Espace géographique
Belin

I.S.B.N.2701137306
96 pages

p. 69 à 85
doi: en cours

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Analyse spatiale

tome 33 2004/1

2004 Espace géographique Analyse spatiale

Dynamisme rural : l’effet des petites villes

Sylvie Dubuc Cranfield University, Barton Road, Silsoe, Bedfordshire, MK45 4DT, England
Si une certaine revitalisation des zones rurales se confirme, après plus d’un siècle d’exode, elle semble toujours exclure de vastes espaces peu peuplés et éloignés des grandes villes. Le maintien du peuplement dans ces zones « fragiles » est l’enjeu des politiques de développement. L’Aveyron et la Lozère, situés au sud du Massif central, dans la diagonale du vide, constituent un terrain d’étude privilégié pour cette question. On a élaboré une mesure multidimensionnelle qui permet d’évaluer le dynamisme à l’échelon local sur une période d’une vingtaine d’années. Cette mesure a été systématiquement corrélée avec de multiples indicateurs, dans le cadre d’une analyse comparative de près de 500 communes. Cette démarche a permis d’identifier les principaux facteurs explicatifs de l’inégal développement rural et de les hiérarchiser. L’inégal dynamisme rural s’explique avant tout par des facteurs de situation géographique relative qui se traduisent essentiellement par une rente de situation des communes rurales proches des principaux lieux centraux. À de plus grandes distances des petites villes, dans certains cas, la valorisation de ressources locales, liée à la dynamique agro-touristique, favorise parfois l’émergence d’îlots de croissance. On constate en outre que la simplification de la trame des centres de services se poursuit, au profit des plus peuplés.Mots-clés : DÉVELOPPEMENT RURAL, LIEU CENTRAL, SERVICES, SITUATION GÉOGRAPHIQUE, TOURISME RURAL. After over a century of rural exodus, and even if recent signs of a rural recovery prevail, extensive regions characterized by low population density and distance from larger cities appear to be excluded from this recovery. Maintaining population in these fragile systems is an important issue for development politics. Aveyron and Lozère, two adjacent departments south of the Massif central and within the European diagonal void, are a favourable region for study. We aimed to gain a better understanding of the factors that contribute to local development. We developed a measure of population and socio-economic growth on the micro-local scale,and a comparative analysis of roughly 500 communities revealed the local comparative advantages of the communities and their special interaction. This approach enabled us to identify and classify the major geographical factors. Differences in rural dynamics can largely be accounted for by communities’ relative geographical location and notably by their proximity to small towns. In some of those that are farthest from towns, the economic exploitation of local resources through agro-tourism is producing pockets of growth.Keywords : CENTRAL PLACE, GEOGRAPHICAL LOCATION, RURAL DEVELOPMENT, SERVICES, TOURISM RURAL.
Je remercie l’ensemble de l’Équipe PARIS (UMR Géographie-cités) qui m’a permis de réaliser cette recherche. Je remercie tout particulièrement Denise Pumain pour ses conseils et son soutien dans mon travail de recherche. Je remercie aussi Sander Van Der Leuuw et le Département SAD de l’INRA de Toulouse pour l’aide qu’ils m’ont apportée.
 
