Espace géographique
Belin

I.S.B.N.2701134463
96 pages

p. 156 à 170
doi: en cours

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Utopies

tome 32 2003/2

2003 Espace géographique Utopies

Un globe terrestre pour l’Exposition universelle de 1900. L’utopie géographique d’Élisée Reclus

Soizic Alavoine-Muller Équipe EHGO, UMR Géographie-Cités, 13 rue du Four, 75006 Paris
Pour l’Exposition universelle de 1900, Élisée Reclus a proposé un monument singulier : un immense globe terrestre, réplique parfaite de la vraie Terre. Ce monument devait devenir une pièce maîtresse de la vulgarisation, de l’enseignement de la géographie, de la transformation des représentations que l’on se faisait de la Terre. Le globe, parce qu’il est la seule représentation dotée d’un caractère de vérité totale, aurait, aux yeux du géographe, remplacé les cartes géographiques. Les obstacles, tant financiers qu’idéologiques, se sont cependant opposés à sa réalisation. L’idéalisme et les conceptions scientifiques de Reclus divergeaient en trop de points des attendus d’une Exposition universelle. L’œuvre qu’il souhaitait permanente n’a pas trouvé sa place dans l’ostentation éphémère de 1900.Mots-clés : CARTOGRAPHIE, ÉLISÉE RECLUS, EXPOSITION UNIVERSELLE, GLOBE, REPRÉSENTATION, UTOPIE, VULGARISATION. For the Universal Exhibition of 1900, Élisée Reclus proposed a singular monument: an enormous Globe of the Earth, a perfect replica of the real Earth. The monument was intended as a showpiece that would popularise geography and change people’s perceptions of the Earth. Because the globe is the only representation that offers complete truth, the geographer thought it would replace geographical maps. Financial and ideological obstacles prevented the monument from being built. Reclus’s idealism and scientific views were too far removed from the aims of a universal exhibition. The exhibit that he had wanted to be permanent was left out of the ephemeral ostentation of 1900.Keywords : CARTOGRAPHY, ÉLISÉE RECLUS, GLOBE, POPULARISATION, REPRESENTATION, UNIVERSAL EXHIBITION, UTOPIA.
«Faire entrer la géographie dans la cité » la proposition d’Élisée Reclus pour l’Exposition universelle de 1900 est ambitieuse. Symbole de fraternité, un globe terrestre impressionnant aurait orné la colline de Chaillot, faisant face à la pièce maîtresse de l’Exposition de 1889, la tour Eiffel. Le projet élaboré par Reclus à partir de 1895 était véritablement démesuré dans sa première version : l’édifice aurait atteint près de 200 mètres de hauteur. Une boule de 160 mètres de diamètre, soutenue par quatre piliers, aurait contenu une deuxième sphère mobile de 127,5 mètres de diamètre avec l’inscription du relief maritime et terrestre. À l’intérieur encore, expositions et bibliothèque étaient offertes aux curieux comme aux savants.
Jamais personne n’avait construit, voire imaginé, un édifice géographique aussi audacieux. Avant lui, la plupart des grands globes destinés au public étaient concaves : le dessin de la terre était tracé sur la face interne des sphères ; des escaliers et des plates-formes permettaient l’observation inversée de la Terre [1]. Élisée Reclus veut revenir, quant à lui, à la réalité et propose un projet beaucoup plus ambitieux par sa taille et sa conception scientifique.
Le projet de globe n’est pas une simple péripétie anecdotique ou folklorique. Il joue un rôle central dans la conception que Reclus se fait de son œuvre et de la géographie en général. Il avait d’ailleurs constitué un dossier complet sur ce projet qui lui tenait à cœur. Source de documentation irremplaçable, ce dossier de 283 feuillets, conservé au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale de France, nous permet de suivre, parfois pas à pas, les quatre années de discussions qui ont précédé l’Exposition universelle, entre 1895 et 1898. Après avoir livré une description de l’ensemble de la surface de la terre, pièce par pièce, dans les dix-neuf tomes de la Nouvelle Géographie universelle, Reclus a voulu produire une image synthétique de la planète. Une vision globale qui se concrétise par excellence dans le globe terrestre. Si les trois œuvres majeures d’Élisée Reclus, La Terre, la Nouvelle Géographie universelle et L’Homme et la Terre, proposent au lecteur un tour de la terre ou de son histoire en restituant son unité, le globe quant à lui, permet, d’un seul regard, de comprendre la terre et donc la géographie (fig. 1).
Fig. 1
IMGIMGIMGIMFProjet de globe Reclus, dessin non signé. Archives nationales, F12/4446 D.
 
