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L’Espace géographique

2003/4 (tome 32)

  • Pages : 96
  • ISBN : 9782701134482
  • DOI : 10.3917/eg.324.0289
  • Éditeur : Belin

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Les réformes dans le secteur agricole en Russie étaient en germe depuis de longues années, bien avant la fin de l’Union soviétique. La politique de soutien à la croissance de la production dans les kolkhozes et sovkhozes, qui fournissaient alors les trois-quarts du produit agricole, avait mobilisé à la fin de la période soviétique des moyens financiers considérables. Mais elle avait abouti à des résultats bien maigres, sans proportion avec les efforts consentis. Il faut rappeler aussi la faible productivité du travail et le niveau élevé des pertes dans la production. En 1980, déjà deux-tiers des kolkhozes et sovkhozes étaient déficitaires. Par la suite, les indicateurs financiers s’améliorèrent en apparence, mais ce fut du fait de nouvelles subventions au secteur et grâce à l’annulation de la dette des entreprises agricoles. Celles-ci entrèrent dans la période des réformes d’après 1991 dans un état de profonde crise, avec des dirigeants et des travailleurs pas du tout préparés à changer radicalement ni leur mode de vie ni les façons de faire caractéristiques des exploitations soviétiques.

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Les premières années de réformes ont eu pour résultat la destruction du système d’approvisionnement en semences, outillage, carburant, et aussi d’écoulement de la production, à un moment où tous les prix étaient libérés dans le pays. Cela a créé des conditions externes radicalement nouvelles pour les exploitations agricoles collectives, tandis que leur fonctionnement interne était très peu modifié. De plus, les années 1991-1993 ont été marquées par la mise en œuvre d’un programme de « réorganisation des kolkhozes et sovkhozes ». La terre de chaque exploitation a été juridiquement distribuée à ses travailleurs, actuels ou retraités. Simultanément, les paysans ont obtenu le droit de quitter l’exploitation collective avec leur part des terres, ce qui représente 3 à 4 hectares dans la région de Moscou ou d’autres régions de forte pression foncière, mais peut atteindre 12 à 20 hectares dans les Pays de la Volga.

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Toutefois, cette distribution ne s’est faite que sur le papier. Les paysans ignorent en général où se trouve le lot qu’ils possèdent, ce n’est que formellement qu’on leur a attribué des parts de biens et de terres, et dans la plupart des cas on a juste remplacé le mot kolkhoze par celui de société par actions (SA) ou société à responsabilité limitée (SARL). Pour autant, les kolkhozes et sovkhozes ne sont pas devenus de véritables SA. Les bénéfices, quand il y en a, sont redistribués en fonction du travail de chacun et non du nombre de parts, et toute l’organisation du travail est régie selon les principes antérieurs. Les paysans dans leur écrasante majorité sont restés dans les mêmes entreprises qu’avant.

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Le morcellement de kolkhozes et l’apparition de fermiers indépendants restent l’exception. La transition vers l’économie de marché opérée à la fin du xxe siècle dans un contexte de profonde crise de l’agriculture a, à l’évidence, rapproché l’économie russe — et singulièrement sa composante agricole — de l’économie d’un pays en voie de développement. Mais elle a aussi rendu ses structures plus complexes. On parlera ici de ses trois principales composantes : les grandes exploitations collectives (ex-kolkhozes et sovkhozes), les lopins individuels et les fermes privées.

Les enjeux des réformes : articulation entre formes d’exploitation individuelles et collectives

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Commençons par l’élément le plus ancien : les lopins, héritage direct des exploitations individuelles d’avant la Révolution.

Les lopins individuels

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L’économie agricole soviétique était duelle : on y a toujours vu coexister le secteur collectif et la toute petite exploitation individuelle qui, même si elle mettait en œuvre des techniques très artisanales, avait une production commerciale non négligeable. En 1928, 96 % des surfaces ensemencées étaient encore entre les mains d’exploitants individuels. Mais, en 1940, les kolkhozes possédaient 86 % de ces mêmes surfaces, et les sovkhozes 10 %. En 1958, seuls 2 % des terres étaient d’usage privé (L’Agriculture de la RSFSR, 1959, p. 225). Cependant, ces chiffres publiés dans les annuaires officiels ont toujours été considérés comme douteux, car ils contredisaient d’autres statistiques. En 1940, par exemple, les exploitations collectives n’ont produit que 30 % de la viande en Russie, le reste étant fourni par les lopins. Les paysans nourrissaient ce cheptel privé avec du fourrage, que l’on ne pouvait certainement pas tirer des quelque 2 % des terres dont ils disposaient. D’après les calculs de A.A. Nikonova (1995), les paysans russes du milieu du xxe siècle donnaient 83 % de leur temps de travail à l’exploitation collective, mais n’en retiraient que 20 % de leur revenu total. Cela signifie qu’ils travaillaient pour le kolkhoze comme pour un maître, et se nourrissaient grâce au produit de leurs lopins.