Introduction
 
 
Après plus d’un siècle d’exode rural et la progressive spécialisation agricole des campagnes, un fait nouveau va profondément modifier la réflexion sur le développement rural à partir des années 1970 : depuis une trentaine d’années la croissance démographique se diffuse dans l’espace rural proche des principaux lieux centraux (Champion, 1989 ; Goffette-Nagot, Schmitt, 1996). Le développement des navettes de travail autour des grandes villes apparaît comme le facteur majeur de la reprise démographique dans l’espace rural en France, comme dans l’ensemble des pays européens (Goffette-Nagot, 1994 ; Berroir et al, 1996 ; Morris, 1999). Face au poids croissant des métropoles et au renforcement de leur rôle dans la structuration des territoires, la question du devenir des espaces ruraux en marge de la polarisation des grandes villes se pose de manière toujours plus grave, dans de nombreuses régions rurales européennes (la diagonale du vide en France et ses prolongements en Espagne, les périphéries nordiques scandinaves, irlandaises et écossaises, les montagnes grecques). C’est bien la question du maintien du peuplement de ces régions rurales qui est en jeu, comme l’a réaffirmé le colloque de Clermont-Ferrand sur le développement dans les espaces à faible densité (Cemagref, 1998). Le recul démographique se poursuit le plus souvent dans les campagnes éloignées des grandes villes où l’économie reste très fortement marquée par l’agriculture (Béteille, 1997). Toutefois, la diminution de la population ralentit et le dernier recensement confirme la tendance à la stabilisation de la population dans les régions de faible densité, qu’on se propose ici de comprendre.
Les chercheurs et les acteurs du développement rural s’accordent à penser aujourd’hui que la valorisation de ressources en dehors de l’agriculture s’avère le plus souvent nécessaire à l’installation et au maintien de population dans les campagnes (Cabanis, 1989 ; Mignon, 1998). La fonction résidentielle, parce qu’elle suscite des emplois induits, est analysée par certains comme « une activité motrice au niveau de l’économie locale » (Berger, 1997, p. 27). Il faut donc une croissance de la population pour entraîner la croissance des services induits. Dans les campagnes en déclin démographique, où la fonction résidentielle ne peut induire la création d’emplois, le développement d’emplois de base apparaît nécessaire pour entraîner la croissance rurale. Cette réflexion s’inscrit dans le cadre de la théorie de la base économique, selon laquelle des activités non induites par la population résidente dans l’espace rural amorcent un développement et induisent la croissance de la population. Sur quelle base économique le développement des campagnes peut-il s’appuyer ? Le rôle des fonctions rurales est aujourd’hui au cœur du débat sur l’avenir des campagnes et le maintien de la population rurale. La fonction d’accueil touristique des campagnes et en particulier des zones de montagne s’affirme en France (Auriac, Rey, 1998), comme ailleurs en Europe (Ceramac, 1999). L’avenir des campagnes de faible densité apparaît désormais fortement lié à la valorisation de nouvelles fonctions de l’espace rural (INRA, 1996), suscitées par la demande urbaine, notamment résidentielle et récréative (Mathieu, 1990).
La question de l’ajustement entre population et emploi à l’échelle locale doit aussi tenir compte de l’accroissement de la mobilité et des possibilités d’emplois dans le voisinage. Aussi, lorsque Mendras explique que « la renaissance d’un village breton a été l’œuvre de jeunes ruraux qui ont refusé de quitter leur village et ont trouvé des moyens de vivre sur place ou en allant travailler dans les villes voisines » (Mendras, 1992, p. 392), il souligne l’importance accordée aux emplois des villes dans la renaissance rurale. On sait bien le rôle majeur des grandes villes dans la croissance rurale observée depuis les années 1970 dans leur voisinage. En revanche celui des petites villes apparaît beaucoup moins clair. Des études à l’échelle nationale ont mentionné que leur rôle n’était pas décisif le plus souvent (Schmitt, 1996). Ces observations sont à mettre en relation avec la simplification du système hiérarchique des villes. La croissance des vitesses de circulation entraîne le déclin de petits centres de services court-circuités par la concurrence des grands centres (Bretagnolle, 1999). Dans les régions éloignées des grands foyers urbains, les petites villes ne subissent pas la concurrence des grands centres associée à la contraction de l’espace-temps. Les fonctionnalités des petites villes semblent ainsi différer selon leur contexte géographique. Par ailleurs, H. Mathian et L. Sanders (1998) montrent comment, à taille égale, l’aire d’influence des villes, définie d’après l’intensité des navettes domicile-travail, dépend du contexte géographique dans lequel elles se situent. L’aire de polarisation d’une petite ville est plus vaste dans un contexte rural de faible densité qu’à proximité d’une grande ville. Cependant ces petites villes apparaissent fragilisées dans un environnement rural en déclin démographique et leur rôle dans le maintien de la population des campagnes est en question.
Les départements de l’Aveyron et de la Lozère, situés dans « la diagonale du vide » (31 hab./km2 en Aveyron et 14 hab./km2 en Lozère aujourd’hui) constituent un bon exemple de région rurale éloignée des grandes villes. Ils sont représentatifs des campagnes identifiées comme « fragiles » dans les années 1980 (Aitchison, Bontron, 1981) et dont la fragilité est aujourd’hui en question. Ces départements encore très agricoles, sans villes notoires, ont connu un déclin démographique continu depuis la fin du xixe siècle, soit - 35 % en Aveyron et - 48 % en Lozère depuis leur maximum démographique (en 1886). On observe un changement notable dans la trajectoire d’évolution démographique d’une partie des communes, dans les années 1970 (Dubuc, 2001). Celui-ci se traduit depuis, dans l’ensemble de la région, par le ralentissement du dépeuplement, et même l’équilibre démographique atteint dans les années 1990 en Lozère.
Quels sont, dans une approche fonctionnelle de l’espace rural, les principaux facteurs explicatifs du dynamisme, mesurés à l’échelle locale, et comment peut-on les hiérarchiser ? L’analyse à l’échelle de l’exploitation ou celle qui consiste à étudier quelques communes est appropriée pour comprendre le jeu des acteurs locaux. Par contre, pour élaborer une mesure de dynamisme destinée à apprécier le poids des principaux facteurs géographiques du maintien du peuplement dans les régions rurales, l’échelle régionale devient indispensable. On a choisi de fonder cette recherche sur une mesure de dynamisme établie à l’échelle fine des communes, tout en couvrant une large portion du territoire de la « France du vide », adoptant ainsi une démarche comparative sur un grand nombre de lieux, qui autorise la recherche de régularités. Cette démarche implique le recours aux méthodes quantitatives pour analyser l’ensemble des 489 communes d’Aveyron et de Lozère. On a eu recours à de nombreuses analyses statistiques multivariées pour tester les facteurs explicatifs potentiels mis en avant dans les travaux de recherche.
 
