Espace géographique
Belin

I.S.B.N.2701137330
96 pages

p. 256 à 266
doi: en cours

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Maillages

tome 33 2004/3

2004 Espace géographique Maillages

Essai de mesure et d’analyse des formes du maillage administratif.Le cas des wilayas de l’Est algérien

Djamel Raham Maître de Conférences, Département Aménagement, Faculté des Sciences de la Terre, de la Géographie et de l’Aménagement du Territoire, Université de Constantine, Algérie Anissa Zeghiche Kaddour Boukhemis Professeurs, Département Aménagement, Faculté des Sciences de la Terre, Université d’Annaba, Algérie
Résultante des actions humaines, anciennes et actuelles, sur l’espace physique à la recherche d’optimisation des contraintes du système spatial, l’aménagement de l’espace est indissociable de l’appropriation et du maillage territorial. Ce dernier, défini à la fois comme principe de partition opératoire et socialisée et comme une construction sociale et politique intimement liée à l’histoire et aux choix politiques dominants, voire idéologiques, connaît des dynamiques spatio-temporelles qui témoignent des changements dans les processus d’appropriation et les modes de gestion. La présente étude tente d’apporter un éclairage sur les principes de découpage administratifs de l’Algérie en général et de l’Est algérien en particulier, et de caractériser les principaux déséquilibres consécutifs. Le degré d’efficacité spatiale est apprécié grâce à une grille d’analyse et de lecture organisée en deux volets : l’appréciation des inégalités dans la répartition spatiale de la population, la mesure et l’analyse des formes des mailles administratives par l’application de l’«indice de forme» et des polygones de Thiessen. Nous proposons quelques orientations pour une éventuelle réorganisation administrative en vue d’un meilleur équilibre.Mots-clés : Algérie, disparités régionales, dynamiques spatio-temporelles, maillage administratif, organisation spatiale. As a result of past and present human actions on the physical space aimed at optimising the spatial system, planning cannot be separated from appropriation or territorial boundaries. Territorial boundaries, defined as an operational and socialized division process and a social and political construct closely linked to history and to dominant political and ideological choices, are affected by spatio-temporal dynamics that reflect changes in appropriation processes and management modes. This paper, concerned with territorial boundaries, seeks to shed light on the administrative division principles in Algeria in general and in Eastern Algeria in particular, and to assess the main imbalances produced by those divisions. The level of spatial efficiency is evaluated by an analysis in two parts: assessment of imbalances in the spatial distribution of the population, and measurement and analysis of administrative divisions—the wilayas—by applying a shape index and Thiessen polygons. The analysis leads to some suggestions for a possible administrative reorganisation in favour of a more balanced regional space.Keywords : administrative boundaries, Algeria, regional disparities, spatial organisation, spatio-temporal dynamics.
L’organisation de l’espace est la projection des rapports sociaux sur l’espace, la manière pour une société d’optimiser les différentes contraintes du système spatial. En intervenant sur l’espace au nom du développement et du bien-être, elle produit des formes spatiales homogènes, assurant un équilibre ; ou contradictoires, créant des oppositions internes ou des décalages au niveau du système. L’aménagement du territoire apparaît comme une réorganisation persistante de l’espace sur un fond dialectique, d’équité entre l’espace et les hommes ainsi que d’économie pour le bien-être de la société ; en somme une lutte perpétuelle contre les disparités régionales. Tout espace à aménager étant perçu de façon négative, « mal équilibré », l’aménagement se fixe pour objectif de corriger les effets spatiaux des activités humaines (Baud et al., 1997).
L’analyse régionale est une investigation fort délicate car la région est une construction d’un ensemble très complexe d’invariants et de facteurs, visibles ou invisibles, mobiles ou inertes, en relation continue et interdépendante, qu’il est difficile d’appréhender de manière complète et simultanée. Elle est cependant indispensable pour mettre en valeur les aspects majeurs de l’organisation régionale en fonction des paramètres pris en considération, et pour déceler les décalages et écarts entre les différents sous-ensembles spatiaux qui la composent.
Dans cet esprit, l’analyse du maillage administratif permet d’élargir le champ d’investigation sur l’organisation de l’espace ; elle se réfère à l’exercice du pouvoir et à une fonction d’encadrement du projet social ; l’optimisation de la division du territoire est au cœur des préoccupations d’aménagement. Nous nous plaçons ici dans la suite des remarques de M.-C. Maurel (1984), B. Kayser (1984), R. Brunet (1993), M.-F. Ciceri et al. (1977) ou M. Côte (1993), en cherchant à éclairer les principes du découpage administratif de l’Algérie en général et de l’Est algérien en particulier, et à caractériser ses principaux déséquilibres, notamment en repérant les espaces marginalisés.
Du fait de sa complexité, l’Est algérien constitue pour l’analyse régionale un champ d’observation privilégié [1]. Sans correspondre à l’espace uniforme christallérien, cette région constitue un champ d’investigation intéressant pour la recherche sur les principes d’organisation spatiale (Raham, 2001). L’Est algérien forme depuis 1984 un ensemble de 17 wilayas (sur 48 en Algérie), qui se compose du nord au sud de trois alignements majeurs : l’Atlas tellien, le couloir des Hautes-Plaines et l’Atlas saharien, avec une amorce sur le désert saharien dans la wilaya de Biskra (fig. 1). Les densités de population sont très inégales : les massifs montagneux sont plus peuplés que les plaines, et le Nord plus que le Sud, (Boukhemis et al., 1990). Cependant, depuis plusieurs décennies, on assiste à des migrations de population des secteurs montagneux vers les plaines et vers les grands organismes urbains (Constantine, Sétif, Batna et Annaba), ce qui a entraîné un changement notable dans la répartition spatiale de la population. Cette tendance modifie la configuration de l’espace et pousse à imaginer une réorganisation territoriale.
Fig. 1
Les grandes unités physiques de l’Est algérien
IMGIMGLes grandes unités physiques de l’Est algérienIMGIMF
 