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Au cours des années 1950-1960, ont été menées plusieurs offensives contre les micro-exploitations agricoles. I.G. Alexandrova (1993) considère que la Russie a connu en fait deux vagues de collectivisation. La première, sous Staline (années 1930), a liquidé les exploitants individuels ; la seconde, sous Khrouchtchev (années 1960), a transformé les paysans en simples manouvriers, privés de leur bétail et presque entièrement dépossédés de leurs potagers.

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En 1990, l’ensemble des terres agricoles d’usage privé (y compris les jardins et potagers) ne comptait plus que pour 1,4 % des terres ; mais elles réalisaient le quart de la production totale de la Russie. Cela signifie que les travailleurs des kolkhozes ont continué à vivre de leurs potagers et de leur maigre bétail. En 2000, la contribution des lopins individuels a dépassé les 50 % du total ; ils produisaient presque toutes les pommes de terres (92 %) et les légumes (78 %), plus de la moitié de la viande (57 %) et la moitié du lait (La Russie en chiffres, 2001). La montée spectaculaire de la contribution des lopins à la production totale n’est pas due seulement à une croissance de leur production, mais aussi à la forte chute de la production des entreprises collectives au cours des années 1990. La production des lopins a augmenté au maximum de 20 % en volume par rapport à 1990 ; en 2000, le résultat a été seulement de +13 % par rapport aux dernières années soviétiques.

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Cette production individuelle est composite. On trouve aussi bien la grand-mère plantant ses pommes de terre et cueillant des champignons en forêt que de véritables plantations de concombres (quand bien même leur superficie n’excède pas 20 ares) assurées d’un débouché commercial. Mais il faut aussi compter l’activité mi-loisir mi-travail des citadins sur le lopin de leurs résidences secondaires. La seule véritable caractéristique commune à ces différentes formes d’agriculture est leur caractère spontané, c’est la « Russie d’en bas » qui produit, rappelant la micro-activité populaire d’avant la Révolution.

Les nouveaux fermiers russes

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Au cours des années 1990 est apparu un nouvel acteur dans le jeu agricole — le fermier, qui était appelé à un grand avenir. Le démarrage foudroyant des fermes indépendantes (leur nombre est passé de 40 000 en 1991 à 279 000 en 1995) s’explique pour l’essentiel par les avantages consentis à ces nouvelles exploitations privées : des impôts insignifiants, du crédit à bon marché, la possibilité d’acheter de l’équipement à des prix avantageux. Il était alors facile d’obtenir des terres et la conjoncture politique était favorable. En outre, régnait alors la certitude naïve que le secteur agricole allait réussir rapidement sa transformation.

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Toute l’élite agraire a voulu lancer des fermes : les agronomes, zootechniciens, ingénieurs, mécaniciens agricoles, et même les directeurs et présidents de kolkhozes. Par là même, les exploitations collectives ont perdu les travailleurs les plus actifs et entreprenants. Les rangs des nouveaux fermiers ont été complétés par des nomenklaturistes ayant utilisé leurs relations dans l’administration pour obtenir des crédits et de l’équipement. Certains citadins s’y essayèrent aussi. Mais, à partir de la moitié des années 1990, seuls des gens issus du milieu agricole ont tenté l’aventure. À ce moment-là, les fermiers ont perdu le bénéfice des avantages antérieurs. Leurs exploitations sont revenues dans le même cadre fiscal et financier que les exploitations collectives, mais dans des conditions beaucoup plus difficiles que ces dernières.

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Plus de la moitié des fermes étaient déficitaires en 1999 et, dans une exploitation sur quatre, plus de la moitié de la superficie était en friche. Alors même que la productivité du travail est plus forte que dans les kolkhozes, la concurrence est rude, du fait par exemple des problèmes d’écoulement de la production. L’immense majorité des fermiers dispose de petites surfaces et réalise un maigre chiffre d’affaires. La superficie moyenne des fermes (environ 50 hectares) peut paraître élevée ; mais ce chiffre est gonflé par les très grandes surfaces utilisées dans les pays de la Volga et en Sibérie. Dans la majorité des régions de Russie d’Europe, la moyenne est de 20-30 ha.

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En 2000, il y avait en tout 262 000 fermes indépendantes. Leur nombre est en constante diminution, bien que la superficie totale des terres dont elles disposent augmente. Cela indique qu’un processus de sélection est en cours : les exploitations les plus solides se renforcent, pendant que les plus petites et les plus faibles vont de plus en plus mal. Les fermes tiennent 7 % des terres agricoles et réalisent 3 % de la production totale (en valeur). Le processus de renforcement des unes et d’affaiblissement des autres fait que les plus petites se limitent à la toute petite production ; elles ne se différencient plus guère des exploitations individuelles sur lopin. Seul un tiers des fermiers vit réellement de sa production, un autre tiers est aux limites de la survie économique, le dernier tiers faisant la toute petite production dont on vient de parler. On n’exige pas d’impôts de ces derniers, car il n’y a rien à prélever. On ne peut différencier en fait les exploitations sur lopins des fermes que sur un critère : l’exploitation est-elle ou non une entité juridique ? Certaines exploitations individuelles sur lopin assurent un revenu élevé et sont au fond aussi des fermes, mais on ne les compte pas comme telles, puisqu’elles ne sont pas des entreprises.

