Espace géographique
Belin

I.S.B.N.2701131286
96 pages

p. 241 à 251
doi: en cours

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Temps urbains

tome 31 2002/3

2002 Espace géographique Temps urbains

L’habitat insoutenable

Recherche sur l’histoire de la désurbanité

Augustin BERQUE Centre de recherches sur le Japon contemporain, EHESS-CNRS 105 boulevard Raspail, 75006 Paris berque@ehess.fr
L’antinomie onto-géographique de l’écoumène (la terre habitée) à l’érème (la terre inhabitée) est ici examinée sous l’angle de la perte d’échelle, du fétichisme et du mécanicisme propres à l’habitat de Cyborg : le couple automobile-pavillon qui, exprimant son refus de la ville et son idéalisation de la nature, aboutit en fait à détruire celle-ci.Mots-clés : cyborg, durabilité, écoumène, érème, Xinjiang. The onto-geographical antinomy of the ecumene (inhabited land) and the ereme (uninhabited land) is here examined with respect to the loss of scale, fetishism and mechanicism proper to Cyborg’s settlements : the couple of automobile and cottage which, expressing its refusal of the city and its idealization of nature, entails in fact the destruction of the latter.Keywords : cyborg, ecumene, ereme, sustainability, Xinjiang.
 
Ontologie de l’écoumène
 
 
Désurbanité sera défini plus loin, à propos de capital social [1]. L’hypothèse comporte un plan ontologique et un plan géo-historique. Ce dernier nourrit le corps du présent article. Le premier, son indispensable fondement, ne peut ici qu’être résumé en guise d’introduction [2]. Il repose sur l’idée que l’être humain ne se borne pas au contour d’un corps individuel, mais se déploie dans un milieu commun. Celui-ci est de nature éco-techno-symbolique. L’ensemble des milieux humains forme l’écoumène, relation de l’humanité à la Terre.
Cette vue se fonde sur trois ordres de références, que focalisent les concepts suivants :
  • l’être-au-dehors-de-soi [3] et la médiance [4], lesquels signifient que l’existence humaine est déploiement vers l’extérieur [5]. La médiance (du latin medietas : moitié), en particulier, signifie que l’être est pour « moitié » constitué par un milieu ;
  • la corporéité comme synthèse d’un corps et d’un milieu [6], ce dernier pouvant de ce fait être considéré comme un corps médial, prolongement indissociable du corps animal dans l’espèce humaine [7] ;
  • la mondanité [8] comme incarnant une logique du prédicat [9] ; c’est-à-dire que notre monde est institué par la manière dont nous appréhendons les choses ; et notre corps animal étant le foyer de cette prédication [10], elle est très largement inconsciente.
Il va sans dire que cette ontologie est incompatible avec le dualisme moderne ; lequel juxtapose une objectivité physique et une subjectivité mentale, celle-ci se projetant unilatéralement sur celle-là. Les choses de l’écoumène ne se réduisent pas à un tel rapport : ni seulement objectives, ni seulement subjectives, elles sont trajectives [11] ; cela du fait que notre monde est investi de notre corporéité, tandis que notre corps est investi de notre mondanité [12]. Il y a ainsi, dans les milieux humains, à la fois cosmisation [13] du corps et somatisation [14] du monde. Cette corporéité-mondanité, c’est notre médiance.
 
