2004
Espace géographique
Débat : la géographie postmoderne
Débat
Le postmodernisme en géographie
Ont participé au débat du 17 janvier 2003 :
Benoît Antheaume
Claude Bataillon
Augustin Berque
Jean-Marc Besse
Michel Bruneau
Roger Brunet
Henri Chamussy
Joël Charre
Christine Chivallon
Béatrice Collignon
Jean-Paul Deler
Louis Dupont
Jean-Paul Ferrier
Christian Grataloup
Yves Guermond
Bernard Hourcade
Philippe Pinchemel
Violette Rey
Pierre Riquet
Marie-Claire Robic
Thérèse Saint-Julien
Jean-François Staszak.
Roger Brunet
Nous sommes réunis ici, en nous appuyant sur des articles ou
des projets d’articles préalablement rassemblés, pour tenter de faire un point
sur la question du postmodernisme ou de la postmodernité. Nous ne découvrons
pas le postmodernisme aujourd’hui : il s’agit plutôt de discuter d’un bilan.
Pour ma part, ayant fréquenté Derrida et quelques architectes au début des
années 1980, j’ai eu l’occasion de rencontrer ce genre de sujets, et de me
faire une idée relativement claire sur ce qu’il recouvrait. Je ne cache pas que
c’était une idée plutôt négative pour ce qui en était présenté et pour ce que
cela impliquait : récuser le « moderne», l’obscurantisme et certaines formes du
romantisme du xixe siècle l’avaient déjà beaucoup
fait.
Il me semble cependant que nous observons ces temps-ci, en
géographie, un retour d’activité sous ce label — et des propositions d’articles
assorties. Mais le pavillon couvre toutes sortes de marchandises, très
différentes et accompagnées de beaucoup de fumée, d’obscurité, de confusion.
C’est assez normal : quand une mode semble établie, beaucoup essaient de s’y
rattacher d’une manière ou d’une autre. Pourtant il me semble que le train est
assez essoufflé. Que transporte-t-il ?
Tantôt il s’agit de formes d’art plus ou moins nouvelles, dans
la suite de débats d’architectes, et relativement loin de nos préoccupations
professionnelles ; j’ai été surpris que Jean-Marc Besse range Italo Calvino et
García Márquez dans les post-modernes, mais pourquoi pas : cela signifierait
surtout que le terme est vraiment très polysémique… au point de ne plus vouloir
rien dire.
Tantôt cela désigne pour des géographes certains sujets d’étude
jugés « politiquement corrects » outre-Atlantique, sur des minorités, sur les
genres, sur les homosexualités, etc., et très présents dans les revues
géographiques anglophones.
Tantôt c’est présenté comme une façon de lutter contre les
dégâts de la modernité, celle-ci étant vue comme une association assez
infernale de techniques, de mondialisation, de capitalisme, de pouvoir
étatique, même si certains de ces termes sont apparemment contradictoires.
Voilà qui rappelle des connivences entre Martin Heidegger et Hannah Arendt, et
donc remonte à quelques décennies ; mais alors Oswald Spengler et son disciple
Julien Gracq ne sont pas moins postmodernes.
Ailleurs ou en même temps, l’attitude postmoderne correspond à
une prise de position en faveur d’un discours clairement antiscientifique, à la
Feyerabend, voire au parfum écolo new
age.
Enfin l’on voit bien qu’il existe une différence, déjà notée
dans certains textes du débat, entre ce qui serait considéré comme une
postmodernité du monde, objectivement analysable et datée en ce qu’elle
succéderait au temps du capitalisme industriel et de ses productions
matérielles, et le postmodernisme comme attitude intellectuelle — intemporelle,
celle-ci, comme le savent les philosophes.
Tout ceci prend des formes plutôt confuses, qui se retrouvent
dans les textes recueillis pour la préparation de notre débat. Il nous faut en
parler aussi tranquillement et clairement que possible. Je souhaite que nous
puissions préciser ce que nous entendons par postmodernisme « en géographie »,
et éventuellement que nous disions ce qui n’est
pas postmoderne en géographie ; et que nous nous demandions ce que
certains travaux qui sont rangés sous la bannière du postmodernisme peuvent
représenter comme avancée de la recherche scientifique — ou comme
régression.
Une péroraison du modernisme ?
Augustin Berque
Je voudrais faire une remarque générale sur l’ensemble des
textes que j’ai lus. Il me semble que, du fait même que l’on parle de
postmodernisme, le propos s’articule à la question de la modernité. Le
postmoderne se définit par rapport au moderne. On l’a vu tout à l’heure avec
l’allusion qui a été faite au travail de Rorty
[1] sur le
Miroir de la
nature, ce qui touche directement à cette définition ; mais alors,
justement comment la formuler ? Pour moi, la modernité se définit d’abord
ontologiquement : elle a institué l’objet comme tel, et l’a absolutisé,
c’est-à-dire l’a considéré comme totalement distinct du sujet humain. La
vérité, dans ces conditions, est une adéquation parfaite du discours à cet
objet. Le deuxième trait fondamental de la modernité, corrélatif du premier,
c’est l’individualisme. En effet le sujet est détaché des choses, devenues des
objets ; et c’est un sujet individuel parce que ce détachement des choses est
aussi une sortie du milieu social, les choses, dans un milieu humain, étant en
réalité déterminées par des appareils symboliques et techniques, donc par des
rapports sociaux. L’objet et le sujet modernes sont
a priori abstraits de ce milieu. Ils
existent d’abord en eux-mêmes. Tels sont les deux points essentiels de la
modernité : absolutisation de l’objet et absolutisation du sujet. Entre les
deux, le lien peut être fait par le discours, émis par le sujet et censé
pouvoir atteindre à la vérité comme adéquation à l’objet. Or c’est ce lien même
qui a été mis en question par l’interrogation postmoderne. On s’est en effet
rendu compte, et Wittgenstein en particulier, que le discours ne pouvait pas
exprimer l’objet en lui-même puisque celui-ci est un absolu. Les mots ne sont
alors que des mots, et s’organisent entre eux. D’où tout le développement du
discours postmoderne sur l’analyse du discours, l’analyse des conditions de
production de la connaissance.
Ce mouvement a tendu, d’un côté, à recontextualiser les choses,
comme Jean-Marc Besse l’a dit tout à l’heure. Or étudier le contexte, c’est
redécouvrir le milieu, c’est-à-dire contester le double postulat fondateur de
la modernité, donc envisager une autre ontologie. C’est la voie tracée
notamment par Heidegger. Mais inversement, le mouvement
postmoderne a aussi été
surmoderne ; c’est-à-dire qu’il a
porté à l’extrême les conséquences du postulat moderne. En effet, puisqu’on
s’inter-rogeait sur la nature du discours, la tendance extrême a été
d’autonomiser le discours. Cette tendance est très forte. Elle s’illustre en
particulier chez Derrida qui a produit des concepts tels que le « signifiant
flottant ». Autrement dit, le discours, qui est fait de signifiants, dérive
définitivement hors de portée de toute vérité. Les mots n’ont définitivement
plus rien à voir avec les choses.
Cette version de la postmodernité, qui est le postmodernisme
proprement dit, reste donc fondamentalement dans le cadre du dualisme moderne.
En ce sens, le postmodernisme peut être considéré comme la pointe extrême du
modernisme ; mais il y ajoute la désespérance. Là, il y a une différence
essentielle par rapport à la modernité ; car celle-ci avait l’espoir
d’atteindre à la vérité par adéquation du discours à l’objet. Le post-moderne a
perdu cette croyance ; d’où la désespérance et, pour ce qui concerne la
connaissance, l’abandon même de toute volonté d’unifier ce que connaît la
connaissance, c’est-à-dire ce que les sociétés prémodernes considéraient comme
un ordre général des choses : un cosmos. Cette cosmicité, pour le postmoderne,
est définitivement hors d’atteinte. Nous vivons ainsi dans un monde
fondamentalement désarticulé, décosmisé ; ce dont l’expression dans le débat
postmoderne est l’incapacité radicale du post-modernisme proprement dit à
intégrer la science, les sciences dures, dans son discours.
Je prends un exemple. Les sciences dures ne cessent de
progresser dans une adéquation de plus en plus fine à leur objet. Cela, on ne
peut pas le déconstruire, c’est une réalité mathématique. Il y a donc un fossé
de plus en plus vaste qui s’est creusé entre les sciences humaines, tenues de
déconstruire, et les sciences dures, tenues de construire. Ce fossé entraîne un
délabrement général de la cosmicité. Mais cette décosmisation, c’est le propre de la modernité ;
car c’est cela justement qui a commencé avec le décentrement copernicien, début
de la décosmisation puisqu’il a institué d’un côté un univers indépendant de
l’humain et, d’autre part, l’humain centré sur lui-même. C’est pourquoi je
pense que le postmodernisme n’est qu’une péroraison du modernisme.
Ou une rupture des manières habituelles de penser ?
Louis Dupont
Vous avez donné deux éléments pour apprécier la modernité,
l’état objectif des choses, une réalité et une attitude, d’une part, et une
manière de penser, donc tout un appareillage conceptuel et théorique, d’autre
part. Vous en avez implicitement inclus un troisième, la critique postmoderne
de la modernité, qui doit faire ses preuves. Cela me semble très pertinent car,
pour être légitime, la pensée postmoderne doit prouver ou doit démontrer la
rupture, autrement dit on ne pourra jamais légitimement dire qu’il y a une
pensée postmoderne, une réalité postmoderne, tant qu’on n’a pas démontré la
rupture d’avec la modernité. C’est le nœud, le cœur du problème, la rupture
doit d’abord être discutée en termes épistémologiques et théoriques, mais aussi
par rapport à la réalité. Y a-t-il une part de réalité qui serait postmoderne,
ce qui d’une façon justifierait la démonstration théorique, ou avons-nous
affaire à un débat d’école ? Ce que je constate, personnellement, c’est qu’il y
a une part de la réalité qui semble échapper aux manières habituelles de
penser, au demeurant on pourrait faire une carte du monde sur la base, disons,
des pourcentages de réalité qui nous échapperaient comme penseurs du monde
moderne : cette part serait plus grande en Amérique qu’en Europe, nulle en
Afrique, importante au Japon, que sais-je ? Quoi qu’il en soit la question
demeure : est-ce qu’il y a rupture ou simple inadéquation des concepts de la
science moderne ? Les réponses varient : pour certains, c’est une profession de
foi, pour d’autres la modernité s’est transformée pour atteindre son point de
rupture, enfin, plusieurs, modernistes, n’y voient que de la continuité ; la
modernité prend de nouvelles formes, amène de nouveaux questionnements qui
remettent en cause les conceptions modernes, philosophiques ou théoriques de la
réalité. Il me semble qu’il est important d’en débattre.