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Les individus qui pratiquent l’agriculture commerciale sur leurs lopins expliquent qu’ils ne font pas la démarche de transformer leur exploitation informelle en ferme dûment enregistrée parce qu’ils n’ont pas d’équipement et ne peuvent obtenir de crédit. Mais ces exploitations ne paient pas d’impôts (sauf une minuscule taxe foncière) et ne tiennent pas de comptabilité.

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Les fermiers craignent, certes, les impôts et la bureaucratie. Il y a d’autres barrières encore, morales et psychologiques. Une enquête menée dans la région de Pskov montre que trois quarts des paysans craignent le statut de fermiers : ils ne font pas confiance aux autorités, ne croient guère en leur stabilité et se souviennent trop bien de la dékoulakisation (Praoust, 1998, p. 55). Tout cela témoigne des limites de l’activité et de la mentalité étroite des paysans russes, qui craignent de sortir de leurs petits lopins et répugnent à perdre la protection assurée par les kolkhozes. Le fait que l’agriculture sur lopin ait occupé la niche que devaient prendre les fermiers confirme une fois de plus que le transfert brut des modèles occidentaux sur le sol russe donne des résultat inattendus. Les enquêtes d’opinion menées dans les campagnes à la fin des années 1980 montraient déjà que seuls 10 à 15 % des ruraux souhaitaient devenir des exploitants indépendants (Sérova, 1999). Ceux-ci ont été les premiers à quitter les kolkhozes et ont formé avec certains citadins, dont bien des rapatriés en provenance de toute l’ex-URSS, le noyau de la nouvelle couche des fermiers. Mais la majorité des ruraux n’est pas prête à prendre des risques et des responsabilités d’ordre économique.

L’appropriation de la terre : entre formes juridiques et pratiques

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Les entreprises collectives détiennent toujours 83 % des terres agricoles. Sont incluses dans ce compte les terres détenues par les paysans restés au sein des kolkhozes. Dans les 17 % restants, se trouvent à la fois les modestes lopins des habitants de la campagne et les terres des fermiers.

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L’utilisation des terres décrites dans les annuaires statistiques diffère légèrement de la structure de la propriété (tabl. 1), car on peut les exploiter en tant que propriétaire, en fermage, avec un simple droit d’usage éventuellement transmissible. La répartition réelle des terres est donc autre.

Tabl. 1 - L’utilisation des terres agricoles par catégorie d’exploitant, en % Tabl. 1
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Tout un ensemble de chercheurs russes et surtout beaucoup d’étrangers avaient dans l’idée que le développement de l’agriculture privée était freiné par le manque de terres et l’absence de cadre juridique garantissant la propriété de la terre. Mais les observations faites dans les régions les plus variées concordent : il y a en général largement assez de terres pour répondre aux besoins.

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Au début des années 1990, quand on a réorganisé les kolkhozes et les sovkhozes, une redistribution mineure des terres a eu lieu : le sol des villages et leurs environs immédiats, espaces traditionnellement utilisés pour le bétail privé des paysans, ont été retirés aux kolkhozes pour être mis sous la tutelle des autorités administratives rurales. Ces dernières ont organisé la répartition de ces terres à leur manière, pas forcément égalitaire, en fonction de la situation locale et de la réserve de terres disponibles, formant des lots de 3 à 60 ares. De plus, les ruraux ont maintenant la possibilité d’utiliser des terres appartenant à l’administration, même hors du village, pour toutes sortes d’usages (potagers, pâtures, fourrage), en payant un loyer (ou même en achetant). Les loyers perçus et l’impôt foncier sont si bas que cela revient à une utilisation gratuite de la terre.

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Les entreprises collectives répartissent également quelques terres entre leurs salariés et leurs retraités, surtout afin de cultiver de la pomme de terre, et fournissent une aide pour les travailler. Mais la plus grande partie des dépenses (engrais, soins, ramassage, stockage et vente de la récolte) reste à la charge des individus. Le loyer perçu par les entreprises est symbolique. C’est une possibilité utilisée par ceux qui n’ont pas assez de terrain en propre ou n’ont pas obtenu suffisamment de droits d’usage dans le domaine municipal.

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On voit donc que les paysans utilisent pour leur exploitation individuelle trois catégories de terres labourables : près de la maison, aux environs du village ou plus loin, sur des terres municipales ou appartenant à la grande exploitation. Il faut ajouter encore les prairies et pâturages appartenant à l’administration locale. Tout cela additionné fait que la superficie moyenne des exploitations individuelles est de l’ordre de 1 à 2 ha ; elles occupent jusqu’à un tiers des terres dans certaines contrées. C’est cela qui permet en partie de comprendre l’absence d’intérêt de la population rurale pour les parts de terres abstraites qu’elle détient très officiellement dans les exploitations collectives. Lorsqu’on les interroge, presque tous les paysans soulignent qu’ils n’ont pas de problème de terres. Que la terre qu’ils cultivent soit à eux ou louée, voilà qui n’émeut guère les agriculteurs. Seule exception : la périphérie des grandes villes, où la terre prend beaucoup de valeur du fait de la demande citadine. Mais le phénomène essentiel à retenir est que la crise et les réformes des années 1990 n’ont pas seulement amené les citoyens à utiliser plus qu’avant des terres agricoles et à produire eux-mêmes : elles ont conduit à une transformation des relations d’interdépendance entre deux structures agraires, les exploitations individuelles et les entreprises collectives. Voyons d’abord ce qu’il est advenu des ex-kolkhozes et sovkhozes.

