2002
Espace géographique
Lectures
Rossi Georges (2000).
L’ingérence écologique, Environnement et
développement rural du Nord au Sud. Paris : CNRS-ÉDITIONS, coll. «
Espaces et Milieux », 248 p.
L’essai que nous livre Georges Rossi est une réflexion critique
sur les concepts, les approches du développement, de l’aménagement et de
l’environnement qui sous-tendent les politiques publiques que les pays
occidentaux, les ONG et les organisations internationales ont cherché ou
cherchent à promouvoir dans les espaces ruraux de la zone intertropicale.
L’auteur nous apporte une analyse décapante des présupposés, avoués ou non, qui
ont servi de prêt-à-penser et de prêt-à-agir aux acteurs du « développement »
depuis l’époque coloniale jusqu’à nos jours. La littérature utilisée,
anglo-saxonne et francophone, est considérable (plus de 500 références) et le
plus souvent très récente, ce qui explique en partie la référence particulière
à l’écologisme et au « développement durable ». Il se fonde principalement sur
son expérience personnelle de recherche en Afrique tropicale et en Asie du
Sud-Est mais aussi en Amérique latine, et sur des publications qui concernent
la plupart des pays tropicaux, y compris ceux du Pacifique. Il se situe à
l’interface des disciplines qui étudient le milieu biophysique et des sciences
sociales. Le livre est bien écrit, agréable à lire, sans excès de vocabulaire
technique, même s’il n’en est pas totalement dépourvu, et s’il existe d’un
chapitre à l’autre quelques redondances.
C’est incontestablement l’œuvre d’un géographe qui s’intéresse
aux interrelations entre sociétés rurales et milieux biophysiques, donc aux
problèmes d’environnement. Le couple environnement-développement est abordé à
travers les paysages qui permettent le mieux de percevoir l’état actuel de
l’environnement, produit d’un complexe de relations entre « les facteurs
culturels, les modifications du contexte économico-administratif, les
caractères démographiques, les données physiques, les caractères agronomiques
des sols et la situation géographique » (p. 27-29). Les écosystèmes sont pris
en considération comme « support physique de la production et des modes de mise
en valeur » qui dépendent largement des logiques sociales des individus et
surtout des groupes sociaux façonnant le territoire à travers des processus
historiques.
Georges Rossi oppose l’approche occidentale de la nature et des
milieux biophysiques et celle des paysanneries tropicales, radicalement
différente. Il remonte pour cela aux origines de l’écologisme et de l’approche
développementaliste qui date de l’époque coloniale, mais qui s’est perpétuée à
travers les organismes de coopération et les politiques suivies par les États
post-coloniaux. Il débusque les présupposés idéologiques du système de pensée
dominant moderne et occidental dans lequel l’héritage judéo-chrétien pèse lourd
(rejoignant en cela A.G. Haudricourt) : le mythe de l’Éden et du bon sauvage en
parfaite harmonie avec son environnement, la notion de progrès technique et
d’anthropisation connotée négativement, le catastrophisme ainsi qu’un
néo-malthusianisme toujours sous-jacent. Il dénonce à juste titre les dérives
médiatiques qui transforment les hypothèses en certitudes, confondent global et
local, dans une absence totale de mise en perspective historique des phénomènes
: « c’est bien une vision ethnocentrique des sociétés humaines et des rapports
de l’homme à la nature, la conviction qu’il détient, grâce au savoir et au
savoir-faire, la vérité, que l’Occident, politiquement, économiquement et
techniquement dominant, va répandre et imposer dans le monde tropical au
travers de la colonisation d’abord, puis de la politique d’aide au
développement des États du Nord, des grandes agences internationales et des
innombrables ONG qui œuvrent dans le domaine de l’environnement et du
développement » (p. 55).
Particulièrement pertinente est sa critique du
conservationnisme qui repose sur la vision d’un équilibre naturel sans
intervention humaine, idéalisé, associé au concept erroné de climax, alors que
les écosystèmes et les sociétés qui interagissent sont indissociables et soumis
à des changements perpétuels souvent imprévisibles. Ses analyses de
l’écologisme s’inspirent en partie de celles d’un autre géographe, Philippe
Pelletier (L’Imposture écologiste, GIP
RECLUS, 1993, coll. « Géographiques ») qui avait déjà dénoncé les dangers d’une
approche trop statique et d’une dérive toujours possible vers un intégrisme
naturaliste, mais il montre surtout son utilisation par les pays du Nord comme
un alibi pour mieux « continuer à exercer un contrôle rigoureux sur la mise en
valeur et la gestion des ressources des pays du Sud » (p. 58).
George Rossi nous invite à observer de plus près et surtout à
prendre en compte dans tout projet de développement les savoirs paysans qui
sont indissociables non seulement des structures sociales et politiques de ces
paysanneries du Sud, mais aussi de leur culture prise dans son sens le plus
large, notamment de sa dimension religieuse et du fond animiste toujours
présent dans leur rapport à la nature. Les experts en développement ont une
fâcheuse tendance à avoir une approche trop sectorielle, qui les fait passer à
côté des véritables enjeux et des motivations des paysanneries concernées.
L’auteur nous invite donc à nous pencher sur ces « écologies du Sud ». Les
meilleures gestionnaires de l’environnement tropical ne seraient-elles pas ces
sociétés animistes dans lesquelles l’homme n’est pas opposé à la nature, mais
en fait partie intégrante ? C’est ce que nous enseignent les ethnosciences, et
en particulier l’ethnobotanique, sur lesquelles s’appuient les analyses de
Georges Rossi. « Contrairement à ce qui se passe en Occident, les aspects
techniques ne sont pas isolés des considérations sociales ou
magico-religieuses. Ils en sont bien souvent indissociables. C’est sans doute
ce qui les rend à la fois difficiles à comprendre et à prendre en considération
par l’observateur extérieur » (p. 87).
Cela lui permet de dénoncer les incompréhensions des experts au
sujet des systèmes pastoraux et le mythe de la désertification ou des
dégradations soi-disant irréversibles, alors que « ces biocénoses, herbeuses
pour l’essentiel, possèdent une forte capacité de résilience et sont capables
de se reconstituer rapidement, même après des années de sécheresse ; la
situation actuelle au Sahel en est l’illustration » (p. 92). De même, la lutte
contre l’érosion se fonde souvent sur des idées reçues telles que «
l’accroissement de la pression démographique entraîne mécaniquement la
dégradation du milieu donc l’érosion », alors que c’est souvent l’inverse, les
zones à faible densité démographique et faible maîtrise du territoire subissant
les fortes dégradation des sols et l’érosion.
L’idée selon laquelle les paysans seraient les principaux
auteurs de la déforestation, notamment à travers l’agriculture sur brûlis, est
également une fausse évidence. Au contraire, les systèmes à jachère forestière
sont un facteur porteur de biodiversité, « il s’agit de systèmes originaux,
élaborés et souples qui permettent de prendre en compte les dynamiques de la
mosaïque biophysique que constitue l’écosystème » (p. 151). La tradition se
fonde sur des savoirs acquis au cours d’une interaction longue entre des
milieux biophysiques et une société qui a ses propres contraintes culturelles
ou religieuses autant que sociales ou économiques. Elle n’est pas figée mais
soumise à des changements et réajustements divers dans le cadre de permanences,
c’est une richesse à la fois technique et socioculturelle que les experts et
développeurs prennent rarement en compte, mais qui respecte mieux
l’environnement que les exploitations forestières ou les fronts pionniers de
colonisation agricole tolérés ou encouragés, voire organisés, par les États et
les organismes internationaux de développement. Ce sont ces derniers phénomènes
qui sont les véritables causes de la déforestation, pas les pratiques de
défriche-brûlis qui sont accusées pour d’autres raisons, plus politiques
qu’écologiques, car elles sont le fait de minorités ethniques que les États
voudraient mieux soumettre et intégrer, voire assimiler.
