2004
Espace géographique
Débat : la géographie postmoderne
Débattre autour du postmodernisme : commentaires de textes
choisis
Christine Chivallon
Chargée de recherche, TIDE-CNRS, Maison des Sciences de
l’Homme d’Aquitaine, Esplanade des Antilles, 33607 PESSAC Cedex,
christine.chivallon@msha.fr
Cet article propose des commentaires de quatre textes publiés
dans les années 1990, dans des ouvrages ou revues de langue anglaise. Chacun à
sa manière, ils permettent d’aborder le postmodernisme selon différentes
perspectives. L’analyse invite ainsi à progresser depuis les arguments internes
au discours géographique postmoderne, jusqu’aux contextes sociaux (ou
académiques) qui infléchissent de tels arguments.
Mots-clés :
ÉCOLE FRANÇAISE DE
GÉOGRAPHIE, ÉCOLE ANGLO-SAXONNE DE
GÉOGRAPHIE, ÉPISTÉMOLOGIE, POSTMODERNISME, PRATIQUE
SCIENTIFIQUE.
Debating postmodernism: some comments on chosen texts — This
article comments on four texts published in English-language reviews or books
in the the 1990s. Each text sheds a different light on postmodernism. The
commentary proposes a progression from the internal arguments of postmodern
geographical discourse to the social (or academic) contexts shaping those
arguments.
Keywords :
ANGLO-SAXON
GEOGRAPHY, EPISTEMOLOGY, FRENCH GEOGRAPHY, POSTMODERNISM, SCIENTIFIC PRACTICE.
Le propos qui suit est constitué de réflexions à propos de
textes qui permettent d’aborder le postmodernisme selon plusieurs perspectives,
à la fois interne au contenu du discours géographique et externe à lui,
c’est-à-dire depuis les contextes qui président à leur énonciation. Ce parcours
qui va de l’argument scientifique jusqu’au lieu de production de cet argument,
ou encore du discours jusqu’aux acteurs qui le construisent, est celui que nous
avions déjà suivi lors d’une précédente entreprise collective où il avait été
question, au sein d’un groupe de géographes, de mettre en rapport les
géographies françaises et britanniques. Très vite, il était apparu que la
compréhension des écarts entre nos pratiques géographiques n’était possible que
par référence à leur contexte de déploiement. L’argument de la validité de
l’une ou de l’autre de ces géographies était supplanté par la question de
savoir comment un discours scientifique atteint sa légitimité et comment
peuvent se créer simultanément plusieurs régimes de légitimité pour lesquels la
notion de « validité » peut au demeurant couvrir des significations différentes
(Chivallon, Ragouet, Samers, 1999).
La démarche adoptée ici propose des commentaires sur le
postmodernisme à partir de quatre textes géographiques qui s’inscrivent dans le
projet postmoderne, ou qui en décrivent certains aspects. Ces textes ont été
choisis pour leur capacité à susciter à la fois un certain intérêt admiratif
vis-à-vis d’un renouvellement assez radical des problématiques en géographie
mais aussi une distance critique issue du constat sur les procédures
intentionnelles qui entrent forcément en jeu dans la constitution du discours
académique. De ce point de vue d’ailleurs, le postmodernisme pourrait laisser
plus d’emprise à la découverte ou à la prise de conscience de ces intentions
(de cette « subjectivité » longtemps vécue comme séparée de « l’objectivité »)
que le discours « moderne » ou scientifique classique, celui-ci nous ayant
habitué — derrière le traitement froid de ses données où même les faits sociaux
sont considérés comme des « choses » — à un camouflage plus réussi de
l’acteur-producteur de ce discours.
Ces commentaires seront peut-être mieux compris s’ils sont
replacés au sein d’une définition large de ce qu’est le postmodernisme. Je
reprends ici la distinction qui a servi de base à une présentation critique de
ce courant articulée autour de deux tendances principales permettant
d’organiser la myriade des différentes démarches postmodernes (Chivallon, 1999
a et b). La première tendance est relative à l’identification des
caractéristiques d’une époque dite postmoderne (« la postmodernité »),
lesquelles sont typées à partir de l’idée d’un vaste brassage des références
culturelles induit par un affaiblissement des barrières propres à la modernité.
Il s’agit d’une nouvelle logique culturelle propre au capitalisme avancé et à
son mode spécifique d’accumulation lié au postfordisme ainsi qu’à la
flexibilité qu’il requiert à tous les niveaux de son développement. Cette
identification d’une époque postmoderne ne remet pas en cause les modalités de
construction du savoir et la posture dite moderne et rationalisante qu’exige la
constitution de ce savoir. Les écrits célèbres des géographes David Harvey
(1989) et Edward Soja (1989) peuvent être associés à cette première tendance,
bien que l’on note chez chacun de ces géographes la tentation de répondre à
l’appel des sirènes de la deuxième composante du postmodernisme. Celle-ci se
distingue précisément à partir de son projet épistémologique qui se sépare
radicalement de toute tentative de constituer une connaissance « objective » et
« objectivée ». Elle tire donc sa spécificité d’une vaste remise en cause de la
connaissance construite à partir de l’idéologie moderne. Ce doute généralisé
s’accompagne de la dénonciation des procédures autoritaires de domination à
l’œuvre dans la constitution des savoirs, la pensée binaire au travers des
catégories de nature-culture, sujet-objet, masculin-féminin, centre-périphérie,
raison-folie, étant conçue comme fondatrice de ce savoir. La catégorisation
binaire hiérarchise le monde puisque les rapports entre deux termes fixent
inévitablement un ordre, supposent une subordination de l’un des termes
vis-à-vis de l’autre, un dominant par rapport à un dominé. On reconnaît là
aisément l’influence de la philosophie post-structuraliste, celle de Derrida en
particulier.
Cette rapide présentation opérée, il semble important
d’apporter une autre précision avant de nous lancer dans ces commentaires de
textes. Le dialogue entre les cultures académiques s’est avéré difficile au
cours des dernières années, le « moment postmoderne » ayant sans nul doute
contribué à creuser des écarts, voire à marginaliser les savoirs non
anglophones. Résistance ou exception française ? Toujours est-il que l’intérêt
accordé aux approches postmodernes a mis du temps à se manifester, presque 20
ans si l’on considère l’article de Jameson (1984) comme l’embrayeur du
changement paradigmatique dans la sphère anglophone. Ce constat n’est pas
propre à la géographie. L’anthropologie française, par exemple, s’est montrée
elle aussi assez rétive à l’entreprise postmoderne. La revue
Ethnologie française attend 1998 pour
publier, en précurseur, un premier article de fond sur la question (Ghasarian,
1998)
[1]. Il y a tout
lieu pourtant d’inviter à l’instauration d’un dialogue comme ont semblé le
faire plus récemment les anthropologues Assayag et Bénéï (2000) dans la revue
L’Homme pour écarter à la fois le
risque d’une situation d’évitement des mouvances postmodernes (« Peut-on ou
doit-on faire comme si elles n’existaient pas ? »,
ibid. p. 23) et celui de voir
l’intérêt que toute pratique scientifique se doit d’accorder à ce qui est
proposé-énoncé au sein de l’espace académique, attirer sur lui le désaveu
arbitraire, « le préfixe générique « post » valant
ipso facto stigmatisation »
(ibid.) pour celui qui en use.
