Espace géographique
Belin

I.S.B.N.2701131278
96 pages

p. 163 à 174
doi: en cours

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Écologie alpestre

tome 31 2002/2

2002 Espace géographique Écologie alpestre

La gestion du risque torrentiel à Serre-Chevalier : acteurs et enjeux

Christophe Flez Philippe Lahousse Laboratoire de Géomorphologie et Gestion des Milieux NaturelsUFR de Géographie et d’AménagementUniversité des Sciences et Technologies de Lille59655 Villeneuve d’Ascq cedex
Depuis le milieu des années 1960, le développement de la station touristique de Serre-Chevalier (Saint-Chaffrey, Hautes-Alpes) a entraîné une extension rapide du tissu urbain. Le 9 juillet 1981, les lotissements implantés sur le cône de déjection du Verdarel vont être en partie dévastés par une lave torrentielle. La commune et les services déconcentrés de l’État s’engagent alors dans une politique de correction qui a permis de recréer rapidement un climat de confiance propice à la poursuite de l’urbanisation. Les crues catastrophiques de juillet 1995 et les nouvelles orientations de la politique nationale de prévention des risques naturels appellent toutefois à la prudence. Une zone inconstructible est imposée à la commune par le service de Restauration des terrains en montagne, mesure ressentie comme un désaveu de la politique municipale menée depuis 20 ans.Mots-clés : ALPES FRANÇAISES, DISPOSITIF DE PROTECTION TORRENTIEL, LAVE TORRENTIELLE, RISQUE NATUREL. As a consequence of the development of the Serre-Chevalier mountain resort, the municipality of Saint-Chaffrey has expanded rapidly since the mid-1960s. On 9 July 1981, the new buildings on the alluvial fan of the Verdarel torrent were partly destroyed by a debris flow. After that event, the civil authorities implemented a torrent correction policy, which rapidly helped restore a sense of security among the population. Urban development also resumed. However, the combination of catastrophic floods in July 1995 and a new national policy on natural hazards led to the introduction of more cautious measures. A construction-free zone was imposed on the council of Saint-Chaffrey by the Mountain Land Protection Service. This measure is perceived as a refutation of the local torrential correction policy carried out by the council of Saint-Chaffrey for the last 20 years.Keywords : DEBRIS FLOW, FRENCH ALPS, NATURAL HAZARD, TORRENT REGULATION SYSTEM.
La commune de Saint-Chaffrey est si régulièrement exposée aux crues torrentielles que « faire son Saint-Chaffrey » signifie localement : déborder (Merle, 1991). Le noyau primitif du village est situé sur le cône de déjection du Sainte-Élisabeth, l’un des torrents autrefois les plus redoutés du département des Hautes-Alpes ; dès 1912, il a d’ailleurs été intégré aux périmètres domaniaux de la Restauration des terrains en montagne en vue d’un programme de correction torrentielle visant à limiter l’effet dévastateur des crues. L’intervention des services forestiers de l’État sur le territoire communal inaugure ainsi une nouvelle période, au cours de laquelle la connaissance et la gestion du risque torrentiel échappent progressivement aux autochtones. La méfiance traditionnelle s’estompe, ouvrant ainsi la voie à une urbanisation galopante entretenue par le développement touristique de la station de Serre-Chevalier.
Le 9 juillet 1981, juste en amont de Saint-Chaffrey, le débordement du torrent du Verdarel sur son cône de déjection rappelle la dangerosité du site. La municipalité et les services déconcentrés de l’État s’interrogent alors sur les moyens de protection à mettre en œuvre pour assurer la sécurité sur le cône de déjection. Un dispositif élaboré de correction torrentielle est aménagé ; pendant une quinzaine d’années, il contribue à recréer un climat de confiance favorable à la poursuite de l’urbanisation.
L’année 1995 marque cependant un retour à la prudence. D’abord en raison des crues catastrophiques qui ont affecté l’ensemble du Briançonnais et une partie du Queyras à la fin du mois de juillet, et aussi pour satisfaire aux nouvelles exigences de la politique nationale de prévention des risques naturels exprimées dans la loi du 2 février 1995 relative au renforcement de la protection de l’environnement. L’application du « principe de précaution » conduit le service de Restauration des terrains en montagne (RTM) à geler l’urbanisation sur une partie du cône de déjection du Verdarel, balayant du même coup les certitudes acquises sur l’efficacité du dispositif de protection existant. Après quinze ans d’efforts conjugués, les relations entre l’État et la municipalité de Saint-Chaffrey témoignent de la difficile adéquation entre le développement local et la sécurité publique.
Photo 1
Début du xxe siècle (Merle, 1991)
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Photo 2
Avril 2001. L’urbanisation du cône de déjection du Verdarel au cours du xxe siècle
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De la crainte des torrents à la fièvre de l’« or blanc »
 
