombreux travaux américains en sciences
économiques, politiques et sociales sur New York, enfin impressionnante revue
de presse : la bibliographie longue de quinze pages et de 250 titres,
excellemment mise en forme, en témoigne. Il s’agit donc d’un travail mené selon
des axes d’analyse puisant aux meilleures sources, françaises et géographiques
notamment — C. Pouzoulet est lectrice de M. Roncayolo —, mais avec des méthodes
et techniques américaines par leur qualité, leur rigueur et leur
exhaustivité.
À un deuxième niveau, celui de la recherche sur les grandes
métropoles, cet ouvrage offre une synthèse neuve et bienvenue sur les analyses
américaines menées sur New York, telles qu’elles ont été développées en science
politique et en sociologie politique au cours des quatre dernières décennies.
L’entreprise était périlleuse, surtout aux yeux des lecteurs de J. Mollenkopf
et M. Castells
[4], de S.
Fainstein, I. Gordon et M. Harloe
[5], de I. Katznelson
[6], de S. Sassen
[7]. Pourtant l’essai est pleinement transformé et
l’ouvrage est davantage qu’une synthèse et plus qu’un manuel. C. Pouzoulet a en
effet une thèse forte, néo-wébérienne, celle du caractère central des rapports
sociopolitiques dans la constitution et le développement des grandes
métropoles, mais aussi dans la construction de leurs représentations et de
leurs espaces.
C’est une thèse très différente de la thèse postmoderne, telle
qu’elle est notamment portée par David Ley ; dans le travail de C. Pouzoulet,
la dimension symbolique est remise à sa place, c’est-à-dire relativisée, sans
être ignorée pour autant. C. Pouzoulet se rallie en effet à la définition
multidimensionnelle du territoire que propose M. Roncayolo
[8] : naturelle, politique et symbolique, en
tant que le territoire est « peuplé d’objets sociaux et qu’il exprime le
rapport aux différentes dimensions (naturelle et politique) ».
Cette thèse diffère aussi de la thèse de S. Sassen, sur le
primat des forces capitalistes dans l’évolution des grands pôles financiers et
économiques mondiaux que sont New York, Londres et Tokyo. De fait, C. Pouzoulet
prolonge l’analyse de S. Sassen et la complète par ses développements sur la
ville entrepreneuriale, en particulier sur les rapports qui s’y sont tissés
entre secteurs public et privé depuis le milieu du
xixe siècle.
Enfin la position théorique adoptée par C. Pouzoulet diffère
nettement de la thèse de M. Castells sur l’importance des technologies de
l’information dans le capitalisme contemporain
[9]. L’auteur a beau se défendre de tout déterminisme
technologique, il n’en reste pas moins que le manque de recul historique
diminue la portée de cette thèse, à la différence de celle de C. Pouzoulet. Il
est vrai que M. Castells s’est assigné une tache titanesque : celle de préciser
les formes et effets du nouveau « mode de développement » (et non plus « mode
de production ») de l’informationnalisme à l’échelle planétaire. Certes
l’importance du temps y est attestée, comme celle de l’espace, mais les
chapitres qui en traitent font davantage figure de prolégomènes que de théories
abouties.
En revanche, C. Pouzoulet ne se pose pas en théoricienne, ne
cherchant pas à apporter sa thèse et ses modèles, concurrents de ceux des
autres. Pourtant son apport dans ces débats théoriques est précieux, en
particulier sur la division sociale de l’espace intramétropolitain. Pour C.
Pouzoulet, aux racines de cette question et de celle de la polarisation
socioethnique, existe une tension majeure entre deux modèles d’action
politique. Le premier modèle, celui de la ville entrepreunariale, est celui
considéré par S. Sassen, à l’exclusion de tout autre. Le second modèle, celui
de la ville planifiée, a été porté par les courants progressistes depuis la fin
du
xixe siècle : c’est celui qui inspire des
réformistes, celui qui vise, pour C. Topalov, « l’intégration sociale des
populations dans un ordre démocratique »
[10], à la différence du modèle de la ville
entrepreunariale dans lequel le contrôle démocratique apparaît comme un
obstacle au libre développement du capitalisme. Ce débat fondamental dépasse de
beaucoup le strict champ des sciences sociales et concerne toute réflexion sur
la citoyenneté et sur l’action politique locale. C’est un débat que les
politologues néomarxistes, en particulier le New York Planning Group, avaient
entrepris de développer lors de la grande crise fiscale de 1975, mais de façon
peu accessible au lecteur français
[11].
Pour conclure, avec une modestie exceptionnelle, sans jargon,
ni impérialisme théorique, C. Pouzoulet donne ici aux géographes une magistrale
leçon sur les rapports entre espace et politique au sein des grandes
métropoles. Parce qu’elle s’est donné la peine d’explorer toutes les dimensions
— économique, urbanistique et architecturale, sociale, ethnique et politique —
de ce qui produit, depuis deux siècles, ce tissu métropolitain, au sens large,
C. Pouzoulet est parvenue à élaborer un modèle théorique original, contribuant
en particulier à renouveler la réflexion sur la « ville-mosaïque » et sur le
rôle contemporain du citoyen dans la gestion de la ville.
L’ouvrage, très soigné dans sa typographie, est très agréable à
lire. Il comporte des photos et six cartes de localisation et de délimitation,
toutes très utiles et de très bonne qualité. Il est dommage que l’éditeur ait
imposé le regroupement des notes en fin d’ouvrage. En revanche la bibliographie
sélective est très claire, abondante, soignée et l’auteur a, dans un souci
pédagogique appréciable, ajouté une liste des sigles (p. 5) et un lexique de
mots et expressions spécifiques au monde politique et social new-yorkais (p.
339-343).
Pour les géographes, ce livre est une contribution majeure au
débat sur la dimension politique dans les villes-mondes : c’est une
contribution qui s’inscrit d’emblée dans les débats pluridisciplinaires en
cours depuis plusieurs décennies, mais avec une culture et une intelligence
rares de ces autres disciplines, en particulier de la sociologie et de la
géographie urbaines.
Catherine
Rhein, UMR LADYSS (CNRS-Universités Paris 1, Paris 8 et Paris
10)
Comparaison est-elle raison ?