Soumettre à discussion le postmodernisme, ce n’est pas entreprendre de découper
le champ entre les « pour » et les « contre », c’est simplement accepter, comme
pour tout autre courant théorique, un échange de vues avec le risque de
déstabilisation ou de nécessité de réajustements que cette rencontre pourrait
occasionner.
À propos du texte de Dagmar Reichert,
On boundaries
Ce premier texte est issu de la revue britannique
Environment and Planning D : Society and
Space, revue dont on peut dire qu’elle s’est imposée au cours des
années 1990 comme le lieu du débat postmoderne dans la géographie
anglo-américaine, bien que ne publiant pas exclusivement des textes labellisés
postmodernes. Son auteur Dagmar Reichert est d’origine autrichienne et
enseigne, au moment de la publication de cet article, au département de
géographie de l’Institut fédéral de Zurich.
Ce texte est intéressant à double titre, à la fois pour les
questions fondamentales qu’il soulève et pour le témoignage qu’il apporte sur
l’existence d’un débat qui, à mon sens, est peu présent au sein de notre
paysage académique. Par ailleurs, les stratégies d’écriture dont il rend
compte, notamment au travers des procédés rhétoriques d’exposition de
l’argument, permettent de prendre la mesure de l’écart entre les discours
géographiques produits simultanément dans des contextes académiques différents.
Il n’est pas hasardeux d’affirmer qu’un tel texte n’aurait guère de chance
d’être publié au sein d’une revue française, l’inverse étant par ailleurs tout
aussi envisageable (impossibilité de publication d’un article aux « normes
françaises » dans certaines revues anglo-américaines) tant il s’est précisé au
cours des années 1990, l’existence de deux « champs socio-épistémiques »
[2] bien différenciés produisant
chacun leurs propres normes d’acceptabilité du discours scientifique. Il faut
également indiquer que ce texte est significatif du moment postmoderne tel
qu’il s’enregistre au début des années 1990 avec la publication des articles
les plus radicaux. Depuis, le « tournant postmoderne » semble bel et bien avoir
été consommé et l’on assiste à une stabilisation des énoncés, une sorte de «
routinisation » qui se traduit notamment par la raréfaction des textes les plus
versés dans la déconstruction radicale.
Pour reprendre la distinction présentée en introduction, le
texte de D. Reichert pourrait être assimilé à la seconde tendance du
postmodernisme (« mode de penser ») mais son auteur serait certainement
horrifiée de le voir ainsi classé et localisé dans des régions attribuées aux
idées, car tout son article est précisément voué à interroger la nécessité de
penser au travers de l’usage des limites qui fondent les catégories, entreprise
d’où transparaît le désir de la géographe de se défaire de cette
nécessité.
Cet article présente donc une réflexion sur l’usage des limites
dans l’exercice de la pensée. Dagmar Reichert nous invite à explorer le domaine
de la construction des idées sur la base d’un constat : la pensée ne semble
pouvoir fonctionner sans le recours à la limite, c’est-à-dire sans procéder à
des localisations et à des découpages qui dotent le monde des choses et des
idées de leur identité ou de leur sens. Le constat est loin d’être nouveau. Il
est à la base du projet de l’anthropologie structurale remontant aussi loin que
le texte de Durkheim et Mauss (1901) qui inspira vraisemblablement Levi-Strauss
(1974) pour affirmer combien la pensée (« l’intellect ») était concernée de
façon primordiale par l’application d’un schème de dissociation dans le réel.
Mais envisager la possibilité de telles proximités théoriques avec le
structuralisme n’est certainement pas l’objectif de Dagmar Reichert, tant son
projet s’accompagne du désir de rompre avec les formes autoproclamées de
l’établissement de la vérité scientifique, quitte à cultiver cette formidable
contradiction qui fait que la critique quasi iconoclaste du discours
scientifique continue de s’opérer à travers l’appareil qui consacre le
discours, ici celui de Dagmar Reichert, comme appartenant au champ scientifique
(n’oublions pas que Society and Space
est une revue de grande renommée internationale).
Pour Dagmar Reichert, « penser » aboutit forcément à dessiner
une géographie des concepts, à attribuer une place à ces concepts en fonction
d’un réseau de relations dessinant une cartographie mentale. D’où ce
quasi-postulat de l’auteur selon lequel la pensée procède nécessairement par
métaphore spatiale et même par « métaphore géométrique » : la pensée est
foncièrement topo-logique. Le trait d’union que place Dagmar Reichert entre
topo et logique indique d’emblée que c’est à la pensée occidentale que ce texte
s’adresse, à la pensée logique et rationnelle, constitutive d’un savoir
ontologique et épistémologique, le premier se consacrant à déterminer le
contenu de l’existence, le deuxième à légitimer le bien-fondé de ces énoncés
onto-logiques. C’est elle qui est tenue de mettre en œuvre ce mode de pensée
complètement spatialisé. C’est elle qui définit les identités selon un mode
topo-logique, à savoir qu’elle attribue un sens au monde selon un ordre et des
positions. Elle construit une grille où les idées immatérielles mêlées aux
choses matérielles doivent occuper une région spécifique et non équivoque,
devenir un corps solide par l’efficacité des limites assignées. Cette pensée
est dès lors dominatrice et aliénante non seulement parce qu’elle réifie un
ordre du monde mais aussi parce qu’elle dessine la géographie des énoncés
universellement valides en créant cette région particulière où le savoir est
proclamé indépendant de celui qui le produit et le reçoit.
Au cours de cet article, la géographe voudrait échapper à toute
localisation de sa propre interprétation. Elle proclame vouloir ne poser que
des questions pour les laisser ouvertes. Elle tente de n’ouvrir sur aucune
perspective, ne voulant pas entrer dans les contradictions qu’elle repère chez
ceux pourtant versés dans une entreprise de déconstruction similaire comme le
suédois Gunnar Olson (1987) ou le français Jacques Derrida (1972) dont elle
suggère que les interprétations restent toujours soumises au jeu des
positionnements. Pour éviter de faire entrer ses propos dans une localisation
précise qu’elle refuse, elle s’aide d’un mode d’écriture particulier qui
consiste en plusieurs procédés : alternance du style poétique et du style
académique, spatialisation différente de l’écriture, par colonnes, par
alignement à droite ou à gauche, usage d’un langage direct simulant un face à
face familier entre l’auteur et son lecteur et en rupture avec l’écriture
scientifique classique.
