2003
Espace géographique
Environnement
La méthode d’évaluation contingente appliquée aux déchets urbains
Estelle Kah
Faculté de géographie et d’aménagement, Université Louis Pasteur, Strasbourg 13 rue de l’Argonne, 67083 Strasbourg
Fondée sur l’estimation par les usagers de la valeur qu’ils attribuent à un bien non marchand, comme, par exemple, un bien environnemental, au moyen d’une mise en situation selon un scénario hypothétique (simulation d’un dommage ou d’une amélioration), la méthode de l’évaluation contingente fournit aux économistes des évaluations de coûts, modélisables selon des critères techniques, sociaux ou économiques. Dans le cadre d’un exemple emprunté à une étude réalisée par l’auteur sur l’amélioration du service public des déchets urbains, en vue de la préservation de l’environnement, il est proposé un détournement de l’objectif économique de la méthode, vers la constitution d’indices géographiques, c’est-à-dire spatialisés, en vue de les confronter avec d’autres critères géographiques.Mots-clés :
BIENS ENVIRONNEMENTAUX, CONSENTEMENT À PAYER, DÉCHETS URBAINS, ÉVALUATION CONTINGENTE, INDICES SPATIALISÉS, LOGIQUE SPATIALE, MODÉLISATION.
Based on users’ assessment of the value they ascribe to a non marketable good, such as an environmental good, using a hypothetical scenario of damage or improvement, the contingency evaluation method provides economists with cost assessments that they can model according to technical, social or economic criteria. Using an example taken from a study conducted by the author on improving the public service of urban waste disposal in order to preserve the environment, this paper proposes moving away from the economic aim of the method, to build geographical, i.e. spatialised, indices that can be compared with other geographical criteria.Keywords :
CONTINGENCY EVALUATION, ENVIRONMENTAL GOODS, MODELLING, SPATIALISED INDICES, SPATIAL LOGIC, URBAN WASTE, WILLINGNESS TO PAY.
Malgré le bilan incontestable de deux siècles d’accumulation de connaissance scientifique, d’industrialisation et d’urbanisation galopantes, les relations entre l’homme et son environnement restent à harmoniser car la logique économique mondiale n’a pas encore intégré la reproduction des écosystèmes biologiques, n’a pas assimilé le fonctionnement de la machinerie climatique ou celle de l’océan mondial. Ce déphasage entre le fonctionnement économique et ce que peut nous apporter la science nous conduit inévitablement vers la nécessité d’une prise en compte de l’environnement, puisqu’une partie de sa préservation et de ses détériorations sont liées aux activités humaines, industrielles, agricoles ou domestiques. Toutes ces activités produisent des déchets. En négligeant délibérément les aléas naturels, les pollutions et dégradations engendrées par les déchets constituent l’une des plus importantes atteintes à l’environnement. Les déchets sont ubiquistes, leur concentration est spatialement hétérogène dans un espace continu, ce sont donc des éléments géographiques. Les biens environnementaux étant des biens non marchands, ils ne sont pas intégrés au marché, ce qui signifie qu’ils n’y sont pas monétarisés, alors qu’ils ne sont pas dénués de valeur. Pour faire face à cette contradiction, les économistes ont créé la méthode d’évaluation contingente (MEC), qui leur fournit des évaluations de coûts modélisables, mais qui ne tient pas compte d’un critère fondamental pour les géographes, l’espace. C’est pour développer cet aspect spatial dans notre discipline qu’il est nécessaire d’intégrer cette méthodologie en l’adaptant.
Les rejets dans l’environnement : le cas des déchets urbains
De ce problème, on ne connaît pas tout, on ne maîtrise pas toutes les conséquences, tandis qu’on est obligé d’y faire face et de le gérer. Or, il ne s’agit pas d’un bien économique classique. Si les déchets industriels font maintenant partie des stratégies de bon nombre d’entreprises, le statut des déchets urbains, tout au moins en France, relève quant à lui du service public ; il s’agit d’une logique complexe et en évolution rapide nécessitant une modernisation profonde et urgente. Un service public de gestion des déchets ménagers ne peut plus opérer sans un acteur complémentaire destiné à jouer un rôle fondamental, c’est-à-dire le citoyen-consommateur qui, peu sollicité jusqu’à présent, devient le pivot de la réussite de l’opération. Les efforts rationnels qui lui sont actuellement réclamés sont de deux types : une participation financière accrue et une implication individuelle par le tri de ses déchets ; c’est sa contribution à la préservation de l’environnement. La notion de service rendu nécessite donc une réflexion préalable sur sa nature et sa destination. Le service public d’élimination des déchets ménagers incombe aux collectivités et prend en compte toutes les étapes de la collecte jusqu’aux traitements finaux des déchets. Il se décompose historiquement et conceptuellement en plusieurs phases, qui sont autant d’aspects différents.
Les trois dimensions du service public
Historiquement donc, la première dimension et la plus ancienne conception du service consistait à débarrasser les particuliers de leurs déchets quotidiens afin d’assurer l’hygiène et la propreté des foyers. Cela se résumait à une simple évacuation sans tarification spécifique. Ce n’était alors qu’un « service » obtenu par l’individu. Le besoin ressenti d’abord au niveau individuel s’est doublé d’un besoin d’assainissement collectif : un acte, individuel à l’origine, se transforme en un service collectif avant de devenir un service public.
Une deuxième dimension apparaît avec la transformation d’un simple service individuel en un service public avec, comme corollaires, une attribution des compétences aux communes, une planification, une tarification, une réglementation et une généralisation de la collecte et du traitement à tout le territoire national. Cette deuxième dimension est celle du niveau collectif, c’est un service rendu à la collectivité, que l’on peut appeler « service de proximité ». Cependant rien ne témoigne encore d’une préoccupation à l’égard des conséquences lointaines ou cachées, c’est-à-dire ce qui touche à l’environnement global.
