2002
Espace géographique
Le développement local
Débat. Le local, le territoire et la « planification ascendante
»
Roger
Brunet
Plusieurs d’entre nous ont souhaité débattre avec Patrick
d’Aquino de quelques aspects de ses propositions. Sur un fond d’inquiétude,
tant à l’égard des dangers du localisme et du communautarisme d’un côté, que du
poids des autorités établies, apparentes ou occultes, de l’autre, quatre thèmes
surtout nous ont retenus : celui de la définition et de l’organisation d’une
pratique réellement démocratique de la « planification territoriale » ; celui
d’une solidarité territoriale, qui résulterait de la proximité géographique des
acteurs, outrepassant quelque peu les différences sociales et culturelles ;
celui du rôle de l’expert sur le terrain, surtout s’il est géographe ; celui de
la conception même d’une planification « ascendante » et donc « transcalaire »,
qui pose toute la question de l’emboîtement ou de l’autonomie des territoires,
de la multiterritorialité, etc., que vous abordez à plusieurs
reprises.
Patrick
d’Aquino
Le terme démocratie « locale » employé dans mon texte
n’implique pas une échelle particulière. Il implique le recours à la société
civile à quelque échelon géographique que ce soit. Mon expérience au Sénégal
repose sur 3 échelles différentes, du local (3 500 km2) au régional (20 000 km2). Seul le territoire peut être un lien
démocratique entre les institutions et les citoyens. Le territoire présente
trois avantages : c’est un espace de débat sur scène ; c’est un espace de
concertation ; ce qui rapproche les habitants d’un territoire est d’abord la
proximité spatiale, plus que la proximité d’intérêt. J’ai pu le constater
jusque dans les conflits ethniques.
Que veut dire utiliser le territoire dans ce contexte de
démocratie locale ? C’est parvenir à un renforcement du pouvoir local et du
pouvoir politique sur le territoire vis-à-vis du savoir technique. Les SIG
doivent produire des résultats pour la communication avec les acteurs, non des
processus, sinon c’est le savoir technique qui prend le pouvoir. Cela veut dire
aussi appuyer la participation des citoyens à toutes les échelles de décision
sur le territoire, ce qui s’oppose au principe de la subsidiarité. Pour
atteindre les deux premiers objectifs, il faut provoquer le processus
d’appropriation territoriale à toutes les échelles, au lieu de le replier sur
le local ou sur l’ethnie. Il y a enfin interaction entre les différents niveaux
pour les choix de développement.
Quels enjeux de recherche ? Renforcer le pouvoir de l’acteur
vis-à-vis des expertises techniques, c’est un processus d’appui à la
planification impliquant l’appropriation du territoire par la population,
collectivités territoriales incluses. Cela permet de passer à des actions de
développement lorsque les populations ressentent le besoin de planification. Le
niveau local se rend compte, lorsqu’il veut passer à la planification, qu’il
doit s’adresser aux échelles supérieures, ce qui aboutit à la prise de
conscience d’une multiterritorialité. Il y a beaucoup d’études à faire sur ce
concept et les conditions d’appui à ce sentiment, y compris dans le mode de
fonctionnement. Il existe une interaction profonde entre les différentes
échelles sur une théorie d’entre local et global, par un processus d’ascendance
du « terroir » au « régional ».
Certes l’enjeu n’est pas uniquement géographique. Mais le
territoire est un concept de base de la géographie ; l’objectif de gestion
territoriale concertée est aussi très géographique ; l’outil de communication,
qu’est la carte sous toutes ses formes, est un outil géographique. Les
questions que l’on se pose sont notamment celles de la conception d’outils
interactifs entre savoir technique et citoyen, et de l’amélioration des
connaissances sur les processus d’appropriation territoriale pour pouvoir
appuyer le processus. La multiterritorialité est évidente, mais il faut
formaliser le processus ascendant, du local au régional.
Philippe Pelletier
Le texte de Patrick d’Aquino me pose six questions.
1. Qu’un objectif de la géographie et des géographes puisse
être « la gestion concertée de l’espace à différentes échelles », je veux bien
l’admettre, mais on peut parfaitement enlever « concertée », et je préférerais
au contraire ajouter « en termes d’analyse ». En effet, à partir du moment où
l’on introduit le terme « concertée » on introduit un biais politique, la
concertation. On entre alors dans ce domaine que l’on a appelé il n’y a pas si
longtemps la « géographie active », avec toutes ses ambiguïtés. Certes, tous
les thèmes soulevés sont géographiques, mais dans la mesure où d’emblée on
introduit cette dimension politique et idéologique on se demande : comment ça
marche, qui prend les décisions, comment les prend-on ?
2. Le postulat initial, « défendre les valeurs démocratiques »,
est flou ; certes tous ne défendent pas les valeurs démocratiques, mais
beaucoup les défendent, sans être sûrs de parler de la même chose. Il y a là un
débat à soi seul. Ce qui m’a gêné dans cet article est la faible part faite à
l’économie. Je sais bien qu’il y a une dialectique entre le politique et
l’économique, mais l’on doit se demander qui prend les décisions économiques,
comment est pris en compte le marché, etc. D’une certaine façon, on pourrait
aussi parler de démocratie économique.
3. J’ai pu craindre à vous lire de me trouver devant un nouveau
plaidoyer pour le small is beautiful.
