Espace géographique
Belin

I.S.B.N.2701137306
96 pages

p. 59 à 60
doi: en cours

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Débat : la géographie postmoderne

tome 33 2004/1

Soja Edward W. (1989). Postmodern Geographies. Londres/New York : Verso, 266 p., Soja Edward W. (2000). Postmetropolis. Malden (Mass.) : Blackwell, 440 p., Minca Claudio, ed. (2001). Postmodern Geography. Theory and Praxis. Oxford/Malden (Mass.) : Blackwell, 306 p., Dear Michael & Flusty Steven, ed. (2002). The Spaces of Postmodernity. Oxford/Malden (Mass.) : Blackwell, 486 p.

L’ambition, définie par Soja en 1989 dans son livre fondateur du courant « postmoderne », était « la réinsertion de l’espace dans la théorie sociale critique ». C’était pour lui une sorte de myopie de ne voir que la matérialité superficielle, les formes concrètes, susceptibles seulement de mesure et de description, la recherche de régularités, qui réifie l’espace : « l’organisation spatiale de la société est présentée de telle sorte qu’elle apparaît socialement inerte, un produit de la friction de la distance, de la relativité de la localisation et des axiomes d’une géométrie dépolitisée. Le temps et l’espace, comme le marché ou la structure sociale, sont représentés comme des relations naturelles parmi les objets, explicables objectivement en termes de propriétés physiques ».
Dear et Flusty reprennent ces objectifs en 2002 : l’affirmation de la signification et du rôle de l’espace dans la théorie sociale et le processus social, la réintégration de la géographie humaine dans le courant des sciences sociales et de la philosophie, un questionnement conscient de la relation entre la connaissance géographique et l’action sociale. Par delà la volonté de définir un nouveau paradigme scientifique, on peut voir là aussi un reflet de changements profonds de l’espace géographique lui-même. Ce n’est pas un choix philosophique, affirment Dear et Flusty, « on n’est pas obligé d’être un postmoderne pour s’engager sur une réflexion postmoderne », et ils rappellent qu’Allan Pred (Annals of the Association of American Geographers, 1992) aurait préféré le terme d’hypermoderne pour dépeindre l’accentuation (l’emballement peut-être) de la modernité. Soja (1989) précisait d’ailleurs bien qu’il regardait la période actuelle « comme une nouvelle restructuration profonde de la modernité, plus que comme un refus de toute pensée progressiste ou une rupture avec le Siècle des Lumières, comme le proclament certains de ceux qui s’intitulent postmodernes, mais qui seraient, quant à eux, mieux décrits comme anti-modernes ».
L’évolution de la « ville mondialisée » (la Citystat de Dear et Flusty) illustre la profonde modification de l’espace géographique, et le modèle de Los Angeles est proposé pour remplacer l’ancien modèle de Chicago.
La structure en anneaux concentriques de l’École de Chicago était essentiellement « une conception de la ville comme une extension organique autour d’un noyau central organisateur ». À sa place, l’École de Los Angeles identifie un processus urbain postmoderne, « dans lequel la périphérie organise le centre dans le contexte de la mondialisation capitaliste ». La forme urbaine classique, du type Chicago, est remplacée par un collage discontinu de paysages parcellisés, orientés vers la consommation, et privés de centralité, bien que reliés par la proximité électronique, et théoriquement unifiés « par la mythologie des autoroutes de la désinformation ». L’agrégat urbain qui en résulte est caractérisé par une fragmentation et une spécialisation aiguës : « la ville patchwork semble être devenue au xxie siècle le véritable successeur de la ville en anneaux circulaires des débuts du xxe siècle » (Dear et Flusty).
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Fig. 1/ Un modèle de la structure urbaine postmoderne, d’après Dear et Flusty, p. 231
Soja (dans un chapitre du livre de Claudio Minca, 2001) remarque que les changements importants que les grandes métropoles ont connus à la fin du xxe siècle ont suscité des réactions opposées parmi les géographes : pour certains, la restructuration a été si profonde que les schémas traditionnels de l’analyse urbaine sont devenus obsolètes, pour les autres la situation présente peut être interprétée en continuité avec le passé, car plus ça change, plus c’est la même chose (en français dans le texte). « Pour ajouter à la confusion, ces deux positions extrêmes », ajoute-t-il, « sont certainement plus justes que chacun n’est disposé à en convenir ». La postmétropole est définie, selon Soja, par six caractères principaux :
  • une très grande hétérogénéité de l’espace urbain, ramenée trop souvent et trop simplement au « multiculturalisme », et qui conduisait Charles Jencks (1993) à employer le mot d’hétéropolis ;
  • un processus de désindustrialisation-réindustrialisation : destruction des anciennes usines fordistes et leur remplacement par de nouveaux districts industriels ;
  • un étalement urbain qui brouille les catégories traditionnelles d’urbain, suburbain, et non urbain, qui caractérisaient le vocabulaire classique de l’analyse urbaine, et qui a justifié l’emploi du terme d’exopolis ;
  • le remplacement de la classification selon les catégories socioprofessionnelles de la population active par des marchés de l’emploi de plus en plus segmentés, ce qui s’accompagne de la pérennisation d’une catégorie sociale défavorisée et dépendante, qui constitue, à droite comme à gauche, l’enjeu le plus préoccupant de toute réflexion sur la restructuration urbaine ;
  • l’intensification du contrôle social et spatial, lié à une « écologie de la peur » et au développement d’un urbanisme sécuritaire (la substitution de la police à la polis, dit Soja), ce qui entraîne d’un côté le perfectionnement des techniques de surveillance et de contrôle territorial, et de l’autre les différentes formes de protection et de fortification d’espaces (les espaces fermés) ;
  • la disney-worldialisation de la ville : dans une sorte d’hyperréalité, les parcs à thème, les centres commerciaux entretiennent une confusion entre le réel et l’imaginaire, à propos de laquelle Jean Baudrillard parle de la « précession des simulacres ».
Il faut dire que Baudrillard et les autres sociologues français de la fin du siècle ont largement inspiré la géographie postmoderne américaine. La Question urbaine de Manuel Castells (1972) a été traduite en anglais en 1977, et La Production de l’espace d’Henri Lefebvre (1974) en 1991. Pour rendre compte du caractère instable de l’espace urbain, partagé entre la suburbanisation, la métropolisation et la fragmentation politique, Castells avait parlé de ville sauvage pour désigner ce que Soja appelle la postmétropole, mais ce qui importe plus que cette modification des structures de l’espace à ceux qui se définissent comme postmodernes, c’est la rupture épistémologique. Castells l’exprimait par sa critique de l’École de Chicago, pour laquelle, selon lui, « la ville tenait lieu d’explication », dans un raisonnement circulaire ignorant du contexte politique sur « un espace théorique qui n’était défini que par la spécificité de son objet ».
Yves GUERMOND, Université de Rouen
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