Espace géographique
Belin

I.S.B.N.2701134463
96 pages

p. 98 à 112
doi: en cours

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Entreprises et métropolisation

tome 32 2003/2

2003 Espace géographique Entreprises et métropolisation

Le Grand Sud-Est français. —

Un espace stratégique dans la recomposition spatio-logistique en cours en Europe ?

Maximilien Piquant Docteur en géographie ISIS-Pôle Économie Conseil, Équipe Transport, logistique et développement des territoires 4 rue des Cuirassiers, 69428 Lyon cedex 03
Au gré des mutations économiques et géopolitiques en cours, la géographie des stocks et des flux se recompose en Europe. Le Grand Sud-Est français, qui présente une géo-logistique mosaïque, subit depuis un quart de siècle une accentuation des écarts entre espaces bien équipés et aires délaissées, au profit d’une concentration croissante.
Dans ce contexte, l’article vise à dévoiler un large éventail de processus qui aboutissent à une recomposition multiscalaire du système spatio-logistique propre à l’espace étudié. Ces changements méritent une considération politique s’intégrant dans le cadre de l’aménagement du territoire. Mots-clés : AMÉNAGEMENT DU TERRITOIRE, GRAND SUD-EST FRANÇAIS, LOGISTIQUE, RECOMPOSITION SPATIALE, TRANSPORT.
In line with the economic and geopolitical transformations currently underway, the geography of stocks and flows is undergoing a major recomposition in Europe. In the greater French South-East, a geo-logistical mosaic, the gap between well-serviced and neglected areas has widened during the last 25 years, favouring larger conurbations.
In this context, the purpose of this paper is to highlight the broad range of processes contributing to a multi-scale reorganisation of the spatio-logistical system in the area under consideration. These changes need to be taken into account in the political debate on rural and urban planning. Keywords : GREATER FRENCH SOUTH-EAST, LOGISTICS, RURAL AND URBAN PLANNING, SPATIAL RECOMPOSITION, TRANSPORT.
L’organisation fordiste de la production semble avoir atteint ses propres limites à la fin des années 1960 et a subi une phase de crise. Depuis les années 1980, on assiste à la diffusion d’une « nouvelle approche stratégique industrielle et logistique » (Baglin et al., 1990) qui correspond à « un nouveau modèle de développement du capitalisme fondé sur une flexibilité croissante aussi bien au niveau économique que social » (Benko, 1990). Il en découle des changements intenses dans l’organisation de la production industrielle (Savy, 1992), qui touchent à la fois les opérations de fabrication, de stockage et de transport (Savy, Veltz, 1989). Dans ce cadre, la logistique est devenue un élément essentiel de la compétitivité des entreprises, notamment grâce à l’importance de la qualité du service qu’elle permet de rendre aux clients. De surcroît, elle n’est pas l’apanage de quelques grands groupes internationaux, mais concerne l’ensemble des sociétés de commerce et de production qui ont tout à gagner dans la recherche d’une optimisation des flux physiques et d’informations. La logistique est souvent présentée comme l’un des secteurs qui ont connu les gains de productivité les plus grands depuis une vingtaine d’années. Elle s’inscrit dès lors comme un secteur à enjeux, au sein duquel le transport et le stockage occupent des places prépondérantes. Stocks et flux constituent une voie d’optimisation du fonctionnement de l’entreprise (Piquant, 1998).
Juste-à-temps, flux tendus, réduction des stocks constituent autant d’expressions s’immisçant dans le vocabulaire des économistes et des professionnels. Aujourd’hui, les entreprises sont de plus en plus conditionnées par un contexte de forte concurrence, d’autant plus depuis l’ouverture des frontières et la libéralisation des échanges concomitante de l’élargissement de l’Europe. On assiste à l’émergence de grands groupes attestant d’un vif processus de concentration des entreprises. La quête d’une rationalisation des coûts, d’une augmentation de la compétitivité s’impose donc, dans la perspective de toujours satisfaire une clientèle de plus en plus exigeante. Selon A. Bonnafous (1992), « l’immobilisation de produits à forte valeur ajoutée étant coûteuse, la rapidité du transport devient un enjeu économique majeur, de même que la minimisation des stocks ». Ce mouvement parallèle engendre des modifications quant à l’organisation spatiale des circuits qu’empruntent les marchandises [1]. Une nouvelle architecture des flux semble se mettre en place, et c’est donc en ce sens qu’une approche géographique peut s’avérer décisive pour rendre compte des processus spatio-logistiques en cours (Piquant, 2000).
La recherche a porté sur le Grand Sud-Est français englobant les régions Franche-Comté, Bourgogne, Rhône-Alpes, Auvergne, Provence-Alpes-Côte-d’Azur et Languedoc-Roussillon. Cette entité apparaît comme un espace dont la légitimité doit être lue au niveau français mais également au niveau européen. Sur la toile de fond du traité de Maastricht, l’avènement du marché unique a engendré l’abolition de tous les contrôles de marchandises aux frontières entre États membres. Ces mutations impliquent une réorganisation de la logistique d’autant plus vive que l’émergence de l’Europe a apporté un véritable changement d’échelle économique. Au cours des années 1980, la croissance des échanges a été vigoureuse entre la zone des grandes métropoles du Nord et les pays méditerranéens, selon un mouvement irréversible d’intégration de l’Europe du Sud.
Ainsi, l’important linéaire de frontières avec la Suisse, l’Italie et l’Espagne, dans un contexte d’ouverture européenne et de libéralisation des échanges, ne fait qu’accentuer la particularité de la situation du Grand Sud-Est français désireux de profiter de l’accroissement des trafics de marchandises mais asservi aux contraintes du transit.
 
