Espace géographique
Belin

I.S.B.N.2701131286
96 pages

p. 264 à 275
doi: en cours

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Géographie de la santé

tome 31 2002/3

2002 Espace géographique Géographie de la santé

Questions de géographie de la santé

Béatrice Ménard CRESO-UMR 6590 CNRS, MRSH, Université de Caen Esplanade de la Paix, 14032 Caen cedex
La géographie de la santé, au moins dans ses approches francophones, révise ses hypothèses selon divers axes contemporains ; elle précise les principes d’une analyse socio-spatiale, étend ses collaborations dans une perspective globale, mais n’est pas dépourvue d’ambiguïtés dans ses démarches et ses probables horizons. Chacun peut tenter d’y apporter des corrections permettant des approfondissements qui prolongeraient des orientations supposées estomper tout risque de discorde ; la conclusion restera donc transitoire…Mots-clés : géographie de la santé, épistémologie, holisme sanitaire, santé publique et communautaire, géographie générale. The geography of health, at least French research in this field, is revising its hypotheses according to various contemporary directions. It is clarifying the principles of a socio-spatial analysis, extending its collaborations in a holistic perspective, but its approaches and probable horizons are not without ambiguity. Everyone can attempt to make corrections to expand on directions believed to reduce the risk of discord. The conclusion will therefore remain transitory…Keywords : general geography, geography of health, epistemology, holistic approach to health, public and community health.
Depuis longtemps, la géographie aborde les maladies et leurs éléments de causalité pour étudier l’organisation de l’espace et les inégalités socio-spatiales. Mais les sciences biomédicales restaient sceptiques quant à son apport, tout en revendiquant son aide pour mieux localiser des facteurs impliqués dans l’apparition de cas cliniques au sein de populations définies. Pourtant le géographe n’est pas un simple faiseur de cartes, dont on pourrait résolument se passer depuis l’avènement de la cartographie assistée et ce qu’il apporte ne se réduit pas à une épidémiologie vulgaire. Le travail interdisciplinaire a ouvert la voie pour des conciliations plus harmonieuses, alors même que la géographie médicale devenait la géographie de la santé.
Nonobstant, le désagrément de sentir la géographie de la santé mal perçue et peu appréciée en France persistait selon certains auteurs (Brillet, 1995 ; Salem, 1998 ; Vigneron, 1995). Sa situation dans la recherche en pays anglophone ne semble pas avoir connu un tel souci, du fait sans doute d’une autre culture de santé publique. À ce jour, la géographie française de la santé a-t-elle gagné une réelle place auprès des sciences de la santé, et est-elle vraiment assimilée par la géographie générale ? Pour tenter de proposer des rudiments de réponses à ces questions, il est utile d’envisager les mutations épistémologiques subies par diverses sciences s’attachant à la santé.
 