Les kolkhozes vont-ils survivre ?

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La crise actuelle de l’agriculture collective ne peut être comprise simplement comme un élément de la crise générale des années 1990. Comme on l’a dit, c’est aussi un résultat de l’évolution à long terme d’entreprises agricoles faiblement productives et trop habituées à la protection de l’État. Au milieu des années 1990, ce secteur collectif s’est trouvé au fond de la crise et a diminué sa production de presque deux tiers. Il est apparu évident que la majorité des kolkhozes et sovkhozes n’ont pas pu s’adapter aux nouvelles conditions. Cependant le temps de l’incertitude se termine, même s’il faut abandonner l’idée d’un retour aux conditions anciennes. En 1997, les entreprises collectives ont vu pour la première fois leur production augmenter à nouveau. Mais l’année suivante la sécheresse a provoqué une nouvelle chute de la production. Puis en 1999 et 2000 la production est remontée. Sur l’ensemble de la décennie, le choc a été terrible. Et le fait que, même après de longues années de baisse ininterrompue de la production, les résultats de l’agriculture dépendent tout aussi fortement qu’avant des caprices météorologiques est bien décourageant.

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La proportion d’entreprises collectives déficitaires a atteint un pic en 1998 (88 %, cf. tabl. 2). Cela ressemblait fort à un effondrement complet de ce type d’agriculture. Mais, dès 1999, la moitié des entreprises étaient devenues rentables et cette situation s’est maintenue au cours des années 2000 et 2001. Quelles sont d’ailleurs les caractéristiques d’une entreprise déficitaire dans la Russie actuelle ? Elle manque de capital, son bétail a été à moitié abattu et il est mal nourri. Ses salariés ne perçoivent pas de salaire en argent pendant des mois, voire des années. Dans le meilleur des cas, on leur attribue une part de la production. Les chiffres que nous montrons attestent de l’échelle catastrophique de la crise vécue par cette agriculture sortie des circuits monétaires et font comprendre la désespérance de certains groupes ruraux. Mais ceux-ci sont habitués à la survie et se débrouillent comme autrefois avec leurs jardins et leur petit cheptel personnel.

Tabl. 2 - Transformations structurelles de l’agriculture de 1990 à 2000 Tabl. 2

À quoi servent les kolkhozes ?

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Les exploitations individuelles sont la source principale de revenu dans les espaces ruraux où les kolkhozes ne procurent plus de salaire à leurs ouvriers. Pourtant, elles ne sont viables que par le détournement des ressources du kolkhoze. Dans ces conditions, on se rend compte qu’il y a une inversion des représentations habituelles et des termes : de fait, les entreprises collectives servent d’auxiliaires aux exploitations individuelles, et non l’inverse. Avec la disparition des échanges monétaires, le passage au paiement en nature du travail est devenu un phénomène très général au cours des années 1990 ; il concernait la majorité des exploitations et n’était pas seulement réservé aux exploitations en situation critique.

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La plupart des entreprises ne paient que 15 à 30 % du salaire en argent. C’est là une partie d’un système plus vaste : l’économie de la Russie contemporaine est en partie orientée par des stratégies de survie misant sur la dissimulation systématique des revenus à l’égard de l’État. Dans cette situation, le paiement en nature a un intérêt. Si l’on vend toute la production et que l’on paie les salariés avec cet argent, il faudra aussi payer l’impôt sur le produit de la récolte et les taxes assises sur les salaires. Les entreprises préfèrent sous-estimer les volumes de production, à la différence des années socialistes de réalisation du plan, où l’on exagérait volontiers — il faut se souvenir de cela lorsque l’on veut évaluer la chute réelle de la production en Russie. En fournissant directement des céréales, de la viande, du beurre… à leurs salariés, les entreprises parviennent à courir trois lièvres à la fois : elles écoulent leur production, évitent l’impôt et paient leurs salariés. Ces derniers sont satisfaits, dans la mesure où les salaires sont de toute façon misérables et suffiraient à peine à nourrir la famille et entretenir le bétail, si l’on achetait tout au prix du marché. Le paiement en nature leur permet de conserver leur activité individuelle, qui est la vraie source de revenu monétaire. S’est mis en place un système d’interdépendance entre ces deux composantes du système agricole, en réalité une symbiose durable.