Une forte tendance à la concentration des activités de stockage et de transport
 
 
Depuis une vingtaine d’années, on enregistre la fermeture progressive d’entrepôts régionaux et la création d’entrepôts centraux à vocation nationale et européenne. L’enjeu est la maîtrise, à travers l’espace, du facteur temps, de la vitesse et, surtout, de la fiabilité des délais. La compétition par le temps devient pour les firmes un enjeu central, certains allant même jusqu’à dire qu’elle représente aujourd’hui la forme dominante de la compétition (Savy, Veltz, 1993). La logistique est de plus en plus organisée à partir d’un ensemble de plates-formes hiérarchisées, qui concentrent ou éclatent les trafics, et entre lesquelles il y a massification des flux. La concentration des zones de stockage permet une réduction des coûts totaux de transport. Elle s’inscrit parfois à l’échelle européenne, avec « la diminution des stocks qui réduit le nombre de plates-formes d’entreposage dès lors que la célérité permet d’assurer les livraisons à temps » (Savy, Veltz, 1993). Cette tendance, qui accroît le rôle des grandes infrastructures et des principaux nœuds, résulte du processus de concentration de la logistique dont les choix de localisation se portent sur un nombre restreint de sites européens. Ainsi semble enclenché un processus de ségrégation spatiale qui va en s’amplifiant, ayant pour conséquence une augmentation des trafics sur les axes principaux, au risque de les saturer et d’engendrer la congestion des régions intéressées. Dans le Grand Sud-Est, la situation du couloir rhodanien qui voit se superposer des trafics nationaux et intra-européens est parfois qualifiée d’alarmante, tandis que le reste du territoire devient largement un « vide logistique » (Tixier et al., 1996).
Une concentration axiale, sélective toutefois
On enregistre une accentuation de la concentration du stockage qui se resserre de façon linéaire le long des axes d’infrastructures lourds (on pourra utiliser l’expression de « tropismes axiaux majeurs »), des couloirs de circulation offrant une qualité de service fiable, multimodale notamment. Le regroupement sur les axes favorisés de transport implique une facilité de circulation des produits pour en accélérer la rotation et diminuer les stocks. Cela renforce puissamment le rôle des grandes infrastructures dans le fonctionnement logistique.
Ainsi, le développement demeure sélectif. En effet, si les itinéraires principaux, d’envergure nationale et internationale, parviennent à capter des constructions de stockage croissantes, on assiste à l’effacement des lignes secondaires. Ce sont les itinéraires autoroutiers anciens qui tirent généralement le mieux parti de la concentration linéaire des implantations (Piquant, Bavoux, 2001). Parmi ceux-ci, certains ont pu gérer ces flux, voire les capter pour les valoriser. Des emplois ont vu le jour grâce à la mise à profit de l’organisation du fret et de la manutention. Le segment méridien entre Mâcon et Villefranche-sur-Saône [2], bien équipé en stockage (320 000 m2 pour 200 000 habitants), a vu se renforcer son équipement au cours de la période 1980-1995 ; sa part au sein du Grand Sud-Est français est passée de 5,5 % en 1980-1983 à 7,0 % en 1992-1995 (fig. 1). Le rôle des infrastructures de transport se traduit par une nette dissymétrie qui distingue fortement les deux rives ; le stockage, sur la rive droite, est huit fois supérieur à celui de la rive gauche (Piquant, 2001).
Fig. 1
Évolution des surfaces de stockage construites dans le Grand Sud-Est français. Comparaison entre les périodes 1980-1983 et 1992-1995
IMGIMGÉvolution des surfaces de stockage construites dan...IMGIMF1. Aix-en-Provence ; 2. Avignon ; 3. Beaune ; 4. Besançon ; 5. Castelnaudary ; 6. Cavaillon ; 7. Dijon ; 8. Dole ; 9. Fréjus ; 10. L’Isle-d’Abeau ; 11. Joigny ; 12. Le Boulou ; 13. Longvic ; 14. Lyon ; 15. Mâcon ; 16. Marseille ; 17. Menton ; 18. Montélimar ; 19. Montpellier ; 20. Narbonne ; 21. Nice ; 22. Pierrelatte ; 23. Saint-Rambert-d’Albon ; 24. Sisteron ; 25. Valence ; 26. Villefranche-sur-Saône ; 27. Vitrolles-Rognac
D’après Piquant M., Bavoux J.-J., Mappemonde, n° 61, 2001.
De nombreux axes de transport anciens, souvent assez bien équipés, n’enregistrent cependant pas un développement linéaire du stockage, sans doute en raison de la mauvaise qualité des connexions (Beaune-Joigny), d’absence de nœud important (Narbonne-Castelnaudary), à cause d’une monomodalité routière trop poussée (littoral des Alpes-Maritimes) ou encore du fait d’un transit écrasant (maillon drômois). Les implantations sont réalisées en fonction des grands axes d’échanges où plusieurs types d’infrastructures sont couplés, correspondant à une organisation déjà ancienne de l’espace économique européen. Sur les segments autoroutiers plus récents, la section Dole-Besançon semble émerger grâce à un positionnement international favorisant une fécondité croissante pour le fret. En situation plus marginale, l’axe de l’A51 entre Aix-en-Provence et Sisteron a suscité un regain de dynamisme.
