2002
Espace géographique
Géographie de la santé
Mobilité des personnes et diffusion du sida en Afrique de l’Ouest
Gérard Remy
Centre d’étude des espaces épidémiologiques, EHESS, 2 rue de la Charité, 13002 Marseille
L’infection à VIH1 progresse dans les villes ouest-africaines, respectivement dans les groupes-noyaux (prostituées et partenaires) et au sein des collectivités féminines. Sa dynamique est marquée par des discontinuités dans le temps et dans l’espace. Diverses formes de mobilité des hommes sont impliquées et se conditionnent, au long de l’itinéraire social du virus, à des niveaux territoriaux étagés. Leur efficacité varie selon l’intensité des relations entre lieux et entre groupes, établies, en particulier, par le biais de la prostitution féminine et des migrations masculines suivies soit de l’insertion dans la collectivité d’accueil, soit de leur retour dans la collectivité d’origine. La place du facteur migratoire, hors des groupes-noyaux, paraît d’autant plus grande que les propriétés socioculturelles des populations ouest-africaines seraient relativement peu propices à la circulation virale.Mots-clés :
Afrique de l’Ouest, dynamique socio-géographique, infection à VIH1, mobilité.
Infection by HIV1 is rising in West African towns, in core groups (prostitutes and their partners) and in the general female population. The spread of the virus shows discontinuities in time and space. Diverse forms of mobility of people are involved and conditioned throughout the social itinerary of the virus, at staged territorials levels. Their effectiveness varies, depending on the intensity of relations between places and between groups, on the activity of prostitution, and on the integration of migrants into the host community or the return of migrants to their home communities. The role of the migration factor appears particularly important outside the core groups, since the socio-cultural features of West Africa’s populations seem relatively unconducive to viral circulation.Keywords :
HIV1 infection, mobility, socio-geographical dynamics, West Africa.
Hommes et femmes sont les seuls vecteurs du VIH (virus de l’immuno-déficience humaine): ils peuvent se porter à sa rencontre, l’introduire dans de nouveaux lieux ; sexuellement actifs, ils peuvent contaminer d’autres sujets. Selon le schéma retenu pour l’épidémie africaine, le virus circule de façon privilégiée au sein de groupes-noyaux (les prostituées et assimilées, leurs partenaires), puis il se propage dans les collectivités générales (Plummer et al., 1991). Des études soulignent que les migrations influent fortement sur la dynamique de l’infection (Hunt, 1989 ; Painter, 1999). Certaines proposent des schémas géographiques qui, à la hiérarchie des villes et axes de communication, associent des pôles, carrefours, couloirs de diffusion (Amat-Roze, 1993 ; Gould, 1993). D’autres mettent l’accent sur les situations sociales partagées par de nombreux travailleurs migrants (Decosas et al., 1995 ; Lalou, Piche, 1996), qui les exposent à la prostitution.
Notre travail concerne l’infection à VIH1. Il analyse l’évolution des prévalences respectivement dans les groupes-noyaux et la population générale, il souligne les continuités et les discontinuités qui les affectent ou s’établissent entre eux dans le temps et dans l’espace. Il saisit les relations entre l’infection et le facteur migratoire telles qu’elles se modifient au long du processus épidémique, selon les formes de mobilité et les catégories de sujets impliquées. Pour atténuer le jeu de facteurs « confondants » et en raison des lacunes dans les informations, il est sélectif, seule l’Afrique de l’Ouest est prise en compte. L’infection y est associée principalement à l’un des sous-groupes (A) du VIH1 ; dans le processus épidémique, ce qui dépend des propriétés du virus est, pour l’essentiel, comparable
[1]. En raison de l’ampleur des migrations de travail et de l’exode rural, l’Afrique de l’Ouest fixe le principal champ migratoire africain, et l’un des mieux connus (Zachariah, Condé, 1981 ; Robin, 1992). Elle est « au cœur de la dynamique entre la mobilité et le sida » (Lalou, Piche, 1996). Les populations ouest-africaines sont reconnues partager des propriétés épidémiologiques relativement comparables. Des aspects majeurs de la nuptialité et de la sexualité leur sont communs (Caldwell
et al., 1992), non sans spécificités régionales ou catégorielles. La plupart pratiquent la circoncision, qui réduirait les risques d’une contamination (Bongaarts
et al., 1989 ; Weiss
et al., 2000). Un même modèle de la prostitution, caractérisé par un nombre élevé de partenaires masculins (2 à 4 par jour), prédominerait de Dakar à Lagos (Remy, 1998) ; mais il n’est pas exclusif : des femmes « libres » peuvent recourir à des formes variées de multipartenariat.
