Espace géographique
Belin

I.S.B.N.2701146508
98 pages

p. 186 à 192
doi: en cours

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Lectures

Tome 36 2007/2

Le développement durable en Amazonie ?

Droulers M. (2004). L’Amazonie : vers un développement durable. Paris : Armand Colin, 219 p. Albaladéjo C., Sartre Xavier A. de (dir.) (2005). L’Amazonie brésilienne et le développement durable (expériences et enjeux en milieu rural). Paris : L’Harmattan, coll. «Recherches en Amérique latine »
Rendre le développement en Amazonie brésilienne plus durable constitue une gageure culturelle, milieux et ressources s’y trouvant exploités selon des principes largement « miniers » jusque très récemment. Deux ouvrages proposent par leurs titres des regards voisins sur la question. À la lecture, leurs ambitions diffèrent pourtant.
Le premier offre un plan de géographie très classique (en 9 chapitres), de la présentation des milieux (1) puis de l’histoire (2) à la régionalisation finale (7 et 8) en passant par un examen du peuplement (3), des grandes activités (forestières - 4 puis agricoles - 5), et des pôles et réseaux industriels et urbains (6). Son actualité (2004) lui permet d’offrir un panorama des travaux récents sur une région où recherches et innovations abondent, mais aussi d’offrir une vision « hydrographique » du bassin (des Andes à l’embouchure) sortant du regard strictement brésilien qu’offrent la plupart des synthèses sur la région. L’appui sur les publications récentes apporte ainsi une vision renouvelée du peuplement pré-colonial, soulignant combien existaient hors du monde andin des organisations sociales et culturelles de grande ampleur, et un regard actualisé sur les opérations structurantes (hydroélectriques, minières…) et les modalités d’évolution des réseaux urbains de « frontière ». La présentation de « l’extractivisme » forestier nuance les visions sommaires qu’on peut avoir des conditions d’exploitation de ces milieux perçus comme « naturels » car non défrichés. Soulignant les enjeux géographiques d’une gestion durable de la région, une présentation argumentée du rôle de la cartographie et des zonages dans les politiques de protection des milieux ou la résolution des conflits sociaux et/ou environnementaux occupe le dernier chapitre (9). Si elle n’épuise pas la réflexion sur la durabilité qu’annonce le titre (« Conscience écologique et développement durable »), elle montre, sur un territoire qui s’y prête particulièrement, que nulle politique de préservation des milieux ne peut se dispenser d’une réflexion approfondie sur le rôle, les enjeux et les méthodes du processus de délimitation territoriale.
Sans rien ôter à l’intérêt de ces éclairages, certaines réserves surgissent pourtant. Au plan formel, fautes de frappes ou de français jalonnent désagréablement le texte tandis que les références sont parfois incorrectes ou absentes de la bibliographie. Les nombreuses cartes sont rarement originales, aucun document de synthèse ne venant par exemple appuyer l’analyse régionale, ne serait-ce que pour localiser les villes ou sites industriels évoqués dans le texte. Au plan problématique ensuite, la réflexion sur la durabilité qu’annonce le titre est difficile à trouver dans une introduction (deux pages) et une conclusion (une page !) vraiment squelettiques. De même, si l’avant-dernier chapitre propose un survol par pays des « Amazonies hispano-américaines », on regrette l’insuffisante connexion aux travaux sur les pays andins. L’émergence des revendications indigénistes et leur rôle politique et territorial sont ainsi présentés sans référence aux mouvements andins qui, s’unissant par-delà les frontières, contribuent à la formation des leaders comme à la diffusion des plates-formes et des méthodes revendicatives (largement utilisées par les Achuars – Jivaros – de l’Amazonie équatorienne, par exemple). De même, l’état d’avancement et les enjeux associés au projet de « carretera marginal de la selva », mentionnés dans le texte, ne sont pas développés. L’ambition d’embrasser la question amazonienne dans sa globalité n’est donc que partiellement atteinte même si la tentative est méritoire.