Selon C. Gachelin (1977), « un axe de développement se définit comme un phénomène de croissance linéaire à partir d’un ou plusieurs pôles induisant cette croissance. Il y a une liaison fonctionnelle entre le pôle de croissance et l’axe de développement ». Aujourd’hui, à l’heure de la polarisation de l’espace, la tendance est au renforcement des points puissants. En suivant F. Perroux (1955), rappelons que « la croissance n’apparaît pas partout à la fois ; elle se manifeste en des points ou des pôles de croissance avec des intensités variables ». Le processus d’axialisation semble céder le pas à une polarisation. Plus exactement, on observe un resserrement spatial du stockage sur les axes principaux, sous forme de pôles. L’organisation de l’espace s’effectue en chapelet, de façon discontinue, car dépendante des accès à l’autoroute surtout, ainsi qu’aux ports et gares. Ainsi s’étiole l’alignement entre Fréjus et Menton au profit d’une nette bipolarisation aux deux extrémités de l’axe ; les communes du Gard sont délaissées au profit des zones d’Avignon et de Montpellier.
Le processus de polarisation au nom des effets d’agglomération
La modification de la morphologie des réseaux logistiques vise à servir la quête de l’optimisation fonctionnelle. La centralisation des lieux de fabrication et de stockage alimente la polarisation organisationnelle des réseaux, ainsi que leur simplification par la diminution du nombre de sites et d’échelons intermédiaires (Savy, Veltz, 1995). Cependant, il faut qu’aux points nodaux intervienne une massification des flux créant un volume suffisant pour justifier, du point de vue économique, des investissements dans l’automatisation et la robotisation des opérations. Les prestations logistiques doivent tirer parti des coûts dégressifs liés aux effets de concentration. La centralité apparaît comme une garantie de polyvalence face à l’incertitude de l’avenir, une condition de flexibilité.
La plupart des réseaux logistiques calquent leur implantation sur le réseau des zones métropolitaines, renforçant les structures. Ce choix procure un marché proche et une desserte aisée, de bonnes infrastructures en général dont les nœuds correspondent à l’armature urbaine, mais également un marché des services à la production ainsi qu’un marché du travail pour le recrutement dans les métiers les plus qualifiés. Les mutations spatio-logistiques semblent donc profiter aux métropoles. Cependant, la diminution du nombre de nœuds, du nombre d’entrepôts, avive la sélectivité des localisations. L’attraction vis-à-vis du stockage demeure régie par un effet de taille sensible. Plus la ville est importante, plus elle attire des nœuds logistiques. Au final, on aboutit à des déséquilibres territoriaux accentués, la croissance se concentrant vers les grandes villes, affectées à leur tour par des mutations. Les villes centres sont en effet de plus en plus vivement dépossédées de leur stockage qui migre en direction des sites périphériques : les entrepôts sortent des villes. Les besoins en terrains ainsi que les mouvements de véhicules entraînent une relocalisation des investissements logistiques, notamment en fonction de la situation des lieux de vente, de l’accessibilité, du coût du foncier. Le stockage, comme les réseaux de transport, s’étoffe dans les zones urbaines à proximité des villes centres, par besoin d’espace mais également pour fuir une congestion de la circulation de plus en plus pesante sur les impératifs d’une logistique nécessitant une grande rigueur dans le respect des délais et des rythmes de distribution. De ce fait, les grandes agglomérations assument une bipolarisation du stockage. Lyon et l’Isle-d’Abeau, Avignon et Cavaillon, Dijon et Longvic, Marseille et Vitrolles-Rognac : nombreux sont les exemples de ces mutations où les espaces périphériques des grandes villes profitent d’une spécialisation du stockage corrélativement à une desserte en infrastructures de transports de qualité.
L’étoffement du réseau autoroutier au sein du Grand Sud-Est français entre 1980 et 1995 fait passer l’espace desservi [3] de 54 353 km2 à 75 042 km2. Celui-ci tient une place de plus en plus grande pour le stockage (66,7 % puis 80,5 % des surfaces construites). Mais il apparaît que l’espace le plus anciennement desservi est celui qui enregistre le développement le plus net. La concentration du stockage s’effectue alors autour des diffuseurs autoroutiers. Une analyse distinguant les communes selon les équipements modaux dont elles disposent, révèle quelques résultats visant à nuancer ces propos. On constate que les communes bi-modales et trimodales [4] sont de plus en plus nombreuses (255 puis 342), conformément à l’extension de l’espace desservi par les autoroutes ; elles concentrent également une part croissante des surfaces construites en stockage au sein du Grand Sud-Est (32,8 % puis 42,4 %). À l’opposé, les communes monomodales non desservies par l’autoroute voient leur poids diminuer. Mais ce sont essentiellement les communes anciennement desservies par le réseau autoroutier, équipées en gares ferroviaires ou en ports, qui enregistrent le développement le plus fort. Là encore, le poids des structures est fort, au nom de la recherche de synergies, grâce à l’utilisation conjointe des infrastructures de différents modes (Colin, 1997).
 