Que ce qui rapproche les gens soit la proximité spatiale et non une proximité
d’intérêts fait débat, pour le moins. Qu’entraîne réellement la proximité
spatiale, et inversement l’éloignement ? Les intérêts peuvent être à la fois
locaux, régionaux ou entre les deux, y compris chez un individu ou un groupe
d’individus. Je m’interroge sur cette multiterritorialité, je dirais plutôt
d’ailleurs multispatialité. Votre expérience du Sénégal semblerait vous faire
privilégier les sédentaires, mais où sont les nomades si l’on reprend cette
ancienne dichotomie ? Or les sédentaires eux-mêmes dans nos sociétés
contemporaines sont de plus en plus mobiles, et la mobilité spatiale introduit
un certain nombre de problèmes nouveaux ; la mobilité des sociétés dans le
domaine culturel se fait aussi de plus en plus à différentes échelles : je ne
suis pas sûr que les pratiques socioculturelles soient des pratiques
territoriales, est-ce qu’elles peuvent l’être quand se multiplient les
festivals, les raves, etc. ? Certes il
y a là de l’espace, mais est-ce qu’il doit y avoir du territoire ? Si on les
territorialise absolument, il faut les encadrer politiquement et alors se pose
la question de l’expression culturelle, de la liberté, etc.
4. Je ne trouve pas claire la critique de la subsidiarité, qui
oblige à se référer au fédéralisme.
5. Cette réflexion sur les processus ascendants est-elle
valable en tous lieux et en tous temps ? Au Japon par exemple, cela fonctionne
différemment me semble-t-il. Il y a des groupes de quartiers, dont on est
automatiquement membre et qui gèrent le local. Il y a même une renaissance de
ces pratiques dans l’ère du mégalopolisme.
6. Cette idée d’ascendance me semble bien théorique et manque
un peu de chair ; que donne-t-elle dans l’application ?
Jean-Paul Ferrier
Comment fait-on pour que les savoirs des populations et les
connaissances des experts communiquent vraiment ? C’est un problème majeur dans
les sociétés contemporaines. Je pense que la communication des savoirs est très
insuffisante, et qu’il faut aussi qu’il y ait participation à la décision. De
plus, si l’on ne décide pas en commun et que l’on ne voit pas ensuite de
réalisations, échanger des idées ne sert à rien, mais crée au contraire des
frustrations supplémentaires. Il faudrait encore des dispositifs qui
garantissent la qualité et le bon achèvement des réalisations décidées (et
quand nécessaire, l’évaluation de leur usage) : cela n’existe pratiquement
jamais.
Patrick
d’Aquino
Je n’ai pas de véritable réponse sur la place respective du
politique et de l’économique. Les géographes et les agronomes que je côtoie ont
pris l’option de mettre le politique avant l’économique, non dans une échelle
de valeurs, mais dans un processus chronologique, en se disant que c’est en
mettant en place un processus de responsabilisation sur le territoire que se
produiront ensuite des actions économiques (agricoles ou autres). Il est vrai
qu’ailleurs beaucoup de géographes abordent le territoire par les questions
économiques. Il y a là un débat très large, que je ne peux aborder au fond
faute d’arguments suffisants.
Sur la décision : en effet, ce n’est pas le savoir technique
que je remets en cause, mais la façon dont les décisions sont prises. Car il
arrive que l’on parvienne au même résultat par des processus très différents.
Prenons l’exemple du tracé d’un canal dans la vallée du Sénégal. Au bout du
processus de discussion et de décision, certes, on est arrivé au tracé même qui
avait été prévu par les « experts » ; mais loin d’être perdu tout ce temps a
été utile : l’objectif n’était pas de remettre en cause le savoir technique,
mais de faire intégrer un concept et
de responsabiliser les acteurs. En
tant que géographes, nous avons ici beaucoup à faire : qui forme ces experts ?
De plus en plus, on appelle des géographes dans la planification locale, dans
le développement local. Dans les pays en développement, les géographes
participent et souvent même décident du développement de leur pays. Qui les
forme ? Des géographes…
Roger
Brunet
En fait, dans la richesse et le foisonnement de votre propos,
vous demandez au géographe d’intervenir de quatre façons différentes.
J’aimerais savoir lesquelles vous privilégiez — et ne me répondez pas « les
quatre à la fois » parce qu’il existe entre elles des
incompatibilités.
1. Le géographe peut être un chercheur qui travaille sur un
espace déterminé, qui cherche à le comprendre, à l’expliquer, à en « rendre
compte » ; dans ce cas, comme le disait Philippe Pelletier, il n’a pas à entrer
en « concertation » — si ce n’est la concertation entre scientifiques également
informés et de niveau comparable. Il fait son métier, il a une posture de
scientifique. Il n’est pas démontré que ce soit par là qu’il est le moins «
socialement utile ».
2. Il intervient aussi dans vos travaux et vos problématiques
comme l’un de ces affreux techniciens dont vous vous défiez, et il risque
d’être en position de force comme technicien. Je ne parle pas seulement de
technicien des SIG, mais de technicien dans la connaissance du territoire. Il
est l’expert, il devient donc dangereux. Paradoxe : vous voulez réduire le
poids excessif que prennent les experts dans un certain nombre d’analyses sur
lesquelles vous avez à travailler, mais vous en appelez au savoir du géographe.
Ce sera aussi le cas, par exemple, pour le découpage de l’Afrique du Sud, qu’a
observé Benoît Antheaume, où les géographes ont travaillé avec l’autorité de
l’expert, laquelle est difficile à discuter.
