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Belin

I.S.B.N.270113448X
96 pages

p. 301 à 310
doi: en cours

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Agricultures réorientées

tome 32 2003/4

2003 Espace géographique Agricultures réorientées

Les agricultures du Sud-Est asiatique : interrogations sur l’avenir d’un nouveau modèle de développement

Rodolphe De Koninck Département de géographie, Université de Montréal CP 6128, Succursale Centre-ville, Montréal, Québec, Canada H3C 3J7
Depuis les années 1960, la plupart des pays du Sud-Est asiatique ont connu une forte croissance économique. Dans le cas des grands pays agricoles que sont l’Indonésie, la Thaïlande, la Malaysia, le Viêt-nam et les Philippines, cette croissance s’est largement appuyée sur celle même de la production agricole. Celle-ci a été et demeure largement fondée sur une conjugaison de l’expansion territoriale et de l’intensification de l’agriculture, tant vivrière que commerciale. Ainsi semble apparaître un véritable modèle de développement propre au Sud-Est asiatique, la transition agraire y progressant sans qu’aucune réforme agraire n’ait été appliquée, contrairement à ce qui s’est déroulé au Japon, à Taiwan et en Corée du Sud. Cependant, l’application de ce modèle est mise en péril par l’extrême pression qu’elle exerce tant sur l’environnement que sur les minorités ethniques, de plus en plus menacées par l’expansion agricole.Mots-clés : DÉTÉRIORATION ENVIRONNEMENTALE, EXPANSION AGRICOLE, INTENSIFICATION, MINORITÉS ETHNIQUES, TRANSITION AGRAIRE. Since the 1960s, most Southeast Asian countries have experienced strong economic growth. In the five major agricultural countries of the region—Indonesia, Thailand, Malaysia, Vietnam and the Philippines—this growth has largely been powered by strong agricultural output. This has mainly been achieved through a combination of agricultural intensification and agricultural expansion, both in food and cash crops. This seems to be a development model specific to Southeast Asia, where agrarian transition is achieved without agrarian reform, unlike in Japan, Taiwan and South Korea. However, the continued implementation of this model is questionable, considering the extreme pressure it exerts on the environment and on ethnic minorities, increasingly threatened by the expansion of agriculture.Keywords : AGRARIAN TRANSITION, AGRICULTURAL EXPANSION, AGRICULTURAL INTENSIFICATION, ENVIRONMENTAL DEGRADATION, ETHNIC MINORITIES.
 
La place du développement agricole en Asie
 
 
Depuis les années 1960, l’ensemble des pays faisant partie de l’Asie dite en voie de développement a connu des succès remarquables tant au plan économique que social [1]. Certes, des disparités encore grandes subsistent entre les diverses régions, entre villes et campagnes et entre les couches sociales et, surtout, la pauvreté absolue touche encore des centaines de millions d’Asiatiques. Mais, au plan macro-économique et même à celui de la réduction de la pauvreté, les réalisations ont été considérables. Ainsi, dans chacune des grandes régions, qu’il s’agisse de l’Asie du Sud, de l’Asie de l’Est ou du Sud-Est asiatique, tant les revenus per capita que les disponibilités alimentaires se sont accrus de façon sensible, tout particulièrement en Chine, en Asie du Sud-Est et en Inde, dans cet ordre.
Dans presque chaque pays, comme l’ont récemment rappelé les analystes de la Banque asiatique de développement, les réalisations agricoles, en particulier celles liées à la révolution verte, ont joué un rôle essentiel dans cette affaire : « Historically, all the successfully transforming economies in Asia – except single-city economies like Singapore and Hong Kong – enjoyed successful agricultural revolutions prior to their industrialization » (Asian Development Bank, 2000, p. 13).
Ainsi, entre 1970 et 1995, partout, y compris au Bangladesh et au Pakistan, la production céréalière a connu une croissance nettement plus rapide que celle de la population — d’où de meilleures disponibilités alimentaires, du moins en moyenne —, le principal facteur d’accroissement ayant été l’amélioration très substantielle des rendements. De plus, bien qu’en Chine et en Inde les superficies consacrées à l’agriculture aient quelque peu régressé, dans le reste de l’Asie du Sud (Pakistan, Népal, Bhoutan, Bangladesh et Sri Lanka) et surtout en Asie du Sud-Est, elles ont beaucoup augmenté. Cette conjugaison entre, d’une part, l’intensification et, d’autre part, l’extensification ou l’expansion agricole constitue d’ailleurs une caractéristique fondamentale de ce que l’on serait tenté de qualifier de modèle de développement agricole sud-est asiatique.
 