Les enquêtes sérologiques relatives aux prostituées sont peu nombreuses dans la plupart des pays, et toutes urbaines. Elles sont rares dans la population féminine adulte. À défaut, nous nous référons aux femmes enceintes, censées représenter la précédente — non sans biais (âges, stérilité). Accessibles dans des centres de consultation prénatale, des maternités, principalement en ville, elles sont les cibles privilégiées de la surveillance épidémiologique. Les enquêtes sont également rares parmi les hommes adultes, exceptionnelles auprès des partenaires des prostituées. Toutes sont disparates selon le mode de sélection et l’effectif des sujets, les procédures sérologiques mises en œuvre. De ce fait, nos analyses s’attachent surtout aux phases du processus épidémique qui se nouent autour des prostituées et des femmes enceintes, exclusivement dans des villes. Elles s’appuient sur le tableau 1, qui retient les prévalences (VIH1 et VIH1/VIH2) relevées dans des sites pour lesquels au moins trois résultats annuels sont connus pour chaque catégorie féminine au cours de la période d’observation. La plupart sont confirmés (test WB, InnoLia) ou considérés tels (3 tests Elisa) ; lorsqu’ils ne le sont pas, ils tendent à surévaluer le niveau de l’infection (fausses séropositivités). Parfois les procédures sérologiques ne sont pas précisées ; certains résultats ne dissocient pas les deux espèces virales (VIH1 et VIH2). Nos analyses se réfèrent également à des données ponctuelles relevées dans divers autres sites pour l’un ou l’autre groupe de femmes : l’évolution des prévalences ne peut être appréciée, ni comparée. Les multiples résultats mis à profit sont extraits de la base de données établie sous l’égide d’Onusida (US Census Bureau, 2000).
Tabl. 1
Évolution comparée des prévalences parmi les prostituées et les femmes enceintes dans les villes ouest-africaines (US Census Bureau)
Les groupes-noyaux diversement atteints
Les groupes-noyaux concentrent les apports initiaux et peuvent fixer des réservoirs du virus. Ils se caractérisent par des réseaux sexuels qui, du côté féminin, tendent à se différencier des formes de pluripartenariat internes à la collectivité locale. Par contre, certains de leurs membres masculins s’insèrent également dans les réseaux sexuels de cette collectivité. On ignore généralement les effectifs des femmes impliquées et de leurs partenaires, la place qu’ils tiennent dans la population ; les prostituées « professionnelles » seraient environ 12 000 à Abidjan (Decosas, 1996).
Les prostituées : des profils épidémiques contrastés
Seules les formes de la prostitution les plus patentes (ou accessibles) sont saisies par les enquêtes ; ce ne sont pas toujours les mêmes d’une enquête à l’autre ; l’effectif des sujets étudiés est parfois très limité. En raison du grand nombre des partenaires, elles sont toutes associées à des risques de contamination élevés (Day, 1988 ; Padian, 1988). Les prostituées sont généralement les premières et les plus atteintes. Les plus forts taux s’observent d’abord à Abidjan et dans diverses villes ivoiriennes : Bouaké, Korhogo, Odienné, ainsi qu’à Bamako et Ouagadougou. Les prévalences sont modérées à faibles (<10%) dans diverses villes de l’Ouest du Mali (Mopti, Segou, Sikasso), à Niamey (et Maradi), à Cotonou, Lomé, Accra. Elles sont très faibles ou nulles dans les sites étudiés au Nigeria, et du Liberia au Sénégal.