Le mérite de cet essai est d’abord de faire le point sur les
recherches les plus récentes sur ces logiques et savoirs paysans qu’il est
urgent de prendre pleinement en compte dans tout projet d’aménagement et de
développement rural. Ensuite, il nous apporte une vision très critique sur le
prêt-à-penser écologiste et développementaliste d’origine occidentale, voire
coloniale. Les analyses critiques, toujours nourries d’exemples très concrets,
débouchent sur des questions susceptibles de faire avancer le débat sans le
refermer sur de prétendues « vérités scientifiques », encore moins sur des
certitudes.
L’auteur est beaucoup trop conscient de la complexité des
phénomènes et situations analysés, et des indéterminations dues à la
multiplicité des facteurs en jeu, pour ne pas adopter une démarche très ouverte
et finalement se situer dans le champ de la théorie du chaos. Il recommande une
acceptation des détournements et réappropriations des objectifs du
développement pour les mettre en conformité avec les logiques et stratégies
sociales propres à ces paysanneries ; c’est la seule façon d’obtenir des
résultats positifs et un progrès, même s’il n’est pas à l’image de celui
projeté par les acteurs du développement, inspirés par les techniques et les
savoir-faire scientifiques d’origine occidentale.
On ne peut s’empêcher de mettre en perspective cet essai avec
ceux, écrits à divers moments de sa longue carrière, par le fondateur de la
géographie tropicale francophone, Pierre Gourou, récemment disparu. Car, après
tout, ce livre comporte beaucoup d’analogies avec Terres de bonne espérance : le monde tropical
(1982), même si, dans le titre, c’est le terme de Sud (mode oblige) qui est
invoqué. Dans le texte, il est très souvent question des pays tropicaux, plutôt
que des pays du Sud, mais le cadre géographique auquel s’applique cet essai
n’est à aucun moment défini ou précisé. Il s’agit des pays anciennement
colonisés, et plus précisément des paysanneries qui ont une longue pratique des
milieux dans lesquels elles vivent et qu’elles ont mis en valeur, milieux sur
lesquels elles ont accumulé des savoirs et des savoir-faire, les deux étant
indissociablement liés. Des références sont parfois faites aux paysanneries
européennes qui ont également entretenu une longue familiarité avec leur
environnement et développé leurs propres logiques, distinctes de celles des
scientifiques et des experts.
C’est bien de cela dont il est question, de la fracture ou de
la distance qui sépare ces approches de la « tradition », des ethnosciences, de
celles des sciences et des techniques « modernes », conçues hors de ces
contextes, que l’Occident a cherché et cherche à imposer plus ou moins
brutalement de l’époque coloniale à nos jours. Comme ce livre traite plus
spécifiquement d’environnement, il s’applique à celui des tropiques au sens
large, sans doute parce que c’est celui qui a été pendant longtemps le moins
bien connu des scientifiques et techniciens occidentaux, du moins dans la
pratique sinon en théorie. La plupart des exemples sont pris en Afrique et dans
les espaces périphériques, occupés par des minorités ethniques, d’Asie du
Sud-Est, des mondes indien ou chinois, et d’Amérique latine ou du Pacifique. Ce
sont des espaces où les Occidentaux et les élites politiques des États
post-coloniaux ont posé et se posent des problèmes de conservation et
d’environnement. L’auteur aurait sans doute gagné à mieux définir le cadre
géographique auquel se réfère son essai en évitant des termes vagues tels que
Sud, pays du Sud ou pays tropicaux, alors qu’en fait, il ne s’agit que d’une
partie de ceux-ci, leurs périphéries ou leurs marges. Il aurait pu aussi
définir certains des concepts qu’il utilise constamment, tels que celui de
système rural, de communauté ou collectivité rurale, de paysage… Par contre, sa
réflexion critique sur les concept de développement, sous-développement et de
développement durable (p. 205-213) est bienvenue.
La critique des effets, des résultats négatifs ou très relatifs
des projets de développement en milieu rural est une tradition ancienne des
géographes tropicalistes français, à la suite de Pierre Gourou ; de même,
l’affirmation de la nécessité de prendre en compte les logiques paysannes.
Georges Rossi se situe bien dans cette lignée, mais son originalité par rapport
à la plupart d’entre eux réside dans une plus grande ouverture à l’approche
systémique, aux ethnosciences, dans une remise en cause plus radicale de la
vision naturaliste et conservationniste de l’environnement, ainsi que dans une
analyse très perspicace des présupposés idéologiques des approches du
développement et des politiques publiques qui en découlent.
Michel BRUNEAU
Que faire du littoral de l’Allemagne ?
Goeldner-Gianella Lydie (2000).
L’Allemagne et ses polders, Conquête et
renaissance des marais maritimes. Paris : CTHS, 254 p.
À une époque où notre regard tourné outre-Rhin se porte
principalement sur l’achèvement de la réunification allemande, sur l’évolution
des nouveaux Länder et sur l’affermissement de Berlin dans ses fonctions
retrouvées de capitale, le titre de l’ouvrage de Lydie Goeldner-Gianella,
L’Allemagne et ses polders, peut
provoquer une surprise amusée. L’élégance de l’édition assurée par le Comité
des travaux historiques et scientifiques et surtout la qualité de l’étude
entreprise retournent rapidement l’opinion du lecteur : très vite, il lui vient
à l’esprit, non seulement combien les questions d’environnement et de gestion
des espaces naturels peuvent tenir de place en Allemagne sur une scène
politique où les Verts (die Grünen)
sont extrêmement actifs, mais aussi combien la fréquence actuelle de violentes
tempêtes, imputable de près ou de loin à un réchauffement climatique général,
peut menacer des colères de la mer du Nord les frêles rivages d’un plat pays.
Alors, on entre avec intérêt et plaisir dans la lecture de cet ouvrage, qui
assure la diffusion de la thèse soutenue en 1977, sous la direction de Fernand
Verger, et dont le titre était Endiguer ou ne pas
endiguer sur les côtes allemandes de la mer des Wadden ? De la conquête des
terres à la conservation des écosystèmes littoraux.
Mer des Wadden. Pour l’auteur, le terme et la situation
géographique semblent acquis. Comme le lieu étudié est le Schleswig-Holstein,
on aurait pu au moins rappeler la forme allemande, Wattenmeer. Watt, Watten au
pluriel, signifie l’estran, même s’il est légitimement convenu d’honorer le
rôle pionnier des Hollandais en privilégiant la forme wadden. Tout comme pour
les Marschen, il faudra d’ailleurs attendre quelques pages pour en voir
préciser le sens. Alternativement découverts à basse mer et submergés par le
flot, avec une périodicité biquotidienne pour la section moyenne, limitée aux
périodes de vives eaux pour la plus élevée, les wadden étagent ainsi les
vasières (la slikke) et le schorre colonisé par la végétation halophile. Ces
marais maritimes restent visités par les vagues, tandis que les Marschen,
homologues des polders hollandais, sont les marais exploités à l’abri des
digues. La mer des Wadden est donc la section côtière de la mer du Nord, qui
est comprise entre la digue, quasiment continue en avant de ce plat pays, et
l’isobathe -10 m, et qui est encombrée d’îles, reliques d’un ancien cordon
dunaire rompu par la transgression flandrienne, voire par de plus récents
avatars. Sous la rubrique « deux millénaires d’anthropisation des côtes »,
l’introduction se poursuit par l’évocation de trois phases d’habitat rythmées
par la montée postglaciaire de la mer : d’abord à fleur de schorre, puis la
nécessaire construction de buttes artificielles (terpen), enfin celle de
digues, pour s’assurer de l’excellence de ces terres vierges, pour l’essentiel
après le xie siècle. Plus encore que le texte, la
carte des grandes étapes (p. 29) montre très bien la double conquête à partir
des terpen médiévaux, sur les marais tourbeux intérieurs comme en avant sur la
mer. Passé donc quelques petites imperfections trahissant la totale… immersion
de l’auteur dans son sujet, une interrogation majeure est en tout cas très
clairement présentée dès l’abord : comment se fait-il qu’entre 1950 et 1980,
une Allemagne, si soucieuse de respect de la nature, ait endigué trois fois
plus de wadden (33 000 ha contre 10 000 ha) que les Pays-Bas, avant d’imiter
tardivement ces derniers dans l’abandon de ces aménagements lourds ?