Une mesure statistique du dynamisme rural
 
 
L’échelle communale pour analyser de manière comparative
Les études rurales font une large place aux monographies, qui permettent de collecter, pour un nombre restreint de lieux, une information très abondante. Elles ont le mérite de bien décrire la complexité des interrelations entre les différentes caractéristiques sociales, économiques, politiques ou paysagère, d’un lieu. Dans les travaux de géographie rurale, l’analyse statistique s’applique le plus souvent à des recherches menées à l’échelle nationale et révèle les différenciations entre les régions ou entre les départements. On lui accorde aussi parfois un rôle de « cadrage » de l’étude rurale locale. Dans cette recherche, on se situe à une échelle peu exploitée dans les études rurales, intermédiaire entre le local et le national, pour détecter les changements en cours dans les régions éloignées des grands foyers urbains. L’analyse statistique des données localisées a pour but de connaître et de montrer des tendances. Elle permet d’établir des règles générales — condition nécessaire aussi pour identifier les exceptions. Nous avons privilégié des critères disponibles pour les 489 communes d’Aveyron et de Lozère. C’est pourquoi nous avons mobilisé essentiellement les bases de données nationales qui caractérisent la population et les activités, renseignées à l’échelon communal [1]. Les résultats présentent, en outre, l’avantage d’être aisément reproductibles dans la perspective d’études de prospective élargies à d’autres zones géographiques en France, et, au prix de quelques adaptations, en Europe.
Mesurer le dynamisme
Il existe plusieurs manières de mesurer le dynamisme. Sur le temps long (un siècle par exemple), l’évolution de la population est un bon indicateur de la croissance économique. C’est ainsi que la rupture dans l’équilibre socio-économique des campagnes s’est traduite par un dépeuplement rural massif depuis le xixe siècle (Bontron, Jollivet, Mathieu, 1990). Toutefois, si l’évolution démographique sur le temps long résume bien les grandes tendances d’évolution, au-delà des fluctuations conjoncturelles nombreuses, et constitue un bon indicateur synthétique du développement local, qui peut suffire à révéler l’inégale capacité des lieux à offrir les conditions du maintien du peuplement, lorsque l’on s’intéresse à la période récente (1975-1990), le taux de variation annuel de la population est insuffisant pour mesurer à lui seul un réel développement, puisqu’il traduit aussi des fluctuations conjoncturelles, une croissance momentanée et sans lendemain. C’est pourquoi l’on a construit une mesure multidimensionnelle de dynamisme. Outre la croissance des logements, la progression des emplois disponibles, parallèlement à celle des populations, constitue une bonne garantie et souvent une condition nécessaire à leur maintien durable. Les ressources nécessaires au maintien de la population rurale dépendent des ressources communales, mais aussi de son voisinage, et ce d’autant plus que la population est mobile. Étant donné la croissance forte de la mobilité et l’évolution des contraintes de proximité liées à la nature des emplois ruraux, on a retenu la population active employée qui est une manière de prendre en compte les atouts du voisinage. L’étude de la localisation des emplois et de son évolution a ensuite contribué à expliquer l’inégal dynamisme communal. On a aussi retenu des critères de qualité de vie des populations, estimée à travers l’accès aux services et le niveau de revenu des populations.
L’analyse en composantes principales (ACP) présentée sur la figure 1 permet de classer chaque commune relativement aux autres et de définir les tendances d’évolution démographique. Le premier facteur révèle un gradient de dynamisme démographique qui explique 61 % de la variance totale entre les 489 communes d’Aveyron et de Lozère. Toutes les variables sont positivement corrélées au premier axe factoriel ; les communes sont alors classées selon un gradient du plus au moins dynamique. La croissance de la population est le plus souvent liée au rajeunissement de la structure par âge. Le premier facteur montre aussi que, le plus souvent, les soldes naturels et migratoires évoluent dans le même sens. Ce n’est cependant pas toujours le cas et la différenciation secondaire révélée par l’analyse (23 % de variance expliquée) oppose une croissance naturelle à une croissance migratoire. Les coordonnées de l’ACP sur ce second axe (F2) expriment le poids des soldes naturels et migratoires dans l’évolution de la population communale.
Fig. 1
Les composantes de la dynamique démographique
IMGIMGLes composantes de la dynamique démographiqueIMGIMFLes variables de l’analyse en composantes principales (ACP) sont : le taux de variation annuel moyen de la population communale entre 1975 et 1990 (population 1975 moins population 1990), les soldes naturels et migratoires enregistrés au cours de cette période, la structure par âge et son évolution. J/V* On a retenu dans l’analyse le rapport entre les jeunes de moins de vingt ans et les personnes âgées de plus de 60 ans en 1990, ainsi que l’évolution de ce rapport entre 1975 et 1990.Les communes prennent une valeur positive sur le facteur 2 lorsque la croissance migratoire limite le déficit naturel et elles prennent une valeur négative sur le facteur 2 lorsque le solde naturel se maintient relativement mais s’associe à un déficit migratoire.
Sources : INSEE, RGP 1975 et 1990
Il existe une corrélation forte entre les différentes manières de mesurer le dynamisme. Cela permet d’élaborer un indicateur synthétique de développement à partir des critères les plus significatifs. Pour cela, nous avons retenu les deux mesures synthétiques du dynamisme démographique (F1 et F2), l’évolution du nombre de logements principaux et l’évolution de la population active ayant un emploi entre 1975 et 1990, ainsi que les écarts au modèle expliquant le dynamisme démographique F1 en fonction de la distance aux services de proximité, intermédiaires et rares (ß). La distance aux services traduit la fragilité héritée de l’exode passé et permet, associée aux mesures de dynamisme démographique, d’identifier les communes dépeuplées et récemment en reprise, et les communes qui ont davantage résisté par le passé et sont aujourd’hui en déclin. Elle donne aussi une estimation de l’amélioration potentielle de l’accès aux services. On a effectué une nouvelle ACP avec ces indicateurs qui confirme la forte convergence des différentes mesures, exprimée par le premier facteur (68 % de la variance totale expliquée). On appelle IS cette mesure composite de dynamisme. Le revenu, qui n’est pas toujours connu pour les plus petites communes, n’a pas été retenu dans la construction de l’indicateur composite afin d’établir une mesure pour toutes les communes. On a cependant vérifié que la position relative des communes sur les deux principaux facteurs de l’ACP n’était pas (ou très peu) modifiée lorsque l’on incluait le revenu [2]. Par ailleurs, le revenu est conservé comme mesure complémentaire de l’indicateur synthétique que nous construisons.
Cette mesure relative multicritère permet, mieux que la seule mesure démographique, d’avoir une bonne estimation de la durabilité des tendances mesurées à l’échelle comunale [3], comme le confirme la corrélation significative (Ï = 0,3) entre IS (1975-1990) et l’évolution démographique ultérieure (1990-1999, fig. 2). En revanche, les seuls taux de variation de la population successifs (entre chaque recensement) ne sont pas corrélés entre eux. Ce résultat confirme la valeur prospective de l’indicateur IS et montre l’apport qualitatif de cette mesure pour appréhender le dynamisme rural.
Fig. 2
Répartition spatiale de la croissance démographique entre 1990 et 1999
IMGIMGRépartition spatiale de la croissance démographiqu...IMGIMF
 
