2004
Espace géographique
Ports et arrière - pays
Dynamique spatiale à Porto-Novo : les effets de la diffusion des
produits pétroliers kpayo
Noukpo Agossou
UAC/FLASH/DGAT (Abomey-Calavi), CUP & ENS de
Porto-Novo
BP 01-1397 Porto-Novo (Bénin)
Apparue à la fin des années 1970 avec la diffusion des
taxis-motos zemijan, la vente des
produits pétroliers du secteur informel dits kpayo s’est rapidement propagée dans l’espace
porto-novien. Le phénomène connaît une ampleur telle de nos jours qu’il fait
dorénavant partie du paysage géographique, social et économique de la ville. Un
vocabulaire approprié s’est développé pour désigner les réalités inhérentes à
ce sous-secteur ; un nombre de plus en plus élevé d’acteurs sont concernés par
cette activité particulièrement sensible aux fluctuations économiques. Elle est
devenue à son tour un agent structurant de l’espace dans et autour de la ville
de Porto-Novo, contribuant ainsi à résorber quelque peu le chômage, en dépit
des nombreux inconvénients afférents.
Mots-clés :
commerce, diffusion, groupe ethnique, Kpayo, Nigeria, Porto-Novo, produits pétroliers, secteur informel, zemijan.
The sale of petroleum products in the informal sector throughout
the Porto-Novo urban area began in the late 1970s, with the spread of
motorcycle taxis, called “zemijan” in gungbe language. The trend is so
widespread now that it is a part of the economic, social, cultural and
geographical landscape of Porto-Novo. A specific vocabulary has developed to
describe different aspects of the trade. More and more operators are involved
in this activity, which is highly sensitive to economic fluctuations. Despite
many risks, the trade contributes to curbing unemployment not only in the city,
but also in the urban region.
Keywords :
diffusion, ethnic group, informal sector, kpayo, Nigeria, petroleum products, Porto-Novo, trade, zemijan.
La diffusion des taxis-vélomoteurs ou
zemijan
[1] dans la capitale du Bénin a été spectaculaire depuis
les années 1970. Elle a fortement stimulé la multiplication des points de vente
des produits pétroliers du marché informel, dits
kpayo
[2] avec une nuance péjorative. Ces stations ne
ravitaillent pas seulement les
zemijan
: la plupart des automobilistes béninois semblent y trouver leur compte. Il en
résulte une restructuration partielle de l’espace urbain, dont l’examen mérite
intérêt.
Les étapes de la diffusion
Le processus a commencé par la vente de l’essence dans la rue.
Venant des raffineries du Nigeria, elle n’était nullement frelatée à l’origine
; mais sa qualité a été rapidement altérée par les multiples manipulations dont
elle est l’objet dans les trafics et transvasements : confusion des bidons
d’essence, d’huile à moteur, de gasoil, addition de pétrole lampant (lorsque ce
produit coûtait moins cher), utilisation incontrôlée de toutes sortes
d’ustensiles exposés aux intempéries, mauvais conditionnement, etc. Puis la
plupart des vélomotoristes estiment que, pour ménager leur moteur, le
pourcentage d’huile dans le mélange doit être supérieur à ce qui est prescrit
par le fabricant. L’huile de qualité lourde est, pour les mêmes raisons,
préférée à celle plus légère. Ce surdosage est l’une des causes de la pollution
atmosphérique par les vélomoteurs. Depuis la dernière augmentation des prix des
carburants en juin 2000, la vente de gasoil est venue s’ajouter à l’offre
kpayo.
Les points de vente de ces produits pétroliers introduits
illicitement du Nigeria se situent aux abords des voies routières, voire dans
certaines concessions. Il s’agit d’aménagements sommaires : un étal pour
exposer les bouteilles d’un litre pour la vente au détail, un bric-à-brac de
contenants et accessoires de toutes sortes, dames-jeannes ou bidons en
plastique, raccords, entonnoirs, bols en plastique, etc. Ils concurrencent
pourtant directement les stations-service gérées par la société de distribution
nationale (SONACOP) et les firmes internationales telles que Shell et Total,
mais sans offrir aucun service d’entretien ou de réparation. Les dangers
inhérents à l’inflammabilité de l’essence ne semblent pas préoccuper les
opérateurs, qui cherchent simplement à se procurer un revenu quotidien. En
dehors des emplois fournis par les administrations et les services,
l’enseignement, la santé, etc., les activités informelles jouent un rôle de
tout premier plan dans la création d’emplois et la vie quotidienne des
habitants de Porto-Novo : plus de 90 % des activités, dont 57 % pour le
commerce (BIT, 1992, PEESI). Le tertiaire seul représente 78 % des actifs, dont
7,5 % pour le transport.