Lorsque l’ambition d’une exhaustivité géographique cède la place au désir de dénouer par l’enquête les processus d’évolution d’un front pionnier, le resserrement sur un territoire plus restreint est inévitable. C’est le choix qu’effectuent deux géographes dans l’ouvrage collectif qu’ils coordonnent. Le questionnement y concerne la manière dont le peuplement pionnier répond aux tentatives « d’encadrements » (par les instances brésiliennes et internationales, qu’il s’agisse des ministères, des syndicats agricoles, de l’INCORA, des ONG) désireuses d’en infléchir les dynamiques. Il apparaît éminemment géographique, l’enjeu consistant pour l’essentiel à fixer la population à un territoire, en durabilisant sa mise en valeur, s’opposant par là au penchant « naturel » des colons à chercher plus loin (en défrichant donc) dès que la rente forestière, issue du brûlis initial, tend à décroître.
La première partie se nourrit pour l’essentiel de travaux réalisés dans le cadre du LASAT, ONG de « recherche-action » issue de l’université fédérale du Para, associée aux acteurs locaux depuis plus d’une décennie afin de promouvoir des dispositifs d’intervention plus durables tout en identifiant les entraves à leur efficience. Les auteurs dévoilent le jeu complexe des petits paysans pris dans les réseaux clientélistes qui tendent à renaître au sein même des institutions (agences de développement) pourtant chargées de les contourner. Si les phénomènes décrits présentent un intérêt certain, on regrette le manque de distance scientifique présidant à certaines analyses. Les références théoriques souvent prestigieuses (Piaget, Bourdieu, Crozier) y apparaissent en effet comme des appendices plaqués sur une réalité que l’on pressent parfois plus subtile, mais aussi plus triviale, en tout cas mal reliée aux interprétations proposées. Des comparaisons européennes (le rôle des syndicats agricoles dans la promotion du développement pendant les Trente Glorieuses…) ou du Sud (les travaux sur les ONG au Burkina Faso ou en Équateur) eussent sans doute été tout aussi éclairantes et plus commodément recevables.
La seconde partie s’avère fort stimulante, cherchant comment l’agriculture familiale répond, dans ses représentations comme dans ses pratiques, aux conditions territoriales (de statut comme de desserte viaire) que lui fait l’État brésilien. F. Pinton et C. Aubertin proposent ainsi une interprétation très convaincante des différents statuts de réserve mis en place pour protéger à la fois les populations traditionnelles et les milieux qui les nourrissent. C’est à la fois l’efficacité d’une arme territoriale (le classement de territoires protégés) qu’on évalue, et les ambiguïtés du statut de sociétés traditionnelles qu’on dévoile, insistant sur le rapport pervers des sociétés d’économie marchande à la nature lorsqu’elle est aussi ressource. M. Droulers et F.-M. Le Tourneau dissèquent quant à eux la diversité des arrangements sociaux émergeant dans ces sociétés de la recréation permanente, des envahissements que les latifundiaires négocient « à l’amiable » à la diversité des statuts de moyens propriétaires par lesquels des citadins ambitionnent d’accéder au rang de « fazendeiro ». Deux textes complémentaires (L. Granchamp et X. Arnaud de Sartre) nourrissent quant à eux d’enquêtes très fines des recherches portant sur les innombrables modalités du rapport ville-campagne dans ces marges en apparence isolées et pourtant si reliées puisque toujours nées de la route. Elle permet donc que sur des distances considérables (plusieurs centaines de kilomètres parfois) fonctionnent des pratiques de double résidence fluctuant suivant les structures mais aussi les stratégies des individus et des familles. La nouvelle mobilité est incontestablement à l’œuvre mais aussi les ressorts très anciens de la domination des campagnes par d’anciens ruraux s’embourgeoisant (à des niveaux bien modestes pourtant…) en ville.
Au bilan, un ouvrage fort stimulant pour le lecteur avide de saisir les dynamiques à l’œuvre sur ces territoires de l’expérimentation géographique. Malgré des approximations formelles (défauts de légende ou d’échelle dans les illustrations), on découvre avec intérêt l’ensemble des actions publiques ou privées qu’on y teste en direction d’un développement plus durable. Ce sont toutefois surtout les dérives ou les échecs que dévoilent lucidement ces travaux, soulignant combien la durabilité est à ce jour plus une idéologie qu’un principe d’organisation efficient. Une mise en œuvre effective s’y heurte sur cette « frontière » amazonienne aux ressorts puissants de l’économie libérale, des rapports de clientélisme et domination culturellement inscrits dans ces sociétés de « l’extrême occident », mais aussi de la libération moderne de « sujets » soucieux d’un développement plus personnel que collectif, le poids du groupe (familial ou « villageois ») fondant l’organisation, mais aussi la pesanteur, des sociétés partiellement communautaires dont ils cherchent à s’extirper.— Yves Poinsot, université de Pau