Dagmar Reichert n’est pas dupe des contradictions qui
l’assaillent. Elle affirme être consciente de développer sa critique au moyen
de l’usage des limites du langage et de la pensée dont elle voudrait pourtant
s’affranchir (« Je reconnais moi-même au travers du miroir de votre regard, que
je développe ma critique dans un espace déterminé par la forme de ce que je
critique », p. 93). Mais ce ne sont pas là les seules contradictions de cet
article. Je relèverai volontiers celle qui consiste aussi à énoncer un argument
soumis — malgré tout — aux normes d’acceptabilité du moment. Il suffit de
consulter la bibliographie pour repérer l’une de ces normes : Foucault,
Derrida, Nietzsche, Deleuze, Lyotard, Kristeva, etc., autant de noms qui
garan-tissent la recevabilité d’un tel discours (côté anglophone) et qui
témoignent que ce discours est déjà forcément discipliné. Une autre
contradiction, et non la moindre, est contenue dans une série d’affirmations
qui ressemblent à des postulats. J’en relève au moins une, celle qui indique
que l’exercice de la pensée sera dominateur aussi longtemps que les formes
d’intelligibilité du monde feront usage du jeu des limites et des métaphores
spatiales. Formuler une telle proposition, n’est-ce pas nécessairement adopter
une position épistémologique qui rend possible un tel savoir sur le monde
social ? N’est-ce pas en appeler à des conditions de possibilité d’une
connaissance des formes de la domination ? Il y a bien là matière à déceler
l’expression d’une tension post-moderne entre d’un côté le refus d’adopter la
posture moderne pour ce qu’elle témoigne d’un mode d’autorité sur le monde,
historiquement constitué, et de l’autre l’acceptation camouflée de cette même
posture pour les possibilités d’une critique sociale qu’elle renferme.
Ce texte n’a pourtant pas été choisi pour tirer à boulets
rouges sur le point de vue qu’il défend et sur la stratégie qu’il met en œuvre
pour y parvenir. Au contraire, il s’agit de pointer, à travers lui, ce qui
semble faire défaut dans notre paysage académique concerné par l’étude de
l’espace et qui sera formulé à partir de deux remarques. La première consiste à
vanter cet article pour l’intérêt qu’il accorde à l’usage de la limite dans les
constructions mentales. Par-delà le reproche formulé plus haut quant à
l’inscription volontaire dans une critique de la métaphysique occidentale (qui
fait que seule la pensée rationnelle est envisagée comme opérant à travers le
jeu des limites), et par-delà le style happening ou performance redevable de l’exigence iconoclaste
postmoderne, il reste que cet article s’immerge complètement dans une
problématique géographique (ou « spatiologique »). Une problématique qui
prendrait enfin pour acquis que les schèmes mentaux dépendent de constructions
spatiales ou spatialisantes, c’est-à-dire que le réseau de significations
qu’ils imposent au monde ne peut s’opérer sans le recours au principe de
séparation et de distinction, bref, sans l’usage de la limite. « Toutes
nos catégories de pensée sont
des catégories à dominante spatialisante. Nous substantialisons tout et nous
spatialisons tout », avait affirmé Moscovici (1983). Bien qu’il soit connu sous
une forme ou sous une autre par de nombreux chercheurs et qu’il ait pu en
inspirer beaucoup, ce constat n’a pourtant pas permis que les disciplines
concernées par l’espace soient complètement irriguées et même consolidées par
une telle proposition. Dès que nous abordons l’espace à partir d’un pôle
mental, c’est d’abord pour y déceler des représentations liées à un référent
spatial explicite, construit à travers le discours et prolongé à travers une
forme matérielle localisée. On est sans doute ici dans le domaine des
verbalisations de l’espace (sur l’espace), même si, par déplacement de sens,
ces verbalisations peuvent servir à signifier des composantes de la vie sociale
apparemment non localisées et non matérialisées, plus « idéelles ». Mais il
semble qu’une autre dimension de l’espace repérable au travers des formulations
discursives reste beaucoup plus négligée, celle que justement explore Dagmar
Reichert. Cette dimension n’est sans doute pas étanche à la première, mais pour
comprendre sa spécificité il faudrait y voir l’espace non plus comme un objet
de représentations mentales, mais plutôt comme un schème organisateur de la
pensée, de manière à explorer en quoi la pensée rend effectivement compte d’une
topologie fixant la position des objets, des concepts dans un réseau de
relations (relations impliquant des séparations, des inclusions, des
hiérarchies…). Et si Dagmar Reichert tend à suggérer que la pensée topologique
serait le propre du savoir occidental, l’anthropologie structurale tend quant à
elle à en faire le dénominateur commun de l’humanité, ce que Lévi-Strauss
(1980) avait suggéré à partir du totémisme. Il n’y aurait de pensée, mythique
ou logique, qui ne pourrait opérer sans le recours au jeu des discontinuités,
des dissociations, des oppositions : sans le recours à la limite.
Cette dimension négligée de l’usage de la limite dans les
constructions mentales justifie pleinement son inscription dans le champ des
études concernées par l’espace, d’autant que c’est elle qui fonde l’objet «
espace » comme objet pour les sciences sociales. Car il ne s’agit pas, loin de
là, de repérer une simple analogie entre les formes discontinues de l’espace
matérialisé et les formes discontinues de la pensée, et de traiter ces formes
comme indépendantes, ce qui reviendrait du même coup à traiter le matériel
comme dépourvu de toute intentionnalité et à en faire un « espace en soi ». Au
contraire, il s’agit d’explorer les liens nécessaires entre formes
matéria-lisées et agencements du discours et aborder ainsi l’un des principes
majeurs qui place l’espace au cœur de la construction sociale. Mais pour cela,
il faudrait d’abord admettre que l’espace physique est lui-même traité,
codifié, utilisé comme médiateur symbolique, qu’il est lui-même un outil
d’intellection du monde recourant à la limite matérielle pour fabriquer du sens
(Chivallon, 2000).