Par la suite, l’épidémie se développe fortement à Abidjan (son évolution n’est pas connue dans les autres villes ivoiriennes), à Ouagadougou et Bobo-Dioulasso, à Bamako (et Sikasso). Les prévalences deviennent comparables aux précédentes dans diverses villes à l’est de la Côte-d’Ivoire : Accra, Lomé (et Dapaong), Cotonou, Parakou, Porto-Novo et d’autres sites du Bénin. En 1995-1996, l’infection s’est répandue dans de nombreuses villes du Nigeria (test non confirmé, les 2 virus réunis) mais à un niveau très hétérogène : il est élevé à Lagos et surtout Maiduguri. L’infection demeure modérée à Niamey, et s’est introduite plus ou moins discrètement à l’ouest de la Côte-d’Ivoire : Dakar et diverses villes sénégalaises, le réseau urbain de Gambie, Freetown (test non confirmé), sans doute à Conakry. L’épidémie tend à présenter des profils régionaux constrastés. L’éloignement du foyer initial et le temps sont-ils seuls en jeu ? Dans les pays où plusieurs sites sont étudiés à la fin des années 1990 (Sénégal, Bénin, Nigeria), les grandes métropoles ne s’individualisent pas.
Un rôle déterminant des réseaux géographiques de la prostitution ?
L’infection à VIH2 se répartit et évolue de façon particulière (Remy, 1995) ; elle ne peut être impliquée dans les disparités précédentes. Reconnues faciliter la transmission du virus (Laga et al., 1994 ; Mabey, 2000), la gonococcie et la syphilis sont partout fréquentes parmi les prostituées (Stanecki et al., 1995) et ne sauraient exercer une influence régionale discriminante. Par ailleurs, on ne peut guère apprécier l’effet éventuel de certaines modalités de l’exercice de la prostitution (durée, hygiène sexuelle, recours au préservatif, etc.).
L’épidémie se diffuserait activement parmi les prostituées au-delà d’un certain seuil dans la quantité de virus circulant au sein des groupes-noyaux. Ce seuil est atteint d’autant plus vite que les apports du virus sont importants, répétés. Très mobiles, les prostituées sont elles-mêmes particulièrement impliquées (Day, 1988 ; Lalou, Piche, 1994). Selon des informations partielles, leurs déplacements tendent à s’inscrire dans des champs géographiques privilégiés : un à l’ouest (Sénégal, Gambie, Guinée-Bissau), un second au centre (du Mali au Bénin), le troisième à l’est, dissocié entre le Niger et le Nigeria (la plupart des prostituées seraient « nationales »). Des flux discordants, secondaires, relient toutefois le champ central aux deux autres (Sénégal et Mali, Ghana et Niger, Nigeria ou Sénégal). De tels déplacements peuvent contribuer à des apports du virus si les prostituées ont séjourné auparavant dans des sites déjà investis par l’épidémie. Une telle condition est satisfaite dans la partie centrale de l’Afrique de l’Ouest : dès la fin des années 1980 en Côte-d’Ivoire, au Burkina Faso et au Mali, le début des années 1990 au Ghana, Togo, Bénin. Elle ne l’est pas à ses deux extrémités : jusqu’à une date récente, seules des prostituées venues de la partie centrale pouvaient assurer des apports notables du virus.
Reconnus partenaires privilégiés des prostituées, routiers et commerçants sont également à même de propager le virus. Au Nigeria, ils le diffusent le long de leurs itinéraires (Orubuloye et al., 1993) ; à Bobo-Dioulasso, les premiers seraient « une source importante de dissémination » (Lankoande et al., 1998). Les mouvements à grande distance relient principalement des régions côtières et l’intérieur du sous-continent (Zachariah, Condé, 1981 ; Amat-Roze, 1993). Des flux discordants mis à part (Mali et Sénégal, Niger et Bénin), ils tendent à renforcer les flux du virus associés à la prostitution.
