2002
Espace géographique
Analyse urbaine
Facteurs de marginalisation sociale en Seine-et-Marne
Mounir Mamoghli
UMR CNRS 6063 IDEES, équipe MTG
département de géographie, université de Rouen
76821 Mont-Saint-Aignan cedex
La précarité favorise les comportements à risque, mais de façon
très variable selon l’environnement. L’augmentation rapide de la population, le
manque d’équipements, la mauvaise desserte par les transports en commun
favorisent les difficultés. En matière de délinquance juvénile, l’efficacité
des contrats de ville a conduit à limiter les effets négatifs du chômage sur
les comportements délictueux dans les quartiers qui en ont bénéficié.
Mots-clés :
MARGINALISATION, MODÉLISATION, SEINE-ET-MARNE.
Unemployment encourages risk-taking behaviour, but to widely
varying degrees depending on the environment. Rapid population increase, lack
of infrastructure and poor public transport facilities all contribute to
problems. Regarding juvenile delinquency, the efficiency of the
contrats de ville (programmes to
create jobs and revitalise residential areas) has reduced the negative effects
of unemployment on criminal behaviour in the areas that have benefited from
them.
Keywords :
MARGINALISATION, MODELLING, SEINE-ET-MARNE.
Notre hypothèse est que les difficultés des habitants en
Seine-et-Marne varient fortement selon des facteurs environnementaux, toutes
choses égales par ailleurs, c’est-à-dire l’effet du chômage étant mis de côté.
H. Mackay et C. Shaw (1942) montrent que les comportements délictueux ne sont
pas exclusivement explicables par les conditions de vie des populations les
plus fragilisées. Certes, la pauvreté et la destruction de la famille
favorisent le développement de la délinquance, mais celle-ci, selon H. Mackay
et C. Shaw, implique trois conditions : une mobilité résidentielle qui se
répercute dans les zones centrales de Chicago avec quelques inflexions du
modèle (les délinquants se recrutent aussi le long des grands axes de
communication, et la manière dont les banlieues délinquantes se distribuent
autour de la métropole est plus complexe) ; l’absence ou la faiblesse de
perspective de promotion sociale, de possibilité de « s’en sortir » par la voie
légale ; l’absence d’une institutionnalisation et d’une reconnaissance de la
génération des premiers immigrants dans la vie culturelle et politique locale,
donc l’absence d’un groupe d’adultes en position d’autorité légitime.
En France, les travaux d’A. Mingat fournissent quelques pistes
sur la dimension géographique des performances scolaires dans les collèges
(Mingat, 1994). Les résultats révèlent qu’au-delà de la caractéristique sociale
individuelle de l’élève, les choses peuvent se passer différemment lorsque le
contexte géographique dans lequel évolue cet enfant est favorable ou non. A.
Mingat montre notamment que l’effet contextuel est indépendant de
l’appartenance sociale individuelle. Les enfants d’ouvriers scolarisés en
5
e dans les collèges les moins
populaires ont, à valeur scolaire donnée, une probabilité de passer en
4
e plus élevée que les enfants
de cadres scolarisés dans les collèges les plus populaires. De plus, l’impact
de cette caractéristique du contexte n’est pas le même selon l’appartenance
sociale des enfants, puisque les chiffres obtenus selon le type de collège
fréquenté diffèrent plus nettement pour les enfants d’ouvriers (17 points) que
pour les enfants de cadres (11 points). A. Mingat montre que la propension à
choisir une filière est d’autant plus grande qu’elle existe à une distance
faible et que les filières alternatives sont éloignées
[1].
Pour des raisons liées à l’accès à des informations
confidentielles, nous avons choisi de construire les variables à l’échelon des
cantons. Le nombre d’habitants par canton dépasse 5 000 habitants, ce qui nous
a permis de constituer un fichier anonyme et de pouvoir disposer de données
réparties sur l’ensemble du département. Nous avons élaboré cinq indicateurs
cibles sur l’usage de drogue, la délinquance juvénile, le retard scolaire dans
le primaire, le retard scolaire dans le secondaire, l’enfance en
danger.