Les réorganisations administratives en Algérie : repères historiques
 
 
La période de domination turque
« La faiblesse du pouvoir central détenu par les représentants du Sultan turc avait laissé survivre le maillage tribal préexistant fondé sur une étroite relation, à base ethnique, entre l’organisation sociale et l’espace de vie des tribus » (Hamani, 1985). La vie de la tribu était intimement liée à son territoire, qui était à la fois son espace politique et sa principale ressource économique. Les frontières entre les tribus n’étaient pas matérialisées dans l’espace mais admises par reconnaissance tacite et mutuelle. Durant cette période historique, fait du hasard ou fait volontaire, la partition de l’espace en trois provinces ou beyliks — le Beylik du Levant pour l’Est avec Constantine pour capitale, le Beylik du Titteri pour la partie centrale avec pour capitale Médéa et le Beylik du Ponant correspondant à l’Algérie occidentale avec Oran pour capitale — était fondée sur le principe de complémentarité des terroirs : « c’est une singularité de l’histoire que l’Algérie, naturellement divisée en trois zones parallèles à la mer, s’est trouvée partagée en trois régions perpendiculaires à la côte » (Larcher et Rectanwald, 1923).
La période coloniale (1830-1962)
« Le système turc, qui avait fonctionné pendant des siècles, avait une force et une réalité spatiale suffisantes pour que la colonisation le conserve : elle l’a transposé dans les trois départements de Constantine, d’Alger et d’Oran, qui ont perduré un siècle » (Côte, 1996, p. 179). Cependant, le principe d’organisation changea de nature. L’administration coloniale française avait mis au point un système politique binaire dont le fondement reposait sur une distinction sociale et spatiale. Le résultat fut une dichotomie administrative d’ordre politique et colonial : il s’agissait d’intégrer et d’aménager des espaces occupant les meilleures terres pour la population européenne et de cantonner la population autochtone sur les secteurs plus pauvres.
La subdivision de chacun des trois départements en territoires « civils » (privilégiés par la population d’origine européenne), « mixtes », « arabes » ou « militaires » (qui avaient disparu progressivement au profit des territoires civils), avait créé puis entretenu le processus de désintégration des tribus et du système tribal et une certaine dissociation des métropoles régionales et de leur arrière-pays méridional. Vers la fin de l’époque coloniale, la population ayant doublé et l’économie s’étant complexifiée, la gestion nécessita une organisation administrative démultipliée. En 1956, le nombre de départements fut multiplié par cinq, un statut unique régissant toutes les communes. Cette densification du maillage fut accompagnée d’un vaste programme d’expansion économique et social (Plan de Constantine de 1958).
 
