Espace géographique
Belin

I.S.B.N.2701137330
96 pages

p. 211 à 218
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Ports et arrière - pays

tome 33 2004/3

2004 Espace géographique Ports et arrière - pays

Dynamique spatiale à Porto-Novo : les effets de la diffusion des produits pétroliers kpayo

Noukpo Agossou UAC/FLASH/DGAT (Abomey-Calavi), CUP & ENS de Porto-Novo BP 01-1397 Porto-Novo (Bénin)
Apparue à la fin des années 1970 avec la diffusion des taxis-motos zemijan, la vente des produits pétroliers du secteur informel dits kpayo s’est rapidement propagée dans l’espace porto-novien. Le phénomène connaît une ampleur telle de nos jours qu’il fait dorénavant partie du paysage géographique, social et économique de la ville. Un vocabulaire approprié s’est développé pour désigner les réalités inhérentes à ce sous-secteur ; un nombre de plus en plus élevé d’acteurs sont concernés par cette activité particulièrement sensible aux fluctuations économiques. Elle est devenue à son tour un agent structurant de l’espace dans et autour de la ville de Porto-Novo, contribuant ainsi à résorber quelque peu le chômage, en dépit des nombreux inconvénients afférents. Mots-clés : commerce, diffusion, groupe ethnique, Kpayo, Nigeria, Porto-Novo, produits pétroliers, secteur informel, zemijan. The sale of petroleum products in the informal sector throughout the Porto-Novo urban area began in the late 1970s, with the spread of motorcycle taxis, called “zemijan” in gungbe language. The trend is so widespread now that it is a part of the economic, social, cultural and geographical landscape of Porto-Novo. A specific vocabulary has developed to describe different aspects of the trade. More and more operators are involved in this activity, which is highly sensitive to economic fluctuations. Despite many risks, the trade contributes to curbing unemployment not only in the city, but also in the urban region. Keywords : diffusion, ethnic group, informal sector, kpayo, Nigeria, petroleum products, Porto-Novo, trade, zemijan.
La diffusion des taxis-vélomoteurs ou zemijan [1] dans la capitale du Bénin a été spectaculaire depuis les années 1970. Elle a fortement stimulé la multiplication des points de vente des produits pétroliers du marché informel, dits kpayo [2] avec une nuance péjorative. Ces stations ne ravitaillent pas seulement les zemijan : la plupart des automobilistes béninois semblent y trouver leur compte. Il en résulte une restructuration partielle de l’espace urbain, dont l’examen mérite intérêt.
 