La police et la gendarmerie fournissent le nombre de mises en
cause pour infraction à la législation sur les stupéfiants par circonscription
de police urbaine ou brigade de gendarmerie. L’addiction aux produits
psychotropes ne se limite pas à certains territoires. Si le phénomène varie
d’un lieu à un autre, il semble que cette variation ne se fait pas dans les
mêmes proportions que la délinquance. La toxicomanie toucherait tous les
milieux sociaux en Seine-et-Marne. C’est pourquoi il nous a été utile de
calculer le rapport entre le nombre de mises en cause par zone (circonscription
de police urbaine ou de brigade de gendarmerie) et le nombre de communes dans
cette zone, afin de prendre en compte la diffusion spatiale de la
toxicomanie.
Les statistiques policières fournissent aussi, par zone
d’interpellation, le nombre de mineurs mis en cause pour un acte de
délinquance. La délinquance juvénile étant moins diffuse dans l’espace, il nous
a été plus utile d’utiliser non pas un rapport mais le nombre de mineurs mis en
cause par circonscription de police ou de brigade de gendarmerie. D’autres
sources permettent de saisir des informations sur l’usage de drogue et la
délinquance juvénile (mesures éducatives des comités de probation, nombre
d’injonctions thérapeutiques, etc.). Mais les statistiques policières selon un
nombre suffisant de lieux nous permettent de mieux appréhender la distribution
spatiale des comportements délictueux et de l’usage de drogue.
Il convient aussi d’analyser d’autres difficultés, puisque les
données policières ne reflètent qu’une partie des comportements à risque.
L’Inspection académique de Seine-et-Marne et le Rectorat de Créteil nous ont
fourni des indications sur les difficultés scolaires. Nous avons calculé le
nombre d’élèves, par canton de résidence, en retard scolaire d’un an (CE1 et
CM2) ou deux ans (collèges). Nous avons choisi d’utiliser le critère de l’âge
effectif de l’élève par rapport à l’âge fictif qu’il devrait avoir dans la
classe qu’il fréquente, en admettant le principe que tout retard scolaire est
le signe d’une difficulté insurmontée à un moment ou un autre de la scolarité
de l’élève.
Nous avons voulu intégrer dans cette étude l’enfance en danger,
car maltraitance d’enfants et pédophilie augmentent d’une manière inquiétante.
L’enfance en danger relève de la Protection judiciaire de la jeunesse et de
l’Aide sociale à l’enfance (ASE) du Conseil général. Seules les données du
Conseil général ont été facilement exploitables pour aboutir par canton au
nombre d’enfants en danger confiés à l’ASE.
La construction de courbes par ajustement cubique nous met sur
la voie d’une typologie. Ces courbes peuvent être regroupées en trois familles,
résumées par les figures 1 à 3.
L’enfance en danger est le
premier indicateur. La courbe a été construite en plaçant en
ordonnée les effectifs des enfants confiés à l’ASE au premier trimestre 1998 et
en abscisse le nombre de demandeurs d’emploi au troisième trimestre de 1997
dans chaque canton de résidence (fig. 1).
Enfance en danger
Le deuxième groupe concerne le
retard scolaire. Nous avons tracé les courbes sur un même plan en
utilisant une échelle propre. Nous avons représenté en abscisse toujours le
nombre de demandeurs d’emploi au troisième trimestre de 1997. Représenté en
ordonnée, le nombre d’élèves en retard scolaire en CE1-CM2 serait un indicateur
des difficultés dans le primaire. Quant au nombre d’élèves en retard scolaire
dans les collèges par canton de résidence, représenté par le même axe des
ordonnées, il peut refléter les difficultés scolaires dans le secondaire (fig.
2).