3. Vous voulez en faire celui que nous aimerions tous être un
jour ou l’autre, que j’appellerai le maïeuticien : l’accoucheur des projets par
la concertation. C’est celui qui se place entre les acteurs et les experts.
Celui qui, avec son bon sens de la pratique (dont se flattent volontiers les
géographes), proche du terrain, mais ayant une certaine connaissance des débats
abstraits de certains sociologues ou des approches techniques des architectes,
fait « la synthèse » comme diraient certains, je préfère dire la maïeutique.
Dans cette position, il est sans doute à certains égards, encore plus
redoutable que les experts qu’il met en cause en ne se situant pas comme
expert, mais comme « passeur ».
4. Le quatrième rôle, que je rappelle pour mémoire, est tout
simplement sa position de citoyen. Quand nous débattons sur la forme de la
démocratie, nous en débattons en tant que citoyens, avec nos sentiments, nos
représentations, notre idéologie, voire notre instinct ; et pas spécialement
comme géographes. La géographie peut nous avoir appris plus qu’à d’autres une
certaine information sur la façon dont les choses fonctionnent en différents
lieux, mais c’est tout. Il y a de tout chez les géographes, et même des
antidémocrates. On n’en sait pas forcément plus qu’un botaniste, un sociologue
ou un paysan sur cette question-là. Et c’est là un point un peu délicat : le
sujet de la démocratie n’est pas ce que nous pouvons discuter le plus ou le
mieux en tant que géographes. Nous savons simplement, comme tout un chacun, que
certes les décisions imposées d’en haut ou de l’extérieur sont souvent mal
reçues, mais que la démocratie radicale à la base est un leurre, parce que s’y
expriment en réalité quantité d’intérêts individuels et de groupes, plus ou
moins avoués ou évidents, et qu’il y a toujours dans un groupe social des
personnes qui se font mieux entendre que d’autres ; d’où l’intérêt, en effet,
d’un compromis entre ces jeux de l’expression directe, des élus, des experts
et, j’ajouterai, des administratifs. D’accord avec vous sur le danger des
extrémistes des deux bords, « tout jacobin » ou « tout basiste ». Mais sur ces
sujets, c’est une personne (parmi d’autres) qui s’exprime, sa culture
géographique éventuelle n’est qu’un petit élément de sa personnalité, qui ne
peut être mis en avant en tant que tel.
Jean-Paul Ferrier
Je postule qu’il y a une culture géographique qui est une
grande part de la culture humaine, que cette culture géographique peut
éventuellement être structurée avec des pôles de savoirs, des
champs selon la formule de Roger
Brunet, qu’éventuellement on peut y trouver des règles ; que dans le savoir
commun, dans l’expérience de l’humanité, il y a un savoir géographique qui
appartient à tout le monde, qui est produit par la société et sur lequel
s’exerce notre activité scientifique. Dans les territoires, il y a des hommes,
qui ont un savoir immémorial, il y a là quelque chose qui est de l’ordre de ce
que j’appelle le « contrat géographique ». Il y a un savoir universaliste, mais
il doit servir à produire une « habitabilité » des territoires. Je crois qu’il
y a une science politique à produire à l’intérieur même de notre savoir savant.
En ce sens l’article de d’Aquino me semble fournir une contribution à la
construction de cette théorie de géographie politique. On peut être en
désaccord avec cette position, ce n’est pas grave, le tout est de débattre. Moi
j’aurais tendance à être d’accord avec ce que j’ai compris de sa position sur
la politique. Pour moi, un savoir géographique est nécessairement appliqué,
parce que dans ce savoir géographique, que je considère comme une part de la
culture humaine, il y a forcément de la politique.
Philippe Pelletier
Tu sous-entends que la science géographique, une « géopolitique
» bien comprise, donne un projet social par exemple, ou un projet
d’habitabilité ? C’est une chose ; autre chose est la sensibilité à ces
questions-là : je me retrouve tout à fait dans les quatre points qu’a évoqués
Roger Brunet. Il y a toujours de grands risques dans le passage de l’un à
l’autre, à partir du moment où d’une sensibilité on prétend passer à un
encadrement strict : la Geopolitik des
années 1930 en a fourni un exemple caricatural.
Jean-Paul Ferrier
Je comprends que l’on puisse refuser cette démarche, mais je
pense que dans le savoir géographique il y a forcément un savoir politique à
expliciter, nécessairement, puisque dans chaque « place » il y a de la
concurrence, du conflit, des règles pour gérer les conflits, voire la
guerre.
Philippe Pelletier
Il y a des préoccupations sociales, économiques ou culturelles,
mais il n’y a pas forcément de conflit ; et si oui, est-ce qu’il y a un modèle
géographique de gestion du conflit ?
Jean-Paul Ferrier
Pas encore, et pourtant il faut instaurer une « pacificité »
des territoires.
Philippe Pelletier
D’Aquino l’a écrit dans son texte : la politique c’est la bonne
gestion du conflit.