Enfin, la troisième dimension, la plus récente, intègre en plus des deux précédentes, la préservation de l’environnement, laquelle, ne peut faire l’objet d’une gestion que sur le long terme. C’est donc un service rendu au sens le plus collectif du terme, mais qui contient une conséquence indirecte au niveau de l’individu, puisqu’il ne peut pas en mesurer directement, et dans le court terme, les bénéfices. C’est cette introduction de la dimension temporelle qui induit les aspects de la modernisation en cours de la gestion des déchets ménagers et qui a besoin et de la participation des usagers et d’une refondation complète du système par les gestionnaires en la matière. Au niveau individuel, les efforts rationnels qui sont actuellement demandés sont de deux types : d’une part augmenter la participation financière, d’autre part s’impliquer individuellement, en triant ses déchets, comme cela est attendu des ménages, en vue d’aider à l’amélioration de la qualité du service ; ces efforts demandés à la population impliquent un changement dans le comportement des individus. Au niveau collectif, pour que la population accepte cette coûteuse modernisation, les choix techniques et les tarifications doivent être rendus transparents par les gestionnaires du service. Cette participation nécessite pour les usagers des « garanties », qui passent essentiellement par une lisibilité de la gestion des déchets au niveau des choix de filières adoptées par les collectivités publiques, et par une transparence au niveau financier, pour que les populations sachent ce qu’elles paient. Car, comme l’écrit P. Baudy (1997, p. 52), « une difficulté particulière pour sensibiliser les usagers à la gestion du service tient au fait qu’ils n’en mesurent pas toujours le coût ». Une autre garantie supérieure que la population peut attendre, c’est la préservation d’un bien environnemental, dont la particularité est de ne pas être monétarisable, ni directement, concrètement contrôlable, et dont on ne peut pas mesurer l’amélioration (qualitative) éventuelle de manière directe, sur le court terme.
Parler de modernisation du service des ordures ménagères n’est pas simplement évoquer des transformations liées aux évolutions techniques générales d’une époque, c’est se poser des questions sur un système comprenant des processus techniques, économiques et sociaux, dont les buts sont, au-delà du soulagement quotidien des habitants, la prise en compte à plus long terme des conséquences de ces rejets sur l’environnement et la société. Le problème est social, spatial et temporel.
Ce sont ces aspects (spatiaux, temporels et sociaux) que la notion de service rendu doit prendre en compte. La fusion des trois dimensions présentées ci-dessus est une nécessité de la société moderne. Le service rendu global, au total, pour la collectivité, représenterait la somme des coûts engendrés par les trois dimensions. Toutefois, on se situe fondamentalement dans le cadre de la deuxième dimension, car il est impossible de les intégrer économiquement : en effet dans la troisième dimension, l’intégration des conséquences environnementales empêche que les coûts soient totalement mesurables.
L’évaluation des biens environnementaux, un problème peu formalisé par les géographes
En effet, le coût du traitement proprement dit est évaluable, mais les conséquences environnementales (pollutions de l’atmosphère, des sols, de l’eau, etc.), voire sociales ne sont pas monétairement mesurables, tout simplement parce qu’elles ne sont pas intégrées au marché. En effet, la prise en compte de l’environnement dans les politiques et les projets d’infrastructures (CET
[1], UIOM
[2], déchetteries, centres de transfert, centres de tri, etc.) nécessite de disposer de méthodes d’évaluation pour mesurer les impacts positifs ou négatifs de ces infrastructures sur l’environnement. Les impacts des déchets sur l’environnement sont très variés : érosion des sols, produits toxiques, fumées, poussières, pollution des sols et des nappes phréatiques, odeurs, bruits, intrusions visuelles, consommations d’espace, coupures de l’habitat, etc. Or la monétarisation des impacts ou des dommages à l’environnement est très complexe. Comme l’écrivent G. Gauthier et M. Thibault (1993, p. 270) : « les décideurs font face à un problème lorsqu’ils ont à évaluer la pertinence d’un projet qui met en cause un bien public ou une externalité, car il est difficile d’établir la valeur précise d’un produit pour lequel il n’y a pas de marché, c’est-à-dire un produit qui n’est pas soumis à un mécanisme de détermination de la valeur ». On sait que la valeur économique d’un bien marchand est produite par le jeu de l’offre et de la demande conduisant au prix du marché. Or, les biens non marchands, dont font partie les biens environnementaux (comme la qualité de l’air, de l’eau, le silence, la beauté d’un site naturel, l’ours blanc, etc.), ne s’échangent sur aucun marché puisqu’ils n’y sont tout simplement pas comptabilisés. Autrement dit, la détérioration des biens environnementaux ne se traduit par aucun échange monétaire (ils n’ont pas de prix), mais la pollution existe quand même.
Si l’on analyse ce que nous venons d’évoquer d’un point de vue éthique, on peut faire une double remarque : d’un côté, cela signifie une prise de conscience forte et assumée de l’environnement ; de l’autre, en le monétarisant (concept du pollueur-payeur), on permet indirectement de payer pour pouvoir le dégrader. Comme l’un n’empêche pas l’autre, le fait de ne pas donner de prix permet toutes les dégradations.
Si, au fond des choses, on considère le milieu naturel comme un bien inaltérable et à préserver, on peut estimer qu’il est au-delà de tout prix, de toute valeur ; mais, en même temps, dans la mesure où il a peut-être été dégradé accidentellement (même de façon très lente, ce qui est le cas des déchets ménagers, ou de l’épandage des boues issues de stations d’épuration), par inadvertance, il faut bien trouver une valeur de réparation. Inversement, cette valeur de réparation donne la possibilité, à celui qui en a les moyens, de décider d’une dégradation, sachant qu’il peut payer. Partant de cette contradiction, il y a un bénéfice certain à effectuer cette évaluation pour la société entière.