Les étapes de la diffusion
 
 
Le processus a commencé par la vente de l’essence dans la rue. Venant des raffineries du Nigeria, elle n’était nullement frelatée à l’origine ; mais sa qualité a été rapidement altérée par les multiples manipulations dont elle est l’objet dans les trafics et transvasements : confusion des bidons d’essence, d’huile à moteur, de gasoil, addition de pétrole lampant (lorsque ce produit coûtait moins cher), utilisation incontrôlée de toutes sortes d’ustensiles exposés aux intempéries, mauvais conditionnement, etc. Puis la plupart des vélomotoristes estiment que, pour ménager leur moteur, le pourcentage d’huile dans le mélange doit être supérieur à ce qui est prescrit par le fabricant. L’huile de qualité lourde est, pour les mêmes raisons, préférée à celle plus légère. Ce surdosage est l’une des causes de la pollution atmosphérique par les vélomoteurs. Depuis la dernière augmentation des prix des carburants en juin 2000, la vente de gasoil est venue s’ajouter à l’offre kpayo.
Les points de vente de ces produits pétroliers introduits illicitement du Nigeria se situent aux abords des voies routières, voire dans certaines concessions. Il s’agit d’aménagements sommaires : un étal pour exposer les bouteilles d’un litre pour la vente au détail, un bric-à-brac de contenants et accessoires de toutes sortes, dames-jeannes ou bidons en plastique, raccords, entonnoirs, bols en plastique, etc. Ils concurrencent pourtant directement les stations-service gérées par la société de distribution nationale (SONACOP) et les firmes internationales telles que Shell et Total, mais sans offrir aucun service d’entretien ou de réparation. Les dangers inhérents à l’inflammabilité de l’essence ne semblent pas préoccuper les opérateurs, qui cherchent simplement à se procurer un revenu quotidien. En dehors des emplois fournis par les administrations et les services, l’enseignement, la santé, etc., les activités informelles jouent un rôle de tout premier plan dans la création d’emplois et la vie quotidienne des habitants de Porto-Novo : plus de 90 % des activités, dont 57 % pour le commerce (BIT, 1992, PEESI). Le tertiaire seul représente 78 % des actifs, dont 7,5 % pour le transport.
Il faudrait faire remonter la vente des produits pétroliers kpayo, sous sa forme actuelle, à la fin de la décennie 1970 et au début des années 1980. Avec la croissance exponentielle du nombre de véhicules toutes catégories, les stations populaires se sont diffusées à travers la ville de Porto-Novo, puis dans les autres localités du pays, selon le modèle de T. Hägerstrand. On peut distinguer trois stades de diffusion (fig. 1).
Fig. 1
Dates d’installation de l’activité
IMGIMGDates d’installation de
				l’activitéIMGIMF
Le stade primaire (1980-1990) s’est étendu de l’apparition du phénomène jusqu’à la Conférence nationale des forces vives de février 1990. Cette longue période a été marquée par de grandes difficultés, des luttes pour la survie, pour la reconnaissance sinon juridique, du moins sociale, de l’activité. Durant cette phase, la diffusion des stations kpayo dut affronter plusieurs obstacles, à la fois d’ordre institutionnel et psychologique. Ceux-ci tenaient aux habitudes de consommation ancrées dans la population et au côté peu flatteur de ce petit commerce, stigmatisé par son nom même ; mais ils ont été vite surmontés, eu égard aux avantages financiers des clients et des marchands. Les obstacles institutionnels ont évidemment été plus contraignants : douane, calamités et secours, gendarmerie, police, armée, eaux et forêts, milices populaires rivalisaient. En fait, peu ont sévi : il était plus courant de les voir fermer les yeux en échange de quelque pourboire, établissant ainsi pour leur part de nouvelles taxes sur les produits pétroliers, tout aussi illicites que leur vente.
Le stade d’expansion (1990-2000) correspond à celui de la propagation ouverte du phénomène. La Conférence nationale des forces vives de la nation marque en effet la fin du régime de dictature marxiste-léniniste et du dirigisme économique, et annonce le libéralisme économique. Jusqu’à cette conférence, l’initiative privée était bloquée et étouffait sous la prolifération d’entreprises publiques souvent peu viables et qui ont, pour la plupart, échoué. Une fois levé l’obstacle institutionnel, les stations kpayo ont pu sortir de leur semi-clandestinité antérieure.
Le stade de condensation a commencé en 2000 : l’augmentation des prix des produits pétroliers en juin 2000, qui ont presque doublé dans bon nombre d’États de l’Afrique de l’Ouest, inaugure une nouvelle étape dans la diffusion des stations kpayo, surtout dans les quartiers récents. Au Bénin, les prix à la pompe des produits pétroliers ont enregistré le 3 juin 2000 des hausses de l’ordre de 80 % (l’essence ordinaire passant par exemple de 195 francs CFA le litre à 350), obligeant la plupart des consommateurs encore réticents à se rabattre sur les produits kpayo. Ceux-ci, bon an, mal an, et nonobstant les nombreuses fluctuations auxquelles ils sont soumis, sont 50 % à 80 % moins chers que ceux des stations-service.
 