Fig. 2
Retard scolaire
La toxicomanie et la délinquance
juvénile forment le troisième groupe d’indicateurs. Les courbes ont
été représentées aussi sur un même plan, toujours selon une échelle propre
(fig. 3). Pour la toxicomanie, nous avons représenté en ordonnée le rapport
entre le nombre de personnes mises en cause par circonscription de police ou
brigade de gendarmerie et le nombre de communes du ressort de cette
circonscription ou brigade. En abscisse, nous avons substitué au nombre de
chômeurs les valeurs d’une fonction gravitationnelle de type Lowry (Lowry,
1964). Cette fonction permet de prendre en compte la proximité des secteurs
d’interpellation aux zones les plus sensibles. Il s’agit de calculer en quelque
sorte l’attraction exercée par le secteur d’interpellation sur les personnes en
situation de précarité. Cette attraction prend en compte le chômage et les
temps des transports en commun.
Fig. 3
Délinquance juvénile et
toxicomanie
Pour la délinquance juvénile, nous avons représenté en ordonnée
le nombre de mineurs mis en cause par circonscription de police ou brigade de
gendarmerie. En revanche, en abscisse il a fallu, outre le chômage et les temps
des transports en commun, intégrer dans la fonction « attraction » des
variables sur les équipements dans le secteur d’interpellation. Ce qui nous a
permis de prendre en compte la concentration spatiale des
interpellations.
Interprétation des courbes
Toutes les difficultés augmentent avec le chômage, c’est une
évidence. Cependant, ces difficultés se distinguent selon la variation de cette
augmentation. Dans les cantons où le seuil de 2 000 chômeurs est dépassé, le
nombre d’enfants en danger croît plus vite que dans les autres cantons. Dans
les cantons de moins de 1 000 chômeurs et dans les cantons où le nombre de
demandeurs d’emploi dépasse les 2 500, le nombre d’élèves en retard scolaire
augmente plus vite que dans les autres cantons. Le nombre de mises en cause
croît fortement dans les cantons d’interpellation dont l’attraction est située
en dehors de l’intervalle [0,2 - 0,7] et [0,0 - 0,4] respectivement pour la
délinquance juvénile et pour la toxicomanie.
Examinons de part et d’autre des différents seuils les valeurs
de facteurs potentiellement explicatifs. Ce sont des moyennes calculées sur des
variables collectées au niveau des cantons (tableaux 1, 2, 3 et 4). La courbe
des enfants en danger révèle que, dans les cantons où le seuil de 2 000
chômeurs est dépassé, le nombre d’enfants en danger croît plus vite que dans
les autres cantons. Dans les cantons concernés, il y a en moyenne 44 % des
logements construits entre 1975 et 1990 contre 33 % dans les autres cantons. La
part des logements sociaux est élevée après le seuil 2 000 (le rapport moyen
entre le nombre de ces logements et le nombre de familles allocataires de la
CAF est de 0,62 contre 0,44 dans les autres cantons). Les habitants d’origine
étrangère dans ces cantons sont nombreux (10 % de la population contre 8 % en
moyenne dans les autres cantons). Ainsi, on retrouve quelques traits relatifs
aux quartiers de la Politique de la ville, où la mise en danger des enfants
demeure un problème préoccupant. Les débats autour du foulard islamique, de la
liberté de la femme et de l’intégrité physique traduisent bien la crispation
sociopolitique devant une expression identitaire qui emprunte des formes
considérées comme dangereuses pour les enfants. Comme le dit F. Khosrokhavar
(1997), la dualisation de l’espace social est corrélée à une dégradation de la
situation de la génération adulte des immigrés et l’émergence, depuis le début
des années 1990, d’une nouvelle forme de pratiques culturelles qui a pour cadre
l’exclusion sociale et spatiale.