Jean-Marc Besse
Cette intervention va me permettre de rappeler une chose à
propos du thème de la rupture avec la modernité, et de l’idée selon laquelle il
y aurait quelque chose après la modernité. L’idée selon laquelle il y aurait un
avant et un
après, une rupture, est une idée, à
proprement parler, typiquement moderne. C’est toute la thématique bien connue
des avant-gardes qui s’est engouffrée là-dedans, aussi bien au sens artistique
du terme, qu’au sens politique. C’est la valorisation du nouveau
pour lui-même. Or, un des premiers
points sur lesquels les penseurs de la postmodernité ont voulu attirer
l’attention, c’était justement que le nouveau était devenu une tradition
moderne, selon l’expression de Rosenberg (La
Tradition du nouveau. Paris : Éditions de Minuit, 1962) et que, au
fond, cette idéologie de la rupture ou de la réforme était devenue une manière
de penser fort commune, et banalisée (ce qui rend, soit dit au passage, plus
difficiles les attitudes contestataires : car « tout le monde » est du côté de
la « réforme », et du « nouveau » !).
Par conséquent, à votre affirmation : « les postmodernes
doivent prouver qu’il y a rupture avec la modernité », les postmodernes
radicaux vont répliquer : vous êtes modernes et il faut changer de manière de
parler. Lyotard a été très souvent interrogé sur cette signification du
post, et il a indiqué en quoi à ses
yeux la postmodernité n’était pas une époque d’après la modernité, mais était
ce qu’était devenue effectivement la modernité. Il préfère alors parler en
termes d’anamnèse : nous sommes
parvenus à l’époque où, dans tous les secteurs de la culture ou à peu près,
nous en sommes venus à exhiber les fondements de ce qui nous a portés depuis
quelques siècles. Cette notion apparaît dans un petit texte de Lyotard intitulé
« le postmoderne expliqué aux enfants », qui est une série de réponses à toutes
les critiques qu’il a reçues et qui l’ont épuisé. Il était très fatigué de ce
genre de débat qui ne l’intéressait guère et dans lesquels il a été pris à son
corps défendant ! Il a dû répondre à des attaques qui lui semblaient totalement
inconsidérées. Il a fait allusion à la psychanalyse comme si, au fond,
l’attitude postmoderne ou une position postmoderne cherchait, justement, à
exhiber les fondements de ce qui a porté ce mouvement historique qui s’appelle
la modernité. Il ne s’agit pas à ses yeux d’imaginer un état futur de
l’humanité.
J’aimerais ajouter un mot à propos de ce que disait Augustin
Berque tout à l’heure, s’agissant de la caractérisation de la modernité. Je
crois qu’il y a là une question essentielle, mais je serais en désaccord avec
lui sur un point : lorsqu’il indique que la modernité c’est l’absolutisation de
l’objet, il me semble qu’il faudrait peut-être reformuler la chose. En effet,
ce qui caractérise par exemple l’apport moderne de quelqu’un comme Kant dans la
Critique de la raison pure en termes
d’épistémologie ou de réflexion sur la connaissance, c’est que, justement,
l’objet n’est plus absolutisé. La signification de ce que Kant appelle lui-même
la « révolution copernicienne » dans le domaine de la connaissance, et de la
critique de la connaissance, c’est que c’est le sujet qui construit le domaine
de l’objectivité — c’est tout le sens de la théorie du schématisme
transcendantal. Tout le constructionnisme moderne, Ian Hacking
[2] l’a bien montré, est en
quelque sorte un héritage de Kant.
Il ne me semble donc pas que la situation moderne, s’agissant
de l’épistémologie, se caractérise par l’absolutisation de l’objet. La position
postmoderne est, au fond, l’aboutissement du processus de la modernité, par
exemple dans le domaine de l’épistémologie. Ce qu’il faut retenir, me
semble-t-il, c’est que, d’une certaine manière la position postmoderne s’est
développée dans l’héritage des courants philosophiques qui ont mis en œuvre une
critique de la métaphysique, c’est-à-dire une critique de l’idée selon
laquelle, pour le dire vite, il y aurait, au-delà des phénomènes étudiés par la
science, une réalité substantielle qui serait le fondement de tous les discours
de la science. Cette critique de la métaphysique a été engagée par Kant, on le
sait, et elle a été reprise après lui de manière récurrente par un certain
nombre de penseurs, y compris dans les années 1950 au sein des courants du
positivisme logique, qui se réclament de Kant sur ce point. L’idée qui s’est
imposée est qu’il est possible de faire de la science ou de l’épistémologie,
qu’il est possible de connaître les phénomènes sans se poser la question, au
moins au niveau proprement épistémo-logique, de l’existence ou pas d’une
réalité qui serait au-delà du phénomène. Et la position postmoderne, d’une
certaine manière, ne fait que tirer les conséquences de cela en disant : « Ne
nous posons pas la question, cela n’empêche pas de travailler ». Il s’agit de
faire apparaître la distinction entre, d’une part, le jeu de langage de la
science et de l’épistémologie, qui conserve toute sa dignité, du moins jusqu’à
un certain point et, d’autre part, le jeu de langage de la métaphysique, qui
cherche un appui dans une réalité substantielle, dans une ontologie. La
position postmoderne, c’est avant tout une critique radicale de la
métaphysique, y compris de ce qui reste de métaphysique dans la modernité,
c’est-à-dire sa conception du temps et de l’espace.
Roger Brunet
Donc le postmodernisme est anti-métaphysique.
Jean-Marc Besse
Oui.
Augustin Berque
Alors, justement, c’est là qu’il déconnecte totalement des
sciences de la nature. Celles-ci, avec les mathématiques, en arrivent à une
adéquation toujours plus fine à ce qui semble être une réalité ultime, ou
plutôt une structure profonde du réel. C’est ce que, par exemple, Roger
Penrose
[3] appelle un «
monde platonicien », car cette structure profonde serait bien de nature
mathématique, comme l’ont professé Pythagore, puis Platon, puis Galilée. Il y a
ce fait étonnant, extravagant, et pourtant indéniable, que les mathématiques,
apparemment pur produit de l’esprit du sujet humain, et la physique, par les
voies de l’expérimentation des objets, coïncident pour l’essentiel dans ce que
nous connaissons des structures profondes de la matière. Cette coïncidence
extravagante et pourtant indéniable est ce vers quoi tendent les sciences de la
nature ; et c’est ce par rapport à quoi le discours postmoderne a radicalement
et totalement déconnecté. Là vraiment, il y a une perte de cosmicité, un
délabrement de notre monde.
Une spécificité américaine ?
Claude Bataillon
Une question à Louis Dupont : vous donniez en parenthèse tout à
l’heure l’idée que la part de ce que la pensée moderne explique, ou n’explique
pas, donc ce dont on a besoin en pensée postmoderne pour expliquer la réalité
sociale, serait différente par exemple, aux États-Unis et en France, est-ce que
vous voulez développer un peu cette parenthèse ? La question que je me pose
étant la suivante : est-ce que le milieu universitaire qui pratique l’étude de
la société a affaire aux États-Unis à des tas de réalités beaucoup plus
différentes de ce qu’elles étaient avant 1980 là-bas que, par exemple, ici en
France, ou est-ce que la situation de ce milieu universitaire est très
différente de ce que sont les rapports universitaires vis-à-vis de la société
française ici ?
Louis Dupont
La différence, c’est je crois la conception que l’on se fait de
la rupture ou de la continuité, et donc de la modernité. Ce qui me frappe, aux
États-Unis, chez les post-modernes américains, notamment en géographie, c’est
que l’on postule ou l’on assume la rupture avec la modernité. En France, on
s’interroge sur les limites de la raison et de la modernité, comme s’il ne
pouvait y avoir rien au-delà ; c’est ce qui explique par exemple que des
penseurs comme Foucault ou Barthes sont ici, en France, des modernes qui, dans
une tradition philosophique issue d’une philosophie sociale, questionnent les
limites de la raison, les limites de l’organisation d’une société par la
raison, par l’État. Alors qu’aux États-Unis, leurs écrits sont pris comme une
démonstration de la rupture, au moins théorique. Il ne faut pas oublier que
l’Amérique se conçoit (par les États-Unis) comme un dépassement de l’Europe, or
si l’Europe est moderne…
Mais la différence se trouve aussi dans la réalité, on pourrait
dire que si l’Amérique n’est pas postmoderne, c’est du moins une autre forme de
modernité. Il y a la réalité de la société américaine, et il y a la réalité des
campus américains, donc des lieux de production du savoir. Évidemment, il est
très difficile de savoir si c’est le fait d’adopter une pensée de la rupture
qui fait que l’on cherche et trouve des éléments de la réalité qui montrent la
rupture, et donc créent de cette façon les éléments qui prouveraient la
rupture, ou s’il existe une réalité autre de la modernité qui précède la pensée
postmoderne ? Difficile de trancher, mais j’ai la nette impression que
l’histoire et la structure sociale des deux sociétés (européenne et américaine)
expliquent l’engouement pour la postmodernité là-bas, son rejet ou dédain, ici.
Dans la société européenne, quand on lit Barthes, quand on lit les auteurs
français des années 1950-1960, on voit une société qu’on appelait bourgeoise,
une société hiérarchisée et structurée dans des rapports de classes se
transformer ou même disparaître, sûrement en partie à cause de l’influence
américaine. Or cette société n’existait pas comme telle aux États-Unis, il y a
une fluidité dans le champ de la culture qui permet à l’individu de conjuguer
autrement son existence, en dépit des classes, des milieux ouvriers, des
batailles sur les droits. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la démonstration
post-moderne se situe dans le champ culturel, donc dans le champ des valeurs,
dans le champ des capacités des individus d’aller au-delà des grands récits,
d’aller au-delà des formes structurées d’organisation par l’État, par la
religion, et y compris par la science. Cette conception de l’existence et de
l’importance de la culture, comme système de valeurs, a un impact évidemment
sur les campus américains et surtout sur la façon dont on organise le savoir.