Cyborg et la désurbanité
 
 
Le plan géo-historique de l’hypothèse, quant à lui, se rattache à la problématique de la durabilité (sustainability), c’est-à-dire la question de savoir comment notre civilisation pourrait devenir écologiquement soutenable, ce qu’elle n’est pas [15]. La perspective est historique : il s’agit du processus par lequel on en est arrivé là.
L’articulation entre les deux plans de l’hypothèse consiste à cet égard en trois postulats.
• Le processus en question est une perte d’échelle. « Échelle » est ici entendu comme ce qui rapporte une certaine grandeur au corps humain dans son existence concrète ; c’est-à-dire dans l’écoumène, donc dans la biosphère et sur la planète qui fondent celle-ci. Par exemple, dans le rapport d’échelle de la carte au territoire, le territoire, c’est l’ordre de grandeur auquel vit notre corps ; alors qu’il ne le peut pas à celui de la carte. L’échelle, par là, implique l’existence humaine, donc l’ontologie de l’écoumène (§1). En ce sens, l’échelle se distingue de la proportion, laquelle rapporte entre elles des grandeurs quelconques sans référence à la taille humaine [16]. La proportion peut ainsi être abstraite de notre existence, donc totalement objective. L’échelle reste concrète, donc par essence trajective. C’est ainsi qu’il y a des proportions entre les objets, sans limite de grandeur ; tandis qu’une chose est forcément à une certaine échelle, concrètement qualifiée d’un côté par les capacités du corps humain, de l’autre par celles de la biosphère. Or dans le processus que Heidegger nomma Entweltlichung (démondanisation), la modernité a tendu à objectifier les choses, et de ce fait à développer des systèmes d’objets abstraits ; c’est-à-dire dont la logique réfère ceux-ci à eux-mêmes plutôt qu’à l’existence concrète, à laquelle ils s’imposent plutôt qu’ils n’en procèdent. Le hors-d’échelle tend ainsi à devenir la règle, parce qu’il est « objectif ».
• Ledit processus est en même temps une fétichisation. Cette notion marxienne s’applique à l’origine à la marchandise : elle veut dire qu’en occultant les rapports sociaux qui en ont fait réellement la valeur, on investit faussement celle-ci d’une valeur intrinsèque. Elle s’étend ici à la signification suivante. En développant pour eux-mêmes des systèmes d’objets, la modernité occulte les rapports qui en font des choses. Elle les abstrait du tissu existentiel qu’est leur milieu (notre corps médial), réduit à un environnement physique mesurable [17]. Cette réduction reposant sur le principe d’identité qui fonde la science moderne, elle élimine la logique du prédicat qui fait la mondanité des choses [18]. Elle les démondanise en objets. Ce faisant, elle les investit faussement de la valeur qu’ils tiennent ontologiquement de notre médiance. Ainsi elle les fétichise ; et les chargeant par là d’une valeur intrinsèque, elle nous conduit à les développer sans plus d’échelle.
• Hors d’échelle et fétichisés, les systèmes d’objets changent le sens de la technique : ce ne sont plus les fonctions du corps humain que celle-ci déploie, c’est sa propre fonctionnalité qu’elle dicte à la vie humaine [19]. Apparaît alors Cyborg, être mécanisé par son monde mécanique [20].
Ce changement de sens fonde la présente recherche. La question n’est pas que la technique soit bonne ou mauvaise en soi. Un telle question ne relève que d’une logique de l’identité. Cela par définition l’abstrait de l’écoumène, où cette logique se compose nécessairement à une logique du prédicat [21]. Un couteau est bon quand on coupe du bifteck, il est mauvais quand on se coupe le doigt. Ce qu’il est — une chose — n’est ni seulement objectif, ni seulement subjectif, mais trajectif ; c’est-à-dire en prise avec notre corps dans la contingence de l’histoire [22]. Or les systèmes d’objets occultent leur sens, qui est affaire de choses et non pas d’objets.
Ce problème concerne toute notre civilisation. Il est trop vaste pour faire en lui-même l’objet d’une recherche définie. Je n’en considère donc ici qu’un aspect, celui qui touche à la question de l’habitat, en particulier l’étalement urbain [23]. La thèse que j’entends soutenir est la suivante : cette expression paradigmatique des systèmes d’objets contemporains, le couple Automobile-Pavillon qui fait éclater les villes [24], n’est pas soutenable. Il ne l’est pas car il tend à s’abstraire de toute échelle, tant du point de vue éthique et politique de la cité humaine que de celui, écologique, de la biosphère.
Cette insoutenabilité [25] peut s’illustrer par la parabole des Livreurs.
Adjoint récemment au couple Automobile-Pavillon, le système d’objets de l’informatique a conduit à l’e-urbanisation, laquelle va de pair avec l’e-commerce : la faculté de commander par Internet une marchandise quelconque à partir de chez soi (y compris des enfants adoptifs). Dans sa logique, un pareil système rend inutiles les détaillants, les villes, et même les centres commerciaux périurbains. Il permet donc de vivre au plus près de la nature. En outre, comme il affranchit la marchandise des frictions qu’entraînent les externalités, il permet du même coup de réaliser l’idéal du libéralisme de marché. L’on conçoit qu’il ait des partisans. Dans la réalité de l’écoumène, toutefois, ce système exige de multiplier le capital social [26] de la ville par le nombre de consommateurs individuels. En effet, le camembert naguère acheté par cent piétons à un crémier au coin d’une rue dans une ville, maintenant, doit être livré par cent Livreurs motorisés à cent Pavillons disséminés dans la Nature au bout de cent Routes [27].
Telle est la logique des systèmes d’objets de Cyborg, celle aussi du marché absolu. Cet absolutisme de marché = absolutisme de machine abstrait la marchandise et le consommateur de l’écoumène, c’est-à-dire à la fois de la biosphère et de la cité [28]. Clairement, une telle logique n’est ni écologique, ni sociologique. Insoutenable, du moins en terre vivante, elle a donc structurellement besoin du désert.
 
La petite maison dans le paysage
 
 
Je m’attache à la figure principale de ce système : le Pavillon. C’est en effet pour desservir et équiper son Pavillon que Cyborg achète ses Machines ; c’est pour rester dans son Pavillon qu’il commande sur Internet, et c’est pour vivre dans son Pavillon qu’il a fui la ville. Quel est donc l’attrait du Pavillon ? C’est d’être au plus près de la nature.
Or la parabole des Livreurs montre que ce système détruit son objet même. Alors pourquoi Cyborg ne peut-il se passer de son Pavillon ? C’est d’abord qu’il vit dans un prédicat instauré par la révolution fordienne [29] ; c’est-à-dire où la consommation massive de biens individuels (par exemple d’automobiles Ford et de mas provençaux) tend asymptotiquement à se substituer au capital social qu’exaltait la ville. À l’horizon de l’asymptote, en effet, l’on n’y a même plus besoin de routes : comme, en lettres capitales sur la taie de sa proéminente roue de secours (l’emblème du wilderness), le 4x4 Toyota Land Cruiser garé devant le Pavillon le proclame [30], INTO THE NATURE !
On voit par là que le prédicat fordien lui-même est sous-tendu par un autre prédicat, celui que pointe le Land Cruiser : la nature. Cependant, la révolution fordienne a été décisive. Avant elle, en effet, vivre dans la nature était le propre de l’ermite ; c’est-à-dire qu’on n’avait accès aux solitudes de l’érème (la terre inhabitée, c'est-à-dire le « désert ») qu’en renonçant aux biens de l’écoumène (la terre habitée). L’on n’était donc ermite qu’au prix de la frugalité, ce qui justement fondait l’ascèse érémitique. L’envers de l’écoumène, l’érème [31], était ainsi ce qui libérait du monde, et spécialement de la ville. Désormais au contraire, en son prédicat fordien, Cyborg se libère de la ville dans la mesure même où il consomme. Par là, certes, il détruit la nature, en multipliant la pression de la société sur les écosystèmes ; mais ses fétiches le lui cachent, et lui procurent même le sentiment contraire, à savoir de vivre d’autant plus près de la nature que ses machines sont nombreuses et splendides.
Vivre au plus près de la nature, telle est en effet la motivation première de Cyborg. D’où la tient-il ? De prédicats hérités de son histoire, lesquels en Occident ont convergé vers le paradigme de la suburban nation américaine. Ces prédicats font notre monde. Ce sont eux qui motivent la désurbanité contemporaine. Ils sont relativement bien inventoriés [32]. Cependant, il s’en trouve un dont l’historiographie n’a pas suffisamment reconnu la portée : celui par lequel s’est instauré pour la première fois dans l’histoire humaine, à savoir en Chine du Sud à l’époque des Six Dynasties (iiie-vie s. ap. J.-C.), le couple esthétique Pavillon-Paysage. Dans le monde de Cyborg, en effet, l’angle esthétique est fondateur ; car ce qu’il recherche, c’est avant tout du paysage : l’air pittoresque de la nature [33].
Comment à cet égard, à partir des Six Dynasties, s’est creusé le bassin sémantique [34] où vit aujourd’hui Cyborg, telle est la question. Elle comporte celle d’une éventuelle transmission du modèle paysager de la Chine vers l’Europe médiévale, ce qui doit être envisagé mais reste hypothétique [35]. Ma propre recherche porte sur les fondements moraux du couple Pavillon-Paysage ; fondements dans lesquels non seulement l’éthique et l’esthétique sont intimement liées, mais qui impliquent la totalité d’une vision du monde. L’époque des Six Dynasties, instable politiquement, est celle d’une interrelation féconde entre le taoïsme, le bouddhisme nouveau venu et le confucianisme, alors déchu de la position d’orthodoxie qu’il avait sous les Han. Ce sont des poètes qui inventent alors la notion de paysage (shanshui) [36], et c’est aussi un poète, Tao Yuanming (365-427), qui instaure le paradigme du retour à l’authenticité (zhen) dans la « cabane tressée » (jie lu) aux confins du terroir, après avoir fui la ville [37].
Ce que je veux mettre au clair [38], ce sont les ressorts de ce sentiment d’authenticité, que Tao Yuanming, à l’inverse exact de son contemporain Augustin, a éprouvé devant le paysage, du coin de son jardinet : ci zhong you zhen yi, « là se trouve la/ma vérité » [39].
 
