Espace géographique
Belin

I.S.B.N.2701134455
96 pages

p. 77 à 80
doi: en cours

Veille sur la revue
Vous consultez

Lectures

tome 32 2003/1

 
Une politique territoriale pour L’Europe ?
 
 
Husson Claude (2002). L’Europe sans territoire. Essai sur le concept de cohésion territoriale. La Tour d’Aigues : Éditions de l’Aube/DATAR, coll. « Monde en cours. Bibliothèque des territoires », 202 p.
À ceux, géographes ou autres, qui avaient vu dans la rédaction du Schéma de Développement de l’Espace Communautaire (SDEC) le signe patent de la naissance d’une véritable politique d’aménagement du territoire conduite au niveau de l’Union européenne, le livre de Claude Husson fera l’effet d’une douche tiède. Tiède et non pas chaude, parce que l’auteur montre bien toutes les limites de l’exercice et, plus généralement, la frilosité de beaucoup d’États et d’administrations communautaires pour toute initiative communautaire en matière d’aménagement du territoire. Tiède et non pas froide car, selon lui, le SDEC peut quand même être compris comme une étape de la lente émergence d’une sensibilité convergente en faveur de la définition d’une politique communautaire en faveur de la cohésion territoriale. C’est ce lent échauffement, encore très incomplet à ses yeux, de la sensibilité communautaire aux questions territoriales qui est au cœur de cet ouvrage, véritable plaidoyer pour la « cohésion territoriale ».
On doit ce livre à un consultant qui a beaucoup travaillé pour les collectivités territoriales. Il a été un collaborateur de l’Association des Régions européennes, notamment pour la rédaction du rapport « Régions et territoires en Europe » de 1995, qui vise à promouvoir la cohésion territoriale au rang des projets politiques communautaires. Claude Husson est donc bien placé pour parler des encouragements et des réticences que cette idée a connus. Mais il en parle à la façon d’un plaidoyer, passionnel et excessif, polémique et salutaire comme le sont souvent les plaidoyers.
On lira avec intérêt l’analyse de la « schizophrénie » de l’Europe qui, d’un côté, se préoccupe des effets territoriaux de ses politiques et, de l’autre, s’interdit toute véritable politique territoriale faute de compétences reconnue dans les traités. On suit particulièrement bien au fil des pages la chronologie de l’émergence des préoccupations d’ordre territorial de l’Europe de la Communauté du Charbon et de l’Acier à celle de l’élargissement, et la chronologie de l’apparition de la notion de « cohésion économique et sociale » de l’Acte Unique à Nice, en passant par Maastricht et Amsterdam, en même temps que la question des services publics pointe dans les négociations et que la question territoriale hante les esprits sans vraiment accéder au droit de cité. On lira avec tout autant d’intérêt son analyse des ambiguïtés de l’invocation de la « cohésion » (s’agit-il d’une fin ou d’un moyen des politiques communautaires ?), de l’interdit qui, selon lui, frappe durablement toute allusion à la cohésion territoriale, des effets territoriaux non maîtrisés de plusieurs politiques communautaires et du caractère très incomplet de la politique régionale. Sur ce dernier point, l’auteur a des formules lapidaires qui visent assez juste : « La politique régionale s’exerce par la juxtaposition d’actions ponctuelles sur des fragments dispersés du territoire communautaire […] (elle) participe à l’aménagement de territoires, mais n’aménage qu’indirectement celui qui devrait être le sien dans sa globalité » (81-2). « La politique régionale part d’un territoire pour le conformer à une politique qui s’impose à lui […] (elle) adapte des territoires à la Communauté […] (elle) panse des plaies ». En contrepoint, l’auteur prône une véritable politique communautaire visant un objectif explicite de cohésion territoriale qui devrait « adapter la Communauté à ses territoires ».
Cet interdit territorial a plusieurs origines selon Husson : tout d’abord la réticence de nombreux États à confier à l’Union des prérogatives dans le domaine territorial et l’absence de référence à cette compétence dans les traités ; mais aussi la diversité linguistique et des cultures politiques des États-membres qui rendent difficiles une compréhension mutuelle et dénuée de soupçons réciproques sur les objectifs et les moyens d’une politique territoriale ; enfin la croyance, manifeste dès le Traité de Rome et triomphante depuis la chute du mur de Berlin, dans les vertus régulatrices des marchés. Sur tous ces points, la démonstration est souvent convaincante, les citations et illustrations souvent frappantes.
Par contre, on peut être plus réservé à l’égard de certains excès et de certaines opinions très radicales que l’auteur expose dans la vigueur de sa démonstration et l’enthousiasme de sa conviction. On verra poindre çà et là quelques figures d’une mythologie économique et politique bien connue : le mythe d’une conspiration néolibérale anti-territoriale qui détient les clefs du « combat entre le marché et le territoire » (p. 128), celui d’une mondialisation à l’américaine sapant le droit légitime de l’Europe à se construire sur un marché protégé, celui d’une Angleterre isolationniste et d’une Bavière cultivant égoïstement une richesse et une autonomie d’acquisition récente, le fantasme mis en image dans quelques scénarios de clôture d’une Europe centrale délabrée et d’une poignée de cités-États arrogantes s’arrogeant tous les bénéfices d’une construction qui n’aurait plus rien de communautaire, et d’autres encore. Par ailleurs, on reste un peu sur sa fin sur le sujet très délicat de l’élargissement.
Mais la démonstration générale n’en souffre pas excessivement. Le plus important est ailleurs : dans la capacité de cet ouvrage à proposer un éclairage intelligent d’une question délicate, lestée par quantité d’enjeux contradictoires, opacifiée par quantité de non-dits et éminemment politique et idéologique, essentielle donc pour le devenir de l’Europe communautaire.— Bernard DEBARBIEUX, Université de Genève
 