Le globe contre la carte
 
 
Dans l’esprit d’Élisée Reclus, le globe devrait nécessairement remplacer la carte à la fois pour l’étude et la connaissance de la terre et pour l’enseignement de la géographie. Selon lui, les cartes traditionnelles sont des illusions qui faussent la perception de la réalité et dénaturent la forme vraie. Plus qu’une représentation d’une partie de la surface terrestre, la carte devrait être un substitut de la nature. Il plaide pour le réalisme. Reclus s’élève contre l’aspect artificiel des cartes et des planisphères en particulier. La distance entre la nature et sa représentation par les géographes lui paraît insurmontable : « Après leur avoir dit que la Terre est ronde, que c’est une boule roulant dans l’espace comme le soleil et la lune, je viendrais leur en présenter l’image sous forme d’une feuille de papier quadrangulaire avec des images coloriées figurant l’Europe, l’Asie, l’Afrique, l’Australie, les deux moitiés du Nouveau Monde ! » (Reclus, 1903).
Pourquoi rejeter la carte plane ?
La carte, et en particulier la carte à petite échelle est, de toute évidence, en contradiction totale avec la réalité. La carte est plate, l’espace qu’elle représente est bombé, voire totalement sphérique. Le planisphère est le produit d’une mise en forme mathématique et géométrique complexe, en un mot c’est une abstraction. Or l’enfant comme le néophyte, qui n’ont pas accès à ces connaissances scientifiques préalables, seront les premières victimes de cette illusion. Le débutant en géographie est de prime abord confronté à un obstacle épistémologique qui va fausser sa connaissance du monde, la transformation magique de la sphère en planisphère ou « sphère plate ».
L’étudiant en géographie est donc obligé de s’en remettre au cartographe qui seul connaît la formule cachée de la projection cartographique. Il lui faut croire sans savoir, c’est le contraire d’une connaissance émancipatrice. Reclus déniche au cœur même de la science la plus avancée — tout du moins dans son rapport au public — les mécanismes de l’illusion magicienne. La carte ne peut se concevoir que chez les peuples antiques ou primitifs qui assimilent la terre à une galette. Insérée dans une civilisation développée, la cartographie classique relève de l’obscurantisme et de la pensée magique.
L’altération du jugement est d’autant plus forte qu’on ne trouve aucun atlas offrant une série de cartes à échelle uniforme. En divisant la surface terrestre en une multitude de cartes, les atlas valorisent certaines parties de la Terre au détriment d’autres pour lesquelles les échelles utilisées sont plus petites. Une lecture superficielle de ces ouvrages entraîne des erreurs de jugement répétées concernant les superficies relatives des pays et des continents. À l’inverse, le globe permet de montrer sans effort les proportions exactes, offrant à chacun une idée juste de son propre pays.
Dans plusieurs articles de promotion des globes, Élisée Reclus s’attaque aux différents modes de projection qui conduisent à la confusion des idées. Le maître mot est le respect de la forme. Or les méthodes de projection employées pour les cartes sont multiples ; elles diffèrent d’un atlas à l’autre, voire à l’intérieur d’un même atlas. La configuration des entités territoriales n’est donc pas stable : « Telle méthode exagère les dimensions de la partie centrale, telle autre celles des parties extérieures, telle autre étire les péninsules comme si elles avaient passé sous un immense laminoir, telle autre les élargit, au contraire, sous une forme massive et trapue, comme si chaque partie de la surface terrestre était une feuille de matière ductile que l’on pût allonger ou raccourcir dans tous les sens. En étudiant chaque carte, il faut sans cesse tenir compte de la part d’erreur introduite dans tel ou tel fragment du dessin par la projection des degrés ; mais, si habitué que l’on soit à la gymnastique intellectuelle du calcul, si habile que l’on devienne à la lecture des cartes, on ne l’est jamais assez pour ne pas se laisser influencer par les linéaments en perspective fuyante que l’on a sous les yeux. » (Reclus, 1901).
Les conséquences de ces représentations diverses sont tout à fait dommageables. Texte après texte, Reclus en fait la recension. Le lecteur de carte perd son acuité intellectuelle : face à une tâche perdue d’avance (connaître de manière exacte la forme et l’aspect d’un territoire), le géographe en herbe renonce. Il prend, selon ses propres termes, l’habitude de rester indifférent à la vue de toutes ces illusions diverses. Même le géographe expérimenté est victime d’un phénomène d’accoutumance aux illusions du planisphère. Il finit par prendre pour une représentation naturelle ce qui n’est qu’une convention. Le vieux géographe ne parvient plus à se dégager de ces images, d’autant plus fortes qu’elles sont inexactes : « L’image que l’on garde sur la rétine est toujours fausse, et souvent ce sont les géographes les plus accoutumés à la lecture des cartes chez lesquels, par suite de la vue routinière, ces erreurs se burinent le plus profondément dans le cerveau. » (Reclus, 1901).
Reclus souligne fréquemment le rôle joué par la vue, et donc par l’image donnée à voir. Pour les enfants et les jeunes esprits qui s’initient à la géographie, le mal est terrible car il s’inscrit pour toujours dans « l’esprit malléable des enfants [2] ».
Le globe, un objectif premier du géographe
La première qualité du globe est son unité. En cela, il imite la terre, planète indivisible. La représentation ne se fait pas grâce à une succession de feuilles mais par un seul objet. La sphère est, bien entendu, la vraie forme de la terre. « Le globe l’emporte sur la carte par le caractère de vérité : il représente la planète dans sa structure exacte, se modèle exactement sur les vrais contours » (Reclus, 1895). Élisée Reclus réitère à plusieurs reprises la nécessité de coller au réel : le globe artificiel doit reproduire exactement la boule Terre. Cela est particulièrement vrai pour la courbure, différente aux pôles et à l’équateur. Sur le globe, les continents ont une forme analogue à celle qu’ils ont sur le modèle réel. Les distances sont respectées, les surfaces sont proportionnées, les formes sont identiques. Autrement dit : « L’harmonie de la nature n’est en rien modifiée » (Reclus, 1901). Les globes que souhaite Reclus devront rendre compte des hauteurs non plus par des substituts symboliques difficilement compréhensibles pour l’œil novice mais par l’inscription du relief tel qu’il est dans la nature. Et, à l’inverse de ce qui se pratique couramment, sa préoccupation est de toujours respecter le relief véritable sans exagérer l’échelle des hauteurs mais en reprenant la même échelle que celle du plan du globe.
Les globes et les reliefs qu’il imagine vont permettre à tous leurs spectateurs de réitérer les fameux voyages en ballon, tellement en vogue à cette époque : « À cette échelle du cent millième, un grand relief donne déjà l’impression de la nature elle-même ; on voyage comme dans un aéronef au-dessus des montagnes ; on voit au-dessous de son vol les courbes qui s’infléchissent, les vallées qui se creusent, on aperçoit les arrêtes qui se prolongent au loin, puis s’interrompent et réapparaissent de nouveau suivant des alignements que la vue de la carte ne faisait point prévoir, et l’on prend à cette auguste contemplation quelque chose d’éternel, comme si l’on voyait se dérouler dans sa pensée tous les phénomènes successifs des temps qui ont modelé et qui continuent de modeler la surface de la terre. » (Reclus, 1901).
Le globe doit, selon Élisée Reclus, placer la terre et son étude physique au fondement de la géographie. Avant d’être un géographe du politique, Élisée Reclus est surtout un géographe de la nature et de l’homme dans la nature. Partant d’une boule unique sur laquelle les hommes devraient vivre nécessairement en harmonie, la géographie politique de Reclus mesure l’écart avec une réalité faite de divisions et de dominations. Le globe qu’il veut nous donner à voir est donc un objet politique au sens fort dans la mesure où il est l’image d’une terre harmonieuse où la fraternité humaine peut s’accomplir. En effet, la contemplation de cet objet commun à tous qu’est la planète terre doit conduire à l’unité du monde politique. L’unité de la nature précède l’unité politique et balaye l’ethnocentrisme.
C’est dans cette logique que s’inscrit son globe terrestre monumental. Le globe réalise la jonction entre pensée géographique et pensée politique [3]. Dans ses fulgurances prophétiques, Reclus entrevoit cet âge d’or où les hommes, réconciliés avec la boule nature, feront à la fois œuvre d’anarchie et de géographie. L’harmonie naturelle concrétisée par le globe est l’utopie réalisée des sociétés humaines (Reclus, 1903).
 