Questions anciennes de reconnaissance externe
 
 
La revue Espace, populations, sociétés publiait en 1995 (n° 1) un recueil de géographie de la santé, dans lequel les textes épistémologiques relataient des difficultés d’acceptation de la géographie par les sciences de la santé. Ces dernières pourtant auraient dû l’admettre aisément puisque le concept de complexe pathogène, emprunté par l’épidémiologie moderne, était une innovation de l’éminent géographe Maximilien Sorre, précurseur de la géographie médicale. Sur ces fondements se bâtirent de nouvelles recherches qui formulèrent des modèles biomédicaux, aujourd’hui parvenus à la conception de systèmes épidémiologiques.
La notion de risque permet de procéder à la stricte définition de facteurs impliqués dans l’apparition de ces pathologies touchant des groupes à risques. Elle utilise des caractéristiques de lieux et de personnes dans une réflexion espace-temps-population, et manipule les mêmes éléments que la géographie. C’est ainsi que peuvent apparaître des difficultés de compréhension, tandis que chacun reste imprégné de sa propre méthodologie et ancré sur ses positions académiques.
Aide d’une science ou essai de philosophie ?
La géographie a eu des difficultés de légitimité par rapport au clan biomédical, qui n’en connaissait que sa composante physique. Maintes références de santé publique, d’épidémiologie ou de médecine mentionnent sous le vocable facteurs géographiques des éléments écologiques se rapportant davantage à la géographie physique, notamment les climats et les sols. Quant aux facteurs ayant trait aux modes de vie, à l’habitat ou à l’urbanisation, ils n’y sont guère présentés comme ressortant d’une géographie (Monnier et al., 1980 ; Jenicek, Cléroux, 1983 ; Pechevis et al., 1988 ; Tessier et al., 1988). Alors méconnue, la géographie semblait imprudente et ne pouvait résolument savoir parler de pathologies. Premier embarras, car elle n’a jamais voulu disserter sur la question des maladies mais seulement sur quelques reflets de celles-ci dans des espaces définis, ou sur les fondements spatiaux de certaines expressions épidémiologiques.
L’affrontement est à la fois médical et épidémiologique, puisque le géographe peut aborder tantôt des processus épidémiologiques, tantôt des cas pathologiques. Il s’agit bien de se référer à deux partis biomédicaux ayant eux-mêmes des difficultés de correspondance interne. Le médecin reste détenteur du noble pouvoir de guérir grâce à la science (ou art) qu’il pratique. L’épidémiologiste se trouve dépositaire d’un savoir tenu pour scientifique, offrant une aide à la compréhension de maladies. L’épidémiologie, bien que devant être une vieille complice de la géographie, dans sa version écologie des maladies, pouvait oublier de plausibles ententes : les propos du géographe lui semblaient parfois compliqués pour n’évoquer que des choses simples et plus philosophiques que scientifiques. Malgré cela, écosystèmes et géosystèmes se fondent toujours sur un méticuleux passage exploratoire de systèmes épidémiologiques, reconnus du géographe puisqu’il n’est guère possible de travailler sans ces connaissances élémentaires (Picheral, 1984 ; Verhasselt, 1992). Les géographes croient que la médecine souhaite trouver dans le discours des sciences sociales une assise humaniste, susceptible de lui offrir quelque philosophie dont elle se sentirait trop peu pourvue (Brillet, 1995 ; Salem, 1995).
Malgré les débuts d’une interdisciplinarité censée saisir la santé dans toute sa globalité, la connaissance géographique semble avoir rencontré plus de difficultés que les autres sciences sociales à se faire admettre dans des études de santé, qu’elle examinait pourtant depuis longtemps. Dans les années 1990, les écrits de Ph. Brillet, G. Salem et E. Vigneron montraient des désillusions. La géographie demeurait perçue comme une science de l’inventaire et les experts de santé considéraient encore que les décisions de santé publique pouvaient s’établir sans aucune géographie des lieux (Salem, 1998). Le rejet portait surtout sur le plan dogmatique, prônant le monopole médical sur les maladies, propriétés spatiales incluses (Brillet, 1995a). La pratique des alliances était loin d’être simple sur le terrain, et demande encore une clarification précise des rapports (Vigneron, 1995). Selon Ph. Brillet, la santé publique gardait aussi des faiblesses de prestige au sein du monde médical et semblait alors