Les facteurs de dynamisme et leur poids
 
 
Le rôle des lieux centraux : un effet de gradient
De nombreuses études rurales (Mathieu, 1990 ; Brun et al., 1992 ; Cavaillès et al. 1994 ; Béteille, 1996 ; INRA, 1996 ; Cemagref, 1998) ont mis l’accent sur les fonctions de l’espace rural pour expliquer la différenciation des campagnes. P. Chevalier (2000) observe que le développement d’emplois tertiaires de base s’associe à la croissance démographique dans l’espace à dominante rurale, à l’échelle de la France mais aussi lorsqu’on se situe dans une région rurale peu peuplée et enclavée (en Aveyron et en Lozère). Des études de cas ont souligné le rôle des nouvelles fonctions récréatives et résidentielles (Mandy, 1995 ; Berger, 1997). Ces études montrent que la valorisation des fonctions spécifiques de l’espace rural peut favoriser le maintien de la population dans les campagnes. Néanmoins leur poids n’a pas été étudié sur l’ensemble d’une région rurale. Dans notre recherche, de nombreuses analyses montrent que la distance aux villes est très nettement le facteur principal de différenciation des communes rurales, aussi dans les espaces de faibles densités. L’inégal accès aux petites villes de la région d’étude explique les trois quarts du dynamisme rural (tel que mesuré par notre indicateur IS). La croissance autour des principales petites villes d’Aveyron et de Lozère se diffuse préférentiellement le long des voies de communication (fig. 3). Ce résultat confirme le rôle structurant des principales petites villes — et du réseau de transport — observé par F. Auriac (2000) dans le cas de l’Auvergne.
Fig. 3
Synthèse des principaux facteurs de dynamisme
IMGIMGSynthèse des principaux facteurs de dynamismeIMGIMFNous avons considéré les communes dynamiques en retenant l’indicateur synthétique IS > 0,5, ainsi que des communes pour lesquelles IS est moyen, le revenu moyen par habitant est supérieur à la moyenne et F2 > 0,5. C’est le cas de certaines communes touristiques ou situées sur le réseau routier.
La corrélation entre les mesures de dynamisme et la distance aux lieux centraux attractifs, en testant plusieurs auréoles de taille croissante autour de ces centres (tabl. 1), permet de préciser ces premiers résultats. Parce que l’on se situe dans une zone de moyenne montagne, il était important de considérer, outre la distance kilométrique, la distance-temps qui prend en considération l’effet de la topographie. Celle-ci montre, en particulier, l’effet du réseau de routes dans la diffusion du dynamisme (qui s’étire le long des axes de communication), le réseau de routes étant lui-même largement tributaire de la topographie de la région. Que l’on retienne la distance kilométrique ou la distance-temps de trajet, la valeur des indicateurs de dynamisme est fortement inversement corrélée à la distance des communes aux lieux centraux principaux. L’intensité et l’étendue du gradient de croissance autour de Rodez est de loin le plus élevé (fig. 4). Plus modestement, Mende puis Millau et dans une moindre mesure Villefranche-de-Rouergue suscitent aussi le dynamisme autour d’eux. L’auréole de croissance autour des pôles plus modestes tels que Marvejols, Saint-Chély et Saint-Affrique se réduit enfin aux seules communes contiguës des centres. Il n’y a pas de corrélation significative autour des plus petits centres de moins de 2 000 emplois initialement retenus dans l’analyse. Cela montre la faible capacité des plus petits centres à structurer le peuplement dans les marges rurales. Par leur propre dynamisme, les bourgs ruraux participent au maintien de la population mais contribuent peu au dynamisme rural tel qu’on l’observe autour des principales petites villes. Tout au plus, ces bourgs suscitent-ils l’installation de quelques ménages dans une ou deux communes voisines.
Fig. 4
Portée du gradient de dynamisme autour des principaux lieux centraux
IMGIMGPortée du gradient de dynamisme autour des princip...IMGIMF

Tabl. 1
Corrélations entre les indicateurs de dynamisme et la distance aux pôles d’emplois
IMGIMG	Indice synthétique IS	Taux de varia...IMGIMF
Indice synthétique IS Taux de variation de la population active ß (la croissance démographique récente)* Rayon autour du pôle (en kilomètres) <40 <30 <25 <20 <15 <40 <30 <25 <20 <15 <40 <30 <25 <20 <15 Rodez -0,6 -0,7 -0,8 -0,8 -0,7 -0,6 -0,7 -0,8 -0,7 -0,7 -0,5 -0,6 -0,6 -0,6 -0,5 Millau -0,3 -0,3 -0,5 -0,5 -0,5 -0,3 -0,3 -0,5 -0,4 -0,5 -0,3 -0,3 -0,4 -0,3 - Mende -0,3 -0,5 -0,5 -0,4 -0,5 -0,3 -0,4 -0,4 -0,4 -0,4 -0,2 -0,5 -0,5 -0,5 -0,5 Villefranche - -0,5 -0,44 -0,56 -0,6 - -0,4 -0,4 -0,55 -0,6 0,2 -0,4 -0,3 -0,45 -0,55 Decazeville - - 0,25 0,23 0,23 0,3 0,25 - - - 0,3 0,4 0,4 0,4 0,5 Saint-Affrique - - -0,3 -0,2 0,3 - -0,2 -0,3 -0,2 -0,2 - - - - -0,2 Capdenac-Gare - - -0,3 -0,3- -0,6 - - - -0,2 -0,2 - - - - -0,6 Marvejols -0,3 -0,4 -0,4 -0,4 -0,7 - -0,2 -0,35 -0,4 -0,5 - -0,23 -0,32 -0,3 -0,6 Saint-Chély - - -0,2 -0,4 -0,4 - - -0,2 -0,36 -0,4 - - -0,2 -0,38 -0,3 Langogne - - - - -0,5 - - - - -0,2 0,2 - - - Florac - - - - - - - - - - - - - - 0,3 Séverac-le-Château - - - - - - - - - - - - - - - Espalion - - - - - - - - - - - - - - - Roquefort - - - - - - - - -0,25 - - - - - - * ß = les écarts au modèle qui estime le dynamisme démographique F1 en fonction de la distance aux services de proximité, intermédiaires et rares. Lorsque l'écart est positif, il traduit une croissance démographique récente. -: Absence de corrélation, ou corrélation non significative. Ne sont pas retenues les corrélations qui mobilisent moins de 25 communes. Les indicateurs de dynamisme démographique, d'évolution des logements principaux et de revenu confirment les mesures présentées dans le tableau 1, avec les mêmes ordres de grandeurs (Dubuc, 2001).