Une dizaine d’auteurs différents, les uns français, les autres
allemands, à parts égales, se donnent la réplique, dans une observation de
Paris et de Berlin menée en cinq étapes. Les trois premières, très logiquement,
sont de l’ordre du constat, pour mieux promouvoir ensuite un parti urbanistique
et s’interroger enfin : quels territoires pour quelle société ? Le
recueil
[12] s’ouvre
donc sur Paris-Berlin, histoire urbaine comparée. Elle vient utilement rappeler
la permanence et l’intensité des échanges d’idées entre les urbanistes des deux
villes, malgré l’antagonisme des États, au cours des deux derniers siècles, et
la vigueur des influences réciproques. À coup sûr cette première partie est de
loin la meilleure : elle seule au demeurant répond pleinement au sous-titre «
regards croisés ». En quelques pages denses, J.-L. Cohen montre très bien
combien, malgré l’opposition de critiques attachés au legs haussmanien et d’une
fraction xénophobe de l’opinion parisienne, des ingénieurs, des urbanistes
(Bonnier, Victor Cambon, Henri Sellier) se sont inspirés des réalisations
berlinoises, encouragés en cela par les observations du sociologue Maurice
Halbwachs et de Jean Giraudoux, sensibles au modèle hygiéniste de la
cité-jardin (
Siedlung). De la même
façon, Hartmut Frank analyse avec pertinence les visions contradictoires de
Paris chez les urbanistes et les décideurs allemands : pour certains d’entre
eux, l’unité donnée aux avenues hausmaniennes et le respect des monuments
faisaient de Paris un modèle, que jalousa en effet Adolf Hitler (ses
prétentions d’architecte l’y conduisirent en visite trois jours après la
capitulation de juin 1940) ; pour d’autres au contraire, dont Hegemann,
pourfendeur des immeubles locatifs, Paris avait donné le mauvais exemple de la
spéculation immobilière fatale à l’hygiène des villes. Au total, la précision
des références historiques fait la qualité de ces deux contributions
liminaires.
On sera plus réservé sur la suite du recueil, disparate et plus
inégal. La partie économique s’ouvre en effet sur une courte introduction
émaillée de formules creuses, en contradiction avec la contribution allemande
qui suivra. On y lit : « Berlin prétend aspirer à la même évolution que Paris
», plus loin : « Berlin […] plaque tournante […] tandis que Paris devient une
sorte de hub de l’économie française ? », pour ne pas parler du « retour à la
métropolité ». Suit alors une très courte contribution de F. Damette sur Paris,
qui relate en fait le passage du SDAU de 1965 au patchwork actuel de
l’agglomération. Il y est davantage fait état du clivage social (avec à la clef
la promotion de l’ouvrage d’un collègue) et logistique de l’Île-de-France
qu’une analyse de la fonction économique de la région capitale. L’apport d’une
carte (p. 72) à l’article n’est pas même explicité. La contribution berlinoise
de S. Krätke est beaucoup plus nourrie. De bonnes cartes, aux légendes
malheureusement mal traduites, dressent une bonne géographie de la haute
technologie, des services aux entreprises et des activités culturelles. On est
là au cœur des ambitions berlinoises, hélas contrecarrées par le coût de la
bulle spéculative de 1991 et par la concurrence des métropoles d’Allemagne de
l’Ouest.
Même dissymétrie dans la troisième partie relative aux
mutations sociales. L’étude de la ségrégation de l’espace parisien proposée par
E. Préteceille s’achève de façon très pertinente sur la mise en évidence des
effets pervers de la décentralisation, les politiques municipales en matière de
logements sociaux et l’aggravation des clivages par le biais de la population
scolaire. Mais l’on doutera de la pertinence, surtout pour le lecteur allemand
et en l’absence de toute carte, du graphique projetant les communes
franciliennes sur un premier plan factoriel. Pour Berlin, Häussermann démontre
de façon plus concrète la relation entre forme urbaine et composition sociale :
le dernier tiers du xixe siècle pétrifie Berlin de
Mietskasernen locatives. Puis la
précocité du RER (le S-Bahn) et les
hardiesses politiques des coopératives immobilières à l’heure de Weimar
permettent des cités ouvrières jusque dans les arrondissements huppés (cité
Oncle-Tom à Zehlendorf). Les évolutions respectives de Berlin-Ouest et de
Berlin-Est après 1945 sont traitées trop rapidement ; mais deux cartes montrent
que le Mur laisse… un fossé en matière de diplômes et de revenus. En termes
voilés et sans précision géographique, la conclusion laisse présager une
inéluctable érosion par l’effet du chômage et des déménagements. On aurait aimé
trouver là des précisions.
La quatrième partie montre combien il est difficile aux
urbanistes de s’assurer le plein contrôle des évolutions urbaines : la
prolifération des zones d’activités et de logements en lointaine périphérie de
Paris grâce à l’automobile se révèle très coûteuse en encombrements et
pollution. L’espace berlinois est désarticulé par le percement de grandes
artères à la suite des destructions de guerre, mais aussi par une politique
qui, privilégiant les projets immobiliers grandioses, confisque au profit de
grands promoteurs des espaces clos aux effets de barrière (Potsdamer
Platz).
La dernière partie revient aux questions sociales : quels
territoires pour quelle société ? L’étude de Pierre Beckouche montre avec
pertinence que le partage des activités, les unes nobles, les autres
d’exécution (fabrication, logistique) et les peuplements afférents ne sont plus
tant une affaire entre l’Île-de-France et la province, que la source d’un grave
déséquilibre au sein de la région parisienne, encore aggravé par les clivages
entre lycées et collèges, comme le montrent clairement les cartes des retards
scolaires. De la même façon, Klaus Brake s’inquiète des métamorphoses
berlinoises, notamment une ségrégation sociale croissante par le jeu du marché
immobilier, mais aussi le desserrement industriel, commercial et résidentiel
dans la « ceinture de lard » (Speckgürtel) dont s’engraisse l’autoroute A 10
circulaire.
