2003
Espace géographique
Diffusion
Reconstitution d’une diffusion spatiale à partir d’une succession d’états
Jean-Christophe Foltête
Laboratoire Théma, UMR 6049 CNRS32 rue Mégevand, 25030 Besançon cedex
Dans l’objectif de préciser le cheminement de certains processus de diffusion spatiale, nous proposons une méthode pour estimer les flux et barrières entre unités spatiales, à partir de variables d’état. La première étape est l’estimation de la distance spatiale liée à la vitesse de diffusion. Elle implique soit une analyse variographique, soit le recours à la notion de cooccurrence spatio-temporelle. La seconde étape consiste à évaluer les flux en comparant les valeurs prises par les couples d’unités séparées par la distance choisie aux deux dates analysées. La prise en compte du contexte topologique des unités conduit à proposer des indices de vraisemblance d’émission et de réception des phénomènes de flux et de barrières. Cette méthode est appliquée à des données de pullulation de rongeurs dans les communes du département du Doubs.Mots-clés :
BARRIÈRE, COOCCURRENCE, DIFFUSION SPATIALE, FLUX, GÉOSTATISTIQUE, VARIABLE D’ÉTAT.
This paper aims to define the progress of a spatial diffusion process. It seeks to reconstitute the flows between spatial units, on the basis of state variables alone. The first step consists in estimating the most appropriate spatial distance, in order to describe the change from one date to another, by using a variographical analysis or a spatio-temporal co-occurrence matrices analysis. In the second step, the flows and barriers are reconstituted on the basis of the potential differences between each couple of units linked by the chosen distance. Because of the specific topological context of each unit, emission and reception indices are proposed for the flows and barriers. This method is applied to pullulation data for the common vole in the municipalities of the département of Doubs (France).Keywords :
BARRIER, CO-OCCURRENCE, FLOW, GEOSTATISTIC, SPATIAL DIFFUSION, STATE VARIABLE.
L’analyse des changements dans l’espace géographique nécessite l’utilisation de données spatio-temporelles. Très souvent, ces données prennent la forme d’une simple succession d’états, quand on ne connaît d’un phénomène que la distribution spatiale à plusieurs dates : mesures stationnelles de pollution, effectifs de population issus de recensements, relevés d’individus infectés par une maladie en épidémiologie, etc.
De telles données permettent d’analyser les variations du phénomène au cours du temps, de mesurer l’intensité locale des changements intervenus entre deux dates, mais ne se prêtent pas à l’analyse fine du processus de diffusion lui-même. En particulier, une série d’états successifs ne renseigne pas directement sur la vitesse de propagation, son cheminement, les axes privilégiés, les frontières les plus perméables ou au contraire les plus fermées. Or, la connaissance de ces modalités de diffusion peut avoir une grande importance dans la compréhension d’un phénomène, de son mode d’extension spatiale et surtout de son intégration dans un système spatial. En écologie, à propos d’une pullulation par exemple, il sera intéressant de mettre en relation les lieux de passage privilégiés (ou au contraire limités) avec des indicateurs paysagers liés aux notions de corridors (ou de barrières).
Dans cet article, nous tentons de reconstituer les flux et barrières de diffusion à partir de deux états. Par rapport à cet objectif, les modélisations connues des phénomènes de diffusion se placent dans une perspective sensiblement différente, comme par exemple la simulation de phénomènes sous certaines contraintes spatio-temporelles (Hägerstrand, 1973 ; Cliff et Ord, 1981), la prédiction d’un phénomène à partir de chaînes de Markov fondées sur des matrices de transition (Berchtold, 1998) ou à partir de modèles autorégressifs. Plus proches de la reconstitution d’une diffusion, certaines recherches consistent à analyser les liens entre plusieurs états, par exemple en mesurant l’homogénéité ou l’hétérogénéité d’un point de vue spatio-temporel. À cette fin, des études en épidémiologie et en anthropologie se fondent sur le test de Knox (généralisé par Mantel), comme dans les travaux de J.-P. Bocquet-Appel et L. Jakobi (1998). D’autre part, le wombling (Barbujani et al., 1989 ; Bocquet-Appel et Bacro, 1994), fondé sur une discrétisation régulière de l’espace, permet de localiser des discontinuités spatio-temporelles (par exemple : Baladbaoui et al., 2001 ; Bocquet-Appel et Jakobi, 1996). Dans ces travaux, l’identification des barrières de diffusion est effective, sous la forme d’une stricte localisation. Nous cherchons ici à définir plus précisément le processus sans toutefois passer par une définition « surfacique » des variables, mais plutôt en associant les mesures des effets de flux et barrières aux couples d’unités spatiales liées par ceux-ci. En d’autres termes, l’objectif est de représenter ces effets sous la forme de graphes orientés, superposés au graphe des voisinages spatiaux entre les unités.