Il y a eu les trois grandes tendances : d’abord une grande vague post-moderne
où on prenait Foucault à la lettre, c’est-à-dire que les départements de
géographie, d’anthropologie, etc. étaient conçus comme des lieux de production
d’un savoir corporatiste, produisant de moins en moins de vrais savoirs, qu’il
fallait plutôt trouver dans l’interface des savoirs corporatistes (d’où cette
idée d’inter-, trans-, multi- disciplinarité). Dans cette optique, des
universités ont fait complètement sauter les départements, il n’y avait plus
que des programmes d’études. En réaction, une autre tendance, appelée
conservatrice, s’est manifestée après la publication de
The Closing of the American Mind
d’Allan Bloom (New York : Simon and Schuster, 1987, 392 p.). La bataille se
situait alors clairement dans le champ des valeurs ; cela s’appelait d’ailleurs
la cultural war, toujours en cours du
reste. Enfin, entre les deux, on a vu des universités faire des compromis entre
départements et programmes d’études. Ces mouvements ont considérablement
modifié la conception et la valeur de la vérité scientifique, la perception des
comportements dans les salles de cours. Comme Jean-Marc Besse le soulignait, le
couple autorité du savoir et pouvoir a été fortement bousculé. Il y a donc une
réalité américaine qui explique le développement de la pensée postmoderne.
L’accessibilité et l’arrivée de la diversité dans les universités y sont aussi
pour quelque chose. Longtemps, soit jusqu’à la guerre du Viêt-nam, les savoirs
et les universités n’étaient pratiquement accessibles qu’au groupe dominant,
issu du melting-pot des cultures européennes, bref les Blancs. Au début de la
guerre, ceux qui étaient à l’université n’étaient pas conscrits. Il y a ainsi
eu une ruée, et avec elle l’apparition de grandes manifestations sur les
campus. Le gouvernement a ensuite démocratisé l’enrôlement puis, après la
guerre, c’est l’université qui va s’ouvrir, entre autres grâce au programme de
discrimination positive. Vont rentrer en nombre des individus issus de toutes
sortes de groupes : des Noirs, des femmes, des natives (Amérindiens), etc. Ces individus et ces
groupes vont être très critiques par rapport aux savoirs produits et enseignés
; les théories françaises ont servi en quelque sorte de coiffe à des mouvements
de contestation des savoirs et des enseignements. Il est quand même assez
intéressant de s’imaginer devant une classe à New York et de devoir enseigner
un cours sur les tensions culturelles par exemple, ou encore la colonisation,
et d’avoir devant soi non seulement des Blancs, mais aussi des Noirs, des
Asiatiques et tous ces gens qui furent mis de côté dans l’histoire officielle,
par la théorisation officielle, et dont la voix n’a pas été entendue. On peut
comprendre qu’une telle situation concrète modifie les corpus de texte, que le
professeur doive exercer autrement son autorité sur le savoir ; il ne peut s’en
référer uniquement à la « science » qui dirait le vrai. Cela a aussi modifié le
langage, et nous a donc amené le political
correctness (la rectitude politique).
Augustin Berque
Une des questions que je me suis posée aussi, en lisant les
papiers de Christine Chivallon et de Louis Dupont, touche à la différence
qu’ils font entre les géographes français et les géographes de langue anglaise.
Dans le papier de Louis Dupont, il y a une remarque que je crois très juste, et
cela vaut sûrement pour les États-Unis plus que pour la Grande-Bretagne, c’est
que la langue y est essentiellement un instrument de communication, alors que
dans de vieux pays comme la France ou la Grande--Bretagne, la langue est
indissociable de l’identité même, c’est-à-dire que c’est quelque chose
d’ontologique alors que, à la limite, une langue qui ne serait que
communicationnelle n’est qu’un instrument, un objet interchangeable extérieur à
l’être du sujet. Cela change complètement la perspective. Louis Dupont montre
que c’est de ce fait que le postmodernisme a eu un tel retentissement aux
États-Unis. Cela m’a rappelé un texte de Heidegger où celui-ci distingue entre
langue de tradition et langue technique. C’est un écrit de ses dernières
années
[4]. Il y parle
notamment du langage de l’électronique et il montre qu’il y a là une tendance
profonde de la modernité. Cela rejoint ce que je disais tout à l’heure, car
c’est en ce sens là que la postmodernité n’est qu’un développement de la
modernité. Il y a en effet dans la modernité une tendance à instrumentaliser le
langage en tant que purement communicationnel, alors qu’il est l’être même,
selon Heidegger. Que ce soit par les voies du « signifiant flottant » ou par
celles de l’électronique, déshumaniser le langage, c’est-à-dire le mécaniser,
et considérer que le langage de nous autres humains ne serait finalement que
cette sorte de mécanique, c’est profondément moderne. Cela s’inscrit totalement
dans le mécanicisme moderne, tel qu’il s’est défini déjà au
xviie siècle. Voilà aussi pourquoi je pense
que le postmodernisme n’est qu’une caricature de la modernité.
Christine
Chivallon
Ce que je crains, avec un débat sur le postmodernisme, ce sont
des formules qui nous empêchent de voir que l’on peut parvenir à identifier
dans certaines tendances du postmodernisme des postures tout à fait modernes.
Je pense que l’ouvrage de 1989 de David Harvey
[5] en est le meilleur exemple. Il y a eu par la suite un
glissement chez David Harvey, mais jusque-là nous étions bien en présence d’une
posture moderne qu’ont adoptée de nombreux auteurs pour répondre à la question
: y a-t-il rupture ou pas dans le cycle de la modernité ? Dans ces écrits-là,
les auteurs sont en train d’analyser les conditions d’une époque, à mon sens
très importantes à connaître. Sous le vocable « mondialisation » nous allons
nous retrouver très proches de ce diagnostic fait par nos collègues
anglo-américains, un diagnostic qui affirme qu’une nouvelle logique culturelle
s’est mise en branle avec une nouvelle étape du capitalisme. Là nous sommes
dans des notions qui nous sont familières, dans un métarécit marxiste
pourrait-on dire, et ce sont des auteurs que l’on classe postmodernes qui
l’énoncent. Ces amalgames sont très ennuyeux. Car ces auteurs ne sont pas des
postmodernes. Ce sont des scientifiques qui parlent depuis l’adoption d’une
posture tout à fait moderne, c’est-à-dire objectivante, c’est-à-dire qui opère
par cette distance qui est significative de la modernité : je m’extrais en tant
que sujet pour regarder le monde. C’est cette séparation sujet/objet que nous a
très bien décrite Foucault. Ces auteurs-là nous donnent des outils pour
répondre à la question : y a-t-il eu rupture ou pas ? Et ces écrits sont
politiquement engagés parce que la recherche implique forcément de la
responsabilité et de l’engagement. Or ces textes nous montrent que la structure
de
feeling postmoderne qui alimente la
deuxième grande tendance du postmodernisme, c’est-à-dire celle où l’on
relativise tout, où l’on est dans la fluidité, où l’on use d’une rhétorique où
l’on remet tout en cause, pour ces auteurs, ceux de la première tendance «
objectivante », ce relativisme poussé n’est ni plus ni moins que le résultat de
la logique nouvelle du capitalisme qui nous empêche de faire ce que la
modernité nous permettait de faire, à savoir de dissocier dans le réel. La
postmodernité ne nous permettrait plus d’accomplir ce travail de dissociation.
C’est très ennuyeux de labelliser ces auteurs comme postmodernes, parce qu’ils
nous fournissent en définitive des outils tout à fait utiles pour une critique
sociale très avertie par rapport aux nouvelles conditions sociales et peut-être
aux nouvelles formes d’aliénation associées à la postmodernité, conçue comme
une étape spécifique du développement actuel.
Roger Brunet
Mais qui les qualifie de postmodernes, qui leur attribue un tel
label ? J’ai toujours considéré que David Harvey avait une formation de base
marxienne assez solide et je ne l’ai jamais pris pour un postmoderne, au sens
où je crois pouvoir entendre le postmodernisme.
Christine
Chivallon
Il faut se garder des formules à l’emporte-pièce, comme par
exemple « le postmodernisme c’est la fin de la métaphysique occidentale ». Ces
formules nous enferment. À mon niveau, j’ai pu expérimenter ces étiquettes
parce que, depuis que j’ai publié sur le postmodernisme, je suis étiquetée «
postmoderne » alors que je suis plutôt assez critique. Ce que je revendique,
c’est une science de plus en plus responsable et qui doit, pour être de plus en
plus responsable, passer par la conscience que son savoir est avant tout
social. C’est un constat qui appartient aussi à l’arsenal postmoderne, mais que
l’on peut également traiter et vous [Louis Dupont] l’avez très bien dit, d’un
point de vue moderne.
Jean-François
Staszak
Je partage les réticences de Christine Chivallon. On se trouve
dans une position délicate : il suffit souvent d’avoir dans des articles ou des
livres présenté la postmodernité ou le postmodernisme pour se voir affublé
d’une étiquette de « géographe postmoderniste ». Alors que ce n’est pas parce
qu’on présente une théorie ni même parce qu’on l’estime digne d’intérêt que
l’on y adhère à 100 %.
Je me demande si le débat que l’on tient ce matin est très
productif au sens où définir la modernité ou la postmodernité, cela occupe les
philosophes, mais aussi les géographes, depuis maintenant plus d’une vingtaine
d’années. J’ai l’impression que l’enjeu pour nous géographes, et spécialement
pour nous géographes français, n’est plus vraiment là, il est sur l’apport du
postmodernisme à notre géographie, et sur son éventuelle actualité.
Roger Brunet
C’est bien l’objet du débat : qu’est-ce que cela apporte à la
géographie ?
Jean-François
Staszak
La question de l’actualité est problématique. Roger Brunet
disait aussi que c’étaient des questions qui s’étaient posées il y a vingt ans.
Je me souviens effectivement que la première fois que j’ai entendu parler de la
postmodernité, c’était en 1989, j’étais étudiant en DEA, c’est Philippe
Pinchemel qui présentait le courant postmoderniste dans un séminaire sur
l’histoire de la géographie. Les géographes français étaient informés, mais
c’est aujourd’hui qu’on juge ici utile d’ouvrir un débat sur le postmodernisme.