Tabl. 1
Enfance en danger
|
Nombre de chômeurs < 2
000 |
Nombre de chômeurs > 2
000 |
|
Rapport entre nombre de logements achevés entre 1975
et 1982 et nombre total de logements |
0,15 |
0,20 |
|
Rapport entre nombre de logements achevés entre 1982
et 1990 et nombre total de logements |
0,18 |
0,24 |
|
Rapport entre nombre de logements sociaux et nombre
de familles |
0,44 |
0,62 |
|
Rapport entre nombre d’habitants d’origine étrangère
et nombre total d’habitants en 1990 |
0,08 |
0,10 |
Tabl. 2
Retard scolaire
|
< 1 000
chômeurs |
Entre 1 000 et 2
000 |
> 2 500
chômeurs |
|
Rapport entre nombre d’agriculteurs et nombre
d’habitants |
0,02 |
0,00 |
0,00 |
|
Nombre de cinémas pour 1 000
habitants |
0,05 |
0,09 |
0,02 |
|
Rapport entre nombre de bénéficiaires d’aides pour le
logement et nombre total de familles |
0,44 |
0,50 |
0,48 |
|
Rapport entre nombre de familles nombreuses et nombre
de familles |
0,22 |
0,20 |
0,23 |
|
Rapport entre nombre d’accédants à la propriété en
difficulté financière et nombre d’habitants |
0,0010 |
0,0005 |
0,0009 |
Tabl. 3
Toxicomanie
|
Attraction <
0,04 |
Attraction >
0,04 |
|
Rapport entre nombre d’agriculteurs et nombre
d’habitants |
0,01 |
0,40 |
|
Rapport entre nombre de logements achevés avant 1949
et nombre total de logements |
0,27 |
0,42 |
|
Rapport entre nombre de familles nombreuses en 1993
et 1996 |
0,98 |
1,02 |
|
Rapport entre nombre de jeunes de 16 à 18 ans en 1993
et 1996 |
1,07 |
1,10 |
Tabl. 4
Délinquance
juvénile
|
Attraction <
0,02 |
Attraction 0,02 >
<0,07 |
Attraction >
0,07 |
|
Rapport entre nombre de logements achevés avant 1949
et nombre total de logements |
0,36 |
0,23 |
0,35 |
|
Rapport entre nombre de familles nombreuses en 1993
et 1996 |
1,01 |
0,99 |
1,02 |
|
Rapport entre nombre de jeunes de 6 à 11 ans en 1993
et 1996 |
1,06 |
1,02 |
1,06 |
|
Rapport entre nombre de jeunes de 18 à 20 ans en 1993
et 1996 |
1,10 |
1,07 |
1,12 |
|
Rapport entre nombre de familles en dettes pour le
loyer et nombre de mises en cause en 1996 |
0,54 |
0,17 |
0,35 |
|
Rapport entre nombre d’accédants à la propriété en
difficulté financière et nombre total de familles en 1996 |
0,0061 |
0,0034 |
0,002 |
|
Rapport entre nombre d’habitants d’origine étrangère
et nombre total d’habitants en 1990 |
0,07 |
0,10 |
0,09 |
Toute la Seine-et-Marne se développe. Le dynamisme des zones
rurales et des franges situées au contact de l’agglomération parisienne est
prouvé depuis 1975. Une bonne partie de cette croissance est due aux excédents
de population des autres départements d’Île-de-France, notamment ceux de Paris
et de la petite couronne. Or les facteurs associés aux difficultés scolaires
semblent révéler une crise dans certains secteurs où la population croît vite,
qu’ils soient ruraux ou urbains.
Pour les comportements délictueux et l’usage de drogue, le
nombre de mises en cause croît fortement dans les cantons d’interpellation dont
l’attraction est située respectivement en dehors des intervalles [0,2 - 0,7] et
[0,0 - 0,4]. Dans certains secteurs ruraux, la délinquance juvénile semble
poser un problème de taille dans la mesure où la courbe des comportements
délictueux couvre largement celle de la toxicomanie. En milieu urbain,
toxicomanie et délinquance juvénile se conjuguent surtout dans les secteurs
anciens, puisque le nombre de logements construits avant 1949 est une
caractéristique de ces cantons. Cela vient corroborer les résultats de M. Bussi
(1996), lesquels révèlent que les aires de plus forte consommation de
psychotropes sont plutôt des vieux ensembles pavillonnaires des anciennes
banlieues industrielles.