Une fois écartée l’idée d’un espace physique extérieur à
l’humain et affirmée celle d’un espace informé par le projet social et conformé
à lui, on peut mieux étudier la filière entre matériel et idéel. Comment les
catégories d’entendement puisent-elles dans le traitement de la forme
matérielle ? Comment la codification de l’espace matériel est agissante dans
nos formes de pensée et vice versa ? Adopter cette perspective reviendrait à se
placer résolument du côté des auteurs qui ont repéré ce lien pour le faire
devenir l’agent principal de la constitution des catégories du monde social. La
formulation la plus convaincante de ce lien a été, selon moi, fournie par
Pierre Bourdieu, quel que soit par ailleurs le degré d’adhésion que l’on peut
cultiver pour les théories du sociologue et la part que l’on est conduit à
accorder à la compétence des acteurs pour produire leur univers de sens (cette
« compétence topique », ou encore cette « habileté de l’agir territorial » dont
parle Turco, 2000) : « les grandes oppositions sociales objectivées dans
l’espace physique tendent à se reproduire dans les esprits et dans le langage
sous la forme des oppositions constitutives du principe de vision et de
division, c’est-à-dire en tant que catégories de perception et d’appréciation
ou de structures mentales » (Bourdieu
[3], 1993, p. 162). Il s’agit de prendre au sérieux le
trajet entre matérialisation et pensée, entre catégories construites au travers
de l’espace matériel, et catégorisations mentales, d’en explorer les modalités
de constitution et de transformation, les symbioses et les dissociations. Il
est question d’intégrer ce « pôle mental » comme principe constitutif de toute
réalité géographique à l’écart de toute tentation séparatiste entre les «
objectivistes » et les « culturalistes » qui conduit à l’impasse théorique et à
l’appauvrissement de la réflexion. Ce projet n’est ni plus ni moins que le
prolongement de celui que le texte fameux de Lévi-Strauss (1955) sur les Bororo
avait insufflé, prolongement cependant à peine enregistré au sein de notre
paysage académique, y compris même dans le courant de l’anthropologie de
l’espace. De ce dernier, qui avait été magistralement inauguré par l’ouvrage de
Paul-Lévy et Segaud (1983), Jean-Charles Depaule (1995) a pu dire qu’il se
heurte encore à la difficulté d’articuler les deux objets partiels qui
constitueraient « l’objet complet » du champ de recherche sur l’espace, à
savoir, d’un côté, les formes matérielles et tout ce qui constitue le domaine
du « visible » et, de l’autre, les formes intellectuelles, idéologiques ou
idéelles de la vie sociale.
On pourra être surpris de voir le texte de Dagmar Reichert,
écrit dans une veine des plus relativistes, servir à défendre un projet où l’on
voit poindre l’influence structuraliste. Je n’entrerai pas ici dans la défense
d’un système de pensée qui plaide en faveur du dépassement des dualités
théoriques stérilisantes et de l’exploration des zones de compatibilités entre
des interprétations qu’il nous faudrait tenir pour antithétiques. Je me
limiterai seulement à indiquer combien cette nouvelle géographie portée par les
mouvances postmodernes reste stimulante pour la manière dont elle a intégré un
projet théorique véritablement concerné par le lien entre le matériel et
l’idéel, ce qui fait qu’il n’est plus guère possible de traiter l’espace sans
le recours à une solide inscription dans le champ des théories sociales. Et,
aussi paradoxal que cela puisse paraître, le projet géographique, qui se trouve
malmené par la remise en cause générale de la posture objectivante, se révèle
néanmoins renforcé dans sa capacité à démontrer l’existence d’un socle
théorique qui lui a longtemps été contesté.
La deuxième et dernière remarque, plus brève, à propos de ce
texte, servira à louer les mérites de la présence d’un vrai débat d’idées dans
la géographie de langue anglaise. Débordements, entreprises provocatrices sont
les marques de la vitalité de ce débat. Je rends hommage à cette géographie
pour toute l’audace qu’elle s’est permise, pour toute la place qu’elle a su
donner à l’expression intellectuelle du souci éthique et de l’engagement
politique qui n’a pas cédé, dans le discours de bon nombre de géographes, aux
diverses formes de l’appel néolibéral, admiration que je formule même si je
suis portée à noter le côté dérisoire de l’entreprise postmoderne dès que l’on
se place du côté du fonctionnement du champ académique, ce que les autres
textes choisis mettront en valeur. Mais pour le moment, je souhaite seulement
insister sur cette ferveur du débat intellectuel au sein de la géographie
britannique postmoderne, tel qu’il s’est exprimé au cours des années
1990.
À propos du texte d’Edward Soja, The
Trialectics of Spatiality
J’ai extrait de l’ouvrage d’Edward Soja,
ThirdSpace, le deuxième chapitre « The
Trialectics of Spatiality » (La trialectique de la spatialité), en raison des
stratégies d’argumentation et des procédures de légitimation du discours qu’il
permet de mettre au jour. Nous entamons ici « une sortie » du texte en lui-même
pour envisager celui-ci dans la perspective du lien établi entre l’auteur et
son audience.
Tout texte scientifique entre dans un jeu compétitif redevable
de la construction d’un « mode d’autorité » régissant l’acceptabilité des
propositions émises. Avec le changement de paradigmes intervenu dans le
contexte anglophone, il s’agit de fonder une légitimité nouvelle à partir de la
remise en cause des liens entre connaissance et procédures de validation de
cette connaissance ce qui n’est pas, on l’imagine, une tâche aisée à accomplir.
Comment, en effet, faire autorité parmi ses pairs en refusant, souvent avec
conviction, le régime même d’instauration de cette autorité ? Comment prétendre
proposer une connaissance quand la connaissance elle-même est conçue comme
enchâssée dans des relations de pouvoir où l’objectif d’une recherche de «
vérité » est associé à l’imposition d’une autorité ? Comment obtenir une
crédibilité sur la base du refus des procédures habituelles d’accréditation ?
En ce domaine, les mouvances postmodernes ont certainement instrumentalisé le
seul outil qui était à leur disposition pour rendre compatible la nécessité de
légitimer leur assise à l’intérieur du champ académique avec l’exigence de
cohérence d’un discours destiné à miner les bases constitutives de ce champ.
Cet outil est à trouver dans le discours que l’on peut désigner du terme «
minoritiste », c’est-à-dire celui qui renverse l’ordre des hiérarchies et
attribue aux savoirs des « minorités » (raciales, sexuelles, culturelles) les
qualités d’une connaissance acceptable et « légitime » parce que produite dans
une sphère « dominée » et non plus dominante. Quand le projet d’une
connaissance rationnelle s’associe à la suprématie occidentale, quand
l’idéologie du progrès basée sur la recherche scientifique s’enlise dans la
progression dominatrice d’une modernité trop souvent barbare, c’;est vers les
savoirs occupant des espaces marginalisés que l’on se tourne, pour y trouver la
garantie d’un savoir non perverti par le pouvoir. Parler depuis un espace «
subalterne » procure alors la légitimité requise en permettant de résoudre la
contradiction qui fait que l’on se trouve en train de construire-conserver une
position à l’intérieur de l’espace d’énonciation scientifique au moyen d’un
discours destiné à déstabiliser les logiques de ce même espace. C’est cette
stratégie de construction d’un savoir placé sous le sceau du « dominé » qu’il
me semble pouvoir décrypter chez Soja.
L’ouvrage ThirdSpace
est scindé en deux grandes parties, et non en trois, comme on aurait pu s’y
attendre, l’une théorique et l’autre empirique. Cette dernière nous conduit de
Los Angeles jusqu’à Amsterdam, en passant par les « Exopolis », comme celle de
Orange County en Californie,
c’est-à-dire ces villes existant comme à l’extérieur d’elles-mêmes, comme
pseudo-villes ou villes virtuelles, se présentant comme des parcs à thèmes
gigantesques associés à des technopoles et spécifiant l’urbanité postmoderne. «
L’Exopolis elle-même est un simulacre : une copie exacte d’une ville qui n’a
jamais existé » (p. 19). Ce volet empirique est toutefois abondamment nourri de
discussions théoriques. Les matériaux sont en outre apportés par des auteurs
comme Jean Baudrillard et Umberto Ecco, ou encore proviennent des déambulations
personnelles de l’auteur, ce qui pour le familier d’une démarche de terrain
plus classique peut paraître en décalage, pour ne pas dire trompeur, surtout
mis en rapport avec l’objectif annoncé qui est de camper des scènes de la vie
quotidienne dans ces lieux « d’hyperréalité » de la condition
postmoderne.