Un milieu propice, une offre opportune
 
 
La diffusion des stations kpayo a bénéficié à la fois de conditions préalables et de facteurs de développement favorables. Parmi les premières, se trouvent :
  • la situation géographique, celle d’une ville peuplée de 225 000 habitants, donc d’un marché de consommation significatif, très proche des sources, à quelque 120 km de Lagos ;
  • l’intérêt, pour Porto-Novo, de jouer le rôle de foyer émetteur en relais vers la métropole économique nationale, Cotonou, distante de 30 km à l’ouest ;
  • la présence d’un actif couloir de circulation : autoroute, voie lagunaire, autres voies routières et fluviales entre la région de Porto-Novo et le Sud-Ouest du Nigeria (Igué et Soulé, 1991 ; 1992) ; la plupart des autres voies de communication sont particulièrement propices à la circulation des produits prohibés et au « commerce non officiel », dans la mesure où il est pratiquement impossible aux différents agents de sécurité d’en assurer le contrôle efficace et permanent.
  • la présence des mêmes groupes ethniques de part et d’autre de la frontière.
  • Les facteurs de diffusion sont notamment liés aux zemijan, à l’habitude propre à ces motocyclistes de se ravitailler en carburant par petites quantités, en fonction de la progression de leurs affaires. Parcourant toute la ville et sa région toute la journée et une bonne partie de la nuit, il leur faut pouvoir se ravitailler sans peine et sans délai. Il faut y ajouter :
  • un certain esprit d’entreprise de la population locale, attirée par les activités du secteur tertiaire plus rémunératrices et moins pénibles ;
  • le taux de chômage élevé [3], donc une main-d’œuvre potentielle abondante et jeune ;
  • le bas niveau de vie et les ressources financières limitées de la majorité de la population ;
  • la proximité du Nigeria, premier producteur et exportateur africain d’or noir ; les produits pétroliers y bénéficient, en dépit des injonctions du FMI, d’une subvention du gouvernement fédéral, soumis à la très forte pression des consommateurs et des syndicats, ce qui permet de maintenir anormalement bas les prix de vente : les consommateurs béninois de kpayo bénéficient indirectement des subventions du gouvernement fédéral nigérian sur les produits pétroliers ;
  • la recherche par les Nigérians de devises pour pallier l’inconvertibilité du naïra, ce qu’ils trouvent dans le franc CFA, convertible en euro ;
  • l’abandon, par le gouvernement béninois, de la lutte contre les trafiquants de produits pétroliers nigérians.
On peut toujours débattre pour savoir si c’est la diffusion des stations kpayo qui a bloqué l’expansion des stations-service ou si, à l’inverse, c’est l’insatisfaction de la demande intérieure, engendrée par le monopole concédé à la SONACOP, qui explique la propagation des stations populaires de vente de produits pétroliers. Il reste que l’inadéquation entre offre et demande a joué un rôle majeur dans cette diffusion. L’offre officielle de produits pétroliers sur le marché béninois n’a pas suivi la forte hausse de la demande nationale d’une façon générale, et de manière encore plus aiguë la demande sur le marché porto-novien. Les huit stations-service de Porto-Novo datent toutes de la période coloniale et des premières années de l’indépendance et quatre sont rassemblées au Pont (fig. 2). La SONACOP, société monopoliste d’État privatisée en 1999, n’a réalisé aucun aménagement significatif en vue d’accroître la capacité de ces stations, alors que la demande croissait fortement.
Fig. 2
Localisation des stations à terre de vente des produits pétroliers kpayo dans la ville de Porto-Novo
IMGIMGLocalisation des stations à terre de
				vente des...IMGIMFOn peut dire qu’aujourd’hui le seuil de saturation est atteint dans la mesure où les stations se rencontrent partout à travers la ville et à des distances de plus en plus réduites entre elles.
La diffusion des stations kpayo dépend également de facteurs agissant sur les prix de vente des carburants, les uns nigérians, les autres béninois : érosion et fluctuations du naïra, taxes de transport et frais de traversée de la frontière, difficultés d’approvisionnement à la source ou autres causes conjoncturelles occasionnant des difficultés d’accès à la source, rupture de stocks à la SONACOP due à l’augmentation de la demande des produits pétroliers du secteur informel, risques d’accidents et accidents survenus sur les routes d’approvisionnement, tracasseries policières et douanières et autres tractations sur les routes, fêtes comme Noël, nouvel an, Ramadan, Tabaski, etc., qui privent momentanément l’activité d’une partie de sa main-d’œuvre, grèves ou menaces de grève des pétroliers et autres opérateurs nigérians, dommages et incendies de citernes, fermeture des frontières et multiplication des postes de contrôle pendant les périodes électorales, opérations réussies de siphonnage d’oléoducs permettant à leurs auteurs de s’improviser vendeurs et donc de faire chuter les cours jusqu’à ce que les autorités y remédient, voire variations des cours du dollar, devise d’échange des produits raffinés par le Nigeria.
 