 
C’est dans la commune de Saint-Chaffrey que débute, le 13 mai 1937, l’histoire du tourisme hivernal dans la vallée de la Guisane (Avocat, 1975 ; Moyrand-Gattefossé, 1982). Il faudra toutefois attendre le milieu des années 1960 pour que la conversion vers l’économie touristique s’affirme franchement. La prudence et la connaissance ancestrale du milieu naturel qui avaient jusqu’ici régulé l’occupation des sols dans la commune de Saint-Chaffrey sont alors balayées par l’explosion de l’urbanisme promotionnel. Au début des années 1980, la capacité d’accueil de la vallée de la Guisane est portée à plus de 20 000 lits, contre 3 000 en 1960 (Meyzenc, 1984). Les efforts conjugués des communes de Saint-Chaffrey, La Salle-les-Alpes et Monêtier-les-Bains hissent rapidement la station de Serre-Chevalier au sixième rang national et au premier pour les Alpes du Sud (Duprat, 1994).
Dans la commune de Saint-Chaffrey, le pôle touristique principal est situé sur le cône de déjection du Saint-Bernard (fig. 1), torrent réputé peu dangereux, dont les deux seuls débordements catastrophiques remontent à juillet 1746 et aux grandes inondations de mai 1856 (Fanthou, 1991 et 1994). Deux crues ont bien été recensées au printemps 1973 et en octobre 1976, mais les digues qui bordent le chenal d’écoulement sur le cône de déjection ont suffi à les contenir.
Fig. 1
Évolution de l'urbanisation dans la commune de Saint-Chaffrey (1939-2000)
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La menace que représente le torrent du Verdarel est en revanche nettement plus affirmée, depuis au moins la fin du xive siècle (Mougin, 1931). Il est même, avec le Sainte-Élisabeth, en tête de liste des torrents les plus redoutables de la vallée de la Guisane (fig. 2). Pourtant, son cône de déjection accueille une partie de l’urbanisation nouvelle (fig. 1 et 3), sous la forme principale d’un habitat individuel permanent (près de 60 % du parc immobilier de ce secteur). En y ajoutant l’habitat collectif, les locaux professionnels et la gendarmerie, la part des constructions occupées toute l’année est même portée à plus de 75 % Le risque n’est donc pas ici cantonné au mois d’affluence touristique, alors que l’enquête historique, menée à l’échelle de la vallée de la Guisane, a montré que les crues torrentielles pouvaient intervenir de mai à octobre inclus (Lahousse, 1994 et 1997).
Fig. 2
L'activité torrentielle recensée dans la vallée de la Guisane
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Fig. 3
Évolution de l'occupation du cône de déjection du Verdarel jusqu’en 1981
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L’explosion urbaine s’est accompagnée d’une croissance démographique inégalée dans toute la vallée de la Guisane : 1 424 habitants en 1990, contre 962 en 1968 (Sentis, 1994). Certes, la commune a bénéficié d’une forte natalité, mais l’essentiel des apports relèvent d’un flux migratoire largement positif, lui-même alimenté par la création d’emplois inhérents au développement touristique, la position périurbaine de Saint-Chaffrey par rapport à Briançon et l’arrivée de retraités. Ces nouveaux usagers de la montagne, de plus en plus nombreux par rapport à la population traditionnelle, ont une perception du milieu naturel fondamentalement différente de celle qui prévalait jusqu’alors, bousculant des siècles de méfiance et oubliant la culture du risque détenue par les anciens. La course au développement touristique empêchait de craindre le débordement d’un torrent dont la dernière crue notable remontait au 21 novembre 1928 ! C’était cependant oublier bien vite que la branche occidentale du Verdarel avait, dès 1903, été intégrée aux périmètres de Restauration des terrains en montagne, au même titre que le très redouté torrent de Sainte-Élisabeth.
 