L’architecture du globe de 1900
 
 
Après la réussite de l’Exposition universelle de 1889, celle du centenaire de la Révolution française et celle de la réussite d’un certain Gustave Eiffel, l’exposition de la fin du siècle réveille toutes les imaginations et les ambitions. Les savants, les bricoleurs, les ingénieux rêvent au grand projet et soumettent toutes les invraisemblances. Les archives nationales ont gardé trace des trouvailles, petites et grandes qui ont précédé les réalisations de 1900 [4]. Bien entendu tous ces petits projets ne sont que des débuts de propositions et aucun n’a la portée du globe auquel rêvait Reclus.
Le globe dont Élisée Reclus explique l’organisation au Sixième Congrès international de géographie de Londres en 1895 n’a pas donné lieu, selon les sources que nous avons consultées, à des plans ou à des maquettes réalisés par des architectes. Tout juste trouve-t-on un devis et une estimation de la quantité de matériaux faits par Paul Reclus (Guyou, 1895) [5]. Ce globe aux dimensions impressionnantes n’est resté qu’un souhait. Seuls les projets plus réduits ont donné lieu à une première réalisation sur le papier.
Le globe rêvé
L’architecture du bâtiment projeté par Reclus est complexe. Il imagine la possibilité de construire deux sphères emboîtées, dont une mobile. La sphère externe pour donner la vision d’ensemble, la sphère interne pour donner la précision et permettre l’étude du détail.
Le globe enveloppant devait avoir l’échelle de 1/80 000, ce qui donne à la sphère un diamètre de 160 mètres et une circonférence de 523 mètres. Reclus imagine de recouvrir cette boule de panneaux de verre sur la face interne desquels la surface du globe serait peinte. Le but de ce globe extérieur est de donner une impression générale, le dessin de la surface de la terre devra donc être relativement sommaire. L’originalité de la proposition de Reclus tient dans le fait que l’axe des pôles du globe extérieur ne serait pas disposé de manière classique mais dans une position horizontale afin que les passants et les visiteurs ne voient pas seulement, depuis le sol, la masse des surfaces maritimes mais que les principaux continents puissent être visibles. L’Europe, l’Afrique et les deux Amériques et une partie conséquente de l’Asie figureraient sur la partie inférieure du globe. Pour assurer la stabilité de l’édifice, l’enveloppe reposerait sur quatre pieds robustes, décorés et abritant une bibliothèque ainsi que les ateliers de fabrication du relief du globe intérieur. Ces piliers porteraient l’enveloppe à 34,5 m au-dessus du sol.
La partie véritablement scientifique de l’édifice se trouverait par conséquent à l’intérieur avec un globe au 1/100 000. Cela veut dire que la sphère interne aurait 127,5 mètres de diamètre et 418 mètres de tour. Ce globe interne, orienté de façon classique, et incliné selon l’angle véritable, devait être animé d’un lent mouvement rotatif. Le matériau choisi pour la construction du globe est le plâtre, qui permet de mettre en évidence le relief des continents et du fond des mers, une lame de verre servant à indiquer la hauteur du niveau de la mer. D’autres propositions verront le jour pour représenter la surface terrestre : seule une partie de la surface pouvait être mise en relief grâce à des feuilles de carton, le reste étant simplement tracé et mis en couleur [6].
L’espace entre le globe et l’enveloppe est de 15,9 mètres qu’Élisée Reclus envisage de doter d’un plancher formant une vaste hélice avec 24 spires autour du globe intérieur. Au total, 8 000 mètres de balustrades, situées approximativement à 1 mètre, permettraient l’observation fine du globe. Sur la partie interne de l’enveloppe, l’espace restant pourrait être utilisé à de multiples expositions concernant l’histoire, la géologie et toutes sortes de renseignements ayant rapport au globe afin de compléter l’étude du relief de la terre. Le globe intérieur serait lui-même creux de façon à pouvoir accueillir des espaces complémentaires. Reclus prévoit l’installation de salles d’études dans la partie basse, d’un ou deux amphithéâtres de conférences.
Fig. 2
Projet de globe Reclus, écorché dessiné par Louis Bonnier,
IMGIMGProjet de globe Reclus, écorché dessiné par Louis ...IMGIMF
IFA, Fonds Bonnier Louis, 1897-1898, doc. R 35-39-36
Un projet démesuré ?
Le projet de Reclus frappe par sa démesure. Il suffit, pour s’en convaincre, de prendre comme point de comparaison la tour Eiffel construite quelques années plus tôt. La tour dépasse de peu 312 mètres de haut. Le globe, quant à lui, devait en faire 194, avec des piliers de 34 mètres et une enveloppe de 160 mètres de diamètre. L’armature métallique nécessaire pour tenir les deux sphères emboîtées du Grand Globe Reclus dépasse largement celle utilisée par la fameuse tour. Au total l’enveloppe du globe aurait atteint 18 000 tonnes dont 12 000 tonnes pour le fer et les tôles et le globe intérieur 9 000 tonnes (Guyou, 1895). La tour Eiffel avait nécessité 7 200 tonnes de fer doux, 9 700 tonnes en tout. C’est donc d’un monument encore plus ambitieux dont rêvait Reclus.
Le premier projet de globe est gigantesque car Reclus privilégie la pertinence de l’échelle avant la taille totale de l’objet. Les problèmes liés à la réalisation sont secondaires à ses yeux : les progrès techniques pourront toujours résoudre l’obstacle d’une envergure un peu trop forte. Il adopte l’échelle de 1/100 000 car c’est l’échelle la plus souvent utilisée par les géographes et les cartographes de son temps pour leurs plans-reliefs. Cette échelle présente l’avantage de permettre une saillie très apparente, à ses yeux, d’un centimètre pour chaque kilomètre de hauteur.
La somme nécessaire à la construction du globe est beaucoup plus forte que les dépenses engagées par Gustave Eiffel pour la construction de la tour. Reclus estime qu’il faudra dépenser 20 millions de francs ; la tour Eiffel n’avait coûté que 8 millions de francs. La somme se rapproche des dépenses engagées, à l’occasion de l’Exposition de 1900, pour la construction du Grand et du Petit Palais avec respectivement 18,3 et 5,8 millions (Schroeder-Gudehus, Rasmussen, 1992).
La somme est d’importance, mais cela n’effarouche en rien la confiance d’Élisée Reclus qui justifie facilement cette dépense employée pour un travail utile à l’humanité et à la connaissance.
L’originalité du globe Reclus