On peut remarquer que, dans le cas d’une catastrophe subite, la société demande parfois réparation mais que, dans le cas d’une dégradation lente, elle ne parvient généralement pas à se poser le problème. Il est donc nécessaire de préserver les biens environnementaux. C’est pour remédier à cela que les économistes ont doté l’environnement d’une valeur monétaire, afin d’atténuer la gratuité des dégradations.
Les méthodes d’évaluation des impacts sur l’environnement se sont fortement développées à partir des années 1970 ; elles ont été créées dans le but essentiel d’évaluer les impacts d’infrastructures diverses sur l’environnement, afin d’intégrer ce dernier dans les processus de décision. L’exemple suivant permettra aisément de comprendre le problème. Certaines catastrophes (dégâts, préjudices, accidents), dues à de mauvaises gestions ou à des activités industrielles à hauts risques écologiques, ne sont en général ni prévisibles dans le temps, ni évaluables financièrement ; les dommages (les dégradations, impacts, pollutions) qu’elles peuvent porter à certains « éléments naturels de l’espace », sites naturels, biens naturels, ressources naturelles, patrimoine naturel, ou encore environnement naturel, et ce que certains auteurs économistes définissent sous le vocable « d’actifs environnementaux », ne sont pas tous mesurables monétairement. C’est par exemple le cas lors d’une marée noire, comme celle de l’Amoco Cadiz ou de l’Erika. Les dommages créés sont alors de deux types : des pertes directes et mesurables économiquement pour les usagers (bâtiments collectifs ou individuels, restaurants, revenus de pêcheurs, d’hôteliers, etc.), des pertes écologiques pour l’héritage environnemental concerné (pollution de l’océan, de l’atmosphère, destruction de la faune, de la flore, etc.). Ces pertes écologiques présentent des coûts qui, eux, ne sont pas mesurables.
Étant donné que les biens d’environnement ne s’échangent pas sur des marchés, il est alors nécessaire de recourir à des méthodes d’évaluation appropriées qui ont cependant toutes leurs limites (Lambert, Matheron, 1994). Classiquement, on distingue quatre méthodes d’évaluation monétaire des impacts, qui peuvent être intégrées dans les analyses coûts-avantages, ainsi que dans les analyses multicritères. Elles peuvent être regroupées en deux catégories. Dans la première catégorie, on peut réunir les trois méthodes qui utilisent les préférences révélées qui sont déduites du comportement économique des consommateurs : il s’agit de la méthode des coûts de transport
[3], de la méthode des prix hédonistes
[4] et de la méthode d’évaluation monétaire des effets physiques
[5]. Dans l’ensemble de ces méthodes de préférences révélées, les préférences des ménages en matière d’environnement sont déduites de l’observation de leur comportement sur les marchés liés à l’environnement. La deuxième catégorie comprend uniquement la MEC, qui se différencie fortement des autres méthodes par le fait qu’elle utilise des préférences exprimées directement par les usagers. C’est l’individu interrogé qui attribue une valeur à l’environnement.
Les atteintes portées aux actifs environnementaux engendrent des coûts pour la société, puisqu’il faut réparer les dégâts et entretenir les actifs. Ces pertes sont ce que l’on appelle des pertes de valeur de non-usage. Le site étant à l’origine offert « gratuitement », on ne peut pas mesurer les valeurs de non-usage. Puisque, lors d’une catastrophe par exemple, les dommages ne concernent pas seulement des biens monétairement valués, se pose aux économistes la question de savoir comment mesurer des valeurs de non-usage (ou valeur de préservation, ou valeur intrinsèque, ou encore valeur d’existence : la terminologie varie selon les auteurs), afin d’intégrer toutes les conséquences d’un actif environnemental et non pas seulement la partie d’usage.
Il existe donc plusieurs définitions ou concepts autour de la notion de « valeur ». Ces concepts ont été déterminés par certains économistes pour mesurer la valeur économique complète des actifs environnementaux. Sachant que la valeur économique totale des actifs considérés se décompose en une valeur liée à « l’utilisation et à la non-utilisation
[6] », comment mesurer une valeur de non-utilisation ? Cette dernière composante est généralement appelée valeur de préservation par les économistes. Pour M. Willinger
[7], la valeur attribuée à un actif environnemental est la somme de différents types de valeur. Ces types de valeurs sont d’une part les valeurs d’usage personnel qui regroupent les valeurs d’usage direct et les valeurs d’usage indirect
[8] et, d’autre part, les valeurs non liées à un usage personnel (de non-usage ou de préservation) que certains économistes regroupent ensuite en trois concepts : le concept de valeur d’option, celui de valeur patrimoniale (legs) et celui de valeur d’existence.
Cette équation peut être ici introduite en termes de bénéfice. La valeur économique totale d’un actif environnemental est la somme des bénéfices d’usage suivants : les bénéfices d’usage effectifs (ou valeur d’usage) plus les bénéfices d’usage potentiels et les bénéfices de valeur pure de non-usage. Remarquons que la définition du terme bénéfice est ici prise comme étant la disponibilité maximale à payer, ou consentement à payer (CAP), du consommateur pour un bien donné. Pour les bénéfices de non-usage, cela sous-tend l’hypothèse qu’il existe une préférence pour l’environnement et que les individus expriment leur préférence par leur volonté de payer, donc en termes d’unité monétaire. Cette volonté de payer est alors un indicateur de préférence. C’est donc cette préférence (ce CAP) qui sert de base à la mesure des bénéfices et varie selon le revenu des individus pour les valeurs de non-usage.
La valeur de non-usage ou valeur de préservation est la somme des composantes des bénéfices des valeurs d’option
[9], d’existence
[10] et de legs
[11]. La notion de valeur de non-usage ou de préservation fait partie d’un ensemble de concepts qui divise les économistes en ce qui concerne les définitions et les classifications mais, même si la composition de cette valeur de préservation est discutée, ils sont tous en accord sur un point : la seule méthode qui existe actuellement pour la mesurer, est la méthode d’évaluation contingente.