ravie de trouver des sciences sociales mal positionnées au regard de la médecine (Brillet, 1995b). La géographie, science « impure », ne serait pas autorisée à confectionner de vrais modèles car une démarche humaniste ne devrait pas offrir des versions quantitativistes trop mathématiques (Brillet, 1995 ; Vigneron, 1995). Il arrive pourtant que la géographie sache utiliser des méthodes de sciences « dures », comme le montrent les théories de la diffusion, dans le prolongement des travaux de T. Hägestrand (Gould, 1990a ; Saint-Julien, 1990). Il existe aussi de pseudo-modèles (non mathématiques), qui figurent, au moyen d’organigrammes, des écosystèmes et géosystèmes porteurs de risques (Rémy, 1988). Ils troublent moins les familiers des sciences « dures » que les autres, mais peuvent engendrer des oppositions internes. Chacun a raison par rapport à sa propre démarche, d’où la nécessité absolue de concertations cohérentes, moyennant des définitions exactes d’objectifs à partager et de méthodes à comparer. Le cloisonnement académique ne semble plus de mise mais les querelles internes gênent la reconnaissance externe [1].
Écogéographie et maladies : version géographie des pathologies
La formule écologie des maladies est déjà ancienne mais toujours de rigueur. Ses actuels dérivés écogéographiques semblent parfois licites pour l’épidémiologie car elle y entend de l’écologie. D. Dory (1990) la mentionne comme une troisième période dans la constitution historique de relations entre géographie et médecine. Cette étape contemporaine serait née à la croisée des nouveaux savoirs pasteuriens et des ambitions territoriales de riches sociétés d’Occident, tandis que le domaine était antérieurement investi par des médecins-géographes. Un modèle biologique explicatif a permis de comprendre des pathogénèses liées à l’exubérance de la vie en milieu tropical, au regard de complexes pathogènes (Sorre, 1933). Les « tropicalistes » ne manqueront jamais de continuer ce chemin, considérant la maladie comme un témoignage de relations entre l’homme et son milieu (Gourou, 1982 ; Sautter, 1973). Ces faits associés à la socialisation d’espaces laissent des traces particulières dans les paysages comme marquages de grandes endémies (Paris, 1983 ; Doumenge, 1991 ; Hervouet, 1992), et certains lieux se montrent porteurs de risques pour les communautés qui s’y activent (Rémy, 1988 ; Raynaud, 1989 ; Vaguet, 1989 ; Handschumacher et al., 1992). Le jeu de construction de la géographie des pathologies est fait de petites pierres prises dans chaque science lui offrant des matériaux pour bâtir une interprétation spécifique, dont les fondements géographiques sont illustrés par des relevés de terrain.
L’épidémiologie et ses outils biostatistiques considèrent l’espace comme une variable parmi de nombreuses autres utiles à l’éclairage d’un problème détecté. Son espace, perçu comme grille de lecture de données biomédicales projetées, a besoin de cartes superposables (Picheral, 1989). L’espace géographique, lui, réclame une grille d’analyse socio-spatiale ébauchant une lecture paysagère et sociale de relations spatialisées qui oriente l’explication de la localisation de cas pathologiques en des lieux précis. L’objectif de la géographie, au cœur d’une approche globale, est bien de localiser, dans des portions d’espace spécifiques ou dans des aires plus vastes, des priorités sanitaires relevées en santé publique ou communautaire, des facteurs intervenants et des groupes soumis à des risques détectés par l’épidémiologie. Elle ne peut identifier et mesurer les problèmes de santé et leurs facteurs déterminants, ne sachant qu’expliquer leur spatialisation. L’utilité de ces travaux est de lancer un ralliement entre une géographie contemporaine, plutôt sociale, et une épidémiologie réformiste.
Épidémiologie spatiale et géographie des pathologies
Le risque de mésentente se conçoit puisque les processus qu’étudie l’épidémiologie font intervenir les mêmes éléments qu’en géographie. La pathologie géographique est issue des topographies médicales des xviiie-xixe siècles, antérieures aux découvertes pasteuriennes et à l’avènement des antibiotiques. Ce courant hygiéniste, qui ne faisait que remettre au goût du jour des idées remontant aux médecines antiques, fit considérablement évoluer les états de santé dans les civilisations d’Occident avec une nette régression de pathologies infectieuses, liées à la grande misère du petit peuple et à son manque de savoirs protecteurs. Mais l’environnement dont il parlait ne semble qu’une juxtaposition d’éléments physiques se référant à une causalité linéaire ; le système ne percevait pas nettement les relations dynamiques qu’il supporte, bien qu’il soit à l’origine du modèle biomédical moderne.