Un voyage global.— Avec le globe terrestre, Reclus cherche à produire une sorte d’atlas géant. Le globe doit montrer l’unité de la terre, sans oublier qu’elle est habitée par une histoire. Dans sa géographie, l’homme est intimement lié à la terre : on retrouve cette préoccupation dans son dessein architectural. Son globe ne doit pas être un monument statique. Il sera donc enrichi par des documents destinés à le compléter et à l’animer. Des vues, des photographies, des gravures, des dessins ou des plans-reliefs apporteront le complément de vie qui ne peut s’exprimer directement sur le globe. C’est une sorte de « carte pittoresque de la terre » qu’il s’agit de montrer au visiteur, avec des catégories d’images qui se situent tout à fait dans le goût de l’époque : monuments, vues pittoresques ou scènes ethnographiques. Images classiques qui font écho aux gravures de la Nouvelle Géographie universelle : « Des milliers de vues, de paysages, de types d’hommes et d’animaux, de scènes caractéristiques seront placées en diorama mouvant dans les panneaux intérieurs de l’enveloppe, en face même des formes géographiques correspondantes figurées sur la convexité du globe. Nous assisterons ainsi à toutes les manifestations de la vie sur la terre, dont nous parcourrons du regard les étendues. Nous la verrons s’animer, se transformer et l’harmonie se fera dans notre imagination entre la terre, ses phénomènes de toute nature, ses plantes et ses habitants [7]. »
Des toiles peintes donnent à voir les différents aspects de la terre. Ces panoramas sont une sorte de passage obligé de toute exposition géographique en 1900. Par l’intermédiaire du diorama mouvant et du jeu incessant entre les différents aspects de l’homme et de la terre présentés dans ce globe universel, le visiteur acquiert une vision mobile de la géographie : « Ce panorama dioramique ne sera point une succession de vues séparées les unes des autres. Il sera formé d’une suite ininterrompue de tableaux successifs se fondant les uns dans les autres par leurs points de contact, ainsi que se fond à l’œil du voyageur la succession des aspects divers qu’il aperçoit par l’ouverture de son wagon [8]. »
L’œil est mobile, voyageur et pour voir le globe ou la terre, il faut se déplacer. Ce voyage raccourci autour du globe constitue un condensé du périple autour de la terre. À l’inverse de la carte qui propose une image statique, la visite au globe constitue déjà une certaine expérience du monde.
Un monument scientifique.— Reclus envisage son globe terrestre pour l’Exposition universelle de 1900 avec un réel souci scientifique. Selon lui, le globe deviendra un véritable outil de connaissance, qui se doit d’être utile à tous, du novice au chercheur réputé. En cela, le globe ne devra comporter aucune erreur et sa construction devra intégrer une rigueur toute scientifique.
La préoccupation qui l’inspire se résout dans un souci de réalité. La recherche de la vérité anime toute son argumentation et lui interdit toute compromission : « L’idéal de vérité scientifique poursuivi par nous oblige les constructeurs à donner à notre globe la véritable courbure du sphéroïde, mesurée par les 24 méridiens correspondant aux 24 heures de la journée solaire. Elle nous oblige également à figurer le relief de la surface terrestre, non par des saillies exagérées au quintuple ou à toute autre échelle arbitraire, mais par la forme aux proportions véritables [9]. » Le globe ne devra aucunement flatter le regard. Ce n’est pas une simple curiosité, il devra être aussi un instrument de travail rigoureux pour les calculs géodésiques des mathématiciens. Le relief et les modifications de la courbure ne seront quasiment pas visibles à l’œil profane. En effet, avec la même échelle pour les hauteurs comme pour les distances, les plus hauts sommets ne dépasseront pas 28 mm sur un globe de 120 mètres de tour.
Enfin Élisée Reclus ne veut pas d’un globe figé. Tous les renseignements devront être mis à jour. Le globe, résumé des connaissances géographiques, sera le lieu d’un savoir vivant puisque perpétuellement corrigé. Quand on sait le temps et l’énergie passés par Reclus à la relecture et à la correction des différents tomes de la Terre puis de la Nouvelle Géographie universelle, on comprend mieux l’attrait exercé par cette possibilité de modifier chaque jour l’ouvrage. Une œuvre idéale puisqu’elle ne comportera jamais de point final : « Il faut qu’il mérite de durer et que notre zèle entretienne, améliore le monument par des retouches constantes ; nous voulons qu’il représente l’état de la science géographique à toute heure où les hommes d’étude viendront le visiter [10]. »
Un instrument de travail.— Loin d’être une attraction foraine, le globe n’est pas non plus un musée. On pourrait plutôt le classer dans la catégorie des bibliothèques. Une bibliothèque d’avant-garde où le visiteur pourra piocher tout ce qui présente un intérêt pour lui et ressortir avec sa petite collection singulière : « Le caractère particulier de l’œuvre proposée sera d’être un instrument de travail vraiment géographique accompli avec un scrupule parfait : tous les documents connus y seront utilisés : cartes topographiques détaillées, plans de villes et de travaux publics, observations géodésiques, itinéraires des voyageurs, mesures d’altitude, sondage des lacs et des mers. […] L’étude de la géographie sur le globe ne suffit pas ; il importe aussi que tous les panneaux du monument puissent servir de modèles pour la reproduction des cartes ; il faut que l’on puisse constituer à volonté toute la série possible des atlas par voie de réduction ou d’agrandissement en feuille de toutes dimensions. C’est là ce que nous ferons en effet [11]. »
Le globe est donc conçu comme une école cartographique et géographique. Ici, pas de notion de droit d’auteur, le savoir doit être partagé. Le globe est une sorte de prototype sur lequel on peut faire toutes sortes de photographies ou contre-moulages. Derrière le géographe, on distingue l’anarchiste. La géographie savante, la recherche scrupuleuse conduit nécessairement à l’expérience de la fraternité : « Ainsi établie la vérité de ses formes, ornée par cet ensemble de paysages typiques, continuée d’année en année par un travail assidu, complétée par des collections de documents, des musées de cartes et de reliefs, l’œuvre géographique prendra nécessairement une importance d’ordre supérieur. Ne voit-on pas qu’elle deviendra, par la force des choses, un lieu de rendez-vous pour les voyageurs, un centre d’étude, un foyer de vie intellectuelle pour les hommes de tous les pays qui s’y rencontreront en frères [12] ? » Ce projet s’inscrit finalement dans la continuité de l’outil pédagogique proposé par Patrick Geddes à Édimbourg : l’Outlook Tower construite quelques années plus tôt (Chabard, 2001). Les relations entre les deux hommes ont été nombreuses et fructueuses [13]. L’idée de laboratoire géographique placée par Reclus dans son projet s’inspire très certainement du point de vue de Geddes. D’un autre côté Geddes a soutenu très fermement le projet de globe dans lequel il voyait un complément globalisant à la présentation trop segmentée de la connaissance dans l’Outlook Tower (Steele, 1999).
 