Il faudrait faire remonter la vente des produits pétroliers
kpayo, sous sa forme actuelle, à la
fin de la décennie 1970 et au début des années 1980. Avec la croissance
exponentielle du nombre de véhicules toutes catégories, les stations populaires
se sont diffusées à travers la ville de Porto-Novo, puis dans les autres
localités du pays, selon le modèle de T. Hägerstrand. On peut distinguer trois
stades de diffusion (fig. 1).
Fig. 1
Dates d’installation de
l’activité
Le stade primaire
(1980-1990) s’est étendu de l’apparition du phénomène jusqu’à la Conférence
nationale des forces vives de février 1990. Cette longue période a été marquée
par de grandes difficultés, des luttes pour la survie, pour la reconnaissance
sinon juridique, du moins sociale, de l’activité. Durant cette phase, la
diffusion des stations kpayo dut
affronter plusieurs obstacles, à la fois d’ordre institutionnel et
psychologique. Ceux-ci tenaient aux habitudes de consommation ancrées dans la
population et au côté peu flatteur de ce petit commerce, stigmatisé par son nom
même ; mais ils ont été vite surmontés, eu égard aux avantages financiers des
clients et des marchands. Les obstacles institutionnels ont évidemment été plus
contraignants : douane, calamités et secours, gendarmerie, police, armée, eaux
et forêts, milices populaires rivalisaient. En fait, peu ont sévi : il était
plus courant de les voir fermer les yeux en échange de quelque pourboire,
établissant ainsi pour leur part de nouvelles taxes sur les produits
pétroliers, tout aussi illicites que leur vente.
Le stade d’expansion
(1990-2000) correspond à celui de la propagation ouverte du phénomène. La
Conférence nationale des forces vives de la nation marque en effet la fin du
régime de dictature marxiste-léniniste et du dirigisme économique, et annonce
le libéralisme économique. Jusqu’à cette conférence, l’initiative privée était
bloquée et étouffait sous la prolifération d’entreprises publiques souvent peu
viables et qui ont, pour la plupart, échoué. Une fois levé l’obstacle
institutionnel, les stations kpayo ont
pu sortir de leur semi-clandestinité antérieure.
Le stade de
condensation a commencé en 2000 : l’augmentation des prix des
produits pétroliers en juin 2000, qui ont presque doublé dans bon nombre
d’États de l’Afrique de l’Ouest, inaugure une nouvelle étape dans la diffusion
des stations kpayo, surtout dans les
quartiers récents. Au Bénin, les prix à la pompe des produits pétroliers ont
enregistré le 3 juin 2000 des hausses de l’ordre de 80 % (l’essence ordinaire
passant par exemple de 195 francs CFA le litre à 350), obligeant la plupart des
consommateurs encore réticents à se rabattre sur les produits
kpayo. Ceux-ci, bon an, mal an, et
nonobstant les nombreuses fluctuations auxquelles ils sont soumis, sont 50 % à
80 % moins chers que ceux des stations-service.
Un milieu propice, une offre opportune
La diffusion des stations kpayo a bénéficié à la fois de conditions
préalables et de facteurs de développement favorables. Parmi les premières, se
trouvent :
- la situation géographique, celle d’une ville peuplée de 225
000 habitants, donc d’un marché de consommation significatif, très proche des
sources, à quelque 120 km de Lagos ;
- l’intérêt, pour Porto-Novo, de jouer le rôle de foyer
émetteur en relais vers la métropole économique nationale, Cotonou, distante de
30 km à l’ouest ;
- la présence d’un actif couloir de circulation : autoroute,
voie lagunaire, autres voies routières et fluviales entre la région de
Porto-Novo et le Sud-Ouest du Nigeria (Igué et Soulé, 1991 ; 1992) ; la plupart
des autres voies de communication sont particulièrement propices à la
circulation des produits prohibés et au « commerce non officiel », dans la
mesure où il est pratiquement impossible aux différents agents de sécurité d’en
assurer le contrôle efficace et permanent.