Le désert, la frontière, le Xinjiang
 
 
Mon allusion à saint Augustin signifie qu’une telle recherche est une mise en perspective. Il ne s’agit pas d’ajouter une pierre à l’édifice qu’ont bâti les spécialistes des Six Dynasties [40], et ce faisant de clore une mondanité sur elle-même dans l’optique du culturalisme ; mais au contraire de comprendre en quoi le monde qui s’est alors institué perdure, et imprègne le nôtre. Cette contagion s’est faite par l’esthétique, d’un côté vers l’Asie orientale contemporaine [41], de l’autre vers l’Occident par l’intermédiaire des Jésuites et de personnages comme William Chambers (1723-1796) [42]. De ce côté-ci, donc, il s’agira de clarifier les modalités de la confluence qui s’est produite alors entre un influx oriental (manifesté par exemple dans le goût « sharawadgi ») et un héritage antique (la pastorale) ; confluence dont s’est nourri l’art des parcs au xviiie et au xixe siècles, pour, de là, conditionner l’habitat moderne des Européens et surtout des Américains, avec le mythe de la maison dans la nature [43].
Terreau d’où a germé le Pavillon de Cyborg, cette confluence doit être analysée comme telle, non pas de l’unique point de vue de notre seule histoire. La méthode ne peut donc être qu’un examen systématiquement parallèle des deux courants, celui qui vient de l’Antiquité gréco-romaine et celui qui vient de Chine. La tâche étant énorme, il faut la centrer sur quelques thèmes, quelques œuvres ou quelques personnages [44] ; et elle ne peut qu’être collective (v. §5).
Personnellement, je compte pousser la comparaison de la structure contrastive écoumène/érème en Asie orientale d’une part, de l’autre en Occident (Europe et Amérique du Nord). Ici interfèrent plusieurs champs référentiels. L’écoumène en général combine Monde (logique du prédicat) et Terre (logique du sujet), le Monde (ou la civilisation) étant ce qui prédique la Terre (ou la nature) ; soit lgS/lgP. Cette prédication (la mondanisation) s’applique à tous les aspects de la Terre, y compris ses déserts, dans tous les sens de ce terme. Au sein de cette relation mais à un autre niveau, cependant, l’écoumène en particulier, comme « terre habitée » (oikoumenê gê), s’oppose à l’érème comme « l’inhabité » : l’espace sauvage de la forêt, de la montagne, de la mer, du désert aride ou du désert froid. La structure ontologique générale de l’écoumène s’exprime nécessairement dans les termes de ce contraste, au niveau particulier qu’est un certain milieu ou un certain monde ; par exemple la Chine des Six Dynasties, ou les États-Unis au xxie siècle. En effet, l’érème y est en termes concrets la métaphore d’un absolu imprédicable : ce qui, dans le rapport abstrait lgS/lgP, serait lgS elle-même ; c’est-à-dire la Vérité, dé-couverte (a-lêthêia) de tout prédicat mondain et au-delà de toute contingence. L’érémitisme, en Orient comme en Occident, cela consiste à chercher dans l’érème cet absolu.
Toutefois, dans la contingence de l’histoire et la concrétude des milieux humains, Monde et Terre se touchent [45] et croissent ensemble [46] en vertu d’un certain horizon, qui les borne tous deux et les rend indispensables l’un à l’autre ; c’est-à-dire qu’érème et écoumène y sont corrélatifs : ils existent en fonction l’un de l’autre, concrètement, dans les motifs d’un milieu et les motivations d’une histoire. Dans celle des États-Unis, par exemple, l’érème (le wilderness) a été identifié à l’ouest ; et ce positivement : ce fut la frontière, prédicat de l’identité américaine qui a pu s’appliquer jusqu’à la conquête de la Lune et qui l’est maintenant à l’edge city, c’est-à-dire au paradigme de l’habitat de Cyborg [47]. Au Canada voisin, l’érème est plutôt vers le nord, lequel au contraire a des connotations négatives [48] : au fond de cet érème-là, il n’y a platement que la mort, pas la Californie. Dans l’Europe médiévale comme en Chine, le motif dominant de l’érème est la forêt-montagne [49]. En Chine cependant, l’érème, ce sont aussi les Pays de l’Ouest, Xiyu, avec leurs étendues de gebi stériles [50] mais encore les oasis qui, par les piémonts du Kunlun et du Tianshan, mènent vers d’autres mondes.
La plupart des gens, toutefois, ne sont pas en quête d’absolu. Comme Tao Yuanming ou comme Horace, on se satisfera de l’aménité d’une campagne en guise d’anti-mondanité. C’est donc de ce côté-là, plutôt que chez les vrais anachorètes, que je verrais la source principale de la désurbanité contemporaine. Néanmoins, si cultivée qu’elle soit, la campagne joue ici, par rapport à la ville, le rôle de l’érème par rapport à l’écoumène ; et c’est du reste comme « nature » qu’elle existe pour Cyborg [51]. Le fond de la structure est donc bien le rapport écoumène/érème, et c’est jusque-là qu’il faut pousser l’analyse [52].
J’entends ainsi, toujours d’un point de vue comparatif, étudier la manière dont s’est organisé en Chine le prédicat de l’érème, dans sa double version de forêt-montagne (shan) d’une part, de Pays de l’Ouest d’autre part. Dans les gorges nuageuses du shan se trouve la Femelle Obscure, Xuanpin, principe d’engendrement cosmique, et dans le shan de l’Ouest (le Kunlun) se trouve la Reine Mère d’Occident, Xiwangmu, immortelle qui possède l’élixir de jouvence. Le Voyage à l’Ouest, Xiyouji, est un classique de l’imaginaire chinois [53]. Il s’agira d’une part de voir comment a fonctionné l’imagerie de cet imaginaire [54], mais corrélativement de voir aussi comment, depuis les Han, s’est organisée matériellement la présence chinoise dans les Pays de l’Ouest ; par exemple avec ces défrichements de la région de Luntai par des soldats-colons, les tuntianbing, dont le modèle — en japonais tondenhei — a été, deux millénaires plus tard, repris par l’État meijien pour le défrichement de l’Île du Nord, Hokkaidô [55].
L’histoire cahotique de la colonisation des Pays de l’Ouest conduit à la problématique actuelle du développement soutenable, car le Xinjiang — l’Ouest chinois — fait aujourd’hui l’objet d’une politique de développement à marche forcée. Par là, bien qu’on y circule encore beaucoup en charreton à âne, des questions s’y posent qui rencontrent celles de Cyborg ; et même si le Fleuve Tarim [56] coule loin de la Seine ou du Saint-Laurent, c’est leur bassin commun que je voudrais mettre en lumière.
 