Fig. 1
Séroprévalence du VIH1 dans les populations à faible risque en Afrique de l’Ouest
Une place complémentaire des partenaires masculins
Le seuil en question est franchi plus ou moins vite selon la façon dont le relais du virus entre les prostituées est assuré par l’ensemble de leurs partenaires. La circulation virale au sein des groupes-noyaux est plus ou moins intense selon les conditions du recours par les hommes à la prostitution : occasionnel ou répété, généralisé ou propre à certains groupes (culturels, professionnels) ; le statut au sein de la collectivité (résident permanent ou temporaire) et l’état matrimonial sont déterminants, mais sont mal connus dans les villes africaines. Le niveau de l’infection parmi les partenaires masculins peut être approché par le biais des quelques enquêtes menées auprès de sujets « à risque » (US Census Bureau, 2000), réputés recourir à la prostitution. À la fin des années 1990, les « clients » sont autant infectés que les prostituées à Abidjan alors qu’ils le sont relativement peu à Cotonou ou à Lagos. Les prévalences relevées récemment parmi des routiers sont faibles à Maiduguri et Onitsha (Nigeria), à Niamey, modérées (5 à 15 %) à Calabar, dans des villes du Mali, à Ouagadougou et Bobo-Dioulasso, plus élevées à Lomé. Des sujets atteints d’une MST « classique » (gonococcie, syphilis) sont diversement contaminés par le virus. Au cours des années 1990, les prévalences les plus élevées (>15%) sont observées à Abidjan, Cotonou et Lomé, Ouagadougou et Bobo-Dioulasso, Accra ; les plus faibles (<5%) le sont dans le réseau urbain sénégalais, à Banjul, Nouakchott, Maiduguri. Peu nombreux, disparates, ces résultats sérologiques signalent toutefois que les groupes d’hommes précédents tendent à être plus infectés dans des sites localisés dans la partie centrale de l’Afrique de l’Ouest.
La forte contamination des prostituées au centre de l’espace ouest-africain serait à la fois l’origine et un effet de la diffusion de l’infection parmi leurs partenaires. Un seuil épidémiologique est franchi : les apports sont devenus suffisants pour engager une circulation virale intense au sein des groupes-noyaux. Il ne l’est pas actuellement à l’est et à l’ouest. En contact avec des prostituées peu ou récemment contaminées, les sujets à « risque » sont faiblement atteints : le virus circule au ralenti. Les prévalences s’élèvent toutefois parmi les premières, localement de façon rapide (Nigeria). Progresseront-elles parmi les seconds dans un avenir plus ou moins proche ?
Une diffusion limitée dans la collectivité féminine
Dans le contexte ouest-africain, les comportements féminins d’intérêt épidémiologique répondent à des normes qui limitent les risques d’une contamination virale (Caldwell, 1992, 1993) ; le faible niveau de la gonococcie et de la syphilis (Stanecki, 1995), pourtant beaucoup plus infectieuses, en témoigne — non sans limites (recours aux antibiotiques). Le mariage des filles est plutôt précoce, le divorce est peu fréquent, le veuvage est bref. Les relations sexuelles non conjugales sont généralement peu tolérées pendant une union (la plupart des femmes enceintes sont mariées) ; elles le sont toutefois davantage après celle-ci, parfois aussi avant. Les hommes sont reconnus être les principaux introducteurs du virus dans les réseaux sexuels conjugaux. Les normes de comportement qui leur sont proposées sont moins rigoureuses : en particulier lorsqu’ils ne sont pas en union (le mariage des hommes est souvent tardif) et, s’ils sont mariés, dans certaines circonstances (interdit post-partum) ou situations qui les éloignent de leurs conjointes (déplacement, migration de travail). Ils peuvent avoir des contacts avec des prostituées et s’intégrer au moins de façon occasionnelle dans les groupes-noyaux.