L’originalité du développement agricole sud-est asiatique
 
 
La contribution sous-estimée de l’agriculture au développement de l’Asie du Sud-Est
Rappelons que, dans le Sud-Est asiatique, plus de 60 % des emplois étaient encore agricoles en 1997 : 21 % en Malaysia, 41 % aux Philippines, 50 % en Indonésie, 59 % en Thaïlande, 69 % au Viêt-nam, 71 % en Birmanie, 71 % au Cambodge et 77 % au Laos (FAO, 1998). Depuis le déclenchement de la crise financière qui a frappé la région à compter du milieu de 1997, ces proportions ont même augmenté dans plusieurs pays, notamment dans le plus peuplé, l’Indonésie. Rappelons aussi que l’agriculture sud-est asiatique et tout particulièrement le secteur rizicole ont connu, depuis les années 1960, des succès remarquables. Ainsi, dans la riziculture, les taux de croissance tant des rendements que de la production ont été presque partout supérieurs aux taux de croissance démographique, en particulier en Indonésie, où, entre 1959 et 1996, ils ont été presque deux fois supérieurs (FAO).
Bien qu’au plan macro-économique, le poids relatif de l’agriculture ait considérablement diminué dans la plupart des pays de la région au cours des trois décennies ayant précédé la crise financière, la part des territoires nationaux qui lui est réservée n’a cessé de croître, alors que la quantité et la valeur des produits qui en sont issus se sont accrues plus vite encore, dans tous les pays de la région, à l’exception, bien sûr, des cas tout à fait particuliers de la cité-État de Singapour et du sultanat pétrolier de Brunei. De plus, la plupart des pays ont su hausser leur niveau d’autosuffisance alimentaire, ainsi que les disponibilités alimentaires locales, tout en accentuant leur présence sur le marché des exportations agricoles, vivrières et autres (Tan, 1999). Du côté des cultures de rente, en particulier l’hévéa et le palmier à l’huile, les pays de la région ont su maintenir leur prééminence sur le marché mondial, en assurant au total plus de 70 % et de 80 % des exportations mondiales du caoutchouc et de l’huile de palme. De plus, certaines cultures d’exportation ont connu un essor considérable, telle celle du café au Viêt-nam.
Enfin, les réalisations agricoles ont été étroitement liées, non seulement à l’essor des économies de plusieurs des pays de la région (Henderson, 1998), en particulier la Malaysia, la Thaïlande et l’Indonésie, mais aussi à une amélioration des conditions de vie d’une majorité de la population, y compris et surtout celle qui vit dans les campagnes, encore que de très sérieux problèmes de pauvreté et de disparité subsistent (Booth, 1995a ; Phongpaichit et Baker, 1996 ; Ahuja et al., 1997 ; Arndt et Hill, 1999, De Koninck et McGee, 2001). D’où, d’ailleurs, la nécessité d’analyser les fondements dynamiques de cette persistance sélective de la pauvreté et de l’accroissement des disparités.
La capacité d’adaptation des agricultures nationales à la crise financière
La crise financière, avec laquelle la région a été aux prises de 1997 à 2000, a non seulement mis en péril bien des acquis des années de forte croissance économique (Foy et al., 1998), mais a contribué à accentuer la pauvreté, là aussi tout particulièrement en Indonésie, laquelle est d’ailleurs loin d’être sortie de la crise, ici plus politique que financière (McGee et al., 1999). La crise a de plus entraîné une croissance critique des disparités régionales, toutes choses dont les conséquences risquent de s’envenimer par enchaînement, y compris au plan environnemental (De Koninck et al., 1999). D’où, ici encore, la nécessité et l’objectif de tenter de répondre aux questions suivantes, précisément cumulatives [2].
1. Quelle a été la part réelle des succès des agricultures dans ceux des économies de chacun des pays de la région, en particulier depuis les années 1960 ?
2. S’agissant des pays les moins impliqués dans la croissance des dernières décennies, tels la Birmanie, le Laos et le Cambodge, mais ayant tout de même, eux aussi, connu récemment de solides taux de croissance de leur production vivrière, quel peut être le rôle des progrès agronomiques dans l’éventuelle amélioration de leur sort de pays peu developpés ?
3. L’état actuel des agricultures nationales, résultant des acquis pré-cités, est-il garant d’une certaine capacité de résistance aux effets immédiats et à long terme de la crise ? Et si oui, pourquoi et comment l’agriculture peut-elle servir de filet de sécurité ?
4. Plus précisément encore, et à titre d’hypothèse, le fort niveau d’insertion du secteur agricole d’un pays au marché mondial ne représente-t-il pas, dans la conjoncture actuelle et au-delà de la chute des coûts intérieurs de production liée à la dépréciation des monnaies locales, un handicap ?