Patrick
d’Aquino
Je reprends les points qu’a soulevés Roger Brunet. On fait
trois métiers différents : la même personne ne peut pas faire les trois
métiers, mais on peut les trouver chez les géographes. Le premier, le
scientifique, et le deuxième, l’expert, pas de problème. Le troisième,
effectivement, je considère qu’aujourd’hui on en a besoin. Est-ce un besoin de
géographe ? Je ne vois pas qui d’autre pourrait agir sur cette interaction là,
sur le territoire ; je ne vois pas quelle autre discipline peut être utilisée ;
c’est pour cela que je fais de la géographie. C’est là que l’on peut le mieux
aborder ces problèmes, où il y a effectivement des interactions entre des
politiques et des usages des territoires. C’est vrai qu’il y a un énorme risque
parce qu’on se retrouve sur un terrain flou, où les sentiments peuvent prendre
le pas sur la méthodologie ; c’est pour cela que dans mon article j’ai dit
beaucoup de choses sur la démocratie et sur le politique : parce
qu’effectivement c’est l’un des trois métiers où, vu les risques de dérives
politiques ou citoyennes, il me semble essentiel d’expliciter le mieux possible
quels sont les choix citoyens et politiques qui se cachent : je rejoins
Jean-Paul Ferrier, car même si on est un expert sur le territoire, on a des
choix non explicités. Et dans ce troisième métier, qui est beaucoup plus
délicat et plus risqué, l’une des façons d’éliminer le risque est d’expliciter
les choix cachés. Et là on sort de la géographie.
Roger
Brunet
Je vais poursuivre mon petit travail de maïeuticien local : ce
qui me paraît résulter de ce que vous venez de dire, c’est que le géographe
n’est légitimé pour faire tout ce que vous lui assignez que parce qu’il est le
moins mal placé pour parler de territoire. C’est d’accord, je partage
entièrement ce point de vue et je l’ai déjà écrit ou dit à maintes reprises.
Par rapport aux deux éléments que soulignait Ferrier tout à l’heure, la
démocratie d’un côté, science et action de l’autre, l’important ce n’est ni le
premier, ni le second, mais le troisième, celui qu’il n’a pas dit :
c’est-à-dire notre réflexion sur le territoire ; et c’est pour cela que je vous
ai posé des questions sur la façon dont vous pensiez ces territoires, sur l’emboîtement, la
multiterritorialité, etc. Je crois que c’est là que nous avons le plus de
progrès à faire, parce que la littérature sur la forme de la démocratie, vous
l’avez rappelé vous-même dans votre article, est considérable et bien établie ;
la littérature sur science et société est, elle, surabondante et nous n’y
apporterons pas énormément de choses originales — des témoignages locaux
intéressants, oui, mais il n’est pas sûr que nous ayons là-dessus des
révélations sensationnelles à faire. En revanche, sur ce qui est notre lieu
d’action, qui est le territoire, la territorialisation, nous ne sommes pas les
seuls bien entendu, mais nous sommes sans doute les moins mal placés et c’est
là-dessus que je souhaitais que votre article soit un peu plus clair. On
retrouve ici d’anciens débats trentenaires sur l’autogestion, sauf que ces
débats portaient très peu sur le territoire ; même si le terme d’autogestion
est maintenant considéré comme une vieille lune, quelle est la part que vous
faites jouer aux intérêts des acteurs locaux, exprimés dans leur spontanéité ou
cachés dans leur roublardise, et qui ne peuvent jamais être tous également
satisfaits ?
Il me semble que le voisinage, la proximité, en effet, peuvent
créer des solidarités de fait ; mais n’est-ce pas en fonction d’intérêts
personnels (ou de groupe) bien compris, qui localement et momentanément
transcendent les autres : face à un risque d’inondation, un besoin de sécurité,
aux avantages ou aux nuisances de nouvelles implantations, etc. ? Et attention
à l’échelle : on sait aussi que tout projet d’aménagement local entraîne de
nouveaux clivages, dont certains sont strictement territoriaux ; ceux qui sont
proches d’un nouvel équipement n’ont pas les mêmes intérêts que ceux qui en
sont loin, ou très loin (ravis ou malheureux, dans un sens ou dans l’autre
selon les cas). C’est là une manifestation des fameuses « rentes
différentielles » dans l’espace géographique, ce qui est à la fois
géographique, politique et économique. Je souhaite que vos travaux et votre
expérience nous en disent davantage sur ces sujets.
Philippe Pelletier
Cette problématique d’autogestion, qui passe de l’économique au
territoire, elle me semble portée surtout dans le monde rural, alors que dans
les milieux urbains on assiste à quelque chose d’un petit peu différent, qui
part dans tous les sens ; or le problème est que l’on se trouve dans un monde
de plus en plus urbanisé.
Roger
Brunet
Toutefois les réactions différentielles face à des projets se
produisent aussi en ville, et de plus en plus avec les nouveaux tracés de
tramways, les complexes commerciaux ou de loisirs, la perception des risques
industriels, le retranchement de certains quartiers, etc. ; et il me semble que
les groupes d’action municipale (GAM) dont Dubedout fut un pionnier n’étaient
pas très différents ?
Philippe Pelletier
Néanmoins j’ai l’impression que cette réflexion de géographes «
citoyens » ou « maïeuticiens » doit fonctionner mieux dans des espaces ruraux
ou néoruraux que dans des mégapoles, en tous cas d’un point de vue pratique, si
l’on pense à obtenir un peu de succès — car si l’on échoue c’est très
frustrant. C’est peut-être un cliché, mais on retombe ici sur la question du
voisinage : qui connaît en ville son voisin ? qui a envie de partager ou de
faire quelque chose avec son voisin dans le quartier ? Certes beaucoup, y
compris les partis politiques et les associations, parlent de renouveau des
quartiers, etc. ; mais je m’interroge.