Un foyer épidémique peu étendu
L’infection est initialement très peu présente, souvent absente, dans la population féminine. Elle s’est toutefois déjà introduite, à bas niveau, dans des sites urbains de la partie centrale de l’Afrique de l’Ouest : 2 à 3 % parmi des femmes enceintes à Abidjan, Ouagadougou ; 1 à 2 % parmi des femmes adultes dans diverses régions ivoiriennes, à Bobo-Dioulasso. Les prévalences atteignent à la fin des années 1990 un niveau plus élevé : 13 à 14 % parmi les femmes enceintes d’Abidjan, 8 à 12 % (deux virus réunis) dans diverses villes de Côte-d’Ivoire, 4 à 8 % au Burkina Faso. Dans les sites bénéficiant d’enquêtes répétées, elles semblent ensuite stabilisées.
Au milieu ou à la fin des années 1990, les prévalences demeurent faibles (<3-4%) parmi les femmes enceintes dans les villes du Mali et de tous les pays situés à l’est de la Côte-d’Ivoire, sauf quelques exceptions locales, notamment au Ghana, sans doute au Togo et au Nigeria (test non confirmé). Dans l’ensemble, l’infection progresse très peu à l’ouest dans les villes sénégalaises, à Banjul et Bissau, à Conakry (et Gueckedou). L’épidémie s’est développée à un niveau modéré ou élevé dans l’espace ivoiro-burkinabe, faible ou très faible ailleurs. Partout, les prévalences sont relativement homogènes dans les réseaux urbains nationaux, malgré la diversité des villes (effectifs, structures, fonctions). Les collectivités féminines citadines offrent-elles à l’infection un « terrain » peu différencié dans chaque pays ?
[2].
Des prostituées aux femmes enceintes : une médiation masculine
Aux deux extrémités de l’espace ouest-africain, des partenaires privilégiés des prostituées (routiers, porteurs de MST) sont peu contaminés à la fin des années 1990 : leur « pouvoir » épidémiologique auprès des collectivités féminines ne peut qu’être limité. Au centre de cet espace, ils seraient sensiblement plus infectés. Toutefois, les femmes enceintes sont infectées par le virus à des niveaux variés : faible au Mali, plus élevé au Burkina Faso et surtout en Côte-d’Ivoire ; elles le sont peu au Ghana, au Togo et au Benin. Les facteurs aggravants éventuels (autres MST, circoncision) ne peuvent a priori expliquer de telles disparités. Les informations connues ne permettent pas d’établir si les femmes enceintes ivoiriennes et burkinabé s’exposent davantage à une contamination en raison de comportements particuliers ; relevons que, de façon générale, ces comportements pourraient se différencier entre, d’une part, le Sud et le Centre de la Côte-d’Ivoire et, d’autre part, le Nord de ce pays et le Burkina Faso. Une autre hypothèse se réfère à la médiation assurée par les hommes dans le relais du virus des prostituées vers les femmes enceintes : elle semble dépendre en partie du statut social et de la mobilité des hommes. Membres de la collectivité locale (originaires du lieu, résidents de longue date), ils seraient plus à même d’accéder, par le mariage ou hors union, aux femmes appartenant également à cette collectivité. En séjour temporaire, souvent seuls (célibataires ou venus sans leur conjointe), moins susceptibles de s’insérer dans les réseaux sexuels locaux, les hommes se tourneraient davantage vers les prostituées (Anarfi, 1993 ; Decosas, 1996 ; Lalou, Piche, 1994).
Les risques de contamination associés au premier groupe concernent la collectivité féminine du lieu de résidence. Ils s’élèvent avec la fréquence du recours par ces hommes à la prostitution locale. Ce groupe est toutefois à son tour composite : aux « autochtones » et citadins de 2e ou 3e génération se joignent des migrants « enracinés ». Présents depuis plus ou moins longtemps, ces derniers ont fait venir leur conjointe ou se sont mariés sur place. Ils se fondent dans la collectivité locale (ou la fraction de même origine ethnoculturelle) et ils tendent à en suivre les normes de comportement, dont celles relatives à la prostitution. Cet enracinement est souvent l’effet d’un processus. Au début de leur séjour, certains de ces hommes partageaient la situation des immigrés temporaires : venus seuls ou sans leur conjointe, ils étaient exposés à la prostitution. Contaminés (l’infection est irréversible…), ils ont contribué à introduire le virus dans la collectivité locale en s’y intégrant.