5. Plus clairement encore, la thèse, si chère à la Banque mondiale, de l’absolue nécessité d’une insertion maximale de tous les secteurs des économies nationales au marché mondial, n’est-elle pas fallacieuse (Holbrooke et al., 1988) ? Ne peut-on émettre une hypothèse plus nuancée et tenter de la vérifier ? N’y aurait-il pas des avantages, pour les pays de la région et surtout pour leurs populations, à maintenir, pour un temps, un fort niveau d’autosuffisance agro-alimentaire, tant au plan de la production qu’à celui des intrants requis ?
6. Les pays et les régions dont l’agriculture, tout particulièrement la riziculture, par ailleurs cruciale pour tous, a connu une intensification marquée, dépendant largement d’un recours à des intrants d’origine industrielle, en partie importés, ne devront-ils pas revoir leurs politiques agricoles, notamment celles privilégiant une révolution verte tous azimuts (Anderson et al., 1982) ?
7. La répartition interne de la pauvreté, régionale dans chaque pays, est-elle liée d’une quelconque façon à la nature des vocations agricoles locales ? En d’autres termes, la répartition locale de la pauvreté (Hainsworth, 1999) et surtout son évolution ne risquent-elles pas d’être sérieusement conditionnées par la prépondérance locale de tel ou tel type de culture, dont la mise en marché est à la merci des fluctuations exceptionnelles des cours ?
8. Inversement, enfin, la très forte progression des cultures commerciales, essentiellement destinées aux exportations, qui est déjà temporairement accentuée par la dépréciation des monnaies locales — surtout pour les produits dont les prix sont établis en dollars, tel le café —, et dont on a clairement montré qu’elle était directement responsable d’une détérioration environnementale massive (Parnwell et al., 1996 ; De Koninck, 1997 et 1999 ; Watershed, 1998 ; Brunner et al., 1998), ne contribue-elle pas au cercle vicieux de la pauvreté rurale ? La réponse à cette question est loin d’être évidente, étant donné que, pendant la première moitié des années 1990, les booms du café au Viêt-nam et de l’huile de palme en Malaysia, en Thaïlande et, surtout, en Indonésie avaient semblé contribuer à un accroissement du revenu global des campagnes. Mais, boom oblige, tant les cours du café que ceux de l’huile de palme ont par la suite connu une forte baisse, mettant en péril les petits producteurs, en particulier ces dizaines de milliers de colons vietnamiens qui se sont spécialisés dans la monoculture caféière, tout comme ces migrants javanais et madurais, impliqués directement et indirectement dans la progression du palmier à huile, notamment au Kalimantan [3]. D’autant plus que, tant au Viêt-nam qu’en Indonésie, cette expansion agricole entraîne des heurts de plus en plus fréquents entre les colons et les représentants des minorités ethniques, lesquels réagissent de plus en plus violemment à l’invasion de leur domaine forestier [4].
9. Au total, le modèle de développement agricole sud-est asiatique, dont nous chercherons à démontrer la spécificité, peut-il être encore de quelque utilité à l’essor de la région et au mieux-être de ses populations ?
Un modèle de développement agricole sud-est asiatique ?
Le problème étudié est donc celui de l’impact de la crise financière asiatique sur les agricultures nationales et les agriculteurs du Sud-Est asiatique. Mais l’intention est aussi de faire ressortir la spécificité du modèle de croissance et de développement agricole et de s’interroger sur sa capacité à contribuer à protéger les acquis des dernières décennies, et notamment à lutter contre la pauvreté.
L’objectif même de la recherche proposée ici est donc triple. Il s’agira, tout d’abord, d’explorer une double proposition, à l’effet que :
  1. le Sud-Est asiatique a traversé une phase de développement spécifique de son agriculture, non encore achevée, fort distincte de celle qu’ont jadis connue l’Europe et le Japon, et même la Corée du Sud et Taïwan, une différente conjugaison des facteurs étant en cause, en l’occurrence une intensification et une extensification simultanée des cultures ;
  2. un fort niveau de dépendance à l’endroit du marché mondial peut en fait réduire la capacité des agricultures nationales et des agriculteurs du Sud-Est asiatique à surmonter les effets négatifs de la crise, l’accentuation du modèle de développement spécifique, en particulier l’expansion forcée des cultures, pouvant entraîner des conséquences écologiques graves et donc des effets pervers à long terme.
  3. Il s’agira enfin, et c’est là le troisième objectif, au service des deux premiers, de mesurer concrètement la capacité des agricultures à jouer le rôle de filet de sécurité pour les populations les plus démunies, en fonction de leurs acquis et atouts, mais aussi de leurs faiblesses, carences et vulnérabilités.
 