Les exemples seront donnés à partir de maillages spatiaux irréguliers (des communes), mais les méthodes peuvent également s’appliquer aux découpages réguliers (carroyages) et même à certaines données ponctuelles. La démarche suppose toutefois quelques conditions :
- pour déduire les mouvements spatiaux à partir de données statiques, il faut que la diffusion soit le processus dominant, sans interférer avec un autre processus de mouvement. Dans le cas de populations humaines, il sera souvent difficile, à travers les données officielles, de faire la part entre diffusion par voisinage (expansion périurbaine d’une ville par exemple) et migration (interurbaine par exemple). C’est pourquoi notre démarche s’applique surtout au domaine écologique, où de nombreux processus obéissent davantage à une diffusion par contact qu’à une diffusion hiérarchique ;
- il faut également que la connaissance des couloirs et barrières de propagation ait un intérêt par rapport au thème étudié, ce qui n’est du tout obligatoire si on s’intéresse avant tout aux résultats de la diffusion spatiale.
Deux étapes principales sont abordées : en premier lieu, il est question de choisir la distance adéquate pour mesurer le déplacement du phénomène ; en second lieu, des indices sont proposés, pour estimer les éventuels flux ou barrières à partir des données. Enfin, une série de scores de pullulation de rongeurs dans des communes illustre l’ensemble des méthodes présentées.
Distance de déplacement d’un phénomène
Quelle mesure pour l’estimation de la vitesse de propagation ?
Pour transformer les données statiques successives en flux de diffusion, il est nécessaire de considérer une certaine distance spatiale. De toute évidence, ce choix est intimement lié au pas de temps qui sépare deux états successifs : distance et temps s’associent pour définir la vitesse de propagation du phénomène. C’est pourquoi, au départ, il est indispensable que la taille moyenne des unités spatiales et l’intervalle de temps séparant deux états soient en accord avec cette vitesse. Ainsi, par exemple, la diffusion d’un incendie se propageant à 5 km par heure ne sera pas bien appréhendée à travers une maille de 10 km de côté portant des informations toutes les 5 minutes ! On retrouve là le problème classique de la pertinence du niveau scalaire en fonction de la réalité observée, problème crucial quand il s’agit d’aborder simultanément l’espace et le temps.
Admettons cette première question de l’échelle résolue, il faut ensuite évaluer la distance spatiale la plus appropriée pour décrire la diffusion, à partir des variables d’état. En premier lieu, sans connaissance a priori du phénomène analysé, on peut supposer sans risque que la vitesse de propagation n’est pas forcément stable d’une période à l’autre. Cela revient à dire qu’à amplitude temporelle constante, la distance à considérer pour étudier la diffusion peut varier en fonction de cette vitesse. En conséquence, il semble logique de chercher la meilleure distance entre tous les couples d’états successifs, quitte à constater ensuite une éventuelle stationnarité temporelle de la vitesse de propagation.
Considérons à présent deux états successifs, qui présentent chacun une distribution spatiale, comme sur la figure 1. Estimer la vitesse de diffusion consiste alors à mesurer d’une certaine façon la distance qui sépare dans l’espace les deux groupes d’unités touchées par le phénomène. Plusieurs calculs peuvent être envisagés selon le type de données : une première option, la distance entre points moyens, ne s’applique pas tout à fait au but recherché. Les données sont assimilées à deux semis de points, dont les centres de gravité peuvent être localisés et leur distance mesurée (Pumain, Saint-Julien, 2000). Ce calcul très simple peut être appliqué à des données binaires ou même quantitatives (les valeurs servent alors de pondération dans la localisation des points moyens) ; néanmoins, il n’est pas opérationnel dans le cas d’une diffusion par extension autour d’un foyer initial : le démarrage dans une zone centrale puis la diffusion dans une couronne ou une zone élargie feront observer des points moyens très proches les uns des autres, en dépit de la vitesse de propagation. C’est pourquoi nous retenons plutôt les deux approches suivantes, très semblables.