L’ouvrage est marquant par le vibrant hommage qu’il rend à
Henri Lefebvre. On ne peut qu’être touché par l’admiration semble-t-il sans
limite que le géographe américain voue au philosophe français. Une admiration
que traduit particulièrement bien la magnifique photographie d’Henri Lefebvre
qui ouvre la première partie théorique. C’est à Lefebvre que Soja attribue la
découverte de cette stratégie critique qu’il nomme le
thirdering-as-othering, expression
intraduisible en français, et qui consiste à créer une troisième voie pour une
autre compréhension du monde, dès que celle-ci pourrait se présenter sous la
rigidité de catégories duales. Cette expression sous-entend également le souci
d’ouverture sur l’univers de l’Autre. Le thirdspace correspondrait à un espace régi par
une telle stratégie. L’auteur présente son ouvrage comme une invitation à
entrer dans « un espace d’extraordinaire ouverture, un lieu d’échange critique
où l’imagination géographique peut être étendue pour inclure une multiplicité
de perspectives […]. Il s’agit d’un espace où les questions de race, de classe
et de genre peuvent être abordées simultanément, sans privilégier l’une sur
l’autre, où l’on peut être marxiste et post-marxiste, matérialiste et
idéaliste, structuraliste et humaniste, disciplinaire et interdisciplinaire en
même temps » (p. 5).
Dans le chapitre que j’ai retenu, Soja développe sa conception
de ce thirdspace, et exprime ce en
quoi elle est redevable à la perspective d’Henri Lefebvre. C’est à mon sens le
chapitre clé de l’ouvrage, mais dont l’intention ne peut cependant se
comprendre que mise en perspective avec deux autres chapitres (3 et 4), ceux
consacrés à un tour d’horizon des différents apports déjà fournis dans cette
quête d’un thirdspace, à savoir les
contributions des féministes et des auteurs associés aux théories
post-coloniales. Le chapitre débute par de longs extraits de l’Aleph de Borges, lieu de condensation de tous
les lieux du monde, qui conduisent à noter la grande similitude de cette
perspective avec celle de Lefebvre. Soja affirme ainsi que si l’ouvrage majeur
du philosophe, La Production de
l’espace, apparaît comme un patchwork d’idées fait de juxtapositions
et d’enchaînements sans règles précises d’exposition de la pensée, c’est que
Lefebvre cherchait à atteindre cette multitude d’espaces, témoignant ainsi
d’une pensée marxiste profondément nomade.
À lire ce chapitre, on pourrait avoir l’impression que l’on a
affaire au thirdspace dès qu’un
raisonnement comprenant trois termes se présente. Soja en voit d’abord
l’expression dans une conception de l’être indissociable de trois composantes
mêlées : socialité, historicité, spatialité. En cela, il renouvelle la
proposition forte de ses Postmodern
Geographies publiées en 1989 et qui constituaient un appel vibrant
pour la réhabilitation de la dimension spatiale dans l’approche du social, la
posture moderne l’ayant évacué au profit d’une démarche historicisante. Cet
appel s’appuyait déjà sur la contribution de Lefebvre (1974). Dans
ThirdSpace, Soja renouvelle sa dette
au philosophe : c’est à lui que l’on doit d’avoir affirmé avec autant de force
que le social ne pouvait qu’être spatialement construit. De l’articulation de
ces trois termes (socialité, spatialité, historicité), Soja déduit une «
trialectique ontologique ». Une deuxième expression du
thirdspace est à trouver dans un
principe épistémologique. C’est sur ce point que la stratégie rhétorique de
l’auteur va se condenser pour parvenir à fonder la légitimité de son approche
au sein du paradigme postmoderne. J’avoue avoir eu tout d’abord des difficultés
à comprendre le cheminement de la pensée de Soja, me refusant à m’en tenir à
l’idée qu’il avait pu mal interpréter Henri Lefebvre, lui qui semble en avoir
lu toute la production, ô combien abondante, alors que je n’en connais que des
fragments. Or il se trouve que ces fragments sont précisément ceux qu’utilise
Soja, fragments de l’œuvre de Lefebvre qui ont été pour moi d’un apport
irremplaçable. Il s’agit des pages de La
Production de l’espace (1974, p. 39-81) qui exposent la célèbre
triplicité entre « pratique spatiale », « représentations de l’espace » et «
espaces de représentation », connue aussi à partir du triptyque «
perçu-conçu-vécu ».
J’ai d’abord été étonnée que Soja assigne à ce triptyque un
contenu épistémo-logique, pour autant que l’on s’accorde à considérer
l’épistémologie comme cette région du savoir qui s’interroge sur le savoir
lui-même. Or, le triptyque de Lefebvre n’est pas directement l’aboutissement
d’une telle démarche. Son contenu propose une interprétation de la réalité
sociale où l’espace est, non seulement conçu comme nécessité première de
l’existence, mais devient aussi facteur de compréhension du jeu des forces
sociales. On est là dans le domaine de la production d’une connaissance
théorique, voire ontologique, mais qui ne questionne pas le statut de cette
connaissance. Alors pourquoi Soja insiste-t-il tant pour y voir une «
trialectique épistémo-logique » ? En fait, chaque terme de ce triptyque va
servir au géographe à localiser et qualifier des savoirs sur l’espace et à
assigner au savoir dont il se réclame, celui du thirdspace, un seul de ces trois termes,
entreprise qui est loin d’être innocente comme on va le voir. Ce faisant, il
déforme la pensée de Lefebvre au point de nous priver de ce qu’elle renferme de
plus riche pour comprendre l’espace et ses enjeux dans la construction
sociale.
Il est utile de rappeler que le triptyque de Lefebvre invite à
identifier trois dimensions de la production sociale de l’espace liées au jeu
des rapports sociaux et à l’accès différentiel aux ressources de la
symbolisation permise notamment par l’espace matériel.
• L’espace conçu :
c’est l’espace qui rend compte d’une idéologie capable d’intégrer la forme
matérielle, de représentations capables de prendre corps au travers d’une
texture spatiale. Cet espace est dominant parce que l’efficacité d’une
idéologie est liée à sa possibilité de se matérialiser, à prendre corps d’une
manière ou d’une autre à travers des systèmes de signes verbaux et non verbaux,
à travers une codification de l’espace construit.
• L’espace vécu :
c’est l’espace des représentations mentales, domaine de l’imaginaire où sont
formulées des réponses et des visions alternatives à l’espace conçu. Il utilise
les objets de l’espace physique mais n’intègre pas de texture spatiale. C’est «
l’espace dominé », un espace qui ne produit pas d’idéologie mais des
représentations liées à l’expérience vécue, des représentations fluides et
dynamiques qui ne s’astreignent ni à la cohérence, ni à la cohésion, à
l’inverse d’une idéologie arrivée à forme par la matérialisation.