Les réorganisations territoriales de la période post-indépendance
 
 
Au lendemain de l’indépendance, l’intervention sur le maillage territorial s’inscrivait dans une conjoncture où la maîtrise du territoire l’emportait sur la logique spatiale : « sitôt l’indépendance acquise, l’une des préoccupations majeures de chacun des États maghrébins fut d’asseoir son autorité et de renforcer le contrôle de son territoire » (Troin, 1985, p. 312). Le nombre de départements, rebaptisés wilayas, fut maintenu mais les communes regroupées (tabl. 1).

Tabl. 1
Évolution des circonscriptions administratives en Algérie
IMGIMGAnnées	 	Algérie	 	Est algérien 	Wil...IMGIMF
Années Algérie Est algérien Wilayas Communes Wilayas Communes 1958 15 1 525 05 636 1963 15 676 05 250 1974 31 704 12 277 1984 48 1 540 17 571

Les réformes administratives de 1974 et de 1984
Ensuite on chercha à réduire les disparités régionales héritées du système macrorégional de la période coloniale. La logique de la nouvelle partition territoriale visait une homogénéisation de la trame administrative : promouvoir des wilayas plus comparables par la taille et appliquer une seule grille d’équipements. Il en est résulté une augmentation sensible du nombre de circonscriptions et une diminution de la taille des mailles, y compris de la maille communale.
Derrière cet objectif on pouvait également lire des intentions politiques et idéologiques de l’État algérien. Un niveau intermédiaire a, en outre, été introduit : celui de la daïra. Le découpage du territoire algérien en trois niveaux, wilaya, daïra et commune, emboîtés et hiérarchisés, tend à masquer et à réduire les particularismes régionaux et locaux [2]. Miniaturisation et atomisation du territoire administratif marquent l’organisation administrative du pays. Le niveau de la « région » n’existant pas, les 48 wilayas se rattachent, sans intermédiaire, à l’État unitaire. Bien que l’effet négatif de l’absence du niveau régional sur la planification soit reconnu par l’État, il n’a pas été institutionnalisé, ni administrativement, ni politiquement, « par suite de la vieille crainte du pouvoir à l’égard des régionalismes. Le problème d’un niveau régional reste posé pour l’avenir » (Côte, 1996, p. 186) [3].
La mesure de la concentration de la population
Les pouvoirs publics ont souvent encouragé les habitants à se déplacer vers les régions les plus déshéritées, moyennant des facilités économiques et sociales. Par ces incitations, ils espèrent non seulement désengorger les secteurs les plus prisés, notamment les grandes villes, mais également essayer d’intégrer les territoires jusqu’alors marginalisés dans le processus de développement socio-économique global. Généralement, l’objectif recherché est la mise en place d’un maillage équilibré aussi bien spatial que démographique et socio-économique, soit un optimum de peuplement afin d’atténuer les déséquilibres entre les différentes régions d’une même nation (Raham, 1998).
La mesure de concentration de la population par rapport à l’étendue du territoire au niveau de l’Est algérien s’appuie sur une étude statistique comparative des populations des 17 wilayas, sur la base des résultats des Recensements généraux de la population et de l’habitat (RGPH) de 1977, 1987 et 1998. La comparaison des paramètres statistiques de dispersion de la superficie, de la population et de la densité donne une idée des différences structurelles (tabl. 2).