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Les entreprises collectives nourrissent à leurs frais les troupeaux des travailleurs, des retraités, et une partie de ceux de leurs autres employés (instituteurs, médecins). Il ne s’agit pas là de liens mafieux, ni même occultes : il y a des accords officiels entre les parties. Les détournements classiques dans le système kolkhozien s’observent aujourd’hui plutôt dans les exploitations les plus touchées par la crise. Les plus fortes les font cesser, préférant mettre en place des formes ouvertes d’assistance à leurs employés. Selon les différents chefs d’exploitations que nous avons interrogés d’un bout à l’autre du pays, l’aide aux exploitations individuelles des salariés représente 3 % des dépenses des entreprises les plus prospères de la périphérie moscovite, mais jusqu’à 30 % dans les zones les plus fragiles ou dans bien dans les régions méridionales.

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Au plus fort de la crise, dans certains oblasts (régions) de la Russie centrale, on enregistrait plus de 97 % d’exploitations déficitaires (Ivanovo, Smolensk) alors que dans la région administrative dite « de Léningrad » (autour de Saint-Pétersbourg) ou celle de Moscou il n’y en avait pas plus des deux tiers (aujourd’hui moins de 30 %). Cela montre que, comme à l’époque socialiste, les grandes exploitations collectives proches de Moscou et de Saint-Pétersbourg s’en sortent mieux que les autres. Cela s’explique par la concentration préférentielle, depuis longtemps, des investissements agricoles autour des deux plus grandes villes de Russie, par l’attractivité de ces régions, par la supériorité des infrastructures et notamment la densité routière : autour de Moscou il y a 320 km de routes pour 1 000 km2, quand la moyenne russe tourne autour de 30 km. La situation est pourtant meilleure encore dans le Sud : Krasnodar et Stavropol n’ont pas plus de 25 à 29 % d’exploitations déficitaires. Hors de la Russie d’Europe, où la crise s’atténue (Ivanovo ne compte aujourd’hui « plus que » 70 % de kolkhozes déficitaires), les situations sont extrêmes : dans le district autonome des Aga-Bouriates (en Sibérie orientale) on ne trouve pas un seul kolkhoze rentable.

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Il faut en conclure que l’espace agricole s’est contracté et que les situations régionales se sont profondément différenciées. L’aggravation des contrastes, la polarisation de l’espace sont encore plus visibles à l’échelle infrarégionale.

Les différenciations spatiales

Des franges urbaines aux périphéries

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On compte en Russie 89 régions de statut fédéral. Chacune d’entre elles est un petit monde doté de sa capitale, de ses franges urbaines et de ses districts périphériques. Les limites des régions administratives sont visibles de l’espace, du fait que la plupart des routes d’intérêt local s’arrêtent à leurs frontières. Dans le domaine agricole, les différences intrarégionales ont toujours été plus fortes qu’au niveau interrégional. Cela s’est confirmé dans les années de crise. On a signalé plus haut que dans les Terres non-Noires (podzols du Nord de la Russie d’Europe) ce sont les exploitations situées à la marge des grandes villes qui s’en sortent le mieux. Comme si ces grands organismes urbains haussaient par leur seule proximité les indicateurs de performance de l’agriculture. Les régions plus méridionales, mieux dotées par la nature (Riazan, Toula, Kalouga), ont des entreprises collectives nettement moins performantes.

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Dans la plupart des régions russes, on peut identifier un gradient de productivité et d’intensivité de l’agriculture qui décroît en fonction de la distance aux villes, et surtout de la distance à la capitale régionale. Tout cela dépend aussi dans le détail de l’intensité de la mise en valeur, de la spécialisation agricole et de la taille des villes. Le rendement de toutes les cultures, y compris les céréales, le rendement laitier, etc., sont 3 à 4 fois plus élevés à proximité des villes des Terres non-Noires que dans les périphéries de ces régions, alors que les conditions naturelles sont identiques. Par contre, dans les Terres Noires, ces contrastes sont moins accentués.

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La règle selon laquelle l’intensivité de l’agriculture décroît en fonction de la distance à la ville a été formulée dans le modèle bien connu de von Thünen (publié en russe en 1926). Les pays développés d’Europe occidentale ont connu une atténuation de ces différences centre-périphérie, du fait du développement des systèmes de transport et de la suburbanisation. En Russie, ces différences se sont non seulement maintenues, mais encore accentuées pendant la crise. Cela est lié au fait que toute activité, y compris agricole, se développant dans un pays aux immenses espaces et dont le réseau urbain est peu dense comme la Russie, se réalise dans un espace social éclaté (Ioffé, Néfédova, 1997, 2001).

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L’urbanisation n’a pas seulement attiré les ruraux dans les villes, mais aussi dans leurs environs. La population rurale des marges urbaines a constamment augmenté, tandis que le rural profond se vidait. Les migrants trouvaient à proximité des villes ce qu’ils ne pouvaient obtenir chez eux. Au total, les kolkhozes et sovkhozes situés à la périphérie des oblasts ne trouvaient pas de main-d’œuvre. On ne pense pas ici seulement à la quantité de main-d’œuvre, mais aussi à sa qualité : le potentiel humain y était faible. Car, comme toujours, les migrants allant vers les villes et leurs marges étaient les jeunes, les actifs et entreprenants.