L’enquête s’organise alors très logiquement en trois volets :
l’exposé de la reprise des conquêtes sur la mer, fondée sur la protection
contre les tempêtes d’excellentes terres agricoles neuves. Au lendemain de
l’effondrement du Troisième Reich et de la perte des territoires de l’Est, la
surcharge des rapatriés semble avoir moins directement pesé qu’une véritable
mystique technocratique : la victoire sur la nature et l’arrondissement du
Lebensraum nourricier nécessaire au
peuple allemand. Les pesants monuments de granite glorifiant cette conquête
sont très évocateurs de ces relents.
La seconde partie étudie le face-à-face des écologistes et des
aménageurs. Il s’avère en effet et en premier lieu que les digues et les
assèchements ne sont pas sans inconvénients, ensuite que l’évolution économique
de l’Allemagne, surtout dans le cadre européen, réduit l’intérêt de ces
travaux. La confrontation porte d’abord sur le doublement de la ligne de digues
projeté par les ingénieurs après les terribles tempêtes de 1962 et de
1976.
La troisième partie peut alors titrer « Vers un abandon des
conquêtes sur la mer ? » En effet, les mentalités évoluent, jusque chez les
agriculteurs, pourtant en première ligne. Intervient, ici comme ailleurs, le
gel de terres agricoles (carte p. 154) ; la législation vient également donner
la priorité à la protection des espaces naturels humides et l’on va jusqu’à
rouvrir sur la mer des polders récents. Le souci de comparer les réalités du
Schleswig à celles de la Basse-Saxe (la baie du Ley) est judicieux, s’agissant
d’une Allemagne fédérale. Il se porte même sur les côtes néerlandaises et
danoises.
La thèse avait exigé un travail impressionnant d’enquête et de
mise en œuvre. La comparaison du volume présenté lors de la soutenance et de
l’ouvrage d’aujourd’hui montre le soin apporté à ce travail d’édition. La mise
en page est agréable, les notes en marge sollicitent davantage le lecteur que
ne le ferait le bas de page. Cette disposition très positive pour de courtes
références devient cependant moins heureuse pour des citations prolongées. La
cartographie est très réussie et d’une très grande lisibilité. Aux côtés des
listes des tableaux, cartes, figures, photographies, et de huit annexes, on
aurait apprécié un petit glossaire rappelant d’abord les termes de la
géographie générale du registre maritime et littoral, mais inventoriant aussi
les plus significatives des dénominations régionales (Hallig, Koog, Marschen,
etc.). On aurait aimé aussi trouver les bons sites Internet. Il en est
d’instructifs.
Avec méthode et obstination, l’auteur a dépouillé la presse,
écouté les protagonistes, scruté leurs évolutions, tenté de démêler les
arguments scientifiques et techniques des positions idéologiques ou des avis
intéressés. Ce travail a exigé de Lydie Goeldner, au-delà de la connaissance de
la langue allemande écrite, une maîtrise de l’expression orale propre à mener
un sondage d’opinion par entrevues auprès d’une population rurale typée
(frisonne) et impliquée par le risque des tempêtes. Confronter les points de
vue : l’affaire était délicate, mais l’auteur l’a menée de main de maître,
exploitant une neutralité dans le débat affichée par sa nationalité française.
L’auteur rappelait en introduction la mission donnée par André Guilcher au
géographe littoraliste, effectuer « le diagnostic des occupations
conflictuelles » de la côte. Mission accomplie.
Allons cependant un peu plus loin. La nouveauté de la démarche
entreprise réside dans l’étude contradictoire des points de vue sur un espace
aussi particulier. Pareille côte basse, au creux du golfe allemand (Deutsche
Bucht), est ouverte de plein fouet aux fureurs de la mer du Nord. Les jeux
complexes de l’érosion et de l’engraissement s’y déroulent facilement, s’y
étalent à l’envi : les Wadden s’étendent sur près de trente kilomètres.
Certains écologistes rêvent de les rendre à la « nature », alors que les
séquelles des aménagements passés font nécessairement douter de la véracité du
retour. À quel « état originel » ? Les calculs et les décisions des hommes ne
sont pas non plus aux échelles de temps et d’énergie d’éventuels déchaînements
des éléments. L’auteur des présentes lignes, s’il a pour lui de longues
pérégrinations outre-Rhin, n’est en rien spécialiste du fetch et du jet de
rive. Il n’est certes pas ici sur le rivage des certitudes. Concernant le
bien-fondé des digues, il ne peut dire si le pour et le contre ont été très
exactement pesés. C’est en pur profane, mais nanti d’une expérience de
l’Allemagne, qu’il a le vague soupçon que ce travail a, sans doute sous
l’influence d’universitaires impliqués, accordé un préjugé favorable aux
naturalistes aux dépens des aménageurs.
Pour dissiper cette inquiétude, il aurait fallu, mais c’était
délicat, voire périlleux (était-ce même possible ?), aller plus avant dans une
enquête sur les lobbies des deux bords : d’un côté, les ingénieurs des services
d’équipement et les entreprises de travaux publics, mais cela signifiait
évaluer les bénéfices qu’ils peuvent tirer des budgets en jeu ! De l’autre, les
écologistes. Chez eux voisinent des naturalistes passionnés, parfois
irréalistes et des professionnels de la contestation, permanents d’associations
dites non lucratives, parfois plus soucieux de leur prospérité et de leur
prorogation que de la sécurité des personnes et des biens devant les périls de
la mer. Cette inquiétude du lecteur s’alimente au fait que les dangers du
littoral n’ont été traités ici que sous l’angle du débat d’idées, qu’à travers
les échos donnés par la presse aux lendemains des grandes tempêtes. Une
présentation des circonstances de leur déchaînement (situation météorologique
et amphidromique) et des mécanismes de leur action aurait contribué à étalonner
la balance avant la pesée des arguments. Car en janvier comme au printemps, le
risque est grand d’une conjonction de marées de vives eaux avec l’élévation
dynamique du niveau de la mer, sous l’effet de violentes décharges d’air
polaire, dans ce piège du golfe allemand. Alors l’arme de Neptune luit, le
Blanke Hans n’est plus un mythe : il surgit, sabre au clair, et taille en
pièces la digue. S’il y en a.
Ne pas l’oublier. Ceci dit, sur le terrain du bien nommé
Theodor Storm, le romancier du Schimmelreiter, Lydie Goeldner a mis le pied à
l’étrier d’excellente façon, promettant à ses futurs travaux une belle
chevauchée.
Pierre RIQUET
Lectures sur la Bolivie, ou ces lieux dont on parle
rarement…
Cortès Geneviève
(2000). Partir pour rester. Paris :
IRD Éditions, coll. « À travers champs », 521 p.
Franqueville André
(2000). La Bolivie d’un pillage à
l’autre. Paris : PUM/IRD Éditions, coll. « Hespérides Amérique »,
292 p.
Roux Jean-Claude
(2000). La Bolivie orientale. Confins inexplorés,
battue aux Indiens et économie de pillage (1825-1992). Paris :
L’Harmattan, coll. « Recherches et documents - Amérique latine », 317
p.