Le cadre théorique et les hypothèses
 
 
Les grandes interprétations
La littérature scientifique concernant la nature de la contribution de l’agriculture au développement de l’ensemble des économies nationales est évidemment considérable et il n’est pas question d’en faire ici une analyse exhaustive. Nous retiendrons quatre auteurs, dont les travaux sont directement pertinents pour notre démarche : Esther Boserup d’abord, Francesca Bray et Anne Booth ensuite et, enfin, Jonathan Rigg, dont les écrits sur le développement contemporain en Asie du Sud-Est comptent parmi les plus perspicaces.
Depuis les années 1960 et 1970, la plupart des agricultures sud-est asiatiques ont connu une très forte croissance, où, d’une part, l’intensification et l’amélioration des rendements et, d’autre part, une expansion systématique de l’écoumène agricole ont agi en conjugaison. Si, en augmentant ainsi leur production, les agriculteurs de la région ont fait bon usage des intrants industriels, condition sine qua non de la croissance agricole selon Boserup (1965, p. 120), presque partout, ladite croissance de la production a été tout autant attribuable, sinon plus, à l’expansion de l’écoumène agricole et des superficies cultivées. Ainsi, tout en confirmant le bien-fondé de la proposition de Boserup, ils y ont ajouté une condition spécifique, locale, d’autant plus fondamentale qu’ils ont aussi au moins partiellement infirmé son autre proposition à l’effet que « le secteur urbain tend à adopter les méthodes modernes relativement longtemps avant que le secteur agraire subisse la transformation correspondante » (Boserup, 1970, p. 218), les exemples s’étant multipliés d’une quasi-simultanéité du recours aux techniques modernes. En ont témoigné, dès les années 1960, les innovations technologiques dans l’agriculture malaysienne peu en retard sur celles des secteurs urbain et industriel, alors que l’agriculture vietnamienne semble en voie de faire de même, du moins dans la caféiculture.
En 1986, Bray avait rappelé combien le modèle de développement agricole « universel », formulé par plusieurs auteurs, dont précisément Boserup (1965), à partir de l’examen de l’expérience des pays occidentaux, apparaissait inadapté à la spécificité des sociétés non-européennes, tout particulièrement asiatiques. Pour sa part, elle proposait une interprétation nouvelle de l’évolution des sociétés fondées sur la riziculture irriguée, en insistant sur la spécificité des techniques qui caractérisent cette riziculture et sur les formes de l’encadrement social et politique qui la sous-tendent. Dans ce contexte, elle accordait une grande importance à ce qu’elle appelait « l’expérience historique de la Chine » et « l’expérience du Japon » (1986, p. 203 à 217). Cependant, tout en observant le cas des sociétés aussi largement rizicoles du Sud-Est asiatique, elle n’allait pas jusqu’à y reconnaître un modèle ou une expérience spécifique. Aussi bien F. Bray que d’autres (ex : Barker et al., 1987 ; Tan, 1999) ont cependant reconnu au Sud-Est asiatique un dynamisme agricole exceptionnel.
Ainsi, plusieurs, notamment Booth (1988) au sujet de l’Indonésie, ont montré la forte progression de l’intensification, alors que d’autres, tout particulièrement De Koninck et Déry (1997), ont souligné l’ampleur de l’expansion agricole. Pour sa part, Déry (1996) a bien évoqué l’existence d’un modèle sud-est asiatique d’expansion agricole, mais sans en démontrer toute la spécificité devant les autres expériences de développement, les autres modèles. Bref, personne n’a su y voir un véritable modèle de croissance agricole, se distinguant par la forme même que prend la contribution de l’agriculture au développement de la région.
En 1997, Rigg publiait une critique solidement documentée du miracle sud-est asiatique, qui battait encore son plein au moment où il écrivait son livre. Il rappelait (p. 28) que la Thaïlande, qui a connu la croissance économique la plus rapide dans la région, avait dû payer des coûts environnementaux énormes, à peine soutenables, problème sur lequel plusieurs autres auteurs ont en effet insisté (ex : Bell, 1996). Il rappelait aussi que l’amélioration des conditions de vie avait été largement répartie, bien que de façon encore trop inégale (p. 280), ce à quoi plusieurs souscrivent (ex : Scott, 1986 ; Booth, 1995b). Mais il semblait éviter de mesurer la place et le rôle des réalisations agricoles en concluant : « Even taking account of the very real tensions and problems created by the development process, development in Southeast Asia can be counted a success » (p. 273). Ce qui explique peut-être son hésitation à trouver dans les campagnes, et donc au moins partiellement dans l’agriculture, les solutions au problème de la pauvreté (p. 277). Dans un nouveau livre, paru en 2001, Rigg développe, de façon très solide, la thèse selon laquelle les agricultures du Sud-Est asiatique vont voir leur rôle économique régresser rapidement, du moins en termes relatifs. Selon lui, seul le secteur industriel est susceptible, même dans les régions rurales, de continuer à assurer la croissance (Rigg, 2001).