La pathologie géographique correspond à une méthode de l’épidémiologie descriptive étudiant la distribution d’affections dans l’espace et le temps, leur fréquence, leur gradient. L’épidémiologie analytique, à la suite d’une telle description, traite des facteurs déterminant ou favorisant la survenue de maladies au sein de groupes à risques qu’elle essaie de mettre en évidence. L’épidémiologie spatiale, comme la géographie des maladies, tente de les positionner dans un environnement mais chacune selon sa version : système épidémiologique dans un cas, écosystème épidémiogène ou géosystème pathogène dans un autre, qui ne sont que certains de ses reflets. Là se situe la difficulté d’harmonie. En principe, il est concevable qu’elles ne cherchent pas exactement les mêmes choses (objets) de même manière (méthodes), pour ordonner, chacune à sa façon, l’évolution d’inégalités sanitaires dans des espaces (objectifs et solutions). L’épidémiologie attend de la géographie qu’elle fasse preuve de son aptitude à décrire et expliquer l’organisation et la dynamique d’espaces, et les inégalités spatiales variées qui en sont la manifestation, et la sait capable de visionner des contextes régionaux (Vigneron, 1995).
L’épidémiologie analytique s’efforce d’identifier par raisonnement causal [2] et au moyen d’indicateurs de risques les facteurs responsables de l’émergence d’un problème et de son maintien au sein de collectivités humaines. Elle reste une science biostatistique mais pose plus de questions que la statistique n’en peut résoudre (courants réformistes), d’où son regard vers des sciences sociales supposées lui donner des réponses. L’expérimentation en laboratoire peut être remplacée par des projets pilotes sur des espaces-sentinelles, à partager avec le géographe. L’épidémiologie spatiale demeure un secteur en émergence, assurant une surveillance globale de l’environnement pour la lutte contre les maladies et le suivi correctif de facteurs impliqués dans des cycles épidémiologiques. Elle formule une demande potentielle vers le géographe quand elle ne veut pas, elle-même, faire acte de pseudo-géographie, ou plus précisément de cartographie car l’outil-carte l’a conquise (Picheral, 1984). Les technologies d’information géographique et de cartographie [3] inspirent l’épidémiologie spatiale mais ne produisent pas de géographie. Or les géographes ne souhaitent offrir leurs cartes qu’en présence d’analyses spatiales qui vont de pair (Gould et al., 1990b ; Salem et al., 2000). Par ailleurs, la géographie des pathologies, détectant des paysages porteurs de risques, peut estimer insuffisante la carte et lui substituer l’organigramme de réflexion quand l’ensemble des relations apparaît trop complexe (Rémy, 1988).
Géographie sociale et recours sanitaires : version géographie des soins
L’espace médical reflète le territoire professionnel d’un praticien ou d’un établissement, d’un secteur sanitaire réglementé ou planifié, ou issu de lois du marché (aires théoriques) ou de visites (aires effectives de desserte ou de consultation) (Picheral, 2001). La taille du secteur ou du rayon d’action fluctue selon la densité médicale, les qualifications, le mode ou le milieu d’exercice, et le système de soins conçu comme partie d’un système de santé qui dénote l’offre de soins dans un espace. Cette géographie des dispositifs sanitaires, plus récente, complétait la géographie des maladies. L’absence de ligne de démarcation explique l’émergence d’une tendance globaliste, qui ne correspond pas à leur simple réunification. Ces études se rencontrent parfois séparément tandis que les types de maladies auxquelles les services et thérapeutiques doivent répondre seront évoqués dans une analyse du système de recours. La transition épidémiologique serait à prendre en considération dans l’apparition de cette autre variante de géographie de la santé, qui a perdu le nom de géographie médicale.