La Bolivie est un pays confidentiel ! D’autres le sont aussi il
est vrai, confinés comme elle dans l’un des angles morts du système Monde. En
France, le plus souvent, ce qui la concerne passe inaperçu, trafic mafieux mis
à part, peut-être, ou images d’un tourisme autrement. Ainsi la récurrence de
manifestations paysannes capables, comme à l’automne 2000, de paralyser le pays
pendant plusieurs semaines, ne défraye guère la chronique hexagonale. Il reste
certes la Toile pour en savoir davantage sur ce qui advient dans le plus pauvre
des pays sud-américains, moins peuplé que bien des métropoles du Monde et
enclavé de surcroît
[1].
Pourtant l’année 2000 aura été faste du côté de l’édition en
sciences sociales, qui nous a valu les livraisons de trois géographes français
sur cette république andine : trois ouvrages bien différents, eu égard au type
de recherche qui les sous-tend mais qui, chacun à sa manière et selon le point
de vue de son auteur, traitent d’une Bolivie reliée au reste du Monde.
Dans un beau livre, au titre aussi paradoxal qu’évocateur de
Partir pour rester — repris d’une
thèse soutenue à l’Université de Toulouse le Mirail — Geneviève Cortès
développe un riche éventail d’observations et de réflexions sur la vie d’un
ensemble de familles appartenant à trois communautés paysannes de la haute
vallée de Cochabamba, au cœur même de la Bolivie des fortes densités rurales,
où l’agriculture se heurte, depuis de longues années, aux contraintes et aux
limitations d’une structure foncière émiettée, d’un déficit en eau chronique et
du désengagement croissant de l’État. Deux fils directeurs ont guidé son
approche de ces sociétés rurales bouleversées par les recompositions de
l’économie nationale et internationale : d’une part, la contribution, ancienne
mais plus marquée que jamais, des activités non agricoles à la formation des
revenus familiaux ; d’autre part, une mobilité géographique croissante des
individus, dont l’horizon migratoire ne cesse de s’élargir et de se
diversifier. D’où les mutations en cours touchant à la reproduction même de ces
sociétés, qui s’avèrent de moins en moins paysannes mais dont la permanence du
rapport à la terre d’origine participe du maintien de leur ruralité. La
migration est interrogée dans ses rapports à la diversification des économies
domestiques et à l’évolution des inégalités sociales, à la reproduction des
familles et des groupes comme à leur identité et à leur cohésion, et à la
déstructuration de l’espace rural. Les différents systèmes de migration et de
comportement migratoire, à horizon régional, national ou international sont
identifiés et analysés avec finesse. Le franchissement des frontières
nationales se banalise désormais avec pour destinations recherchées, non
seulement l’Argentine voisine et relativement proche culturellement et, bien
sûr, les États-Unis, mais aussi le Japon ou Israël. L’auteur montre bien en
quoi les stratégies de mobilité, particulièrement discriminantes selon le sexe,
l’âge, le statut social ou éducatif, s’inscrivent aussi dans une tradition
familiale qui les reproduit, tout en s’appuyant sur une certaine cohésion
sociale de la communauté villageoise qu’elles contribuent néanmoins à
fragiliser. L’ouvrage, qui souligne enfin l’interaction entre les systèmes de
production, de migration et de consommation dans ses effets différenciés selon
les familles et les groupes, montre aussi que la migration est une réponse
risquée, qui ne saurait être envisagée comme une solution durable à la crise
que traversent les paysanneries de cette partie des Andes.
Avec La Bolivie d’un pillage à
l’autre, André Franqueville restitue et met en perspective avec
talent le noyau dur d’un ensemble de recherches spécifiques et collectives,
conduites dans le cadre d’un programme de l’ORSTOM (devenu IRD) consacré à la
maîtrise de la sécurité alimentaire. Il en résulte un excellent et passionnant
ouvrage. Si l’auteur n’omet pas de rappeler opportunément la pluralité des
populations et des sociétés boliviennes, qu’il resitue dans l’espace et le
temps, c’est bien la communauté de destin qu’imprime au pays « le cercle de la
pauvreté et de la dénutrition », dans les campagnes andines ou amazoniennes
comme au cœur des villes, qui est au centre de l’ouvrage et de ses
questionnements. De ce point de vue, il faut souligner la richesse et l’intérêt
des pages consacrées à l’étude fouillée de l’aide alimentaire internationale et
de ses effets, un véritable cas d’école ! Massive et permanente, directe ou
indirecte, cette aide accompagne une thérapeutique néo-libérale dont les
mesures ont pour conséquences d’accroître l’insécurité alimentaire ou même de
la créer… André Franqueville nous rappelle avec vigueur que « réduire la
pauvreté impliquerait autre chose que des replâtrages sectoriels, des
distributions d’aliments ou même des investissements pour les pauvres soudains
promus au rang de “ capital humain” ». L’ensemble des situations analysées
apparaît ainsi exemplaire et ce livre, à la fois solide et engagé, permet de
cerner et de comprendre bien des mécanismes pervers d’une relation entre la
Bolivie et le Monde qui vise davantage à maintenir le système en place qu’à le
transformer.
Le livre de Jean-Claude Roux, La
Bolivie orientale, renvoie lui aussi aux méfaits d’une économie trop
souvent prédatrice, et singulièrement à propos du cycle du caoutchouc, en
Amazonie entre les années 1880 et 1910. Ici, le parti adopté est celui de la
perspective historique du temps long républicain, c’est-à-dire, en gros, les
deux derniers siècles. La préoccupation principale de l’auteur consiste
cependant à s’interroger sur la place de cet Orient périphérique, éloigné et
mal connu, peu peuplé (ou dépeuplé) et « culturellement barbare », au sein d’un
État dont le cœur est longtemps resté andin et minier, ainsi que sur son
articulation au reste du territoire national. La part de la recherche est
d’abord documentaire, et l’on doit à l’auteur d’avoir patiemment répertorié,
inventorié et analysé, souvent par le menu, de très nombreuses sources
d’information dispersées concernant ces espaces orientaux : des mémoires
administratifs divers et des cartes anciennes, des correspondances et des
archives privées, des journaux de voyage et des bulletins de sociétés savantes,
etc. Il en résulte un texte, un peu touffu sans doute, au contenu parfois
anecdotique et au statut composite, mais dont l’ample bibliographie
alphabétique et le précieux index des noms propres facilitent l’utilisation
comme ouvrage de références. La qualité de l’édition laisse à désirer, en
particulier pour certaines cartes de facture sommaire, de lisibilité
insuffisante, ou encore exemptes des références aux sources. On est surpris par
la place très modeste accordée à l’évolution de cette région orientale du pays
durant le dernier quart du xxe siècle, qui est « expédiée » en une
quinzaine de pages seulement — et en épilogue — d’un livre qui en compte plus
de 300 ; et cela d’autant plus que ces vastes plaines sont, depuis quelques
décennies déjà, la région de plus fort dynamisme de la Bolivie.
Jean-Paul DELER
Un beau manuel de géographie économique
Géneau de la Marlière
Isabelle, Staszak Jean-François
(2000). Principes de géographie
économique. Paris : Bréal, coll. « Grand Amphi-Géographie », 448
p.
Dans notre compte rendu du premier volume de
La Production des espaces économiques
(1999) de C. Vandermotten et P. Marissal
[1], nous avions salué la parution d’un
manuel de géographie économique digne de ce nom en langue française. Avec la
parution des
Principes de géographie
économique de I. Géneau de la Marlière et J.-F. Staszak, les
enseignements de géographie économique pourront désormais s’appuyer sur deux
excellents ouvrages, complémentaires par bien des aspects.