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Aux marges des villes on dispose évidemment d’une meilleure infrastructure : routes, services de base, etc. Le pouvoir a toujours favorisé les investissements dans l’immédiate périphérie des villes, parce que l’on y observait un résultat rapide, de l’autre main, il a constamment soutenu par ses subventions l’agriculture désespérément déficitaire des lointaines périphéries. Tout cela a renforcé la dépendance des lointains kolkhozes et sovkhozes, accentuant finalement leur retard par rapport aux exploitations proches des villes. La chute spectaculaire des investissements au cours des années 1990 n’a fait que renforcer l’effet de leur concentration antérieure près des villes et le rôle de ces zones plus productives.

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Ainsi l’observation de la géographie intrarégionale de l’agriculture montre une polarisation et un resserrement autour des villes de l’espace des entreprises collectives réellement productives. À peu près deux tiers des exploitations suburbaines ont réussi leur adaptation au nouveau marché russe et trouvent de bons débouchés dans les villes. Ces exploitations sont plus vastes qu’ailleurs, leur personnel est nombreux (plusieurs centaines de salariés, voire jusqu’au millier parfois près de Moscou). La lointaine périphérie est apathique, avec un bétail diminué et des terres à l’abandon. Certes, il y a des exceptions, et des réussites généralement liées à un patron de kolkhoze remarquable. Mais nous parlons des tendances générales et non des cas particuliers.

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Qu’adviendra-t-il aux kolkhozes en perdition, quel que soit leur statut juridique, SA, SARL, etc. ? Ils peuvent soit fusionner avec une exploitation plus solide manquant de terres, soit s’associer avec une entreprise agro-alimentaire, si elle est prête à prendre ce risque, soit louer ou vendre leurs terres dans les régions où cela est autorisé et où il y a une demande, soit éclater en petites exploitations individuelles, ou soit encore diminuer drastiquement ou cesser les cultures, fonder une coopérative de vente de foin, de cueillette des champignons et baies de la forêt, etc., au moins dans les régions forestières.

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La crise fait concorder plus étroitement l’activité des exploitations et leur potentiel réel. Auparavant, celles-ci fonctionnaient grâce aux subventions, ce qui les incitait à labourer et à entretenir un bétail, dans des proportions plus fortes que leur potentiel ne le permettait. D’où l’impossibilité d’arriver à une productivité satisfaisante. Mais il est plus difficile de fermer ces exploitations qu’une entreprise en ville. Car il est impossible aux habitants de trouver un autre emploi sur place, sauf à s’activer uniquement dans leurs jardins, lesquels ne peuvent exister et être viables que parce que le kolkhoze existe.

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L’agriculture paysanne ne dépend pas toujours de la survie des kolkhozes. Il y a deux grandes exceptions. La première est aux marges des villes, là où de grandes exploitations de type industriel paient leurs salariés en bon argent et régulièrement. La deuxième est dans la campagne la plus reculée, là où ne circule presque plus d’argent, où les ressources des kolkhozes ont déjà été pillées, ce qui fait que les habitants ne peuvent plus compter que sur eux-mêmes pour pratiquer une agriculture de survie rudimentaire. Il faut cependant ajouter une troisième catégorie, celles des petites exploitations individuelles très spécialisées. Comme nous l’avons souligné plus haut, les kolkhozes sont indispensables là où les paysans ont besoin d’alimentation pour leur bétail, là où ils font beaucoup de pommes de terre : dans ce cas les tracteurs du kolkhoze viennent, contre paiement en numéraire, labourer les jardins privés.

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Par contre, là où l’on cultive autour de la maison des légumes (concombres, oignons, choux, carottes), parfois avec tant de succès que le revenu est élevé, les kolkhozes s’avèrent inutiles et s’effondrent. Cela signifie, d’un côté, que la population dépend pour la mise en culture des lopins de l’assistance technique des kolkhozes ; et que de l’autre côté, la survie des kolkhozes dépend de la spécialisation des lopins individuels ici où là.

Où se situent les formes d’exploitations alternatives les plus performantes ?

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Nous avons déjà parlé des différences spatiales qui affectent les kolkhozes. Qu’en est-il des exploitations individuelles et des fermes ? Leur position par rapport aux villes est tout aussi fondamentale. Retournons aux données et observons les chiffres de deux oblasts très différents : Riazan, dont les districts septentrionaux représentent le type classique des Terres non-Noires forestières, et les districts méridionaux, une zone de transition avec la steppe boisée, et Saratov, où dominent la steppe boisée et la steppe (tabl. 3).

Tabl. 3 - Densité de la population rurale et production des exploitations individuelles dans les oblasts de Riazan et Saratov Tabl. 3
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Dans les deux oblasts, l’importance et le volume de production des exploitations individuelles croissent du centre vers la périphérie. Les contrastes nord-sud, reflétant la variabilité des conditions naturelles, sont bien moins accentués. Le gradient entre les districts suburbains et périphériques est plus fort dans l’oblast de Riazan : on y produit en périphérie 3,5 fois plus de viande et 2,3 fois plus de lait qu’au centre. À Saratov, les chiffres sont respectivement de 2,6 et 2,2. La moindre performance des exploitations individuelles près des villes témoigne de la meilleure santé des exploitations collectives, de leur capacité à payer les salaires en liquide et, en général, d’une monétarisation plus complète des échanges. Dans le secteur agricole collectif, les contrastes sont aussi forts… mais inverses, comme nous l’avons déjà souligné.