Alors, la première question à se poser — et je n’ai pas vraiment de réponse —
c’est : qu’est-ce qui s’est passé entre la géographie française et la
géographie postmoderniste anglo-saxonne pendant vingt ans ? Pas grand-chose. Il
y a eu peu de communication, les géographes français sont restés très à l’écart
du mouvement alors qu’ils ont pourtant montré dans les années 1970 qu’ils
étaient très attentifs à la géographie anglo-saxonne et très friands des
apports de la nouvelle géographie. Pourquoi cette indifférence ou ce silence ?
Roger Brunet disait que l’idée était venue d’ouvrir ce débat suite aux articles
reçus récemment par la revue, qui montreraient que le postmodernisme est à la
mode. Il ne l’est plus autant dans le monde anglo-saxon, il y a là un effet de
retard qui est vraiment curieux.
Roger Brunet
Peut-être parce que cela nous vient par l’intermédiaire du
Canada.
Thérèse
Saint-Julien
Ce décalage on l’a remarqué chaque fois…
Jean-François
Staszak
Pour l’analyse spatiale…
Thérèse
Saint-Julien
Aussi, pour la plus grande joie de ceux qui prétendaient être
en avance.
Jean-François
Staszak
Quel est l’apport pour la géographie ? Là encore, je crois que
la question n’est plus vraiment d’actualité parce que cela fait vingt ans que
les Anglo-Saxons écrivent là-dessus. Pour moi la question est : quel est
l’apport pour notre géographie, pour nous géographes français ou francophones,
qu’est-ce que cela peut nous apporter maintenant ? Et d’abord, en quoi est-on
obligé de se poser la question ?
Le premier point, c’est que la géographie anglo-saxonne pour
des raisons très diverses est une géographie dominante, en termes éditoriaux,
en termes de masse scientifique. À partir du moment où cette géographie, qui se
trouve être marquée par le postmodernisme, est dominante, je crois qu’une
géographie « dominée » comme la nôtre, ne peut pas faire l’économie de se
positionner par rapport à elle. Cela ne veut pas du tout dire qu’il faut par
principe adopter son point de vue, ni le réfuter, mais cela veut dire qu’il
faut au moins se poser la question, prendre position. Le deuxième point, c’est
que, comme on l’a expliqué à plusieurs reprises, la géographie postmoderniste,
telle que l’ont conceptualisée les auteurs anglo-saxons, se traduit par la
réaffirmation de l’espace dans la théorie sociale. Il serait vraiment dommage
que les géographes français manquent le coche et ne se servent pas de ce moyen
de « promouvoir » la discipline, non seulement vis-à-vis des autres sciences
sociales, mais vis-à-vis de la société elle-même — parce que cela correspond à
une demande, à de nouveaux enjeux de société. S’il y a cette réaffirmation de
l’espace dans le social, c’est en effet non seulement dans les sciences
sociales, mais aussi dans la société elle-même, où l’espace pose de plus en
plus de problèmes, soulève de plus en plus de questions.
Alors face à ces deux nécessités, en tant que géographe
français, j’ai trouvé deux éléments qui m’ont intéressé dans le postmodernisme.
Le premier, c’est l’ouverture d’une ère du soupçon. Certes, le soupçon, ce
n’est jamais bien sympathique, cela peut être triste — et j’ai été frappé par
des mots qu’employait Augustin Berque tout à l’heure : j’ai noté désespérance,
abandon, délabrement, ce n’est pas très agréable. De quel doute s’agit-il ?
Grosso modo, il tient à l’ouverture,
ou plutôt à la prise de conscience, d’un gouffre entre le discours et la
réalité, et tout particulièrement entre le discours scientifique et la réalité.
On fait le constat d’une incapacité du discours à rendre compte du réel, pour
plusieurs raisons. Parce qu’il y a du pouvoir derrière tout cela et qu’aucun
discours n’est neutre. Parce que le réel est fabriqué par le discours et que
donc, le discours ne peut prétendre à rendre compte platement et passivement
d’une réalité qu’il produit. Parce que les paradigmes sont incommensurables, et
que le discours, même scientifique, échapperait aux catégories du vrai et du
faux. Ce n’est pas très rassurant, et le postmodernisme ne propose guère
d’alternative positive. Mais aussi ravageur que soit ce doute, il aboutit à un
travail critique et réflexif d’une grande utilité, pour toutes les disciplines
sans doute et spécialement pour la nôtre. Je vois dans le débat ouvert par le
postmodernisme une opportunité épistémologique comparable à celle offerte en
France dans les années 1970 par les polémiques autour de la nouvelle
géographie. Une insatisfaction, une crise, de nouvelles questions qui ouvrent
un débat épistémologique et finalement enrichissent et consolident la
discipline.
C’est vrai que du côté du monde anglo-saxon, cela a parfois
débouché sur une position relativiste, voire nihiliste. Ce n’est pas la
direction vers laquelle conduit la tradition française néocartésianiste, ni les
sciences sociales françaises. Même si l’on pratique la déconstruction, même si
l’on adopte des positions épistémologiques constructivistes (c’est mon cas, et
il n’a rien d’original), cela n’empêche ni un certain réalisme ni une volonté
de produire du savoir (et non seulement de le détruire, encore que cela ait son
utilité). J’ai l’impression qu’une de nos méfiances vis-à-vis de la géographie
postmoderniste, c’est qu’on lui reproche de ne pas produire, d’être toujours
dans la critique, dans le commentaire de l’exégèse de l’interprétation de la
critique. Ce reproche est exagéré, mais quand bien même serait-il mérité, il
n’empêche que les questions posées sont pertinentes. Ce n’est pas parce qu’on
n’a pas de réponse qu’il est interdit ou inutile de poser la question.
La deuxième raison pour laquelle je crois qu’il faut être
attentif à la géographie postmoderniste, pour laquelle je pense qu’elle peut
beaucoup nous apporter, c’est que, indépendamment des méthodes qu’elle emploie,
elle a amené de nouveaux sujets sur le tapis et de nouveaux objets, dont
l’intérêt me semble indubitable. Et que les géographes français n’abordaient
pas, et n’abordent toujours guère. Nous faisons preuve d’un retard que je
qualifierais volontiers de coupable.
Parmi ces enjeux, la géographie féministe et la question du
genre. Bien sûr, en termes théoriques et épistémologiques, on peut soutenir que
géographies féministes et postmodernistes sont antinomiques. Mais elles sont
liées par une alliance objective. La deuxième question, liée à la première mais
distincte de celle-ci, est celle des sexualités — ce qu’on appelle les
gay and lesbian studies. Question
géographiquement pertinente sur laquelle le silence des géographes français est
assourdissant. La troisième question, c’est plus généralement celle des
minorités. Nous ne sommes pas dans une société multiculturelle comme aux
États-Unis, mais je crois que des minorités, on en a aussi, de divers types, et
que les géographes n’en parlent pas énormément. La dernière question, liée bien
sûr à la précédente, c’est celle soulevée par les approches postcoloniales.
Autant en Angleterre la question est posée, analysée, travaillée, autant en
France ce n’est pas le cas. Les historiens ne sont pas davantage à l’aise, et
leur ouverture sur ces thématiques est très récente. Les géographes sont en
reste, absents du débat naissant. L’enjeu est pourtant politiquement et
épistémologiquement essentiel, et la géographie est (doit être) en première
ligne.
Il est un peu pénible de mentionner nos silences, nos tabous.
Ouvrir ces perspectives est un peu vertigineux. Cela ne signifie pas qu’il faut
jeter l’ancienne nouvelle géographie ni ses méthodes aux poubelles de la
discipline, même si un peu de critique ne fait pas de mal. Cela veut dire qu’il
y a de nouveaux chantiers à ouvrir.
Yves Guermond
Pour tempérer cette analyse, il faut tout de même remarquer
qu’on ne voit pas beaucoup d’articles « postmodernes » américains sur les
aspects géographiques de l’impérialisme américain en Amérique latine et au
Moyen-Orient. Le postmodernisme a encore du pain sur la planche…
Roger Brunet
À ce propos, je voudrais questionner Jean-François Staszak sur
ce qu’il vient de dire. Il est tout à fait normal, fréquent, courant,
souhaitable et nécessaire qu’une discipline, une science quelconque s’intéresse
régulièrement à de nouveaux objets. Le fait de travailler aujourd’hui, compte
tenu de l’ambiance générale, sur des problèmes dits de minorités ou sur des
problèmes de partage du travail entre l’homme et la femme est un effet
d’ambiance (en temps et lieu) ; cela peut donner des résultats dignes
d’attention, susceptibles d’enrichir la science géographique en même temps que
d’éclairer sur des questions de société. Je ne vois pas en quoi la notion de
postmodernité serait en cause.
Cela me rappelle des débats que nous avons eus il y a déjà
assez longtemps, dix, quinze, vingt ans, sur la géographie dite sociale. Un
certain nombre de collègues trouvait intérêt à étudier des choses qui avaient
été trop peu abordées jusque-là, sur les rapports sociaux, sur des questions de
propriété foncière ou immobilière, etc. Cela n’était pas traditionnel en
géographie et l’on pouvait accuser les prédécesseurs d’avoir négligé ces
sujets. Mais cela n’empêchait pas de les étudier de façon rationnelle, avec des
méthodes scientifiques et des mesures précises — bien que la couverture «
géographie sociale » fût parfois un prétexte pour refuser de compter, et
risquât ainsi de retomber dans le discours invérifiable, opposé à une prétendue
« géographie quantitative » synonyme de technocratique, sinon aux ordres du
Kapital. D’un côté l’on observa cet
intéressant dérapage. D’un autre côté la question de la postmodernité ne se
posa nullement, alors qu’une partie des auteurs au moins connaissait
parfaitement les débats tournant autour de la postmodernité.
La question que je me suis toujours posée à ce sujet touche à
l’essence même de la géographie et au rôle et aux compétences du géographe.