L’échec du projet
 
 
Les projets et les difficultés de fusion
Les préparatifs de l’Exposition universelle de 1900 peuvent se déchiffrer de manière assez précise grâce au dossier conservé à la Bibliothèque nationale. Entre 1895, date de la première présentation du projet au Sixième Congrès international de géographie de Londres et 1898, moment de son abandon définitif, la mise en place du projet de globe a donné lieu à maintes tractations, compromis et désaccords. Au fil des configurations, le globe sera accompagné de frises animées, de panoramas, de tableaux explicatifs se rapportant à la géologie, à la cosmographie ou à l’homme. Ces dioramas, panoramas et autres voyages géographiques s’inscrivent pleinement dans la tradition de l’exposition du monde au xixe siècle (Besse, 2003). Nombre de personnes qui s’étaient associées, pour un temps, avec Élisée Reclus, réalisèrent leurs propositions en 1900.
Ces quatre années de discussions conduisent à des modifications du projet initial. Si le globe projeté en 1895 était de dimension inégalée, les échelles ont été progressivement réduites au fil des remaniements. Le projet initial fait état d’un globe à 1/100 000, c’est-à-dire avec une circonférence de 400 mètres. En septembre 1897, dans la version la plus achevée, le globe n’a plus que 120 mètres de tour, l’échelle retenue est de 1/320 000. En 1898 enfin, l’échelle retenue n’est plus que le 1/500 000.
Dès l’ébauche du projet en 1895, Reclus a un concurrent en la personne de l’architecte Albert Galeron qui se propose de réaliser un édifice similaire représentant le ciel : « une sphère céleste vue intérieurement, avec une petite sphère centrale tournante représentant la terre peuplée d’une centaine d’habitants et donnant à ceux-ci la notion et l’impression exactes des mouvements diurnes [14] ». Le commissaire de l’Exposition universelle, Alfred Picard, souhaitant une fusion entre les deux sphères, céleste et terrestre, l’année 1896 donne lieu à des échanges fréquents de lettres entre Élisée Reclus et Albert Galeron qui cherchent à concilier leurs points de vue. Intransigeant, Reclus s’oppose au départ à une solution pratique mais illogique au regard de la nature : il n’imagine pas pouvoir placer une sphère céleste à l’intérieur d’une sphère terrestre.
C’est sous la houlette d’Émile Gautier du Figaro que se fait, en mars 1897, un premier compromis mais Reclus ne retient pas cette proposition qui faisait la part belle aux publicités et bénéfices divers (fig. 3). Son ambitieux projet scientifique serait alors réduit à un globe-spectacle où les prouesses techniques se mêleraient à des attractions géographiques ou cosmographiques dans le dessein essentiel de tirer des bénéfices de l’entreprise. À l’intérieur, on aurait retrouvé le cosmorama de Galeron, un panorama sur le thème de l’ascension en ballon imaginé par le colonel Moessard et un diorama réalisé par Mme Bressac. Un chemin de fer monorail aurait permis de faire le tour du globe à l’extérieur jusqu’à une plate-forme circulaire agrémentée d’un grand phare. Le parcours, proposé dans un rapport par l’ingénieur E. Hermitte, conduit invariablement le visiteur vers les restaurants et les marchands de souvenirs. Tracées au crayon dans la marge de ce rapport, les remarques d’Élisée Reclus nous montrent son indignation face à cette entreprise [15].
Fig. 3
Projet de Cosmorama dessiné par Albert Galeron
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Mars 1897, BNF, Département des manuscrits, NAF 22916 f 133
Durant l’été 1897, se concrétise un deuxième projet qui semble plus proche du souhait initial de Reclus (fig. 4). Des négociations de grande envergure aboutissent à une combinaison multiforme dans laquelle on trouve Étienne-Jules Marey auteur d’un panorama chronographique sur l’évolution intellectuelle de l’homme, Mme Bressac avec un panorama dioramique représentant les aspects terrestres et les populations de tous les pays dans leur répartition géographique, M. Meaulle pour une histoire géologique et physiographique de la terre et enfin M. Galeron pour l’architecture générale du globe et une carte du ciel à observer depuis une plate-forme centrale [16]. Ce projet ne résiste pourtant pas aux transformations introduites par les différentes parties. La combinaison financière n’est pas fructueuse, et Reclus réalise une modification d’importance : l’emplacement du globe. À l’emplacement primitif, c’est-à-dire sur le carrefour Rapp-Bosquet en face du pont de l’Alma, il n’a pas obtenu de conserver son œuvre au-delà de la durée de l’exposition. Il tente par conséquent de trouver à son globe une destination plus propice, de l’autre côté de la Seine.
Fig. 4
Projet de globe à 1 /320 000, non signé, dessiné sans doute par Galeron
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Archives nationales, F 12/4446 D
Le nouvel emplacement, le terre-plein central de la place du Trocadéro, se trouve aussi sur la limite de l’Exposition universelle. Par rapport à la situation précédente, la place du Trocadéro présente l’avantage d’être une éminence. Un globe au sommet de la colline de Chaillot aurait véritablement rempli la fonction unificatrice que Reclus attendait de cette moderne tour des étoiles. Après le vote de la concession de la place du Trocadéro par le conseil municipal de Paris en décembre 1897, il reste trois mois à Élisée Reclus pour monter un troisième projet. Il n’a plus la collaboration de Galeron, mais il bénéficie du travail d’un architecte talentueux, Louis Bonnier [17]. L’échelle retenue est à nouveau moins ambitieuse, le 1/500 000, ce qui correspond à un globe de 26 mètres de diamètre ou 82 mètres de tour placé dans une enveloppe de 46 mètres de diamètre, ce qui représente un édifice de 60 mètres de hauteur (Marrey, 1988). Les dessins réalisés par Louis Bonnier, dans le style art nouveau, nous donnent une vue très précise de ce qu’aurait pu être le globe de Reclus s’il avait été réalisé (fig. 2). En définitive, Reclus ne réussit pas à trouver d’arrangement financier et il annonce au conseil municipal son désistement en avril 1898.
Le globe de Reclus ne fera donc pas partie de l’Exposition de 1900. La place du Trocadéro abritera le pavillon de Madagascar. Les différentes personnes auxquelles Reclus s’était associé pour le projet de globe reprirent leur liberté pour construire des monuments conformes à leurs vœux. A. Galeron réalisa son fameux Globe céleste. Installé quai Branly, ce globe de 46 mètres de diamètre, 144 mètres de tour, était décoré, sur sa face externe, de peintures représentant des constellations. À l’intérieur, une deuxième sphère creuse de 8 m de diamètre, dans laquelle une centaine de spectateurs pouvait prendre place, reproduisait les mouvements de la terre et le spectacle des révolutions planétaires. C’est à peu près le projet qu’il avait proposé dès 1895. Quant au Cinéorama, il correspond exactement à la proposition du colonel Moessard (Paris-Exposition, 1900).
D’autres attractions étaient installées au pied de la tour Eiffel : le panorama animé du Tour du monde, le pavillon du Club alpin avec le grand panorama du mont Blanc dû à Frantz Schrader, le Maréorama, le Panorama transatlantique, et de multiples dioramas, panoramas et stéréoramas dans les pavillons de chaque pays donnaient à voir une certaine géographie (Neurdein, Baschet, 1900).
Les raisons d’un échec
De manière certaine, les archives font état de l’intransigeance de Reclus qui préfère voir échouer son projet plutôt que d’accepter l’érection d’un objet non conforme à ses vœux. Il tient de manière vitale à son indépendance d’esprit, il veut conserver sa vision des choses en matière de vulgarisation scientifique, et il craint particulièrement l’interférence des gens de finance dans son projet.