L’inégale capacité des centres à diffuser le dynamisme autour d’eux s’explique par leur taille et correspond en partie — en partie seulement — à la distinction entre les pôles urbains et ruraux, définis par l’INSEE-INRA (1998). La récente typologie de l’INSEE, fondée sur la taille absolue des pôles d’emplois, et qui permet de décrire la restructuration de l’espace national par les villes, est encore opératoire lorsque l’on étudie les campagnes de faible densité pour distinguer les pôles qui constituent de véritables lieux centraux structurant l’espace rural. Cependant, si le champ de polarisation des lieux centraux est fonction de leur taille, il dépend aussi d’autres facteurs. Il dépend de l’orientation économique de la petite ville. C’est pourquoi Decazeville est le seul pôle urbain au sens de l’INSEE qui n’apparaît pas très structurant ; la crise économique de l’ancien petit centre houiller explique son incapacité actuelle à polariser la population rurale et à diffuser la croissance autour de lui. Surtout, le niveau de fonction des lieux centraux, mieux que la taille, explique l’ampleur de la croissance qu’ils induisent autour d’eux. La croissance préférentielle de Mende (6 464 emplois en 1990), dont la taille est comparable à celle de Villefranche-de-Rouergue (6 380 emplois en 1990), et sa capacité à diffuser la croissance dans son environnement, plus favorable que celle de Millau (8 928 emplois en 1990), le montrent bien (fig. 4). Mende bénéficie de son statut de préfecture pour offrir aux Lozériens un niveau de service inattendu si l’on s’en tient à sa taille très modeste.
Si la taille des centres reflète globalement leur niveau fonctionnel, à niveau hiérarchique identique la taille des villes est liée par ailleurs à leur contexte régional de densité. Aussi, malgré leur taille très inégale, Rodez et Mende constituent chacune la « tête de réseau » de leur département et enregistrent une nette croissance préférentielle entre 1982 et 1990 (soit respectivement 14,5 % et 17,7 % contre une croissance moyenne de 2,2 % dans l’ensemble des 14 principaux lieux centraux), renforçant leur poids déjà notoire dans la hiérarchie des centres d’emplois de leur département respectif.
Plus loin des lieux centraux
Lorsque l’on s’éloigne des lieux centraux, on observe encore des îlots de reprise dans des communes enclavées des Causses et surtout des Cévennes. L’analyse des relations entre le dynamisme, la fonction d’accueil récréatif et les dynamiques agricoles des communes permet d’expliquer cette croissance (fig. 5). Au-delà de l’aire d’influence des principaux centres, la valorisation agricole ne suffit jamais à expliquer le dynamisme des petites communes rurales. On observe une forte corrélation inverse entre le poids des agriculteurs dans la population active communale et le dynamisme. Il ne s’agit pas seulement d’une différenciation entre les communes dynamiques autour des petites villes — où le taux d’agriculteurs est faible — et les campagnes plus enclavées, puisque cette corrélation inverse est maintenue lorsque l’on analyse les seules communes rurales éloignées des lieux centraux. Ce résultat confirme le besoin de diversification des ressources des ruraux hors de l’agriculture pour le maintien de la population dans l’ensemble des campagnes.
Fig. 5
Le dynamisme et la spécialisation des communes éloignées des lieux centraux
IMGIMGLe dynamisme et la spécialisation des communes élo...IMGIMF1er plan factoriel d’une ACP effectuée sur les 144 communes dont le poids de l’accueil touristique est fort (> 0,19). Croissance des résidences principales = taux de variation du nombre de résidences principales entre 1975 et 1990. Croissance du nombre d’actifs employés = taux de variation du nombre d’actifs ayant un emploi entre 1975 et 1990. Revenu = revenu par habitant en 1989. Taux d’agriculteurs* = taux d’agriculteurs dans la population active.
Sources : INSEE, RGP 1975, 1990 et 1999, Inventaire communal 1988, Trésor public.
Au-delà de l’influence marquée des lieux centraux principaux, dans les communes très agricoles, que les exploitations soient relativement grandes (Ségala), ou plus modestes (Margeride, Aubrac, vallée du Lot), les indicateurs de dynamisme sont très négatifs. L’analyse des données du recensement agricole (RGA de 1988) a permis de mettre en évidence les trois grands types de stratégies des exploitants agricoles, à savoir la diversification des revenus des ménages agricoles hors de l’exploitation (surtout autour des petites villes et le long des routes principales), le développement d’activités para-agricoles (notamment dans les Cévennes) ou la prédominance de relativement grandes exploitations développant une « logique productiviste » (comme dans les Grands-Causses, le Levezou et le Ségala). Ces résultats confirment à l’échelle de deux départements les stratégies agricoles identifiées par B. Wampfler (1994) d’après une enquête sur un large échantillon d’exploitations dans le Ségala. Les analyses multivariées intégrant les caractéristiques agricoles et les indicateurs de dynamisme communal montrent qu’il n’y a pas de relation marquée entre le type de stratégie agricole privilégié et le maintien de la population rurale.