Une fois les vieux fléaux infectieux contrecarrés et les pathologies dégénératives soignées, les sociétés de consommation productivistes se sont préoccupées de la maîtrise des dépenses et de la distribution des soins. Les pathologies notées dans les sociétés occidentales demandent, dorénavant, une diversification de savoirs car le « microbiologique » ne présente plus de prédominance dans la quête de solutions appropriées. Les cas cliniques et les problèmes sociaux sont perçus comme des reflets localisables de mal-être d’une société. L’axe social de l’ancien projet naturaliste se renforce et un système de soins efficace témoigne d’un certain niveau de développement. Dès les années 1960-1970, les théories spatialistes permettent de définir des aires de desserte, des hiérarchies de services, des flux de malades et des drainages vers des structures aux échelles régionale et urbaine (Haggett, 1973 ; Saint-Julien, 1990).
L’étude d’un système de soins consiste à saisir les caractéristiques et l’organisation de la distribution des soins selon les diverses facettes économiques, sociales, juridiques, administratives et politiques. La répartition spatiale des ressources sanitaires contribue ainsi à l’ordonnance de l’espace selon une analyse de localisation, de concentration et de diffusion de potentialités de recours. Elle fait aussi émerger des inégalités sociales manifestes, face à la maladie et à la mort, faute d’accès aux soins et aux mesures préventives. L’espace sanitaire essaie de rendre compte d’aires de recours correspondant aux besoins de différents groupes de personnes (espace de soins) perceptibles à diverses échelles selon la nature des soins prodigués, la disponibilité, la densité et le réseau du système de soins. Dans ces analyses, se retrouvent la double variable espace-temps intervenant sur la distance d’accès et l’attraction. La géographie appréhendant l’espace médical ou l’espace sanitaire se situe dans le prolongement direct de l’économie de la santé.
Médicométrie spatiale et géographie des recours
Depuis quelques décennies, l’économie intervient dans une perspective de santé publique où elle a pour rôle d’offrir des informations utiles à une gestion parcimonieuse. Médecine et économie se sont longtemps ignorées du fait d’un antagonisme apparent. La première a surtout cherché en la seconde un intérêt pratique dans sa fonction d’intendance. L’économie s’attache davantage à l’étude de la fonction productive dans une population en bonne santé, capable de produire en termes de bénéfices. La santé ayant un coût, il fallait s’interroger sur la façon de mieux utiliser les ressources consacrées aux dépenses sociales. L’approche globale de l’économie analyse désormais, selon une problématique affinée, des articulations entre système de soins et système économique pour appréhender des dépenses et des profits et favoriser l’allocation optimale des ressources. Dans le champ socio-sanitaire, l’économie impose des alliances avec diverses sciences. Cet axe « économiste » peut à nouveau sembler s’opposer à la vieille démarche biomédicale, bâtie sur des indicateurs de santé. Ces principes mettent en œuvre une perception de la santé telle qu’elle est définie par l’OMS, dans un sens holistique qui va bien au-delà d’un état morbide (état complet de bien-être physique, mental et social… dans un environnement sain).
L’intérêt d’introduire des aspects économiques dans la gestion de la santé publique, en soulignant des points négatifs de dépenses, rencontre aussi des réticences parmi le personnel médical et les intéressés. Car des actions de santé bienfaisantes pour un état de santé correct et créatrices d’embauches peuvent être revues à la baisse ; un sentiment analogue naît quand les établissements et services sont revus au gré de nouvelles cartes sanitaires faisant intervenir une géographie de la santé, version tant économique que politique. Dans les pays pauvres, l’objectif majeur de tels travaux est de suggérer une utilisation plus équitable des fonds selon une juste répartition entre ville et brousse, riches et pauvres ; voire d’entreprendre un allégement de la dépendance à l’égard des apports extérieurs. La sanométrie mesure la santé des populations et la médicométrie évalue l’efficience des services et des soins dans un rapport qualité-coût. Elles sont des dérivés opérationnels ou prospectifs de l’économétrie médicale, ayant pour but d’orienter la planification sanitaire en fonction de priorités et de maîtriser les dépenses (Bailly, 1995). La médicométrie spatiale peut être établie par un géographe de la santé tant qu’il n’y a pas de revendication du côté de l’économie.
 