Si La Production des espaces
économiques peut apparaître comme une véritable tentative de
refondation de la géographie économique (voire de la géographie tout court)
autour d’un paradigme marxiste pleinement assumé, les
Principes de géographie économique se
donnent plus modestement l’ambition de contribuer au renouveau actuel de la
géographie économique en fournissant aux enseignants et aux étudiants un état
de la question sur les principaux courants contemporains de la réflexion dans
le domaine et les nouvelles orientations qui s’y dessinent, notamment dans les
pays anglo-saxons. Cette modestie n’est toutefois qu’apparente car les auteurs,
à l’instar de Vandermotten et Marissal, cherchent également à défendre à
travers cet ouvrage un paradigme que l’on serait tenté de qualifier de
« post-post-moderne », puisqu’il veut
associer dans la description des phénomènes économiques la prise en compte des
lois générales décrites par les modèles de l’économie spatiale et la prise en
compte des spécificités culturelles, économiques ou sociales des acteurs
individuels et collectifs. Une longue introduction permet aux auteurs de
réfuter aussi bien les approches purement culturelles ou individualistes (qui
nient l’existence d’une communauté humaine en refusant l’existence de toute loi
générale du comportement social) que les approches purement positivistes et
holistes (qui réduisent l’être humain à l’homo
economicus rationnel et pleinement informé et refusent d’analyser
les écarts au comportement moyen).
On peut certes sourire de la prétention des auteurs à présenter
comme un paradigme nouveau ce qui est en fait le propre de toute bonne
modélisation (filtrer les facteurs explicatifs banals pour mettre à jour des
facteurs spécifiques), de toute approche systémique raisonnée (introduction
simultanée de facteurs explicatifs multiples, prise en compte des interactions
entre différentes dimensions explicatives) et finalement de toute approche
scientifique en sciences sociales (simplifier la réalité pour en donner une
vision cohérente et falsifiable, utiliser la modélisation comme substitut à
l’expérimentation). Il n’en demeure pas moins que l’on ne peut que se réjouir
de voir sous la plume de deux représentants revendiqués comme tels du courant «
culturaliste » des affirmations telles que «
L’attention à la diversité ne doit pas se traduire par une
démission scientifique : le géographe ne doit pas se laisser hypnotiser par la
variété des situations dont il cherche à rendre compte
[2] » ou «
Autant l’usage exclusif des modèles risque de
conduire à des impasses épistémologiques, autant le refus de les employer ferme
des raccourcis pratiques et bouche des perspectives
lumineuses
[3].
»
L’ouvrage est construit à partir d’un plan assez original :
après avoir brièvement rappelé dans deux chapitres introductifs l’histoire de
la géographie économique et la forme du circuit économique, les auteurs
étudient successivement les règles générales d’inscription des activités de
production et de consommation dans l’espace (1re
partie), les acteurs du circuit économique et les différentes formes
d’échange entre ces derniers (2e partie), la localisation
des différentes formes d’activité économiques (3e
partie). Si certains chapitres n’offrent pas de perspective
particulièrement originale mais constituent un solide état de la question (les
chapitres de la troisième partie consacrés à la localisation respective des
activités agricoles, de la production industrielle et des services), d’autres
apparaissent beaucoup plus novateurs, en tous les cas dans le contexte
éditorial de la géographie francophone (les chapitres de la seconde partie
consacrés aux différents circuits d’échange : réciprocité, redistribution et
marché). L’influence de la nouvelle économie spatiale anglo-saxonne (Storper,
Scott, Krugman entre autres) est visible dans de nombreux chapitres, notamment
ceux de la première partie consacrés à l’hétérogénéité et l’opacité de
l’espace. Un effort remarquable est fait, en tous les cas, pour relier les
différentes parties de l’ouvrage entre elles et plusieurs notions sont
reprises, approfondies ou complétées d’un chapitre à l’autre, sans que cela
nuise, bien au contraire, à la cohérence de l’ensemble et à la relative
autonomie de chaque module d’enseignement (les 13 chapitres correspondent
approximativement, ce n’est sans doute pas un hasard, au nombre de semaines de
cours que comporte un semestre universitaire).
La qualité centrale de cet ouvrage demeure cependant son
excellent appareillage documentaire et la combinaison parfaitement réussie d’un
syllabus, de documents de cours et d’exercices de travaux dirigés à l’intérieur
de chacun des chapitres. On soulignera la qualité générale des illustrations et
la diversité des exemples qui sont proposés, tant dans la partie cours que la
partie travaux dirigés, même si on peut toujours trouver ici et là quelques
erreurs
[4]. En ce qui
concerne plus spécifiquement les modèles utilisés en géographie économique, on
notera la très grande qualité pédagogique des nombreuses fiches qui leurs sont
consacrés (Von Thünen, Christaller, Hotelling, Weber, Alonso, Ricardo, etc.) et
le double souci des auteurs de faciliter leur compréhension (en fournissant un
exemple numérique simple) et de montrer leur intérêt pratique (en fournissant
un exemple réel où le modèle s’applique) et leurs limites ou prolongements (en
examinant les résidus, les écarts au modèle, les variantes possibles). Si
certains des exemples théoriques destinés à l’apprentissage des modèles sont
empruntés à d’autres manuels de géographie ou d’économie, les auteurs n’ont pas
hésité à mettre souvent la main à la pâte pour créer leurs propres exemples :
un mystérieux
« Brozoufland » sert
ainsi à décortiquer tour à tour les secrets de la comptabilité nationale, du
modèle de Von Thünen ou de la localisation optimale des cinémas… On en
redemande !
Le seul défaut que l’on peut souligner dans cet ouvrage réside
peut-être dans une certaine hétérogénéité des points de vue exposés et une
certaine hésitation à opter entre les différentes théories proposées ou à
trancher entre différentes postures politiques et épistémologiques pour rendre
compte de la réalité économique contemporaine. Les deux auteurs ont peut-être
des sensibilités assez différentes ? En tous les cas, l’hétérogénéité des
approches est particulièrement visible dans le chapitre final, consacré à
l’inégale répartition spatiale de la richesse : après un début en fanfare sur
la relativité culturelle de la notion de richesse et les faiblesses d’un
indicateur tel que le PIB, l’approche critique se dilue dans une présentation
fort convenue des théories économiques de la mondialisation qui fait la part
belle aux approches libérales, de Rostov à Krugman
[5].
Quoiqu’il en soit, voici un ouvrage qui fera le bonheur des
enseignants et des étudiants francophones, non seulement pour l’enseignement de
la géographie économique, mais aussi pour celui de la géographie humaine
générale et de l’analyse spatiale. Il constituera également un ouvrage de
référence pour la préparation de la nouvelle épreuve de commentaire de
documents de l’agrégation française de géographie.
Claude GRASLAND
Vieillard-Baron Hervé
(2001). Les Banlieues : des singularités
françaises aux réalités mondiales. Paris : Hachette, 288 p.
Fort documenté, ce livre — au titre vendeur — apporte une masse
d’informations inégalement réparties entre « les singularités françaises » (190
pages) et « les réalités mondiales » (80 pages). Destiné à l’enseignement
supérieur, chacun des chapitres de ce manuel se clôt par un document
illustratif — en général excellent — tandis que l’ensemble s’achève par un bon
glossaire des termes pertinents pour traiter le sujet et par une bibliographie
sélective. Le déséquilibre signalé entre les deux parties s’explique par la
spécialité de l’auteur, également à l’origine d’un article remarqué dans
L’Espace géographique (Quartiers «
sensibles » et politique de la ville : bilan d’une recherche, 3-2000, p.
237-254) dont les travaux portent essentiellement sur les banlieues françaises,
notamment celles de la région Île-de-France qu’Hervé Vieillard-Baron connaît
manifestement dans le détail en même temps qu’il semble parfaitement introduit
dans différents sérails et autres cénacles qui débattent de la politique de la
ville, d’où la richesse de son information.