Les hypothèses
Il me semble qu’est ici en cause une sous-estimation de la spécificié de l’agriculture et de la contribution de son dynamisme à celui de la région même. À cet égard, j’émets ici deux hypothèses. La première est qu’un véritable modèle sud-est asiatique de développement agricole existe et que celui-ci a été au cœur des « succès » de la région, en l’absence de toute véritable réforme agraire et en opposition sur ce plan avec ce qui s’est déroulé après la seconde guerre mondiale au Japon, en Corée et à Taiwan (Dore, 1959 ; Wade, 1983).
Rappelons ici que, dans ces trois pays, des réformes agraires « capitalistes » ont été réalisées avec succès, en bonne partie grâce à un financement massif provenant des États-Unis. Partout, elles ont eu un impact considérable. Dans le cas du Japon, la réforme de 1946-1947 a été imposée et réalisée pour des raisons hautement politiques, pendant l’ocupation américaine dirigée par le Supreme Command of Allied Powers (Dore, 1959). Fondée sur l’expropriation des propriétaires absentéistes et la revente des parcelles aux anciens tenanciers, tout en maintenant un plafond d’exploitation de moins de 2 hectares, la réforme poursuivait un double objectif : premièrement, réduire la misère paysanne, laquelle, d’après les Américains, avait été une raison de l’appui paysan aux solutions radicales et expansionnistes poursuivies par les militaristes japonais, deuxièmement, couper l’herbe sous le pied au communisme. En rassurant et en stabilisant la petite paysannerie parcellarisée — plus de 6 millions d’exploitations familiales dont 4,5 millions disposant de moins d’un hectare — la classe dirigeante parvint à créer un véritable bassin de travailleurs dociles. Contraints à la bi-activité (travail agricole et travail à l’usine) ceux-ci ont depuis lors appuyé les partis conservateurs ou, si l’on préfère, la droite modérée, laquelle a exercé le pouvoir de façon ininterrompue de 1950 à 1993 (Bernier, 1995).
À Taiwan, craignant de voir le communisme se répandre dans les campagnes et cherchant à rivaliser avec la Chine et sa propre réforme agraire qui tourna vite à la collectivisation, le gouvernement nationaliste de Chiang Kai Chek obtint l’appui massif des Américains pour mettre en place son propre modèle de transition agraire (Amsden, 1979 ; Dumont et Paquet, 1987). Cette mise en place traversa les étapes suivantes. Dès 1949, une forte réduction des prix du fermage fut imposée. En 1951, on procéda à une vente de terres publiques aux anciens tenanciers ou fermiers, avec une période de paiement de dix ans. Puis, à compter de 1953, une véritable réforme agraire fut appliquée, se caractérisant au départ par un établissement d’une taille maximale de 2,9 ha pour les exploitations. Toutes les portions excédentaires des propriétés existantes furent alors achetées par l’État qui les revendit aux paysans sans terre, avec un calendrier de paiement identique à celui appliqué au Japon (10 ans). Surtout, et c’est cela qui fit toute l’originalité de la réforme taiwanaise, les propriétaires reçurent une compensation tout à fait honorable sous une double forme : 70 % en bons du trésor échangeables et 30 % en parts industrielles. Ainsi furent encouragées la création ou la consolidation d’une classe de petits capitalistes issue des rangs de la paysannerie fortunée, la « nouvelle » petite paysannerie parcellaire étant elle-même entraînée dans une révolution verte avant la lettre, comprenant de très forts accroissements de rendements, toutes choses qui contribuèrent au « décollage » des campagnes du pays.
En Corée du Sud, face à des enjeux comparables, cette fois devant leurs adversaires au nord, les dirigeants subissaient eux aussi la pression américaine (Wade, 1983). Dès 1948, ils procédèrent à la saisie de quelque 280 000 ha de terres appartenant à des Japonais — soit près de 15 % de l’ensemble des terres agricoles — et à leur revente aux tenanciers-exploitants. Au nord, les grands propriétaires japonais et coréens furent expropriés en 1951. En 1949, la Loi de la réforme agraire fut adoptée. Elle contraignait à la vente, mais dans des conditions souples, de toutes les terres appartenant à des propriétaires absentéistes et de toutes les propriétés supérieures à 3 ha. Bien que l’attaque par le Nord, en juin 1950, et la guerre qui s’ensuivit pendant trois ans avaient ralenti la transition, celle-ci s’avéra d’une efficacité comparable à celle qui se déroulait à Taiwan. En 1980, la grande majorité (80 %) des anciens tenanciers étaient devenus des petits propriétaires-exploitants, alors qu’ici aussi l’État investissait massivement dans le développement des infrastructures, facilitant la révolution verte et l’accroissement tant des rendements agricoles que du revenu des paysans.