Des discours géographiques en question
 
 
« La géographie de la santé est une mal-aimée de la géographie française » (Salem, 1998) : ce regret témoignerait de difficultés d’acceptation au sein de la géographie, notamment sur la question de son enseignement dans les universités et sur la prise en compte de la variable santé dans la pratique géographique. Manquerait-elle de géographicité ? La géographie aime parcourir des champs qui ne lui reviennent pas de droit mais dont les objets revêtent tous une spatialité. La géographie de la santé consulte toutes les branches géographiques et examine plus d’un champ scientifique pour formuler ses raisonnements ; elle ne pouvait être bannie de la géographie générale.
Diverses approches géographiques et géographie de la santé
Des éléments discordants classiques existent en géographie de la santé, comme dans toute géographie, par la différenciation entre courants dits quantitativistes et qualitativistes (Curtis, 1997 ; Salem, 1998). Les modèles fondés sur des formules mathématiques, tels les dérivés des théories de la diffusion et de la chronogéographie, sont tenus par certains pour éloignés de la réalité. L’abus statistique est envisagé comme risque d’incompréhension interne et externe, même si la démarche a su maintenir sa logique, pensant que la reconnaissance ne peut advenir qu’au moyen d’une scientificité d’allure mathématique. En matière de géographie de la santé, une telle approche montre un intérêt, car nul ne douterait de sa géographicité quand elle évoque des flux de populations, de marchandises, des déplacements à travers l’espace selon des axes, un jeu espace-temps saisi par des formules, des pôles et des hiérarchisations replacés dans l’espace géographique défini. Une formation littéraire, peut y rechigner mais, dans le cas d’une diffusion de maladie, il semble y avoir obligation de mathématiser, « soupçon de quantitativisme raisonnable » (Vigneron, 1995).
La pratique d’une géographie appréhendant l’espace épidémiogène, pourvu d’un spectre biomédical, peut être accusée de fausse géographicité. L’emprunt abusif de méthodes d’épidémiologiste finit par faire ressembler, voire se confondre, la géographie des pathologies et l’épidémiologie. La démonstration qui faisait poser hors de la totalité sociale les articulations de variables géographiques en jeu dans l’apparition d’une affection pouvait être suspectée de demeurer biomédicale, et non véritablement géographique. La contribution à la reconnaissance de risques avait en perspective une approche biomédicale, la faisant paraître pour épidémiologie analytique (Vigneron, 1995). Syncrétisme utopique, interversion et confusion des rôles, défaut de partages envisageables qui permettraient de se retrouver au cœur de thèmes clefs propices à la concertation interdisciplinaire, étaient autant d’écueils.
Tout en se pliant aux exigences de la recherche contractuelle, le géographe de la santé désire, en principe, se démarquer de l’épidémiologie spatiale (Verhasselt, 1981 ; Salem, 1995). Il s’agit alors de suggérer des foyers à risques, et non plus des facteurs ou des groupes à risques ; l’interprétation défend désormais toute sa géographicité. La formulation de l’arsenal conceptuel établie par G. Rémy, géographie lotie d’une méthodologie propre fondée sur la notion de paysages épidémiologiques, et maintes publications s’attachant à la santé en milieux tropicaux montrent que ces travaux étaient malgré tout publiés comme géographie et dans des revues de géographie, au même titre que d’autres spécialités. La problématique de la géographie des pathologies n’est pas vraiment celle de la géographie des systèmes de soins. Le risque de fracture plausible a pu être évité grâce à la nouvelle tendance, dite « géographie de la santé ».
Une géographie holistique liée à d’autres disciplines géographiques
Il serait inexplicable que la géographie générale récuse cette branche géographique. G. Salem et Ph. Brillet se sont plaints pourtant de sa faible représentation directe, au niveau des premiers cycles universitaires (Salem, 1995 ; Brillet, 1995). Certains la trouvent classique et trop déterministe (Vigneron, 1995). Néanmoins, elle se pose en interface espace-société, ne se conçoit nullement en de simples déterminants de santé, et reste friande de conceptualisations remodelées, parfois même novatrices. Il n’y a pas de syncrétisme illusoire car elle demeure axiomatique par définition, articulant judicieusement faits naturels et faits sociaux, en réponse à de vieux débats.
La géographie de la santé est dotée d’un profil particulier à multiples facettes, comprenant et abordant toutes sortes de spécialités géographiques, tant physiques qu’humaines. Elle pourrait être perçue comme biogéographie spécifique, insérant notions de bioclimatologie, pédologie, géomorphologie, hydrologie, phytogéographie. Elle ne saurait se passer d’un parallélisme d’étude saisissant son faciès sociogéographique lors de l’exploration d’un espace épidémiogène en zones urbaines ou rurales. Elle peut aller de milieux sauvages en milieux anthropisés au regard de géographies du développement, rurale, urbaine, sociale, culturelle, comportementale… où elle puise des données qu’elle ordonne à sa manière pour éclairer ses objets. L’environnement, dessiné sous les traits d’espaces sauvages ou domestiqués examinés par diverses spécialités géographiques, peut constituer le cœur de son syllogisme et de ses analyses ; mais elle peut aussi s’orienter de façon ciblée vers une géographie économique ou politique et vers l’aménagement du territoire, et s’associe volontiers à une géographie de la population.
L’étude qui s’attache à l’espace porteur de risques et aux lieux d’expression des maladies (surtout tropicales) préserve une perspective naturaliste dans son projet et demeure écologiste dans sa démarche, et son orientation peut alors sembler davantage biomédicale. Le paradigme garde des fondements anciens mais il demeure toujours valide dans le cas des sociétés traditionnelles et des vieux fléaux infectieux. Cette étude se situe à l’intersection de l’épidémiologie et de la géographie, proposant une interprétation socio-spatiale de différents facteurs issus du milieu physique et du milieu humain, susceptibles d’éclairer les comportements d’une maladie au sein d’une population résidant en des lieux où se révèle le risque épidémiologique. Elle paraît se maintenir dans l’ombre de l’épidémiologie au gré d’alliances entre les deux sciences. Elle est bien épidémio-géographique mais ne ressemble pas forcément à de l’épidémiologie spatiale (Rémy, 1988 ; Amat, 1990). En géographie complète et conciliante, elle apporte des objets d’étude sanitaires comme révélateurs de disparités que toute géographie ne peut désormais omettre.
 