Synergies
 
 
Explorer le bassin sémantique du Pavillon de Cyborg peut ainsi mener jusqu’aux sources du Tarim, dans le Karakorum. Celui-ci est appelé en sanskrit Krishnagiri, la Montagne Noire, ce qui a donné phonétiquement le chinois Qiaogeli (c'est-à-dire le Dapsang, ou K2), et, sémantiquement, peut-être aussi le turc Karakorum. Cette noirceur est l’inconnue de la recherche. De ce bassin immense ne sont éclairées en effet que les marges, et de-ci de-là quelques repères. Il est sûr que je ne gravirai jamais le Dapsang, et que seul, je ne pourrai jamais faire qu’une partie de cette recherche. Aussi, dès le départ, l’ai-je imaginée comme un projet collectif. Au point actuel sont acquises quelques collaborations ; d’autres sont probables, d’autres possibles. Il est trop tôt pour en dresser l’inventaire [57], mais il est déjà décidé que mon propre travail s’articulera aux recherches de Lu Qi (Pékin) sur le développement durable (en général) et les défrichements de Luntai (en particulier) [58], ainsi qu’à celles de Cynthia Ghorra-Gobin (Paris) sur le mythe de la maison individuelle aux États-Unis [59]. Ainsi fonctionnera un axe problématique Asie orientale-Europe-Amérique du Nord ; mais je souhaite que s’y embranchent d’autres aires culturelles [60].
Dans la même intention, je souhaite que de futures thèses soient entreprises sur des thèmes corrélatifs dans le cadre du DEA et du laboratoire « Jardins, paysages, territoires » (Paris), sous ma propre direction comme celle de mes collègues [61].
Enfin, l’interrelation de l’histoire et de la géographie étant ici évidente, je souhaite organiser à l’automne 2001, à Paris, un débat entre l’Espace géographique et les Annales. Histoire, Sciences sociales sur certains des thèmes évoqués ci-dessus, en les centrant sur le problème de l’échelle. En effet, je crois venu le temps que l’histoire et la géographie se retrouvent [62], pour penser ensemble la concrétude et la contingence de leur objet commun : le devenir humain sur la Terre [63].— Sendai, 18 janvier 2001.
 