La recomposition spatio-logistique du Grand Sud-Est
 
 
Schématiquement, la structure de l’espace économique est en train de naître par-delà les frontières nationales et repose sur quelques grands pôles européens constitués autour de « plaques tournantes » continentales, relayées par un réseau de plates-formes régionales, de dimension moyenne. Caractérisé par la flexibilité (des produits, des méthodes, des procédés), le système post-fordiste est à l’origine de nouveaux espaces économiques au niveau régional, national et international. Le Grand Sud-Est est depuis une vingtaine d’années le théâtre d’une recomposition spatio-logistique active qui mérite une lecture multiscalaire. Le Grand Sud-Est dynamique, très circonscrit spatialement, absorbe une part croissante de l’activité de stockage. À l’opposé, nous constatons une amplification des inégalités que l’étirement du réseau autoroutier ne parvient pas à canaliser. De vastes portions de territoire sont écartées, d’autres exclues d’un développement manifestement ségrégatif (fig. 2). Les mutations du système de production, l’européanisation des échanges peuvent être considérées comme les principaux facteurs initiateurs d’une nouvelle architecture spatiale de la logistique interne à l’aire d’étude, à l’image des recompositions spatio-logistiques s’apparentant souvent à de la ségrégation.
Fig. 2
Structures et dynamiques spatio-logistiques dans le Grand Sud-Est français
IMGIMGStructures et dynamiques spatio-logistiques dans l...IMGIMF
Les ségrégations spatio-logistiques : le jeu des axes et des aires
Le contexte international, à savoir principalement l’intensification des flux entre l’Allemagne et la péninsule Ibérique, a marginalisé le Sud-Est de l’espace d’étude ainsi que les espaces mal desservis par le réseau autoroutier. La partie orientale de la région PACA souffre d’une situation critique d’angle mort vis-à-vis des flux internationaux, de plus en plus pesante. La stricte monomodalité routière des Alpes-Maritimes a engendré une chute des constructions de stockage entre Fréjus et Nice. La région toulonnaise en difficulté plus à l’ouest ainsi que les communes de montagne de plus en plus désertées au nord-est ne laissent que peu d’espoir pour ce vaste espace écarté des flux.
Les discriminations spatiales peuvent être complétées encore par des différenciations altitudinales. Les communes situées à plus de 400 mètres d’altitude, qui accueillaient 17 % des surfaces construites en stockage au sein du Grand Sud-Est en 1980-1983, n’ont en 1992-1995 qu’un poids de l’ordre de 13,2 %, alors que les établissements situés à moins de 200 mètres sont de plus en plus nombreux. Les zones de relief sont également les moins bien équipées en infrastructures de transport et, le plus souvent, mal desservies par le réseau autoroutier. Ces lacunes induisent des flux locaux, activés par un mode routier pour compte propre pléthorique.
La situation n’apparaît cependant pas figée. L’ouverture et l’intégration européennes redistribuent les places, les rôles et les possibilités. Des axes majeurs à l’échelle nationale sont marginaux dans un contexte spatial élargi. Dans ce cadre, on assiste à l’effacement de l’Yonne alors que le maillon franc-comtois commence à bénéficier — encore timidement certes — d’un développement. De la même façon, la partie orientale du littoral méditerranéen est désertée par les constructions de stockage alors que le Languedoc-Roussillon, et en particulier le département de l’Hérault, profite d’une nette impulsion. Ce basculement des flux au nord et davantage encore au sud du Grand Sud-Est français se double d’une recomposition spatiale du stockage au gré de l’orientation des flux, de plus en plus assujettie aux échanges internationaux. Ainsi la majeure partie des flux ferroviaires Espagne-Italie transite-t-elle par Lyon et les Alpes du Nord.
Depuis une vingtaine d’années, les échanges entre pays européens s’intensifient. Certains espaces longtemps à l’écart des circuits logistiques se découvrent une position plus stratégique. La suppression des frontières, qui se traduit par une forte augmentation des flux transfrontaliers, provoque tout un réaménagement d’une circulation locale ou régionale et nécessite une réorganisation du stockage. Les trois principaux points frontière (Menton, Le Boulou, et le Nord de la Haute-Savoie) et la frange orientale du département du Doubs ont ainsi pu bénéficier d’un développement de l’activité.
Les régions laissées dans les zones d’ombre du dispositif subissent un handicap logistique qui vient souvent s’ajouter à une évolution déjà dramatique. La maîtrise de la logistique leur échappe irrémédiablement semble-t-il, tandis que les aires privilégiées voient s’accentuer leur domination.
Une bipolarisation de plus en plus nette au sein du Grand Sud-Est
Deux aires principales se distinguent nettement par leur dynamisme : l’aire lyonnaise et le delta rhodanien, qui constituent les deux espaces de stockage les plus puissants du Grand Sud-Est français, au gré d’une bipolarisation de plus en plus marquée. Entre ces deux vastes aires logistiques, la Drôme se trouve écartelée à l’image du pôle de Valence phagocyté par les influences centripètes lyonnaise et bas-rhodanienne. Le segment médio-rhodanien s’efface au profit d’une recomposition polarisée au nord près de Saint-Rambert-d’Albon, au sud près de Pierrelatte et Montélimar.