Tabl. 2
Les paramètres statistiques de dispersion de la superficie, de la population et de la densité des wilayas de l’Est algérien
IMGIMGSuperficie (km2)	Population (hab. )	...IMGIMF
Superficie (km2) Population (hab. ) Densité (hab./km2) Année écart-type moyenne CV écart-type moyenne CV écart-type moyenne CV 1977 17 086,0 14 018 1,22 153 468 551 609 0,28 54,27 81,58 0,66 1987 5 735,5 6 987 0,82 190 264 507 413 0,37 91,00 126,57 0,72 1998 5 735,5 6 987 0,82 57 374 640 812 0,40 125,00 151,46 0,83 Source : RGPH 1977, 1987 et 1998. CV : coefficient de variation

En 1977, les wilayas de l’Est algérien étaient homogènes sur le plan démographique sans l’être sur le plan territorial, ce qui signifie l’existence de disparités entre les différentes unités administratives. Le croisement de la densité de population avec la superficie confirme cet état de fait en ne donnant qu’un coefficient de corrélation très moyen de -0,6682, soit 45 % de variance expliquée.
La trame wilayale de 1987 apparaît moins hétérogène que celle de 1977. La création de nouvelles unités administratives en 1984 a contribué à réduire l’écart statistique et donc à renforcer la cohérence entre les différentes circonscriptions. En effet, par le biais de ce découpage, il s’agissait d’impliquer le plus d’espace et le plus de population possible dans le processus de développement en multipliant le nombre d’unités administratives. Bien que la densité de population ait augmenté, la moyenne de la population par wilaya a diminué suite à une densification du maillage territorial. En 1998, on constate une situation similaire à celle de 1987, avec cependant de légères augmentations du taux de dispersion.
La mesure de l’homogénéité peut être également appréciée par l’utilisation d’un autre moyen de mesure de dispersion, particulièrement bien adapté à l’analyse des séries très dissymétriques, la courbe de Gini. En 1977, l’indice de concentration de la population par rapport à la superficie était de 0,67, contre 0,43 en 1987, signifiant que l’on se rapproche de plus en plus de la courbe d’équirépartition, et donc d’une répartition de la population par rapport au territoire plus homogène (figures 2a, 2b et 2c). Cette tendance est également confirmée par la valeur de la médiale, qui montre que 88 % de la population de l’Est algérien vivent sur 50 % du territoire en 1977 (fig. 2a), puis 79 % en 1984 (fig. 2b). En 1998, il a été enregistré un indice de concentration de 0,38, soit une légère baisse par rapport à 1987, un peu moins de 74% de la population vivant sur la moitié du territoire (fig. 2c). À cette échelle d’observation, il y a donc une certaine tendance à la réduction des disparités de peuplement, mais de fortes différences persistent.
Fig. 2
Indices et courbes de concentration de la population par rapport à la superficie
IMGIMGIndices et courbes de concentration de la populati...IMGIMF
Les formes des mailles wilayales
Les mailles de la gestion publique se différencient par leur étendue, leur contour et le poids du centre administratif. De là se pose un double problème dimensionnel : celui de la surface optimale, assurant la meilleure couverture des services et équipements, et celui de l’optimum de peuplement ; la coïncidence des deux optimums est loin d’être assurée. La comparaison des formes des mailles à un maillage territorial théorique permet d’estimer et d’expliquer les écarts. Pour ce faire, nous avons eu recours aux modèles des pavages et de l’énergie minimum (polygones de Thiessen). Par extension, cette méthode permettra de mettre en évidence des zones de recoupement de plusieurs lignes formant des nœuds et qui correspondent aux territoires marginalisés pouvant faire l’objet de promotion ou de réaffectation administrative lors d’une éventuelle réorganisation territoriale.
Partant de l’acception que toute division administrative doit exister par rapport à un centre ou une ville qui devrait être, en théorie, le centre de rayonnement et de gestion de l’espace administrativement concerné, tout maillage optimal doit satisfaire quatre exigences (P. et G. Pinchemel, 1997, p. 116) : égalité (les variations des longueurs des liaisons aux centres et aux côtés doivent être minimales) ; compacité (le rapport de la longueur du périmètre à la surface doit être minimal) ; contiguïté (le pavage doit recouvrir tout et ne pas laisser subsister d’espaces interstitiels) ; fonctionnalité (adaptation de la forme à la fonction). En supposant que l’on recherche la division de l’espace en mailles régulières et équilibrées en vue de réduire les écarts, on sait depuis longtemps que l’hexagone est la forme optimale de division d’une étendue en mailles égales et régulièrement juxtaposées [4]. C’est donc à elle que nous comparons les formes des wilayas de l’Est algérien, en calculant pour chacune d’elles, à chaque date, l’indice de forme.
L’indice de forme
Les 17 wilayas de l’Est algérien sont caractérisées par des indices dont les valeurs très moyennes varient de 0,3238 pour la wilaya de Jijel à 0,6728 pour la wilaya d’Annaba. La moyenne est de 0,4801 et la médiane est de 0,4765 pour un écart-type de 0,1057. Ce rapprochement des valeurs indiciaires des wilayas de la moyenne de la région et de la médiane implique une forte concentration des unités vers le maillage de forme triangulaire ; cette tendance est confirmée par la petite valeur de l’écart-type (tabl. 3).