La méthode de l’évaluation contingente utilise les préférences exprimées directement par les usagers. Contrairement aux autres méthodes d’évaluation monétaire des impacts, elle se fonde sur les intentions de comportement des personnes de payer et non pas sur leurs comportements réels. C’est donc la seule méthode d’évaluation directe des valeurs de préservation d’un actif environnemental. Ainsi, en pratique, la MEC est utilisée dans les cas où les préférences des consommateurs ne peuvent s’exercer dans un marché, ce qui est le cas des externalités
[12] et de certains biens publics.
L’évaluation des actifs environnementaux, la solution des économistes : la méthode d’évaluation contingente (MEC)
Le développement de la méthode
La méthode d’évaluation contingente a été proposée pour la première fois aux États-Unis par Ciriacy-Wantrup (1947), qui avait pensé que l’utilisation d’une méthode d’interview directe pourrait permettre d’estimer la valeur associée aux ressources naturelles. Mais la première application remonte en 1963, lorsque K. Robert et R. Davis ont tenté d’estimer la valeur récréative des forêts du Maine (États-Unis) pour les chasseurs et les promeneurs. La méthode adoptée par R. Davis était fondée sur la technique de l’enchère
[13]. Puis, quelques années après, influencés par ce premier travail, de nombreux économistes entreprennent d’utiliser la méthode pour valoriser des « agréments environnementaux ». « On peut citer les travaux de A. Randall, et Y. Eastman (1974) qui exposent la méthode, la publient, et l’appliquent à la valorisation de biens qui ne peuvent être mesurés par d’autres méthodes » (Brunel, 1994, p. 45). Dans les années 1970 et 1980, la méthode d’évaluation contingente prend un essor considérable et de nombreuses évaluations sont menées, pour mesurer les bénéfices de nombreux actifs environnementaux, comme les sites récréatifs, la chasse, la qualité de l’eau et de l’air, la visibilité, les risques sur la santé, etc. Ces études se fondent sur la révélation du consentement à payer ou le consentement à recevoir et les résultats sont comparés à d’autres méthodes d’évaluation monétaire des impacts.
Mais ce n’est qu’au début de 1979 qu’elle sera définitivement acceptée par son admission au Water Resources Council (Conseil des ressources hydrauliques), qui la reconnaît comme étant une des trois méthodes d’évaluation jugées acceptables pour l’évaluation des bénéfices des projets environnementaux. La méthode figure ainsi dans la liste des méthodes contingentes pour évaluer les bénéfices d’un projet. Puis, en 1980, lorsque le CERCLA (Comprehensive Environnmental Recovery, Compensation, and Liability Act) lui confère un poids juridique prévoyant une responsabilité financière en cas d’accident, sa pratique s’étend encore. Ainsi, le pouvoir est donné au gouvernement fédéral, aux États et aux collectivités locales d’obtenir des indemnités pour l’ensemble des dommages causés lors de rejets dangereux.
Enfin, à la suite du naufrage de l’
Exxon Valdez, qui a eu lieu en mars 1989 dans la baie du Prince-Guillaume, l’État de l’Alaska a alors commandé une étude pour évaluer le consentement à payer de la population pour que de telles catastrophes ne se produisent plus. « Avec près de 10 milliards de francs payés à ce jour et une facture finale qui pourrait dépasser 25 milliards de francs, c’est de loin la pollution pétrolière la plus chère de l’histoire
[14] ».
En 1990, une loi est votée par le Congrès sur les marées noires (Oil Pollution Act), qui a pour objectif de diminuer la probabilité de futures marées noires. Cette même année, la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) est priée par le gouvernement d’éditer des recommandations plus précises que celles du Water Resources Council pour savoir plus exactement ce qui est à prendre en compte afin d’estimer les dommages engendrés par une marée noire. Un groupe d’experts est mis en place pour dire « si la méthode d’évaluation contingente est capable de fournir des valeurs d’existence suffisamment fiables pour être utilisées dans l’évaluation des dommages » (Brunel, 1994, p. 4). « Son verdict a été un oui conditionnel : la méthode est capable de fournir des estimations fiables, à condition que certaines règles d’ordre méthodologique soient respectées » (Willinger, 1990, p. 5). Aussi, comme le résume M. Willinger, « l’émergence du concept de valeur de non-usage et l’évolution de la position de l’administration américaine vis-à-vis de l’évaluation des dommages écologiques sont à l’origine du succès de la méthode de l’évaluation contingente » (Willinger, 1990, p. 5).
La MEC repose sur deux bases théoriques. La première est le modèle sociopsychologique de Fishbein et Ajzen (1975), dont l’exposé dépasserait le cadre nécessairement limité de cet article (Thomas, Alaphilippe, 1993 ; Kah, 2000). La seconde est l’analyse coûts-bénéfices ou coûts-avantages
[15]. Elle a été développée dans les années 1930, lorsque de grands travaux publics furent entrepris aux États-Unis et que les administrations publiques ont voulu savoir, avant de construire un projet, si les avantages sociaux du projet promis dépasseraient les coûts de la construction de ces projets. Pour quantifier ces « préférences », cet outil de décision se base sur la mesure des bénéfices nets, c’est-à-dire la disponibilité maximale à payer (consentement à payer ou CAP) ou disponibilité minimale à recevoir (consentement à recevoir ou CAR) du consommateur pour un bien donné, afin de décider de l’acceptation ou du refus d’un projet.