La conclusion vient alors s’interroger sur les profils de
spécialisation économique de villes à ambitions mondiales, la
Weltstadt. À vrai dire, on sent ses
rédacteurs totalement prisonniers de la comparaison trop étroite dans laquelle
ils ont voulu enserrer ce recueil de contributions un peu disparates et que
l’on sent parfois reprises de publications parallèles des auteurs. Prisonniers
surtout des problématiques des géographes parisiens. Ils en apportent eux-mêmes
la preuve en succombant à la tentation facile d’une transposition hasardeuse du
modèle de la dichotomie parisienne à l’ensemble du territoire allemand. Là, il
faut le dire, Dorothée Kohler pousse le crayon un peu loin : outre que le
schéma maltraite l’espace allemand, il oublie la fonction logistique capitale
de la région Rhin-Ruhr (Duisbourg tout de même !) et même celle de Francfort à
l’heure des avions cargos. Quant à réduire Berlin à un « centre de services
pratiques » assimilé à Hambourg, cela paraît un peu fort à l’heure où
l’installation du gouvernement fédéral commence à étoffer les activités
directionnelles de la ville.
La spécialisation socio-économique observable à l’échelle d’une
région urbaine ne saurait être étendue dans les mêmes termes à l’échelle d’un
État, qui plus est fédéral, sans une simplification abusive, que l’on s’attend
à voir reproduite à l’envi dans les manuels friands. La sagesse aurait dû
inviter à ne pas sacrifier aussi légèrement aux modes du jour, comme à éviter
des formulations politiquement malvenues de questions en revanche très
pertinentes : nous lisons page 239 : « la question de la fonction économique de
Berlin en Allemagne et dans les territoires
situés à l’est de l’Oder » (nous soulignons). La situation de Berlin
face aux autres métropoles de l’espace fédéral et face à… la Pologne toute
proche, voilà en effet la question essentielle pour la ville, qui n’est posée
qu’à seulement quelques lignes de la fin. Et peut-on vraiment faire comprendre
Berlin en accordant si peu de place aux effets de quarante ans de séparation et
de tutelle stalinienne, comme en négligeant l’irritante question actuelle du
dédoublement commercial du centre-ville, entre Kurfürstendamm et
Friedrichstrasse-Potsdamer Platz ?
On voit là combien ce recueil est rivé à la production d’un
trop étroit parallèle avec Paris. Néanmoins, si la cohérence d’ensemble s’en
trouve fragilisée, les différentes contributions apporteront heureusement au
lecteur matière à s’informer et à réfléchir avec profit.
Pierre Riquet,
Université Paris I
Peut-on, en l’espace d’une génération — disons quatre
mandatures municipales, soit 24 années — aider une grande ville moyenne, par
exemple Le Mans, à accéder à « une nouvelle modernité » ? L’objectif, et
l’intérêt, de l’ouvrage écrit par quatre géographes manceaux
[14] est de traiter de la
dynamique d’une ville ; de nous faire entrer dans l’écheveau de contraintes et
de forces multiples qui sont aux prises ; de pointer « le rôle des acteurs
politiques » dans la manière de gérer les transformations imposées ou
programmées, et de mettre en valeur, au sein de ce système complexe, le poids
des personnes.
Les sensibilités politiques des auteurs, non formatées,
permettent d’échapper à une pensée unique. Mais leur approche est plurielle
avant tout dans un sens thématique : focalisée sur le système politique local
et la signification de ses péripéties, dans les deux premiers chapitres rédigés
par J. Chevalier ; sur « la politique du logement et de l’habitat » dans le
troisième chapitre, par J.-R. Bertrand ; sur les aspects du développement
économique, dans le quatrième chapitre, par R. Dodier ; et enfin, dans le
cinquième, sur « les images d’une politique et la politique des images » par A.
Gasnier.
Approche un peu éclatée mais convergente. Il s’agit bien du
même point de concours, abordé chaque fois sous un angle différent. Au bénéfice
du lecteur qui ne se perd ni ne se lasse. Par moment excessivement détaillée
(comme si le livre s’adressait en priorité à un public local), parfois
compacte, enfin (dans la foulée des regrets) scandée de conclusions de fins de
chapitres un peu décevantes, l’information reste de bout en bout riche, au
grain serré (on aurait envie de parler d’un sol profond) ; elle témoigne d’une
connaissance maîtrisée et critique. Et la fascination discrète qu’exerce un
maire, autoritaire et charismatique (cf. le « jarrysme »), arrivé en mars 2001
au terme d’un mandat trois fois renouvelé depuis celui accordé en 1977,
deviendrait dissuasive, si Jacques Chevalier ne donnait à sa fresque historique
de 60 pages la saveur d’une sorte d’épopée.
La cartographie fine, claire et éclairante, bien ciblée, mérite
elle aussi un vif éloge. Davantage, elle fait regretter que l’ensemble de ces
stylisations graphiques n’ait pas été publié également sous la forme d’un petit
atlas. Chaque carte aurait pu alors y être brièvement commentée. Et y auraient
gagné ceux qui veulent prendre une connaissance rapide du Mans, et plus que du
Mans encore, d’une ville en général.
Ce tableau géographique se prête à plusieurs entrées. Chacune
d’elles traverse, en proportion variable mais toujours substantielle, les
quatre champs d’observation des auteurs.
Au sein de la ville, stricto
sensu, sur fond de trame ancienne, on relève des marques
d’aménagements actifs : celle d’un souci de restauration (le Vieux Mans) ;
celle, beaucoup plus prégnante, d’un remodelage aux alentours de la place de la
République et de la place des Jacobins ; la création de zones d’activité en
nappe (ZIS et ZIN) ; une « politique de quartier » multifocalisée, inspirée par
un « urbanisme humaniste » au parfum mélangé de tradition et d’avant-garde,
fleuron de l’équipe au gouvernail.
Autour du Mans même (qui rassemble 150 000 habitants), on
dénombre les différentes couronnes habituelles de l’aubier urbain : enveloppes
administrativement clairement définies (Communauté urbaine, SDAU, bassin
d’emploi — ce dernier compte 310 000 hab.), mais sociologiquement panachées.
L’absence d’adéquation entre territoire économique et territoire politique
engendre des dilemmes inégalement arbitrés. Il se constitue entre la CUM et la
périphérie la plus éloignée une zone de transition névralgique, sorte de «
frontière », au sens pionnier du terme, que la ville-centre n’a de cesse de
chercher à conquérir.
En revanche, Le Mans et sa Communauté urbaine forment un couple
qu’unissent des connivences politiques et un partage des responsabilités.