La question financière.— Toute la correspondance que l’on peut trouver autour du Grand Globe de 1900 fait état de la lancinante question de l’indépendance scientifique que voudrait conserver Élisée Reclus. Il l’écrit par exemple au géographe Émile Levasseur qui soutient son projet : « Pendant toute cette affaire du globe, qui a duré très longtemps, — trop longtemps peut-être — j’ai toujours eu la préoccupation dominante d’accomplir cette œuvre sans qu’il fût possible de jeter sur ses promoteurs le moindre soupçon. Mais pour qu’il en soit ainsi, il est indispensable que je ne sois pas remis pieds et poings liés entre les mains de capitalistes inconnus qui d’avance, par l’entremise de personnes tout à fait indifférentes aux questions de géographie, mais très âpres à la discussion de parts bénéficiaires, me signifient leur volonté ferme d’obtenir la concession à leur profit & d’en “avoir la propriété”. Je ne puis me lancer ainsi dans l’inconnu, quelque passion que je porte à une œuvre étudiée depuis longtemps, j’ai charge d’âme, la mienne et celle de mes collaborateurs. Bien plus ! J’ai des noms respectés à sauvegarder de toute atteinte. Sans doute nulle éclaboussure ne pourra jamais remonter jusqu’à vous, cependant il vous serait désagréable qu’une œuvre géographique considérable à laquelle vous vous intéressez personnellement et que vous honorez de votre patron respect soit tombée entre les mains de financiers n’ayant soin que de leur gain et trafiquant des choses de la science comme d’un saindoux [18]. »
Dans toutes ses tractations, Reclus cherche toujours à garder la direction scientifique complète de l’œuvre. Il ne veut pas se trouver engagé dans un processus qu’il ne contrôlerait pas complètement. Il ne signe les conventions communes qu’à condition que soit stipulée sa mainmise totale sur la conception du globe. Ce faisant, les capitaux sont difficiles à trouver. L’entreprise est rigoureuse et ne permet visiblement que des bénéfices exigus. C’est en raison d’une méprise sur la conception générale de l’œuvre que la rupture a été consommée avec Émile Gautier. La lettre vindicative de Mme Bressac s’emportant sur un globe défiguré par tout un appareillage publicitaire nous donne une idée de ce qui ne pouvait pas convenir au grand géographe : « Ah ! Sûrement non ! ce ne sera pas moi qui présenterai ce projet à Élisée Reclus. J’ai un trop incommensurable respect pour lui montrer sa carte du monde, le couronnement de l’œuvre déconcertante de sa vie entière, servant de repoussoir aux oriflammes, affiches et réclames divers des marchands de liquides de toutes sortes dont l’échoppe servirait de ceinture, de décor extérieur et de base à l’œuvre scientifique que la nation française présenterait au monde comme spécimen de son génie national [19]. »
Il convient de trouver des capitaux alors que le délai se raccourcit toujours plus. Le conseil municipal de Paris comme la commission de l’Exposition universelle poussent Élisée Reclus à trouver un accord rapide. Il faut concilier la concession du terrain, la fusion de plusieurs projets, les demandes des actionnaires tout en gardant toujours la finalité première qui est d’ordre scientifique. Les contraintes posées par ces objectifs contradictoires sont trop fortes : l’impossibilité de s’entendre avec les détenteurs de capitaux était quasi inéluctable.
Vulgarisation scientifique contre attraction populaire.— Ce sont principalement des conceptions différentes en matière d’éducation populaire qui font obstacle à l’accord entre Galeron et Reclus. Pour l’architecte, la performance technique prime sur la destination de l’œuvre. Son but n’est pas d’enseigner mais de distraire : « Mon but, bien que beaucoup plus restreint est du même ordre que le vôtre, avec cette nuance que je travaille exclusivement pour la masse du public, trop étrangère malheureusement aux premiers principes de l’Astronomie, que je voudrais instruire sommairement en l’amusant. Aussi le soin de la précision absolument scientifique céderait-elle le pas, dans mon idée, à une leçon de chose simplifiée [20]. »
Pour le géographe, la destination du globe est primordiale. Il tient avant tout à une vulgarisation de haute qualité qui laisserait la part belle au scientifique. Aux yeux de Reclus, les avantages et les économies procurés par une fusion avec Galeron sont peu de choses au regard de l’idée pure à laquelle il croit. « Nos deux conceptions étant absolument différentes demandent à être traitées également d’une manière tout à fait distincte [21]. » On a le sentiment que Reclus préfère voir le projet échouer plutôt que de voir s’ériger un globe qui ne serait pas strictement conforme à ses vœux.
Les attractions réalisées pour l’Exposition universelle de 1900 constituent finalement un véritable contrepoint au projet imaginé par Reclus. Toutes les réalisations qui donnent à voir une certaine image de la terre proposent en même temps un parcours ludique et sensationnel. Le Tour du monde, sorte de zoo humain, présente un panorama animé par des indigènes en costumes qui se laissent dévisager devant des décors naturels représentant tous les pays du monde (Neurdein, Baschet, 1900). Dans le Cinéorama, « la plus merveilleuse synthèse des grands spectacles de la nature », les spectateurs, placés sur une plate-forme figurant une nacelle de ballon, observent une ascension sur des écrans situés tout autour d’eux (Paris-Exposition, 1900). Un autre type de voyage est proposé par le Maréorama qui reproduit l’illusion d’une croisière : les visiteurs sont assis dans des rocking-chairs placés sur le pont en mouvement d’un navire [22]. Les images de la traversée de la Méditerranée sont accompagnées par un vent vif et iodé. Enfin, c’est au travers des portières d’un luxueux wagon du Transsibérien que les voyageurs virtuels voient défiler les paysages de Moscou à Pékin. Des mouvements de trépidations rendent un peu plus encore l’illusion d’un trajet véritable (Le Livre des Expositions universelles, 1983).
Toiles peintes mobiles, cinémas, animations, l’Exposition de 1900 privilégie le mouvement et ne laisse que peu de place à la réflexion et à l’étude. On voit bien toute la distance qui existe entre ces réalisations ludiques et l’austère projet d’Élisée Reclus. Dans ce contexte, c’est le Maréorama d’Hugo Alesi qui retient particulièrement l’attention du public et le journaliste du Temps se félicite de cette réalisation qui conjugue plaisir et enseignement : « Il faut souhaiter que l’excellent artiste, qui a tant fait, par ses affiches célèbres, pour l’éducation artistique et géographique de la foule, facilite aux écoliers cette leçon de géographie pittoresque ! Aucun, certes, ne se plaindra d’étudier ainsi la Méditerranée et ses rives [23]. »
L’échec de Reclus était-il prévisible dès l’origine du projet ? Son point de vue de vulgarisateur était sans doute trop éloigné de ce que recherchaient les organisateurs de l’Exposition universelle. À la fois triomphe de l’industrie et de la nation, les différents pavillons tiennent davantage de l’attraction que de l’exposition. Le débat est d’ailleurs virulent durant les préparatifs de cette foire universelle. Un rapport parlementaire écrit par Bouge en 1896 dénonce la faillite de la noble instruction et le triomphe de la vile attraction : « Depuis longtemps déjà les expositions ont été détournées de leur objet primitif qui était la manifestation et l’exaltation du génie et du travail humains sous toutes les formes et l’instruction des foules par l’aspect. Pour avoir, par nécessité professionnelle, beaucoup vu, beaucoup voyagé et observé, les organisateurs des expositions savent par expérience combien est clairsemée la clientèle qui vient pour s’instruire et qu’elle forme une minorité infime. Cependant le succès dépend de la recette et s’affirme par elle. Que faire alors ? Attirer du bout du monde la clientèle du plaisir et lui offrir pour cela des attraits de plus en plus grossiers. […] Le but primitif des expositions est effacé, toute noble émulation a disparu et l’âme populaire sort abaissée et corrompue de tels spectacles [24]. »
C’est sans doute sur le sens du public que vient le malentendu. Comme le souligne La Réforme sociale, « Pour réussir, il faut s’adresser au grand public ; pour le retenir, il faut l’amuser [25]. » Simple foule anonyme pour les promoteurs des divers projets, le public est, aux yeux d’Élisée Reclus, composé d’individus éclairés ou susceptibles de le devenir.
Le malentendu concerne également la durée et la portée symbolique attribuée à l’édifice : les commissaires de l’Exposition entendaient faire une démonstration du génie national là où Reclus voulait un objet propice aux découvertes scientifiques futures. Pour les commissaires, le globe devait servir à exposer pour un temps les connaissances géographiques du moment. Au contraire, dans l’esprit de Reclus, le globe devait être un objet de la pratique quotidienne du géographe. Là où ils voulaient un arrêt sur image, Reclus cherchait à construire une image en devenir.
 