Associés au second groupe, ces risques concernent surtout la collectivité féminine du lieu d’origine, urbain ou rural. Ils s’élèvent avec l’ampleur des flux de retour (ou visites) de migrants en contact ailleurs avec des prostituées. Des études en Côte-d’Ivoire (Djomand et al., 1995 ; Sangaré et al., 1998), au Burkina Faso (Taverne, 1996 ; Sangaré et al., 1997) signalent que les anciens émigrés constituent une grande part des collectivités masculines et contribuent fortement à diffuser le virus.
Une place déterminante des migrations masculines ?
L’épidémie se propage des prostituées vers les femmes enceintes par le biais de l’insertion dans les réseaux sexuels de la collectivité locale, où des hommes ont été infectés. Les anciens migrants, soit fixés dans le lieu d’accueil, soit réinstallés dans le lieu d’origine, sont plus particulièrement impliqués. Dès lors que les prostituées sont contaminées à un niveau élevé, condition présente dans la partie centrale de l’Afrique de l’Ouest, l’épidémie se diffuserait dans la population féminine selon l’intensité des mouvements migratoires masculins, les uns suivis d’une implantation durable, les autres d’un retour. Ces mouvements sont nombreux vers et à partir du Sud ivoirien, souvent orientés dans un sens méridien (Robin, 1992 ; Amat-Roze, 1993 ; Painter, 1999). La croissance d’Abidjan doit beaucoup à la fixation d’immigrés ; les migrations « circulaires » sont fréquentes en Côte-d’Ivoire, au Burkina Faso et au Mali, qui fournissent respectivement 2/5 et 1/5 des immigrants annuels en Côte-d’Ivoire (Lalou, 1994). Les gradients épidémiologiques relevés parmi les femmes enceintes entre ces trois pays refléteraient des inégalités dans les flux d’installation ou réinstallation d’anciens migrants infectés. Les migrations masculines récentes sont reconnues moins développées dans les pays proches de la Côte-d’Ivoire vers l’est (Ghana, Togo, Benin), fréquentes entre régions rurales nationales. Les immigrés temporaires dans les villes seraient exposés depuis moins longtemps à des risques élevés de contamination auprès des prostituées ; à la fin des années 1990, le relais du virus vers les collectivités féminines par l’un et l’autre groupe d’anciens migrants demeurait peu efficace.
La part de chacun de ces groupes diffère sans doute selon les villes et leur fonction migratoire : de pôle d’immigration (surtout dans les régions côtières), d’émigration, ou mixte (dont les grandes métropoles de l’intérieur). Les faibles écarts des prévalences parmi les femmes enceintes à l’échelle nationale suggèrent que leur part cumulée pourrait être relativement constante d’une ville à l’autre. Au centre de l’espace ouest-africain, elle varierait entre les pays selon les modes de migrations (passé, nature, ampleur).
La place des migrations dans le processus épidémique
Cette analyse prend en compte les seuls aspects urbains de la diffusion de l’épidémie, et saisit de façon partielle et schématique son itinéraire géographique et social. Parce qu’elle ne peut les distinguer ni estimer leur influence épidémiologique spécifique, elle dissimule la diversité des migrations masculines, et elle néglige les migrations féminines « autonomes » (hors prostitution), reconnues croissantes. Elle laisse dans l’ombre des situations et des comportements susceptibles d’être impliqués. En particulier, elle ne peut apprécier la place et le rôle d’un pluripartenariat sexuel interne à la collectivité locale, ni caractériser ses acteurs masculins et féminins.