Elle consiste à savoir ce que devient le travail de géographe sur certains de
ces thèmes. Vous avez dirigé dans votre nouvelle collection (« D’autre part »,
éditions Bréal) un ouvrage que j’ai trouvé extrêmement intéressant sur les
marginaux à Bordeaux (Djemila Zeneidi-Henry, Les
SDF et la ville, avec en sous-titre : géographie du savoir-survivre). Ce livre
contient des aspects d’études très géographiques, puisque l’auteur s’est
souciée de savoir où étaient les SDF à Bordeaux, si l’on pouvait expliquer les
localisations, les relations avec leur quartier, etc., et elle justifie dans
plusieurs pages l’intervention d’une géographe en la matière. On est
effectivement dans un espace, on a du territoire, on est « dans » la géographie
si j’ose dire. Bien. En outre, l’ouvrage contient des aspects qui tiennent à
des réflexions, je dirais, de citoyen plus que de scientifique, sur des aspects
qui relèveraient sans doute davantage d’approches de sociologues ou
d’anthropologues : cela à la fois enrichit le thème, et fait sentir quelques
limites.
Beaucoup de jeunes gens sont passionnés par ces questions de
société : mais on peut aborder celles-ci en romancier, en poète, en
journaliste, en moraliste, en sociologue, en anthropologue, etc. Et se donner
alors les formations et les apprentissages adaptés. On peut le faire aussi en
géographe, comme Djemila Zeneidi-Henry a su le faire. Le géographe a sa propre
sensibilité, sa propre formation, ses propres instruments. L’erreur serait de
lui faire faire un autre métier que celui auquel il a été formé en géographie :
nul n’y gagnerait. Je crois que, à l’intérieur des sciences humaines,
coexistent (et dialoguent) des métiers différents ; qu’il nous faut un peu
d’espace et de territoire pour dire des choses pertinentes que d’autres ne
sauraient pas voir ; tandis que nous risquons simplement de singer, avec moins
d’informations qu’eux, et avec moins de métier qu’eux, ce que peuvent dire les
autres. Il ne s’agit pas de cloisonnement des sciences, mais de complémentarité
des compétences, et je ne crois pas aux maîtres jacques polygraphes : laissons
cela aux polygraphes des mass
media.
Or votre propos soulève pour moi une question récurrente :
sentir l’endroit où il y a non pas une rupture, mais une limite dans
l’efficacité de notre travail par rapport à des questions qui se posent. Nous
ne pouvons pas dire, nous n’avons pas de choses intéressantes à dire sur
n’importe quelle question de société — sauf bien entendu « en général », comme
simple particulier. Finalement, il est peut-être assez légitime, et facile à
expliquer, que les géographes ne se soient pas beaucoup intéressés jusqu’ici,
par exemple, à l’homosexualité, aux rave
parties ou à la musique sérielle. Est-ce que nous avons des choses
pertinentes à dire sur de tels sujets ? Oui peut-être ? Alors dans ce cas-là
essayons d’étudier ces questions, qui sont relativement nouvelles, comme nous
l’avons fait pour d’autres questions qui étaient nouvelles il y a dix ou quinze
ans, rationnellement ; et, bien entendu, on en trouvera de nouvelles encore
dans dix ou quinze ans. Je ne vois pas du tout de postmodernité là-dedans ; au
contraire, conservant une attitude résolument « moderne », je chercherais
plutôt de nouveaux outils et de nouvelles hypothèses pour analyser ces
choses-là avant d’en parler.
Jean-François
Staszak
Vous avez le doit de penser cela, vous n’êtes d’ailleurs pas
seul à le penser. C’est la position de David Harvey. En fait, il y a deux
stratégies face à ces nouveaux objets. La première stratégie, la vôtre consiste
à dire : nouvel objet ? et bien allons-y, nous avons nos méthodes, il n’y a pas
de raisons qu’elles ne marchent pas puisqu’elles ne sont pas spécifiques à un
objet mais ont une validité universelle. Pourquoi pas ? on peut sans doute
cartographier les bars homosexuels d’une ville et essayer de voir si cela
correspond à un modèle (c’est sans doute le cas), essayer de voir si on peut
l’analyser. Je crois qu’on a le droit, je crois même qu’il faut le faire. Je
peux même accepter qu’il n’y a pas de raison a
priori de procéder autrement (de changer de méthode ou d’approche)
tant que les vieux outils fonctionnent — avec toutefois le problème que la
validité des outils est mesurée par un des outils de la panoplie qu’on cherche
à évaluer.
Et, à vrai dire, je crois que ces outils, efficaces pour
certaines opérations, ne le sont pas pour d’autres. Et qu’ils sont inefficaces
précisément pour ce qui est au cœur de ces nouveaux enjeux. Appliquer la grille
de l’analyse spatiale pour comprendre la géographie des lieux homosexuels comme
on le fait pour comprendre celle du commerce de détail, c’est passer à côté de
ce qui fait la spécificité et l’intérêt de cette géographie. Le nouvel « objet
» demande une nouvelle méthode, car ce n’est pas un « objet » en plus, c’est
une autre nature d’« objet ». Par ailleurs, on ne peut écarter sans la discuter
l’hypothèse que notre approche scientifique incorpore déjà des biais
incompatibles avec ses ambitions et son application à ces nouveaux « objets ».
Envisager qu’une parole alternative, féministe ou gay, est mieux placée pour
rendre compte de la géographie des genres et de la sexualité par
exemple.
C’est sûr que cela peut paraître nous éloigner du champ de la
géographie, je comprends le risque que vous énoncez à propos du « métier » et
du danger à quitter son champ de compétence. Les minorités, les rapports de
genre en tant que tels, cela nous rapproche de la sociologie — c’est vrai.
Notre métier de géographe, on l’a lié à une autre discipline : l’histoire. Cela
a énormément enrichi la géographie, cela a été très productif. Je crois qu’il
est aussi possible d’aller vers d’autres disciplines. Le sentiment que j’ai,
c’est que depuis, mettons, une dizaine d’années, il y a un tournant
socio-logique en géographie. Je crois que c’est tant mieux. Si nous sommes
d’accord pour dire que la géographie est une science sociale, il est effrayant
de voir que dans le cursus de nos étudiants il n’y a jamais de sociologie.
Moi-même, j’ai découvert la sociologie en DEA et pour ma thèse. La raison pour
laquelle le géographe va regarder tel livre ou tel article de géographie avec
suspicion et va dénoncer son caractère « trop sociologique », c’est parce que,
institutionnellement, il y a une coupure forte entre la géographie et la
sociologie alors qu’un paragraphe historique gênera moins grâce au lien ancien
et institutionnel entre la géographie et l’histoire. Honnêtement, je comprends
qu’on puisse reprocher à une recherche en géographie de ne pas être
assez sociologique (par exemple ne pas
intégrer telle théorie sociale qui aurait été fort utile), mais je ne vois pas
trop comment on peut reprocher à une science sociale d’être trop sociologique
(ni trop historique d’ailleurs). Tout dépend de l’efficacité des différents
angles d’attaque.
S’aventurer dans le champ de la sociologie n’est pas
illégitime, c’est difficile, parce que les géographes sont mal armés. Pour moi,
le sens de votre remarque, c’est qu’il faut veiller à intégrer davantage la
sociologie dans la formation des géographes pour qu’on puisse aborder le
territoire sous un angle qui soit directement issu de la sociologie mais sans
dire de bêtises.
Roger Brunet
Excusez-moi de revenir sur la question. Sur le fond, vous avez
raison ; mais le propos n’est pas là : il est que certains sujets ne peuvent
pas être analysés par une personne seule qui voudrait en couvrir tous les
aspects. Vous aurez beau, et cela me paraît nécessaire, demander aux géographes
de savoir un peu plus de sociologie, comme on leur a demandé à un certain
moment de savoir un peu plus d’économie pour dire moins de bêtises, ils
éprouveront des limites à leur compétence ; et mieux vaut, dans les cas
difficiles, un travail pluridisciplinaire, où chacun s’exprime avec sa culture.
La question que je posais n’est donc pas véritablement là où vous la placez :
elle est dans une approche suffisamment large et informée pour que l’on
aboutisse à des résultats un peu sérieux — surtout lorsqu’il y a une demande de
la part des jeunes gens et une marque d’intérêt sur des sujets sur lesquels on
n’est pas suffisamment formés et informés.
Louis Dupont
Je partage 99 % de ce que vient de dire Jean-François Staszak.
Il y a peut-être un rapport dominant-dominé, le postmodernisme a surtout été
anglo-saxon, du côté français il y avait peu de chose mis à part les textes
d’Augustin Berque ; cela faisait d’ailleurs du bien de lire autre chose que des
textes anglais sur ces questions épistémologiques et théoriques. Je pense un
peu différemment de vous, je crois que les transformations sur les thèmes et
les sujets d’étude qui ont eu lieu dans le monde anglo-saxon, et qui n’ont pas
eu lieu ici, sont liées au postmodernisme, non pas à l’idée et au débat sur
lesquels on peut demeurer très moderne à la rigueur, ce que moi personnellement
je suis, mais le postmodernisme a permis cet éclatement dans les structures
universitaires et dans les structures du savoir. Et c’est à la faveur du
postmodernisme que cela s’est produit, non par la pensée en-soi. L’on circule
plus facilement hors des départements et des savoirs institutionnalisés,
l’exploration de nouveaux thèmes, sujets, terrains y est facilitée. Aux
États-Unis, j’étais dans un département de Anthropology and Geography, puis c’est devenu
géographie et sociologie ; quant on arrive en France, on est surpris de
l’ancrage incroyable qui fixe et limite le savoir géographique à l’histoire. Si
ce n’est pas le postmodernisme en soi, il y a quand même des effets de
structures. C’est le point sur lequel je diffère de Jean-François Staszak. Une
petite anecdote si vous le voulez bien. Quand j’étais aux États-Unis, j’ai lu
Foucault dans le texte en anglais. Je le trouvais génial, puis arrivé en France
je me suis dit : « il n’est pas si génial que cela, il a simplement exprimé les
structures souvent figées du savoir dans la structure française ». Il a
simplement critiqué cela, et aux États-Unis on a pris cela comme une
révolution, alors qu’il posait la question des limites et des structures du
savoir en France.
Christine
Chivallon
Je suis également d’accord avec Jean-François Staszak à 99 %.