- la présence des mêmes groupes ethniques de part et d’autre
de la frontière.
- Les facteurs de diffusion sont notamment liés aux
zemijan, à l’habitude propre à ces
motocyclistes de se ravitailler en carburant par petites quantités, en fonction
de la progression de leurs affaires. Parcourant toute la ville et sa région
toute la journée et une bonne partie de la nuit, il leur faut pouvoir se
ravitailler sans peine et sans délai. Il faut y ajouter :
- un certain esprit d’entreprise de la population locale,
attirée par les activités du secteur tertiaire plus rémunératrices et moins
pénibles ;
- le taux de chômage élevé
[3], donc une main-d’œuvre potentielle abondante et jeune
;
- le bas niveau de vie et les ressources financières limitées
de la majorité de la population ;
- la proximité du Nigeria, premier producteur et exportateur
africain d’or noir ; les produits pétroliers y bénéficient, en dépit des
injonctions du FMI, d’une subvention du gouvernement fédéral, soumis à la très
forte pression des consommateurs et des syndicats, ce qui permet de maintenir
anormalement bas les prix de vente : les consommateurs béninois de
kpayo bénéficient indirectement des
subventions du gouvernement fédéral nigérian sur les produits pétroliers
;
- la recherche par les Nigérians de devises pour pallier
l’inconvertibilité du naïra, ce qu’ils trouvent dans le franc CFA, convertible
en euro ;
- l’abandon, par le gouvernement béninois, de la lutte contre
les trafiquants de produits pétroliers nigérians.
On peut toujours débattre pour savoir si c’est la diffusion des
stations kpayo qui a bloqué
l’expansion des stations-service ou si, à l’inverse, c’est l’insatisfaction de
la demande intérieure, engendrée par le monopole concédé à la SONACOP, qui
explique la propagation des stations populaires de vente de produits
pétroliers. Il reste que l’inadéquation entre offre et demande a joué un rôle
majeur dans cette diffusion. L’offre officielle de produits pétroliers sur le
marché béninois n’a pas suivi la forte hausse de la demande nationale d’une
façon générale, et de manière encore plus aiguë la demande sur le marché
porto-novien. Les huit stations-service de Porto-Novo datent toutes de la
période coloniale et des premières années de l’indépendance et quatre sont
rassemblées au Pont (fig. 2). La SONACOP, société monopoliste d’État privatisée
en 1999, n’a réalisé aucun aménagement significatif en vue d’accroître la
capacité de ces stations, alors que la demande croissait fortement.
Fig. 2
Localisation des stations à terre de
vente des produits pétroliers kpayo
dans la ville de Porto-Novo
On peut dire qu’aujourd’hui le seuil de saturation est
atteint dans la mesure où les stations se rencontrent partout à travers la
ville et à des distances de plus en plus réduites entre elles.
La diffusion des stations kpayo dépend également de facteurs agissant sur
les prix de vente des carburants, les uns nigérians, les autres béninois :
érosion et fluctuations du naïra, taxes de transport et frais de traversée de
la frontière, difficultés d’approvisionnement à la source ou autres causes
conjoncturelles occasionnant des difficultés d’accès à la source, rupture de
stocks à la SONACOP due à l’augmentation de la demande des produits pétroliers
du secteur informel, risques d’accidents et accidents survenus sur les routes
d’approvisionnement, tracasseries policières et douanières et autres
tractations sur les routes, fêtes comme Noël, nouvel an, Ramadan, Tabaski,
etc., qui privent momentanément l’activité d’une partie de sa main-d’œuvre,
grèves ou menaces de grève des pétroliers et autres opérateurs nigérians,
dommages et incendies de citernes, fermeture des frontières et multiplication
des postes de contrôle pendant les périodes électorales, opérations réussies de
siphonnage d’oléoducs permettant à leurs auteurs de s’improviser vendeurs et
donc de faire chuter les cours jusqu’à ce que les autorités y remédient, voire
variations des cours du dollar, devise d’échange des produits raffinés par le
Nigeria.