Olivier
Dollfus
Certaines ruelles de mégapoles comme Tokyo peuvent être
assimilées à des villages de ce point de vue.
Thérèse
Saint-Julien
Il est vrai que l’autogestion ne s’occupait pas de territoire,
sauf un peu dans l’expérience des GAM effectivement. Mais il me semble que
notre débat est traversé par un autre débat, qui est celui du développement
économique local, auquel participent beaucoup d’économistes. C’est la question
posée par les districts industriels italiens et Michael Storper, qui est
géographe, a beaucoup écrit sur cette question de voisinage, de proximité. Dans
ces analyses, c’est la démocratie participative qui est censée faire émerger le
projet économique. Il y a là comme une lame de fond, qui dépasse l’enjeu de la
mise en pratique de l’aménagement du territoire au sens propre. Sans doute, la
production de littérature géographique des vingt dernières années a été plus
abondante sur ces questions-là que sur celle que vous abordez, qui est celle de
la participation locale, de la participation dans l’élaboration du projet
territorial. Quand Storper parle des conventions qui sont possibles dans le
voisinage, quand on analyse la structuration des réseaux familiaux, c’est de la
démocratie participative ; mais on ne parle pas des mêmes acteurs : il s’agit
de décisions de firmes. Il y a là quelque chose qui se rattache à ce que vous
dites, à des hypothèses qu’on fait sur le territoire.
Jean-Paul Ferrier
Cette construction politique, ou cette approche territoriale
avec une notion de gouvernance, qui est pensée à partir du Sénégal, est
parfaitement imaginable partout dans le monde. Je l’ai parfaitement ressenti
pour la France. Vous avez donné l’exemple du Japon avec l’obligation
d’appartenir à des sortes de quartiers, une sorte de résurgence du système
féodal, ou l’exemple des petites rues. La question est : avons-nous besoin
d’avoir des relations avec des voisins ? Dans les sociétés dans lesquelles nous
sommes entrés, que je considère comme métropolisées et dans lesquelles la
question du rural ne se pose pas, il peut y avoir des comportements de style
rural. Le texte de d’Aquino propose quelque chose, il ne rejette rien de ce qui
existe et il essaie de faire fonctionner cette sorte d’interterritorialité qui
prend appui sur la proximité spatiale. Il y a un jeu qui n’est pas de l’ordre
du réseau, qui est de l’ordre de la proximité, ce qui renvoie aux discussions
sur l’opposition territoire-réseau. Il n’y a pas de territoire sans réseaux et
il n’y a pas de réseau sans territoire : le problème est de savoir comment cela
s’articule à un moment qui est le nôtre. Je pense que ce texte propose une voie
cognitive, pragmatique : si on le suivait, les choses se passeraient peut-être
un peu différemment. Que pensons-nous de cette problématique ? est-ce qu’on la
considère comme une grande question ? Je pense que si l’on ne gère pas
autrement les questions de proximité, si nous ne savons pas penser la
multiproximité, nous ne pourrons pas limiter la violence terrible et aveugle
que n’importe quel voisin peut provoquer.
Benoît
Antheaume
D’Aquino a toujours parlé de proximité spatiale, toi tu parles
d’autre chose. Par exemple, si d’Afrique du Sud j’envoie un message
électronique à la rédaction de L’Espace
géographique, j’ai une réponse dans l’heure, c’est une forme de
proximité qui n’est pas du tout spatiale, mais qui est incontestablement une
proximité. Je voudrais revenir sur les voisins, j’habite dans un pays où l’on
crée du voisinage. Le Goix a écrit un article dans
l’Espace géographique sur les
gated communities, où il montre qu’à
partir du moment où l’on ferme un quartier, on crée du territoire, on crée des
voisins, dès lors qu’on entre et qu’on sort par une seule porte. Tu as
forcément des voisins, que tu ne choisis pas. Quand autrefois on créait les
townships et que l’on assignait les
populations à résidence sur un territoire en fonction de critères qui étaient
évidemment tout à fait détestables, on créait aussi des voisinages. Je ne sais
pas si cette proximité spatiale obligée et obligatoire est un bon départ pour
créer du « local ».
Roger
Brunet
D’Aquino fait le pari que c’est un bon départ pour essayer de
traiter les conflits d’intérêt. C’est une hypothèse forte.
Philippe Pelletier
Est-ce que cela peut s’appliquer dans la ville actuelle ? j’en
doute.
Patrick
d’Aquino
Il faut bien comprendre ce que j’ai dit : le voisinage n’est
pas une entrée en soi, c’est un fait.