L’entente crée entre elles une synergie qui bénéficie à l’une comme à l’autre,
quand bien même le poids lourd de ce duo — la ville-centre — en tire le
principal profit. Face à son contexte territorial et à l’ambition de confirmer
un rang de « grande ville française entre métropole régionale et villes
moyennes », l’agglomération du Mans, tous cernes périurbains alors solidaires
et confondus, joue sur plusieurs niveaux, emboîtés ou chevauchants, concrets ou
rêvés, qui ne s’excluent pas.
Par-delà l’échelon départemental un peu effacé, ses ambitions
macrorégionales tablent sur sa position dans l’espace français. L’appartenance
à la catégorie — et au groupe — des « villes situées à moins d’une heure de
Paris », se révèle à l’expérience moins porteur qu’ambigu. Le Mans n’est pas
assez loin de la capitale pour devenir une métropole régionale, mais pas assez
près pour bénéficier vraiment de la déconcentration parisienne. Une trappe
plutôt qu’un cumul.
En misant, à l’instar de ce qui se pratique de plus en plus —
et de ce que prône, quant à elle, la DATAR — Le Mans a pensé trouver dans le
réseau des « Cinq grandes villes de l’Ouest » des occasions d’apprentissage et
d’échange mutuels, et peut-être d’abord d’affichage d’image. Mais, ici encore,
le rêve a tourné court. Les réflexes de compétition interurbains l’emportent :
les vœux de coopération plus étroite restent, de part et d’autre et avec
prudence, pieux. Finalement, un projet de troïka à l’échelle de l’ancien Maine
(Le Mans, Laval, Alençon) pourrait être, à court terme, le plus
consistant.
Plus rapidement efficace apparaît la politique prenant appui
sur les réseaux de transport : la croisée autoroutière (A 11, A 81, A 28) non
complètement achevée, et surtout le TGV. Le Mans a vu dans les nouvelles
liaisons ferroviaires rapides des perspectives prometteuses à l’échelle
internationale comme à l’échelle nationale. Responsables politiques et milieux
économiques ont alors équipé la ville d’infrastructures d’accueil.
L’anticipation perdrait évidemment de sa pertinence si les trains devaient
brûler l’arrêt en gare.
Les trois décennies correspondant aux quatre mandats Jarry
servent de cadre au livre. Les quatre auteurs s’y tiennent plus ou moins
étroitement. Mais tous réservent une attention prédominante aux années récentes
et tous souscrivent à la nécessité de prendre en compte une multitemporalité si
l’on veut comprendre la dynamique actuelle de l’espace urbain.
La dépendance marquée des grandes entreprises mancelles à
l’égard des centres de décision extérieurs n’a pas fléchi ces dernières années
avec la mondialisation, au contraire. On s’en doute. Et des symboles
industriels sont à réviser. Renault, par exemple « n’est plus au cœur de
l’entreprise comme on le disait il y a dix ans. Cet établissement devient un
sous-traitant parmi d’autres… ». Mais, simultanément, le développement en cours
d’activités tertiaires (liées aux technologies nouvelles comme à des services
classiques — université, assurance) et la montée en puissance de la concurrence
interurbaine signent l’affermissement dans la « nouvelle modernité ». Ce temps
court présent se démarque donc des années 1980 et, tout à la fois, s’inscrit
dans une logique de temps moyens plus globale. Il devient alors sous cet angle
partie prenante d’une « phase paradoxale » ouverte avec les années 1970, qui
assume le lourd héritage de la désindustrialisation (celle de Renault et des
ateliers ferroviaires en tête…).
À leur tour, les trois dernières décennies, celles de la «
phase paradoxale », d’un côté marquent un tournant manifeste en regard des
Trente glorieuses qui les ont précédées, tout en s’inscrivant pleinement, de
l’autre, dans l’ensemble de longue durée de l’après seconde guerre mondiale —
avec lequel nous faisons toujours corps. La ville du Mans a maintenu sa
structure centre-périphérie et, en dépit des politiques suivies, conserve, «
souvent renforcés, bien des traits de la division sociale ». Le visage bâti de
l’agglomération juxtapose les stigmates de la période d’urbanisme
fonctionnaliste, les emblèmes d’une politique attentive aux « besoins
quotidiens » des habitants et des marques multipliées de l’esprit d’entreprise
contemporain.
Les auteurs nous donnent une lecture clinique du cas du Mans.
Leur livre est un protocole de diagnostic géopolitique. Par touches
successives, ils dissèquent les stratégies urbaines. En infrastructure,
l’éthique. Elle est un des nerfs profonds des réalisations. Le spectre des
moyens à la disposition des responsables de collectivités locales reste
relativement étroit. Le principal passe par la gestion du foncier. La maîtrise
partielle du sol permet de contrôler des opérations, d’imposer des
réalisations, de peser sur des économies externes et, finalement, de contribuer
à restructurer le tissu urbain. Déterminantes, alors, sont la personnalité des
élus et la durée d’exercice de leur action.
Pour s’en tenir aux choix immobiliers, les dilemmes, au Mans,
ont été chroniques. Pris que l’on était — mais est-ce différent ailleurs ? —
entre la poursuite sans reniement d’une politique qui ici se voulait tournée
prioritairement vers l’amélioration de l’habitat des couches les plus pauvres,
et cet autre objectif commandé par la nécessité de mettre davantage la ville en
harmonie avec la nouvelle donne mondiale, de modifier son assise économique en
lui imprimant une image, active, entreprenante et attractive ; cette seconde
ambition représentant, mais évidemment à terme seulement, une des conditions de
poursuite de la première.
Entre les deux enjeux, les choix « oscillent ou se succèdent ».
Le pragmatisme l’a souvent emporté. Au cœur de ce pragmatisme, et clé de ses
succès, une pratique croissante du partenariat. La Ville et la Communauté
urbaine ont fait l’expérience initiale. Elles l’ont élargi, à partir du milieu
des années 1980, non seulement au Conseil général qui représentait la Sarthe
conservatrice, mais aux entreprises du secteur immobilier, aux PME, aux PMI,
aux grands groupes industriels. L’entente autour du projet technopolitain en
est un des résultats. Les initiateurs de cette ouverture en sont-ils venus à
penser que la réalisation du slogan « Changer la ville pour changer la vie »
pourrait passer par le préalable de son inversion : « Changer la vie pour
changer la ville » ?