NOTES
 
[1]Voir plus bas, note 26.
[2]Je l’ai développé dans Écoumène. Introduction à l’étude des milieux humains, Paris, Belin, 2000, où l’on trouvera de plus amples références. La présente recherche, à son tour, entend développer certaines des perspectives esquissées dans le dernier chapitre de ce livre.
[3]Traduisant l’Ausser-sich-sein heideggérien.
[4]Traduisant le fûdosei watsujien.
[5]L’étymologie latine d’existence compose ex (exprimant un mouvement vers le dehors) et sistentia, de sistere, se tenir, se placer.
[6]Vue référant d’une part à Merleau-Ponty, d’autre part à Lakoff et Johnson.
[7]Vue référant à Leroi-Gourhan, lequel toutefois ne parle pas de corps médial, mais de corps social, celui-ci étant constitué par les systèmes techniques et symboliques qui dans l’espèce Homo prolongent le corps animal. « Médial » en revanche exprime que ce prolongement technosymbolique du corps animal est nécessairement aussi écologique, puisqu’il se déploie dans les écosystèmes de l’environnement (et par cela même en fait un milieu proprement humain).
[8]Traduisant la Weltlichkeit heideggérienne. Cependant — et c’est tout le problème de l’échelle que nous verrons plus bas (§2) —, la médiance de l’écoumène ne se ramène pas seulement à la mondanité du monde ; supposant nécessairement la biosphère qui suppose la planète (alors que l’inverse n’est pas vrai), elle participe nécessairement, aussi, de l’universalité physique.
[9]Traduisant le jutsugo no ronri nishidien. Nishida parle dans le même sens de « logique du lieu » (basho no ronri). Pour plus de détails sur cette logique, v. Augustin Berque et Philippe Nys (dir.), Logique du lieu et œuvre humaine, Bruxelles, Ousia, 1997 ; et Augustin Berque (dir.), Logique du lieu et dépassement de la modernité, 2 vol., Bruxelles, Ousia, 2000. La logique du prédicat est d’essence métaphorique : S est P viole le principe d’identité A n’est pas non-A.
[10]En ce sens que, d’une part (comme Merleau-Ponty l’a montré sur les bases de la neurophysiologie clinique), le corps prédique son environnement en un « milieu de comportement », tandis que, d’autre part (comme Lakoff et Johnson l’ont montré sur les bases des sciences cognitives), il prédique la pensée par la voie de « métaphores primaires ».
[11]Du latin trans (à travers) et jacere (jeter), d’où trajectio, traversée. La trajection est le commerce existentiel que l’être de l’humain entretient avec les choses de son milieu, et qui fait que celles-ci ne sont pas de simples « objets ». Ce sont proprement des choses, mariant historiquement une logique de l’identité (A n’est pas non-A) et une logique du prédicat (S est P) ; autrement dit ce qu’elles sont en elles-mêmes, et ce qu’elles sont pour nous. L’objet relève d’une simple logique de l’identité, ce qui revient à nier l’existence humaine et l’histoire.
[12]Laquelle, rapportée à notre corps animal, fait de nous des personnes (du latin persona, masque), prédiquant leur être en termes de conscience mais n’en supposant pas moins leur animalité, donc la biosphère. Dans cette complexe réflexivité, l’être humain est à la fois prédicat et sujet de soi-même dans plusieurs sens et à plusieurs niveaux : non seulement «je est un autre » (Rimbaud), mais « entre moi et moi-même, il y a la Terre » (Besse).
[13]Du grec kosmos, monde. L’anthropomorphisme des représentations du monde en milieu « exotique », par exemple, exprime cette cosmisation.
[14]Du grec sôma, corps. Les effets dits « psychosomatiques » dans la médecine moderne, par exemple, sont souvent plutôt des effets cosmosomatiques, en ce qu’ils expriment l’interrelation des corps animaux et du corps médial dans les sociétés humaines.
[15]La notion de durabilité, ou de développement durable, s’est répandue voici une vingtaine d’années, notamment à la suite du rapport de la « Commission Brundtland » (WCED : Commission Mondiale sur l’Environnement et le Développement) intitulé Pour préserver l’avenir de la Terre (1983). L’idée centrale est de laisser un environnement vivable aux générations futures.
[16]Cette différence entre échelle et proportion, pressentie par Viollet-le-Duc, a été mise en lumière par les travaux de Philippe Boudon, de Sur l’espace architectural. Essai d’épistémologie de l’architecture, Paris, Dunod, 1971, à (dir.), De l’architecture à l’épistémologie. La question de l’échelle, Paris, PUF, 1991.
[17]Cette distinction entre milieu (fûdo) et environnement (kankyô) a été établie par Watsuji Tetsurô dans Fûdo (1935). En d’autres termes, la modernité réduit les milieux humains à l’extensio cartésienne. Du point de vue de la médiance, cette réduction est une forclusion de la « moitié » de notre être, c'est-à-dire de notre corps médial, ainsi réduit aux objets de l’extensio ; de là un manque-à-être où je vois le ressort fondamental de la consommation de ces objets, qui en tiennent lieu désormais.
[18]V. ci-dessus, note 9. Ainsi le monde laisse place à un univers abstrait de l’existence humaine. Ce n’est autre que l’extensio cartésienne, dépouillée — comme Descartes l’avait bien vu — du « sentiment » qui est « notre vie même ». Pour Descartes, cette abstraction n’était nécessaire qu’à la « science pure » ; mais les systèmes d’objets de la modernité l’ont propagée à tous les aspects de l’existence.
[19]Ce retournement avait été envisagé comme un risque par Leroi-Gourhan. C’était en effet l’une des suites possibles de l’« extériorisation » des fonctions du corps animal par la technique. Après l’« événement préfrontal », l’évolution biologique ne suit plus le rythme du progrès technique ; alors « la technique […] paraît s’extérioriser complètement et vivre en quelque sorte de sa vie propre » (Le Geste et la parole, Paris, Albin Michel, 1964, vol. I, p. 169). Voir ci-dessous, note 20.
[20]Mécanisation qui ne porte pas seulement sur les fonctions de notre corps animal (comme c’est déjà le cas pour certains malades, et comme la figure familière du Cyborg porterait à le croire), mais affecte la totalité de la condition humaine. Un phénomène de cette nature, qui par renversement revient à imposer à l’humain la logique des machines — en soi purement physiques, c’est-à-dire ni humaines, ni même vivantes — avait été déjà été vu à propos de l’argent par le jeune Hegel, dont la Jenenser Realphilosophie (fragment 22) parle à cet égard de « la vie mouvante en elle-même de ce qui est mort » (das sich in sich bewegendes Leben des Todten). Merci à Michel Tibon-Cornillot pour cette référence.