Gilles
Lepesant
La question des pouvoirs locaux connaît une nouvelle actualité
: au niveau européen, vient d’être publié un « livre blanc » sur la gouvernance
et les débats sur l’Europe consacrent une large place à la notion de
subsidiarité. La rédaction de la Charte des droits fondamentaux adoptée au
Conseil européen de Nice a donné lieu à un débat impliquant plusieurs niveaux
de pouvoir en Europe sur l’opportunité d’invoquer un « héritage religieux »
propre à l’Europe. Le Land de Bavière,
relayé par le Président allemand de la Convention (R. Herzog) a tenté d’imposer
une mention de cet héritage, refusée par l’exécutif français. Quand d’Aquino
pose la question de la relation entre espace et pouvoir, ce n’est pas seulement
de développement local ou de démocratie locale qu’il s’agit, mais plus
largement des nouvelles configurations, de nouveaux jeux entre les différents
niveaux de pouvoir territoriaux, avec de nouvelles formes de production de
compromis (la Convention dans le cas précis). À l’échelle européenne, il me
semble que ce qui est en jeu, c’est la remise en cause, fondée ou non, du cadre
étatique comme cadre exclusif du débat démocratique et comme cadre principal
d’action. De là découle une série de questions sur la légitimité des nouveaux
acteurs qui apparaissent, sur l’articulation entre les différents niveaux de
territorialité, sur la référence des sociétés à plusieurs territoires, autant
de questions dont les géographes sont fondés à débattre. Pour citer le cas de
l’Europe centrale, une articulation nouvelle apparaît, parfois génératrice de
tensions, entre les territoires historiques relevant de configurations
territoriales périmées mais pas toujours oubliées, les territoires étatiques et
nationaux, le territoire institutionnel de l’Union européenne, etc. Dans ce cas
spécifique, l’;;;;enjeu des pouvoirs locaux ne relève pas du seul développement
local. Ce qui est en cause est beaucoup plus vaste et plus important. Peut-être
peut-on en rendre compte en analysant les liens qui régissent les rapports
entre l’acteur, l’espace et le temps.
Roger
Brunet
D’Aquino le rappelle au début de son article : un certain
nombre de militants de la démocratie locale à la base sont, d’une certaine
façon, de ceux qui considèrent qu’il ne faut pas d’autorité étatique et que les
conflits se résoudront par l’initiative, l’entreprise, etc. ; c’est un avatar,
une forme particulière de ce que d’autres appelleraient la mondialisation, et
ce n’est pas nécessairement « progressiste » si cela renvoie, de fait, à une
manifestation de la loi du plus fort dans les assemblées locales. Le débat
existe aussi à des niveaux intermédiaires : certains plaident pour une « Europe
des régions » ; il m’est arrivé de m’exprimer négativement sur ce sujet, où je
redoute plus de dangers que de progrès parce que vois faire les caciques
locaux, les jeux de pouvoirs à l’échelle régionale, qui sont au moins aussi
redoutables qu’à l’échelle nationale : on n’a pas forcément très envie de voir
se développer la Ligue Lombarde, le Vlaams Blok, ni même les pouvoirs de
certains présidents de nos conseils généraux ou régionaux.
Gilles
Lepesant
À propos de l’héritage religieux que j’évoquais, l’initiative
venait en effet d’une région, la Bavière, qui avait réussi à faire passer son
message, créant un conflit majeur sur une simple phrase porteuse de sens. On
est là dans un jeu qui laisse de côté tous les cadres auxquels on est habitué,
notamment le cadre étatique, et qui crée des relations nouvelles entre les
acteurs au niveau européen.
Patrick
d’Aquino
Le but n’est pas de remettre en cause le cadre étatique, c’est
de remettre en cause le cadre d’un seul niveau territorial. Ce n’est pas
l’Europe des régions, des États, etc.
Roger
Brunet
Toutefois même à l’échelon auquel vous vous placez, en mettant
en cause par exemple la domination locale des experts sur les projets
d’aménagement, vous pouvez aussi parfaitement viser par là le cadre étatique
parce que, souvent, ces experts sont précisément les représentants de l’État,
ou considérés comme tels. La parade classique est d’ailleurs de parvenir à
faire adopter la position de l’expert comme position spontanée de la population
locale. C’est une tactique bien connue. Or l’État n’est pas un étrange ennemi
envahissant, c’est nous, à travers nos élus. Bien sûr, ses représentants
peuvent être mauvais ; les notables locaux aussi ; voire le chercheur
impliqué…
Patrick
d’Aquino
On ne fait pas de planification, on a engagé les choses de
telle sorte que l’on s’est dit que l’on poserait la question de la
planification lorsque le besoin s’en ferait sentir localement. Le processus a
démarré dans la responsabilisation à outrance des acteurs et des collectivités
locales, c’est-à-dire un jeu d’animation institutionnel pour laisser
réellement, sur les territoires sur lesquels on travaille, carte blanche aux
acteurs et aux autorités locales ; les laisser prendre les décisions par
l’apprentissage. Le problème de la première étape était que tous les acteurs
prennent conscience de cette responsabilité nouvelle, qui n’a rien à voir avec
la décentralisation qui, là-bas, n’a pas de sens. Cela veut dire aussi
travailler et harceler les experts, les choisir par rapport à leur approche sur
les questions qui intéressent les gens, cela implique pour les experts de se
mettre totalement en retrait au départ. On laisse les gens agir et la première
chose qui apparaît c’est que l’on discute de la réglementation collective.
Avoir un résultat de qualité : c’est quand le processus de discussion et
d’élaboration a été de qualité, que les gens sont contents. De toute façon, il
n’y a pas de vérité absolue face à un enjeu complexe ; nous n’avons pas
l’impression que le savoir technique est forcément infaillible. C’est toujours
une solution imparfaite mais qui s’enrichit au fur et à mesure. La
planification est vue comme cela.
Deuxième étape, après ces règles collectives, cette
réorganisation entre eux de l’usage du territoire, quand ils s’aperçoivent que
cela ne suffit pas, on passe à un réaménagement physique par exemple. Ce n’est
pas encore de la planification parce qu’il n’y a pas de questionnement sur ce
que l’on veut faire dans dix ans, c’est une action localisée sur le territoire
où l’expert a en face de lui des gens qui maîtrisent mieux leur pouvoir, qui
sont conscients de leur pouvoir, qui sont capables de lui dire non. C’est là
que des géographes apparaissent comme des experts.