Tabl. 3
Indices de forme des wilayas de l’Est algérien
IMGIMGWilayas	Superficie(km2)	Distance (km...IMGIMF
Wilayas Superficie(km2) Distance (km) Indice (F) Pavage Jijel 2 350 96,00 0,3238 Forme allongée Oum El Bouaghi 6 259 150,00 0,3533 Forme allongée Tebessa 14 984 230,00 0,3597 Forme allongée Biskra 16 327 210,00 0,3664 Forme allongée Batna 12 121 191,25 0,4209 riangle quelconque Guelma 4 291 90,00 0,4219 Triangle quelconque Khenchela 10 596 172,50 0,4522 Triangle équilatéral El Tarf 3 144 92,50 0,4667 Triangle équilatéral Skikda 4 120 105,00 0,4746 Triangle équilatéral Souk Ahras 4 345 105,00 0,5005 Triangle équilatéral Sétif 6 648 125,00 0,5403 Proche du carré Béjaïa 3280 87,5 0,5441 Proche du carré Constantine 2 150 70,50 0,5494 Proche du carré M’sila 17 852 201,50 0,5584 Proche du carré Mila 3 490 87,50 0,5789 Proche du carré Bordj Bou Arreridj 4 136 90,00 0,6485 Carré Annaba 1 196 60,00 0,6728 Carré Source : Office national des statistiques, 1988.