La structure démographique est à prendre en compte dans la
mesure où le nombre de jeunes et de familles nombreuses augmente vite dans les
secteurs où toxicomanie et délinquance juvénile se manifestent le plus. Il
semble aussi que, dans les secteurs de délinquance juvénile, la population
croît vite, comme le montre l’indicateur lié au logement. En effet, en milieu
rural, le nombre de familles accédant à la propriété qui se trouvent en
difficulté financières est élevé. En milieu urbain, pour un même nombre de
mineurs mis en cause pour un acte de délinquance, les dettes pour les loyers
dans les cantons situés en dehors de l’intervalle [0,2 - 0,7] sont plus fortes
que dans le restant du département.
La grande surprise vient du fait que, dans les aires où la
délinquance juvénile augmente le plus, le nombre d’étrangers est plus faible
que dans les autres secteurs. L’idée de cette recherche est née d’ailleurs de
ce constat et l’hypothèse initiale est confirmée par l’analyse. En effet, dans
les quartiers faisant l’objet de contrats de ville, les dispositifs se sont
multipliés et des moyens parfois très puissants ont permis d’atténuer la
délinquance juvénile. Par ailleurs, d’autres secteurs se trouvent désemparés
par une jeunesse en grande difficulté et l’absence de réponse éducative. Dans
ces secteurs, des moyens socio-éducatifs supplémentaires peuvent limiter les
effets du chômage.
Répartition géographique des indicateurs de
marginalisation
On peut calculer une distorsion entre les modèles et les
données observées. Cette distorsion est évaluée par :
δi =
Dobsi/Di, avec
Di=f(chomi)
où : Dobsi est le nombre observé des personnes
en difficulté résidant en i ; Di est le nombre théorique des
personnes en difficulté résidant en i ; chomi est le nombre de
chômeurs résidant en i ; f est un modèle « log-linéaire » pour les indicateurs
suivant : enfance en danger, retard scolaire en CE1 et CM2 et retard scolaire
dans le secondaire. Pour la toxicomanie et la délinquance juvénile, nous avons
utilisé un modèle gravitaire.
Un ?i significatif (loin de 1) est
l’indication d’un biais spatial. En effet, si δi est supérieur
à 1, les difficultés des habitants peuvent être favorisées par des critères
autres que le chômage. En revanche, lorsque le rapport est inférieur à 1, les
difficultés sont atténuées par la présence de facteurs qui limitent les effets
négatifs du chômage.
On peut synthétiser ces distorsions par une analyse en
composantes principales, en reportant les cinq variables (c’est-à-dire les
distorsions) sur les deux axes principaux. Dans une ACP, le premier facteur
peut être appelé « l’axe taille » (Tassi, 1985), car généralement l’ensemble
des variables sont corrélées positivement à cet axe. Il peut être considéré ici
comme un « axe des priorités », car il correspond à l’ampleur des distorsions,
donc des facteurs autres que le chômage, qui influent sur les problèmes sociaux
rencontrés. En reportant les aires géographiques sur ces axes, on identifie
quatre territoires selon le rôle des facteurs contextuels (fig. 4). Ces aires
sont représentées sur la carte (fig. 5).
Fig. 4
Le rôle des facteurs
contextuels
Fig. 5
Les cantons classés selon les
priorités définies par les facteurs contextuels
Les cantons de première priorité
Dans le canton de Meaux-Nord, le nombre de jeunes de 18-20
ans est en forte augmentation. Meaux-Nord semble avoir exercé depuis une
vingtaine d’années une attraction sur une population nouvelle, avec l’ouverture
de l’aéroport de Roissy en 1974, à quelques kilomètres de Meaux : les familles
préfèrent résider à une certaine distance de la zone aéroportuaire, peu
attractive pour l’habitat (Mamoghli, 1993b). De plus, Meaux-Nord est bien doté
en ressources. Cherchant une meilleure adaptation urbaine, les familles
monoparentales sont nombreuses dans ce canton : 17 % des allocataires de la CAF
sont des familles monoparentales contre 13 % dans la partie du département où
il existe des facteurs atténuants.