Chacune des deux aires logistiques est animée par un processus de redistribution de l’activité qui s’opère toutefois de façon différentielle. L’Est de la région rhône-alpine enregistre une atomisation des constructions, doublée de leur migration vers l’Est lyonnais et l’axe Saône-Rhône (Piquant, 2001). Dans le Grand Delta, l’aire de Montpellier, le carrefour avignonnais ainsi que la Crau attirent le stockage de plus en plus, tout comme l’espace interstitiel entre Avignon et Marseille, conformément à une tri-polarisation exacerbée et relayée par un essaimage des constructions dans un vaste triangle attractif.
Le Grand Sud-Est semble se fracturer depuis une vingtaine d’années, entre un système lyonnais dynamique et une entité méridionale qui tend à perdre son moteur marseillais, pâtissant de l’affirmation de la nodalité avignonnaise plus au nord. La métropole lyonnaise s’affirme de plus en plus comme le véritable cœur du Grand Sud-Est, mieux encore comme un pôle logistique européen, alimenté par un développement interne impressionnant (Piquant, 2001). La proximité des marchés principaux situés dans une partie de l’Europe qui cumule à la fois la plus grande concentration de population et les plus fortes densités d’activités économiques nourrit le dynamisme et entretient les espoirs d’une cité rhône-alpine entreprenante.
Le Grand Midi méditerranéen est de plus en plus nettement inféodé à l’entité lyonnaise qui profite d’une situation plus centrale et sans doute d’un équipement multimodal mieux étoffé. Les Bouches-du-Rhône souffrent d’une marginalisation qui, actuellement, ne peut être gommée par une évolution peu encourageante du trafic du port autonome de Marseille-Fos qui ne joue plus le rôle de catalyseur de l’activité économique phocéenne. Le littoral méditerranéen oriental pâtit, de façon générale, d’une chute des trafics portuaires combinée à une extraversion trop faible et à un manque de diversification modale (la route occupe une place trop importante). Les espoirs reposent sur le département du Vaucluse, bien situé, mais disposant d’un équipement multimodal éclaté et sans doute d’un poids économique insuffisant pour parvenir à contrecarrer une évolution catastrophique en PACA.
Le Grand Sud-Est français apparaît de plus en plus fortement bipolarisé sur l’aire lyonnaise ainsi que sur le delta rhodanien pour ce qui concerne le stockage. C’est toutefois le spectre de la fracture qui explique la volonté mutuelle d’intensifier les relations économiques. À l’automne 1996, Lyon et Marseille jettent les bases du Grand Sud-Est en signant un accord de partenariat. L’État souhaite voir se développer une zone régionale d’équilibre dont les deux métropoles pourraient constituer l’ossature. Ainsi, le Grand Sud-Est, sur lequel travaillent de nouveau les aménageurs de la DATAR, rappelle le Grand Delta envisagé il y a 20 ans. Mais l’objectif principal est de contrebalancer l’influence grandissante de l’Europe du Nord-Ouest, de créer un axe Lyon-Marseille pour contrer l’hégémonie de Rotterdam. En se tournant logiquement vers son « hinterland naturel », à savoir la région Rhône-Alpes, le port autonome de Marseille-Fos veut mettre Lyon sous bannière marseillaise. La cité phocéenne devient le débouché naturel et privilégié de la métropole rhône-alpine, qui, à son tour, accepte de devenir le « port avancé » du port autonome de Marseille [5]. Pour contrecarrer l’effet concurrentiel des autres pôles logistiques européens, Lyon et Marseille se retrouvent dans la même motivation pour accroître les relations entre leurs systèmes logistiques [6]. À l’image de cet exemple, l’aire d’étude doit aujourd’hui composer avec des dossiers brûlants de la politique des transports et de la logistique.
Le Grand Sud-Est se positionne favorablement sur les grands axes de fret nationaux et européens. Dans le cadre d’une Europe où la géographie de la logistique se recompose, l’aire d’étude, bien située notamment entre les pays rhénans, l’Italie et la péninsule Ibérique, enregistre un développement de ses activités de transport et de stockage. Toutefois, ce dynamisme encore empreint d’une certaine timidité, laisse entrevoir une immense marge de progression et de profit. Dès lors, le Grand Sud-Est doit être considéré comme un vaste espace aux enjeux pluriels, au sein duquel le développement de la logistique doit être alimenté tout d’abord par un important essor économique interne, mais également par la gestion, le captage et la valorisation des flux internationaux. Les enjeux, pour la France et le Grand Sud-Est en particulier, touchent à l’emploi, à l’économie, à l’environnement, bref, à la société. Quelques difficultés viennent noircir un tableau assez favorable. Il devient urgent de répondre aux problèmes du transit, de l’engorgement des zones urbaines, des discriminations spatiales afin d’optimiser un fonctionnement logistique immergé dans un environnement a priori fécond.
 