Un risque torrentiel pourtant bien réel
 
 
Le 9 juillet 1981, à la suite d’un violent orage, le Verdarel rappelle brutalement la dangerosité du site en produisant une lave torrentielle d’un volume compris entre 30 000 et 50 000 m3 (Colas, 1987 ; Cocheteau et al, 1989). Les dégâts sur le cône de déjection sont considérables, tant sur l’habitat que sur les infrastructures (fig. 4 et tabl. 1). La population est traumatisée : de mémoire d’homme et nulle part dans les archives n’ont été retrouvés de récits de crues aussi violentes pour la commune de Saint-Chaffrey (Lahousse, 1998). Un an avant l’entrée en vigueur des procédures d’indemnisation des victimes de catastrophes naturelles et d’élaboration des Plans d’exposition aux risques naturels prévisibles (loi du 13 juillet 1982), cet événement devient l’élément fondateur d’une nouvelle politique locale de lutte et de protection contre le risque torrentiel.
Fig. 4
Position de l'habitat par rapport à l'étalement de la lave torrentielle du 9 juillet 1981
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Tabl. 1
Coût de la crue du 9 juillet 1981
Nature des dégâtsMontant du préjudice (en euros) [*]
Habitat individuel88 550
Microcentrale électrique du pont Carle58 015
Remise en état de la RN. 91 (désengravement, installation d’un pont provisoire et reconstruction du nouveau pont)381 680
Voirie (autre que la RN. 91), réhabilitation des entrepôts municipaux et désengravement des terrains362 595
Remise en état des réseaux (eau et électricité)43 510
Remise en état des canaux43 510
Total977 860
* Les montants évoqués dans le texte et les tableaux correspondent à la conversion, en euros, des francs constants 2000

La commune décide alors d’engager un ambitieux programme de correction du torrent du Verdarel. Dès 1981, une première tranche de travaux est confiée au service RTM et à la DDE (Direction départementale de l’équipement) des Hautes-Alpes. Une plage d’étalement des laves torrentielles est aménagée à la racine du cône de déjection et des digues de protection sont construites dans les secteurs urbanisés (fig. 5 et tab. 2). La deuxième tranche de travaux (1982-1983) permet de compléter le dispositif de défense passive mis en place sur le cône de déjection, le coût de l’opération atteignant déjà près de 1,9 M¤. Engagée en 1985 par l’implantation du grand barrage Blanchard à 1 700 m d’altitude, la troisième tranche de travaux a ensuite pour objectif de fixer le lit du torrent, limitant la production de laves torrentielles. Si on y ajoute le barrage Gaudy prévu dans l’exercice 2001 (fig. 5), le coût de la protection sur le cône de déjection du Verdarel atteint aujourd’hui plus de 3,1 m¤.
Fig. 5
Le dispositif de correction torrentielle du Verdarel
IMGIMGLe dispositif de correction torrentielle du Verdar...IMGIMF

Tabl. 2
Coût du dispositif de correction mis en place sur le torrent du Verdarel
Année de réalisationType d’ouvrage ou nature de l’interventionLocalisation sur la fig. 5Coût(en euros)
1981Barrage fermant la plage de dépôtBd271 750
Digues maçonnéesD3, D4, D5243 600
Digue d’entonnement et seuilD6 et S4117 940
1982Petit barrages de stabilisation
Seuils et diguesb1, b2, b3241 620
S5, S6, S7 et D1, D2525 435
1982-83Plage de dépôt (digue de fermeture, terrassements et dents freineuses)D7 et d1, d2, d3461 925
1985Grand barrage " Blanchard "B1248 610
1988Dérivation du Petit Verdarel et petits barrages amont [*]b1’ à b4228 640
1990Petits barrages de stabilisationb4 à b11301 235
1992Grand barrage " Queyras "B2101 040
1995SeuilsS8, S985 850
1997Simulation du fonctionnement de la plage de dépôt—-54 045
1998Grand barrage " Allamanno "B3128 400
1982-1999Nettoyage du lit et entretien des berges—-39 690
Total3 049 780
* l’objectif étant d’assécher les laves torrentielles susceptibles d’être initiées dans cette partie du bassin versant