Fig. 1
L’état d’un phénomène fictif à deux dates
• La variographie croisée (Cressie, 1993 ; Arnaud et Emery, 2000), méthode adaptée aux données quantitatives (probabilité d’apparition ou mesure d’un phénomène, taux de pénétration par exemple). En principe, la covariance croisée empirique doit être localement maximale pour la distance qui représente le mieux le décalage entre les deux états. Cette analyse repose sur des hypothèses de « stationnarité », du premier ordre (bonne homogénéité de la distribution spatiale) et du second ordre (relations spatiales homogènes).
• La
matrice de cooccurrences spatio-temporelles, adaptée aux données ordinales. Nous proposons cette méthode comme base d’estimation de la vitesse de diffusion, dans le cas où l’analyse variographique s’avère impossible. Il s’agit de généraliser la notion de matrice de transition pour observer le décalage spatial entre deux distributions. Le principe en est le suivant : pour une certaine distance de voisinage
d et un certain pas de temps
p, une cooccurrence est la probabilité de l’existence d’un couple de valeurs dont les unités sont séparées à la fois par
d et par
p, parmi tous les couples possibles. Chaque cellule de la matrice représente un couple (valeur du phénomène
i à la date t
0, « voisine » de la valeur
j à la date t
1) dont la probabilité est estimée à l’aide de la fréquence empirique. Parmi les paramètres de second ordre proposés par R.M. Haralick
et al. (1973), nous retrouvons un calcul de
covariance fondé sur le même principe que la géostatistique
[1] et prenant la même signification.
Les deux méthodes retenues sont très proches ; pour chacune, plusieurs mises en application sont possibles, en fonction de la nature des unités spatiales.
• À partir d’unités surfaciques, on peut d’abord considérer le semis de points formé par les centroïdes et utiliser une certaine distance spatiale (contiguïté, vol d’oiseau, distance-réseau, etc.), comme illustré en figure 2a et 2b. Selon A. Dauphiné et C. Voiron-Canicio (1988), cette approche est biaisée dans le cas d’une forte hétérogénéité de forme et de surface des unités. Ces auteurs préconisent donc le calcul à partir d’une grille régulière de points (figure 2c et 2d), dont la résolution est au choix de l’opérateur ; toutefois, une trop fine résolution peut induire une structure parasite liée aux plus grandes unités. Finalement, sur un grand nombre d’unités spatiales, la divergence entre les deux types de support n’est pas très importante.
Fig. 2
Exemples de support de calcul pour des unités spatiales surfaciques
• Si l’on ne tient compte que de la distance, on suppose implicitement que le phénomène se diffuse de façon isotrope dans l’espace. L’analyse variographique comme les cooccurrences peuvent être décomposées selon les grandes directions cardinales, ce qui évite une certaine « moyennisation » dans le modèle omnidirectionnel. En pratique, il faut toutefois introduire une certaine souplesse dans la détermination des angles directionnels (Arnaud, Emery, 2000).
Exemple de calcul
Sur l’exemple de données fictives montré en figure 1, les deux méthodes proposées pour mesurer la distance adéquate donnent le même résultat. Le calcul, fondé sur un échantillon d’environ 400 points formant une trame carrée régulière, permet de tracer les courbes visibles sur la figure 3.
Fig. 3
Courbes de covariances croisées en fonction des 4 directions cardinales
Sur cet exemple, on voit nettement deux directions privilégiées dans la diffusion du phénomène : est-ouest et nord-est-sud-ouest. Dans les deux cas, la courbe connaît un maximum autour d’un pas spatial de 11, ce qui permet de supposer qu’une grande partie de la propagation est effectuée selon une telle distance. On en déduit donc la vitesse, connaissant le pas de temps.
Les indications fournies par l’analyse géostatistique peuvent ensuite être prises en compte de façon plus ou moins précise, en distance et en direction.
• Distance : soit on considère les valeurs maximales des courbes comme les seules distances possibles, ce qui est très restrictif ; soit on admet que la diffusion peut opérer de toute façon à distance moindre et on considère les valeurs comme des distances maximales de propagation. C’est l’option que nous avons retenue ici.