Un Grand Sud-Est qui doit aujourd’hui composer avec des difficultés majeures
 
 
On constate qu’un certain nombre de difficultés majeures engendrent de contraignants dysfonctionnements dans le système spatio-logistique qui ne parvient pas à régler efficacement, pour l’instant, des problèmes pourtant structurels mais dont les solutions tardent à venir.
Un transit en croissance
Le poids du transit, en premier lieu, se fait de plus en plus lourd, en particulier sur un axe rhodanien qui doit supporter la superposition de trafics internationaux, nationaux, régionaux et locaux. Il est souvent décrié comme responsable, comme origine de l’asphyxie de la circulation (Reynaud, 1991). La région Rhône-Alpes voit passer les deux tiers du transit routier international du territoire français. La France, et spécialement le Grand Sud-Est, est « le pivot de l’axe nord-sud » [7].
Les problèmes du franchissement des Alpes et des échanges nord-sud sont étroitement liés. Ils sont d’actualité avec les restrictions imposées par la Suisse et l’Autriche. Le référendum suisse de l’automne 1998 a validé (à 63,6 %) le programme de ferroutage qui vise à « transférer sur le rail la totalité du trafic de transit routier ». Deux tunnels sont en cours de percement [8]. Dès lors se pose de surcroît la question du franchissement des Alpes. Une partie des flux sera nécessairement reportée sur une France déjà saturée, d’autant plus que l’Autriche affiche la même volonté de limiter le trafic routier à travers son territoire. On peut alors craindre que le Grand Sud-Est doive supporter les échanges aux volumes substantiels entre Royaume-Uni, Benelux et Italie, ainsi qu’entre Allemagne et Italie (Reynaud, 1991).
C’est surtout l’élargissement de la CEE à l’Espagne et au Portugal qui explique la formidable croissance d’un trafic de transit international. L’explosion du transit terrestre ayant pour origine ou destination la péninsule Ibérique est particulièrement révélatrice de cette tendance à l’accentuation de la vocation de transit de la France dans les échanges d’une Europe du Sud attirée par les nouveaux pôles de développement du Nord. Les poids lourds espagnols représentent le quart (24 %) des véhicules étrangers traversant la France.
La question est de savoir comment le réseau français s’accommodera des forts taux de progression des trafics internationaux dans les années à venir, d’autant plus que plusieurs foyers de saturation se profilent. Le transit nécessite une réflexion européenne afin de garantir un développement harmonieux des échanges économiques sur le continent. Si ces problèmes méritent des aménagements, il s’avère que, plus encore, ce sont les flux de transit interrégionaux, les flux locaux qui pèsent sur les conditions de circulation, notamment dans les zones métropolitaines. 600 000 tonnes de marchandises transitent quotidiennement sur le réseau de la région Rhône-Alpes, alors que les perspectives d’évolution laissent supposer une poursuite de la croissance avec l’axe Dole-Lyon via Bourg-en-Bresse.
L’engorgement de l’axe nord-sud et des villes
La circulation routière internationale représente, dans les couloirs Rhin-Rhône, une très forte proportion du trafic, supérieure à la moyenne nationale pour laquelle ce sont les relations interrégionales qui sont prépondérantes. La saturation lyonnaise est à la mesure de cette situation. Le fonctionnement de la voie Lille-Paris-Lyon-Méditerranée reste perturbé, malgré la mise en service en 1993 de la rocade est de Lyon, reliant Anse au nord à Ternay au sud. On compte plus de 50 000 véhicules en transit chaque jour, dont le quart de poids lourds. La rocade est s’avère insuffisante ; elle n’a pas supprimé l’engorgement de Fourvière. Il s’agit donc de sortir le trafic de transit de l’agglomération. C’est pourquoi l’État s’engage à réaliser pour 2010 un grand contournement de l’agglomération par l’ouest reliant entre elles les autoroutes A6 et A7.
Comme le souligne M. Savy, « la fluidité à longue distance […] vient buter, dans les zones denses les plus développées, sur la congestion des infrastructures qui amplifie les aléas et altère la fiabilité des circuits » (Latts-Certes, 1993). La concentration de la distribution et la densification des locaux de stockage dans certaines zones, la métropolisation des pôles logistiques engendrent une circulation de plus en plus contrainte par la superposition de flux de natures différentes. Cette tendance à la polarisation du stockage dans les zones urbaines aux trafics denses, et donc à la congestion croissante, n’est-elle pas contradictoire avec la demande de livraison des produits en flux tendus, juste-à-temps ? La saturation des infrastructures de transport face à une circulation accrue n’altère-t-elle pas la fiabilité des circuits logistiques ?
Des discriminations spatiales de plus en plus vives
Nous avons mis en évidence l’accroissement des écarts au sein du Grand Sud-Est, pour ce qui concerne les surfaces construites en stockage, et ceci à différents niveaux spatiaux. Cette tendance n’est-elle pas en opposition avec la quête d’un aménagement, d’un développement du territoire harmonieux, équilibré ? La logistique, dont l’inscription spatiale est de plus en plus sélective, ségrégative, n’est-elle pas dans une certaine mesure le miroir agrandissant des inégalités qui affectent de façon amplifiée un Grand Sud-Est résumé aujourd’hui plus encore qu’hier à un axe méridien ? Le territoire existe par ses différences. « Concentration et désertification, spécialisations complémentaires ou concurrentes, relations de coopération ou de domination organisent le territoire comme un système, où les spécificités d’un lieu prennent sens par rapport à leur environnement, plus ou moins large » (Savy, Veltz, 1993). Mais il s’avère que le transport, et la logistique par extension, renforce ou crée les inégalités spatiales pour plusieurs raisons. Les choix d’implantation des réseaux, de localisation des établissements, sont dictés par des critères financiers : les zones de relief, enclavées comme le Massif central, restent défavorisées. Parallèlement, on a tendance à construire des infrastructures et à doter en équipements les régions qui en ont le plus besoin, c’est-à-dire celles où les échanges sont indispensables, celles qui sont dynamiques, celles que la congestion guette. Les transports renforcent l’hétérogénéité de l’espace géographique.
La localisation anarchique des activités logistiques
Les premières plates-formes, appelées gares routières de marchandises, ont été créées en 1967 avec Sogaris et Garonor. Devenues sources de richesse pour les collectivités locales, les plates-formes peu structurées et peu organisées se sont multipliées, occupant l’espace de façon anarchique. Le plus souvent, on a enregistré une mutation dans l’appellation des zones industrielles, qui sont devenues zones d’activités dans les années 1980 et ZAIL aujourd’hui (Zones d’activités industrielles et logistiques). Le désordre dans les implantations s’est accentué, surtout depuis les lois de décentralisation qui ont notamment engendré leur multiplication sans concertation, à la suite d’initiatives multiples : CCI, SIVOM, municipalités, secteur privé… Chaque commune appelle de ses vœux, sur son territoire, des plates-formes logistiques perçues comme un élément concourant à une meilleure organisation des activités de transport locales (Vulin, 1993). Bien des collectivités locales veulent « leur zone logistique » ou « leur plate-forme logistique ».
Dans la première moitié des années 1990, on a déploré « une quantité de projets, aucune politique » (Brunet, 1993). Il s’agissait de redonner une signification au concept de « plate-forme logistique », combattre le désordre des implantations anarchiques pour éviter la dispersion, le gaspillage, la multiplication des infrastructures. Il fallait lutter contre la prolifération de « zones d’activités économiques “ déguisées ” en plates-formes logistiques, ce terme étant actuellement particulièrement à la mode et commercialement porteur » [9]. Aujourd’hui, pour éviter la mauvaise utilisation de l’argent public, un schéma pourrait être proposé, dans la perspective d’un assainissement du marché et d’un tarissement de la « prolifération anarchique » [10] des projets. On prône la complémentarité en effaçant les concurrences au sein d’une métropole (cas de Montpellier) ou entre villes peu éloignées (Le Boulou-Perpignan, multiplicité des équipements le long du sillon rhodanien).
On constate avec crainte que l’État ne semble pas pouvoir peser fortement dans les projets de plates-formes. Cette situation paraît d’autant plus préoccupante qu’en 1993, la DATAR en avait déjà recensé 150 sur le territoire sans compter les zones d’activités possédant un embranchement ferroviaire. On regrettera également que le problème des plates-formes multimodales soit encore arbitré au niveau régional, voire départemental, alors que la partie se joue aujourd’hui au niveau européen. La dispersion française sera probablement un handicap lorsqu’il faudra soutenir les projets à l’échelon européen.
Le Grand Sud-Est, en raison de sa situation géographique, doit traiter plusieurs dossiers récurrents, portant principalement sur la gestion des flux de transit et sur les possibilités de transferts modaux. Les politiques menées peuvent nous éclairer sur le contexte actuel de la logistique.
 
La politique comme moyen d’action sur le système spatio-logistique ?
 