Visées politiques et pédagogiques
 
 
Dans la seconde moitié des années 1990, s’est mise en place une version qui a rallié tous les partis au sein de la science géographique, tout comme les positions externes postulées par l’interdisciplinarité autour de l’holisme sanitaire. Les succès de géographes de la santé, parfois médiatisés, devraient prouver que leurs regrets se sont atténués (Tonnelier, Vigneron, 1999 ; Vigneron, 2000 ; Salem et al., 2000 ; Picheral, 2001). La géographie accepte de fournir ses documents cartographiques aux décideurs mais non sans commentaires géographiques. De nos jours, la « géographie de la santé » se présenterait comme une approche globale et différenciée d’un espace exploré, permettant de définir des systèmes de santé à partir de faits de santé, et non comme une banale juxtaposition de ses deux anciennes variantes (Salem, 1998). Elle vise à mettre en perspective des déterminants naturels et sociaux des états de santé en des lieux donnés, et affine ainsi la détection de groupes à risques par de strictes localisations. Le système de santé correspond à un ensemble de pratiques sociales qui traduisent en leur espace des profils sanitaires spécifiques. La démarche de résolution de problèmes de santé prioritaires sied aussi aux investigations du géographe, qui s’insinue dans une optique de santé communautaire.
Géographie de la santé et planification de politiques territoriales
Dans une perspective de santé publique, la géographie se pose en science appliquée comme aide à la décision. Son rôle se situe dans l’exacte localisation de problèmes et des besoins qu’ils suscitent, et dans son explication (Tonnelier, Vigneron, 1999). Le géographe sait éclairer ces territorialisations selon des emboîtements d’échelles variées pour mieux les spécifier, et offrir un surplus d’informations concernant les populations ciblées par des actions de santé plus adaptées ; ce qui oriente la programmation tactique à moyen terme (Vigneron, 1995). Il semble que la géographie intéresse plus les instances politico-sanitaires comme élément de planification, et que la santé capte davantage l’attention des géographes, si l’on en croit quelques nouveaux programmes axés sur ce thème, où le social sous-entend une forme de contrôle social par le politique : « Le contrôle territorial correspond aux dimensions spatiales du contrôle social » (Salem, 1998). Une analyse réaliste usant d’indicateurs spatiaux essaie de construire un modèle explicatif de processus socio-spatiaux selon une démarche qui donne à lire des paysages réels ou idéels (Salem, 1995). Cette géographie de la santé rénovée tend à identifier des disparités de niveaux de santé humaine et des facteurs environnementaux qui concourent à leur explication (Vigneron, 2000) ; elle intéresse différents acteurs sociaux, soucieux d’acquérir des pratiques moins nocives, suggérant une gestion raisonnée de leur espace, et rappelant que la visée politique n’est pas soutenable dans tous les cas.
Géographie sanitaire intégrée et éducation des communautés
L’espace reste support épidémiogène et produit de rapports sociaux pouvant accentuer ou atténuer des risques sanitaires. L’enjeu de pouvoir peut différer selon le mode de pensée de la société, ne justifiant plus la quête de déterminants politiques mais imposant la recherche d’indications sur la perception de l’espace lié au problème par la communauté ; invitation à entrer dans une perspective communautaire suppléante et aux rapprochements avec l’anthropologie. La géographie de la santé demeure à l’intersection d’un champ social et d’un champ écologique, exprimant diverses relations de communautés humaines avec des milieux physiques et anthropiques.
Le système socio-spatial, potentiel géosystème pathogène, peut englober plusieurs systèmes épidémiologiques et offre un nouvel éclairage de l’état de santé d’une population participant à son modelage et soumise aux risques d’épidémiogénèses ainsi facilitées, lisibles dans l’espace en question. Cette approche géographique correspond toujours à une « étude simultanée des formes de socialisation de l’espace et de spatialisation de la société » (Sautter, 1973). Elle est susceptible d’être coordonnée par une démarche de résolution de problèmes, usant du diagnostic de santé communautaire [4]. Cette proposition ne s’oppose pas à une géographie de la santé auxiliaire de santé publique. Elle s’y superpose, de même que l’approche de santé communautaire et celle de santé publique tendent à se suppléer. Elle est idéale pour la rencontre entre deux visions, scientifique et profane, au sujet de besoins détectés et ressentis comme priorités, pour lesquelles une participation effective des membres de la communauté peut être obtenue. Le travail du géographe ne s’achève pas avec la diffusion succincte de résultats auprès d’instances institutionnelles. Se remémorant que la géographie reste matière à enseigner, il se doit de participer au transfert de connaissances dirigé vers l’hygiène du cadre de vie, censées atténuer les aléas environnementaux et comportementaux (sous-jacents du problème de santé identifié par d’autres spécialistes) dévoilés par ses enquêtes de terrain, en élaborant quelques outils éducatifs appropriés à la communauté, parfois analphabète. La définition est préservée : une « étude spatiale de la qualité de la santé des populations, de leurs comportements et des facteurs de leur environnement qui concourent à la promotion ou la dégradation de leur santé » (Picheral, 1984). Il s’agirait alors d’une vision « environnementaliste » orientée vers l’éducation pour la salubrité de l’espace et non plus d’une version biomédicale, qui ne s’oppose pas à la vision territoriale plus politique et « économiste ».
 