L’ensemble de ces formes pourrait être classé en trois groupes bien distincts. Un premier groupe se compose des sept unités dont l’indice est supérieur à 0,53 et dont la forme avoisine celle du carré. Ces wilayas n’ont que peu de points communs : celles de Constantine et d’Annaba sont les moins étendues de l’Est algérien et la wilaya de M’sila la plus vaste. Le second groupe se situe autour de la moyenne de la région (forme triangulaire) ; il correspond aux wilayas montagneuses comme Souk Ahras, Guelma et Batna ou côtières comme Skikda et El Tarf. Le dernier groupe inclut les unités dont les scores sont faibles du fait de leurs formes très allongées ; Jijel est la seule exception par sa petite superficie, mais épouse la forme latitudinale du littoral ; les trois autres sont les plus vastes et leurs formes s’étirent, soit le long de la frontière algéro-tunisienne (Tébessa), soit le long du piémont méridional de l’Atlas tellien (Biskra), Oum El Bouaghi s’étirant parallèlement aux deux grands ensembles du Tell et de l’Atlas Saharien.
Les positions des chefs-lieux de wilaya par rapport à leurs territoires respectifs font ressortir également beaucoup de disparités. Les wilayas les plus étendues ont des chefs-lieux excentriques : Tebessa, Biskra et M’sila. Souk Ahras dans le Tell est dans la même situation. Dans les Hautes Plaines, les chefs-lieux sont plus centraux, comme Oum El Bouaghi, Constantine, Sétif et Bordj Bou Arréridj. Il en est de même pour Guelma dans le Tell.
Les éléments explicatifs d’une telle variété de formes peuvent être tantôt puisés dans la configuration du milieu naturel, tantôt dans l’histoire et la société. Les wilayas intérieures et dont la majorité du territoire se trouve dans les Hautes Plaines, ont les valeurs indiciaires les plus élevées du fait de la facilité des conditions topographiques. Les wilayas situées de part et d’autre des Hautes Plaines ont les plus faibles indices ; certaines wilayas du littoral telles que Skikda et Jijel s’étirent le long de la côte. Les wilayas de Tébessa et de Khenchela ont également des formes très allongées, à cheval sur la région steppique et les monts des Nememcha ; ces espaces correspondent aux territoires des anciennes tribus de la région où la pratique de la complémentarité des terroirs est ancestrale et possible grâce à l’utilisation de plusieurs milieux géographiques situés à des latitudes différentes.
Les polygones de Thiessen
La méthode des polygones de Thiessen permet de partager l’espace selon les lignes de partage de l’attraction des villes. Elle va de pair avec le modèle des lieux centraux, supposant que tout chef-lieu doit correspondre à une position centrale par rapport à son territoire administratif. La validité de la méthode repose sur deux hypothèses (Haggett, 1973) : la surface située à l’intérieur des limites d’un polygone est plus « proche » du centre inclus dans ce polygone que de tout autre centre ; une métropole domine et dessert réellement toutes les localités dont géométriquement elle est la plus proche [5].
La comparaison du découpage existant au tracé géométrique obtenu par l’utilisation de la méthode des polygones de Thiessen, révèle une certaine homogénéité de la trame wilayale (fig. 3). Comme pour l’indice de forme, les polygones de Thiessen font ressortir trois principaux ensembles. Les limites administratives des wilayas littorales concordent remarquablement avec les limites théoriques et correspondent à un découpage allongé latitudinal épousant les formes des principales plaines littorales (Skikda et Jijel). Les wilayas des bassins de la partie nord des Hautes Plaines ont des formes de mailles qui se rapprochent des polygones réguliers et présentent une correspondance moyenne avec les formes théoriques. Les wilayas du Sud, telles que Khenchela, Biskra, M’sila et Tébessa, concordent assez bien avec le pavage théorique mais contredisent les faibles scores de leurs indices de forme ; cette situation peut tenir à l’organisation sociétale (finage des tribus étirés sur plusieurs domaines écologiques), comme à l’absence de centres urbains pouvant rivaliser avec les principaux chefs-lieux dans le Sud.
Fig. 3
Les wilayas : limites réelles et limites théoriques
IMGIMGLes wilayas : limites réelles et limites théoriquesIMGIMF
En situant les imperfections des formes des wilayas, la méthode des polygones de Thiessen oriente vers des possibilités de redéfinitions territoriales : ces imperfections pourraient correspondre à des espaces sous-administrés, du fait de leur position excentrique par rapport aux principaux chefs-lieux, ou à des zones se situant à cheval sur plusieurs unités administratives.
 
Aménagements possibles
 
 
La figure 3 résume les principales incohérences apparentes du découpage administratif et les actions qui pourraient êtres entreprises en vue d’une meilleure prise en charge des espaces, conduisant à une réaffectation de certaines parties d’une wilaya vers une autre, ou à une promotion administrative (fig. 4).
Fig. 4
Les wilayas: limites administratives de 1984 et limites proposées
IMGIMGLes wilayas: limites administratives de 1984 et li...IMGIMF
Les localités de Ain Beïda, de Barika et de Bou Saâda, qui se situent dans des zones déshéritées où les densités de population sont assez fortes, peuvent faire l’objet d’une promotion administrative. Animant des assises territoriales, géographiques et démographiques fondées, ces localités répondent à des critères fonctionnels. Leurs populations avoisinent les 100 000 habitants [6] ; leurs populations wilayales seraient de plus de 200 000 habitants chacune. Les nouvelles circonscriptions auraient entre 17 et 21 communes, issues d’une ou deux wilayas limitrophes. Les nouveaux chefs-lieux occuperaient une position centrale dans leur territoire. Aïn Beïda est dans les Hautes Plaines alors que Barika et Bou Sâada animent la grande plaine du Hodna ; chacune est reliée aux autres villes environnantes par un réseau de routes nationales et départementales.
Dans le cadre des réaffectations, on peut citer les cas de la partie nord-est de la wilaya de Sétif, la partie ouest de la wilaya d’El Tarf, et la partie ouest de la wilaya de Skikda, qui s’intégreraient mieux respectivement à celles de Bordj Bou Arréridj, Annaba et Jijel. Quant aux secteurs sud de Tébessa et de Khenchela, ils ne pourraient faire l’objet de réaffectations au vu de la faiblesse des densités de population et de l’absence de villes assez équipées pour jouer le rôle de chefs-lieux.
Le tableau 4 réunit les propriétés principales des circonscriptions ainsi redéfinies. Les paramètres géographiques, démographiques et morphologiques montrent que ce découpage serait plus homogène que l’actuel. La seule exception concernerait la wilaya de M’Sila, dont l’indice de forme diminuerait légèrement ; mais sa situation géographique par rapport à son territoire redessiné semblerait meilleure (fig. 4).