L’« utilité » et les « préférences » sont donc des indicateurs de bien-être. L’analyse coût-avantage est une technique employée par les économistes avant tout pour évaluer les changements de la situation sociale des populations et la désirabilité relative de différentes politiques collectives : « l’État devrait-il adopter telle ou telle loi, une agence devrait-elle réaliser tel projet plutôt qu’un autre : c’est à des questions comme celles-là que les économistes tentent d’apporter une réponse à l’aide de l’analyse coûts-bénéfices
[16] ». Le recours à la théorie du bien-être forçait les décideurs et les analystes à se placer du point de vue de la collectivité. L’objectif total est de découvrir si le projet choisi ferait augmenter le « bien-être économique de la collectivité ». Pour B. Walliser, cette méthode est « fondée sur la théorie du surplus économique, l’analyse coûts-avantages est une méthode d’évaluation qui apprécie une décision en fonction de la somme de tous ses effets monétarisés
[17] »
Or, d’autres experts trouvaient des limites à cette méthode. D.W. Pearce (1976) montre par exemple que l’analyse coût-avantage n’est pertinente que lorsqu’il est fait abstraction des effets environnementaux « biologiques » d’une pollution. En effet, elle ne prend pas en compte toutes les externalités, comme les actifs environnementaux. « De ce fait elle risque de sous-estimer certaines composantes des bénéfices notamment ceux de valeur de non-usage » (Stenger, 1994, p. 14-28). Cette méthode a donc été critiquée parce qu’elle tentait de tout monétariser, alors que les actifs environnementaux ne peuvent pas l’être, par définition, puisqu’ils ne font pas partie du circuit économique. C’est pour cette raison qu’il était nécessaire, lorsqu’il n’y a pas de marché existant, de la prolonger par la méthode d’évaluation contingente, qui permet, elle, d’évaluer les valeurs de préservation par l’estimation de la comptabilisation des variations de bien-être des consommateurs.
Cet article n’ayant pas pour objectif d’expliquer en détail les fondements théoriques de la méthode, on peut résumer ce qu’elle mesure. Comme l’expriment excellemment C. Lamure et J. Lambert (1993, p. 42) : « lorsque l’évaluation concerne par exemple des pertes en matière d’environnement, le consentement à payer porte sur la somme que les individus sont prêts à payer pour empêcher l’apparition de cette perte (par exemple : maintenir une qualité d’environnement) ou la somme qu’ils seraient prêts à accepter à titre de compensation si cette situation venait à se dégrader. Il existe donc deux mesures des avantages résultant d’une amélioration de l’environnement et deux mesures des pertes, c’est-à-dire des dommages résultant d’une dégradation de l’environnement : le consentement à payer pour obtenir un avantage (diminution des dommages), le consentement à accepter de renoncer à un avantage (maintien des dommages), le consentement à payer pour ne pas subir une perte (évitement des dommages), le consentement à accepter de subir une perte (apparition de dommage) ». Nous avons donc dans chaque cas, que ce soit pour une amélioration ou une dégradation de l’environnement, deux mesures monétaires de la valeur, le CAP et le CAR.
Concrètement, l’objectif de la méthode d’évaluation contingente est d’obtenir des personnes interrogées qu’elles expriment leur évaluation de l’environnement en termes monétaires. On le leur demande directement : « les personnes interrogées sont amenées à exprimer le montant qu’elles consentiraient à payer pour une amélioration hypothétique de l’environnement, ou à empêcher une dégradation de celui-ci ou bien encore ce qu’elles seraient prêtes à accepter en compensation » (Brunel, 1996, p. 16) ; ou bien encore, comme l’expriment G. Gauthier et M. Thibault (1993, p. 272), « cette méthode consiste à mesurer la disposition à payer des individus pour des biens sans marché réel en créant un marché hypothétique à l’aide d’un sondage ou d’un questionnaire qui permet de découvrir la valeur maximale que les gens accordent à ce bien ».
La méthode consiste à leur faire révéler cette valeur par une enquête de terrain reposant sur un questionnaire structuré de façon spécifique. Pour cela les personnes sont soumises à ce questionnaire, qui a la particularité de recourir à un scénario hypothétique, consistant en un marché « réel » dans lequel l’actif (le bien environnemental) est décrit de façon précise (état actuel supposé), ainsi que son amélioration, avec le support de paiement et le moyen de paiement pour la transaction. Ainsi, l’estimation du CAP par l’évaluation contingente s’obtient directement en comparant deux situations qui sont celles de l’état actuel de l’actif et celle de son amélioration. On cherche à mesurer ces préférences, simplement parce que les valeurs des actifs environnementaux sont sous-estimées, ou pas du tout connues.
Les avantages principaux de cette méthode sont d’une part son unicité, dans la mesure où elle permet d’évaluer séparément des biens d’usage et de non-usage (de préservation), et d’autre part sa flexibilité, puisqu’elle permet, dans son fonctionnement, de créer un scénario hypothétique qui s’adapte, au plus près, au problème posé par le marché proposé. Le questionnaire doit néanmoins suivre des règles strictes lors de la construction (ordre des questions, construction du scénario, choix du mode de paiement, etc.).
La technique du questionnaire permet de s’adapter facilement à une situation donnée. Le questionnaire doit suivre des règles de construction et de déroulement pour que les résultats soient exploitables. Il est semi-directif dans la mesure où la personne répond à des questions majoritairement fermées. L’élaboration du questionnaire se divise généralement en quatre parties : les trois premières sont propres à la technique de la méthode d’évaluation qui repose sur la structure du scénario qui comprend les trois éléments suivants : la définition de l’actif et sa valorisation
[18], le support de paiement
[19] et enfin la question de révélation de la valeur. La quatrième partie (commune à tout type d’enquête) comprend une série de questions relatives aux caractéristiques socio-économiques et démographiques des personnes interrogées, qui serviront à la modélisation du CAP ou du CAR. L’enquêteur doit bien délimiter le scénario représentant le marché hypothétique, son évolution et ses règles de fonctionnement.
Comme pour la plupart des méthodes d’enquête, la MEC présente des biais, qui ne sauraient cependant remettre en cause son intérêt. De plus, c’est la seule méthode qui existe actuellement pour faire révéler des préférences et, comme l’a écrit M. Willinger (1990, p. 2) : « à la question quelle est la méthode la plus fiable permettant d’observer les vrais consentements à payer ?, il faudrait substituer la question : quel est le mode de construction individuelle le plus en accord avec les objectifs de la collectivité ? » Le détail de la méthode ainsi que ses limites sortant du cadre de cet article, ils peuvent être consultés à partir de la bibliographie.