 
C’est le plus souvent dans le cadre du troisième Contrat de plan État-Région qu’apparaît la notion de logistique, témoignant d’une prise en compte récente et timide de cette dimension au plan politique. Elle peut revêtir différentes formes : activités spécifiques comme les aides aux entreprises de transport combiné en Languedoc-Roussillon, aides aux entreprises de transport routier de marchandises en PACA, ou alors programmes de plus grande envergure comme le port terrestre de l’Europe en Bourgogne, les plates-formes en PACA. La modeste allusion à la logistique dans les contrats de plan est à l’image de la pauvreté des documents sur ce thème de façon générale. On ne recense qu’un petit nombre de textes, rapports, propositions, sans réelle politique globale. Parmi ceux-ci, abondants sont les travaux de promotion logistique. Depuis une quinzaine d’années cependant, quelques projets de plus grande ampleur fleurissent, au fur et à mesure que le Grand Sud-Est s’affirme comme un espace stratégique. Nous prendrons pour exemples ceux menés par la RUL (Région urbaine de Lyon), par l’OITC (Office interconsulaire des transports et communications) du Sud-Est, par la promotion du port terrestre de l’Europe et de la zone Marseille-Provence, etc. Transport et stockage sont récemment intégrés dans une même politique logistique qui peut prendre des configurations multiples : multisite en Bourgogne, plate-forme éclatée en Languedoc-Roussillon, fonctionnement en réseau en Rhône-Alpes par exemple. Sous cette terminologie, bien que les contrats de plan État-région ne proposent pas de schéma logistique précis, on retrouve de façon sous-jacente les grands concepts porteurs tels que la promotion des sites multimodaux, la spécialisation des plates-formes, leur hiérarchisation (niveaux international, national, régional, local et urbain) et leur organisation en réseau.
Aujourd’hui, la définition d’une politique logistique semble nécessaire, même si de nombreux freins sont identifiables. Dans les décennies qui ont suivi la seconde guerre mondiale, la logique d’aménagement du territoire reposait sur un concept égalitaire de l’espace : il fallait permettre à tous et à tous les lieux de disposer des mêmes conditions d’accessibilité. Par contre, depuis une vingtaine d’années, la logique d’efficacité économique a pris le pas sur la logique de répartition. Dès lors, la politique des transports va à l’encontre du souci d’égalitarisme spatial, devenu irréaliste. Le classement des projets selon leur taux de rentabilité collective conduit à privilégier les investissements dans les zones à forte densité où la saturation apparaît. Les décisions d’aménagement ont suivi les raisons économiques et donc favorisé l’essor des régions les plus dynamiques, sans inverser les flux qui poussaient à la désertification de régions entières (Plassard, 1993).
L’empreinte des réseaux à la surface du globe constitue la manifestation la plus probante de l’activité de transport ainsi qu’une nécessité vitale pour le dynamisme économique d’une région et pour assurer les conditions de son développement futur. Toutefois, les infrastructures doivent être améliorées et l’initiative revient aux pouvoirs publics qui se trouvent dans une position quelque peu ambiguë, devant conserver une politique neutre tout en cherchant à satisfaire la mobilité là où la demande est la plus forte et ne pas laisser le choix des infrastructures aux seules lois du marché. Leur développement comporte une dimension stratégique pour un État, car elles sont une composante essentielle de l’aménagement du territoire (Cost 310, 1993). Aux mains de la puissance publique, les transports peuvent être à l’origine de modifications spatiales même si l’État a de grandes difficultés pour mettre en place une politique logistique durable.
La régulation du transport, et maintenant de la logistique, demeure une préoccupation majeure en raison de sa place dans la géographie économique, résultat d’une combinaison complexe entre dynamiques économiques, sociales et politiques. Toutefois, les conflits locaux attisés par les choix d’implantation restent extrêmement vivaces à l’heure de l’Europe ! Il s’agit donc de canaliser les concurrences spatiales et de trouver un terrain de conciliation entre les impératifs locaux, régionaux, nationaux et européens (par exemple pour la localisation d’établissements de stockage, de plates-formes logistiques). Plus globalement, c’est la question de la dialectique entre le local et le global qu’il convient de traiter, tant la prise en compte des différents échelons spatiaux est fondamentale. Dans un contexte d’internationalisation de l’économie, le fret doit être réfléchi au niveau national voire européen, afin de mettre en place une politique visant une organisation logistique intégrée à l’échelle continentale (notamment pour le transport combiné) et privilégiant les zones frontalières ainsi que les ports et grandes agglomérations.
La Confédération française pour l’habitat et l’aménagement du territoire (COFHUAT, 1993) prône la mise en place d’un schéma de plates-formes de fret pour trois raisons principales. Il convient de stopper le gaspillage par la prolifération de projets, de contribuer au rééquilibrage du territoire et de se positionner dans la concurrence européenne. Les schémas directeurs d’infrastructures de 1986 (routes), qui ne prennent en considération que le linéaire, doivent être complétés par une politique nodale. Il faut hiérarchiser les différents projets, les plates-formes, établir une cohérence régionale ou multirégionale, européenne. Selon le rapport Daubresse (1997), « l’absence de hiérarchie nationale des zones à enjeux stratégiques risquerait d’être génératrice d’une concurrence franco-française qui, à coup sûr, s’avérerait dangereuse vis-à-vis des autres plates-formes européennes ». C’est dans ce cadre qu’en juillet 1996, les conseils régionaux ont été conviés à répondre à un questionnaire portant sur leurs équipements logistiques présents ou programmés. Les régions souhaitent une clarification de la stratégie de l’État à travers notamment un document de référence traduisant une réelle volonté d’organisation, en rejetant l’idée d’un cadre normatif trop rigide et trop globalisant de la logistique (il s’agit de tenir compte des spécificités régionales). Les régions se veulent alors accompagnatrices, relais et compléments de la politique nationale. La dualité entre développement économique local et économie globale doit être gérée par un État qui doit dicter des mesures, conduire une politique générale et se présenter en arbitre face aux décisions locales. Mais les mécanismes de polarisation de l’espace peuvent être perçus comme allant à l’encontre des préoccupations d’un aménagement équilibré du territoire. Faut-il polariser sur un nombre de sites restreint ou rééquilibrer ? Faut-il imposer ou réguler ? Il est impératif de rationaliser l’offre et, notamment, de créer des sites et des terminaux multimodaux, promouvoir, optimiser l’usage des infrastructures en place, en tenant compte des perspectives de développement pour les années futures. En définitive, il s’agit de prôner les complémentarités internes au Grand Sud-Est, de gommer les intérêts et conflits locaux au profit d’une organisation plus rentable, qui devra trouver son écho au niveau de la distribution modale des flux. L’État doit favoriser un partenariat et prévoir des mesures d’accompagnement afin d’accroître l’efficacité d’une telle politique.
La logique de polarisation du stockage peut être supposée favorable à l’émancipation du transport combiné. Cependant, si ce type d’acheminement des marchandises enregistre un développement et fait l’objet d’une vaste littérature, on constate avec surprise un paradoxe. En effet, la volonté de promouvoir le transport combiné et la conteneurisation contraste avec de nombreuses carences telles que les chantiers rail-route saturés, les lignes engorgées ou encore les infrastructures inadaptées.
Sur l’axe Dijon-Marseille, la situation apparaissant préoccupante et l’intermodalité se présentant comme « un outil privilégié d’aménagement du territoire » (Daubresse, 1994), le transport combiné offre une solution alternative à la saturation annoncée. Il s’agit donc de prôner une vraie complémentarité des modes, afin de gagner en productivité. Cette politique s’inscrit dans une logique d’aménagement du territoire et doit reposer sur la définition d’un schéma national de structuration des pôles multimodaux.
 