Tabl. 4
Genèse et propriétés des nouvelles wilayas proposées
IMGIMGWilayas	Population	Communes	Superfic...IMGIMF
Wilayas Population Communes Superficie (km2) Indice de forme Ancienne Nouvelle Anciennes Nouvelles Ancienne Nouvelle Ancien Nouveau Sétif 1 315 940 1 113 322 60 45 6 648 5 657 0,5340 0,8870 Bordj Bou Arréridj 559 928 762 546 34 49 4 136 5 127 0,6485 0,8039 Batna 968 820 713 933 61 46 12 121 6 514 0,4209 0,5745 M’sila 815 045 424 051 47 21 17 852 7 261 0,5584 0,5060 Barika* — 354 107 — 21 — 6 395 — 0,7061 Bou Sâada* — 294 714 — 21 — 9 803 — 0,6352 Oum El Bouagh 533 711 335 672 29 18 6 259 3 635 0,3533 0,5338 Souk Ahras 373 033 335 256 26 21 4 345 3 455 0,5417 0,5605 Aïn Beïda* — 223 816 — 17 — 3 514 — 0,6177 Source : RGPH 1998. * : nouvelles wilayas proposées.

Ces orientations de réorganisation administrative constituent une première étape dans l’élaboration d’une délimitation plus fonctionnelle des wilayas de l’Est algérien. Une étude plus précise contribuerait à affiner les contours en tenant compte à la fois des caractères spécifiques du cadre naturel, du degré d’accessibilité, du niveau de développement socio-économique et des héritages sociaux. L’intervention et l’imbrication d’autant de paramètres pour asseoir le découpage révèlent la difficulté de l’exercice et confirment qu’il ne peut exister un choix unique de critères retenus pour définir un maillage.
 