Très vite, la commune de Saint-Chaffrey souhaite une révision du POS (plan d’occupation des sols) afin d’y intégrer les données du plan des zones exposées aux risques naturels, établi immédiatement après la crue (Colas, 1982). Il faut cependant attendre le 7 juin 1988 pour que le nouveau POS soit approuvé et que, pour la première fois, le torrent du Verdarel y apparaisse comme vecteur de risque. Entre temps, l’urbanisation du cône de déjection s’est donc poursuivie et la vulnérabilité du site s’est largement accrue. Il faut dire que les investissements réalisés au cours de cette période sur le Verdarel ont largement contribué à rétablir le climat de confiance qui prévalait avant la catastrophe du 9 juillet 1981.
Une nouvelle crue le 22 juillet 1988 n’inverse pas la tendance. Bien au contraire, elle permet de tester, grandeur nature, l’efficacité du dispositif de correction torrentielle et, par voie de conséquence, de légitimer l’action concertée de la municipalité et des services déconcentrés de l’État (RTM et DDE). En cela, elle conforte la commune dans la poursuite de son développement urbain : 21 nouvelles constructions ou extensions de bâtiments sur le cône de déjection du Verdarel entre 1981 et 1995, dont à peu près un tiers est situé dans le périmètre des débordements du 9 juillet 1981 (fig. 4) !
 
Un exemple local d’application du principe de précaution
 
 
Dans la soirée du 24 juillet 1995, de violents orages s’abattent sur le Briançonnais et une partie du Queyras. En quelques heures, une dizaine de torrents sortent de leur lit dans un rayon de 10 km autour de Briançon (Lahousse et Salvador, 1998a). Dans la vallée de la Guisane, le bilan est particulièrement lourd. Si le débordement du Sainte-Élisabeth est sans graves conséquences, les torrents du Peytavin et du Bez provoquent plus de 1,8 M¤ de dégâts dans les communes limitrophes de Saint-Chaffrey et La Salle-les-Alpes (Lahousse et Salvador, 1998b et 1999). Le choc psychologique est brutal car, à cette période de l’année, la saison touristique bat son plein dans la station de Serre-Chevalier.
Bien que le Verdarel ne se soit pas manifesté, ces événements catastrophiques amorcent un retour à la prudence, en particulier de la part du service RTM. En tant qu’organisme déconcentré de l’État, il se doit en effet de faire appliquer les nouvelles orientations de la politique nationale de prévention des risques naturels qui, en vertu de la loi du 2 février 1995, font désormais prévaloir le principe de précaution (Bourrelier, 1997). Une étude est commandée afin de tester le comportement de la plage de dépôts située à la racine du cône de déjection du Verdarel et, si besoin en était, d’en améliorer la conception (SOGREAH, 1997). Le diagnostic est alarmant. Les simulations réalisées sur modèle réduit physique ont effectivement montré que le dispositif de protection était incapable de contenir une lave torrentielle d’un volume équivalent à celle du 9 juillet 1981 (de l’ordre de 40 000 m3). Du même coup, la crue du 22 juillet 1988, qui témoignait jusque-là de l’efficacité de l’action entreprise, redevient, sans doute à juste titre, un événement de second ordre, n’ayant guère déplacé que 8 000 à 12 000 m3 (SOGREAH, 1997). La menace d’un débordement catastrophique est donc bien réelle, d’autant que les recherches géomorphologiques menées simultanément dans le bassin-versant ont montré que les volumes de matériaux mobilisables en une seule crue étaient au minimum de 60 000 m3 (Lahousse, 1996 ; Lahousse et Salvador, 2002).
La révision du POS à partir de 1996 fournit au service RTM l’occasion d’imposer une zone « UR » inconstructible sur le cône de déjection du Verdarel (fig. 6). Approuvé le 25 juin 1999, ce document illustre parfaitement la relation régalienne qui peut s’instaurer entre les services déconcentrés de l’État et les communes lorsqu’il s’agit d’intégrer le paramètre « risque naturel » dans le développement local. Il s’agit en effet d’une décision unilatérale, qui est encore ressentie par la plupart des élus locaux comme un véritable désaveu de la politique municipale menée depuis une vingtaine d’années en matière de lutte contre le risque torrentiel. Le renforcement du dispositif de correction déjà en place, préconisé par le service RTM pour un montant provisoirement estimé à 1,5 M¤, apparaît pour beaucoup comme une fuite en avant qui a peu de chance d’aboutir à la levée de cette mesure sécuritaire. Si ces nouveaux investissements peuvent paraître nécessaires à la sauvegarde de l’existant sur le cône de déjection, ils risquent de faire éclater le déséquilibre entre la vulnérabilité du site et les dépenses consacrées à sa mise en sécurité.
Fig. 6
Risque torrentiel et urbanisation sur le cône de déjection du Verdarel
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La sécurité publique à tout prix
 