• L’espace perçu ou
pratiqué : c’est l’espace qui fait
appel à la compétence et aux performances de ses usagers, à la manière d’un
locuteur pour une langue. Il concerne l’usage quotidien des espaces.
Sous la plume de Soja, les trois termes de ce triptyque
prennent une tout autre signification. Si l’espace de l’imaginaire (espace
vécu) conserve une interprétation similaire à celle qui vient d’être d’exposée,
l’espace pratiqué est, pour sa part, associé exclusivement à des formes
matérielles de production de l’espace. L’espace conçu intègre quant à lui un
pôle mental, uniquement discursif. Il correspond toujours à une idéologie
dominante mais qui se voit privée de ce par quoi Lefebvre la comprenait
précisément comme dominante, à savoir son pouvoir d’intégrer les textures
spatiales et de tenir son pouvoir de cette intégration. Ce faisant, Soja
associe à chaque terme un savoir géographique. Car son objectif, à travers
cette lecture de Lefebvre, est bien de réussir à sauver la possibilité d’un
savoir acceptable au regard de nouvelles exigences : « comment pouvons-nous
obtenir un savoir précis et applicable de notre spatialité existentielle ? »
(Soja, 1996, p. 73). L’espace pratiqué, devenu essentiellement matériel, est
celui dominé par l’approche positiviste et l’analyse spatiale, peu attentive
aux manifestations subjectives. À l’opposé, l’espace conçu, devenu
essentiellement discursif, est le domaine des approches qui tiennent le
discours pour central, qui ne conçoivent le monde social qu’à travers les
idéalités et les formulations de la pensée. On devine bien évidemment quel type
de savoir est rattaché à l’espace fluide des représentations mentales et de
l’imaginaire : il s’agit bien sûr du savoir du thirdspace, chargé d’opérer la synthèse des deux
autres et d’opérer d’ailleurs tous les dépassements possibles entre des termes
antinomiques.
Il y a bien plus qu’une divergence de vues sur le triptyque de
Lefebvre depuis la lecture faite par Soja et la mienne. Il y a aussi de la part
de l’auteur de ThirdSpace cette
stratégie d’écriture dont il était question plus haut et qui se trouve
complètement préoccupée de fonder la légitimité du discours énoncé auprès de
l’audience susceptible de le consacrer. En distribuant ainsi les savoirs dans
des régions précises qui lui font distordre de telle manière la théorie de
Lefebvre, Soja cherche avant à tout créer une correspondance, un lien
d’identité entre une position de « dominé » — l’espace « subi » tel que l’a
défini Lefebvre (1974, p. 49) — et le savoir produit par le géographe. Cette
fusion entre le discours de Soja et l’espace de représentations de Lefebvre est
d’autant plus recherchée que les qualités de cet espace ont été associées par
le philosophe au domaine de l’imaginaire, du symbolisme et de l’affectif
(ibid. p. 52). Or on sait combien la
réhabilitation de l’imaginaire et des subjectivités au sein du discours
scientifique constitue le souci majeur des mouvances postmodernes. Il n’y a
donc rien d’étonnant à voir clairement Soja se revendiquer d’une appartenance à
cet espace « dominé », celui des « périphéries, des marges et des marginalités
» : un espace garant de l’accomplissement de la stratégie du
thirdering-as-othering et que le
géographe finit par proclamer être un espace de « lutte, de libération,
d’émancipation » (Soja, 1996, p. 68).
On ne peut comprendre cette manière de procéder que si l’on a
en tête l’immense rapport de forces qui régit actuellement le monde académique
anglo--américain avec cette tendance à attribuer une qualité au savoir en
fonction de sa position dans un espace réputé marginal. Femmes, noirs, gays,
lesbiennes, originaires des ex-empires coloniaux…: tous ces acteurs du monde
académique sont chargés désormais par cette paradoxale et troublante procédure
de légitimation que commande la dynamique actuelle du champ scientifique
d’occuper ces lieux de pouvoir où le savoir est produit, en se
réclamant-proclamant d’une expérience subie de la domination — domination
politico-économique, domination occidentale, domination masculine, domination
sexuelle, domination raciale… Et quand on est « homme » et « blanc », il ne
reste plus guère que la possibilité de démontrer son désir d’appartenir aux
espaces marginalisés, comme de participer à la valorisation de ces espaces. Il
n’est sans doute pas fortuit que la 4e de couverture de
ThirdSpace présente d’emblée Soja
comme « un géographe de la rue », « né dans le Bronx et éduqué dans sa grande
diversité ».
On saisit mieux alors les tours de passe-passe de Soja. Il
distribue les savoirs dans des régions dont il cisèle le sens pour parvenir à
faire authentifier son thirdspace par
l’apposition du label sacré et sacralisant de « l’espace dominé ». « L’espace
vécu » de Lefebvre devient celui qui dispense les qualités requises à
l’énonciation d’un discours perçu comme « juste » (plutôt que « vrai »).
L’expérience du dominé étant vue comme une expérience continuelle de la
transgression, de l’hybridité et de la fluidité, la position dans les marges
garantit l’accès à un monde déconstruit, à une pensée capable de transcender
les catégories de l’entendement binaire. À la marge se situe cette possibilité
de subir la domination tout en y opposant une résistance capable de propulser
le sujet dans un univers toujours divers et multiple, non soumis aux formes
d’ordre et d’autorité de la pensée occidentale. En s’appropriant l’espace vécu
de Lefebvre en tant que lieu « clandestin », « essentiellement qualitatif »,
orienté vers « l’esthétique » (Lefebvre, 1974, p. 43, 52-53), Soja fournit au
savoir du thirdspace son passeport
d’acceptabilité au regard d’un collectif académique ciblé. Les deux chapitres
qui suivent la démonstration théorique du géographe désignent explicitement
cette communauté de reconnaissance. Consacrés aux ténors des
feminist studies ou des
postcolonial studies (Homi Bhabha,
Bell Hooks, Gillian Rose…), ces chapitres font plus que nommer des affiliations
: ils localisent avec précision la région où la légitimité du savoir du
géographe est voulue être entérinée.
Ma critique vis-à-vis de Soja est double. Elle concerne d’abord
la distorsion de sens infligée au triptyque de Lefebvre qui risque de faire
passer à la trappe l’argument le plus fort en ce qui concerne une compréhension
des relations de pouvoir, là où elles transitent nécessairement par l’espace.