Toutefois, on note que les activités para-agricoles (vente directe de produits fermiers et accueil) s’associent au relatif maintien des UTA (unité de travailleur agricole) et présentent une alternative de développement intéressante pour le maintien de l’agriculture dans des régions où le modèle « productiviste » ne peut se développer, et d’autant plus qu’il favorise la production de qualité, adaptée aux nouvelles préoccupations environnementales et à l’évolution des modes de consommation d’une frange de la population urbaine. Le développement des activités para-agricoles est nettement lié à l’importance de la fréquentation touristique, ou à la proximité d’un marché urbain local qui, seuls, offrent un seuil de densité de clientèle propice au développement de ces activités.
Notre étude montre que la valorisation touristique des campagnes attractives passe d’abord par les lieux centraux. Le poids de l’accueil touristique des communes en fonction de leur taille (mesurée par la population communale) met en évidence la localisation préférentielle de l’accueil touristique dans les centres de services des campagnes attractives. Celle-ci a notamment favorisé la reconversion économique de Millau, qui constitue un choix de localisation privilégié par les visiteurs, en même temps qu’un centre organisationnel de l’activité touristique des Grands-Causses. Cependant, les petites communes rurales peuvent aussi bénéficier des retombées de la fréquentation touristique. La figure 5 montre que lorsque l’on s’éloigne des lieux centraux, et seulement alors, l’accueil touristique s’associe au dynamisme dans une partie des communes pour lesquelles son poids est important (exprimé par le facteur 1). La fonction récréative n’est pas systématiquement associée au dynamisme mais seulement lorsqu’un certain nombre de conditions sont réunies. Le dynamisme rural lié à la fonction d’accueil touristique est localisé dans les Causses et plus encore dans les Cévennes (fig. 3). Il explique encore 1/5 du dynamisme rural mesuré en Aveyron et Lozère. Notons que la mise en valeur de l’Aubrac aveyronnais sur une base agro-touristique et artisanale profite essentiellement au bourg de Laguiole (bien connu pour ses couteaux et ses spécialités gastronomiques) alors que les communes rurales environnantes continuent le plus souvent à perdre des habitants. Le poids de l’agriculture explique en partie cela : au moins un actif sur deux est agriculteur en Aubrac alors que la population active est plus diversifiée dans les Causses et les Cévennes. Pour expliquer les îlots de reprise observés dans les Cévennes depuis les années 1970, on distingue une combinaison de facteurs locaux, auxquels s’associent aussi des facteurs spatiaux. Les Causses et les Cévennes bénéficient de leur situation par rapport au littoral méditerranéen et à Montpellier dont ils constituent l’arrière-pays touristique. L’évolution sociale (hausse des revenus urbains, augmentation du temps libre et attrait pour la campagne), l’accroissement des vitesses de circulation en ont fait un espace de loisir pour les citadins. La fonction récréative des campagnes favorise l’intégration des marges rurales au système régional organisé par les grandes villes. L’héritage historique qui caractérise les lieux contribue aussi à les différencier. L’exode a été particulièrement fort et précoce dans la montagne cévenole et cet exode massif a entraîné la libération du foncier et du bâti, laquelle a ensuite favorisé le développement des fonctions d’accueil dès les années 1970. L’habitat cévenol a été réinvesti en résidences secondaires ou en structures d’accueil spécialisées. Parmi les caractéristiques locales, les atouts paysagers constituent un facteur attractif connu et le parc des Cévennes a aussi contribué à l’image de marque des Cévennes, comme zone privilégiée de nature et aire de loisirs. Comme on l’observe en Vallée-Française, la combinaison d’activités touristiques (hébergement hôtelier, gîtes ruraux, activités récréatives), le développement de l’artisanat agro-alimentaire (productions fermières, coopérative le Pélardon des Cévennes) et la vente de produits fermiers sur les marchés (Florac, Alès, Montpellier), dans les restaurants de la région et à la ferme se combinent pour expliquer la mise en valeur de cette région touristique attractive. Quelques actifs effectuant des navettes à longue distance vers les villes participent aussi à cette dynamique complexe.
N. Mathieu (1995) soulignait l’existence d’un potentiel d’emplois très diffus dans l’espace rural. Ceci est particulièrement vrai lorsque l’on s’éloigne des villes. Alors, c’est bien la conjonction de multiples facteurs locaux et spatiaux qui permet le maintien voire la croissance de la population des campagnes.
 