Les déchets urbains : la méthode d’évaluation contingente et la géographie
Se pose alors la question de savoir où se place la géographie dans ce champ d’investigation et, surtout, ce qu’elle peut apporter en sus des autres disciplines, non seulement pour la recherche fondamentale (au sens épistémologique) mais également dans l’application (au sens de la gestion des territoires). Or, si la réponse peut paraître évidente, puisqu’il s’agit ici d’analyser et de comprendre l’organisation spatiale et sociale en proie à de perpétuels changements, il n’est pas aisé de savoir sur quels concepts se fonder.
Quand on traite les détritus, on produit une pollution résiduelle quoi que l’on fasse avec ces problèmes de localisation. Où va-t-on polluer ? Près des centres de concentration humaine, donc dans les villes ? Et si l’on délocalise le traitement loin des concentrations humaines, alors est-il légitime de polluer le milieu naturel ? D’un côté, c’est la préservation de l’homme, de l’autre côté celle du milieu naturel. Toutes ces solutions ont des coûts, dont l’évaluation est sociale et idéologique.
Alors, quelle question poser ? Ce n’est pas une question de gestion d’accompagnement, mais de gestion prévisionnelle. Évaluer, c’est très bien, mais qui va-t-on faire évaluer, les producteurs-pollueurs, les voisins du site de traitement, l’ensemble de tous les citoyens ? La pollution n’a pas de frontière. Alors, à quelle échelle poser le problème ? La difficulté est donc de savoir comment évaluer ce qu’on ne connaît pas. Quelles sont les solidarités spatiales ? Va-t-on considérer des petites « totalités » (collectivités publiques, producteurs, traiteurs, victimes, agents économiques, etc.), ou des « strates », constituées par chacun de ces participants pris séparément ?
Ce qui intéresse le géographe, c’est la distribution spatiale des populations dans l’environnement et son rapport à la préservation de l’environnement. On peut supposer que la population n’a pas la même façon d’évaluer le bien environnemental en question selon qu’elle est rurale ou urbaine, qu’elle est dans des zones déprimées, en bord de mer ou en montagne ; donc selon le milieu régional. Les critères géographiques discriminants ne seront pas les mêmes selon les problèmes rencontrés : par exemple un problème de barrage hydraulique aura un autre impact sur les esprits en montagne qu’en région parisienne. C’est évident, mais ce qui nous intéresse en tant que géographe, c’est de découvrir les effets de l’espace.
Dans sa recherche d’indices, il manque au géographe, à côté de toutes les évaluations habituelles (revenus moyens, quantités d’investissement par commune, indices économiques, valeur d’une propriété, voire des questions de budget, etc.), qui au fond traduisent souvent des comportements, l’étape amont qui est celle des attitudes et des intentions, correspondant aux valeurs qu’une personne attribue à des biens non-marchands. Ces indices mesurés avec des critères spatiaux permettraient aux géographes de connaître les variations spatiales de phénomènes auxquels ils n’ont pas accès, telle l’évaluation du dommage ressenti par les personnes.
Les détritus sont distribués dans l’espace, par leur production, leur collecte et leur traitement. Par exemple, la production est ubiquiste, mais la concentration des détritus est spatialement hétérogène, leur collecte pose des problèmes de réseau et leur traitement affronte la double question de site et de concentration (puisque l’on ne peut pas les traiter partout). Les déchets étant ubiquistes, en concentrations variées dans un espace continu, ils sont des éléments géographiques.
Ce n’est donc plus le coût qui nous intéresse comme chez les économistes, mais la variation de ce que les personnes expriment à travers ce coût, de leur sensibilité à un dommage à l’environnement, etc., dont on va pouvoir suivre les répartitions spatiales. On peut l’envisager sous forme d’un test d’opposition de grands types (rural-urbain, amont-aval, forêts grandes cultures, vergers-vignobles, etc.) ou d’une distribution fine (dans chaque commune d’une région). Par exemple, on peut vérifier si les communes (ou les villes) dans lesquelles il y a des installations à risque ont des évaluations différentes, si la distance à ces installations joue un rôle, etc.
Autrement dit, si l’on interroge des citoyens en fonction d’une diversité géographique selon des critères définis, on peut tester par rapport à ces critères les variations de la valeur attribuée et définir une typologie des rapports à l’environnement.
Nous nous proposons d’utiliser la méthode d’évaluation contingente pour obtenir, de la part des habitants, une évaluation de l’importance qu’a pour eux la préservation de l’environnement à travers des situations réelles. L’évaluation recueillie peut alors devenir une variable spatiale. On peut vérifier si les variations spatiales constatées sont significatives du point de vue de cet espace. Peut-on élaborer des schémas spatiaux ?
La question est de faire une mesure, par unité spatiale définie (les communes d’une région, les quartiers d’une ville par exemple), de la valeur attribuée par les personnes à la préservation de l’environnement par l’intermédiaire de la MEC. Pour que cette valeur soit représentative de la tendance de l’unité spatiale, il faut réaliser un échantillonnage spatial selon des règles que connaissent bien les géographes. Par exemple, si l’on travaille sur les quartiers d’une ville, les échantillons représentatifs de la population de chaque quartier sont constitués (critères à définir classiquement). Sur chacun d’eux on pratique la MEC, on a ainsi constitué une nouvelle variable géographique dans laquelle le coût réel des économistes n’est plus l’information fondamentale, mais la variation constatée de ce coût constitue la nouvelle information géographique recherchée.