En effet, l’argument central et si pertinent de Lefebvre selon lequel
l’efficacité d’une idéologie ne peut s’atteindre que par la maîtrise du code
spatial — via la forme matérielle — se trouve complètement ignoré de la
perspective de Soja. Ma critique vise aussi les stratégies que le géographe met
en œuvre pour atteindre un socle de légitimité n’ayant peut-être jamais exprimé
aussi clairement combien il était dépendant des collectifs scientifiques qui le
fondent. Assez naïvement peut-être, j’attends de l’écrit académique plus de
clairvoyance ou de lucidité impliquant un souci réflexif minimal qui semble
absent chez Soja (malgré l’usage du « je »), et ce d’autant plus que les
mouvances postmodernes ont poussé à un niveau jamais égalé l’exigence de retour
« sur soi » et sur l’intentionnalité qui oriente le projet scientifique. Cette
double critique formulée assez sévèrement ne doit pourtant pas servir à refuser
ou éviter l’apport du discours postmoderne quand celui-ci se consacre, de
manière tout aussi convaincante que déstabilisante, à explorer les liens entre
savoir et pouvoir. De même, ne doit-elle pas être interprétée comme un déni
d’une volonté légitime destinée à faire émerger des savoirs longtemps dominés
par l’idéologie occidentale. Sur ce point, il faut encore louer les mérites du
projet postmoderne quand celui-ci affronte sans détour la question de
l’autorité de la science et des configurations qu’elle fait naître, n’ignorant
plus qu’elle est aussi le lieu de (re)production d 19;une vision sociale. En
d’autres mots, les dérives de la démarche de Soja, que l’on pourra interpréter
comme autant de dérives du projet postmoderne, n’enlèvent rien à la pertinence
des questions portées par ce projet lui-même.
À propos des textes de Clive Barnett,
The Cultural Turn : Fashion or Progress in Human
Geography ? et de Alastair Bonnet, Constructions of “Race”, Place, and Discipline. Geographies
of “Racial” Identity and Racism
Ces deux textes permettent de contextualiser de manière plus
précise le discours géographique postmoderne en le ramenant à ses conditions
sociales de production.
Le premier texte, celui de Clive Barnett, décrit quelques
caractéristiques de la « nouvelle géographie culturelle » (new cultural geography) associée au tournant
post-moderne. Il indique la diversité des composantes de ce courant et propose
de tenir pour général l’intérêt accordé à « la relation étroite entre langage,
pouvoir et savoir » : «Autant sur le plan épistémologique qu’en ce qui concerne
la construction des nouveaux objets de la recherche empirique, le « tournant
culturel » correspond probablement le mieux à une réflexivité accrue concernant
le rôle du langage, des significations et des représentations dans la
constitution de la réalité et dans la connaissance de cette réalité » (Barnett,
1998, p. 380). L’article n’est cependant pas destiné à entrer dans le débat
théorique, mais s’attache plutôt aux conditions récentes d’accomplissement de
la pratique géographique, tout en indiquant les contradictions que celles-ci
pourraient révéler au regard du message de cette « nouvelle géographie
».
Le changement du régime de communication est identifié comme
une spécificité du « tournant culturel ». Il est marqué par le développement
d’une économie de la « célébrité », une personnification forte des théories
autour d’auteurs internationaux plus mobiles. « Comme la théorie a remis en
question les moyens traditionnels par lesquels le savoir puisait son autorité,
il se peut que la construction de la personnalité individuelle soit devenue une
nécessité épistémologique » (p. 386-387). On voit donc se constituer un nouveau
« star system » (p. 386), où se succèdent des théoriciens à la renommée
éphémère, personnalités en rupture avec l’image attendue du scientifique telle
que la cultivait leurs aînés. Clive Barnett insiste également sur le rôle accru
des publi-cations hors revues scientifiques, ouvrant sur un marché où quelques
grandes maisons d’édition comme Routledge s’associent économiquement à la
promotion des cultural studies, et les
infléchissent pour tendre à la création de produits sans cesse
renouvelés.
Pourtant, l’interprétation que le géographe dégage à la suite
de ces constats ne conduit pas à tenir cette évolution pour une transformation
radicale. Au contraire, ces changements sont vus comme la mise en œuvre de
moyens nouveaux mobilisés pour établir l’autorité du discours. Il semble même
que « les normes d’évaluation […] demeurent largement inchangées « après » le
tournant culturel. Le traitement de la théorie continue de suivre un schéma
familier d’appropriation de postulats valorisés » (ibid. p. 390). Le tournant culturel en
géographie se révèle alors comme « un jeu interne » nécessaire au maintien
d’une identité disciplinaire, lui-même soumis à l’impératif toujours aussi
présent de légitimation des discours innovants. Sur ce point, C. Barnett
pourrait rejoindre B. Latour (1994) qui considère la production d’énoncés
nouveaux comme la condition nécessaire à la constitution du capital
scientifique dans un contexte traditionnellement structuré autour de la
compétition pour la renommée.
On ne trouvera cependant pas matière dans cet article à se
débarrasser facilement du postmodernisme. La critique de C. Barnett est
construite sur la base d’une recherche d’adéquation plus grande entre
l’intention proclamée des nouvelles géographies de tendre vers une science
pratiquée « autrement » et les conditions réelles de déploiement de cette
pratique. Le géographe cherche ainsi une voie pour « faire de la théorie dans
un registre différent » capable de déstabiliser « l’économie de valeurs
établies » dans le monde académique. Au travers de ce texte, on pourra ainsi
prendre la mesure du souci honnête et averti que développent bon nombre
d’auteurs adhérant aux nouvelles conceptions géographiques, quant à une
réflexion sur les contradictions qui assaillent leur projet. C’est aussi l’une
des qualités de cette recherche et qui contrebalance efficacement les dérives
du paradigme postmoderne.
Le deuxième texte, celui d’Alastair Bonnet (1999) s’intéresse à
l’évolution de la géographie à partir du champ constitué par les
racial studies (études raciales).
Cette dénomination, qui n’a pas son équivalent en France, et le champ qu’elle
recouvre, concernent les relations entre communautés raciales, culturelles ou
ethniques, particulièrement pour le Royaume-Uni. Ces
racial studies ont pris leur essor à
l’issue de la vague migratoire des années 1950-1960. Dans cet article, Bonnet
décrit les étapes d’un changement de paradigme, avec le passage d’une
géographie quantitativiste utilisatrice immodérée des catégories raciales pour
l’étude des phénomènes de localisation et de distribution à une géographie
marquée par le cultural turn et
soucieuse de déconstruire cette même catégorie raciale, allant jusqu’à
attribuer aux études classiques la responsabilité d’une participation aux
modalités de réification des construits sociaux, dont la catégorie raciale. Cet
article très stimulant permet de raccorder l’évolution des discours
géographiques au contexte social plus large que celui des collectifs
académiques. À sa lecture, on ne peut qu’être convaincu de la force de l’usage
(laissé à l’état d’impensé) de catégories sociales intériorisées par des
collectifs scientifiques se réclamant pourtant d’une distance d’avec le monde
social.
Si son propos n’est pas vraiment celui-là, ce texte invite
cependant à envisager des conditions favorables à l’éclosion du paradigme
postmoderne. Car la volonté de « déconstruire » les catégories pourrait bien
être liée à une configuration culturelle et politique particulière dans une
société, comme la société britannique, profondément marquée par une tradition
du clivage racial et par une idéologie nationale ou une « nationité » (Neveu,
1993) basée sur la valorisation forte de l’enracinement au Royaume insulaire.