Dès l’introduction, Hervé Vieillard-Baron écrit que « tout se
passe comme si le problème propre aux marges urbaines avait pris le relais du
questionnement sur la ville » et que « ces marges semblent cristalliser les
difficultés de la société au point de confondre la question urbaine et la
question sociale » (p. 3). La diversité même des paysages, des structures
démographiques et des situations économiques conduit l’auteur à parler
des banlieues plutôt que de
la banlieue et il s’interroge « sur la
façon dont les médias ont construit l’objet “ banlieue” (p. 3) et autres
quartiers dits “ sensibles” ».
Le premier chapitre est particulièrement didactique et il
s’attache à clarifier les concepts de ville et de banlieue. L’auteur rappelle
qu’au Moyen Âge, la banlieue est définie juridiquement comme la couronne d’une
lieue de large sur laquelle s’exerce le ban, l’autorité du seigneur ou des
bourgeois qui dirigent la ville, mais la banlieue a perdu son acception
juridique pour prendre le sens de périphérie urbaine dépendante. Il est clair
que la complémentarité entre le ville et l’espace qui l’entoure, entre le
centre qui protège et la ceinture qui nourrit est aussi étroite que nécessaire.
Mais aujourd’hui, les banlieues croissent plus lentement que les « campagnes
proches des grands centres urbains, [qui] profitant d’une rurbanisation par
mitage, connaissent des taux de croissance plus élevés » (p. 22). Le second
chapitre s’attache à une recension des travaux des géographes sur la ville et
la banlieue, depuis les grands ancêtres respectés jusqu’aux plus récents
travaux et aux débats qu’ils suscitent sur la « banlieue, comme expression des
ségrégations ». Au final, c’est le postulat de la ville, conçue comme entité
équilibrée, et le postulat de la banlieue, conçue comme élément perturbateur,
qui doivent être réinterrogés (p. 41).
Les chapitres 3 et 4 « Des faubourgs aux lotissements
périphériques » et « Des cités-jardins aux grands ensembles » étudient le
façonnement chronologique des banlieues au siècle dernier (le
xxe !) en s’appuyant souvent sur des
études de cas instructives (les cités d’urgence « Abbé Pierre », la « Cité
radieuse » de Le Corbusier, la ZAC la Noé à Poissy, etc.). L’auteur montre bien
que les malfaçons techniques jouent certainement un grand rôle dans le rejet de
l’habitat collectif, mais que l’affaiblissement des partis politiques
(sous-entendu le PC) et la désaffection à l’égard des anciennes structures
d’encadrement (p. 83) sont également des facteurs majeurs d’explication dans ce
rejet. Le chapitre v traite des
villes nouvelles créées de toutes pièces (ou presque) — et dont le bilan est
plutôt positif, même si « leur centralité naissante doit encore faire ses
preuves » (p. 100) — et du domaine périurbain, ce « rural sous faible influence
urbaine où vivraient 15 M d’habitants, soit le quart de la population française
» (p. 107).
On ne s’étonnera point que l’auteur achève sa partie hexagonale
sur les quartiers — et sur l’ambivalence de cette notion — (chap. 6), sur la
diversité des quartiers sensibles (chap. 7), et naturellement sur la crise qui
les affecte (chap. 8) et les traitements sociaux et urbanistiques (chap. 9),
une façon d’évoquer la politique de la ville qu’ils appellent et dont les
grands principes et résultats, partagés à vrai dire, sont bien exposés (p.
175-190). Les dernières mesures prises (20 % de logements sociaux dans toutes
les agglomérations, encouragement de la ville compacte, reconstruction de la
ville in situ, etc.) témoignent toutes
de la faillite des mesures précédentes. Elles témoignent aussi de formes
d’ingénierie sociale qui ne cantonnent pas les solutions recherchées à un cadre
uniquement technique ou urbanistique.
Le lecteur est tellement pénétré des singularités françaises
qu’il souhaite naturellement comparer avec d’autres banlieues dans le monde… Il
s’aperçoit vite que toute mise en perspective d’un pays à l’autre et
a fortiori d’un continent à l’autre
est difficile. On ne parle pas des mêmes villes (on s’en doutait un peu) et,
partant, la signification du mot banlieue est différente. Les
suburbs nord de Johannesburg — tout
comme Soweto pour une autre raison — et la proche banlieue de Seine-Saint-Denis
sont difficilement comparables. En fait, l’histoire et la dimension culturelle
qui ont trait à l’us et à l’habitus occupent une place prépondérante pour
expliquer ces différences. Chaque cas d’espèce étudié en Amérique latine, en
Afrique ou en Asie reste donc bien singulier ! L’addition de ces singularités
ne peut pas constituer une réalité et, même si l’on retrouve bien ici ou là des
permanences, on ne trouve guère de solutions transposables. On fera peut-être
grief à Hervé Vieillard-Baron d’avoir laisser passer une inexactitude ou deux —
sur l’Afrique du Sud en particulier — où le taux d’urbanisation est de 46 % en
1999 (South Africa survey 2000-2001) et non de 70 % ! (p. 259) ou sur la PWV
(conurbation johannesbourgeoise), qui s’appelle la province du Gauteng depuis 7
ans maintenant. Au total, l’intérêt du livre réside précisément dans son
caractère inachevé et ouvert et l’auteur rappelle pour conclure que « la
critique nous incite à rechercher l’objectivité au-delà d’un récit qui n’est
bien souvent que la simple mise en scène de clichés faciles » (p. 271). Certes
!
Une ultime remarque enfin, mais qui s’adresse à l’éditeur. La
maison Hachette pourrait-elle gratifier ses lecteurs d’une police de caractère
qui soit lisible par toutes les générations ? Et pas seulement pour le public
ciblé des étudiants !
Benoît
ANTHEAUME
Rivière d’Arc Hélène,
dir. (2001). Nommer les nouveaux territoires
urbains. Paris : Unesco/MSH, coll. « Les mots de la ville 1 »,
dirigée par Jean-Charles Depaule et Christian Topalov, 279 p.
Ce premier volume de la collection « Les mots de la ville » est
prometteur
[1] : original
et riche, relativement cohérent malgré les difficultés inhérentes à
l’orchestration de douze textes d’auteurs différents, certains traduits
d’autres langues. Parmi ces textes, dix sont monographiques, pour parler de
douze pays, « exotiques » pour la plupart (sans parler des références
explicites ou non aux États-Unis ou à l’Occident européen). L’idée :
l’urbanisation, rapide, oblige des sociétés très diverses à « nommer les
nouveaux territoires urbains ». On pourrait (mais alors historiquement presque
toujours) poser la même question pour des « territoires pionniers », ou
remodelés autoritairement, non urbains… Bref la toponymie est un riche
révélateur des dynamiques territoriales, qu’il faut bien sûr replacer dans des
enjeux politiques sous-jacents.
Nul doute, comme le suggère l’introduction, que les réalités
urbaines du monde sont de plus en plus disparates, « transitions »… vers on ne
sait quoi ; bien sûr, parce que, dès maintenant ou tendanciellement selon les
sociétés nationales, l’urbain englobe presque toutes celles-ci. Aussi bien,
autre diversité, l’ouvrage est écrit par des professionnels fort variés :
l’urbain est à tout le monde, sans qu’y prédominent géographes ou
architectes-urbanistes : ce qui compte ici pour la qualité des textes est une
certaine sensibilité à l’étrangeté de ces nouvelles dénominations pour de
nouveaux territoires. La rapidité des changements urbains est à la mesure de
ceux des techniques de construction, comme de ceux des figures sociales ou
professionnelles des habitants et des usagers : deux textes généraux, un peu
redondants (le premier et le troisième de l’ouvrage) pointent cette nouveauté,
qui n’a même plus la particularité de se situer en bordure des villes, moins
encore qu’aux États-Unis en Europe ou abondent des tissus urbains obsolètes à
réutiliser et à nommer à nouveau. Certains de nos auteurs sont fascinés par ce
nouveau insaisissable, mais n’en rajoutent-ils pas en confondant dans un seul
ensemble des objets urbains de taille différente à des époques trop distantes ?