L’effet conditionnel du facteur migratoire
Des indices convergents permettent de tracer les grandes lignes probables de la dynamique géographique et sociale de l’épidémie, telle qu’elle est animée, orientée, cloisonnée par le facteur migratoire. À partir de flux initiaux du virus, l’infection s’est introduite au sein des groupes-noyaux, surtout dans le champ géographique de la prostitution qui s’étend au centre de l’Afrique de l’Ouest, et celui, complémentaire, des déplacements de routiers et des marchands. Elle investit la population féminine notamment par le biais d’anciens migrants, auparavant membres plus ou moins épisodiques de groupes-noyaux. À la fin des années 1990, elle progresse surtout dans le principal champ géographique des migrations masculines : davantage en Côte-d’Ivoire, moins au Burkina Faso, relativement peu au Mali. Dans les pays les plus proches vers l’est, et par ailleurs aux deux extrémités de l’espace ouest-africain, le processus épidémique paraît en suspens. Il l’est à une phase précoce dans le second cas : les partenaires privilégiés des prostituées demeurent peu atteints; à une phase plus avancée dans le premier : le virus pénètre peu parmi les femmes enceintes (tabl. 2).
Tabl. 2
Aspects sociogéographiques de l’épidémie en Afrique de l’Ouest à la fin des années 1990
Dans le schéma précédent, le facteur migratoire intervient successivement à des étapes sociales et étages géographiques entrecroisés. Les formes de mobilité et catégories de sujets « mobiles » sont impliquées spécialement lors des phases du processus épidémique liées à l’entrée et la circulation du virus dans les groupes-noyaux, puis son relais vers les collectivités féminines, sur place (migrants enracinés) ou à distance (migrants de retour). Soumise à des seuils (quantité minimale de virus), leur efficacité respective est sous l’emprise des propriétés des collectivités, de toute nature, qui conditionnent les modalités et l’intensité des relations entre lieux et entre groupes associées à des flux du virus. À mesure que l’épidémie progresse dans l’espace et se développe au sein des groupes-noyaux, des formes de mobilité et des catégories de sujets « mobiles », jusqu’alors sans influence épidémiologique significative, peuvent devenir actives et redéfinir la structure de l’espace épidémique.
Une place dominante en Afrique de l’Ouest
La dynamique de l’épidémie parmi les femmes urbaines est très contrastée à l’échelle du continent africain (US Census Bureau, 2000). Elle est active sur son versant oriental ; elle est discrète en Afrique centrale ; elle s’est développée de façon hétérogène en Afrique de l’Ouest. A. Buve et al. (1995) l’expliquent avant tout par le jeu de facteurs de comportement (recours à la prostitution, pluripartenariat sexuel) et biologiques (autres MST, circoncision), qui varient par ensembles sous-continentaux. Notre analyse montre que, à l’échelle ouest-africaine, les disparités régionales diffèrent au long de l’itinéraire social du virus et s’ordonnent par étages géographiques. Une partie des facteurs retenus par A. Buve se distribue de façon relativement homogène : autres MST, circoncision, comportements sexuels des femmes mariées. D’autres pourraient être plus irrégulièrement partagés par les villes : recours des hommes à la prostitution, comportements préconjugaux des femmes ou extraconjugaux des hommes. Pour une part au moins, le second groupe de facteurs renvoie aux conditions de l’urbanisation et aux propriétés (démographiques, économiques, sociales, culturelles) des villes. Les gradients épidémiologiques observés parmi les prostituées ou les collectivités féminines ne répondent, semble-t-il, à aucune des typologies généralement retenues : villes « traditionnelles » ou récentes, villes côtières ou de l’intérieur, métropoles nationales, régionales ou villes secondaires. Inversement, des prévalences proches sont relevées dans les réseaux urbains à une échelle nationale, parfois aussi plurinationale, quelles que soient les caractéristiques des villes.
Associé au moins en partie aux propriétés d’intérêt épidémiologique des villes, le facteur migratoire tiendrait une place particulière dominante dans l’espace ouest-africain. R. Lalou et V. Piche (1994) évoquent aussi un « primat probable du système migratoire dans la propagation de l’épidémie en Afrique de l’Ouest ». Une typologie des villes significative au regard de cette épidémie devrait prendre en compte leur site et leur rôle dans le dispositif des réseaux géographiques et sociaux de flux du virus liés aux migrations.