Aux États-Unis, la vive querelle sur les campus américains, engendrée par la
vague « déconstructionniste » de la fin des années 1980, a été mise en rapport
direct avec la difficulté politique à gérer la diversité culturelle et la
revendication communautariste qu’elle occasionne (Gutman, 1994). Dans des
contextes sociaux aussi enclins à fabriquer la ségrégation tout en se réclamant
de l’option multiculturaliste, cette explosion intellectuelle n’est pas
surprenante. Elle se fait l’écho de l’immense complexité des rapports
sociaux-raciaux hérités de l’histoire de la modernité occidentale. Le mouvement
postmoderne peut aussi s’interpréter comme une entreprise théorique de retour
sur cette histoire, avec cette exploration sans relâche qu’elle conduit dans le
domaine de la construction-déconstruction des catégories modernes dont le sens
a été façonné dans l’expérience de la rencontre avec le Nouveau Monde.
Il est d’ailleurs remarquable de constater combien ce tournant
théorique se situe
a contrario de la
polémique que nous avons connue il y a quelque temps en France, où l’appel à
l’usage des catégories ethniques dans les statistiques françaises a pu se faire
entendre (polémique à l’intérieur de l’Institut national d’études
démographiques en 1998), cet usage n’appartenant aucunement à la tradition
comptable de la République. La représentation d’un univers social comme
étranger à l’emprise des catégories raciales ou ethniques n’est-elle pas
dépendante de notre modèle d’intégration politique assimilationniste ? On
pourrait alors être en présence de deux visions sociales, répercutées et même
(re)produites au travers de la science, celle d’une visibilisation des
catégories raciales et ethniques, celle de l’invisibilisation de ces mêmes
catégories. Dans le premier cas, c’est la force de « naturalisation » de cette
catégorie par les appareils d’analyse qui est à interroger de manière à
atteindre un sujet social qui n’est pas par essence un être racial. Dans
l’autre, c’est la force d’oblitération des processus de différenciation que
pourrait engendrer l’outillage méthodologique et conceptuel qui est à
questionner, de manière à entrevoir l’efficacité quotidienne de certaines
pratiques discriminatoires et leurs répercussions sur le sujet social
[3]. Il n’est d’ailleurs pas sûr, comme le
suggérait fort bien Alain Blum (1998) à la suite de la polémique en question,
que l’absence de variables explicitement ethniques en France ne laisse pas
libre cours à l’usage de catégories implicites plutôt inspirées par le domaine
« culturel » et dérivant sur une sociologie tout aussi « naturaliste » que
celle s’appuyant sur le découpage racial. Quoi qu’il en soit, il s’agit bien de
repérer deux contextes politico-culturels qui se révèlent développer des
attitudes de recherche différentes et qui pourraient expliquer les trajectoires
bien différenciées adoptées au cours des dernières années, la déconstruction
postmoderne opérant préférentiellement dans des contextes
(culturels-scientifiques) fortement marqués par l’usage des catégories
socio-raciales.
L’objectif de ces commentaires était d’inviter à dialoguer avec
la géographie de langue anglaise telle qu’elle s’est manifestée à la faveur du
tournant postmoderne. Ces commentaires faits, il reste la crainte d’avoir raté
l’objectif, soit en ayant conforté le possible désaveu qui pèse sur elle par
trop de critiques, soit en ayant donné le sentiment d’une adhésion quasi
totale, au détriment de son homologue française, par trop d’éloges prononcés
sur elle. Il faut alors renouveler cette position qui consiste à ne pas se
situer dans une démarche de comparaison de nos géographies pour dire laquelle
est la meilleure des deux, la « plus valide » pour certains. Au contraire, il
s’agit de les faire communiquer pour entrevoir ce qu’elles ont à s’apporter
mutuellement. Si un seul élément devait être retenu, je dirais que la
géographie anglo-américaine apporte un formidable élan au projet nécessaire et
attendu de réflexivité nous permettant d’accéder à une connaissance plus grande
des circuits qu’emprunte la construction des faits scientifiques, garante
elle-même d’une pratique de notre métier plus responsable. La géographie
française montre, quant à elle, la possibilité d’une pratique scientifique
composite, redevable aussi bien d’écoles constituées que « d’électrons libres »
dont l’apport se voit accrédité hors des discours établis, sur la base du
sérieux de la démarche entreprise, ce qui traduit un mode d’autorité plus
disséminé, et dès lors moins contraignant (« moins autoritaire »). Au moment où
nos collègues anglophones envisagent la géographie de langue anglaise comme «
hégémonique » ou « anglo-centrique » (Samers, Sidaway, 2000) — tant elle se
fond aux logiques d’un marché mondialisé des biens intellectuels, d’autant plus
facile à contrôler que l’usage de la langue anglaise est devenue
lingua franca de la science (Kitchin,
à paraître) — et au moment où ces mêmes collègues entreprennent des actions
destinées à contrer cette hégémonie pour aller vers les « autres géographies
»
[4], il y a tout lieu de
s’avancer confiant dans ce dialogue.
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Lussault M.,
Logiques de l’espace, esprit des lieux.
Géographies à Cerisy. Paris : Belin.
[1]
On pourrait dire que la sociologie, de son côté, s’est
intéressée bien plus tôt au postmodernisme avec l’article de Nicolas Herpin
(1993). Mais là, comme en géographie d’ailleurs où, dès 1992, P. Claval
publiait un article sur la question, ces entreprises sont restées rares, les
disciplines dont elles relèvent continuant de suivre une trajectoire assez peu
concernée par ce courant.
[2]
Désignation empruntée à Pascal Ragouet (1997).
[3]
Bourdieu Pierre
(1993). « Effets de lieu », in
Bourdieu P.
La
Misère du monde. Paris : Le Seuil.
[3]
La polémique sur l’usage des catégories ethniques en France
montre bien, s’il fallait s’en convaincre, que ce qui est en jeu n’est pas
l’approche scientifique pour elle-même, mais la capacité de cette dernière à
traduire un modèle de valeurs politiques, puisque le nœud du problème était
bien le danger de « remise en question du modèle républicain ». Sur ce point,
voir les articles du journal
Le Monde
: « La connaissance des faits sociaux est-elle dangereuse ? », 5 novembre 1998,
et « Une virulente polémique sur les données ethniques divise les démographes
», 6 novembre 1998.
[4]
La revue
Social and Cultural
Geography fournit un exemple de ce type d’actions. Mentionnons entre
autres qu’elle accepte d’évaluer des textes écrits en d’autres langues que
l’anglais avant que la traduction en soit entreprise. Elle se donne également
pour objectif de publier régulièrement — en anglais et dans la langue d’origine
de l’auteur — des bilans sur les géographies pratiquées en dehors de l’espace
anglo-américain (voir l’article de l’éditeur de cette revue : Kitchin, à
paraître).