Structure et canaux de la diffusion
 
 
Les vendeurs kpayo sont généralement en entreprises individuelles, ou du moins familiales mais il existe quelques associations et certains opérateurs, qui sont généralement des grossistes et qui emploient des salariés, rémunérés au fixe ou selon la quantité vendue. La plupart de ces vendeurs se sont installés au cours des deux grandes périodes de pénurie de l’offre régulière : 1984-1987 et 1999-2001, avec des pics après juin 2000. Les fluctuations momentanées correspondent aux temps des fêtes de fin d’année, qui enregistrent l’augmentation de la demande par rapport à l’offre, accentuée par les départs en vacances des commerçants nigérians, surtout Ibo. La répartition par catégorie de vendeurs montre la prédominance des détaillants (68 %), suivis de loin des demi-grossistes (24 %), tandis que les grossistes représentent seulement 8 %. Mais ces derniers assurent la plus grosse part des ventes, ce qui montre une solide organisation commerciale. Les femmes sont plus nombreuses que les hommes parmi les vendeurs (57 %), et surtout chez les détaillants (68 %), tandis que la plupart des grossistes sont des hommes, ainsi que la totalité des transporteurs.
L’appartenance ethnique exerce un rôle certain (fig. 3). Si les Gunnu viennent en tête, avec 60 % des vendeurs, et de la sorte conservent la place relative qui est la leur au sein de la population urbaine, il n’en est pas de même des autres groupes. Deuxième groupe dans la population, les Yoruba notamment sont très peu représentés parmi les vendeurs ; comme dans le cas des zemijan, nos enquêtes tendent à prouver que les Yoruba musulmans éprouvent une nette répugnance pour certains métiers : 4 % seulement des vendeurs de kpayo pour 25 % de la population citadine (INSAE, 2003). Il n’est cependant pas exclu que des opérateurs appartenant à ce groupe ethno-religieux se cachent à l’arrière-plan, mais en tant que financiers ou prêteurs d’argent ou encore usuriers.
Fig. 3
Composition ethnique des vendeurs de kpayo à Porto-Novo
IMGIMGComposition ethnique des vendeurs de
				kpayo à P...IMGIMF
Les circuits de ravitaillement sont très structurés et obéissent aux exigences du terrain, à la « loi du plus court itinéraire ». Mais la distance n’est pas seulement géographique. Elle est également économique et sociopolitique. Les convoyeurs recherchent pour cela les routes les moins « rugueuses », c’est-à-dire les moins risquées, celles qui permettent de contourner les douaniers et autres agents de contrôle ou de capture, quitte à ce qu’elles soient les plus malcommodes et les plus accidentées.
Tous les moyens de transport sont mis à contribution. Même les vélos n’ont pas totalement disparu, du moins pour de courtes distances. Des microdétaillants, qui se ravitaillent chez les grossistes et demi-grossistes locaux, vont à pied ou à cyclo-pousse. Certains opérateurs utilisent les barques et les pirogues, très utiles pour passer frauduleusement la frontière ; mais la rupture de charge qu’elles nécessitent est un frein. Les vélomoteurs sont utilisés concurremment avec les automobiles ; ils présentent des atouts considérables : une plus grande souplesse, la possibilité de frauder plus facilement par des pistes rurales et des sentiers de brousse. Les automobiles ont l’avantage de pouvoir transporter de tout autres volumes, mais obligent à « acheter la voie » pour s’assurer de la neutralité des agents de contrôle. Les grossistes constituent la principale clientèle des automobilistes, tandis que les vélomotoristes travaillent à la fois pour les trois catégories de vendeurs.
Fig. 4
Évolution des prix du litre d’essence kpayo à Porto-Novo
IMGIMGÉvolution des prix du litre
				d’essence kpayo à
...IMGIMF
 
