2003
Espace géographique
Éditorial
Relais au long cours
C’est sans émotion particulière, si ce n’est un certain soulagement, que j’ai décidé qu’il était temps de transmettre la direction de l’Espace géographique en de bonnes mains. L’essentiel en effet reste son comité de rédaction, actif, assidu et compétent ; ses auteurs, nombreux et fort divers en âge et en intentions ; ses lecteurs, dont la fidélité nous a toujours encouragés.
Lorsque j’ai créé la revue voici plus de 30 ans, les géographes commençaient à peine à rompre avec une longue tradition durant laquelle ils s’étaient retenus de philosopher, sinon parfois de penser — considérant comme suspecte toute digression vers l’épistémologie ou la recherche méthodologique, incongrue toute incursion hors des domaines soigneusement balisés de la géomorphologie et des études rurales.
Il fallait alors ouvrir le plus possible, élargir les curiosités, lancer des pistes, apprendre à poser des questions indiscrètes, à critiquer, à raisonner, à mesurer correctement et même à prouver et à réfuter. Il me semble que l’Espace géographique a pu y aider, à sa place et par un travail collectif, et je tiens quelque fierté de cette facette du travail.
Aujourd’hui l’ambiance est très différente. La tâche est autre, et cependant en partie la même. On ne manque plus de discours, il en coule de toutes parts. Mais le bavard ne fait pas le savant, la logorrhée n’est pas la pensée, et c’est la rigueur qui devient un bien rare. On ne manque plus de curiosité : toutes sortes de thèmes sont abordés. Mais c’est parfois en y oubliant d’être géographes, et ne sachant plus ce que nous pouvons apporter d’original à certains débats de société ; c’est encore trop souvent en ignorant les acteurs qui font et changent le monde, leurs stratégies et leurs moyens.
Nous sommes parvenus dans un monde où vraies et fausses informations ruissellent sur la « toile » comme une pluie d’orage cévenol, dans un milieu scientifique où l’on a tellement écrit que l’on néglige de lire, d’où coulent plus de redites que de découvertes.
N’ayant ni message à transmettre ni consigne à laisser, je n’émettrai ici que des souhaits. Il me semble qu’il faudrait resserrer les exigences. De clarté et de concision dans l’expression ; d’honnêteté et d’ingéniosité dans la formulation des hypothèses de recherche ; de rigueur dans l’emploi de méthodes elles-mêmes claires et aux biais bien évalués ; de délimitation des faits, de qualité et de quantité de l’information.
L’Espace géographique n’y suffira certes pas, mais il peut y contribuer. Je suis sûr qu’il le fera.
Roger Brunet