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Les fermiers sont concurrencés près des villes par les citadins possesseurs de datchas et par les entreprises collectives. Ils ont aussi du mal à s’en sortir dans le rural profond, du fait de la faiblesse des infrastructures, de l’absence de débouchés et du conservatisme ambiant. C’est pourquoi la zone la plus attirante est pour eux la semi-périphérie, suffisamment bien reliée aux centres urbains, à la différence du rural profond, et où il y a de la terre disponible, ce qui n’est plus le cas près des villes. Le degré d’importance économique d’une exploitation individuelle s’estime à partir de la part commercialisée de la production. Si elle dépasse la moitié, nous définirons cette exploitation comme pleinement commerciale, sinon comme peu commerciale. Si l’autoconsommation au sein de la famille domine, et la vente de la production est épisodique, nous considérons l’exploitation comme en dehors des circuits commerciaux. Dans les périphéries urbaines de Riazan, on trouve 30 % d’exploitations commerciales chez nos répondants, dans la périphérie lointaine 15 %. Les conditions naturelles sont à peu près les mêmes, c’est donc la proximité des marchés urbains et la jeunesse de la population rurale active qui font la différence. Dans l’ensemble, on peut dire que le phénomène centre-périphérie joue de la manière suivante pour les formes alternatives d’exploitation : la place des exploitations individuelles à la marge des villes est moins grande qu’en lointaine périphérie, mais leur caractère commercial est bien plus accentué. Dans la lointaine périphérie, c’est exactement la situation inverse. Les fermiers sont davantage présents dans la zone intermédiaire.

La « fermerisation » souterraine

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Qui sont donc ces gens qui vendent plus de la moitié de la production de leurs jardins et potagers ? Nous avons tenté de comprendre, lors d’une enquête, leurs motivations (Néfédova, Pallot, 2002). La question la plus intéressante pour nous était formulée de la façon suivante : « Comment changeriez-vous vos pratiques, si l’on multipliait votre salaire ou votre retraite par 5 ? » Un tel revenu théorique, de 2 000 à 7 000 roubles, peut être considéré comme correct pour un rural. Si les gens cultivent leur lopin pour survivre et amortir les effets de la crise, ils devraient tout lâcher devant la promesse de tels revenus. Le veulent-ils vraiment ?

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Dans le district de Loukhovitski, près de Moscou, plus de la moitié des enquêtés ont affirmé qu’ils continueraient comme avant ; la plupart des autres arrêteraient net et bien peu réduiraient simplement leur activité. Les zones les plus résistantes à l’arrêt étaient celles qui sont spécialisées dans la commercialisation de cornichons et de chou à kvas. Là-bas, presque tous les habitants (kolkhoziens, ouvriers de l’industrie, enseignants, médecins) font pousser le cornichon et le chou, source presque exclusive des revenus qu’ils tirent de leur terre. Ceux-là n’abandonneraient pas cette activité, même en cas d’augmentation considérable de leurs salaires. Là où les possesseurs de lopins font pour l’essentiel de la pomme de terre et vendent pourtant cette production, on est plus disposé à arrêter l’agriculture en cas de retour d’un revenu salarié décent.

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Dans l’oblast de Riazan, un tiers des exploitations resteraient aussi intensivement cultivées, un quart même des exploitants seraient prêts à intensifier davantage la production s’ils en avaient les moyens. Cette enquête a donné des résultats saisissants dans l’oblast de Saratov, où les contrastes ethniques sont considérables — l’oblast est à lui seul un musée ethnographique singulier. Un tiers des Slaves (Russes, Ukrainiens) seraient prêts à abandonner l’agriculture en cas d’amélioration des salaires. Beaucoup de Tchouvaches, Cosaques, Caucasiens sont d’une opinion opposée. Environ 40 % des enquêtés seraient prêts à intensifier leur production, s’ils pouvaient investir assez d’argent dans ce projet.

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On trouve aussi bien des exploitations très commerciales et très spécialisées que le contraire dans le groupe de celles que leurs tenanciers veulent maintenir en activité à tout prix. Les uns comme les autres sont prêts à continuer même si leur revenu salarié augmente. Les premiers parce que, de fait, ils sont des fermiers indépendants qui dissimulent tant bien que mal leur activité : c’est pour eux l’activité principale, le reste est annexe. Les seconds, parce qu’ils sont habitués à cultiver pour se nourrir : c’est plus sûr. Les exploitations « peu commerciales » vendent leur production par nécessité : le salaire ne suffit pas. En cas de remontée du salaire, elles diminueraient leur production pour passer dans le groupe « autoconsommation ».