La troisième étape, c’est quand ils arrivent à se rendre compte
que ce n’est pas en faisant un pont là, une mare ici ou une nouvelle école
ailleurs que tout va mieux. Des incohérences apparaissent entre les projets
locaux. Il peut y avoir une cohérence locale qui devient une incohérence à
l’échelon supérieur : alors apparaît le besoin de discuter avec les voisins et
avec le niveau supérieur et c’est ainsi que l’on rentre dans la planification
proprement dite. Ce qui m’intéresse est de savoir avec quels outils, quels
supports méthodologiques, quelles cartes, quelles données on peut appuyer ce
processus, on peut l’enrichir. Quand on a des problèmes complexes de
territoire, ce n’est pas seulement d’une carte dont on a besoin : il ne faut pas nier
la complexité parce que l’on travaille avec des acteurs, le défi a été de leur
apprendre à concevoir une organisation de l’information, à sélectionner des
informations, à être capables de sentir la limite de l’information, la limite
de la carte qui sort du SIG par exemple ; savoir qu’en fait ce ne sont pas des
résultats parfaits, qu’il y a des imperfections, leur montrer que s’ils
construisent leur propre système, ils connaîtront bien, ils sentiront bien de
façon implicite les problèmes, ils verront bien les limites des
cartes.
Des travaux intéressants ont été faits sur les raisons pour
lesquelles ils n’ont pas utilisé les résultats de façon stricte, y compris les
simulations. C’est la peur de la planification mais c’est en même temps un
processus qui va vers la planification, qui va obligatoirement vers les autres
et qui obligatoirement remonte vers la région. Et on arrive à les intéresser à
ce qui se passe dans les territoires voisins parce que cela influe sur leur
propre territoire. Tout ce qui est problème de l’eau, par exemple, est très
bien compris comme bien collectif à partager et à planifier. Nous pensions
qu’une des premières questions qui serait abordée serait la question de l’eau :
pas du tout, parce que la question de l’eau dépasse le niveau strictement local
; ils ne l’ont jamais abordée d’entrée. Et quand ils arrivent à l’échelle où se
pose la question de l’eau, ils l’abordent. Il a été très intéressant d’utiliser
les jeux de rôles et les simulations multi-agents autour des cartes dans ces
processus parce que c’est tellement interactif que c’est très
efficace.
Gilles
Lepesant
Quels sont les « ils » dont vous parlez ?
Patrick
d’Aquino
Cela fait aussi partie de notre méthode : au départ, il n’était
absolument pas question d’identifier des acteurs privilégiés. Dans la démarche
participative, on crée un cadre de concertation. On part des élus locaux pour
essayer de les mettre face à leurs responsabilités devant des choix : c’est un
apprentissage. Leur dire qu’ils seront responsables des dégâts sociaux
éventuels. L’expert se détache toujours des responsabilités, il est extérieur.
C’est progressif : en trois ans de processus, il y encore un acteur dans cette
vallée, les pêcheurs, qui n’ont pas été convoqués. Depuis le début on s’en rend
compte, mais on ne dit rien, on attend, maintenant que l’on en arrive à l’eau,
on va s’intéresser aux pêcheurs. Il y en a d’autres qui sont occultés, le but
n’est pas que cela soit parfait, l’objectif est d’enrichir de plus en plus le
processus pour que le plus de gens possible soient concernés.
Benoît
Antheaume
En Afrique du Sud, il existe maintenant des chaires
universitaires de savoir « indigène » pour faire pièce au savoir technique.
Mais on peut remarquer que pour faire le tracé nord du TGV par les experts
(entre Paris et Lyon) il a fallu trois ans, et pour faire le tracé sud (entre
Lyon et Marseille), avec le « savoir indigène » en plus, il a fallu dix
ans…
Patrick
d’Aquino
On ne cherche absolument pas à recueillir le savoir
indigène.
Jean-Paul Ferrier
Sinon quelqu’un parlera au nom du savoir indigène.
Roger
Brunet
Merci pour toutes vos contributions. Il est clair que nous
souhaitons que Patrick d’Aquino nous propose aussi une illustration originale
de ses propos en présentant concrètement le travail réalisé dans la vallée du
Sénégal (c’est l’objet du second article).
Débat retranscrit et adapté par
Régine Vanduick et Roger Brunet, revu par les
interlocuteurs.
Complément au débat, par Patrick d’Aquino
Notre approche du territoire se distingue par sa dimension
symbolique, institutionnelle et politique, voire idéologique (c’est-à-dire une
certaine définition de la démocratie). Nous sommes donc à l’opposé d’une
approche technico-économiste définissant le territoire comme l’espace d’une
activité ou d’une dynamique particulière. Implicitement, le territoire a
souvent été simplement intégré en tant que
base
spatiale (Passet, 1979 ; Thireau, 1993), « systémique », des
phénomènes socio-économiques du développement local (Pecqueur, 1989 ; Courlet,
1994 ; Calame, 1994 ; Veltz, 1997), qu’ils s’appellent systèmes productifs
locaux (Coujard, 1982 ; Huttin, 1982), systèmes agraires (Brun, 1982),
formations socio-spatiales (Di Méo, 1991), etc. Le territoire est alors perçu
comme un critère de densité de relations sociales et économiques, où la
proximité géographique est moins significative en elle-même que comme condition
de telles relations. Mais du coup, entre activités économiques et espace
géographique, il semble difficile de définir un niveau territorial pertinent
qui puisse superposer assez justement les limites d’un espace géographique avec
celles d’un ensemble de systèmes sociaux de production (Huttin, 1982). Les
tenants de la modélisation systémique des activités agraires
[1] ont évacué le problème en définissant
a priori des échelles géographiques
(exploitation, village, terroir, région, etc.), dans lesquelles ils ont ensuite
appliqué l’analyse systémique.