À notre sens, cet écueil n’est pas totalement évité dans les deux chapitres «
non monographiques ».
Pour les monographies, leur richesse est impressionnante. Même
si l’on peut regretter que certains auteurs se dispensent de montrer les objets
urbains sur lesquels ils réfléchissent, en nous frustrant dans cinq cas de tout
plan de localisation. Ainsi, A. Novick et H. Caride oublient de nous dire pour
Buenos Aires ce qu’est l’immensité fort peu occupée de cette agglomération, en
comparaison des « modèles » européens (si récemment encore entassés dans leurs
murailles) qui servent à interpréter la capitale argentine. Ce travers se
retrouve quelque peu chez L. Coudroy de Lille qui nous parle de l’Espagne du
xixe siècle : tous ont davantage travaillé
sur des textes interprétatifs que sur les objets urbains eux-mêmes.
Un sous-entendu serait souvent à expliciter : l’expansion
urbaine des grandes agglomérations suppose des décisions politiques et
administratives qu’on voudrait parfois mieux connaître, pour le cas espagnol
comme pour Bamako. Les meilleurs chapitres du livre sont là pour convaincre
qu’une distance est nécessaire à ce type de décodage linguistique des nouveaux
territoires urbains : comment vais-je réussir à m’étonner de l’usage de mots
qui me sont trop familiers ? Or même les mots passe-partout changent de sens
selon les lieux. Que de subtilités se révèlent dans des pays où s’entremêlent
langue écrite et langue orale, langue coutumière, langue cultivée et langue
technique, particulièrement pour les deux cas africains (Mauritanie, Mali). De
même, les nomenclatures révèlent entre des sociétés parentes des différences
profondes : un Mexique administratif, réglementaire et hygiéniste à la fois,
face à un Brésil plus souple et « libertaire », héritier de l’émancipation des
esclaves. Jusqu’à l’usage du non-dit dans des sociétés ouvertement autoritaires
qui se différencie : à Téhéran, mieux vaut ne pas même nommer ce que
l’administration ne veut pas reconnaître, alors qu’au contraire dans la Prague
de l’époque communiste on assiste à un jeu subtil d’ironies et de détournement
multipliant les noms attribués par les uns ou les autres aux « HLM » (pour
parler français). Jusqu’aux faux chronologiques utilisés par les griots à
Bamako pour affirmer l’antériorité de l’emprise de tel chef de terre, ce qui
légitime sa possession foncière
[2].
Il n’est pas nouveau que des géographes, ou d’autres
spécialistes de sciences sociales, cherchent à se donner des outils pour
appréhender des réalités sociales au plus près de ceux qui les vivent. Le
programme dont ce livre est issu montre la nécessité d’y travailler en croisant
des expériences, en faisant participer linguistes et littéraires.
Claude BATAILLON
Joël Bonnemaison
(2001). La Géographie culturelle.
Paris : CTHS, 152 p.
Il est extrêmement généreux et audacieux à la fois de vouloir
rendre hommage à un auteur disparu, à un ami, en publiant un texte que lui-même
n’aurait certainement pas validé tel quel. C’est pourtant ce qu’un groupe de
complices, anciens étudiants, collègues et proches de Joël Bonnemaison viennent
de faire à partir de notes de cours, d’extraits de publication, de conférences
et de notes de travail de ce géographe soudainement disparu en 1997. L’audace
est généreuse car elle signe un attachement et un respect pour l’ami, pour
l’époux, pour le collègue et pour l’enseignant. Mais elle est périlleuse car le
risque de léguer en guise d’ouvrage posthume un texte peu satisfaisant est
énorme.
L’ouvrage obtenu n’est certainement pas la contribution
décisive que l’on pouvait attendre de Joël Bonnemaison. Après les très
nombreuses publications consacrées aux terres et aux mers qu’il fréquentait
tant, après les articles plus généralistes de réelle portée conceptuelle qu’il
avait publiés, Joël Bonnemaison était en mesure d’écrire l’un de ces ouvrages
essentiels dont une discipline a besoin pour faire le point sur elle-même et
pour aller de l’avant.
Le présent ouvrage n’est pas de cette facture. Il est
principalement rédigé à partir de notes de cours mises en forme par Maud
Lasseur et Christel Thibault ; mais, à la différence d’un illustre précédent,
le cours de Ferdinand de Saussure, a
fortiori à la différence de cours publiés comme ceux de l’excellente
Open University de Londres, il ne présente pas la très forte cohérence ni
l’esthétique propre à ce type d’exercice quand il est poussé dans ses
meilleures extrémités.
Il ne s’apparente pas non plus à un manuel de géographie
culturelle ; il aurait nécessité pour cela d’innombrables développements,
davantage de références, moins d’impasses (qu’en est-il de la géographie
culturelle de langue anglaise des Cosgrove, Jackson, Mitchell et Duncan qui
renouvelle de fond en comble la géographie de l’École de Berkeley ? Qu’en
est-il de la riche contribution des géographes italiens ou brésiliens ?) que ne
l’exige un cours d’un semestre forcément ramassé et réducteur.
Il ne s’apparente pas non plus à un ouvrage d’auteur dans
lequel un géographe, assurément innovant, rédige une proposition forte et
solidement argumentée. Dans cet ouvrage, Joël Bonnemaison n’avait que très
indirectement la plume. Et il s’adonnait, lors de ses cours, à un tout autre
exercice.
Reste un hommage et en tant que tel il est très réussi. Il y a
un plaisir certain à pénétrer par effraction dans ce cours réservé à quelques
dizaines d’étudiants de Paris-IV. Il y a un intérêt certain à montrer comment
un géographe, doté d’une grande expérience de terrain et d’une véritable
autorité théorique, a personnalisé un cours de formation générale en
l’émaillant d’illustrations qui sont les siennes, en procédant à des
détournements de termes (par exemple, l’iconographie de Gottmann se mue assez
justement sous sa plume en une iconologie inspirée de Panofsky) et en tramant
le tout avec quelques concepts forts et structurants, notamment celui de
géo-symbole. Il y a une belle intuition dans l’agencement des encarts qui
renvoient directement à des extraits majeurs de quelques publications de Joël
Bonnemaison. Il y a enfin une réelle émotion à trouver réunis dans un petit
volume des facettes très différentes d’un même personnage — un itinéraire de
vie, une bibliographie, une conférence, un enseignant, un écrivain — qui ainsi
prend corps d’une façon très unitaire. C’est là un très beau cadeau que les
auteurs offrent à celui qu’ils honorent et à tous ceux qui peuvent désormais
l’approcher sans jamais l’avoir connu.
Bernard
DEBARBIEUX
Les interactions spatiales
Pumain Denise,
Saint-Julien Thérèse (2001).
Les Interactions spatiales. Paris :
Armand Colin. Coll. « Cursus », 192 p., avec la collaboration de E. Dumas et H.
Mathian.