Les interactions rural-urbain pour une explication systémique du dynamisme rural
 
 
Si la valorisation touristique peut, dans certains cas, favoriser des îlots de reprise dans les campagnes peu peuplées, l’accès aux principaux lieux centraux est le facteur majeur de dynamisme rural et la petite ville apparaît surtout comme une chance pour l’espace rural éloigné des grands foyers urbains, ainsi que le suggère Jean-Paul Laborie (1996). Cependant Jean-Claude Bontron (1991) s’interroge sur la chance que représentent les petites villes pour l’espace rural. Les « rapports d’interdépendance qu’elles entretiennent avec le milieu rural » (Bontron, Aitchison, 1989) doivent, en principe, les fragiliser dans un contexte démographique en déclin. Après le dépeuplement des campagnes et le déclin des petits bourgs, la concentration de la population dans les petites villes constituerait une étape du processus de dépeuplement des campagnes de faible densité. Les petites villes seraient, elles aussi, amenées à décliner au profit des grandes villes. Pourtant, on observe aujourd’hui une redistribution de la croissance autour des principales petites villes des régions rurales, qui constitue le facteur majeur de dynamisme rural.
La symbiose ville-campagne
L’analyse des interactions rural-urbain s’avère nécessaire pour comprendre le gradient de dynamisme qui s’organise autour des principaux lieux centraux. Ces interactions spatiales schématisées sont présentées par la figure 6. On observe le développement des navettes de travail autour des petites villes, rendu possible grâce à l’accroissement de la mobilité des ruraux. Le gradient de dynamisme s’explique en partie par la proportion des navetteurs dans la population active communale (celle-ci est corrélée aux mesures de dynamisme autour des 4 principaux centres en croissance dans un rayon de 40 km avec un coefficient de corrélation Ï = 0,5 à 0,6). Le développement des navettes de travail est à mettre en relation avec l’accroissement de la mobilité des ruraux et la concentration des emplois dans les lieux centraux (l’emploi progresse de 5 % entre 1982 et 1990 dans les 14 principaux centres, lesquels concentrent 53 % des emplois en 1990). La division fonctionnelle entre des centres d’emplois et des communes résidentielles (pour les actifs navetteurs) explique en partie l’induction urbaine mesurée par le gradient de dynamisme autour des principaux centres. La croissance liée à la fonction résidentielle des communes rurales est confortée aussi par l’installation de populations qui privilégient l’accès aux services urbains. La croissance dans l’espace rural soutient en retour les emplois urbains (demande de services, offre de main-d’œuvre). Par exemple, les communes du Valdonez, au sud de Mende, ont connu une forte croissance du nombre des logements en relation avec la croissance démographique enregistrée entre 1970 et 1990. Le repeuplement de ces communes s’explique par l’augmentation du nombre des navettes de travail, favorisée par l’amélioration du réseau routier [4].
Fig. 6
Évolution de l’emploi dans les pôles et les communes rurales entre 1982 et 1990
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Mais le dynamisme rural suscité par les petites villes ne résulte pas seulement de la valorisation de la fonction résidentielle des communes repeuplées par des actifs navetteurs. Outre la croissance des emplois dans les lieux centraux, la figure 6 montre en effet que ceux-ci progressent dans une partie des communes autour des petites villes et préférentiellement le long des routes principales. L’emploi progresse autour de Rodez et l’évolution de l’emploi est inversement corrélée à la distance au centre de Rodez dans un rayon de 30 kilomètres (Ï = 0,6). On observe une redistribution d’emplois dans les services et l’industrie, notamment dans les petites unités urbaines « satellites » de Rodez, qui favorise l’extension de l’aire de croissance autour de la ville principale. L’emploi se maintient aussi en moyenne autour de Mende et de Millau dans un rayon de 15 kilomètres alors qu’il est en recul en moyenne dans l’ensemble de l’espace rural (et en deçà de – 11,5 % pour la moitié des communes). Le maintien de l’emploi rural dans l’aire de croissance qui entoure les petites villes dynamiques s’explique, tout au moins en partie, par l’évolution des services à la population. On observe la concentration des services dans les pôles de bassins de vie quotidienne (BVQ) entre 1979 et 1998 et cela est vrai aussi pour les bassins de vie en croissance démographique (hors centre). De cela, on peut déduire que la concentration des services dans les pôles de BVQ n’est pas le seul résultat du dépeuplement rural, mais s’explique aussi par l’augmentation de la mobilité des ruraux. Cependant, la concentration des services est plus marquée lorsque le BVQ est en déclin démographique, alors qu’on note tout de même un relatif maintien des services ruraux dans les campagnes en croissance. Cela signifie deux choses : d’abord, l’induction de services liée à la fonction résidentielle des campagnes renforce, en premier lieu, la croissance des centres ; ensuite, elle induit le relatif maintien de services dans l’espace rural en croissance, qui explique aussi le maintien de l’emploi autour des petites villes.
De plus, le développement des navettes de travail vers les lieux centraux favorise la diversification des revenus des ménages double-actifs ayant un emploi localement. L’analyse de la dynamique agricole le montre bien. Les exploitations dont le conjoint (la femme généralement) a un emploi à temps plein, le plus souvent salarié (78 % des cas), à l’extérieur de l’exploitation, se localisent préférentiellement près des petites villes. Cette diversification du revenu des ménages agricoles, le plus souvent due au travail des femmes, contribue au maintien de l’emploi agricole lui-même comme l’ont souligné Brangeon, Jegouzo et Roze (1994) et favorise ainsi la mise en valeur des ressources locales rurales. C’est pourquoi la proportion de femmes dans la population active et, plus encore, la proportion de femmes travaillant à temps plein sont corrélées aux navettes de travail autour des quatre principaux lieux centraux : le coefficient de corrélation oscille entre 0,3 et 0,5 dans un périmètre de 20 kilomètres autour des centres [5]. On mesure aussi une corrélation significative, plus marquée autour de Rodez, entre ces indicateurs de féminisation de la population active et le dynamisme mesuré par IS, ou encore le niveau de revenu moyen par habitant (Dubuc, 2001). Lorsque l’on s’éloigne des lieux centraux, les corrélations ne sont plus significatives. Le développement du travail féminin apparaît donc comme un facteur de dynamisme qui s’affirme autour des petites villes.
La simplification de la trame des lieux centraux
La relation entre l’évolution de la population rurale et la croissance des lieux centraux étudiée à l’échelle du canton depuis 1936, puis à celle des bassins de vie quotidienne (BVQ) depuis 1975, précise les solidarités ville-campagne et le rôle moteur des principales petites villes en Aveyron et en Lozère. Le pôle de service et son aire d’influence rurale évoluent dans le même sens dans 75 % des cas, ce qui confirme bien leur interdépendance. Cela se traduit par une diminution de la population dans les deux tiers des cantons. Le dépeuplement rural entraîne, souvent avec un temps de latence, celui du petit centre de service (qui résiste mieux dans un premier temps). On observe aussi une tendance tout autre : la croissance des principaux centres, souvent déjà les plus importants au début du xxe siècle, suscite, à partir des années 1970, le ralentissement du déclin rural puis la croissance de la population des communes autour d’eux.
Ces deux tendances concourent à la hiérarchisation du système des lieux centraux, observée par ailleurs, en Aveyron et en Lozère depuis 1851. Les lieux centraux principaux ont connu une croissance préférentielle sur l’ensemble de la période, au détriment des petits bourgs. Cette hiérarchisation a favorisé le développement des principales petites villes, Rodez, Mende, Millau, Villefranche-de-Rouergue. La fonction de services à la population est un facteur d’inégale croissance des petites villes. Ce sont les plus peuplées qui ont surtout bénéficié de la diffusion sélective des services rares et, dans certains cas, de délocalisations industrielles (Laborie, 1997). La croissance préférentielle des principales petites villes est liée aussi à l’accroissement de la mobilité des ruraux, qui favorise l’extension du champ de polarisation des lieux centraux principaux au détriment des plus petits centres. Les interactions spatiales sont largement tributaires de la contraction de l’espace-temps. Le rapport d’interdépendance urbain-rural s’exprime très différemment selon la dynamique des centres eux-mêmes et ce sont les petites villes en croissance qui suscitent le dynamisme rural.
 