• Direction : le plus rapide consiste à mélanger toutes les directions, c’est-à-dire à se fier à un modèle omnidirectionnel, ce qui est logique si les valeurs maximales des courbes directionnelles sont sensiblement au même niveau. Dans le cas contraire, il est préférable d’associer une distance spécifique à chacune.
Calcul d’un indice de vraisemblance de diffusion
Méthode des différences
Le choix d’une distance ayant été effectué, l’objectif est à présent de recréer des flux de diffusion à partir de deux distributions spatiales. Du point de vue des données, cela consiste à utiliser deux variables d’état x (date t) et y (date t+1) pour définir une matrice d’échange. À première vue, il semble logique d’utiliser la méthode suivante :
- considérer tous les couples d’unités spatiales i et j séparés par la distance choisie ;
- sélectionner parmi ces couples ceux pour qui xi > xj, qui représentent une « différence de potentiel orientée» à la date t ;
- pour les couples sélectionnés, adopter la règle suivante : si yj > xj, il y a propagation du phénomène de i vers j ; si yj ≤ xj, il y a effet de barrière de i vers j.
Si le phénomène est apprécié de façon graduelle ou continue, la valeur |yj – xj| précise l’intensité du flux ou de l’effet de barrière. On peut faire l’analogie entre cette démarche et la topographie, puisque les flux calculés ainsi correspondent à une sorte de dénivellation constatée à la date t et comblée ou inversée à la date t+1, alors que les effets de barrière sont des dénivellations observées en t sans comblement ni inversion en t+1. De cette façon, la reconstitution des mouvements de diffusion est apparentée au calcul des écoulements (direction, pente) sur des modèles numériques de terrain.
Toutefois, le seul critère de distance pour définir les couples d’unités éventuellement liées par des flux de diffusion n’apparaît pas suffisant : en reprenant l’analogie avec le relief, l’écoulement suit en principe une courbe altitudinale décroissante. Ainsi, de l’unité émettrice i à l’unité réceptrice j, si une autre unité k s’interpose, il faut que la condition xk ≤ xi, soit remplie pour permettre une éventuelle diffusion. Dans l’ensemble des calculs présentés, cette contrainte logique de toute diffusion par contact sera mise en application.
La figure 4 montre la méthode des différences appliquée à l’exemple suivi jusqu’ici, pour la distance à vol d’oiseau choisie précédemment. Cette méthode repose sur l’hypothèse que la propagation s’effectue seulement sous la contrainte de l’intensité du phénomène en chaque lieu, sans le jeu d’un facteur d’ordre topologique. Pourtant, entre un front pionnier régulier et une progression par sauts discontinus, il y a des chances que la réalité d’une diffusion varie fortement. Plus précisément, si une unité spatiale est apparemment « contaminée » par une seule de ses voisines, ou bien par toutes ses voisines, l’estimation d’un flux de propagation n’est pas assortie de la même certitude. Ces critiques conduisent à associer à la mesure de différence un degré de confiance défini en fonction du contexte spatial.
Fig. 4
Exemple de la méthode des différences
Émission et réception
Pour tenir compte des remarques précédentes, nous allons opérer une décomposition de la relation entre deux variables d’état. La diffusion faisant intervenir des couples d’unités, il est utile de distinguer les notions d’émission et de réception. Pour chacune d’entre elles, nous tenterons d’estimer un « indice de vraisemblance » de flux ou de barrière, mesure qui supposera une certaine homogénéité des valeurs des unités voisines potentiellement réceptrices ou émettrices.
Potentiel et vraisemblance d’émission
Le « potentiel d’émission » E exprime la diffusion théoriquement possible, ne connaissant que la situation à la date t. De manière simpliste, ce potentiel peut correspondre pour une unité i à la somme des différences entre xi et les valeurs inférieures parmi les k voisines :
Cependant, un phénomène qui se propage peut trouver localement un contexte plus favorable et devenir plus intense au fur et à mesure de la diffusion. C’est pourquoi le potentiel d’émission doit tenir compte de l’intensité maximale possible (supposée connue) :
Naturellement, il se peut que le potentiel soit nul, si l’unité n’est pas concernée par le phénomène, ou si aucune de ses voisines ne porte de valeur inférieure.