Au total, dans ces trois pays capitalistes de l’Asie orientale, la transition agraire, tout en bénéficiant d’une intensification massive des techniques de production, a d’abord et avant tout été fondée sur des transformations foncières majeures imposées par les États respectifs, dans le cadre de réformes agraires largement financées et guidées par des conseillers américains.
Face à ces trois pays, la voie chinoise a été fort différente. Pendant une trentaine d’années, peu après 1949 et jusqu’à la toute fin des années 1970, les politiques agricoles de l’État ont été caractérisées par la collectivisation, avec plusieurs reculs et ajustements. À compter de la fin des années 1970, on assista à une réhabilitation partielle de l’agriculture familiale, laquelle n’a tout de même jamais été complètement menée à terme. Au plan de l’intensification, cependant, les réalisations chinoises rivalisent presque avec ce qui a été accompli dans les pays capitalistes voisins. Mais pas plus ici qu’en face, l’expansion des superficies consacrées à l’agriculture n’a été déterminante. En réalité, dans le cas de la Chine, c’est plutôt à un recul du terroir national que l’on a assisté et auquel l’on assiste toujours. Le scénario y est le suivant : l’expansion agricole, essentiellement vers les provinces et territoires de l’Ouest, ne suffit pas à compenser la perte de terres agricoles, elle-même causée par l’expansion urbaine et industrielle et par la stérilisation des sols par détérioration environnementale : déforestation, érosion, pollution. En Chine donc, c’est exclusivement l’intensification qui explique les énormes améliorations des rendements.
Rappelons enfin qu’en Europe, les processus d’intensification et d’expansion se sont déroulés et relayés pendant des siècles. Quant aux pays « neufs », notamment ceux d’Amérique, la question agraire s’y est posée de façon fort différente, d’abord par la résolution partielle de la « question paysanne » par sa transposition outre-Atlantique, puis par l’expansion territoriale proprement dite : ici, les conquêtes de l’Ouest ont profondément conditionné et démarqué l’histoire et la géographie des agricultures.
Mais revenons au modèle proprement sud-est asiatique. Celui-ci se caractériserait par une conjugaison originale de liens dynamiques entre l’intensification de l’agriculture et l’extensification concurrente et tout aussi intense de l’écoumène agricole ; deux processus dont, à vrai dire, je m’efforce d’approfondir l’analyse depuis longtemps. Ailleurs dans le monde, comme on vient de le voir, les deux processus n’ont jamais été, ne sont toujours pas concomitants ou le sont de façon moins poussée. Dans certains cas, l’intensification, qui entraîne des hausses de productivité du sol et en général du travail, a été appliquée en premier lieu. Dans d’autres, elle a été ou elle est précédée par un large accroissement des superficies consacrées à l’agriculture. Parfois même, on l’a vu, les deux processus se sont relayés. Ici, en Asie du Sud-Est, un fort accroissement des rendements [5] et une forte expansion des territoires agricoles se déroulent, répétons-le, en même temps.
La seconde hypothèse est que l’approfondissement de ce modèle, cette fuite en avant, se traduisant par l’accentuation de la pression territoriale de l’agriculture, à laquelle on pourrait ajouter l’aquaculture sur les littoraux, toutes deux relancées de plus belle, au moins en Indonésie, en Thaïlande, en Malaysia et au Viêt-nam, voire aux Philippines, risque de compromettre à moyen terme la reprise économique et plus encore le potentiel des territoires à supporter une croissance soutenue des économies. La « logique de la déforestation » (De Koninck, 1998), partie prenante de cette dynamique de l’expansion, est telle que la détérioration environnementale et l’accentuation de la pauvreté qui en découlent, tout particulièrement sur les marges des territoires, y compris parmi les minorités ethniques, peuvent avoir des conséquences sociales, économiques et géopolitiques très graves, dans tous les pays. Les dégâts environnementaux de plus en plus fréquents, en particulier les incendies de forêts et les inondations, tout comme les heurts répétés entre colons et représentants des minorités ethniques, en particulier au Viêt-nam et en Indonésie, le rappellent.
 