Pêches et ports de Java

Collectif (2005). Atlas des pêches et des ports de pêches de Java. Une approche géographique des pêches indonésiennes. Nantes : CNRS-LETG UMR 6554, Géolittomer et PK2PTM LPP Bogor (Indonésie), 120 p.
Plus qu’un simple jeu de cartes commentées, cet atlas, fruit d’un travail pluridisciplinaire en partenariat franco-indonésien, offre une synthèse actuelle et originale sur un grand pays halieutique et aquacole, encore largement méconnu, et également un remarquable outil d’aide à la gestion du littoral. On y retrouve la qualité et la maîtrise des outils cartographiques et infographiques du laboratoire CNRS Géolittomer (qui a déjà réalisé plusieurs atlas sur la France et d’autres régions du monde). Outre la très belle facture des illustrations, il faut saluer le remarquable travail de recherche et recueil de données sur le terrain, réalisé depuis 1990 par les diverses équipes et compensant les statistiques officielles inégalement fiables, voire déficientes. Il en est ainsi, dans la partie centrée sur Java, de l’inventaire minutieux de tous les ports et points de débarquement (respectivement au nombre de 30 et 210) et du recensement de leurs équipements (quais de débarquement, poste, de carburant, atelier, de réparation, criées, fabriques de glace, etc.). Ces recensions constituent des bases de données indispensables pour l’aménagement du littoral. Elles sont complétées et enrichies par des descriptions détaillées et vivantes d’éléments représentatifs des pêches indonésiennes, telle la pêche à la senne. À travers cet exemple, les auteurs mettent en évidence trois catégories de senneurs et analysent leurs stratégies différenciées, soulignant (encore une fois) le rôle dominant de la communauté chinoise dans la filière halieutique, de la production à la distribution des prises. Plusieurs planches inédites pour l’Indonésie le sont également pour la plupart des pays du Sud. Les planches 34 à 38 sur le territoire de pêche de l’Indonésie (avec la ZEE en cours de négociation) et les captures (par effort de pêche, par espèces) selon les secteurs maritimes constituent un modèle du genre.
Cet ouvrage répond à un projet ambitieux d’approche intégrée et dynamique des pêches indonésiennes. Le contrat est fort bien rempli, articulant les échelles du global (telles les planches resituant la place de l’Indonésie parmi les grands pays halieutiques et la planche sur la disponibilité alimentaire) au local (telle la description des ports de pêche et points de débarquement) ; appréhendant les données tant sur l’environnement (relief sous-marin, hydroclimatologie, etc.), les ressources halieutiques et aquacoles (avec les belles planches sur les diverses espèces p. 39-45), que sur les communautés de pêcheurs avec leurs diverses techniques et les filières; montrant le développement du secteur halieutique et la pression croissante sur l’espace littoral à travers par exemple la reconstitution des phases d’expansion du port de pêche de Java.
L’appareil extrêmement riche ne se laisse pas lire aisément. Il requiert du lecteur une aptitude à hiérarchiser les informations, à décrypter les légendes, à repérer le texte en français. Ainsi, il ne faut pas se laisser dérouter par le trilinguisme (indonésien, français et anglais) qui, dans un souci fort louable de large diffusion, n’en alourdit pas moins la présentation, pas plus que par le format de cet atlas, peu maniable (et peu logeable dans nos bibliothèques). Mais il faut se plonger dans la lecture des cartes fort bien et synthétiquement commentées et apprécier la richesse des informations recueillies, ainsi que la diversité des outils statistiques et graphiques mobilisés et fort judicieusement explicités pour rendre ces cartes intelligibles. On en sort convaincu du poids croissant de l’Indonésie dans le secteur halieutique et aquacole, mais également de la difficulté à mettre en œuvre une politique de développement durable du littoral.— Marie-Christine Cormier-Salem, IRD-MNHN Paris