La « vraisemblance» à mesurer repose sur la comparaison entre le potentiel et ce qu’on suppose être une réalisation, si l’on observe les changements de t à t+1. En d’autres mots, Ei comptabilise les augmentations d’intensité possibles dans le voisinage de i (parmi les k voisins possibles, si xi > xj), qu’il faut à présent confronter aux changements intervenus. En passant en revue les mêmes voisins, il est aisé de distinguer deux réalisations possibles :
• soit il y a eu effectivement augmentation d’intensité : on suppose qu’il y a un flux de i à j. La somme des flux est notée
par définition : Fi > 0
• soit il y a stagnation ou diminution d’intensité : on suppose qu’il y a effet de barrière. Cet effet peut être mesuré comme l’écart entre la valeur d’intensité en t+1 et le maximum possible. La somme de ces effets est notée
Supposons le maximum d’intensité invariable dans le temps, max(x) = max(y), on obtient une décomposition du potentiel, telle que :
ou encore : E = F + B
L’émission potentielle équivaut donc à la somme des flux et barrières supposés. À présent, pour estimer un degré de fiabilité d’un flux en fonction du contexte topologique, il faut tenir compte de l’équilibre entre potentiel et réalisation. Des hypothèses supplémentaires doivent être posées : une plus grande confiance sera accordée à une augmentation très locale de l’intensité du phénomène (ce qui implique la présence de barrières avec les autres unités voisines), par rapport à une augmentation omnidirectionnelle, sans barrières, qui sera considérée moins « sûre ». Cela signifie que globalement, à une forte valeur de F devra correspondre une faible vraisemblance et inversement. Une façon simple de mettre en pratique cette règle serait de calculer la vraisemblance de flux suivante :
mais le résultat serait nul si les flux réalisés sont strictement équivalents au potentiel. C’est pourquoi nous optons pour une mesure telle que :
Il est facile de voir que par construction, le degré de vraisemblance d’une barrière équivaut à
et que ces deux quantités sont comprises entre 0 et 1.
Potentiel et vraisemblance de réception
Les mêmes notions que précédemment sont utilisées, avec toutefois une inversion du mode de construction. Ainsi, chaque unité spatiale peut être caractérisée par un potentiel de réception, si elle est voisine d’unités aux valeurs supérieures à la date t. Ce potentiel, qui multiplie l’augmentation de la valeur xi autant de fois qu’un voisin répond à cette condition, est noté R :
Une « réalisation» de ce potentiel peut être estimée en observant la valeur de i à la date t+1. Là encore, deux cas sont distingués :
• soit cette valeur a augmenté de t à t+1, on suppose donc un flux de la part d’un des voisins. La somme de ces flux supposés est telle que :
• soit cette valeur a stagné ou diminué de t à t+1 : on suppose donc un effet de barrière pour une réception possible du phénomène en i. Une mesure globale de cet effet correspond à la somme des différences entre intensité maximale et intensité effective en t+1 :
Nous retrouvons alors la décomposition du potentiel de réception en flux et barrières supposés : R = F’+ B’. La vraisemblance de flux en réception sera d’autant plus forte que peu d’unités voisines sont potentiellement émettrices (donc R est faible), ce qui être estimé par :
Inversement, l’effet de barrière est d’autant plus marqué que le potentiel R est important ; son intensité peut être mesurée par :
Les indices de vraisemblances proposés, en émission comme en réception, sont fondés sur des différences de niveau, potentiels en t et constatés en t+1. Ces mesures sont globales, au sens où elles prennent simultanément en compte le degré de voisinage (ou nombre de voisins) et les différences d’intensité du phénomène. Elles restent donc pertinentes quand les valeurs des unités voisines potentiellement émettrices (ou réceptrices) ne sont pas trop dispersées.