Les effets du commerce kpayo sur la ville et son environnement
 
 
L’effet le plus notoire concerne l’emploi. Nos enquêtes d’avril et juin 2001 ont porté sur quelque 350 vendeurs dispersés à travers tous les quartiers de la ville. La taille moyenne d’un foyer à Porto-Novo étant estimée à 6 personnes, on peut supposer que plus de 1 000 personnes vivent directement ou indirectement de la seule vente de produits pétroliers kpayo. S’y ajoutent les convoyeurs, certains grossistes pouvant en employer jusqu’à une dizaine ; plus les emplois indirects et induits : vente de contenants en plastique (notamment les bidons de 50 litres), importés plus ou moins frauduleusement du Nigeria, d’entonnoirs, de dames-jeannes, etc. ; fabrication d’entonnoirs métalliques par les forgerons locaux, de tables porte-bouteilles de 1 litre par les menuisiers ; réparation de vélomoteurs, etc. Ce sous-secteur, s’il ne peut assurément pas déclencher le développement, contribue pourtant quelque peu à résorber le chômage.
Les revenus déclarés, même inévitablement sous-évalués, sont à des niveaux supérieurs à la moyenne nationale et locale. On n’expliquerait pas autrement la croissance du secteur, les réalisations permises par son activité, en dépit des risques, difficultés et échecs enregistrés par certains. Mais les effets sur les finances publiques sont nuls. Les acteurs ne paient aucune taxe ni impôt aux caisses de l’État ou des collectivités locales. Or, nous avons pu estimer grâce à ces enquêtes que la masse totale des revenus (bénéfices nets) procurés par la vente kpayo s’élève à 330 800 francs CFA par jour, valeur certainement en dessous de la réalité. Soit une moyenne journalière de 2 414 francs, un revenu mensuel de 60 847 francs pour une moyenne de 25,2 jours de vente, ou 72 437 francs pour 30 jours de vente théoriques. C’est plus que la moyenne de la fonction publique béninoise, mais cependant au-dessous des recettes procurées par la conduite des zemijan (Agossou, 2003). Toutefois celle-ci est réputée plus pénible, plus fatigante et plus risquée.
Les stations en plein air sont en principe interdites d’installation aux abords des principales artères de la ville : voies bitumées, voies pavées, places publiques. Or, l’étude de la répartition des stations tend plutôt à montrer le contraire : les vendeurs ont bien compris que la meilleure situation pour faire fructifier leur commerce est aux abords des voies de communication les plus fréquentées. Pour le moment, les pouvoirs publics semblent débordés et, en ce domaine comme en maints autres, préfèrent laisser faire. Dès lors, chaque vendeur improvise son site comme il le peut. Le paysage urbain, à travers ses principales artères, est ainsi jalonné de toutes sortes de sites de vente aussi variés qu’anarchiquement installés ; nous y avons recensé par exemple 57 sites sous apatam (abri de chaume), 45 à l’air libre, 26 sous arbre, 20 en baraque et 4 en boutique. La précarité des matériaux de construction utilisés, le caractère sommaire et provisoire des aménagements, le souci d’éviter les frais dans toute la mesure du possible, expliquent la forme de ces sites. Ainsi, les « stations payantes » représentées par les boutiques, n’occupent qu’une fraction insignifiante (3 %) de l’ensemble. Il en est de même dans la distribution des lieux de stockage des produits : nous en avons recensé 40 sur les lieux de vente, 63 au domicile des vendeurs et seulement 15 en magasin, 16 en enclos, en dépit des risques d’incendie.
La vente de produits pétroliers kpayo et la diffusion des zemijan dynamisent les flux de personnes entre différents quartiers de la ville, et contribuent à l’établissement de nouvelles relations régionales : plus fréquentes, plus régulières et plus rapides. La prolifération des stations informelles favorise indirectement la croissance spatiale de la ville, les déplacements de personnes pour le travail et les relations sociales. De savoir que l’on peut se ravitailler en carburants non seulement à moindre coût, mais encore à tout instant et en tout lieu, libère pour ainsi dire les possibilités de communication. Aucun point de la ville n’est inaccessible en théorie, pourvu que le voyageur accepte de payer le prix réclamé par le transporteur, toujours négociable.
« Si tu te soucies trop de l’environnement, tu mourras tranquillement de faim, faute de trouver de quoi manger, à moins que l’environnement lui-même ne se charge de te manger ». Ainsi peut-on résumer l’idée que se font la plupart des opérateurs. Dans ce domaine, les effets de cette diffusion sont tous négatifs. L’encombrement des chaussées par les automobilistes et vélomotoristes lors du ravitaillement dans les stations populaires gêne considérablement la circulation routière, notamment sur les axes les plus fréquentés. La pollution des sites est due aux pertes inévitables lors des différentes et nombreuses manipulations auxquelles est soumise l’essence au cours de la journée. L’utilisation d’instruments rudimentaires n’arrange pas les choses : récipients de récupération, entonnoirs métalliques ou plastiques de tous calibres, tuyaux communicants, bols, toiles à filtrer, etc. Comme le reconnaissent les vendeurs eux-mêmes, les quantités déversées au sol dépassent quotidiennement le litre chez les petits vendeurs et les détaillants, et peuvent atteindre 3 à 5 litres chez les plus gros vendeurs. Bien que très peu d’études scientifiques aient été effectuées à ce jour, on peut signaler les risques pour la santé de toutes les personnes exposées en permanence à l’inhalation des gaz de carburants : cancers de la gorge, des poumons, bronchites, maux de tête, vomissements, etc. Et les convoyeurs sont parfois victimes d’accidents de la circulation, dont certains peuvent être fatals, au même titre que les incendies dans les lieux de stockage.
 