Conclusion
 
 
Même si notre recherche n’était pas centrée sur le rôle des acteurs locaux dans le développement rural, la méthodologie adoptée offre des résultats qui alimentent cette question. L’absence de lien systématique mesuré entre le poids de l’accueil touristique et le dynamisme suggère bien le rôle des acteurs locaux dans la mise en valeur des potentialités locales. Les acteurs ont plus de poids dans le dynamisme lorsque l’on s’éloigne des lieux centraux, mais les chances d’observer un dynamisme diminuent. C’est pourquoi, pour comprendre le rôle des acteurs locaux dans le développement rural, il est important de prendre en compte les effets de contexte que l’on a mis en évidence.
L’importance de la situation géographique relative
Les facteurs de situation géographique sont essentiels pour expliquer l’inégal dynamisme rural, qui s’exprime en grande partie par une rente de situation des communes par rapport aux lieux centraux principaux dans la hiérarchie fonctionnelle des villes d’Aveyron et de Lozère. Secondairement, à situation géographique égale par rapport aux lieux centraux, les facteurs locaux se combinent pour expliquer le dynamisme rural. Ainsi, à proximité des lieux centraux, l’exploitation agricole et la valorisation touristique constituent des ressources secondaires qui peuvent contribuer à l’emploi rural, mais c’est bien l’accès aux villes qui explique, au-delà des caractéristiques communales, l’essentiel du dynamisme, alors systématiquement mesuré par un gradient dont l’étendue et l’intensité sont fonction de la position hiérarchique fonctionnelle des centres.
La mise en valeur de ressources locales est plus déterminante lorsque l’on s’éloigne des petites villes et peut favoriser le maintien de petits effectifs de population dans des campagnes isolées, notamment lorsqu’elle combine les fonctions de production agricole et d’accueil touristique. Elle participe toutefois relativement modestement au maintien de la population des campagnes. Par ailleurs, le rôle de la fonction résidentielle des communes rurales ne peut être saisi sans inclure les villes dans l’analyse. En effet, on observe bien à l’échelle des bassins de vie quotidienne une certaine induction de services suscitée par la croissance de la population rurale. Mais celle-ci s’associe à une recomposition spatiale : l’induction de services profite préférentiellement aux petites villes attractives et secondairement aux communes rurales en croissance démographique.
Nous savons que l’hétérogénéité de l’espace en termes de vitesse de circulation et de densité de population entraîne des distorsions dans l’espacement des lieux centraux. Nous observons aussi que la contraction de l’espace-temps, l’accroissement de l’hétérogénéité de la densité rurale et la concentration des fonctions productives de l’espace rural favorisent le renforcement de la polarisation du peuplement par les centres principaux et concourent alors à la simplification de la trame des centres dans les régions rurales. Dans ces conditions, la simplification va se poursuivre, d’autant plus que les interactions spatiales entre petites villes et campagnes (fig. 7) produisent une boucle de rétroaction positive croissante qui conforte le dynamisme né de l’induction urbaine. Comme la croissance rurale s’est diffusée autour des principaux lieux centraux, cet effet de retour renforce encore la croissance sélective des petites villes.
Fig. 7
Les interrelations ville-campagne
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À l’échelle de la France, la simplification du système de peuplement se réalise à la fois par la croissance préférentielle des grandes villes (qui bénéficient notamment de l’avantage initial des processus d’innovation) et par le déclin de petits lieux centraux court-circuités par l’extension de l’aire de polarisation des centres plus importants liée à la contraction de l’espace-temps (Pumain, 1997). Cette recherche montre que dans les régions de faible densité, à l’écart des grandes aires urbaines, les petites villes, malgré leur faible taille, sont de véritables lieux centraux structurant le territoire. L’inégale intensité des navettes de travail autour des petites villes de même taille s’explique par des contextes urbains et de densités différents (Mathian, Sanders, 1998). Les résultats de notre recherche montrent que, pour comprendre l’évolution des petites villes et leur rôle dans le dynamisme rural, il faut prendre en compte le contexte géographique dans lequel elles se situent.
Le rôle des petites villes est à mettre en relation avec l’éloignement des grands foyers urbains (fig. 7). Cet éloignement est suffisant pour laisser aux lieux centraux des régions peu peuplées un rôle moteur potentiel. Mais il ne l’est pas trop, grâce à l’évolution de la mobilité, pour favoriser la fonction récréative des campagnes les plus accessibles. Ainsi, l’intégration de la montagne cévenole comme arrière-pays touristique du littoral méditerranéen et de Montpellier favorise la mise en valeur de nouvelles ressources rurales. Des complémentarités fonctionnelles entre les grandes aires urbaines et leur arrière-pays touristique se dessinent. Les facteurs de situation géographique relative jouent à plusieurs échelles, pour expliquer la différenciation et la recomposition des campagnes de faible densité aujourd’hui, combinant des auréoles de croissance autour des petites villes et des effets à distance des grandes villes régionales.
L’importance du partenariat rural-urbain
La ville diffuse la croissance dans son aire d’influence grâce à un processus itératif et interactif. Le maintien et l’augmentation de la population rurale induite par la ville engendrent la croissance rurale et confortent l’emploi urbain en retour (demande de services, offre de main-d’œuvre). L’accès aux petites villes offre les meilleures conditions de maintien de la population rurale. Les principaux lieux centraux ne « stérilisent » pas leur environnement rural, au contraire, ils ont un rôle moteur dans le dynamisme et la préservation de campagnes vivantes. C’est pourquoi, on rejoint F. Auriac lorsqu’il affirme, dans le cas des campagnes de la Haute Auvergne, que « c’est d’induction urbaine qu’elles ont le plus besoin » (Auriac, 2000, p. 582). La petite ville induit une croissance qui s’auto-entretient grâce à ces interactions rural-urbain en boucle croissante. Ce mécanisme interactif explique alors certainement les « effets de diffusion locale » de la croissance démographique autour des villes, observés par P. Bessy-Pietri et al. (2001) dans une analyse de l’espace à dominante rurale à l’échelle de la France.
Ce résultat soutient les mesures prises en faveur du développement du « partenariat urbain-rural » aujourd’hui préconisé par la Communauté européenne. Le très faible peuplement des campagnes essentiellement agricoles, une certaine renaissance rurale qui s’organise autour de nouvelles fonctions valorisant les atouts des espaces peu peuplés (espaces de nature, paysage agricole), associés à la croissance démographique et économique qui se structure à partir des principales petites villes locales, dessinent la recomposition des campagnes de faible densité. La structuration spatiale qui s’opère montre, d’une part, qu’on peut envisager des régions rurales en équilibre sans que la population soit partout en croissance et en nombre et que, d’autre part, la dynamique des principales petites villes, comme moteur de croissance, doit nécessairement être intégrée dans toute politique de développement rural.
 
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NOTES
 
[1]Il s’agit de données produites par l’INSEE, le SCEES et le Trésor public.
[2]La corrélation entre les coordonnées des communes sur les 2 principaux facteurs de l’ACP, que l’on inclue ou non le revenu, s’élève à 0,97 et 0,99.
[3]Nous avons vérifié que les communes dont les coordonnées sont au-delà d’un demi écart-type à la moyenne (0) se caractérisaient toujours par une contribution significative à l’axe et une bonne qualité de représentation.
[4]Une grande part des achats des foyers d’actifs navetteurs s’effectue à Mende. Cependant, le milieu associatif local, très dynamique, a su développer de nombreuses activités de loisir pour faire de ces communes de véritables lieux de vie sociale.
[5]Les femmes représentent alors 40 % de la population active autour des autres centres, contre 36 % en moyenne sur l’ensemble de la zone d’étude.
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Il s’agit de données produites par l’INSEE, le SCEES et le ...
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La corrélation entre les coordonnées des communes sur les 2...
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Nous avons vérifié que les communes dont les coordonnées so...
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Une grande part des achats des foyers d’actifs navetteurs s...
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[5]
Les femmes représentent alors 40 % de la population active ...
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Les composantes de la dynamique démographique
Répartition spatiale de la croissance démographique entre 1990 et 1999
Synthèse des principaux facteurs de dynamisme
Portée du gradient de dynamisme autour des principaux lieux centraux
Le dynamisme et la spécialisation des communes éloignées des lieux centraux
Évolution de l’emploi dans les pôles et les communes rurales entre 1982 et 1990
Les interrelations ville-campagne