Estimation des flux
Jusqu’ici, des indices ont été attribués à chaque unité spatiale, en tenant compte des valeurs du voisinage (au sens de la distance choisie), mais sans aboutir à des estimations de vraisemblance globale de flux. Il faut à présent mettre en rapport les potentiels d’émission et de réception pour réaliser ces estimations. Les couples d’unités séparés par la distance choisie se placent dans trois cas exclusifs :
• ils ont même valeur à la date t : aucun flux n’est mesuré ;
• une différence est observée en t (
xi >
xj) et est suivie d’une augmentation en t+1 (
yj >
xj) ; un flux de
i vers
j est estimé par :

;
• une différence est observée en t (xi > xj) mais n’est pas suivie d’une augmentation en t+1 (yj ≤ xj) ; un effet de barrière de i vers j est estimé par : Qij = vbi. vb’j
En attribuant des identifiants de a à j aux unités de l’exemple traité et en utilisant la même distance spatiale que précédemment, les mesures proposées ont été effectuées et sont présentées dans le tableau 1.
Tabl. 1
Valeurs des mesures en émission et réception
Unités E F B vf vb R F’ B’ vf’ vb’ b 4 2 2 0,5 0,5 c 3 2 1 0,4 0,6 d 1 0 1 0 1 e 1 1 0 1 0 g 1 1 0 1 0 h 2 2 0 1 0 j 2 0 2 0 1
Le faible nombre d’unités ne permet pas ici de grandes variations des indices de vraisemblance, les mesures de réception étant artificiellement binaires. Les produits de ces indices sont à l’origine de la matrice de vraisemblance de flux suivante (tableau 2), où les effets de barrières ont été reportés en valeurs négatives.
Tabl. 2
Vraisemblances de flux et de barrières dérivées des indices d’émission et de réception
Départ d e g h j b -0,5 0,5 0,5 -0,5 c 0,4 0,4 -0,6
D’un point de vue cartographique, il est possible d’imaginer plusieurs façons de représenter ces informations de flux estimés. Les différences locales peuvent être combinées avec leur degré de vraisemblance, les premières définissant la largeur des flèches, les secondes leur intensité de couleur (l’inverse est également possible). D’autre part, la vraisemblance peut servir de référence pour introduire un seuil de représentation à définir par l’opérateur.
Application à la pullulation de rongeurs dans le Doubs
Les données
Considérons à présent le jeu de données réelles suivant : chaque commune du département du Doubs est renseignée par un niveau de pullulation de campagnols terrestres, de 1 (absence) à 3 (forte pullulation). Ces pullulations obéissent à des cycles de diffusion d’environ 6 ans : démarrage à partir de foyers vers le centre du département, propagation vers le Haut-Doubs au sud-est puis dans la plupart des zones non urbanisées, et enfin rétraction avant un nouveau cycle. Ce phénomène est en partie lié à la composition d’occupation du sol, comme l’ont montré Giraudoux et al. (1997) et Delattre et al. (1999). La figure 5 illustre le début d’un cycle, de 1990 à 1992.
Fig. 5
La pullulation du campagnol terrestre dans le Doubs de 1990 à 1992
Analyse variographique de deux périodes
Pour commencer à étudier la propagation de ces pullulations, une analyse variographique doit permettre de choisir les distances spatiales les plus représentatives des changements entre deux dates. Une grille régulière d’un pas de 1 km est constituée, ce qui représente environ 5 000 points. Les figures 6a et 6b montrent les courbes des covariances croisées pour les deux périodes.
Fig. 6
Courbes des covariances croisées
Les courbes de la figure 6a sont pour la plupart décroissantes, ce qui permet d’évaluer la distance moyenne de déplacement du phénomène entre 1990 et 1991 vers 1 à 2 km. Une seule courbe s’individualise, pour la direction nord-est-sud-ouest, avec une légère « marche d’escalier » vers 4 km et surtout un remarquable plateau autour d’une distance de 16 km. Cette dernière exception est due à la distance qui sépare les foyers de pullulation en 1990, elle n’est donc pas à mettre sur le compte de la diffusion elle-même.
Les courbes de la figure 6b sont différentes, avec globalement un maximum entre 11 et 15 km : la diffusion est plus rapide de 1991 à 1992. À cette échelle, les directions est-ouest et nord-est-sud-ouest sont privilégiées ; le déplacement nord-ouest-sud-est, moins important, est toutefois maximum pour environ 9 km ; la direction nord-sud est plutôt liée à deux échelles, vers 3 et 13 km. Ces informations sont prises en compte à l’étape suivante.