Vues avec un peu de recul, les « stratégies » territoriales
(téléologiques par définition) s’inscrivent évidemment dans des « logiques »
territoriales englobantes (téléonomiques) qui les dépassent. Mais celles-ci, à
leur tour, se nourrissent et se modifient en permanence, dans une relation
dialectique, avec les stratégies multiscalaires et entrecroisées d’acteurs sans
nombre.
À différents égards, Le Mans peut être considérée comme
représentative de bien des grandes villes moyennes françaises — à sa manière.
Et elle constitue simultanément, bien sûr, un cas à part — mais comme chacune
de ses homologues. Une impression d’anneau de Moebius. À l’image de plusieurs
autres, elle vient de vivre, en l’espace d’une génération, un changement
socio-économique sensible, passant notamment d’un secondaire fordiste et
emblématique à un mixage de services et d’industries qui, mondialisation
aidant, défie mais stimule son développement. La gestion géopolitique de cette
transition délicate, comme dans tant d’autres cités, sut concilier éthique de
conviction et éthique de responsabilité. Cas particulier, Le Mans l’est en même
temps, parce que ici comme en chaque endroit, la globalité intégrée des
similitudes et des différences, de fond ou de détail, imprime au Mans une
dynamique spécifique.
Du type et de la qualité de celle de J.-R. Bertrand, J.
Chevalier, R. Dodier et A. Gasnier, d’autres analyses de villes, s’il doit en
paraître — et comment ne pas le souhaiter ? — feront caisse de résonance avec
celle du Mans. Elles aideront à dégager davantage encore les spécificités
mancelles tout autant qu’elles souligneront ses appartenances typologiques. La
confrontation des territoires est notre instrument de dilection.
Jean-Luc Piveteau,
Université de Fribourg
(Suisse).
Mondialisation et sciences sociales
Un compte rendu d’ouvrage tardif traduit certes la paresse ou
le manque d’organisation du lecteur chargé de l’établir, mais il présente de
grands avantages pour l’évaluation critique de l’apport scientifique d’un
travail portant sur une question aussi vive et polémique que celle de la
mondialisation. Dans l’intervalle des deux années qui séparent la parution de
cet ouvrage
[15] et la
rédaction du présent compte rendu (1999-2001), les enjeux sociaux, économiques
et écologiques de la mondialisation ont gagné, si ce n’est en importance, tout
au moins en reconnaissance politique et médiatique au niveau mondial. La
mondialisation du débat sur la mondialisation se traduit par une prolifération
de mouvements ou d’actions mais aussi de sites Internet, de publications
officielles ou officieuses, d’études et de rapports, etc. qui alimentent une
vaste bulle médiatique à l’intérieur de laquelle la bataille fait rage et où
des scientifiques, véritables ou autoproclamés, sont régulièrement convoqués
comme experts ou témoins, avocats ou procureurs, non sans que cela ne soulève
des questions délicates de déontologie et de délimitation de frontière entre le
champ de l’action scientifique et la sphère de l’engagement politique
individuel. Il va sans dire que, pris, dans cette tempête médiatique, une
armada de publications, gros ouvrages escortés de petits articles, part à
l’assaut des vagues déchaînées du débat politique, connaît l’horizon d’une
brève heure de gloire et sombre rapidement dans un oubli bien mérité… non sans
avoir procuré à leur auteur l’écume d’une gloire passagère. Les plus habiles
capitaines sautent rapidement d’un rafiot à l’autre, à l’instar de cet
honorable professeur d’économie de Harvard, naguère promoteur zélé de
l’ouverture la plus totale des marchés mondiaux à la concurrence et conseiller
en réforme ultralibérales, aujourd’hui reconverti dans la critique de l’action
de la Banque mondiale et le plaidoyer pour une aide massive aux pays les moins
avancé
[16]…
Les auteurs qui composent l’équipage du GEMDEV n’ont rien de
marins d’eau douce et, si l’on peut oser une comparaison, l’ouvrage qu’ils
proposent tient d’avantage du solide chalutier breton ayant fait plusieurs fois
le tour du Monde que des rapides yachts qui croisent au large de Boston. Fondé
en 1983 et animé dès l’origine par un géographe et un économiste (Olivier
Dollfus et Michel Beaud), le GEMDEV a engagé depuis cette date une réflexion de
fond sur la mondialisation qui associe en réseau des spécialistes d’horizons
disciplinaires variés. Les
Cahiers du
GEMDEV qui assurent la diffusion des résultats de colloques et
séminaires réguliers constituent la mémoire d’un projet collectif de long terme
dont on avait déjà pu souligner les qualités lors de la publication en avril
1994 chez Karthala d’une première synthèse sur
L’Intégration régionale dans le monde. Innovation et
ruptures
[17].
Si cette première publication de synthèse des travaux réalisés
par le GEMDEV apportait une moisson abondante d’informations et d’exemples sur
la dynamique de la mondialisation et ses conséquences, elle ne fournissait
encore qu’un corpus théorique assez limité sur les concepts permettant de
penser l’émergence d’un niveau mondial. Il est à cet égard significatif de
remarquer l’absence de majuscule au mot « monde » dans le titre de l’ouvrage de
1994 et de la rapprocher de la discussion qui en est faite dans le lexique qui
constitue la troisième partie de
Mondialisation.
Les mots et les choses
[18]. L’hypothèse centrale qui a guidé les travaux du
GEMDEV à partir du milieu des années 1990 — et dont le présent ouvrage
constitue l’aboutissement — fut de centrer l’effort sur le débat théorique et
conceptuel plutôt que sur l’analyse factuelle des manifestations de la
mondialisation. Considérer donc qu’il était prématuré de vouloir proposer une
description du Monde contemporain sans avoir suffisamment réfléchi à la nature
des outils d’observation disponibles, notamment en ce qui concerne le
vocabulaire employé et les concepts mobilisés. L’ambition des promoteurs du
projet était d’établir un bilan scientifique des savoirs sur la mondialisation
associant des chercheurs de l’ensemble des sciences sociales, projet qui s’est
révélé hors d’atteinte puisque, selon Michel Beaud, «
la réalité en question évolue en permanence et
aucune discipline ne présente un corpus reconnu sur la
mondialisation »
[19].
Le plan de l’ouvrage assume clairement l’impossibilité actuelle
de synthétiser les points de vue disciplinaires puisque la première partie
intitulée « Regards croisés sur la mondialisation » est avant tout un état des
points de vue disciplinaires décomposé en sept chapitres correspondant à des
éclairages économiques (P. Hugon, G. Kebadjian), géographiques (O. Dollfus, C.