 
Entre 1981 et 1995, le tissu urbain s’est largement densifié sur le cône de déjection du Verdarel, en particulier sur la rive gauche du torrent, pourtant initialement classée en grande partie en zone « violette » inconstructible sur le Plan de 1982 (fig. 4). Les investissements réalisés dans le dispositif de correction torrentiel avaient créé un climat de confiance ; on conçoit que la décision prise d’instaurer une zone UR sur le nouveau POS ne soit pas comprise par une municipalité qui demeure persuadée d’avoir tout mis en œuvre pour poursuivre le développement. Même si elle s’inscrit dans les nouvelles priorités de la politique nationale de lutte contre les risques naturels, l’idée de continuer à investir dans un dispositif de correction torrentielle sans avoir la garantie d’obtenir un jour la levée de la zone inconstructible est désormais ressentie comme une dérive financière orchestrée par l’État et ses représentants locaux.
Pour tenter d’apprécier son ampleur, un zonage du risque torrentiel a d’abord été déterminé en fonction des informations recueillies à la suite de la crue du 9 juillet 1981 (fig. 6). Il est fondé sur le calcul des taux d’endommagement du bâti constatés lors de cet événement de référence. Avec une capacité maximale de rétention du dispositif mis en place sur le cône de déjection de l’ordre de 15 000 à 20 000 m3 (valeur d’ailleurs vérifiée lors de la crue du 22 juillet 1988), et un volume minimum de matériaux directement mobilisables de 60 000 m3, un débordement d’ampleur au moins équivalent à celui du 9 juillet 1981 apparaît effectivement toujours envisageable (SOGREAH, 1997 ; Lahousse et Salvador, 2001).
Dans les conditions actuelles de l’urbanisation, soit un parc immobilier porté à 67 constructions, pour un montant global de l’ordre de 16 M¤, l’impact financier d’une telle crue sur le bâti serait d’environ 0,5 M¤ (fig. 6 et tab. 3). Si l’on y ajoute le montant probable des dégâts aux infrastructures, soit un peu moins de 0,9 M¤ (tab. 1), la vulnérabilité actuelle du site avoisine vraisemblablement les 1,4 M¤. Il s’agit bien évidemment d’une valeur indicative, qui a le désavantage d’être fondée sur la répétition d’un seul événement connu. Elle permet néanmoins de constater que la politique de correction torrentielle, menée conjointement avec les services déconcentrés de l’État entre 1981 et 1995, a entraîné une augmentation de l’ordre de 40 % de la vulnérabilité vis-à-vis d’une crue équivalente à celle du 9 juillet 1981. La valeur globale du parc immobilier a subi simultanément la même hausse (16 M¤ en 2001, contre 11,3 M¤ en 1981). Seule la rive droite du Verdarel est restée à l’écart des spéculations immobilières, en raison d’un classement en zone naturelle non constructible figurant déjà au POS de 1980 (fig. 4).