Agricultures urbaines méditerranéennes

Nasr J., Padilla M. (dir.) (2004). Interfaces : agricultures et villes à l’Est et au Sud de la Méditerranée. Beyrouth, Bruxelles : Éditions Delta et Institut français du Proche-Orient, 430 p.
L’urbanisation est souvent accusée, à juste titre, de manger les espaces agricoles qui entourent les villes. Cependant, il subsiste souvent des lambeaux de terres agricoles exploitées dans l’immédiate proximité des noyaux urbains. Les cultures sont en général, et pour des raisons aisées à comprendre, à haute valeur ajoutée : cultures sous serres, maraîchage, cultures florales, vergers.
Cette forme d’agriculture résiduelle (mais est-elle toujours vraiment résiduelle ?) est particulièrement visible dans les agglomérations des pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée, pour diverses raisons : une poussée urbaine plus tardive et surtout plus désordonnée qu’en Europe, un approvisionnement des marchés urbains qui revêt des formes anciennes (comme les souks), une vieille tradition de résidences « hors les murs », entourées de vastes jardins, vergers et potagers.
L’ouvrage ici présenté est, pour l’essentiel, le résultat d’un colloque qui s’est déroulé à Beyrouth en 2001, consacré à l’étude de ces interfaces complexes, présentant des paysages difficilement lisibles, entre villes et campagnes, dans les pays qui bordent la Méditerranée au sud et à l’est. Les cas étudiés appartiennent donc au monde arabe, à l’exception de la Turquie. Plus de 200 pages, sur les 312 consacrées aux études de cas, concernent le Liban. Cela s’explique, d’une part, par la spécificité très forte de ce pays et, d’autre part, du fait que le colloque dont est issu ce livre s’est tenu à Beyrouth.
La spécificité du Liban tient au fait que la bande côtière est, sur plus de la moitié de sa longueur, largement urbanisée de part et d’autre de la métropole beyrouthine. Cette urbanisation est la conséquence de la pression démographique et de l’exode rural lié à la déprise agricole dans la chaîne du mont Liban, et aussi, singulièrement, des forts mouvements de population entraînés par les quinze ans de guerre. Dans la mesure où les espaces agricoles sont de plus en plus réduits, mais subsistent ici et là de manière surprenante entre des immeubles, le long de l’autoroute côtière, les cultures à faible valeur ajoutée ont cédé la place à des vergers d’agrumes, à des bananeraies, et aussi à des cultures sous serres, ce qui étonne toujours un peu les Européens ; mais cultiver sous serre ou tunnel de plastique permet des récoltes extrêmement précoces et parfois plusieurs récoltes annuelles. Ainsi les tomates et les fraises, dont la production peut s’échelonner sur six ou sept mois, sont les cultures les plus rentables et trouvent des débouchés aisés et tout proches dans toutes les agglomérations du littoral.
Il est fort intéressant de comparer cette agriculture côtière qui se fait dans des conditions « naturelles » somme toute assez favorables, et dont les difficultés sont essentiellement causées par la société, avec l’agriculture « urbaine » qui subsiste dans la Ghouta de Damas ou dans l’agglomération de Amman, sous un climat aride, voire désertique, et qui est une agriculture d’oasis.
Dans le chapitre consacré à la bande de Gaza, on perçoit l’importance d’un élevage vivrier (volailles, chèvres, pigeons) destiné à la consommation familiale, mais également le maintien de petites exploitations maraîchères soumises à de gros problèmes d’irrigation (il ne tombe que 200 mm de pluies dans le Sud, 400 mm dans le Nord). Il est cependant surprenant qu’aucune allusion ne soit faite à l’agriculture des colonies israéliennes comparativement à l’agriculture assurée par les Palestiniens (ce chapitre a évidemment été écrit bien avant l’évacuation de la bande de Gaza par les colons israéliens). Volonté délibérée ou manque d’information ?