Grataloup, J. Lévy), historiques (J.-L. Margolin, J. Piel) et politiques (C.
Milani, R. Dagorn). Ces différents points de vue, qui représentent un peu plus
de la moitié de l’ouvrage, constituent un préalable obligé aux « Confrontations
» qui composent la seconde partie et qui s’articulent autour de la discussion
de sept thèmes transversaux déclinés en une cinquantaine de pages, qui sont
pour l’essentiel des transcriptions de débats retravaillées par les auteurs. La
troisième partie, sans doute la plus originale et la plus ambitieuse, est la
tentative de mise en place d’un « Abécédaire » de la mondialisation qui
comporte une cinquantaine de mots-clés faisant l’objet d’articles de deux à
trois pages, complétés chacun par une bibliographie sommaire. Un effort
éditorial a été réalisé dans l’index final qui renvoie à la fois aux termes
utilisés dans les deux premières parties et aux rubriques plus détaillées de la
troisième partie, facilitant ainsi pour le lecteur le va-et-vient entre les
différentes parties de l’ouvrage.
Bien que le plan adopté semble parfaitement logique, force est
de reconnaître que la lecture de cet ouvrage apparaîtra assez ardue, voire
pénible, à la plupart des lecteurs s’ils optent pour un cheminement linéaire.
La première partie juxtapose en effet des points de vue sur la mondialisation
qui, quelle que soit leur qualité, forment des chapitres relativement
autonomes, avec très peu de renvois explicites des uns aux autres. Points de
vue disciplinaires donc, mais aussi points de vue personnels des chercheurs,
interfèrent et forment une sorte de kaléidoscope d’idées autour, il est vrai,
d’un certain nombre de thèmes récurrents et de points de convergences. Ceux-ci
sont résumés brièvement par Michel Beaud dans l’introduction de l’ouvrage : la
mondialisation doit être pensée comme un processus ; ce processus induit plus
de mondial que de mondialité ; pour autant, ce processus suscite à la fois de
l’homogénéisation et de la différenciation, des cohérences, des tensions, des
oppositions et des dislocations ; dans l’histoire de l’humanité on peut repérer
différentes mondialisations se déployant sur des échelles de temps très
différentes ; la phase actuelle de mondialisation présente des caractères
spécifiques.
Pour un chercheur en science sociale intéressé par la question
de la mondialisation, l’apport principal de cette première partie résidera sans
nul doute dans l’accès simultané aux problématiques des différentes branches
des sciences sociales. Comme les problématiques développées dans son propre
champ de recherche sont généralement bien connues, l’intérêt du lecteur sera
a priori d’autant plus grand pour les
chapitres situés en dehors de sa discipline. Ainsi, le chapitre consacré par O.
Dollfus, C. Grataloup et J. Lévy au point de vue de la géographie sur la
mondialisation (
Le Monde, pluriel et
singulier) n’apportera pas grand chose de nouveau aux géographes qui
ont déjà pratiqué les travaux de ces différents auteurs, et encore moins aux
lecteurs de l’
Espace géographique dans
la mesure où de très larges extraits de ce chapitre avaient été publiés dans la
revue, en 1999, à l’occasion du débat sur la mondialisation
[20]. Un géographe lira en
revanche avec beaucoup d’intérêt les synthèses équivalentes rédigées par les
spécialistes d’autres disciplines, surtout lorsqu’elles s’appuient sur une
vaste synthèse bibliographique comme c’est le cas dans les chapitres consacrés
à « L’évolution de la pensée économique sur la mondialisation » (P. Hugon) ou à
« La globalisation, les organisations internationales et le débat sur la
gouvernance » (C.S. Milani). Les chapitres consacrés à l’histoire de la
mondialisation par J. Piel et J.-L. Margolin semblent moins convaincants dans
la mesure où les deux auteurs hésitent visiblement entre un approfondissement
de la discussion théorique sur la légitimité transhistorique et transculturelle
des concepts mobilisés et une application de ces derniers à l’établissement
d’une chronologie de la mondialisation. Moins ambitieux mais beaucoup plus
intéressant, le chapitre consacré par R. Dagorn à l’émergence récente des mots
« mondialisation » et « globalisation » dans le vocabulaire francophone et
anglophone permet de saisir très précisément la chronologie de l’émergence de
la question de la mondialisation-globalisation dans l’espace public, le débat
politique et le champ scientifique.
La seconde partie de l’ouvrage apparaît de loin la plus
décevante, dans la mesure où les sept questions transversales qui devaient
assurer la confrontation des points de vue disciplinaires sont, pour la
plupart, simplement traitées à l’aide d’un exposé synthétique du rapporteur
suivi de deux ou trois interventions de participants. Seules la première
question (« De quoi parlons nous ? Qu’est ce que la mondialisation ? ») et la
dernière (« Quels sont les acteurs de la mondialisation ? ») nous semblent
donner lieu à l’amorce d’un véritable débat pluridisciplinaire. La difficulté à
laquelle ont été confrontés les auteurs du GEMDEV pour établir ce dialogue
entre les disciplines tient sans doute, pour une part au moins, à l’extrême
variété des points de vue à l’intérieur de chacun des champs considérés. Dans
la première partie de l’ouvrage, le chapitre consacré par G. Kebadjian aux
débats qui agitent la réflexion économique sur la mondialisation met en
évidence l’extrême hétérogénéité de la réflexion à l’intérieur de cette
discipline. Et le débat organisé en 1999 par le Comité de rédaction de
L’Espace géographique autour du texte
de O. Dollfus, C. Grataloup et J. Lévy avait suscité également des débats assez
vifs, notamment autour de la définition des lieux et des acteurs de la
mondialisation
[21].