Reconstitution des flux et barrières
La figure 7 permet de visualiser les flux reconstitués entre 1990 et 1991. La taille des symboles indique le degré de vraisemblance ; l’intensité des flux, assez uniforme d’après les données utilisées, n’est pas représentée. À partir des unités touchées par une pullulation en 1990, des orientations préférentielles se dessinent : certaines zones de « blocage» sont visibles, elles correspondent parfois à des vallées très encaissées (hautes vallées de la Loue au sud-ouest, du Doubs au nord-est). Inversement, des couloirs et des fronts de diffusion sont bien identifiables.
Fig. 7
Flux et barrières de 1990 à 1991, selon un modèle isotrope (de 2 à 5 km)
Avec des distances maximales propres à chaque direction, les mêmes calculs appliqués à l’intervalle 1991-1992 permettent de tracer la figure 8. Globalement, les pullulations gagnent plutôt le Sud-Est du département, où la vraisemblance des flux n’est pas très forte en moyenne, mais où quelques barrières semblent importantes. Certaines communes semblent jouer un rôle de « tête de pont », en se plaçant à l’origine d’une diffusion à caractère isotrope. Au nord-ouest, à un effet de blocage général s’ajoutent quelques flux entre communes isolées ; ces flux « recoupent » des barrières et, en dépit de leur forte vraisemblance, ne doivent pas correspondre à des mouvements réels.
Fig. 8
Flux et barrières estimées entre 1991 et 1992
Les deux cartes présentées donnent un aperçu des possibilités graphiques pour transformer des données diachroniques en matrices d’échange. Leur observation permet de comprendre la logique des indices calculés : à de nombreuses possibilités de diffusion et une seule réalisation vont correspondre des barrières « peu sûres» et un flux vraisemblable (au nord-ouest) ; dans le cas de nombreuses réalisations, les flux sont à leur tour peu sûrs et les rares barrières vraisemblables (sud-est). Parallèlement, les cartes montrent quelques problèmes liés à la méthode, quand des échanges de nature contraire se croisent.
Par simple comparaison de deux états, il est possible d’estimer les échanges effectués d’une date à l’autre, estimations qu’il faudrait naturellement chercher à valider. L’analyse variographique est utile pour choisir l’amplitude de la diffusion ; elle l’est d’autant plus si l’on analyse une succession d’états nombreuse, pour déterminer les accélérations ou ralentissements du phénomène. Dans ce cas, se pose le problème de la mise en séquence de plusieurs reconstitutions diachroniques : faut-il tout simplement « empiler» les flux à mesure qu’on ajoute un intervalle de temps, ou associer à chaque flux estimé le moment de sa réalisation comme un attribut ? Cette question dépend de la nature des données analysées, de la forme de diffusion (tache d’huile) et de l’objectif assigné à ces flux.
Dans le cas où on cherche à lier les cheminements d’une diffusion à des caractères morphologiques de l’espace, une propagation rapide qui se traduit par des flux à grande distance n’est peut-être pas directement utilisable, étant donné les croisements de flux constatés précédemment (c’est le cas dans l’exemple traité entre 1991 et 1992). Là encore, il reste à imaginer comment revenir à des flux exprimés sur un graphe de contiguïté à partir des flux associés au graphe des distances à vol d’oiseau.
Sous réserve des conditions évoquées en introduction (la diffusion doit être le processus dominant, la connaissance de ses modalités spatiales doit avoir un intérêt pour le thématicien), la démarche présentée peut être appliquée à divers problèmes. Ceux-ci se situent de préférence dans les domaines où des mouvements (d’individus, de matière par exemple) sont mis en relation avec des facteurs morphologiques de l’espace. L’écologie du paysage, fondée sur l’hypothèse d’une forte relation entre le fonctionnement des écosystèmes et leurs structures apparentes, est donc un domaine particulièrement concerné. De même, certaines questions en épidémiologie, quand les données décrivent une succession temporelle des effectifs ou des taux d’individus infectés, peuvent trouver intérêt à préciser les canaux de la progression spatiale d’une maladie.
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Pumain D., Saint-Julien T. (2001). Les Interaction spatiales. Paris : A. Colin, 191 p.
[1]
Dans le cas précis de matrices de cooccurrences spatio-temporelles, non symétriques, il faut introduire une légère modification dans le calcul. En effet, alors que la moyenne spatiale est unique pour une région à une seule date, la comparaison de deux états implique de calculer la moyenne de chacun.