L’ensemble du livre apporte aux géographes, aux économistes, aux urbanistes, aux décideurs, une moisson d’information dans un domaine mal connu. Les chapitres de synthèse, situés en début de livre, font bien ressortir les spécificités de cette agriculture urbaine méditerranéenne, spécificités climatiques certes, mais surtout sociales, politiques, voire religieuses, juridiques. On voit aussi, dans de nombreux pays, le rôle des grandes familles, souvent grands propriétaires terriens. C’est, à partir de ces microcosmes que sont les agricultures résiduelles urbaines, tout un monde qui est décrit, un monde où s’entrechoquent des structures foncières figées, des traditions millénaires, et la poussée urbaine, la modernisation, la modernité, les bouleversements sociaux, la décolonisation, les guerres (Liban, Algérie, Palestine).
La lecture de ce livre offre toutefois des difficultés. On peut se demander si les chapitres de synthèse n’auraient pas été mieux à leur place à la fin ; c’est lorsqu’on s’est pénétré des exemples égrenés dans le Moyen-Orient qu’on les comprend mieux. Peu importe, en fait : on peut les relire… !
L’aire des exemples est telle (dix pays) qu’on reste souvent sur sa faim : on aimerait en savoir plus sur la périurbanisation et l’agriculture du Caire, mais on est projeté en quelques pages à Gaza ou à Damas. Finalement, on papillonne… et ce d’autant que l’ouvrage souffre d’un certain manque de cohérence, qui est en fait une loi du genre dans les « actes » de colloque bien que, dans le cas présent, ce ne soient pas des actes « bruts ». Il n’y a pas de méthodologie commune aux auteurs, très (trop ?) nombreux, ce qui rend difficiles les comparaisons entre analyses de cas. L’objet n’est pas toujours le même : tel auteur insiste sur les problèmes pédologiques, sur les problèmes agronomiques, tel autre sur les problèmes sociaux, ou urbanistiques.
Les textes sont, pour la plupart, parsemés de tableaux statistiques. On veut bien admettre les informations qu’ils comportent, mais quand on connaît un peu la fiabilité des statistiques dans les pays concernés, en particulier au Liban, on reste un peu sceptique. Certains tableaux laissent rêveur. Quand on lit par exemple que le profit par dunum (à peu près 0,1 hectare) d’une orangeraie au Liban est de 413 livres libanaises, c’est-à-dire 25 centimes d’euro, on se demande pourquoi il y a encore un seul Libanais qui cultive des orangers…
Enfin, l’illustration est de très mauvaise qualité. De nombreuses photos, peut-être fort intéressantes, sont parfois de la dimension de timbres-poste, grisâtres, souvent floues, peu contrastées. Les cartes sont un peu plus lisibles, encore que les cartes d’occupation du sol du littoral libanais et la carte de consommation de l’espace sur le littoral libanais à l’horizon 2015 soient à peu près inutilisables… Et il n’y pas de table des illustrations ; vouloir en retrouver une est une épreuve de fond ! De même un index des lieux n’aurait pas été un luxe.
Certes ! Il n’en reste pas moins que ce livre est une somme que toute personne intéressée par l’agriculture, par l’urbanisme, par le Maghreb et surtout par le Machrek – qui se taille la part du lion – se doit de connaître.— Henri Chamussy, université de Grenoble I