Tabl. 3
Nombre de constructions par zone d’aléa et estimation de la vulnérabilité du bâti sur le cône de déjection du Verdarel
Taux d’endommagementZone d’aléa fort (12 %)Zone d’aléa moyen (4 %)Zone d’aléa nulTotal
Valeur immobilière (M¤)
< 0,080,01,02,03,0
[0,08 - 0,15[0,02,06,08,0
[0,15 - 0,25[1,09,08,018,0
[0,25 - 0,30[2,012,07,021,0
[0,30 - 0,50[1,01,04,06,0
> 0,502,03,06,011,0
Nombre de constructions6,028,033,067,0
Enjeux immobiliers par zone (M¤)2,16,37,616,0
Vulnérabilité par zone (M¤)0,260,2400,5

Depuis 1995, le déséquilibre entre la vulnérabilité sur le cône de déjection du Verdarel et les dépenses consacrées à la mise en sécurité du site s’est largement creusé. En gelant l’urbanisation, tout en maintenant les investissements dans le dispositif de correction torrentielle, le rapport entre le coût de la protection et la vulnérabilité est effectivement passé de 2 à 2,3 entre 1995 et 2001. Les perspectives de nouvelles dépenses induites par le projet d’équipement du bassin-versant, pour un montant estimé pour le moment à 1,5 M¤, porteront même ce rapport à 3,4. Certes, l’enjeu dépasse le simple cadre des dégâts matériels et ces efforts financiers se justifient au moins pour assurer la protection des habitants. Il reste cependant qu’en ne se donnant pas assez rapidement les moyens de mieux maîtriser l’urbanisation sur le cône de déjection du Verdarel, l’État est aujourd’hui contraint de participer financièrement à un programme de correction torrentielle très coûteux qui, à terme, représentera près de 5 fois la valeur des dégâts occasionnés par la crue du 9 juillet 1981 !
 
Conclusion
 
 
Au cours de son histoire, la commune de Saint-Chaffrey a souvent été confrontée au risque torrentiel. Alors que les derniers événements sont les débordements du torrent de Sainte-Élisabeth et du Peytavin (Lahousse et Salvador, 1999), c’est pourtant sur le cône de déjection du Verdarel que les services déconcentrés de l’État ont appliqué le principe de précaution. En même temps, alors que les plus lourds dégâts enregistrés le 24 juillet 1995 ont été observés sur le cône de déjection du Bez (près de 1,7 M¤), la commune limitrophe de La Salle-les-Alpes s’apprête à accueillir les deux plus gros complexes de loisir de toute la vallée de la Guisane (résidences Pierre & Vacances et Club Méditerranée). Dans une ambiance de concurrence entre les différentes composantes de la station de Serre-Chevalier, on comprend aisément que cette mesure régalienne ait été perçue par les élus de Saint-Chaffrey comme une entrave au développement, d’autant que, depuis 1981, la municipalité s’est largement investie dans un programme de correction torrentielle avec l’appui de l’État lui-même.
C’est justement cette implication de l’État dans la gestion locale du risque qui explique ce retour à la prudence. Dans une société où les destructions causées par les phénomènes naturels sont de moins en moins bien tolérées par la population, l’État se devait en effet de faire appliquer les fondements de sa politique sécuritaire sur un territoire qu’il s’efforce de protéger depuis maintenant 20 ans. En se détachant de l’action RTM, et en confiant à son service technique les travaux de correction torrentielle sur le Bez, la commune de La Salle-les-Alpes a réussi à garder la maîtrise de l’occupation du sol. La perspective d’un Plan de Prévention des risques naturels prévisibles dans la vallée de la Guisane pourrait cependant remettre en cause cette situation, et amener une harmonisation dans la gestion des phénomènes torrentiels démesurés.
 
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·  Sogreah (1997). Torrent du Verdarel : étude hydraulique sur modèle réduit physique. Rapport inédit n°51 0542, Grenoble, 29 p.
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Début du xxe siècle (Merle, 1991)
Avril 2001. L’urbanisation du cône de déjection du Verdarel au cours du xxe siècle
Évolution de l'urbanisation dans la commune de Saint-Chaffrey (1939-2000)
L'activité torrentielle recensée dans la vallée de la Guisane
Évolution de l'occupation du cône de déjection du Verdarel jusqu’en 1981
Position de l'habitat par rapport à l'étalement de la lave torrentielle du 9 juillet 1981
Le dispositif de correction torrentielle du Verdarel
Risque torrentiel et urbanisation sur le cône de déjection du Verdarel