2006
Espace géographique
Lectures
Lectures
L’ Asie orientale, exemple de nouvelle structure entre système-monde et État-nation
Taillard Ch. (dir.) (2004). Intégrations régionales en Asie orientale. Paris : Les Indes savantes, 495 p.
NORAO (Nouvelles Organisations régionales en Asie orientale), Groupe de recherche Liber-géo, donne ici le résultat d’une partie de ses travaux.
Le postulat retenu, « de nombreux phénomènes unissent spatialement l’Asie orientale », est nous dit-on, un pari osé. À l’émergence du Japon, fait suite l’apparition de nouveaux pays industriels et autres dragons et, par ailleurs, la Chine ne cesse d’étonner par sa croissance et sa modernité. Dans cette Asie, « vecteur de la post-modernité », les processus d’organisation économique ou géopolitique, sur une portion de l’espace planétaire intermédiaire entre le système-monde et les États nations, guident la présentation des contributions de 25 auteurs. Une première partie traite de l’intégration régionale par les réseaux et les flux : axes maritimes, transport de conteneurs, grands nœuds portuaires s’imposent. Ce n’est qu’à partir de l’étude des migrants asiatiques et des flux touristiques qu’axes et pôles sont mis en réseaux. La deuxième partie traite de l’intégration régionale par l’industrialisation et la grande distribution. La troisième est consacrée à la question des mers, des îles et des détroits. La quatrième examine les échanges transfrontaliers et transnationaux : zone de développement du fleuve Tumen, d’initiative chinoise, sur les frontières nord-est avec la Russie et la Corée du Nord et face au Japon ; exemple de la région du Mékong (sous l’égide des Nations unies et l’intervention de la Banque asiatique de développement). En Asie du Sud-Est insulaire, les crises environnementales en espaces forestiers transnationaux montrent « l’extension sans précédent de la mainmise des compagnies des pays asiatiques émergents sur les forêts de leurs voisins ». Enfin, les métropoles transfrontalières, Hong Kong et Singapour, cités-États, s’illustrent par leur insertion régionale entre coopérations transfrontalières et coopérations transnationales.
Ces études sont passionnantes. Tout lecteur trouvera matière à réflexion en géographie économique, géographie politique et analyse spatiale. Les informations ici réunies auraient pu inspirer une problématique et une méthode délibérément prospectives. L’analyse spatiale gagnerait à s’assurer de quelques mesures de pondération des flux par les masses d’origine et de destination. Une comparaison de ces flux internes à cette aire de l’Asie orientale avec, pour chaque pays et chaque type d’échange, les flux de destination et de provenance externes serait utile. On notera par ailleurs les énormes disparités, soit de développement (Japon et Laos, par exemple), soit d’étendue (véritable continent de la Chine s’opposant aux fragmentations insulaires). Soulignons enfin l’intention déclarée de nouvelles analyses géographiques pour l’approfondissement, ici en Asie orientale, des concepts liant niveau de développement et formes d’urbanisation (mégapole, mégalopole, métapole).
Franck Auriac, université d’Avignon
Du pouvoir. À la recherche de géographies perdues…
Allen J. (2003). Lost geographies of power. Oxford : Blackwell, 217 p.
Lost geographies of power naît du constat d’une abondance et d’un manque : l’abondance de théories sur le pouvoir, que John Allen utilise avec efficacité en nous faisant relire les classiques philosophiques (Foucault, Deleuze, Lefebvre, etc.) tout comme des écrits plus actuels et polémiques (de Sassen à Hardt et Negri) ; le manque d’une place significative dans ces travaux accordée à l’espace et aux multiples géographies du pouvoir. L’auteur, pour retrouver ces espaces oubliés ou perdus, tente de montrer en quoi le pouvoir, aux modalités plurielles, est déjà intrinsèquement spatial et, en regard, en quoi toute spatialité est elle-même incarnée par le pouvoir.
Deux parties, chacune en trois chapitres, essayent de répondre à ces deux questions. Recherchant d’abord les termes du « vocabulaire spatial du pouvoir », J. Allen s’intéresse successivement aux formes centralisées du pouvoir, inspirées par les travaux de Weber, reflets d’un pouvoir défini comme un attribut localisé en certains objets, groupes ou individus et dont le rayonnement serait implicitement identifié ; puis à l’analyse, influencée par Mann, Giddens ou Castells, d’un pouvoir plus fluide qui circulerait uniformément à la manière d’un flux au sein de réseaux. Enfin, avec Foucault et Deleuze, il envisage le pouvoir en tant que force immanente, diffuse et dispersée sous l’effet de techniques et de stratégies insidieuses, et qui s’exprimerait à travers l’intériorisation par les groupes et les individus de principes de contrôle et de gouvernement de soi.
Avec l’appui et la critique de ces approches, Allen se démarque d’une vision substantialiste qui confond souvent pouvoir et ressource, et préfère une conception relationnelle du pouvoir, fondée sur la capacité à mobiliser et à utiliser ces ressources (espace, argent, techniques, connaissances, etc.). Le pouvoir n’est plus une essence uniforme qui se transmettrait de manière fixée a priori à travers l’espace et le temps, mais devient le produit d’une médiation – sociale, spatiale et temporelle – relayée et renouvelée en fonction du contexte. L’espace retrouve donc une place problématique que l’auteur développe d’abord au travers d’une réflexion sur son rôle et son utilisation dans l’exercice d’un pouvoir à distance et d’un jeu sur les registres de présence et de proximité, ensuite sur les rapports de forces liés à la présence d’individus différents en un espace. L’objectif est de saisir en quoi les lieux du quotidien sont marqués par la faculté des uns à « oublier » les autres, à les rendre « autres » précisément, produisant des actes et des relations de pouvoir.