Voici enfin le second tome tant attendu de
L’Analyse spatiale. Le premier,
Localisations dans l’espace, avait été
publié en 1997 (voir L’Espace
géographique n° 4-1998). Ce second volume,
Les Interactions spatiales, poursuit
avec la même concision et la même clarté la présentation méthodique des notions
essentielles de l’étude scientifique de l’espace géographique. L’explication
des relations entre les lieux est au cœur de la démarche géographique, comme le
rappelait Peter Haggett en commençant son livre sur l’analyse spatiale par « la
notion de mouvement ». Les auteurs commencent ici par les flux, en présentant
d’abord le modèle gravitaire et ses principales applications : flux
préférentiels, effets de barrière, détermination des limites entre deux aires
de marché, puis les lissages avec une fonction gaussienne. Le second chapitre
traite de la « spécialisation » (en prenant garde de ne pas employer le terme
de « ségrégation », pourtant plus clair, mais où certains géographes ont
prétendu voir une connotation idéologique). Les principales techniques de
mesure sont rappelées (l’indice de Isard, le χ2, l’analyse des correspondances), ainsi
que le modèle de Thünen et le point de Weber, qui aurait peut-être trouvé aussi
bien sa place, toutefois, dans le premier volume sur les localisations. Le
chapitre 3 traite des hiérarchies : la loi de Pareto, le modèle de potentiel
(avec une intéressante application à l’Europe de 1500 à 1990, extraite d’un
article de Cybergéo) et, bien sûr, le
modèle de Christaller. Une carte des hiérarchies urbaines en Europe est
proposée, avec des principes de réalisation peut-être un peu complexes pour un
manuel. Le quatrième et dernier chapitre étudie les phénomènes de diffusion :
courbes d’évolution, comparaison de profils. L’analyse structure-résidus est
présentée de façon détaillée, utilement illustrée par une carte de la
composante résiduelle de l’évolution de l’emploi en France, extraite de
l’Atlas de France RECLUS. Le chapitre
se poursuit par l’étude des processus spatio-temporels et une présentation des
modèles de simulation inspirés de Hägerstrand.
Le livre se termine sur l’image de la contraction espace-temps
autour d’un pôle, qui illustre la variation au cours du temps de l’échelle des
interactions. En bref, ces deux tomes résument ce qui est indispensable à tout
étudiant de géographie. C’est l’ouvrage qui manquait en français pour donner un
panorama complet et précis des approches de l’analyse spatiale, la référence
qu’on aura toujours, maintenant, inévitablement sous la main.
Yves GUERMOND
Pour une herméneutique paysagère
Besse Jean-Marc
(2000). Voir la Terre. Six essais sur le paysage
et la géographie. Arles : Actes Sud/ENSP/Centre du Paysage, 162
p.
À la frontière entre épistémologie, histoire de l’art et
géographie, le nouvel ouvrage de Jean-Marc Besse intéressera tous ceux qui
s’interrogent sur le paysage. Le géographe s’y enrichit de la confrontation
avec différentes expériences paysagères. En effet, l’auteur, partisan d’une
approche anthropologique générale du paysage, analyse avec brio un corpus
hétérogène. Chacun des six essais peut être lu comme un tout rigoureux : le
philosophe nous guide vers la portée éthique et théorique des citations
choisies. Cependant, ces repères historiques et conceptuels concourent à une
construction soignée, qui s’articule autour de la problématique paysagère
suivante : qu’est-ce, pour l’homme, qu’habiter l’espace ?
Les trois premiers chapitres retracent la genèse de la
conception moderne du paysage, qui s’affirme à partir du
xvie siècle en liaison avec une nouvelle
vision du monde. Dans la lignée de sa thèse
[1], Jean-Marc Besse examine les conséquences
philosophico-géographiques du passage « d’un monde clos à un univers infini »
(A. Koyré, 1957) : le concept esthétique de paysage naît d’un transfert des
valeurs cosmologiques. Il relativise donc la modernité de Pétrarque, en
soulignant la dimension théologique de l’ascension du mont Ventoux. Tandis que
le poète augustinien souffre de l’hésitation entre quête du Moi et découverte
du Monde, Goethe trouve dans le paysage italien la synthèse du visible et de
l’invisible. Aussi l’épistémologue montre-t-il que l’« invention »
[2] du paysage permet
l’émancipation de la géographie par rapport à la théologie, et l’émergence
d’une conception théâtrale du monde, manifeste dans la peinture de Bruegel
comme dans la cartographie d’Ortelius.
Ce rapprochement justifie le tournant du livre : les trois
derniers chapitres examinent désormais le paysage comme un objet scientifique
et philosophique. Jean-Marc Besse refuse en effet sa réduction
historiographique à un statut esthétique, au profit d’une dialectique de
l’objectif et du subjectif. Cette seconde lecture, réaliste, du paysage produit
conduira le géographe à réfléchir à sa propre pratique du terrain. Elle lui
rappellera ce que le paysage vidalien, ensemble d’empreintes à interpréter,
doit au concept humboldtien de physionomie. Cet examen des cultures visuelles
fondatrices débouche sur une présentation de la « géographie phénoménologique »
d’Éric Dardel. Selon ses options philosophiques, le lecteur appréciera plus ou
moins l’idée d’une « géographicité originaire de l’être humain » (p. 141), mais
il en retiendra la volonté de penser conjointement l’homme et le monde. La
critique de la théorie de la représentation culmine dans une référence
passionnante à Péguy : contre le surplomb « moderne », l’écrivain conçoit
l’événement paysager comme la rencontre de l’Homme et de la Terre.
Cette méthode paysagère interdisciplinaire, servie par un style
dense, clair et imagé, stimule ainsi la curiosité du lecteur. Celui-ci
souhaiterait notamment de plus amples développements consacrés à la géographie
contemporaine, mais appréciera les pistes ouvertes, à creuser par-delà
l’absence étonnante de conclusion. Espérons que l’analyse iconologique
pratiquée sur les gravures de Bruegel (qui nous fait regretter l’absence de
reproductions de Claude Gellée) fera des émules ; que l’appel à une
herméneutique paysagère sera entendu, et la relecture géographique de
l’histoire du paysage poursuivie.
Géraldine
DJAMENT, DEA ATEG, Paris
7
[1]
Mario Benedetti dans sa nouvelle
Un Boliviano con salida al mar prête à Jorge
Luis Borges la déclaration suivante : « Je crois que l’Argentine et la
Grande-Bretagne devraient se mettre d’accord et attribuer les îles Malouines à
la Bolivie pour que ce pays ait enfin son ouverture sur la mer », lors de la
guerre de 1982, pour le contrôle de l’archipel disputé ! (
La Sirena viuda y otros cuentos. Buenos Aires :
Alfaguara, 1999).
[1]
Vandermotten
Christian,
Marissal Pierre (1998).
La Production des espaces économiques,
tome 1. Bruxelles : Éditions de l’Université de Bruxelles, 320 p., 147 fig., 69
tab. Compte rendu paru dans
L’Espace
géographique, 2000, vol 29, n° 3, p. 280-282
[2]
Introduction, p.
12.
[3]
Introduction, p.
11
[4]
Ainsi, dans la figure illustrant l’apparition successive des
commerces en fonction de la population des communes (p. 410), l’hypermarché
apparaît avant le supermarché et concernerait 50 % des communes de moins de 2
500 habitants et 90 % des communes de moins de 10 000 habitants… Toutefois, la
source est clairement citée et on peut remonter au document original (Denise
Pumain, Thérèse Saint-Julien (1990).
France,
Europe du Sud, p. 80, vol. 1 de la
Géographie universelle. Paris/Montpellier :
Belin/RECLUS) qui, lui, ne comporte pas d’erreur.
[5]
À titre d’exemple, ces deux citations : «
Si la circulation des biens peut enrichir les uns
et appauvrir les autres, il faut, pour s’enrichir et rester riche, préserver
ses biens des convoitises extérieures » (p. 428) ou «
La mondialisation n’est pas directement
responsable de l’accroissement des inégalités (ni du chômage) à l’intérieur
d’un pays donné, puisqu’elle nourrit un enrichissement du pays pris comme un
tout, qui pourrait profiter à tous ou être partagé » (p.
433).
[1]
La collection envisage entre autres dans son programme un
vocabulaire raisonné polyglotte en cours de constitution.
[2]
Cet exemple, en civilisation orale, rappelle les faux titres de
possession de terre que fabriquaient des notaires véreux au profit des
communautés indigènes encastrées au
xixe siècle dans la ville de
Mexico.
[1]
Les Grandeurs de la Terre. Les
transformations du savoir géographique au xvie siècle. Université de Paris
I ; 1999 : à paraître.
[2]
Nous reprenons un concept d’A. Corbin.