Conclusion
 
 
La diffusion des stations à terre est un phénomène à la fois spatial, économique et social. À l’instar des zemijan, les stations kpayo ont désormais imprimé leur marque au paysage géographique porto-novien et béninois, desservant les usagers de toutes catégories, à travers tous les quartiers de la ville. Les pouvoirs publics ne peuvent ni les ignorer ni tenter de décréter de manière bureaucratique leur suppression.
Quel est le sens du bilan ? Les manques à gagner pour les pouvoirs publics sont évidents et croissants, la SONACOP ne peut se défendre et il n’y a guère de place pour de nouveaux opérateurs institutionnels, qu’ils soient privés ou publics. Mais nombreux sont les Porto-Noviens qui en vivent, nombreux aussi ceux dont la mobilité quotidienne s’est améliorée. Toute décision devrait soigneusement tenir compte de l’ensemble de ces variables, au risque d’embraser une situation sociale et économique déjà fortement aggravée par la rigueur de l’application des programmes d’ajustement structurel. Et le produit est assez dangereux pour que les vendeurs entretiennent la menace de s’en servir en cas de besoin pour « défendre leur gari [4] ».
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Abler R., Adams J. & Gould P. (1971). Spatial Organization. The Geographer´s View of the World. Englewood Cliffs (NJ) : Prentice Hall, 600 p.
·  Agossou S.-A.N. (1979). « Note sur quelques moyens de transport à Porto-Novo et dans sa région : du taxi-kanna au Taxi-Suzuki ou les “taxis-deux roues” ». Éducation béninoise, n° 3, p. 37-54.
·  Agossou S.-A.N. (2003). « La diffusion des innovations. L’exemple des zemijan dans l’espace béninois ». Cahiers de géographie du Québec, vol. 47, n° 130, p. 101-120.
·  Autrepart (1998). « Échanges frontaliers et intégration régionale en Afrique subsaharienne ». IRD : Cahiers des sciences humaines, nouvelle série, n° 6.
·  Bureau international du travail (1992). Programme d’études et d’enquêtes sur le secteur informel (PEESI), Recensement des activités économiques, villes de Cotonou et Porto-Novo.
·  Brown A.-L. (1981). Innovation Diffusion. A New Perspective. Londres : Methuen.
·  Carlos M. (1994). Analyse des résultats du recensement des établissements économiques urbains du Bénin. PEESI, BIT/PNUD/INSAE, 145 p.
·  Hägerstrand T. (1953). Innovation Diffusion as a Spatial Process. Translation by A. Pred, 1967 : Chicago : University of Chicago Press, 334 p.
·  Herrera J. (1998). «Du “fédéral” et des “Koweitiens”: la fraude de l’essence nigériane au Cameroun». Autrepart, n° 6, p. 181-202.
·  Igué J., Soulé B.G. (1991). Le Secteur commercial informel au Bénin : bilan et perspectives. IRAM, 142 p.
·  Igué J., Soulé B.G. (1992). L’État-entrepôt au Bénin. Commerce informel ou solution à la crise. Paris : Karthala.
·  IINSAE (2003). Troisième recensement général de la population et de l’habitation, tome 1. Cotonou.
·  Lautier B., Miras Cl. de, Morice A. (1991). L’État et l´informel. Paris : L’Harmattan, 207 p.
·  Zekpa L., Dossou A. (1989). « Impact du contre-choc pétrolier au Nigeria sur l’économie béninoise ». Revue Tiers Monde, t. XXX, n° 120, p. 893-905.
 