L’
Abécédaire qui
constitue la troisième partie de l’ouvrage apparaît en revanche comme une
tentative beaucoup plus aboutie de confrontation des points de vue dans la
mesure où chaque notice, même si elle a été écrite sous la responsabilité d’un
auteur précis, a fait l’objet d’une relecture et d’une élaboration collective
par les membres du GEMDEV. Loin de constituer une annexe à l’ouvrage, elle nous
semble plutôt en être le produit le plus abouti sur le plan scientifique et le
plus utile dans une perspective d’utilisation de l’ouvrage à des fins
d’enseignement. Des textes brefs (2 à 3 pages), munis d’une bibliographie
synthétique (5 références au plus) et renvoyant les uns aux autres forment une
sorte d’
hypertexte que l’on
souhaiterait voir installé sur un site Internet pour faciliter la navigation
entre les rubriques et ouvrir à une communauté plus vaste de chercheurs qui
pourraient y ajouter des annotations, des exemples d’illustrations, de
nouvelles rubriques
[22]…
Transposant les hypothèses des auteurs sur la mondialisation à
leur propres travaux, on serait tenté de dire que l’ouvrage
Mondialisation. Les mots et les choses
constitue moins un état de la question qu’une étape dans un processus de
réflexion permanente et de veille scientifique sur un sujet difficile mais dont
les chercheurs en sciences sociales ne peuvent pas se désintéresser et qui les
pousse, qu’ils le veuillent ou non, à travailler de concert.
Claude Grasland,
Université Paris-VII
Titre, sous-titre plus long et sous-sous-titre encore plus long
semblent traduire, pour cet ouvrage
[23], des hésitations sur la formule, entre un manuel
pour étudiants, géographes ou pas, et quelque chose de plus poussé, bénéficiant
de toute façon d’une vingtaine de figures au trait d’une belle venue. La
confrontation entre l’homme et son milieu, face-à-face en forme de soumission
ou de dépassement, est jalonnée de bouleversements dont rend compte le plan :
assujettissement au cadre de vie à dominante écologique, empreintes légères et
errances, foyers d’humanisation, dominante éthologique, ville avec et sans
urbanité, défis de la cybersociété. Reprenons en conclusion les termes de deux
auteurs cités. B. Préel, qui oppose deux modes d’occupation de l’espace à venir
au
xxie siècle, « la mosaïque des paroisses »
et « l’archipel des métropoles ». C. Lévi-Strauss, qui rappelle que dans ce cas
comme dans d’autres, « Le Français aime à dire : de deux choses l’une, et c’est
toujours la troisième qui survient. »
Robert
Ferras
Les études d’impact sur l’environnement
Les préoccupations environnementales sont, ou devraient être
maintenant partout présentes, malgré les déceptions de la récente conférence de
La Haye. Depuis le début des années 1970, elles se traduisent heureusement par
des prescriptions réglementaires destinées à conserver au mieux le milieu
ambiant dans une perspective de développement durable. La publication dont
Pierre André est le coordinateur scientifique est un véritable guide-mémento de
ce qu’est la démarche de l’évaluation des impacts sur l’environnement (EIE)
essentiellement dans le monde francophone
[24]. Organisé en une dizaine de chapitres, l’ouvrage
passe en revue l’ensemble de la problématique, riche et complexe, depuis les
définitions de base jusqu’aux réalisations concrètes des études. Le texte,
sobre et précis, à la manière d’un mode d’emploi décliné par fiches, débute
toujours par la liste des objectifs du chapitre, nourris chaque fois d’exemples
concrets et précis. Un résumé termine systématiquement chaque chapitre, donnant
à l’ensemble une forte connotation pédagogique. Après les définitions, sont
examinées les particularités des évaluations à partir d’exemples régionaux ou
nationaux, puis les différents acteurs du processus, ceux qui décident de
l’évaluation, ceux qui produisent l’étude — le maître d’ouvrage — et ceux qui
subissent aussi bien les modifications apportées à l’environnement que
l’évaluation des impacts qui en sera faite : le public. Le rôle de ces acteurs
n’est pas univoque : ils sont confrontés à une situation, mais ils réagissent
aussi et modifient ainsi les données du problème. Au point que le niveau
international est atteint de plus en plus fréquemment, notamment à travers les
institutions spécialisées des Nations unies, la Banque mondiale et les ONG. Les
méthodes et outils, la pratique du processus et une brève prospective de cette
évaluation des impacts terminent le corps de l’ouvrage. Un lexique fourni, des
repères chronologiques et des cas exemplaires nourrissent plusieurs annexes. On
le voit, il s’agit d’un ouvrage technique, presque clinique, sur une évaluation
nécessaire mais que l’on a encore du mal à cerner tant la complexité, mais
également l’aspect spatio-temporel, si important pour les géographes, restent
mal connus. Le manuel proposé regroupe un ensemble de textes et de
connaissances épars. Il rendra un grand service, et indiquera quelques
obligations, à tous ceux dont l’activité et l’intérêt touchent à
l’aménagement.
Pierre Usselmann,
CNRS, UMR 6012 ESPACE
On a commencé la lecture de cet ouvrage
[25] avec une certaine gourmandise, dans la
mesure où le rassemblement de 28 textes écrits par une trentaine
d’universitaires de 17 pays différents (allant de la Nouvelle-Zélande au Japon
en passant par la France, la Finlande, ou les États-Unis), dont certains forts
connus, représentait une occasion rare de pouvoir faire le point sur le thème
de la construction de la géographie régionale (ou du « savoir régional », selon
le titre anglais).
Or, il apparaît très vite que ce recueil ne présente aucune
unité thématique, l’adéquation du titre général au contenu de l’ouvrage faisant
déjà problème. Les contributions partent dans tous les sens. Les coordonnateurs
de l’ouvrage, peut-être conscients de l’hétérogénéité extrême des thèmes
abordés, ont même renoncé à écrire une introduction générale, ce qui ajoute à
la désorientation du lecteur. On ne doute pas de la compétence extrême des
auteurs pour présenter « la professionnalisation des géographes mexicains au
xixe siècle » ou « la formation de l’image
de l’Irlande », « la première littérature missionnaire et structuration de
l’image traditionnelle de l’Afrique en Finlande », mais leur juxtaposition avec
des textes théoriques généraux sur « espace et représentation », « la
géographie humaine et l’environnement », et enfin bien sûr un petit passage
dans le cyberespace grâce à « écrire et communiquer dans le monde d’Internet »,
sans oublier « l’apport de Carl Ritter à l’étude de la Terre Sainte » fait plus
que poser problème et rend la lecture cursive impossible, sauf à se transformer
en Bouvard et Pécuchet de la géographie.