Le 1 % c’est quand vous dites que le postmodernisme ne propose rien. Il me
semble, sauf erreur de ma part, que les années les plus récentes ont vu, et je
pense que c’est pareil pour la philosophie, une routinisation du discours
postmoderne. C’était prévisible parce que la raison d’être du texte
scientifique pouvait être définitivement atteinte. Si on allait plus loin dans
le relativisme nihiliste, on se sabordait. On n’était plus en mesure de faire
fonctionner ce fameux collectif académique. Donc il y a eu une nécessité
première de continuer malgré tout. D’où cette routinisation et puis, je crois,
une autocritique très vive qui est apparue. Là je me base sur la revue
Society and Space, qui a été le lieu
de débats vifs au cours des dernières années. Les nouveaux géographes ont aussi
revendiqué l’émergence des « petites théories », au lieu des grands récits
théoriques, ce qui me paraît être une réponse au malaise relativiste. Le retour
à l’empirisme a également été réclamé. On est revenu à des études beaucoup plus
axées sur le terrain. Ce qui me paraît très positif, c’est l’importance
accordée à la pratique réflexive, comme par exemple ce projet issu d’un réseau
européen de recherche sur l’hégémonie de la géographie anglo-américaine en
rapport avec les autres géographies « périphériques ». Sur le plan du
postcolonialisme, vous disiez que c’était aussi une de nos faiblesses. Est-ce du fait des
thématiques qui me sont familières sur le monde caraïbe ? Toujours est-il que
je retrouve des textes de plus en plus informés de ce point de vue, équivalents
en contenu de ceux associés au postcolonialisme. Je pense en particulier aux
écrits actuels sur les zoos humains, sur les expositions coloniales, sur les
errements de la République coloniale. Ils ne sont pas tous géographiques, il
est vrai. Mais ils montrent qu’il y a en France la présence du débat
postcolonial.
Pour rebondir sur votre intervention par rapport à la
géographie :
grosso modo, la question
est de savoir si l’on doit se laisser ou non contaminer par les autres sciences
sociales. J’arrive d’un horizon anthropologique et je vois bien dans les débats
que j’ai pu avoir avec mes collègues géographes que de revendiquer plus
d’anthropologie dans la géographie pouvait être interprété comme vouloir mettre
l’anthropologie à la place de la géographie. Alors que pas du tout… Je pense
que l’étude de l’espace mérite mieux que ce qu’on lui donne en ce moment. Pour
que nous ayons un véritable objet construit, cette étude nous demande un gros
effort d’absorption des théories sociales, et nous avons du mal à y parvenir.
Là je milite pour la géographie, et non pas pour une autre discipline, pour en
faire une véritable science sociale de l’espace. On pourrait l’appeler, comme
il me semble que Lefebvre l’avait déjà fait, mais je ne retrouve pas, hélas,
dans quel texte, la « spatiologie ». Ce terme n’est pas du tout jargonneux. Il
indique qu’effectivement nous pourrions ne plus être des chercheurs qui
préparons le terrain à d’autres recherches en décrivant, pour reprendre la
désignation très bonne de notre collègue Michel Lussault
[6], « des régimes de visibilité ». Les
géographes sont perçus comme ceux qui préparent le terrain aux autres
chercheurs en leur fournissant tout ce qui relève du domaine de la visibilité,
de la distribution, et les autres chercheurs s’intéresseraient après nous aux
significations, aux implications sociales. Or les régimes de visibilité dont
parle Michel Lussault, ce sont véritablement les outils et les processus par
lesquels se construisent les réalités sociales. Ils sont extrêmement puissants.
Ils indiquent comment l’idéologique est incarné dans la forme. Un modèle
sociétal n’a d’efficacité que parce qu’il transite par des régimes de
visibilité. Lefebvre ne les appelle pas comme cela. Il parle d’espace conçu. Si
nous, les géographes, nous n’arrivons pas à véritablement fonder notre pensée
sur un socle théorique fort qui nous permette de dépasser le visible en tant
que tel, pour l’envisager comme engagé dans la construction sociale, nous nous
privons des outils qui rendent notre discipline géographique de plus en plus
légitime au sein des sciences sociales.
Roger Brunet
On est loin du postmodernisme, là.
Christine
Chivallon
Ah oui.
Roger Brunet
C’est à Henri Lefebvre, non à des géographes, que je dois
d’avoir pu travailler sur le concept de production de l’espace. Il en a fait
une approche, sur les bases marxiennes qui étaient les siennes — c’est-à-dire
cultivées, ouvertes et intelligentes — et il est assez cocasse de le voir
revendiqué aujourd’hui par certains postmodernes, qui n’ont pas dû le lire de
très près. On oublie sans doute aussi qu’Henri Lefebvre avait fait une thèse,
non pas sur le matérialisme dialectique ou sur le situationnisme, mais de
sociologie et sur… la vallée de Campan (Hautes-Pyrénées), certes rapide et de
circonstance mais avec une remarquable sensibilité aux problèmes de lieu et de
territoire. C’est son livre sur La Production de
l’espace (1974) qui m’a amené à réfléchir au sujet, à partir d’une
certaine connivence de culture ; le thème et l’expression elle-même ont
d’ailleurs surpris certains de mes collègues quand il a été question de mettre
au point le volume d’ouverture de la Géographie
universelle. C’est même de là que je suis parti pour essayer de
construire une théorie de notre travail de géographe.
Jean-François Staszak suggère qu’à nouveau thème il faut
peut-être de nouvelles méthodes. Je n’en doute pas, mais la liaison n’est pas
mécanique. En certains domaines, ce n’est pas notre style de travail qui est le
plus efficace : allons jusqu’au bout et disons que, sur certains sujets, c’est
encore les poètes qui disent les choses les plus intéressantes, ou les
romanciers. Mais, disposant d’une certaine formation scientifique, donc à la
fois d’un champ de préférences et d’un champ de compétences, rien ne saurait
vous obliger à devenir romancier ou poète, ce que vous risqueriez de faire
piètrement : il faut savoir s’arrêter aux limites de ce que l’on sait faire —
et bien entendu s’efforcer de repousser ces limites… Cela n’empêche pas de
tenter de gros efforts pour essayer de comprendre et de tirer parti de ce qui
se fait ailleurs. On peut lire avec plaisir et profit les poètes ; n’est pas
poète qui veut ; n’est d’ailleurs pas, non plus, géographe qui veut.
Jean-François
Staszak
Je suis totalement d’accord. Les efforts de quelques géographes
anglo-saxons pour trouver une forme d’écriture qui ne soit pas académique ont
été plutôt pathétiques, et leurs textes parfois à la limite du ridicule.
D’accord aussi pour dire que dans certains domaines, le géographe peut
apprendre plus du romancier (ou du peintre) que du géographe.
Béatrice
Collignon
Je voudrais repartir de ce que disait Christine Chivallon sur
l’importance de la formation en sociologie de ces géographes-là. En travaillant
en particulier sur les travaux de la géographie anglo-saxonne sur les minorités
je me suis aperçue qu’au fond, ils n’étaient pas tellement postmodernes. Ce
sont surtout de très bons géographes de l’école de la géo-graphie sociale
classique britannique. Ces gens formés en Angleterre, où il y avait une école
géographique solide, sont partis aux États-Unis et puis, là bas, ils ont
réussi, cela a pris. Leurs approches ont pris, sans doute parce qu’ils les ont
placées sous le « parapluie postmoderne », qui leur a permis de passer. Il leur
a aussi permis de développer leurs approches sur de nouveaux objets suggérés
par la critique postmoderne : l’intérêt pour les simulacres, la mise en avant
de la contextualité de tout savoir, par exemple.
Je rebondis là-dessus parce que je me dis qu’au fond, notre
problème à nous, ce n’est pas de savoir si l’on doit s’emparer de la
postmodernité ou du postmodernisme, ou s’il faut créer une nouvelle
épistémologie postmoderne en géographie comme l’ont fait les anglophones. Nous
ne sommes pas dans la même société, nous n’avons pas la même formation, nous
n’avons pas digéré de la même façon les auteurs auxquels ils se réfèrent,
notamment parce que nous les avons lus dans leur version originale, dans un
autre contexte historique — celui des années 1960 et 1970 et non pas celui des
années 1980 comme nos collègues anglophones — et parce qu’ils ont été intégrés
au fond commun des sciences sociales avant l’avènement de la société
postmoderne qu’ils ont servi, outre-Atlantique, à appréhender. Donc, le
problème n’est pas là. En revanche, ce qui me semble important, et pour
formuler d’une autre façon ce que disait aussi Jean-François Staszak, c’est que
le postmodernisme a soulevé des lièvres et que l’on peut, on doit, en profiter.
L’importance du soupçon me paraît extrêmement importante, ainsi que
l’insistance sur le devoir de réflexivité.
Il me semble que l’ère du soupçon nous porte à ré-interroger
nos critères en sortant de notre propre sphère de référence. À l’intérieur du
champ de la climatologie, faire du point 0 °C un point de référence majeur est
logique, utile, rigoureux, parfaitement adapté. L’interpellation postmoderne
nous invite à scruter nos pratiques en changeant de point de vue, de champ de
références. Par rapport au vécu des habitants d’un milieu polaire, le point 0
°C est-il le point de référence le plus adapté pour rendre compte de leur
rapport au milieu, de leur territoire ? Quelle géographie construit-on en
l’utilisant ? Permet-elle de vraiment comprendre ce qui se passe dans ces
territoires ?
Par ailleurs, je ne crois pas du tout qu’il s’agisse pour nous
de faire de la géographie postmoderne, je ne crois pas que l’on en ait ni
l’envie ni véritablement le besoin, mais il y a une capacité de la géographie
postmoderne à soulever des questions que l’on aurait tort d’ignorer. Par
ailleurs, en ce qui concerne la réhabilitation de l’importance du spatial dans
le social, son intérêt me paraît évident. Bien sûr que l’on va pouvoir démonter
cela en disant que ce n’est pas du tout postmoderne en fait, juste de la bonne
pratique scientifique. Mais au fond, cela importe peu.
Roger Brunet
Je reste un peu surpris que vous rattachiez à une attitude
postmoderne le fait de critiquer des sources ou des méthodes, ce qui est une
base de l’attitude moderne dans la science, non ?
Béatrice
Collignon
Oui, bien sûr, la critique des sources et méthodes est le
propre du travail scientifique. Sauf que cette critique se fait « en interne »,
par rapport à des critères endogènes produits par les scientifiques eux-mêmes.