À l’est de ce canton, dans la vallée de la Marne et de
l’Ourcq et dans le canton de La Ferté-Gaucher, les agriculteurs, les ouvriers
et les retraités sont fortement représentés. Les bibliothèques, les théâtres et
les cinémas manquent. Ces cantons étant ruraux, les subventions de la Mission
Ville pour le soutien scolaire sont quasiment inexistantes. Les actions contre
l’illettrisme sont rares. Les éducateurs de la prévention spécialisée et les
structures de prévention et de prise en charge de la toxicomanie sont peu
nombreux. Les statistiques des allocations familiales semblent révéler un
accroissement du nombre des jeunes âgés de plus de 6 ans supérieur à la moyenne
départementale. Cependant, contrairement à la tendance générale dans le
département, le nombre d’enfants âgés de moins de 6 ans diminue dans ces
cantons, comme si le manque de ressources y constituait aujourd’hui un frein à
l’accueil de nouvelles populations.
Dans la partie sud-est du département, on trouve des
populations fragilisées (rmistes, étrangers, agriculteurs, ouvriers et
retraités). Les revenus sont faibles, les dettes pour les loyers sont élevées.
Les subventions et les aides légales comme les allocations pour le logement
comptent beaucoup. Les cinémas sont nombreux mais les théâtres manquent. Or,
dans une précédente étude concernant l’Essonne, il nous a été révélé qu’en
matière d’action culturelle, seules les communes dotées d’une aire culturelle
diversifiée parviennent à atténuer les effets négatifs du chômage.
Les cantons de deuxième priorité
L’agglomération de Melun semble exercer une attraction
particulière sur les populations à revenus élevés (cadres supérieurs). Mais,
dans le même temps, les personnes en difficulté sont nombreuses aussi,
notamment les familles endettées pour les loyers, les handicapés et les
chômeurs de longue durée. Des tensions peuvent résulter de cette dualité,
laquelle engendre chez les personnes en difficulté un sentiment
d’injustice.
Nous avons tenté une expérience de terrain afin de confronter
les résultats de la modélisation avec la réalité. Nous avons passé quelques
semaines à Dammarie-les-Lys en plein quartier de contrat de ville. Dans ce
quartier, le confort, l’urbanisme et l’entretien des espaces verts sont plus
que satisfaisants. La police est très discrète. Quelques adultes issus de
l’immigration participent par des postes subalternes à la vie du quartier. Mais
nombre d’habitants ne travaillent pas. Le café-PMU est très fréquenté. La
petite salle de prière du foyer Sonacotra est bondée par des musulmans qui
veulent pratiquer. Le bar du foyer, séparé de la salle de prière par une simple
cloison, procure sans doute un revenu correct à son gérant, le nombre de
clients étant apparemment élevé. Au centre social, la permanence des
assistantes sociales est très sollicitée. En revanche, la bibliothèque est très
peu fréquentée par les habitants du quartier sensible et encore moins par ceux
des environs. Le quartier est séparé des autres par une sorte de no man’s land.
La dualité est nette. Peu d’échange entre les habitants d’une même ville,
séparés de quelques centaines de mètres. La méconnaissance est totale,
l’ignorance mutuelle est complète.
Le RER passe presque au pied du foyer Sonacotra, mais sans
s’arrêter, ce qui prive les habitants de Dammarie-les-Lys d’un accès régional
facile et la SNCF d’une clientèle supplémentaire, et la ville de
Dammarie-les-Lys d’un effet structurant. Les déplacements sont donc polarisés
vers la gare de Melun, centre d’un polygone que forment quatre points
fréquentés par les habitants de Dammarie-les-Lys : le tribunal, la Caisse
d’allocations familiales et les antennes de l’Assedic et de l’Anpe. Le centre
de Melun se trouve loin sur l’autre rive de la Seine. Les personnes en
difficulté semblent avoir du mal à s’aventurer en centre-ville d’autant plus
que le ticket de bus est plus cher que dans la ville de Paris. Mais ce qui nous
frappe le plus, c’est le paradoxe entre le quartier de la gare, triste et
pollué, et les rues piétonnières du centre de Melun, garnies de magasins de
luxe.