On pourra retenir de cette contribution l’approche d’un pouvoir peint comme objet complexe aux modalités plurielles. Il n’est plus uniquement domination mais devient, selon la situation, séduction, manipulation, autorité, négociation ou persuasion, et chacune de ces particularités compose à sa façon avec l’espace, en offrant une spatialité propre. Tout lieu devient alors, en partie du moins, un produit de l’intrication originale de ces avatars du pouvoir.
On peut toutefois regretter la rareté des exemples et le dédale des aspirations théorisantes parfois difficiles à suivre. Mais l’ouvrage fonctionne aussi comme creuset d’idées pour des recherches futures plus empiriques. Recherches qui pourront combler certaines lacunes, admises par l’auteur, quand le pouvoir prend une dimension plus associative qu’instrumentale et hiérarchique, ou quand les modalités du pouvoir se trouvent entremêlées à une multiplicité de résistances qu’il reste à découvrir.
Matthieu Giroud, université de Poitiers
Géographie de la nudité
Barthe-Deloizy F. (2003). Géographie de la nudité. Être nu quelque part. Rosny-sous-Bois : Bréal, coll. « d’Autre part », 239 p.
La géographie française s’empare enfin et de plus en plus de sujets trop longtemps considérés comme futiles, alors qu’ils révèlent beaucoup de choses sur notre rapport à l’espace. Avec cette analyse de la nudité, Francine Barthe-Deloizy nous livre une étude qui tient en haleine le lecteur. Son propos, ancré dans une géographie culturelle, est ambitieux. Il s’agit ni plus ni moins de comprendre la dialectique de la nudité et des lieux, celle-là générant des lieux particuliers, ceux-ci donnant des sens différents à la nudité. L’auteur a réussi à montrer la richesse de ce dialogue du corps et de l’espace, par un texte clair et bien illustré, grâce à de très nombreuses photographies en noir et blanc, des encadrés et quelques cartes.
Les nus, qu’ils soient balnéaire (naturiste, nudiste ou « apoiliste »), jubilatoire avec ses serial streakers, une spécialité d’outre-Manche, protestataire issu du streaking, festif des Love Parades, Gay Prides et autres carnavals, publicitaire, fasciste, artistique, rugbystique avec la multiplication des calendriers exhibant les corps musclés des joueurs, ou des sociétés dites primitives, tissent une toile couvrant le temps et l’espace que ne manque pas d’analyser l’auteur. La nudité est un indicateur utile pour comprendre les sociétés et si ce constat n’est pas nouveau, Francine Barthe-Deloizy est arrivée indéniablement à démontrer la géographicité du sujet qu’elle décortique. Toutefois, elle a parfois tendance à trop s’éloigner des lieux pour se rapprocher des corps, tombant alors dans des considérations anthropologiques, psychologiques, sociologiques, sémiologiques ou historiques, toujours intéressantes mais pas forcément originales et dans lesquelles on ne voit plus très bien la plus-value qu’apporte la pensée géographique. Ce problème nous apparaît d’autant plus agaçant que l’entrée par l’espace n’est pas suffisamment creusée. Ainsi, l’étude des lieux de vacances naturistes et des territoires du nudisme se cantonne à la France. Il n’aurait pas été futile de s’intéresser par exemple à des lieux méditerranéens étrangers, telles les îles d’Ibiza ou Formentera aux Baléares, où l’on trouve des pratiques de la nudité moins retranchées qu’en France. De même, il manque une description fouillée du Cap-d’Agde avec son quartier naturiste à la réputation sulfureuse. Plus généralement, la réflexion sur la mise en limites des corps nus aurait pu être approfondie.
Malgré ces quelques critiques, ce livre, en divulguant ce que cache le nu, constitue une intéressante analyse des espaces domestiques et un dévoilement de certaines formes de production sociale de l’espace, face à l’apparente et réductrice sincérité de la nudité dans notre culture.
Jean-Christophe Gay, université Paul Valéry de Montpellier
Les États postsoviétiques
Radvanyi J. (dir.) (2003). Les États postsoviétiques. Paris : Armand Colin, 235 p.
Une large équipe pluridisciplinaire rassemblée autour de Jean Radvanyi, professeur à l’INALCO et directeur de l’Observatoire des États postsoviétiques, a publié une mise au point sur l’évolution des quinze États issus de l’URSS. La démarche d’exposition, identique d’un pays à l’autre, contribue à une exploitation très aisée de l’ouvrage : une carte d’ouverture, une page de chiffres-clés, puis un court texte analytique (une dizaine de pages environ). Une chronologie et un index bienvenus complètent un outil documentaire et de réflexion d’excellente facture qui, en peu de volume, arrive à restituer les éléments fondamentaux de l’évolution de l’ensemble de l’espace postsoviétique.
Denis Eckert, CNRS Toulouse