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·  Hainsworth G.B. (dir.), (1999). Localized Poverty Reduction in Vietnam. Vancouver : University of British Columbia, Centre for Southeast Asia Research.
·  Henderson Callum (1998). Asia Falling ? Making Sense of the Asian Currency Crisis and its Aftermath. Montreal : McGraw-Hill.
·  Holbrooke R., MacFarquhar R., Nukasuwa K. (1988). East Asia in Transition : Challenges for the Trilateral Countries. New York : Trilateral Commission.
·  Le Roy Pierre (1994). La Faim dans le monde. Paris : Le Monde Éditions.
·  Molina Luisa Elena (1999). « Pérennité, transformation et aléas de la situation alimentaire des pays de l’Asie du Sud-Est », in De Koninck et al., p. 147-176.
·  McGee T.G., Setiawan B., Firman T. (1999). From the Roots up. A Report on the Role of Employment Creation : Policies for the Poor in a Period of Slow Economic Recovery and Political Volatility in Indonesia. Jakarta/Ottawa : CIDA-BAPPENAS Development Report, non publié.
·  Parnwell Michael J.-G. (dir.), (1996). Uneven Development in Thailand. Aldershot : Avebury.
·  Parnwell M.J.G., Bryant R.L. (dir.), (1996). Environmental Change in Southeast Asia. People, Politics and Sustainable Development. New York : Routledge.
·  Phongpaichit P., Baker C. (1996). Thailand’s Boom ! Chiang Mai : Silkworm Books.
·  Rigg Jonathan (1997). Southeast Asia. The Human Landscape of Modernization and Development. New York : Routledge.
·  Rigg Jonathan (2001). More than the Soil. Rural Change in Southeast Asia. Londres : Prentice Hall.
·  Scott James C. (1985). Weapons of the Weak. Everyday Forms of Peasant Resistance. New Haven : Yale University Press.
·  Tan Gerald (1999). The End of the Asian Miracle ? Singapour : Times Academic Press.
·  Wade Robert (1983). « South Korea’s Agricultural Development : the Myth of the Passive State ». Pacific Viewpoint, vol. 24, n° 1, p. 11-18.
·  Watershed (People’s Forum on Ecology, Burma, Cambodia, Lao PDR, Thailand), revue publiée par TERRA, à Bangkok et paraissant trois fois l’an.
 