L’avenir des PME dans l’économie française
 
 
Moati Philippe (2002). L’Entreprise du xxie siècle. La Tour d’Aigues : Éditions de l’Aube/DATAR, coll. « Monde en cours. Bibliothèque des territoires », 229 p.
Dans cette belle série intitulée « Bibliothèque des territoires », dirigée par Jean Viard, les éditions de l’Aube, en collaboration avec la DATAR, publient cet ouvrage de 230 pages sur le rôle et l’évolution des petites et moyennes entreprises (PME) dans l’économie française. Comme tous les livres de la série, l’essai sur la cohésion territoriale de Claude Husson, ou les politiques du temps de la ville de Jean-Yves Boulin et d’Ulrich Mückenberger, pour ne citer que les deux premiers, L’Entreprise du xxie siècle est issu d’études lancées par la DATAR. C’est ici le Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (CREDOC), avec Philippe Moati, Stéphane Loire et Laurent Pouquet, qui réalisent cette recherche détaillée sur l’essor des PME en France, depuis les années 1980.
Comme l’écrit Robert Rochefort dans sa préface « la petite taille semble être une condition favorable, mais certainement pas suffisante […] L’autonomie de l’entrepreneur doit aller de pair avec sa capacité à être en réseau avec d’autres » (p. 5). C’est à partir de ce constat que les auteurs montrent le rôle croissant des PME dans la vie économique des territoires, dans lesquels les relations PME-milieux sont essentielles ; partenariats solides dans le cadre de nouvelles pratiques sociales, valorisation de la flexibilité et de la créativité deviennent des atouts pour la compétitivité régionale.
Les conséquences de cette flexibilité sur le marché du travail ne sont pas négligées, en particulier pour la main-d’œuvre féminine. L’arrivée massive de femmes entrepreneurs, conciliant univers professionnel et vie familiale, est également évoquée, avant de dresser trois scénarios pour l’avenir des petites entreprises dans l’économie française. La conclusion est claire : « l’entreprise entrepreneuriale » doit évoluer qualitativement et acquérir de nouvelles sources de compétitivité. Comment ? Par un soutien dans le financement de l’innovation, une formation adaptée, la gestion des réseaux, un accès aux infrastructures de communication. « Au total, cette offre de spécificité ne doit pas seulement reposer sur une politique d’investissement public mais sur la mobilisation des énergies locales, sur la fécondation des ressources du territoire par les choix stratégiques des entreprises » (p. 214). On est dans la logique de la théorie des milieux innovateurs et pourtant les travaux du GREMI (Denis Maillat, Roberto Camagni) sont oubliés dans la bibliographie, tout comme ceux du RESER, réseau qui se consacre au rôle des services dans le développement économique régional (Olivier Crevoisier, Peter Daniels).
Malgré ces lacunes, nous sommes en présence d’un ouvrage fondamental pour envisager l’avenir économique de régions françaises qui ne dépendraient pas des décisions des firmes multinationales, mais d’initiatives innovantes ; une manière de concilier performance économique, progrès social et développement spatial.— Antoine BAILLY, Université de Genève
 