Structure et canaux de la diffusion
Les vendeurs kpayo
sont généralement en entreprises individuelles, ou du moins familiales mais il
existe quelques associations et certains opérateurs, qui sont généralement des
grossistes et qui emploient des salariés, rémunérés au fixe ou selon la
quantité vendue. La plupart de ces vendeurs se sont installés au cours des deux
grandes périodes de pénurie de l’offre régulière : 1984-1987 et 1999-2001, avec
des pics après juin 2000. Les fluctuations momentanées correspondent aux temps
des fêtes de fin d’année, qui enregistrent l’augmentation de la demande par
rapport à l’offre, accentuée par les départs en vacances des commerçants
nigérians, surtout Ibo. La répartition par catégorie de vendeurs montre la
prédominance des détaillants (68 %), suivis de loin des demi-grossistes (24 %),
tandis que les grossistes représentent seulement 8 %. Mais ces derniers
assurent la plus grosse part des ventes, ce qui montre une solide organisation
commerciale. Les femmes sont plus nombreuses que les hommes parmi les vendeurs
(57 %), et surtout chez les détaillants (68 %), tandis que la plupart des
grossistes sont des hommes, ainsi que la totalité des transporteurs.
L’appartenance ethnique exerce un rôle certain (fig. 3). Si les
Gunnu viennent en tête, avec 60 % des vendeurs, et de la sorte conservent la
place relative qui est la leur au sein de la population urbaine, il n’en est
pas de même des autres groupes. Deuxième groupe dans la population, les Yoruba
notamment sont très peu représentés parmi les vendeurs ; comme dans le cas des
zemijan, nos enquêtes tendent à
prouver que les Yoruba musulmans éprouvent une nette répugnance pour certains
métiers : 4 % seulement des vendeurs de kpayo pour 25 % de la population citadine
(INSAE, 2003). Il n’est cependant pas exclu que des opérateurs appartenant à ce
groupe ethno-religieux se cachent à l’arrière-plan, mais en tant que financiers
ou prêteurs d’argent ou encore usuriers.
Fig. 3
Composition ethnique des vendeurs de
kpayo à Porto-Novo
Les circuits de ravitaillement sont très structurés et
obéissent aux exigences du terrain, à la « loi du plus court itinéraire ». Mais
la distance n’est pas seulement géographique. Elle est également économique et
sociopolitique. Les convoyeurs recherchent pour cela les routes les moins «
rugueuses », c’est-à-dire les moins risquées, celles qui permettent de
contourner les douaniers et autres agents de contrôle ou de capture, quitte à
ce qu’elles soient les plus malcommodes et les plus accidentées.
Tous les moyens de transport sont mis à contribution. Même les
vélos n’ont pas totalement disparu, du moins pour de courtes distances. Des
microdétaillants, qui se ravitaillent chez les grossistes et demi-grossistes
locaux, vont à pied ou à cyclo-pousse. Certains opérateurs utilisent les
barques et les pirogues, très utiles pour passer frauduleusement la frontière ;
mais la rupture de charge qu’elles nécessitent est un frein. Les vélomoteurs
sont utilisés concurremment avec les automobiles ; ils présentent des atouts
considérables : une plus grande souplesse, la possibilité de frauder plus
facilement par des pistes rurales et des sentiers de brousse. Les automobiles
ont l’avantage de pouvoir transporter de tout autres volumes, mais obligent à «
acheter la voie » pour s’assurer de la neutralité des agents de contrôle. Les
grossistes constituent la principale clientèle des automobilistes, tandis que
les vélomotoristes travaillent à la fois pour les trois catégories de
vendeurs.