[21]La logique de l’identité est une logique du sujet (lgS) en tant qu’opposée à celle du prédicat (lgP). LgS ne peut saisir que des objets abstraits, non les choses concrètes qui relèvent du rapport lgS/lgP (c'est-à-dire la réalité). V. ci-dessus, notes 9 et 18.
[22]Cette thèse ne pouvant pas être argumentée dans le présent article (elle l’est dans l’ouvrage cité en note 2), l’on ne pourra donc ici la considérer que comme un postulat.
[23]L’idée de lier la figure du Cyborg à la question de l’étalement urbain me vient de la lecture d’Antoine Picon, La Ville territoire des Cyborgs, Besançon, Les Éditions de l’Imprimeur, 1998. La thèse de Picon toutefois ne se place pas sous le même éclairage, ce que j’ai commenté dans « Cybèle et Cyborg : les échelles de l’écoumène », Urbanisme, 214 (sept.-oct. 2000), p. 40-42 ; numéro qui par ailleurs contient plusieurs articles touchant au problème de la ville durable. Pour un panorama sur ce dernier thème, v. le rapport de Ta Thu Thuy et Nédialka Sougareva, L’Approche globale de l’environnement urbain dans la perspective du développement durable, Paris, Ministère de l’Environnement, Direction de la Nature et des Paysages, 1996.
[24]Phénomène bien décrit dans Geneviève Dubois-Taine et Yves Chalas (dir.), La Ville émergente, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 1997. Pour une étude de cas particulièrement suggestive, portant sur l’aire métropolitaine aixo-marseillaise, v. Daniel Pinson et Sandra Thomann, La Maison et ses territoires. De la villa à la ville diffuse, Paris, L’Harmattan, 2002.
[25]Je suis loin d’être le seul à défendre une pareille thèse. Pour de plus amples argumentations, v. entre autres Guy Mercier et Jacques Béthemont (dir.), La Ville en quête de nature, Sillery (Québec), Septentrion, 1998.
[26]J’emploie ici cette locution dans un sens plus étendu que son usage ordinaire en économie. Le capital social de la ville n’est pas seulement constitué de biens matériels collectifs (tels qu’égouts, autobus, etc.), mais des rapports sociaux qui fondent l’urbanité, permettant ainsi aux humains de vivre nombreux dans un espace commun (la ville). Corrélativement, j’entends désurbanité comme la dilapidation de ce capital à la fois physique et moral.
[27]Cyborg adore certes concevoir des circuits optimisant le parcours de ses Livreurs ; mais cela ne change rien à la logique de son système : substituer l’individuel au collectif, donc multiplier l’impact humain sur la biosphère ; ce qui, à terme, conduit au désert. By the way, l’emploi des majuscules indique ici la fétichisation du système.
[28]Cette logique décompose en effet dans la même foulée ville et concitoyenneté. Le motif de la « communauté villageoise » qu’invoquent souvent les adeptes du Pavillon est une chimère. Pour une analyse d’études sociologiques fouillées à cet égard, v. l’article de Michel Conan dans Augustin Berque (dir.), Urbanité française, urbanité nippone, vol. II : La Maîtrise de la ville, Paris, Éditions de l’EHESS, 1994. Cette chimère conduit au contraire à une épuration sociale à fondement racial (c'est-à-dire naturaliste) qui se lit déjà clairement dans la structure moyenne du peuplement des États-Unis, où plus on a la peau claire, plus on habite hors des centres-villes, et plus on l’a foncée, plus on habite dedans. À ce sujet, v. les statistiques de la p. 97 dans Cynthia Ghorra-Gobin, La Ville américaine, espace et société, Paris, Nathan, 1998.
[29]Au sens de renversement, comme on parle de la révolution copernicienne. Les économistes ont célébré un peu tôt les obsèques du fordisme ; en fait, il imprègne à ce point notre monde qu’on ne le voit plus. Il va sans dire que la révolution fordienne se place dans le sillage de la révolution bourgeoise, qui de manière générale a tendu à réduire l’être humain au topos moderne « corps animal : personne individuelle ». La privatisation des communaux, par exemple, a substitué un « Je possède cet objet » à un « Nous sommes ce corps médial ». À ce sujet, v. op. cit. en note 2.
[30]Ceci est un exemple japonais (d’où la faute d’anglais), mais Cyborg utilise aussi d’autres marques de 4x4, et son Pavillon ne se trouve pas forcément à Izumi Park Town. La catégorie de véhicules dont la demande croît le plus fortement dans les pays riches est le SUV (Sport and Utility Vehicle), c’est-à-dire le gros tout-terrain de loisir qu’on utilise pour les courses à l’hypermarché. Pour un Cyborg qui se respecte, le SUV est aujourd’hui l’indispensable équipement du Pavillon, à côté de la berline et de la mini. Le SUV permet en effet à Cyborg d’assouvir son besoin structurel de désert, car il est de même marque que les machines du Paris-Dakar (le rite eucharistique de Cyborg, célébrant sa consubstantialité à la Machine, au Marché et au Désert).
[31]J’ai envisagé cette structure contrastive dans Le Sauvage et l’artifice. Les Japonais devant la nature, Paris, Gallimard, 1997 (1986) ; et plus récemment dans Les Déserts de Jean Verame, Milan/Paris, Skira/Seuil, 2000 (« Erêmos », p. 15-31). Le grec erêmos (comme le latin eremus et le gascon herm), désert, solitaire, vient d’une racine indo-européenne er exprimant l’idée de séparation.
[32]Ne mentionnons ici pour mémoire que quatre titres qui se complètent : Clarence J. Glacken, Traces on the Rhodian shore : nature and culture in Western thought from ancient times to the eighteenth century, Berkeley, University of California Press, 1967 ; V. Roderick Nash, Wilderness and the American mind, New Haven, Yale University Press, 1973 ; K. Jackson, Crabgrass frontier : the suburbanization of the United States, New York, Oxford University Press, 1985 ; et Georges Teyssot (dir.), The American lawn, New York, Princeton Architectural Press, 1999.
[33]On s’en convaincra en lisant Pierre Donadieu (photographies de Gérard Dalla Santa), Campagnes urbaines, Arles et Versailles, Actes Sud/École nationale supérieure du paysage, 1998 ; ainsi que Bertrand Hervieu et Jean Viard, Au bonheur des campagnes (et des provinces), La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 1997, lesquels montrent que c’est le paysage qui cimente aujourd’hui la territorialité française. À partir de prémisses différentes, un tel propos coïncide avec celui d’Antoine Picon (v. note 23).