Effets culturels et endogènes
Selon des études menées sur le versant oriental du continent, les migrations masculines sont également très impliquées : surtout des routiers et commerçants en Afrique de l’Est (Bwayo et al., 1994 ; Nunn et al., 1995), des travailleurs au Sud (Hunt, 1989 ; Jochelson et al., 1991 ; Lurie et al., 1997 ; Chirwa, 1997). Mais, au moins jusqu’à une période récente, l’exode rural serait moins puissant et la croissance urbaine plus limitée. La plupart des prévalences relevées parmi les prostituées sont considérables, proches de celles du centre de l’espace ouest-africain. Dans de nombreuses collectivités féminines urbaines elles sont sensiblement plus élevées qu’en Côte-d’Ivoire ou au Burkina Faso (20 à 25 %, parfois plus de 30 % selon US Census Bureau, 2000). Un rôle éventuel de la diversité des populations virales mis à part (le sous-groupe A n’est pas exclusif en Afrique de l’Est, il est rare au Sud), le relais du virus serait moins efficace en Afrique de l’Ouest. En raison des comportements « protecteurs » qui leur sont reconnus, les femmes ouest-africaines seraient effectivement moins vulnérables à une contamination. Peut-être associé à des facteurs à caractère biologique (les autres MST seraient moins fréquentes, la circoncision est plus largement répandue), le milieu socioculturel conduirait à retarder, ralentir, modérer la diffusion de l’épidémie parmi les femmes enceintes. Il aurait aussi pour effet de prolonger dans le temps la place que tient le facteur migratoire au début du procesus épidémique. Lorsque la quantité de virus introduite au sein des groupes-noyaux, puis dans la population générale, conduit à la formation d’un « réservoir » local suffisamment étoffé, l’influence relative de ce facteur tend à diminuer : principalement exogène à l’origine, le processus épidémique peut devenir aussi, sinon surtout, endogène. De telles phases d’autodéveloppement de la diffusion de l’infection seraient atteintes sur une grande partie du versant oriental du continent. La première, dans les groupes-noyaux, l’est sans doute au centre de l’Afrique de l’Ouest, à la fin des années 1990. L’est-elle également dans la population générale en Côte-d’Ivoire et au Burkina Faso ? Dans les sites où elles ne le sont pas, l’infection à VIH1 demeurerait pour l’essentiel une pathologie d’apport : les conditions géographiques et sociales de l’introduction du virus prennent le pas sur celles, socioculturelles, de sa circulation interhumaine locale.
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[1]
L’infection à VIH2 est dépistée dans l’espace ouest-africain (Remy, 1995). Son principal foyer mis à part (Guinée-Bissau), elle est présente à très bas niveau dans la population générale vers l’est (du Ghana au Nigeria) ; elle est un peu plus fréquente vers l’ouest (prévalences le plus souvent inférieures à 1 ou 2 % ). Dans les groupes « à risque » (prostituées), les prévalences sont faibles à l’est (souvent inférieures à 2 ou 3 %), plus élevées, mais hétérogènes, à l’ouest (elles régresseraient fortement dans certains pays).
[2]
Les prévalences établies par quelques enquêtes dans la population féminine rurale sont très faibles aux deux extrémités de l’Afrique de l’Ouest ; toutefois, de petits foyers locaux sont saisis. Des prévalences comparables sont relevées (réseaux sentinelles) parmi les femmes enceintes citadines et villageoises (ou semi-rurales) au Bénin (1994) et au Ghana (1995) ; en Côte-d’Ivoire, des femmes adultes (1989) ou enceintes (1998) sont davantage infectées dans les villes, mais l’écart avec les villages est modéré. Les conditions offertes à l’épidémie seraient-elles également plus ou moins comparables en milieu urbain ou rural ?