Conclusion
 
 
Le stockage se distribue de façon nettement hétérogène au sein du Grand Sud-Est français. Mais l’élément le plus frappant est sans doute la tendance à l’accentuation des écarts entre espaces bien équipés et aires délaissées. Seules certaines zones profitent du processus de concentration en cours avec, là encore, de grandes inégalités. La présence, mais plus encore le développement des activités logistiques, semble devoir répondre à la conjugaison de trois paramètres fondamentaux : une situation favorable, des réseaux de transport multimodaux et inter-reliés, un pôle urbain.
Cette géographie est le reflet de dynamiques plus globales au sein de l’espace économique : nouveaux modes de fonctionnement des entreprises, changements dans les rapports aux modes de transport. Le Grand Sud-Est présente une géo-logistique mosaïque qui subit, depuis un quart de siècle, de fortes mutations spatiales. On aboutit finalement à une recomposition multiscalaire du système spatio-logistique qu’il convient de gérer à travers une politique d’aménagement du territoire adaptée.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  Savy M., Veltz P. (1989). « Le transport par flux tendus ». Les Cahiers scientifiques du transport, n° 19, p. 1-14.
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·  Savy M., Veltz P. (1995). Économie globale et réinvention du local. La Tour d’Aigues : DATAR/ Éditions de l’Aube, 189 p.
·  Tixier D., Mathe H., Colin J. (1996). La Logistique d’entreprise : vers un management plus compétitif. Paris : Dunod, 2e édition, 286 p.
·  Vulin B. (1993). Circuler demain. La Tour d’Aigues : DATAR/Éditions de l’Aube, 191 p.
 
NOTES
 
[1]Nous avons tenu à employer un terme générique pour caractériser les flux. Cependant, en raison du poids prépondérant de la logistique dans le secteur des produits manufacturés, le lecteur pourra rapporter les considérations de l’article à ce type de produits.
[2]Le segment comprend les communes situées de part et d’autre de la Saône, jusqu’à une distance de 12 kilomètres.
[3]Sont considérées ici les communes situées à moins de 20 km d’un diffuseur autoroutier.
[4]L’équipement des communes a été défini en fonction de la présence, sur leur territoire, de certains nœuds modaux ; ainsi ont été identifiés trois types de configurations bi-modales : autoroutes (distance inférieure à 4 km par rapport au diffuseur autoroutier le plus proche)-fer (gare ferroviaire de fret) ; autoroute-voie d’eau (port fluvial) ; fer-voie d’eau. Les communes équipées de façon tri-modale regroupent sur leur territoire une gare de fret SNCF, un port fluvial et se situent à moins de 4 km du diffuseur autoroutier le plus proche.
[5]À ce propos il convient de se demander si la volonté de Marseille de faire de Lyon son arrière-port ne doit pas être interprétée de façon inverse : « Marseille port maritime de Lyon ».
[6]Lyon-Terminal, filiale de la CNR qui exploite la plate-forme multimodale située au cœur du port Edouard Herriot, privilégie la Méditerranée comme débouché. En juin 1997, une navette ferroviaire de conteneurs est mise en place entre le PEH et Fos avec 3 allers-retours par semaine, favorisant une intensification des échanges entre Lyon et Marseille. À l’automne 1997, la plate-forme agroalimentaire de Port-Tellines est mise en service.
[7]« La France, pivot de l’axe nord-sud », Liaisons Transports, n° 5, juillet-août 1994.
[8]L’un de 57 km sous le Saint-Gothard, le plus long du monde ; l’autre de 33 km sous le Lœtschberg, avec des travaux titanesques. Ils devraient faciliter les liaisons ferroviaires entre le Nord et le Sud de l’Europe, par la Suisse, et par conséquent alléger le trafic de transit sur les routes et autoroutes françaises (Le Monde, 2 décembre 1998).
[9]« Plates-formes multimodales : halte à la prolifération anarchique », Les Échos transports, 1er avril 1993.
[10]Ibid.
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