L’exemple des déchets urbains dans le Bas-Rhin
On peut succinctement illustrer le début de cette recherche par des conclusions obtenues dans le cadre d’une recherche portant sur le consentement des usagers à payer pour la modernisation du service d’élimination des déchets ménagers. Le cas a été traité dans le département du Bas-Rhin auprès de 300 personnes. La séquence des opérations peut se résumer ainsi : dans l’espace régional, ce sont les communes en tant qu’entités de base qui ont été retenues. Dans le champ urbain, il n’est pas raisonnable de travailler au niveau des quartiers, bien trop hétérogènes, surtout dans leur nouvelle définition de 1990, avec un minimum de 5 000 habitants ; en revanche l’îlot, souvent trop petit en écologie factorielle urbaine, se révèle de taille proche de celle d’un grand nombre de communes (de quelques dizaines à 2 000 habitants).
Il a fallu d’abord constituer une typologie des communes du terrain. Pour cela une analyse factorielle en composantes principales de variables sociales, démographiques, économiques, résidentielles, etc. a été réalisée. Les scores de cette analyse ont ensuite été soumis à des techniques de classification (essais de divers algorithmes et validation par analyse discriminante). Une cartographie des facteurs et de la typologie a visualisé les différents ensembles sociospatiaux identifiés. Dans chaque groupe de communes de cette typologie, une commune a été tirée selon une procédure particulière, dans laquelle a été réalisé un échantillonnage aléatoire de personnes auprès desquelles ont été faites les enquêtes (Kah, Pruvot, 2001b).
Parallèlement, dans un ensemble urbain, celui de Strasbourg, la même opération a été mise en place, et les mêmes étapes ont été suivies : analyse factorielle sur la base des îlots, classification en vue d’une typologie et tirage d’îlots représentatifs des groupes où seront effectués les échantillonnages de personnes.
Une enquête de terrain fondée sur la méthode d’évaluation contingente a été réalisée auprès de ces personnes. Après présentation d’un scénario, il leur était demandé ce qu’ils consentiraient à payer par an pour l’amélioration qualitative d’un certain nombre de critères (lieu d’habitation, niveau d’éducation, type de logement, âge des personnes, etc.) ; le modèle Logit a été utilisé (Kah, Pruvot, 2001a).
Les résultats montrent clairement que des différenciations apparaissent selon les entités retenues. Ainsi, la variable niveau d’éducation a donné les contrastes les plus éclairants sur les différences d’intentions entre le monde urbain et ce que nous avons appelé, pour simplifier, le monde rural, avec des tendances qui s’opposent pour les niveaux supérieurs (interaction). C’est, au contraire, au niveau inférieur des revenus, que le contraste rural-urbain joue le plus fortement ; de plus, les chances de consentir à payer davantage diminuent avec le revenu, en ville, alors qu’elles augmentent à la campagne. Quant aux différences liées à l’âge, c’est seulement au niveau des plus jeunes (moins de 30 ans) qu’elles jouent nettement. Les chances de consentir à payer plus ne diffèrent guère entre milieu rural et milieu urbain pour les maisons individuelles mais, contrairement au monde rural, les ménages vivant en appartement sont beaucoup plus favorables. En revanche, la taille des ménages ne paraît pas être un critère discriminant. On le voit, du point de vue des critères croisés retenus, géographique (milieu urbain et rural), économique et social (revenu, éducation, habitat, taille du ménage), les variations du consentement à payer ne sont pas identiques entre le monde rural et le monde urbain. D’un point de vue opérationnel, cela signifie que l’on ne peut pas s’adresser aux différentes catégories de population de la même façon, selon qu’on est dans le monde urbain ou régional. Si cette dichotomie milieu rural, milieu urbain peut paraître trop grossière et évidente auprès des géographes, elle est due ici aux choix initiaux des entités spatiales retenues. Dans notre situation, une analyse plus fine n’a pas été possible car le nombre d’individus interrogés n’est pas suffisant pour répondre aux tests statistiques de base.
Dans une étude plus vaste, on peut envisager, pour un milieu hétérogène, de ne pas se limiter à quelques entités spatiales échantillonnées, mais d’obtenir des réponses pour toutes les unités spatiales concernées et d’en faire une cartographie.
L’évaluation des biens environnementaux n’est pas simple, elle est encore à faire. Nous pensons qu’il y a un bénéfice certain à effectuer cette évaluation pour la société entière. Les premiers résultats laissent clairement penser que le détournement de la méthode d’évaluation contingente en géographie est prometteur. À la question « que peut-on tirer de ces informations en dehors de la variable géographique elle-même ? », les réponses sont : des tests de généralisation par exemple, ou la recherche d’une logique spécifique de l’espace par rapport à une question de préservation de l’environnement, de l’appréciation d’un risque, etc.
Inversement, donner un coût à la rareté, fournir un prix pour des éléments naturels, sans tenir compte des localisations, c’est entrer dans la logique des économistes et de ce fait — pour l’instant — produire un protocole qui serait d’une certaine façon non reproductible et dès lors non scientifique… Incorporer la variabilité spatiale dans cet outil doit contribuer à le valoriser ; il reste du travail pour les géographes.
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[1]
Centre d’enfouissement technique.
[2]
Usine d’incinération des ordures ménagères.
[3]
Dans la méthode des coûts de transport (ou coûts du trajet), on considère l’actif en tant que lieu récréatif (de loisir). On mesure le consentement à payer des usagers pour l’aménagement de ce site de loisir à partir des dépenses et du temps qu’ils consacrent à s’y rendre.
[4]
La méthode des prix hédonistes repose sur l’hypothèse suivante : elle considère que le prix immobilier reflète, entre autres, la qualité de son environnement. Autrement dit, on utilise des bases de données variées pour distinguer les caractéristiques environnementales dans le prix des habitations. L’exemple cité dans la synthèse INRETS (Lambert J., Lamure C., 1993, p. 46) explique clairement la méthode. Un logement situé dans une zone non polluée aura une valeur plus grande que le même logement situé dans une zone très exposée aux nuisances. On suppose donc que le coût du bruit, par exemple, est capitalisé négativement dans la valeur des logements ou le montant des loyers. Cette technique tente d’établir la part de l’environnement dans les différences de prix entre les propriétés et de déterminer la somme que les individus sont prêts à payer pour améliorer la qualité de leur environnement.