[34]Notion due à Gilbert Durand, qui l’emploie notamment à propos de la descendance pélagienne dans Introduction à la mythodologie. Mythes et sociétés, Paris, Albin Michel, 1996.
[35]Pour un questionnement récent, v. Hidemichi Tanaka, « Leonardo da Vinci’s landscapes and Chinese influences », p. 73-76 dans Heliana Angotti Salgueiro (dir.), Paisagem e arte. A invenção da natureza, a evolução do olhar, São Paulo, Comitê Brasileiro de História da Arte, 2000.
[36]Tel en particulier Xie Lingyun (385-433). V. Obi Kôichi, Sha Reiun, kodoku no sansui shijin (Xie Lingyun, le poète solitaire du paysage), Tokyo, Kyûko Shoin, 1983. Plus généralement, v. Donald Holzman, Landscape appreciation in ancient and early medieval China : the birth of landscape poetry, Hsin-chu (Taiwan), National Tsinghua University, 1996.
[37]Sur Tao Yuanming — bien plus vivant, en Asie orientale, qu’Hésiode, Horace ou Virgile ne le sont en Occident —, la littérature abonde ; v. en particulier Ishikawa Tadahisa, Tô Enmei to sono jidai (Tao Yuanming et son époque), Tokyo, Kenkyû Shuppan, 1994.
[38]Au point actuel, je n’ai fait que découvrir les abords de la question ; v. Augustin Berque, Les Raisons du paysage. De la Chine antique aux environnements de synthèse, Paris, Hazan, 1995 ; « En el origen del paisaje », Revista de Occidente, 189 (fév. 1997), 7-21 ; « El nacimiento del paisaje en China », p. 13-21 dans Javier Maderuelo (dir.), El Paisaje. Arte e naturaleza, Huesca, Ediciones La Val de Onsera, 1997 ; « Paysage à la chinoise, paysage à l’européenne », p. 61-69 dans Jean Mottet (dir.), Les Paysages du cinéma, Seyssel, Champ Vallon, 1999.
[39]Vers 9 d’un poème célèbre de Tao Yuanming, Yin jiu (Boisson), 5.
[40]Hormis la référence aux textes originaux pour les notions les plus significatives, je compte m’appuyer surtout sur les travaux des sinologues japonais, dont la bibliographie sur les Six Dynasties est énorme.
[41]La thématique de l’ermitage née sous les Six Dynasties, via les poètes de l’époque Tang (en particulier Bo Juyi), est notamment à l’origine du style architectural sukiya de la maison de thé (chashitsu) au Japon, et elle se retrouve plus généralement dans maints aspects du couple Pavillon/Jardinet qui prolifère aujourd’hui dans la suburbe nippone. Je compte clarifier cette filiation, que j’ai déjà esquissée dans Du geste à la cité. Formes urbaines et lien social au Japon, Paris, Gallimard, 1993 ; et plus particulièrement dans « Destin, au Japon, de la garden city howardienne », p. 147-162 dans Ignacy Sachs (dir.), Quelles villes, pour quel développement ?, Paris, PUF, 1996.
[42]Les Jésuites ont fait connaître les jardins chinois, mais ce sont les livres de Chambers sur l’architecture et les jardins de la Chine qui ont décisivement influencé la création des parcs à l’anglaise.
[43]V. plus bas, §5 et note 59.
[44]Il sera instructif par exemple de comparer la thématique du Bao pu zi (Le Maître qui embrasse la simplicité) de Ge Hong (284-364), maître à penser de l’érémitisme (yindun) à la chinoise, avec celle de l’anachorétisme des premiers temps chrétiens. Celui-ci ne fut pas paysager, c’est le moins qu’on puisse dire de son contemptus mundi (mépris du monde) ; mais il faut aller au-delà de trop simples oppositions. Dans un contexte et avec des référents à première vue antipodaux, il y a par exemple de subtiles congruences entre la prédestination des saints telle qu’elle apparaît dans les arguments échangés entre Augustin et Pélage, d’une part (à ce sujet, v. B.R. Rees, Pelagius. Life and letters, Woodbridge, The Boydell Press, 1991), et d’autre part les accomplissements de l’immortel taoïste (xian) tels que les expose Ge Hong (à ce sujet, v. Murakami Yoshimi, Hô boku shi [Le Bao pu zi], Tokyo, Meitoku Shuppan, 1967).
[45]En latin cum-tangere ; d’où contingence. Cette contingence essentielle est par exemple symbolisée par l’ambivalence mundus (le trou sacré dans la terre) = mundus (le monde = kosmos) à la fondation d’une ville, chez les Romains. Kosmos, le Monde, c’est le prédicat de ce sujet (subjectum = hupokeimenon) qu’est la Terre, « étendue sous le ciel » (hupo to kosmô…keimenê, Isocrate, 78) ; prédicat-ciel qui est le Monde, car kosmos = ouranos, comme il est affirmé dans la dernière phrase du Timée. Le templum de la fondation d’une ville, chez les Romains, consiste à rabattre le ciel sur la terre, c'est-à-dire à instituer par cette prédication (cum-templatio) une nouvelle écoumène [éco-, d’oikos, vient d’une racine weik, habiter, qui a aussi donné ville]. Contemplatio a pris de là le sens de « considération », ce qui consiste en effet à voir les choses d’une certaine façon, c'est-à-dire prédiquer S en un certain P, la Terre en un certain Monde. Par exemple, pour les Byzantins, hê oikoumenê, c’est le monde chrétien.
[46]En latin cum-crescere ; d’où concrétude. Cette concrétude essentielle est par exemple symbolisée par le co-engendrement du territoire, du mythe et du rêve chez les Aborigènes du Centre Rouge de l’Australie. À ce sujet v. Sylvie Poirier, Les Jardins du nomade. Cosmologie, territoire et personne dans le désert occidental australien, Münster, LIT Verlag, 1996.
[47]Le livre fameux de Joel Garreau, Edge city (1991, New York: Doubleday) a en effet pour sous-titre Life on the new frontier. L’edge city, c’est le noble front de la marée suburbaine, promue du reste e-urbanisation par Brian J.L. Berry.
[48]Comme y insiste Gaile McGregor, The Wacousta syndrome. Explorations in the Canadian langscape, Toronto, University of Toronto Press, 1985. N.B. : langscape révèle qu’il s’agit bien d’une prédication.
[49]V. p. ex. Laurence Meiffret, « L’ermite et la montagne dans l’art médiéval, xiiie-xvie siècles », p. 107-152 dans La Montagne et ses images. Du peintre d’Akrésilas à Thomas Cole, Paris, Éditions du CTHS, 1991.
[50]Les gebi sont des étendues pierreuses et sans végétation. Ce mot a donné le toponyme Gobi. Les gebi font les délices de Cyborg : il y est vraiment dans son milieu, car il peut y circuler sans routes (v. plus haut, note 30).
[51]V. plus haut, §3 et partic. notes 30, 32, 33. Cyborg s’entend mal avec l’agriculture, qui lui bousille l’érème.