NOTES
 
[1]Telle que définie par la Banque asiatique de développement, cette région comprend tous les pays constituant ce qu’il est convenu d’appeler l’Asie des moussons, à l’exception de ceux ayant atteint un stade de développement considéré comme avancé, tels le Japon, la Corée du Sud, Taiwan, Hong Kong et Singapour.
[2]Les recherches dont il est fait état ici sont appuyées par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (subvention no 410-2000-0328).
[3]En 2000-2001, les cours du café et de l’huile de palme ont évolué plutôt à la hausse, à un point tel que, en Indonésie, l’expansion du palmier à huile a repris de plus belle, mais cette fois essentiellement à l’initiative de grandes entreprises internationales, notamment malaysiennes.
[4]Sur cette question, voir, notamment, les livraisons de l’hedomadaire Far Eastern Economic Review du 18 janvier et du 1er mars 2001 et celle du journal Le Monde du 28 février 2001.
[5]Sur cette question des rendements, il faut rappeler que certains pays n’ont réalisé que des progrès relativement modestes. C’est le cas du Cambodge et en particulier de la Thaïlande, la croissance phénoménale des productions y ayant été essentiellement liée à l’expansion agricole, faisant de ce pays l’anti-modèle régional, l’exception qui confirme la règle, d’autant plus que la réduction de la pauvreté rurale n’y a pas été à la hauteur des réalisations macro-économiques.
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