[5]
La troisième méthode, celle de l’évaluation monétaire des effets physiques utilise des prix du marché pour évaluer les effets physiques d’une modification de l’environnement sur la production. Par exemple la pollution par la dioxine, sous la forme des retombées des fumées des usines d’incinération sur les pâturages des vaches, entraîne une détérioration de la qualité du lait. Connaissant la quantité de lait produite et le cours du prix du lait, et compte tenu des pertes induites par la pollution, on peut évaluer les différences de valeur que ces effets entraînent. Cette méthode évalue donc la modification de l’environnement en analysant les effets physiques intervenus à la suite d’une modification de sa qualité par les différences (pertes) subies dans la valeur des produits.
[6]
Termes utilisés par Pearce en 1989, cité par Stenger A., 1994, p. 14.
[7]
Willinger M. (1990)
[8]
Ainsi, les bénéfices d’usage effectifs (valeur d’usage) sont liés à la somme des bénéfices réels directs ou indirects de l’usager sur l’actif. Il s’agit de la satisfaction que retirent les usagers lorsqu’ils « utilisent » le bien. Par exemple, la pratique d’activités de loisirs comme la pêche ou la chasse, des activités récréatives ou commerciales sont des usages directs qui peuvent engendrer des dégradations sur l’actif. On entend par bénéfices indirects l’usage de l’actif dans le cadre, par exemple, de reportages télévisés, ou de photos de magazines, ou encore de l’eau qui est un élément vital pour les animaux de l’écosystème, et dont certains pourront être chassés ou pêchés par des usagers, par exemple. Cette valeur d’usage indirecte est donc définie comme la valeur accordée à un site, sans que la présence sur ce site soit nécessaire.
[9]
La valeur d’option est la disponibilité d’un agent à payer, qui souhaite maintenir l’utilisation d’un actif dans le futur. Cette notion de bénéfice d’usage non personnel a été proposée dans les années 1960 par Weisbrod (Brunel A., 1996, p. 17). Elle suppose que les individus peuvent accepter de payer un certain prix, pour conserver l’éventualité de bénéficier d’un actif environnemental dans l’avenir.
[10]
Krutilla a créé le concept de valeur d’existence (Brunel A., 1996, p. 17). Il pense que la connaissance de préjudices irréversibles engendrés par certains projets sur des actifs environnementaux, permet d’accorder de la valeur à ces biens. Cette valeur mesure le consentement à payer pour la préservation d’un actif, qui n’est ni pour lui, ni pour les générations futures, mais pour l’actif lui-même. Une personne peut consentir à payer un prix pour la préservation des otaries sans jamais espérer les voir un jour.
[11]
Enfin, le dernier concept, celui de valeur patrimoniale ou de legs, bien que controversé, suppose que certains individus sont prêts à payer un prix pour préserver un actif environnemental, afin que les générations futures puissent en bénéficier. « Mais les motivations sur lesquelles reposent ce genre d’attitude (altruisme, morale, etc.) ont été peu discutées jusqu’à présent » (Freeman M., 1993, p. 144, cité par Brunel A., 1996, pour une discussion).
[12]
La MEC permet de découvrir la valeur des externalités. Internaliser les externalités signifie que les externalités seront considérées comme des facteurs pertinents pour la prise de décision au même titre que les autres variables économiques. Il y a quatre moyens d’internaliser les externalités dans les prises de décision : la taxe, la réglementation, la subvention, la clarification des droits de propriété.
[13]
Une valeur de départ est proposée par l’interviewé et la personne accepte ou refuse de payer cette somme pour acquérir le bien. Selon la réponse, la somme est augmentée ou diminuée jusqu’à ce que la personne stoppe définitivement son consentement.
[14]
w
www. ifremer. fr/ cedre/accident/exxon. Le 24 mars 1989, le pétrolier
Exxon Valdez s’échoue en baie du prince William (Alaska) avec 180 000 tonnes de brut à bord. 40 000 tonnes partent à la mer, venant toucher plus de 1 700 km de côtes. C’est un choc psychologique considérable pour les États-Unis et le groupe Exxon, qui n’imaginaient pas possible une telle catastrophe. Des dizaines de milliers de volontaires et des moyens sans précédent sont mobilisés pour sauver oiseaux et mammifères marins et pour nettoyer le littoral, plage par plage. Un procès est engagé par l’administration américaine, des associations et des particuliers contre Exxon, qui se retourne contre ses assureurs.
[15]
L’analyse coût-bénéfice est un instrument d’aide à la décision qui a pour objectif de quantifier les avantages et les inconvénients d’un projet public, Stenger A., 1994, p. 14.
[16]
Par J. Rothenberg cité par Gauthier et Thibault, 1993, p. 57.
[17]
Cité par Gauthier et Thibault, 1993, p. 275.
[18]
Il s’agit ici de construire un scénario, un marché qui n’existe pas, d’où le nom de « scénario hypothétique », mais qui se rapprochera d’une situation jugée plausible (par des décideurs), même si elle ne se réalise pas concrètement. Il est donc primordial que le scénario présente une « vraie » transaction, comme dans le cas d’un marché réel. C’est grâce à l’information du scénario que les personnes interrogées vont pouvoir évaluer leur consentement à payer ou non.
[19]
Il existe quatre instruments ou méthodes de paiement pour faire révéler leur estimation de valeur aux enquêtés : la question ouverte, le système d’enchères, la carte de paiement et la question fermée ou référendum. Toutes ces méthodes de paiement exigent un effort d’évaluation, suivi d’un effort de choix. Elles présentent des avantages et des inconvénients ou biais, mais chaque enquêteur, selon ce qu’il a à faire évaluer, choisit la méthode de paiement qui lui semble le mieux convenir au scénario et à la transaction envisagée.