Conclusion

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On voit donc que la structure ternaire de la Russie agricole est plus ou moins une illusion formelle. Les structures sont bien plus complexes, elles se recoupent, tout en restant liées dans une seule pelote. Les entreprises collectives, les fermes et les exploitations individuelles sont à ce point différentes d’un lieu à l’autre du pays et même à l’intérieur d’une région, que des exploitants de statut identique (ceux de la lointaine périphérie, par exemple) ne peuvent comprendre comment fonctionnent leurs homologues des marges urbaines. Les Méridionaux et les Nordiques n’ont guère de points communs, etc. La seule chose claire est que tout cela est en train de faire de la Russie, déjà variée dans ses conditions naturelles et sociales, un pays encore plus différencié, une mosaïque encore plus compliquée. Cela montre que l’économie de marché fonctionne en Russie selon ses propres règles, et qu’elle ne peut adopter tels quels des principes ou des dogmes économiques extérieurs. Il est impossible de proposer à un tel pays des recettes uniques pour réformer son agriculture.


Références

  • Ioffé Gr., Néfédova T. (1997). Continuity and Change in Rural Russia. Boulder : Westview Press.
  • Ioffé Gr., Néfédova T. (2000). Environs of Russian Cities. Lewinston (NY) : The Edwin Mellen Press.
  • Ioffé Gr., Néfédova T. (2000). « Areas of crisis in Russian agriculture : A geographic perspective ». Post-Soviet Geography and Economics, vol. 41, n° 4, p. 288-306.
  • Ioffé Gr., Néfédova T. (2001). « Land use changes in the environs of Moscow ». Area, vol. 33, n° 3, p. 273-286.
  • Néfédova T., Polân P., Trevji A. (2001). Gorod i derevnâ v Evropejskoj Rossii : 100 let peremen, Moscou: OGI, 558 p. [Villes et campagnes de la Russie d’Europe : 100 ans de changements].
  • Nikonov A. (1995). « Spiral’ mnogovekovoj dramy: agrarnaâ nauka i politika Rossii (xviii-xxvv.) », in Ènciklopediâ. roosijskih dereven’. Moscou, 592 p. [La spirale d’un drame multiséculaire: agronomie et politique agriare en Russie].
  • Pallot J., Néfédova T. (2003). « Geographical differenciation in household production in rural Russia ». Eurasian Geography and Economics, vol. 44, n°1, p. 40-64.

Résumé

Français

En 1980, deux tiers des kolkhozes et des sovkhozes étaient déjà déficitaires. La situation ne s’est guère améliorée dans les dernières années de l’URSS et les réformes libérales ont profondément désorganisé un secteur fragile, dont la production s’est effondrée à partir de 1991. La distribution des terres entreprise en 1991-1993 a fait apparaître un très petit nombre de fermes indépendantes. Les fermes collectives antérieures se sont pour l’essentiel maintenues, malgré un changement de régime juridique. On est aujourd’hui dans un système complexe. Nombre de paysans des kolkhozes continuent à faire de l’agriculture vivrière ou commerciale sur leurs lopins, utilisant en partie les ressources de la ferme collective. Ils sont dans un statut mixte d’exploitant indépendant et de travailleur agricole. À cela s’ajoutent les différenciations spatiales qui révèlent que les différences intrarégionales sont plus fortes que les différences interrégionales. Les secteurs proches des grandes villes s’en sortent en général mieux que les régions périphériques, mais ce n’est pas vrai pour toutes les catégories d’exploitation.

Mots-clés (fr)

  • AGRICULTURE
  • RÉFORME AGRAIRE
  • RUSSIE

English

Russian agriculture after 10 years of reform: transformations and diversityBy 1980, two thirds of kolkhozes and sovkhozes were already in deficit. The situation barely improved in the last years of the USSR. Market reforms completely disrupted this fragile sector and output collapsed after 1991. Land distribution in 1991-1993 led to the emergence of a tiny number of independent farms. Most of the former collective farms remained in place, despite a change in their legal status. The current system is complex. Many farmers from the kolkhozes continue to grow food and cash crops on their private plots, using resources from the collective farm. They have a combined status of independent farmer and agricultural worker. There are also spatial differentiations, which reveal that intra-regional differences are stronger than inter-regional differences. Sectors close to cities generally do better than peripheral regions, but this is not true of all categories of farmers.

Mots-clés (en)

  • AGRARIAN REFORM
  • AGRICULTURE
  • RUSSIA

Plan de l'article

  1. Les enjeux des réformes : articulation entre formes d’exploitation individuelles et collectives
    1. Les lopins individuels
    2. Les nouveaux fermiers russes
    3. L’appropriation de la terre : entre formes juridiques et pratiques
    4. Les kolkhozes vont-ils survivre ?
    5. À quoi servent les kolkhozes ?
  2. Les différenciations spatiales
    1. Des franges urbaines aux périphéries
    2. Où se situent les formes d’exploitations alternatives les plus performantes ?
    3. La « fermerisation » souterraine
  3. Conclusion

Pour citer cet article

Néfédova Tatiana, Eckert Denis, « L'agriculture russe après 10 ans de réformes : transformations et diversité », L’Espace géographique, 4/2003 (tome 32), p. 289-300.

URL : http://www.cairn.info/revue-espace-geographique-2003-4-page-289.htm
DOI : 10.3917/eg.324.0289


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