Conclusion
 
 
La méthode proposée n’a évidemment qu’une valeur indicative, et elle repose sur une hypothèse d’accessibilité. Mais elle fournit un aperçu critique de l’architecture territoriale existante et pourrait permettre de s’orienter vers un remodelage du maillage territorial, en vue d’une optimisation de la division du territoire par le biais d’ajustements de dimensions, d’étendues et de formes des mailles, en réduisant le phénomène de l’excentricité administrative.
Elle nous invite à anticiper les retombées d’une réorganisation ou d’une réforme administrative et à élargir la réflexion sur le choix des critères à retenir pour asseoir la partition territoriale. Les solutions adoptées auront des impacts sur les structures spatiales, administratives, politiques et socio-économiques. Toute délimitation territoriale constitue une grille de lecture d’un pouvoir et la traduction de rapports à l’espace. Chaque maille créée deviendra un cadre d’action et un cadre permettant l’exercice de certaines fonctions ; et, sachant que la structure territoriale d’un État est fondée sur un emboîtement de maillages, les modifications d’un niveau auront des répercussions sur les autres niveaux.
Notre objectif était, d’une part, de démontrer l’intérêt d’une étude de la forme des territoires administratifs dans l’organisation et le fonctionnement de l’espace et d’analyser l’architecture du maillage wilayal de l’Est algérien en vue d’en discerner certaines faiblesses ; et, d’autre part, d’identifier et d’expliquer les écarts et les décalages spatiaux ayant souvent résulté de stratégies spatiales des pouvoirs publics (Brulé, 1987). La période précoloniale est, paradoxalement, une référence riche d’enseignements. En Algérie en général, et au niveau de l’Est algérien en particulier, la disposition en éléments longitudinaux étirés a favorisé la proximité de milieux écologiques différents et donc l’utilisation de leurs complémentarités (Côte, 1993). Dans la perspective d’une réorganisation territoriale, il serait impératif de prendre en compte à la fois les facteurs d’ordre spatial, social et économique. C’est pourquoi toute politique de réorganisation territoriale de la région de l’Est algérien devrait être axée en priorité sur les espaces marginaux, dans un souci de rééquilibrage spatial et, par voie de conséquence, d’amoindrissement des écarts entre les différents sous-ensembles régionaux. Une densification du maillage, un développement de l’appareil de circulation et de communication, la réalisation de projets de développement socio-économiques, ainsi que l’institutionnalisation de l’échelon régional figureraient parmi les conditions du rééquilibrage. C’est tout le problème des rapports des acteurs — et notamment des pouvoirs — à l’espace qui est mis en débat.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  Brulé J.-C. (1987). « Pouvoir, société et remodelages administratifs. Le cas de l’Est algérien ». Actes du colloque de Taghit, n° 11.
·  Brunet R., Ferras R. et Théry H. (1993). Les Mots de la géographie. Dictionnaire critique. Paris/Montpellier : La Documentation française/Reclus.
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·  Kayser B. (1984). « La région, revue et corrigée ». Hérodote, n° 33-34, p. 131-139.
·  Krumbein W.C. (1941). « Measurement & geologic significance of shape ; a roundness of sedimentary particules ». Journal of Sedimentary Petrology, n° 11, p. 64-72.
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·  Maurel M.-Cl.(1984). « Pour une géopolitique du territoire. L’étude du maillage politico-administratif ». Hérodote, n° 33-34, p. 222-229.
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·  Troin J.-F. (1985). Le Maghreb. Hommes et Espaces. Paris : Armand Colin.
 
NOTES
 
[1]« La région présente une juxtaposition de milieux topographiques et bioclimatiques très différenciés, une histoire toute en rupture, l’un des peuplements les plus denses de l’Algérie » et « la trame des limites régionales majeures se caractérise par une surprenante permanence à travers les siècles, tandis que la relative instabilité des limites mineures permet de saisir les motivations qui ont guidé les auteurs des différents remodelages administratifs », J.-F. Troin, 1985, p. 325-326.
[2]«Les rapports pouvoir central-pouvoir régional restent donc difficiles à établir d’autant plus que le principe de hiérarchisation n’apparaît bien qu’au niveau inférieur de la pyramide en 1984: 1 540 communes, 260 daïras et 48 wilayas» (Côte, 1996, p. 181).
[3]Cf. M.-C. Maurel (1984, p.133) : « Dans les pays où la centralisation des pouvoirs est forte et donc où la distinction entre pouvoir politique et pouvoir économique s’efface, le principe commandant la délimitation des mailles territoriales repose sur une volonté d’uniformisation, en excluant le particulier. En établissant un maillage, support du contrôle territorial, le pouvoir central rend homogène ce qui ne l’est pas, en ce sens qu’il peut exercer son autorité selon les mêmes normes et les mêmes modalités en tout lieu du territoire. »
[4]Cf. Krumbein (1941), Pettijohn (1957). Bunge (1962) a proposé un indice de forme associant superficie et longueur du plus grand axe, le cercle ayant un indice = 1 et l’indice tendant vers 0 pour des formes très allongées.
[5]Une application en avait déjà été donnée en 1974 par H. Beguin, L’Organisation de l’espace marocain. Bruxelles, Académie royale des sciences d’outre-mer.
[6]Lors du recensement de 1998, 97 031 habitants à Bou Sâada, 89 415 à Aïn Beida et 80 618 à Barika.
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Cf. M.-C. Maurel (1984, p.133) : « Dans les pays où la cent...
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Cf. Krumbein (1941), Pettijohn (1957). Bunge (1962) a propo...
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Une application en avait déjà été donnée en 1974 par H. Beg...
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Les grandes unités physiques de l’Est algérien
Indices et courbes de concentration de la population par rapport à la superficie
Les wilayas : limites réelles et limites théoriques
Les wilayas: limites administratives de 1984 et limites proposées