Alors que les directeurs de cet ouvrage ont fort agréablement
accompagné chaque contribution d’un résumé en quatre langues (anglais,
français, allemand et russe), on regrette que cette mobilisation de moyens ait
eu lieu pour produire un résultat aussi désordonné. Nul doute que chaque texte
pris séparément ne puisse être utile à tel ou tel de nos collègues en fonction
de ses intérêts intellectuels, mais il lui faudra l’extraire de ce cahier
fourre-tout pour en apprécier la véritable saveur, alors que ce recueil est
dépourvu d’index.
Denis
Eckert,
CNRS, UMR GEODE, Toulouse
[1]
Di Méo Guy (1999).
Géographie sociale et territoires.
Paris : Nathan, coll. « U », 315 p.
[2]
Pouzoulet Catherine
(2000).
New York, New York, espace, pouvoir,
citoyenneté dans une ville-monde. Paris : Belin, 348 p.
[3]
Il faut aussi lire l’ouvrage plus historique de Catherine
Pouzoulet (1999).
New York, construction historique d’une
métropole. Paris : Ellipses, 128 p.
[4]
Mollenkopf John,
Castells Manuel, eds. (1991).
Dual City : Restructuring New York.
Beverly Hills : Russell Sage Foundation.
[5]
Fainstein Susan,
Gordon Ian,
Harloe Michaël, eds. (1992).
Divided Cities : New York and London in the
Contemporary World. Cambridge : Blackwell.
[6]
Katznelson Ira
(1981).
City Trenches : Urban Politics and the
Patterning of Class in the United States. Chicago : University of
Chicago Press.
[7]
Sassen Saskia (1991).
The Global City : New York, London,
Tokyo. Princeton : Princeton University Press.
[8]
P. 14
in La Ville et ses
territoires. Paris : Gallimard, coll. « Folio », 1990.
[9]
Castells Manuel
(1998-1999).
L’Ère de l’information, 3
volumes, Paris : Fayard.
[10]
P. 14, cit. de C. Pouzoulet, 2000.
[11]
Les travaux de ce groupe ont été notamment publiés
in Tabb W.,
Sawers L., eds. (1978).
Marxism and the Metropolis, New Perspectives in
Urban Political Economy. New York : Oxford University Press ; c’est
un des tout premiers ouvrages néomarxistes publiés en recherche urbaine aux
États-Unis et il connut de ce fait un grand succès parce qu’il fit partie des
reading lists en sociologie urbaine et
politique dans les grands départements de sociologie des universités
américaines.
[12]
Duhem G., Grésillon B., Kohler
D. (2000).
Paris-Berlin, regards
croisés. Paris : Anthropos, 260 p.
[14]
Bertrand Jean-René,
Chevalier Jacques,
Dodier Rodolphe,
Gasnier Arnaud (2000).
Le Mans – Peut-on changer la ville ?
Paris : Anthropos, coll. « Villes », 220 p.
[15]
GEMDEV (1999).
Mondialisation.
Les mots et les choses, Paris : Karthala (ouvrage coordonné par M.
Beaud, O. Dollfus, C. Grataloup, P. Hugon, G. Kebadjian, J. Lévy).
[16]
Dans l’article intitulé « Richesses, pauvreté et contraintes
géographiques » (J. Sachs, A. Mellinger & John Gallup,
Pour la Science, mai 2001), les
auteurs tentent de démontrer que la stagnation économique actuelle des pays les
moins avancés s’explique dans une large mesure par des contraintes
géographiques telles que le climat et l’accès au commerce maritime. Ils en
déduisent la nécessité de proposer des programmes d’aides plus spécifiques.
L’article publié dans la revue
Pour la
Science est le résumé d’une étude beaucoup plus substantielle
publiée par le Harvard Institut for International Development, dont le
directeur actuel est J.D. Sachs. Ce dernier s’est rendu célèbre dans les années
1980-1990 en prônant une ouverture économique maximale de l’économie des pays
en développement ou des anciens pays socialistes. En tant que conseiller
rémunéré, il a piloté la mise en place de ces réformes dans plusieurs pays,
notamment la Bolivie (1985), la Pologne (1989) et la Russie (1990). Il attribue
aujourd’hui l’échec des réformes libérales qu’il avait proposées (notamment en
Russie) au mauvais fonctionnement de la Banque mondiale et du FMI. Il demeure
l’un des économistes les plus reconnus sur le plan mondial…
[17]
GEMDEV (1994).
L’Intégration
régionale dans le monde - Innovations et ruptures. Paris : Karthala,
302 p. Compte rendu dans
L’Espace
géographique, 1995, 3, p. 281-285.
[18]
« La majuscule à “monde” indique que, contrairement aux
concepts d’économie-monde et d’empire-monde proposés par Fernand Braudel, c’est
bien de l’ensemble de la planète, le Monde comme espace géographique unique
qu’il est question », p. 334.
[19]
Introduction, p. 9.
[20]
Dollfus O.,
Grataloup C.,
Lévy J. (1999). « Trois ou quatre
choses que la mondialisation dit à la géographie ».
L’Espace géographique, vol. 28, n° 1,
p. 1-12.
[21]
Débat. « La Mondialisation » (B. Antheaume, O. Dollfus, F.
Durand-Dastès, R. Brunet, C. Grasland, C. Grataloup, R. Knafou ; J. Lévy, D.
Pumain, V. Rey, M.-C. Robic, T. Saint-Julien, C. Taillard),
L’Espace géographique, vol. 28, n° 1, p.
36-48.
[22]
Pourquoi les membres du GEMDEV n’utiliseraient pas le modèle du
projet Hypergéo (h
hhttp:// www. cybergeo.
presse. fr/ libergeo/ hypergeo.htm) pour construire un
hypertexte évolutif sur les concepts de la mondialisation et qui faciliterait
la diffusion de leurs travaux ?
[23]
Rougerie G. (2000).
L’Homme et son milieu. L’évolution du cadre de
vie. Une approche de la géographie globale ou comment l’homme interagit avec
l’écosystème. Paris : Nathan, 288 p.
[24]
André P.,
Delisle CLÉ,
Revéret J.-P.,
Sène A. (1999).
L’Évaluation des impacts sur l’environnement.
Processus, acteurs et pratiques. Montréal : Presses internationales
polytechniques, 416 p.
[25]
Buttimer A.,
Brunn SUD,
Wardenga U., dir. (1999).
Text and Image, Social Construction of Regional
Knowledges. Leipzig : Beiträge zur regionalen Geographie, vol. 49,
304 p.