Conclusion : une utopie géographique ?
 
 
Le rêve d’Élisée Reclus tient-il de la chimère ? Le projet de Reclus participe plutôt d’un esprit utopique. De multiples incises dans les textes qu’il a laissés donnent un écho à cette proposition. Le globe est en quelque sorte un lieu idéal qui porte un dessein social (Utopie, 2000).
Le globe, forme parfaite, est l’image d’une société idéale. Ici, la connaissance n’est pas l’apanage du savant, le globe est conçu comme lieu d’échange entre producteurs-géographes et visiteurs-amateurs, chacun participant à l’œuvre scientifique. La forme même du globe empêche toute organisation hiérarchique. Le cercle ou la sphère ont souvent été utilisés par les penseurs ou les architectes de l’utopie. Le projet de cénotaphe pour Newton imaginé par Étienne-Louis Bouillé (1728-1799), présente quelques similitudes frappantes.
À l’intérieur, tout doit être agencé de façon parfaite pour le bien de la connaissance et de la géographie. Reclus cherche à donner une cohésion à son système : « je ne saurais accepter aucune modification qui détruirait l’harmonie prévue entre la sphère cartographique et la sphère dioramique : le tout forme un ensemble qui ne saurait être détruit [26]. » Pour lui, la construction du savoir est inséparable d’un projet d’émancipation humaine. Le globe, parce qu’il met en évidence la terre, bien commun de tous les hommes, participe à la transformation des mentalités, à l’abolition des frontières et à la fin des guerres. Il contribue pleinement à une éducation raisonnée de l’homme dont l’objectif est la modification de sa relation à la géographie et au monde.
Son projet s’inscrit enfin dans cette utopie particulière qu’est l’Exposition universelle, cité idéale façonnée par les techniques. Comme nombre de ses contemporains, Reclus porte une confiance inébranlable dans la science et dans le progrès.
Le lieu de nulle part doit finir par être partout. Le globe doit s’étendre à toutes les villes. Le globe propose un langage universel, c’est en cela qu’il est une nouvelle tour de Babel : « Actuellement, nous parlons de nouveau une langue commune, celle de l’étude scientifique ; rien ne nous empêche de nous unir encore plus étroitement que jamais ; le jour est venu où nous pouvons sans crainte reprendre la construction commencée. Espérons que dans un avenir prochain, chaque ville bâtira sa nouvelle “Tour des Étoiles” où tous les citoyens viendront à leur aise observer les phénomènes du Ciel et s’instruire des merveilles de la Terre, la planète natale ! » (Reclus, 1903).
 
Épilogue
 
 
Reclus ne se résout pas à ce premier échec pour Paris. Il conserve un incommensurable espoir pour le futur et il imagine que le globe pourra être concrétisé nécessairement dans un autre pays. Ses nombreux contacts avec Patrick Geddes lui font espérer sa réalisation rapide. Reclus n’exprime que peu de déception face à l’échec du globe pour l’exposition de 1900 : « Le Conseil municipal m’a donné pour dernier terme de réussite le 31 mars courant et que pour moi-même, je me fais également cette limite. […] Si l’affaire n’est pas terminée à cette date, si je ne puis fournir au Conseil deux cent mille francs de caution et si je n’ai pas moi-même les cent mille francs nécessaires pour me lancer en pleine besogne, je renoncerai tranquillement à toute idée de voir mon globe à l’Exposition de Paris. On me le demande déjà pour ailleurs et sans fixation de date [27]. »
On peut s’étonner du peu d’amertume que manifeste Reclus à la suite de l’échec du projet, surtout si l’on considère les efforts qu’il a consentis pour le mettre au point. Pour lui, il importe peu de savoir dans quel pays un projet dont l’envergure est universelle finira par trouver le jour. Avec son vieil ami Nadar, son désappointement se résout en une pirouette : « Et mon globe ? Eh ! mon ami, s’il ne se fait pas sous mon nom, il se fera sous d’autres noms, plus grand, plus beau. Nos fils et nos petits-fils travailleront mieux que nous [28]. »
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Besse J.-M. (2003). Face au monde. Jardins, fêtes, panoramas. Paris : Desclée de Brouwer, 244 p.
·  Chabard P. (2001). « L’outlook tower, anamorphose du monde ». Le Visiteur, n° 7, automne 2001, p. 64-73.
·  Dunbar G. (1973). « Élisée Reclus and the Great Globe». Scottisch Geographical Magazine, vol. 90, n° 1, April 1973, p. 57-66.
·  Guyou G. (1895). « Projet de construction d’un globe terrestre à l’échelle du 100 000e. Annexe à la proposition ». Londres : Report of the Sixth International Geographical Congress, p. 633-636.
·  Le Livre des Expositions universelles (1851-1989). Catalogue de l’exposition des Expositions universelles. Paris : Union centrale des Arts décoratifs, 1983.
·  Marrey B. (1988). Louis Bonnier (1856-1946). Liège (B.) : Mardaga, 335 p.
·  Neurdein, Baschet (1900). Exposition universelle 1900, le panorama. Photographies de MM. Neurdein frères et M. Baschet, Librairie d’Art, Ludovic Baschet éditeur.
·  Paris-Exposition 1900 (1900). Paris : Hachette, 484 p.
·  Reclus É. (1868-1869). La Terre. 2 vol. Paris : Hachette.
·  Reclus É. (1876-1894). Nouvelle Géographie universelle, 19 vol. Paris : Hachette.
·  Reclus É. (1895). « Projet de construction d’un globe terrestre à l’échelle du 100 000e». Londres : Report of the Sixth International Geographical Congress, p. 625-632.
·  Reclus É. (1901). L’Enseignement de la géographie, globes, disques globulaires et reliefs. Bruxelles: Université nouvelle, Publication n° 5 de l’Institut géographique, 10 p.
·  Reclus É. (1903). « L’Enseignement de la géographie ». Bulletin de la société belge d’astronomie, n° 1, p 3-9.
·  Reclus É. (1905-1908). L’Homme et la Terre, 6 vol. Paris: Librairie universelle, 580 p.
·  Schroeder-Gudehus B., Rasmussen A. (1992). Les Fastes du progrès. Le guide des Expositions universelles. Paris: Flammarion, 132 p.
·  Steele T. (1999). « Élisée Reclus et Patrick Geddes, géographes de l’esprit ». Réfractions, n° 4.
·  Utopie, la quête de la société idéale en occident. Catalogue. Paris : Coédition Fayard/BNF, 2000, 368 p., commissaire de l’exposition : Roland Schaer.
 