NOTES
 
[1] Zemijan, avec pour diminutif zem, est un taxi-vélomoteur ou un taxi-moto : le vocable désigne la moto ou son conducteur ou les deux à la fois.
[2] Cette onomatopée est née à Porto-Novo avec le trafic clandestin des produits pétroliers nigérians. Elle recèle d’ailleurs un brin de goguenardise, comme souvent en langue gungbe : il fallait railler ceux qui, à l’époque, n’étaient en quelque sorte pas assez raffinés ou nantis pour pouvoir s’approvisionner dans les stations-service de la place, malgré le prix de vente alors relativement bas de ce produit sur le marché national. Le terme a rapidement conquis le pays ; il est utilisé pour désigner tous les produits de mauvaise ou médiocre qualité, non brevetés, de contrefaçon ou de copie. Kpayo c’est le produit qui n’est pas authentique par opposition à la pièce d’origine, garantie par le fabricant, etc. ; en français, le « toc ». Le mot a fini par s’appliquer à tous les domaines de la vie : une femme déçue traitera son époux de mari kpayo et tel haut dirigeant a pu avouer publiquement n’être qu’un Premier ministre kpayo…
[3] Une enquête menée auprès de 168 personnes en avril 2001 auprès de vendeurs kpayo nous apprenait que 18 % d’entre eux étaient chômeurs et que 38 % faisaient ce travail « faute de mieux », soit un total de 56 % ; 38 % l’avaient choisie pour le gain, 14 % pour s’assurer un complément de revenus.
[4] Expression locale équivalente à « défendre son gagne-pain ».
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Zemijan, avec pour diminutif zem, est un taxi-vélomoteu...
[suite] Suite de la note...
[2]
Cette onomatopée est née à Porto-Novo avec le trafic clande...
[suite] Suite de la note...
[3]
Une enquête menée auprès de 168 personnes en avril 2001 aup...
[suite] Suite de la note...
[4]
Expression locale équivalente à « défendre son gagne-pain ...
[suite] Suite de la note...
Dates d’installation de l’activité
Localisation des stations à terre de vente des produits pétroliers kpayo dans la ville de P...
[suite]
Composition ethnique des vendeurs de kpayo à Porto-Novo
Évolution des prix du litre d’essence kpayo à Porto-Novo