Ce que le postmodernisme apporte, c’est une invitation à multiplier les points
de vue, à critiquer le savoir produit sur la base de critères qui sont
extérieurs au champ qui les produit. Cela ne remet pas en cause l’intérêt et la
qualité du savoir produit, mais cela remet en cause sa prétention à
l’universalité et permet de souligner que les savoirs scientifiques sont des
constructions contextualisées, comme tout autre savoir. On le sait bien, en
théorie, mais dans la pratique on l’oublie souvent.
Considérer la science comme une activité sociale
Marie-Claire
Robic
Je voudrais faire un constat et poser deux questions à
Christine Chivallon. Le constat est que, si je comprends bien son propos et les
explications de Louis Dupont sur l’éclatement des structures universitaires aux
États-Unis, il faut se féliciter des vertus d’une crise : crise de la pensée
moderne, dans le contexte d’une crise de l’université américaine et sans doute
d’une crise de l’université anglaise. Cette crise devrait nous conduire à
développer une science géographique plus convaincante, par la mobilisation de
toutes les capacités de réflexivité dont nous pouvons disposer. Je partage avec
Christine Chivallon l’idée que cela implique notamment de considérer la science
comme une activité sociale et d’aller jusqu’au bout de la définition d’une
activité sociale : non seulement la participation à des communautés de
recherche mais encore la participation au débat politique dans toute son
ampleur. Pour élucider la signification du développement du postmodernisme dans
la géographie anglo-saxonne, pour comprendre aussi les attitudes des géographes
français, il nous faudrait alors aller au bout de la réflexion sur ce que c’est
que faire de la géographie aujourd’hui. Faisons le collectivement, pour au
moins la géographie française, car c’est ce que nous pouvons le mieux
maîtriser. Ce qui n’empêche pas de tenter les comparaisons !
Quant aux questions, les voici. J’ai été extrêmement intéressée
par ses articles des
Cahiers de géographie du
Québec
[7] et
par le nouvel article qu’elle a mis au débat, et qui est consacré à quatre
commentaires de textes. Je voudrais d’abord qu’elle précise ce qu’elle appelle
dans ce papier la « routinisation » de la production dans le champ anglo-saxon.
Je comprends dans ce terme le processus que Thomas Kuhn a désigné dans le cadre
de la « science normale », la reconfiguration des pratiques et leur
stabilisation en un corps stéréotypé après une révolution scientifique. Cela
implique, si l’on est à ce stade, une certaine stabilité des exercices, de
l’écriture, des énoncés, des valeurs, d’un auteur à l’autre. Qu’en est-il dans
les textes des auteurs qui se disent postmodernes ? Comment décrire la matrice
disciplinaire qui les unit ? La seconde question porte sur la référence, pour
ne pas dire la question du réel. Je définirai un texte scientifique, ainsi que
le fait Jean-Michel Berthelot
[8], comme un intertexte engageant un dialogue avec
toutes sortes d’autres textes (disciplinaires ou non), un texte à volonté
probatoire systématique, et un texte référentiel, c’est-à-dire qui renvoie à un
référent (contrairement à une fiction) par tout un ensemble de ponts
empiriques. Cette question du référent est peu apparente dans les textes
présentés par Christine Chivallon. Ils fonctionnent essentiellement dans
l’intertextualité. Quelle est leur vocation probatoire ? Mais surtout, qu’en
est-il du référent ? Autrement dit, pour reprendre la discussion précédente,
au-delà des thématiques comme le genre ou le postcolonial, y a-t-il un travail
sur des « objets », un référent, qui apporte du nouveau en géographie
?
Christine
Chivallon
Qu’est-ce qui fait qu’il y a routinisation ? Je l’entends comme
une stabilisation des énoncés, avec la disparition des entreprises vraiment
iconoclastes et avec une certaine fréquence de termes spécifiques que l’on peut
vraiment associer au postmodernisme et qui montrent une acceptation assez
générale du discours postmoderne. De même, des auteurs cités presque
systématiquement montrent les normes du discours qui prévalent actuellement.
Mais surtout la routinisation s’exprime avec la disparition de ce qui a formé
le pic des années 1990, c’est-à-dire des textes iconoclastes comme par exemple
un article signé dans la revue Society and
Space où, sur 5 ou 6 pages à la suite il n’y avait que le mot
word… C’est une véritable performance
d’avoir réussi à publier un texte comme cela. Pour l’anecdote, j’ajouterai que
pour publier du français à l’anglais, j’utilise une technique qui me semble
être utile pour passer la sélection éditoriale. Sans changer le fond d’un
texte, il suffit d’ajouter deux ou trois artifices qui correspondent à la norme
actuelle. C’est cette possibilité de reconnaître comment le discours est
actuellement normé qui porte à parler de routinisation.
Ce qui est consommé c’est un passage à un autre paradigme.
C’est net parce que y compris dans Transactions
of the Institute of British Geographers on trouve le même système
normatif, alors que ce sont les grands géographes, y compris ceux d’Oxford qui
y publient. Cela se voit particulièrement bien dans les normes
bibliographiques, les auteurs cités. Ce qui m’a permis de prendre la mesure de
cette routinisation est l’existence d’un projet initié par des collègues
anglophones sur l’hégémonie du discours géographique de langue anglaise qui a
peut-être bridé l’expression des géographies périphériques. Nous sommes, la
géographie française, perçus comme une géographie périphérique. Ce qui est
paradoxal, c’est que ce projet lui-même est exprimé au travers de cette
rhétorique hégémonique, d’inspiration postmoderne.
Le référent au texte scientifique fait écho à ce qui pourrait
nous aider à sortir de ce qui peut parfois être vu comme une voie sans issue, à
savoir le relativisme. Est-ce qu’il y a une position d’où il reste possible de
dire que dans le monde actuel il y a des dominants et des dominés ? Le
relativisme fragilise, et même annule, la possibilité d’affronter l’injustice
sociale. Est-ce qu’il y a des peuples qui, en ce moment, sont dans une
situation de souffrance ? Est-ce qu’il y a des lieux de pouvoir qui sont
hégémoniques ? Le relativisme, s’il est conduit jusqu’à son terme, peut faire
obstacle à la démonstration-dénonciation des rapports d’inégalité.
Christian
Grataloup
Parce que je suis persuadé qu’il n’y a pas de démarche
scientifique qui ne soit fondée sur le va-et-vient entre l’universel et le
relatif, je suis satisfait à chaque rencontre d’une critique du relativisme
absolu. S’il y a une chose pour laquelle je suis reconnaissant envers les
travaux que nous évoquons, c’est bien de nous obliger à un effort constant pour
tout contextualiser, surtout nos propres discours et le champ référentiel dans
lesquels ils se situent. Ce qui ne veut pas dire qu’auparavant il n’y avait pas
d’inquiétude, mais que nous étions, de gré ou de force, dans de grandes
machines explicatives (évolutionnisme, structuralisme, marxisme, etc.). Les
débats étaient entre grilles de lectures et il était difficile d’en
sortir.
Le souci de la contextualisation se signale par un vocabulaire
nouveau. Je n’en prendrai pour exemple que l’usage, devenu d’ailleurs assez usé
maintenant, du mot « tournant » (linguistique, interprétatif, herméneutique,
etc.). En 1989, le passage de la 3
e à la 4
e génération des
Annales (d’histoire) est ainsi marqué
par un
linguistic turn auquel a
fortement contribué Bernard Lepetit — ce qui ne saurait nous laisser
indifférent
[9]. Les mots
clefs sont alors ceux de régime d’historicité et d’échelle, armes contre les
universaux. Prendre en compte les actions (les pratiques des acteurs) se
manifeste également par la généralisation d’une pratique grammaticalement
curieuse si l’on n’y prend garde : le fait de substantiver des verbes pour
indiquer la conceptualisation des pratiques. Ainsi, par exemple, à l’habitat,
la demeure matérielle, s’oppose « l’habiter », la pratique socialement située
qu’a un individu ou un groupe dans sa façon de choisir sa ou ses demeure(s),
son « régime d’habitat » en quelque sorte.
C’est à la sociologie des sciences franco-américaine des années
1980, celle de Latour et Calon, que nous devons ce terme de « régime ». Prendre
garde aux conventions et aux normes, concepts centraux de cette démarche, nous
invite à ne pas nous contenter d’une contextualisation réduite, à l’intérieur
du seul champ scientifique, normalisé, conventionnel, et à l’étendre à
l’ensemble du jeu sociétal, d’un jeu qui ne serait pas réduit aux deux axes du
capital culturel et du capital économique. Christine Chivallon nous en fournit
une jolie illustration lorsqu’elle renvoie Soja à lui-même en décortiquant le
processus d’auto-légitimation de la démarche de cet auteur par les minorités
qu’il prend comme objet. De telles démarches contribuent logiquement au
processus, précédemment évoqué dans la recherche en sciences sociales aux
États-Unis, d’affaiblissement des frontières entre disciplines scientifiques et
donc, logiquement, d’une réaction en sens inverse. Je remarque d’ailleurs que
cette dialectique est exactement identique entre disciplines scolaires — ce qui
n’est pas sans importance pour la géographie dont le champ scientifique est
fortement lié à la discipline scolaire homonyme. On rencontre les mêmes
tentatives d’abaissement des limites disciplinaires et de résistance des corps
institutionnels.
Il faut donc toujours relativiser la contextualisation (ou
contextualiser le relativisme), sinon on se condamne à ne prendre en compte que
des « régions d’intelligibilités » de plus en plus restreintes, puisque
travaillées dans tous leurs sous-ensembles par des processus de spécification
en abyme. Au risque d’être trop polémique, je trouve qu’on n’est parfois pas
loin d’une sorte de communautarisme intellectuel avec à l’horizon l’abandon de
tout projet de science, et même de possibilité de communication entre
communautés. Un bon exemple vient de nous en être donné dans l’une des
dernières livraisons des
Annales, avec
un dossier consacré à la pensée métisse
[10], concept central de la réflexion d’historiens comme
Carmen Bernand ou Serge Gruzinski, spécialistes des transformations, du passage
d’une communauté à une autre. Ils réagissent à la publication de la
Cambridge History of the Native Peoples of the
Americas, dont ils critiquent la démarche réifiant les peuples
amérindiens, les fétichisant par l’abolition de la rupture coloniale de la
conquête par les Conquistadors, excluant donc tout métissage.