[52]Je postule donc que pour comprendre le couple Pavillon-Paysage, il faut étudier la pensée des ermites. À ce sujet, je me réfère pour commencer à Kagurazaka Masatoshi, Chûgoku ni okeru in’itsu shisô no kenkyû (Recherches sur la pensée de l’érémitisme en Chine), Tokyo, Pelikansha, 1993. Le thème de la « retraite au désert » (en japonais inton, qui est le chinois yindun) a été un motif et une motivation remarquables dans l’histoire des banlieues japonaises. À ce sujet v. Higuchi Tadahiko, Kôgai no fûkei. Edo kara Tôkyô e (Le Paysage de la banlieue. D’Édo à Tokyo), Tokyo, Kyôiku Shuppan, 2000.
[53]Datant de l’époque Ming, il est toujours populaire. J’en ai acheté mon propre exemplaire à un bouquiniste de trottoir à Kashgar en 2000, mais j’avais auparavant lu en 1960 Sur les traces de Bouddha de René Grousset (Paris, Plon, 1929), qui relate le périple de Xuan Zang vers l’Inde au viie s. — l’origine de cette histoire —, et dans les années 1980 mes enfants se sont nourris de Dragon Ball, une interprétation japonaise du Xiyouji en manga (BD), aujourd’hui largement diffusée aussi en français, par le truchement de la télévision.
[54]En exploitant notamment l’énorme travail d’Isobe Akira, Saiyûki’keiseishi no kenkyû (Recherches sur l’histoire de la formation du Xiyouji), Tokyo, Sôbunsha, 1993.
[55]V. Augustin Berque, La Rizière et la banquise. Colonisation et changement culturel à Hokkaidô, Paris, Presses orientalistes de France, 1980. Il s’agira donc aussi, corrélativement, de comparer ce qu’ont été le Nord dans l’histoire du Japon et l’Ouest dans celle de la Chine. Le mot Emishi, qui dans l’histoire du Japon s’est appliqué aux Sauvages du Nord-Est, est transcrit par deux caractères dont l’un, dans l’histoire de la Chine, s’est appliqué aux Sauvages de l’Est, c'est-à-dire le Japon.
[56]Principal fleuve du Xinjiang. Né aux flancs du Dapsang (dit aussi Qiaogeli, K2, ou Godwin Austen : 8611 m, deuxième sommet de la planète) par le Yarkand, il va se perdre dans le désert 2 200 km plus loin. Son bassin égale celui du Danube (800 000 km2). Principale source de vie du Xinjiang, il passe près de Luntai sous le Talimu Daqiao (Grand Pont du Tarim, 605 m de long, achevé en 1995). Sur ce fleuve, v. Cheng Qichou, Talimu-he yanjiu (Recherches sur le Fleuve Tarim), Nanjing, Hehai Daxue Chubanshe, 1993. Surexploiter le Tarim est l’un des risques de la politique actuelle. C’est typiquement un problème de développement soutenable, et plus fondamentalement d’échelle.
[57]Note du 18 mai 2002. Dans mon esprit, ce projet — initialement diffusé en janvier 2001 à partir de Sendai en anglais et en français — devait à moyen terme devenir un programme international de coopération scientifique (PICS), reliant l’Asie orientale (Chine — y compris Taiwan —, Japon, Corée) à l’Europe et à l’Amérique du Nord. Ce projet, intéressant une quarantaine de personnes, a depuis été refusé par le CNRS comme « non scientifique » (m’a-t-on fait savoir officieusement). Il a néanmoins commencé à se concrétiser par des échanges de chercheurs entre l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales) et des institutions étrangères (au point actuel Japon, Chine, États-Unis et — en suspens — Australie) et par la mise en place à l’EHESS, à partir de l’automne 2002, d’un séminaire collectif co-organisé par Cynthia Ghorra-Gobin (CNRS), Philippe Bonnin (CNRS) et moi-même sous le titre « Les trois sources de la ville-campagne », ce séminaire devant lui-même conduire à un colloque prévu, sous le même titre, en septembre 2004 à Cerisy-la-Salle.
[58]En liaison avec l’Institut de Géographie et d’Écologie d’Urumqi.
[59]Thème abordé déjà dans ses livres récents Los Angeles, le mythe américain inachevé. Paris, CNRS Éditions, 1998 ; La Ville américaine, Paris, Nathan, 1998 ; Les États-Unis, entre le local et le mondial, Paris, Presses de Sciences Po, 2000. Dans une large mesure, les valeurs propres à la nation américaine se sont formées contre la ville. En Europe reste prégnant le schème de la cité, mais il y coexiste anarchiquement avec le prédicat fordien venu d’Amérique.
[60]Par exemple, qu’en est-il de la tradition du « renonçant » dans son rapport aux formes actuelles de l’habitat en Inde ? Et quant au désert, le monde arabe appelle d’autant plus la comparaison qu’au Xinjiang, Islam et monde chinois se compénètrent.
[61]En effet, les paysages périurbains sont déjà un thème majeur des travaux de ce laboratoire. En outre, par Pierre Donadieu et l’École nationale supérieure du paysage de Versailles, ceux-ci embrayent au programme européen SOS (Sustainable Open Spaces) dont le but est d’endiguer le mitage des campagnes par la suburbe.
[62]Le moins qu’on puisse dire est en effet qu’après l’interrelation féconde qui s’était instaurée dans la première moitié du siècle dernier entre l’école vidalienne et l’école des Annales, les liens entre l’histoire et la géographie se sont distendus. Or de mon point de vue (celui de Watsuji) le milieu incarne l’histoire ; on ne peut donc pas penser l’historicité sans la médiance, ni sans l’historicité la médiance. J’ajoute : on ne peut pas penser l’écoumène sans la contingence de l’histoire, ni l’histoire sans la concrétude de l’écoumène. Souhaiter une telle réflexion, c’est — disons-le franchement — croire que l’histoire et la géographie, parce qu’elles ont encore à former la jeunesse, pourraient efficacement contribuer à promouvoir un monde à l’avenir moins désert que celui de Cyborg, dans la pure mécanicité de son global market.
[63]Note du 18 mai 2002. Prenons acte que les Annales n’ont pas été intéressées par ce débat, qui s’est finalement tenu à la seule initiative de l’Espace géographique le 16 novembre 2001 dans les locaux de l’École normale supérieure.
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L’étymologie latine d’existence compose ex (exprimant un mo...
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Traduisant le jutsugo no ronri nishidien. Nishida parle dan...
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En ce sens que, d’une part (comme Merleau-Ponty l’a montré ...
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Du latin trans (à travers) et jacere (jeter), d’où trajecti...
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Laquelle, rapportée à notre corps animal, fait de nous des ...
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Du grec kosmos, monde. L’anthropomorphisme des représentati...
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