Fig. 4
Évolution des prix du litre
d’essence kpayo à
Porto-Novo
Les effets du commerce kpayo sur la ville et son environnement
L’effet le plus notoire concerne l’emploi. Nos enquêtes d’avril
et juin 2001 ont porté sur quelque 350 vendeurs dispersés à travers tous les
quartiers de la ville. La taille moyenne d’un foyer à Porto-Novo étant estimée
à 6 personnes, on peut supposer que plus de 1 000 personnes vivent directement
ou indirectement de la seule vente de produits pétroliers
kpayo. S’y ajoutent les convoyeurs,
certains grossistes pouvant en employer jusqu’à une dizaine ; plus les emplois
indirects et induits : vente de contenants en plastique (notamment les bidons
de 50 litres), importés plus ou moins frauduleusement du Nigeria, d’entonnoirs,
de dames-jeannes, etc. ; fabrication d’entonnoirs métalliques par les forgerons
locaux, de tables porte-bouteilles de 1 litre par les menuisiers ; réparation
de vélomoteurs, etc. Ce sous-secteur, s’il ne peut assurément pas déclencher le
développement, contribue pourtant quelque peu à résorber le chômage.
Les revenus déclarés, même inévitablement sous-évalués, sont à
des niveaux supérieurs à la moyenne nationale et locale. On n’expliquerait pas
autrement la croissance du secteur, les réalisations permises par son activité,
en dépit des risques, difficultés et échecs enregistrés par certains. Mais les
effets sur les finances publiques sont nuls. Les acteurs ne paient aucune taxe
ni impôt aux caisses de l’État ou des collectivités locales. Or, nous avons pu
estimer grâce à ces enquêtes que la masse totale des revenus (bénéfices nets)
procurés par la vente kpayo s’élève à
330 800 francs CFA par jour, valeur certainement en dessous de la réalité. Soit
une moyenne journalière de 2 414 francs, un revenu mensuel de 60 847 francs
pour une moyenne de 25,2 jours de vente, ou 72 437 francs pour 30 jours de
vente théoriques. C’est plus que la moyenne de la fonction publique béninoise,
mais cependant au-dessous des recettes procurées par la conduite des
zemijan (Agossou, 2003). Toutefois
celle-ci est réputée plus pénible, plus fatigante et plus risquée.
Les stations en plein air sont en principe interdites
d’installation aux abords des principales artères de la ville : voies bitumées,
voies pavées, places publiques. Or, l’étude de la répartition des stations tend
plutôt à montrer le contraire : les vendeurs ont bien compris que la meilleure
situation pour faire fructifier leur commerce est aux abords des voies de
communication les plus fréquentées. Pour le moment, les pouvoirs publics
semblent débordés et, en ce domaine comme en maints autres, préfèrent laisser
faire. Dès lors, chaque vendeur improvise son site comme il le peut. Le paysage
urbain, à travers ses principales artères, est ainsi jalonné de toutes sortes
de sites de vente aussi variés qu’anarchiquement installés ; nous y avons
recensé par exemple 57 sites sous apatam (abri de chaume), 45 à l’air libre, 26
sous arbre, 20 en baraque et 4 en boutique. La précarité des matériaux de
construction utilisés, le caractère sommaire et provisoire des aménagements, le
souci d’éviter les frais dans toute la mesure du possible, expliquent la forme
de ces sites. Ainsi, les « stations payantes » représentées par les boutiques,
n’occupent qu’une fraction insignifiante (3 %) de l’ensemble. Il en est de même
dans la distribution des lieux de stockage des produits : nous en avons recensé
40 sur les lieux de vente, 63 au domicile des vendeurs et seulement 15 en
magasin, 16 en enclos, en dépit des risques d’incendie.
La vente de produits pétroliers kpayo et la diffusion des
zemijan dynamisent les flux de
personnes entre différents quartiers de la ville, et contribuent à
l’établissement de nouvelles relations régionales : plus fréquentes, plus
régulières et plus rapides. La prolifération des stations informelles favorise
indirectement la croissance spatiale de la ville, les déplacements de personnes
pour le travail et les relations sociales. De savoir que l’on peut se
ravitailler en carburants non seulement à moindre coût, mais encore à tout
instant et en tout lieu, libère pour ainsi dire les possibilités de
communication. Aucun point de la ville n’est inaccessible en théorie, pourvu
que le voyageur accepte de payer le prix réclamé par le transporteur, toujours
négociable.
« Si tu te soucies trop de
l’environnement, tu mourras tranquillement de faim, faute de trouver de quoi
manger, à moins que l’environnement lui-même ne se charge de te manger
». Ainsi peut-on résumer l’idée que se font la plupart des
opérateurs. Dans ce domaine, les effets de cette diffusion sont tous négatifs.