NOTES
 
[1]Après le géorama de Delanglard qui, en quelque sorte, invente le genre en 1823 avec un diamètre de 14 mètres, celui de Guérin en 1844 mesure 16,5 mètres et le globe de Wyld à l’Exposition de Londres en 1851, 18 mètres. Le globe de Villard-Cottard en revanche, était convexe. Présenté à l’Exposition universelle de 1889, il avait un diamètre d’un peu plus de 25 mètres, soit une échelle de 1/500 000. (Dunbar, 1973).
[2]Élisée Reclus (sd), « L’enseignement de la géographie » [texte inédit, postérieur à 1901], BNF, Département des manuscrits, NAF 22 917 ff 279-283.
[3]Le projet extrêmement détaillé qu’il avait soumis au Congrès international de géographie de Londres en 1895 est repris intégralement dans l’hebdomadaire Le Libertaire à la fin de l’année et publié en tiré à part dans la collection de la Société Nouvelle.
[4]Archives nationales, Projets pour l’Exposition de 1900, Projets d’initiative privée, F/12/4379.
[5]Le neveu d’Élisée était alors réfugié en Écosse auprès de Patrick Geddes sous le nom de Georges Guyou suite aux attentats anarchistes.
[6]Lettre de G. Guyou à Élisée Reclus, 13 octobre 1897, BNF, Département des manuscrits, NAF 22 916 ff 147-148.
[7]Projet de « globe terrestre au 320 000e » par Élisée Reclus, BNF, Département des manuscrits, NAF 22 916 f 2.
[8]Convention entre Nestor Le Jeune et Mme Bressac et MM. Fernand Xau, Meaulle, Cinqualbre, Saillet, 13 septembre 1897, BNF, Département des manuscrits, NAF 22 916 ff 81-83.
[9]Projet de globe terrestre au 320 000e, id.
[10]Ibid.
[11]Ibid.
[12]Ibid.
[13]Geddes joue à la fois un rôle dans la mise au point concrète de nouveaux projets et devis et dans l’œuvre de propagande en faveur du globe en Angleterre et aux États-Unis, BNF, Département des manuscrits, NAF 22 916 ff.150-173.
[14]Lettre de Galeron (architecte) à Élisée Reclus, Paris, 19 novembre 1895, BNF, Département des manuscrits, NAF 22916 f 119.
[15]Texte dactylographié par l’ingénieur E. Hermitte. Globe terrestre et Cosmorama Élisée Reclus et Galeron, annotation d’Élisée Reclus dans la marge [mars 1897], 1895, BNF, Département des manuscrits, NAF 22916 ff. 59-79.
[16]Le premier accord en date du 11 juillet 1897 se concrétise par une convention définitive avec les financiers signée le 13 septembre 1897. BNF, Département des manuscrits, NAF 22916 ff 81-83.
[17]La collaboration de Bonnier avec les géographes ne s’arrêtera pas au projet de globe Reclus, puisqu’on le retrouve travaillant à l’élaboration des cartes isochrones de Paris, au sein de l’Institut d’histoire, de géographie et d’économie urbaines en 1919.
[18]Brouillon de lettre d’Élisée Reclus à [Levasseur], 4 octobre [1897], BNF, Département des manuscrits, NAF 22 916 f 231.
[19]Brouillon de lettre de Mme A. Bressac à M. Jean Hess, 26 mars 1897, BNF, Département des manuscrits, NAF 22 916 f 99-100.
[20]Lettre de Galeron à Élisée Reclus, 19 novembre 1895, BNF, Département des manuscrits, NAF 22 916 f 119.
[21]Brouillon de lettre d’Élisée Reclus à Galeron, 30 novembre 1896, BNF, Département des manuscrits, NAF 22 916 ff 121-122.
[22]Une proposition similaire avait été intégrée par Reclus pour son globe. On peut lire sur la maquette réalisée par Élisée Reclus pour une des moutures du projet : « Parquet à gradins sur lequel peut être simulé le voyage en transatlantique autour de l’hémisphère inférieur ». Archives nationales, f 12/4446 D.
[23]« Le Maréorama », Le Temps, 10 janvier 1898, cité dans Le Livre des Expositions universelles, 1983.
[24]Rapport Bouge, Documents parlementaires, annexe 1771, séance du 3 février 1896, cité dans Le Livre des Expositions universelles, 1983.
[25]M. Lair « Après l’Exposition », La Réforme sociale, 1er février 1901, cité dans Le Livre des Expositions universelles, 1983.
[26]Copie de la lettre d’Élisée Reclus à M. Galeron, 21 mars 1897, BNF, Département des manuscrits, NAF 22 916 f 126-127.
[27]Brouillon de lettre d’Élisée Reclus à Model, 14 mars 1897, BNF, Département des manuscrits,
[28]Lettre d’Élisée Reclus à Nadar, 18 avril 1899, Correspondance, tome III, p. 211. NAF 22 916 ff 271-272.
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Projet de globe Reclus, écorché dessiné par Louis Bonnier,
Projet de Cosmorama dessiné par Albert Galeron
Projet de globe à 1 /320 000, non signé, dessiné sans doute par Galeron