2002
Espace géographique
Géographie du tourisme
À propos de la géographie du tourisme, en réponse à Rémy Knafou
À propos de la géographie du tourisme, en réponse à Rémy Knafou
Dans le n° 2-2001 de l’
Espace géographique
[1] (p. 188-190), Rémy Knafou, directeur de l’équipe de recherche MIT3, a publié un compte rendu de notre ouvrage
Le tourisme (SEDES, 2000). Certes, la mauvaise foi ou un ton irrité n’ont jamais tenu lieu d’argumentaire scientifique et on peut donc se demander si un tel « compte rendu » mérite d’être relevé. Mais il contient tant d’inexactitudes révélant plutôt une non-lecture, d’incohérences par rapport aux propres propos du recenseur et frise à ce point la malhonnêteté intellectuelle qu’il nous semble quand même nécessaire de faire quelques mises au point.
1. On peut s’étonner qu’un universitaire ne fasse pas la différence entre un manuel de 1er cycle strictement contraint et un ouvrage de recherche.
2. Il nous est reproché de proposer « matière touristique » plutôt que « ressource touristique ». Pourtant, le mot « ressource » « est l’un des plus ambigus de la géographie » (Brunet R., Ferras R. et Théry T., 1993, Les Mots de la géographie, Reclus, p. 433). C’est aussi dans une thèse dirigée par R.K. et préparée au sein du MIT3 qu’on lit : « ceux qui utilisent les expressions de déformation, de cycle, de ressources… (facilitent le déploiement) de l’écologie fondamentaliste, c’est-à-dire fasciste » (Deprest F., 1997, Enquête sur le tourisme de masse, Belin, p. 151). Que veut-on ? Il faudrait s’entendre…
3. Il nous est reproché de succomber à « un vieux déterminisme physique ». D’une part, c’est un procès d’intention que nous mettons l’auteur au défi de prouver, car nous insistons suffisamment sur « l’invention » des lieux par les touristes. D’autre part, on a pu lire : « l’existence des lieux touristiques est souvent associée à des qualités particulières d’un patrimoine naturel ou historique » (Knafou R., 1997, « Tourisme et loisirs », Atlas de France, vol. 7, Reclus, p. 50). Pure coïncidence, sûrement, à travers des milliers de cas. Un certain possibilisme serait-il honteux ?
4. Il nous est reproché de faire de la « géographie du tourisme » (« une de plus », Knafou R. et Violier P., 2000, « Tourismes en France, vivre de la diversité », Historiens et géographes, n° 370, p. 370) plutôt que d’avoir une « approche géographique du tourisme ». Nous avons la naïveté de croire qu’il s’agit de deux catégories d’approche différentes, que l’une n’empêche pas l’autre, que les deux sont nécessaires, et que nous faisons les deux. À moins que l’on nous démontre le contraire.
5. Certes, « l’approche par les catégories d’espaces » n’a pas toutes les vertus. Elle en a quand même quelques-unes en premier cycle universitaire et en matière opérationnelle. Et pourquoi le MIT3 admet-il alors que « la notion de “ tourisme rural ” n’a pas de sens a priori […] n’a guère de sens pour 4 raisons » mais cautionne-t-il, dans la même HDR, la conclusion générale intitulée « le tourisme rural (sans guillemets - note des auteurs) comme forme nouvelle d’urbanisation » ? (Violier P., 2000, Mobilités de loisirs et de tourisme : fonctionnement de l’espace et système d’acteurs, Université d’Angers, p. 99, 100 et 291 ; R. Knafou membre du jury n’intervient pas sur ce point essentiel).
6. Considérer le tourisme comme « une notion floue » nous vaut une volée de bois vert : « constat d’impuissance […] entreprise de non-définition ». Libre à lui de penser le contraire, s’il le démontre. Or, beaucoup de notions sont floues chez les géographes, ce qui, heureusement, ne les empêche pas d’en parler. Ainsi, le terme de « région […] présente la particularité d’avoir un contenu qui varie selon les époques, les lieux, les stratégies et les dynamiques spatiales » (Brunet R. et al., 1993, op. cit., p. 421) ; « à un centre net […] s’oppose une périphérie toujours floue » (Violier P., 2000, op. cit., p. 13). Qui parle, à propos de tourisme, de « produits difficiles à classer […] de lieux hybrides » (sic. Aucune définition de ce dernier terme dans la production scientifique du MIT3) (Knafou R., Bruston M. et al., 1997, « Une approche géographique du tourisme », L’Espace géographique, n° 3, p. 200) ; « de savoir, en partie, ce qu’est un touriste » (Knafou R. et Violier P, 2000, art. cit., p. 371 » ? Tout cela, entre autres, est-il bien net ? Et le flou ne pourrait-il, de surcroît, contribuer à garder du « vieux déterminisme » ?