L’encombrement des chaussées par les automobilistes et vélomotoristes lors du
ravitaillement dans les stations populaires gêne considérablement la
circulation routière, notamment sur les axes les plus fréquentés. La pollution
des sites est due aux pertes inévitables lors des différentes et nombreuses
manipulations auxquelles est soumise l’essence au cours de la journée.
L’utilisation d’instruments rudimentaires n’arrange pas les choses : récipients
de récupération, entonnoirs métalliques ou plastiques de tous calibres, tuyaux
communicants, bols, toiles à filtrer, etc. Comme le reconnaissent les vendeurs
eux-mêmes, les quantités déversées au sol dépassent quotidiennement le litre
chez les petits vendeurs et les détaillants, et peuvent atteindre 3 à 5 litres
chez les plus gros vendeurs. Bien que très peu d’études scientifiques aient été
effectuées à ce jour, on peut signaler les risques pour la santé de toutes les
personnes exposées en permanence à l’inhalation des gaz de carburants : cancers
de la gorge, des poumons, bronchites, maux de tête, vomissements, etc. Et les
convoyeurs sont parfois victimes d’accidents de la circulation, dont certains
peuvent être fatals, au même titre que les incendies dans les lieux de
stockage.
La diffusion des stations à terre est un phénomène à la fois
spatial, économique et social. À l’instar des zemijan, les stations
kpayo ont désormais imprimé leur
marque au paysage géographique porto-novien et béninois, desservant les usagers
de toutes catégories, à travers tous les quartiers de la ville. Les pouvoirs
publics ne peuvent ni les ignorer ni tenter de décréter de manière
bureaucratique leur suppression.
Quel est le sens du bilan ? Les manques à gagner pour les
pouvoirs publics sont évidents et croissants, la SONACOP ne peut se défendre et
il n’y a guère de place pour de nouveaux opérateurs institutionnels, qu’ils
soient privés ou publics. Mais nombreux sont les Porto-Noviens qui en vivent,
nombreux aussi ceux dont la mobilité quotidienne s’est améliorée. Toute
décision devrait soigneusement tenir compte de l’ensemble de ces variables, au
risque d’embraser une situation sociale et économique déjà fortement aggravée
par la rigueur de l’application des programmes d’ajustement structurel. Et le
produit est assez dangereux pour que les vendeurs entretiennent la menace de
s’en servir en cas de besoin pour
« défendre leur
gari
[4]
».
·
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Revue Tiers Monde, t. XXX, n° 120, p.
893-905.
[1]
Zemijan, avec pour
diminutif
zem, est un taxi-vélomoteur
ou un taxi-moto : le vocable désigne la moto ou son conducteur ou les deux à la
fois.
[2]
Cette onomatopée est née à Porto-Novo avec le trafic clandestin
des produits pétroliers nigérians. Elle recèle d’ailleurs un brin de
goguenardise, comme souvent en langue
gungbe : il fallait railler ceux qui, à
l’époque, n’étaient en quelque sorte pas assez raffinés ou nantis pour pouvoir
s’approvisionner dans les stations-service de la place, malgré le prix de vente
alors relativement bas de ce produit sur le marché national. Le terme a
rapidement conquis le pays ; il est utilisé pour désigner tous les produits de
mauvaise ou médiocre qualité, non brevetés, de contrefaçon ou de copie.
Kpayo c’est le produit qui n’est pas
authentique par opposition à la pièce d’origine, garantie par le fabricant,
etc. ; en français, le « toc ». Le mot a fini par s’appliquer à tous les
domaines de la vie : une femme déçue traitera son époux de mari
kpayo et tel haut dirigeant a pu
avouer publiquement n’être qu’un Premier ministre
kpayo…
[3]
Une enquête menée auprès de 168 personnes en avril 2001 auprès
de vendeurs
kpayo nous apprenait que
18 % d’entre eux étaient chômeurs et que 38 % faisaient ce travail « faute de
mieux », soit un total de 56 % ; 38 % l’avaient choisie pour le gain, 14 % pour
s’assurer un complément de revenus.
[4]
Expression locale équivalente à « défendre son gagne-pain
».