Repenser les campagnes
 
 
Perrier-Cornet Philippe (2002). Repenser les campagnes. La Tour d’Aigues : Éditions de l’Aube/DATAR, coll. « Bibliothèque des territoires », 280 p.
Produit du groupe de prospective de la DATAR, « Espaces naturels et ruraux et société urbanisée », présidé par B. Hervieu, ce livre dirigé par Ph. Perrier-Cornet, mobilise une vingtaine d’auteurs, surtout des économistes et quelques géographes et sociologues.
Ce travail, consacré aux dynamiques sociales, économiques et territoriales des espaces ruraux français présente une vue d’ensemble des transformations des campagnes, actualisant les travaux de B. Kayser afin de mieux comprendre comment l’espace rural se contracte et devient dans le même temps attractif, y compris le rural isolé. Le rural, objet polymorphe, est pris en compte comme une catégorie opératoire de description d’un espace spécifique, caractérisé par de faibles densités de population, le sol et les ressources naturelles sont en abondance relative et souvent utilisées de façon extensive. L’originalité de cette publication tient à la problématique principale des deux premières parties, structurées par l’analyse des mobilités de plus en plus nombreuses entre villes et campagnes.
Trois figures de la campagne et leurs tensions organisent cet ouvrage : la campagne ressource, espace analysé en fonction des usages productifs et des activités économiques ; la campagne comme cadre de vie recouvre les usages résidentiels et récréatifs de l’espace rural ; la campagne nature.
L’intérêt majeur du livre se trouve dans la première partie, par l’analyse des espaces périurbains, ces campagnes en profondes mutations. Entre ville et campagne, cet objet géographique est appréhendé à différentes échelles, du développement résidentiel dans deux communes de l’Orléannais à des aperçus nationaux de la diversité des espaces périurbains en Europe. Deux chapitres abordent l’influence des mobilités résidentielles et l’importance des résidences secondaires sur les dynamiques locales à partir des analyses contemporaines de la « circularité » entre villes et campagnes. Les pratiques de double résidence favorisent des relations entre les deux types d’espaces et être citadin et attaché à une fréquentation de la campagne correspond à un type particulier d’urbanité ; de ce point de vue, urbanité et ruralité sont en relation et se modifient l’une l’autre.
La seconde partie, plus traditionnelle, est centrée sur les espaces ruraux. Elle permet aux auteurs de préciser les principales modifications des activités économiques et des emplois. Trois aspects composent cette partie : l’étude du cas particulier de l’agriculture bretonne comme révélateur des tensions entre agriculture, environnement et cadre de vie ; les facteurs explicatifs du maintien et du renouvellement des activités en abordant les évolutions des avantages comparatifs des espaces ruraux ; l’influence discriminante du tourisme sur les dynamiques rurales.
La troisième partie, trop succincte, souhaite appréhender la question de la nature et ses implications territoriales ; il est dommage que seuls deux textes alimentent cette réflexion.
L’analyse de l’évolution des mobilités des habitants entre villes et campagnes et de la dissociation des espaces de vie, de travail, de loisir des individus invite le lecteur à approfondir certaines pistes de recherche.— Yves JEAN, Université de Poitiers
 