7. Que nous ayons écrit « chacun conçoit sa propre façon de faire du tourisme » est considéré comme « une phrase […] complètement passe-partout […] (qui) en dit long sur l’ambition des auteurs » En voilà donc deux autres : « il y a autant de tourismes que de touristes » (Knafou R. et Violier P., 2000, art. cit., p. 371) ; « on ne naît pas touriste, on le devient, et chacun à sa manière » (Knafou R., 1997, op. cit., p. 14), probablement très différentes sur le fond et qui traduisent sûrement beaucoup plus d’ambition…
8. Comme nous nous intéressons au tourisme depuis au moins aussi longtemps que notre recenseur, et que « parfois aussi, la conviction l’emporte sur la preuve formelle » (Violier P., 2000, op. cit., p. 31), aurons-nous le droit de dire que nous pensons, à ce stade de notre réflexion au moins, le flou consubstantiel au tourisme ? Comme on l’a vu, d’autres admettent le flou aussi : ce n’est donc pas une tare a priori. Ensuite une activité aussi subjective, pratiquée depuis des décennies, par des millions de personnes de cultures, de sensibilités, de motivations différentes, peut-elle prêter à une définition définitivement incontestable ? « N’est-il pas illusoire de vouloir figer dans un état achevé ce qui, par essence, est lié à un espace et à un temps ? » (Knafou R. et Violier P., 2000, art. cit., p. 370). Depuis plus de 50 ans, des centaines d’experts internationaux tâtonnent pour s’en approcher. Nous, nous n’en aurions pas le droit. Et pourquoi ne pas décocher alors les mêmes flèches à un ouvrage qui affirme, à juste titre, qu’« utiliser les informations collectées par l’OMT (Organisation Mondiale du Tourisme) revient à prendre en compte des populations non touristiques » mais n’en construit pas moins dessus toute une étude géographique (fort intéressante au demeurant) sur « le tourisme dans le monde » (Duhamel P. et Sacareau I., 1998, A. Colin, p. 8). Si c’est parce que ses auteurs sont membres du MIT3, ce n’est pas intellectuellement très cohérent ni très honnête.
9. Nous n’avons donc pas trop de scrupules à prendre en considération le tourisme d’affaires, sportif, religieux, de santé… Car si le MIT admet (et nous aussi) l’importance de l’intentionnalité (cf. travaux de M. Stock), au nom de quoi un touriste ne pourrait-il avoir plusieurs motifs de déplacement, de comportement, de choix, dans des séquences spatio-temporelles de plus en plus fines et de plus en plus difficiles, éventuellement, à débrouiller, mais au cours d’un même voyage ? Le géographe doit alors considérer les individus dans un espace, y compris ceux qui n’ont qu’un motif touristique secondaire et non unique. Sinon, que définira-t-on comme lieux « touristiques » et que comprendra-t-on au tourisme ? Aussi bien les Américains que les Arabes ne se préoccupent pas tant de ce mélange des genres, « affaires » et divertissement, qui semble inhérent à leur culture.
On pourrait encore relever divers passages de ce compte rendu. On ne peut le faire ici. Mais ce n’est pas tout de réclamer « des débats précisément formulés entre géographes du tourisme » (Knafou R. et Violier P., 2000, art. cit., p. 368). Le débat est bien difficile avec un partenaire qui se considère comme l’alpha et l’oméga dans son champ de recherche et qui traite avec condescendance, pour le moins, ceux qui ne souscrivent pas à toutes ses idées, et si, d’abord, il n’essaie pas d’assumer ses propres — et nombreuses — contradictions, dont il ne semble même pas être conscient. Et puis on ne l’empêche pas de faire mieux, on s’en réjouira. Tous ces effets de manche ne sont donc pas bien sérieux, ou alors le MIT s’écroule… Pourtant, « ceci dit, chacun sait que prétendre à la vérité dans les sciences sociales est une chimère. Tout au plus peut-on avancer une interprétation des faits, une interprétation parmi des dizaines d’autres possibles » (Debarbieux B., 1990, Chamonix-Mont-Blanc. Les coulisses de l’aménagement, Presses universitaires de Grenoble, p. 6). Puissent ces sages propos nous inciter, en tout cas, à la prudence et à la modestie, plutôt qu’aux oukases et aux anathèmes.— Jean-Michel DEWAILLY, Émile FLAMENT
Amalgames, confusions, procès d’intention mais aussi rancœurs et frustrations étonnamment exposées ne construisent pas un débat. Dommage.— R.K.
[1]
Nous avons reçu ce texte que, selon les règles d’usage, il nous semble naturel de publier, tout en regrettant qu’il ne facilite pas le débat scientifique. NDLR