Conclusion
 
 
La géographie de la santé a toujours été de la géographie, parmi les plus généralistes de ses branches. Ce qu’elle sait fabriquer avec sa démarche propre serait désormais admis dans une perspective globale, précisant qu’elle ne saurait parvenir seule à la synthèse du contexte d’expression de pathologies. Elle est soutenue par rapport à d’autres approches car ses adeptes plaident au moyen d’ouvrages de référence pour ses enseignements propices à des orientations ajustées en matière de politiques de santé et d’aménagement du territoire (Vigneron, 2000 ; Salem, 1998). Des modules de sciences de l’environnement, d’économie de la santé et de socio-anthropologie ont investi l’enseignement des écoles de santé publique françaises ; mais la géographie de la santé n’y figure toujours pas, malgré davantage d’alliances. Pourtant, elle n’est pas conçue comme version modélisatrice qui ferait radicalement de l’ombre au modèle biomédical, mais offre d’autres systèmes qui peuvent s’y juxtaposer pour expliquer ce qu’il ne parvenait à saisir faute de véritable dimension spatiale. L’épidémiologiste réformiste reste à l’écoute de tels discours. Il ne s’agit pas d’un manque de reconnaissance mais plutôt de méconnaissances vis-à-vis de la discipline géographique, qui tendrait à s’estomper de façon plus notoire ces dernières années tandis que le glissement du paradigme maladie vers le paradigme santé progresse. Les mutations des sociétés d’Occident et les relais de transfert de connaissances par le biais des médias font que désormais la population veut disposer davantage d’éléments pour comprendre les risques qu’elle encoure dans la vie quotidienne. L’émergence de nouvelles pathologies et les déboires de l’environnement furent des pivots de tels changements, obligeant toute science à partager quelques savoirs avec les populations concernées. L’approche sociale, incontournable pour répondre à ce désir d’informations, a ainsi gagné sa place. La géographie ne devrait pas être omise de telles concertations, en tant que science sociale de l’espace.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  Vigneron E. (2000). « Santé et territoires ». Paris : La Documentation Française, dossier n° 8015, 64 p.
 
NOTES
 
[1]Des ouvrages comme Santé Publique (Brucker, Fassin) et Planifier, gérer, évaluer la santé en pays tropicaux (Rougemont, Brunet-Jailly) intègrent des chapitres de géographie rédigés par des géographes de la santé, corrigeant ainsi ce défaut (Picheral, 1989 ; Salem, 1989). Ils postulent déjà des changements de conceptions.
[2]Plusieurs approches, inductive et déductive, permettent de conclure à une relation de cause à effet tandis que la démarche épidémiologique consiste à les examiner une à une pour composer un ensemble de preuves irréfutables d’une association causale.
[3]Le SIG reste souvent décrit comme un système consistant en un ensemble de matériel informatique, de logiciels, de données géographiques et de personnels aptes à son emploi, associés de manière à faciliter la collecte, le stockage, la mise à jour, la manipulation, l’analyse et l’affichage de toute forme d’information à référence spatiale. Il est un excellent moyen de visualiser, de superposer et d’interpréter des données épidémiologiques en rapport, faisant ressortir des tendances, des corrélations et des interrelations, et d’offrir des documents de synthèse pertinents de différentes natures, dont des cartes de haute qualité à diverses échelles qui peuvent être actualisées au gré des changements de données ; il sait traiter des images aériennes et satellitaires dont peuvent avoir besoin les administrateurs de santé publique d’horizons variés… Le système de gestion de base de données et de cartographie HealthMapper mis au point avec le programme conjoint Unicef, OMS en est un parfait aboutissement ne pouvant que frustrer le géographe, qui voudra bien évidemment l’utiliser.
[4]Ce diagnostic se conçoit tel un outil méthodologique, usité classiquement en santé communautaire, dans une démarche de résolution de problème(s). L’exercice consiste à déterminer des priorités en identifiant précisément un problème de santé ou de services, selon un protocole en différentes étapes alliant la vision médicale à la perception communautaire des besoins. Sur ces bases informatives se prépare ensuite un programme de santé qui répondra mieux aux besoins.
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