De Martonne à Rennes : un futur patron de la géographie française
 
 
Baudelle Guy, Ozouf-Marignier Marie-Vic, Robic Marie-Claire, dir. (2001). Géographes en pratique (1870-1945), Le terrain, le livre, la cité. Rennes : Presses Universitaires de Rennes, coll. « Espace et territoires », 390 p.
Transformer un colloque commémoratif (centenaire du laboratoire de géographie de Rennes et célébration de son fondateur Emmanuel de Martonne) en un ouvrage collectif cohérent est un travail ardu… ici réussi.
De la naissance des instituts de géographie en France, on ne connaissait guère que Grenoble raconté par Raoul Blanchard : maintenant on a Rennes, Lille et… Paris, tardif en raison des rivalités entre facultés de lettres et de sciences. On découvre aussi des personnalités engagées tôt dans « l’action régionale », hommes de la politique, des chambres de commerce, contretypes des scientifiques purs, plus introvertis et moins poussés à l’ouverture.
Autre thème de l’ouvrage, le terrain et l’excursion, liés à la carte et à la photo. Déjà pointe sous de Martonne la dérive onirique d’une carte géomorphologique détaillée de la France [1]. Et d’autres cartographies thématiques, avant l’ordinateur et les bases de données, servent d’outils d’inventaire. Tandis que dans les années 1930 prend corps le caractère canonique de l’étude de la carte topographique « calée » sur la géologie… déritualisée seulement après l’an 2000 pour l’agrégation de géographie ! Du terrain, on voit naître la version légère, l’excursion (au départ pratique de naturalistes, forestiers ou géologues). Mais surtout on voit s’organiser l’enquête, dont en particulier Pierre Deffontaines assura la promotion [2], entre autres, à l’école de cadres d’Uriage… sous la houlette du « directeur des études », Hubert Beuve-Méry, futur patron du journal Le Monde, flanqué par Paul-Henry Chombart de Lauwe.
Un autre chapitre aborde les relations internationales de la géographie française, au temps des prépondérances allemande, puis française. Mais ici, pour être féconde dans la comparaison internationale, il faudrait que l’étude aborde les conditions sociales de l’élaboration des corpus scientifiques de chaque pays dans leur ensemble, lourde tâche.
Au total, la richesse de l’ouvrage nous vient de ce que les corporations géographiques y sont mises en scène dans leurs pratiques : vastes champs où beaucoup reste à connaître.— Claude BATAILLON, Université de Toulouse
 
NOTES
 
[1]André Cholley la réalisera pour le Bassin parisien, avec ses disciples (dont Jean Tricart, Jacqueline Beaujeu-Garnier, Philippe Pinchemel, etc. Bernard Bomer servant de secrétaire général à l’entreprise). Et encore après 1968, Jean Tricart et d’autres essaieront en vain d’embarquer le CNRS dans cette dérive gigantesque.
[2]Son Petit guide du voyageur actif est de 1938 [il est réédité en 1980, deux ans après sa mort, avec des ajouts « modernisateurs » fort modestes, mais surtout avec des croquis (crayons ou plume) remarquables, de paysages en particulier], et il le date de « l’époque de la généralisation des vacances, du plein épanouissement du scoutisme » : et il s’agit bien de codifier ce que les initiés de celui-ci se rappellent comme « l’exploration » de première classe [ou de patrouille].
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
André Cholley la réalisera pour le Bassin parisien, avec se...
[suite] Suite de la note...
[2]
Son Petit guide du voyageur actif est de 1938 [il est réédi...
[suite] Suite de la note...