Sur la route entre Dammarie et Melun, plusieurs bâtiments
portent une annonce par laquelle les bailleurs proposent des appartements à
louer. Mais les difficultés sont manifestes. Des seringues par terre signalent
la toxicomanie. D’ailleurs, les cafés situés autour de la gare de Melun sont
vigilants : des mesures sont prises pour éviter la consommation de drogue dans
les toilettes.
Le canton de Provins
apparaît comme un canton excentré, difficile à atteindre par les transports en
commun. De plus, il semble quelque peu oublié en matière de politique
socio-éducative. Le nombre d’éducateurs spécialisés est faible. L’action contre
l’illettrisme par les bénévoles est rare. Le canton étant considéré comme
rural, il ne reçoit guère de subventions de la Mission Ville pour le soutien
scolaire. Cette situation nuit à une population pauvre qui semble s’être
établie dans le canton depuis la fin des années 1980 : les chiffres montrent
une augmentation du nombre des jeunes âgés de 11 à 16 ans et du nombre de
familles nombreuses entre 1993 et 1996 et les pourcentages d’ouvriers et de
retraités sont élevés.
À Rozay-en-Brie, la
desserte par les transports en commun est mauvaise, les logements sociaux, les
théâtres, les cinémas, les structures de prévention et de prise en charge de la
toxicomanie et les clubs de prévention spécialisée manquent ; les subventions
de la Mission Ville pour le soutien scolaire et pour la lutte contre la
délinquance sont rares dans ces cantons considérés comme ruraux, où le nombre
des jeunes âgés de 11 à 16 ans augmente fortement. Les accédants à la propriété
en difficulté financière sont nombreux.
L’expansion urbaine de
Meaux-Sud, amorcée depuis une vingtaine d’années, semble continuer.
En effet, le nombre d’habitants augmente fortement, en particulier celui des
jeunes, quelle que soit la catégorie d’âge. De plus, le nombre d’accédants à la
propriété en difficulté financière y est élevé. Le taux des aides pour le
logement est faible.
Les cantons de troisième priorité
Des aires situées au sud-est de la forêt de Fontainebleau et
dans le canton de Coulommiers constitueraient des lieux où beaucoup de
retraités désireux de garder un contact avec Paris ont choisi de s’établir.
Dans ces aires, les bibliothèques manquent. Du fait de leurs caractéristiques
rurales, on y recense peu de subventions pour le soutien scolaire ou pour la
lutte contre la délinquance de la part de la Mission Ville. Les éducateurs de
la prévention spécialisée sont rares.
Les autres cantons de troisième priorité sont caractérisés
par un manque flagrant de ressources locales : bibliothèques, théâtres,
cinémas, équipements sportifs (piscines), subventions, actions contre
l’illettrisme, structures de prévention et de prise en charge de la toxicomanie
et éducateurs de la prévention spécialisée, tout manque.
L’approche de la marginalisation qui a été développée ici est
inspirée par la modélisation. Afin d’infléchir l’orientation des modèles d’une
conception mécaniste vers une réalité du terrain, on a tenté d’analyser les
distorsions entre les modèles et les observations, ce qui nous a conduit à
cerner de plus près des situations géographiques. Il resterait à préciser
l’évolution dans le temps des aires prioritaires en fonction de la nouvelle
orientation de la Politique de la ville.
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Sources des
données
·
Direction régionale du Travail et de l’Emploi ; Préfecture de
Seine-et-Marne ; Conseil général de Seine-et-Marne ; Caisse d’allocations
familiales ; Direction régionale de l’Équipement ; INSEE ; Union départementale
des associations familiales ; Association de lutte contre l’illettrisme en
Seine-et-Marne ; DDASS de Seine-et-Marne.
[1]
Étude réalisée avec l’appui du Conseil général, de la
Préfecture et de la Caisse d’allocations familiales de Seine-et-Marne.
Ce texte a bénéficié des conseils d’Yves Guermond.