Inversement, le souci du métissage nous oblige à ne jamais
totalement nous satisfaire de grands cadres interprétatifs holistiques. Dans le
cadre de la réflexion du Gemdev
[11] sur la mondialisation comme question
épistémologique, j’ai le souci de mettre en cause la prétention universaliste
des catégories européennes de la réflexion scientifique comme les binômes
nature-société, individuel-collectif, etc. Ce qui ne veut surtout pas dire
considérer que la science n’est pas un horizon universel — au moins au niveau
de l’écoumène.
Béatrice
Collignon
Dans la critique postmoderne, c’est cette obligation de
réflexivité par rapport à ce que l’on fait, cette contextualisation de notre
propre savoir, que j’ai déjà évoquée, qui me paraît le plus intéressante. Il ne
s’agit pas d’abandonner le projet scientifique pour autant, et Dieu sait si j’y
suis attachée comme la plupart d’entre nous, mais notre projet sera d’autant
plus valide et légitime qu’il aura travaillé en profondeur sur sa propre
contextualité.
Augustin Berque
Dans le fil de ce qui a été dit sur le relativisme, je voudrais
relever un cas concret. Dans les années 1980, je travaillais sur la ville
japonaise, et cela en rapport direct avec la question du postmodernisme car, à
ce moment-là, le discours japonais sur la ville japonaise professait que
celle-ci avait été postmoderne avant la lettre, c’est-à-dire avant même la
modernité introduite à partir de l’Occident
[12]. Autrement dit, la postmodernité de la ville
japonaise court-circuitait la modernité occidentale. Et après ce discours sur
la ville, ou de la ville, en travaillant par la suite sous un autre angle sur
le même discours, mais qualifié alors de « dépassement de la modernité »
(
kindai no chôkoku dans le vocabulaire
du courant philosophique de l’École de Kyôto)
[13], il m’est apparu évident que, finalement, nier les
repères universels aboutissait tout simplement à un ethnocentrisme. Cela vaut
pour toutes les cultures, petites ou grandes, anciennes ou actuelles. Je
retrouve cette idée en lisant les textes réunis pour le débat d’aujour-d’hui,
dans ce qu’ils disent ou bien dans ce qu’ils impliquent.
Il y a en particulier — car cela conditionne l’ensemble du
monde actuel — une ruse de l’anglosphère, autrement dit du monde à
l’anglo-saxonne : quand elle prétend relativiser ses positions en se
périphérisant elle-même à l’occasion, c’est en réalité pour mieux s’affirmer
comme centrale au second degré. Ce discours met notamment à l’honneur
l’Amérindien, puisque c’est celui qui par excellence a été périphérisé,
colonisé, ethnocidé par l’anglosphère. Dans cette logique, tout monde
amérindien acquiert en principe la même dignité que l’anglosphère. Cette même
logique met sur le même plan tous les discours. Cela entraîne que les discours
de tous les anciens concurrents historiques de l’anglosphère, les Français, les
Allemands, voire les Japonais, se retrouvent tous sur le même plan, qui est
celui de l’Amérindien, c’est-à-dire celui de la mondanité pure. Il y a là une
ruse très profonde, qui n’est autre qu’une stratégie hégémonique. Car
relativiser tous les discours, c’est tout simplement affirmer la raison du plus
fort. Antigone n’a plus rien à invoquer face à Créon. Abandonner la quête de
l’universel, du supramondain, c’est perversement absolutiser le seul monde qui
tienne : celui qui a gagné la guerre. En d’autres termes, c’est imposer aux
autres les prédicats constitutifs de son propre monde, lesquels sont forcément
ethnocentrés. Par exemple, c’est mondialiser dans l’aviation l’emploi des
feet et des
miles au lieu du système métrique, qui
est universel et non pas mondain. C’est une très vieille technique, et qui est
au cœur des rapports de pouvoir.
Louis Dupont
Je vais faire une mise en garde pour nous tous. Je crois que le
postmodernisme a fait sauter certains liens et a permis l’étude de certains
thèmes. Il a quand même permis cela. On n’est pas obligé d’être postmoderne, il
nous est possible de traiter de ces thèmes sans être postmodernes, en adaptant,
en organisant nos méthodes. Il n’empêche que cela va nous transformer, nous
questionner comme individus, comme géographes par rapport à nos structures
universitaires et dans nos structures de recherche. Si on veut qu’un thème
comme, par exemple, le genre soit développé, il faudrait que scientifiquement
on lui donne une valeur, que la structure le valide. Il faudra que ces thèmes
soient validés scientifiquement pour que les étudiants qui souhaitent y
travailler en école doctorale ne soient pas pénalisés. La deuxième mise en
garde c’est : on n’est pas obligé d’être postmoderne, mais la géographie
française ne pourra faire l’économie, pour rejoindre Augustin Berque et
d’autres avant lui, de mener le débat contre cette position hégémonique des
Américains. On est marginalisés. Un géographe français, qui se présente dans un
aréopage de géographes américains, est disqualifié
a priori, il ne sera pas entendu parce
que les méthodes sont trop codées et trop éloignées et hors du discours
possible. Il faudra donc tenir le débat contre eux, pour légitimer nos thèmes,
nos méthodes et celles que l’on développera. Sinon on sera
marginalisé.
Roger Brunet
Il me semble qu’il faut nuancer ceci, qui est au mieux un peu
facile : ce n’est tout de même pas la première fois qu’il y a une innovation en
géographie — si toutefois c’est vraiment une innovation. L’université française
est plus souple que certains veulent bien le dire. On a bien commencé un jour à
soutenir des thèses avec de l’épistémologie ; ensuite on a vu apparaître des
thèses avec des méthodes quantitatives, etc. ; on arrive toujours à composer
des jurys qui admettent l’innovation — quitte à puiser dans d’autres
disciplines. Quand certains thèmes nouveaux se développent, on trouve toujours
des biais pour faire soutenir des thèses et encourager et développer les
nouvelles recherches.
Jean-François
Staszak
Voilà ce que dit Bourdieu dans l’introduction de son cours au
Collège de France en 2001 : « La sociologie et l’histoire qui relativisent
toutes les connaissances en les rapportant à leurs conditions historiques ne
sont-elles pas condamnées à se relativiser elles-mêmes, se condamnant ainsi à
un relativisme nihiliste ? ». C’est évidemment la question et le risque du
postmodernisme. Bourdieu ne mentionne pas la géographie, c’est intéressant mais
c’est son (enfin, aussi notre) problème. Reprenons sa question. La géographie
postmoderniste rapporte les connaissances à leurs conditions géographiques, et
donc la géographie postmoderniste elle-même à son cadre urbain anglo-saxon
(pour faire vite et pour autant que cela veuille dire quelque chose). La
question qui doit nous intéresser, en termes pratiques et épistémologiques, est
alors celle de l’implication de l’espace dans la « menace » relativiste. Mais
il s’agit bien sûr d’un espace social ou socialisé, qui ne peut être détaché de
ses dimensions historiques et sociologiques. C’est au sein de cet espace et
dans cette perspective que la géographie française peut (doit ?) notamment se
situer par rapport à la géographie anglo-saxonne, et doit conduire le travail
réflexif exigé par le postmodernisme. J’ai la conviction qu’on a tout à y
gagner, même si cela a un coût.
Benoît Antheaume
J’ai été très intéressé par l’énumération de Jean-François
Staszak, des thèmes post-modernes : le genre, les minorités, l’orientation
sexuelle, le handicap, etc., pour lesquels l’ensemble des géographes français
ont pris du retard par rapport à leurs collègues anglo-saxons. Venant d’Afrique
du Sud, je suis frappé de voir que tous ces thèmes ont déjà été gravés dans le
marbre de la constitution sud-africaine de 1996, une constitution remarquable
qui est sans doute la loi fondamentale la plus libérale et la plus postmoderne
qui soit ! Sur la question post-coloniale, je voulais attirer l’attention sur
les travaux d’Achille Mbembé qui, certes, n’est pas géographe, mais qui a
produit un remarquable ouvrage (De la
Postcolonie, essai sur l’imagination politique dans l’Afrique
contemporaine, Karthala, coll. « Les Afriques », 2000, 294 p.)
depuis l’Afrique du Sud où il travaille actuellement. Hasard des lieux ? Il
n’empêche qu’il emprunte aussi aux géographes et qu’il cite dans ses travaux —
parmi ses nombreuses références — les écrits de L’Espace géographique.
Je souhaite ajouter un questionnement autour du « développement
», un terme qui figure dans l’intitulé même de mon établissement de
rattachement. Ce « développement » ne serait-il pas finalement une figure
postmoderne, surtout quand on lui accole le qualificatif de « durable » ? Pour
avoir suivi, de très près, le « Sommet mondial pour le développement durable »
qui s’est tenu à Johannesburg en septembre 2002, pour avoir mesuré l’effet du
discours par rapport au réel, pour avoir entendu les soupçons qui pèsent autour
de cette notion, j’en suis reparti convaincu d’avoir assisté à l’un des plus
grands débats postmodernes actuels, mais convaincu également qu’il ne pouvait
être éludé plus longtemps.
Un gouffre croissant entre notre discours et la réalité ?
Claude Bataillon
Juste une question à Jean-François Staszak. Vous parliez il y a
un moment, disons, d’un gouffre croissant entre le discours et la réalité. Je
ne vois pas très bien si cela concerne l’ensemble des sciences sociales ou
spécialement la géographie, particulièrement les dix ou vingt dernières années
? Cela me choque dans la mesure où cela ne me paraît pas une évidence.
Jean-François
Staszak
Je précise que ce n’est pas moi qui parlais, je rapportais le
discours postmoderniste. Il remet en question la prétention des scientifiques
des sciences sociales à rendre compte objectivement du monde. Les scientifiques
des années 1970 qui pensaient que leur discours était transparent et neutre se
seraient trompés : il était celui de l’homme blanc hétérosexuel ; il était
autant (plus) normatif que descriptif. Le discours construit le monde qu’il
prétend décrire. Et plutôt pour le pire que pour le meilleur. Le postmodernisme
invite à reconnaître et explorer la faille entre le discours et la réalité. La
géographie n’est pas plus (ni moins) concernée que les autres sciences, encore
que l’on puisse par exemple dénoncer son implication particulière dans la
colonisation (les anthropologues gèrent une responsabilité similaire). Selon
les thèmes, c’est telle ou telle discipline qui se trouve la plus expos&eacu