Derrière la volonté d’aménagement du territoire, c’est
l’organisation de l’espace technico-économique qui est recherchée de la sorte :
en suivant les corrélations des répartitions spatiales des activités, on
parviendrait ainsi à déceler des territoires. Ainsi la
formation socio-spatiale de G. Di Méo,
qui se particularise par sa dimension économique, constitue en quelque sorte
une maille d’intervention, pour un aménagement du territoire au-dessus des
communes. C’est avec une perception très proche, et à peu près en même temps,
que certains agronomes ont conçu une approche articulant filière et territoire
(Vissac et Benoit, 1993 ; Deffontaines, 1994 ; Pernet, 1994). Cette dernière
repose sur l’hypothèse que les processus localisés de développement sont les
produits d’une articulation entre des dynamiques régionales, effets obligés de
tendances globales, et des particularismes locaux. C’est par conséquent une
approche géographique et économique qui cherche à réaliser la jonction entre
l’étude des dynamiques régionales d’intégration au global et l’étude des
dynamiques locales, appréhendées par le système
rural localisé (Pernet, 1994), concept issu de l’économie
industrielle des systèmes productifs locaux (Benko et Lipietz, 1992). Le
système rural localisé, défini à partir d’indicateurs statistiques
agro-économiques et de la transcription spatiale de faits socio-économiques,
est perçu comme un moyen de compréhension de la société locale, à l’interface
entre dynamiques globales et capacités locales (Deffontaines, 1994).
En fin de compte, ces démarches structuralistes et systémiques
sont proches de l’idéologie du développement local, en privilégiant elles aussi
l’appui aux acteurs les plus dynamiques et la mobilisation économique de la
société civile, se penchant ainsi surtout sur des entités spatio-économiques
d’une certaine originalité et vitalité (Benko et Lipietz, 1992 ; Di Méo, 1998).
La dimension politique, confondue avec les structures politico-administratives
et décrétée en crise, y est quelque peu évacuée. En définitive, ces approches
se focalisent sur le développement technique plutôt que sur la qualité des
processus de décision, ce qui entraîne une représentation ambiguë du territoire
chez ces adeptes du développement local. D’un côté, le territoire apparaît
comme partie essentielle (Pecqueur, 1989 ; Vachon, 1993 ; Calame, 1994) ; d’un
autre, les instances qui sont chargées de le gérer et de le transformer sont
négligées. Les élus locaux, les collectivités locales ou les responsables
politiques coutumiers des territoires locaux sont rarement évoqués dans ces
approches, si ce n’est comme l’un des partenaires périphériques du
processus.
Ces approches technico-économiques ne se situent donc pas dans
la même idéologie de l’action que
notre propre perspective : alors qu’elles cherchent à identifier un cadre
cohérent à l’intervention technique, évacuant, dans la lignée du développement
local, la dimension politique, nous nous situons à l’inverse dans l’appui à une
réhabilitation de la dimension sociopolitique dans toute décision sur le
développement d’un territoire. Notre territoire est l’espace socialisé de toute
une société locale, non celui d’une activité. L’émergence d’une identité
territoriale ne peut se résumer ni à un simple « espace vécu » ni à une
activité économique commune sans existence politique et socioculturelle
reconnue. Si la facette économique du territoire peut sembler préférable pour
l’identification de territoires avérés (Di Méo, 1998), elle n’en est pas une
étape génitrice ou constitutive. L’activité économique n’est ici considérée que
comme l’un des produits d’un territoire fonctionnel, contrairement à d’autres
auteurs qui considèrent que la facette économique est originelle ou tout au
moins essentielle. Ce type d’action de l’homme sur l’espace, et les logiques de
structuration et d’organisation spatiales qui en découlent, est plutôt
considéré ici comme les produits, et non les origines, de l’« idée »
territoriale. Cependant, l’identité territoriale ne se réduit pas d’avantage à
une identité politico-juridique ou à l’enracinement dans un lieu : il y faut un
peu de tout cela et quelque chose de plus, les sentiments d’appartenance
(Brunet, 1992). L’histoire de chaque identification territoriale peut par
conséquent être très différente et provenir de phénomènes et de contextes très
variables. C’est pourquoi, plutôt que de privilégier l’une des dimensions dans
la définition du phénomène identitaire territorial ou de se hasarder dans une
distribution du poids de ces différents éléments en son sein, nous préférons
ici, en accord avec notre idéologie de l’action, réfléchir à un processus
croissant d’émergence d’une nouvelle identité territoriale
active : l’accompagnement étape par
étape d’une dynamique d’appropriation
territoriale, par une responsabilisation initiale sur l’espace qui
aboutira in fine à son
appropriation.
[2]
Formulation préférable à celle de « système agraire », le
système n'étant qu'une construction intellectuelle, un modèle parmi d'autres,
d'une réalité (Landais, 1994 ; J. Weber, communication personnelle).