Une géographie de la géographie reste à bâtir

Benko G., Strohmayer U. (2004). Horizons géographiques. Paris : Bréal, coll. « D’autre part », 350 p.
Offrir des « vues d’ensemble » sur la géographie humaine du xxe siècle à partir de perspectives croisées, anglophones et continentales (surtout francophones et germaniques) : telle est la « géographie de la géographie » (p. 5) que cet ouvrage collectif entend élaborer. Tous les chapitres sont rédigés par deux spécialistes, un de chaque sphère intellectuelle. Après un chapitre très général de Gould et Strohmayer sur le contexte d’évolution de la pensée géographique au xxe siècle, les géographies sociale (par Philo, Söderström), économique (Benko, Scott), politique (Taylor, Van Der Wüsten), culturelle (Claval, Entrikin) et historique (Bassin, Berdoulay) sont abordées successivement, de manière contextualisée et chronologique, depuis les héritages du xixe siècle jusqu’aux interrogations contemporaines. En annexe, chaque chapitre offre la liste des revues anglophones et francophones spécialisées sur le champ considéré, les principaux articles et ouvrages parus sur la question en un siècle, et une bibliographie.
Le livre synthétise à grands traits des connaissances déjà acquises : la géographie, « fleuve au cours irrégulier avec des lits parallèles, des rapides et des impasses », ne suit pas d’évolution linéaire au xxe siècle, même si tous les champs sont marqués par le tournant de la fin des années 1960. Le chapitre d’ensemble liminaire, certes très américano-centré, souligne bien l’évolution de la pensée géographique autour de trois dichotomies maintenant remises en cause : idiographique-nomothétique, général-particulier et structure-acteur. Le chapitre sur la géographie sociale souligne comment le social a été pensé en géographie de manière de moins en moins matérielle, au point que le tournant culturel dissout aujourd’hui ce champ d’étude. Dommage qu’il néglige les apports de la géographie sociale française et fasse l’impasse sur R. Dugrand ou G. Di Méo. Les pages sur les turbulences du capitalisme et de la géographie économique oublient malheureusement les économistes industriels français. Le chapitre sur la géographie politique peine à montrer l’unité improbable de cette branche foisonnante de la discipline. Celui sur la géographie culturelle offre des pages passionnantes sur l’importance passée de l’étude des techniques pour garantir une approche matérielle, donc acceptable, de ce courant. Curieusement, Bonnemaison n’est pas cité dans le texte. Enfin, le chapitre sur la géographie historique insiste sur l’intérêt des temps passés pour les géographes.
Comme tous les chapitres concluent à l’éclatement actuel de ces branches, le choix d’une présentation thématique semble peu pertinent. Une géographie de la géographie appelait plutôt une approche spatiale : anglophones et continentaux étudient-ils l’urbain ou le rural de la même manière ? En quoi leurs approches de l’Afrique ou de l’Orient diffèrent-elles ? Le « territoire très contesté » de la géographie (p. 12) est-il organisé et conçu de la même façon dans chaque sphère ? À la suite des travaux de Chivallon, curieusement ignorés, on aurait pu mieux savoir en quoi la différence culturelle a une légitimité dans la production scientifique. Par ailleurs, la présentation historique des champs vire parfois à une simple présentation bibliographique allusive (avec ses oublis ou négligences : Pinchemel, Dollfus, Brunet, Debarbieux…) et ne met pas assez en valeur la problématique circulation des connaissances à travers les sphères intellectuelles occidentales. Dommage que le livre n’explique pas le basculement d’une géographie centrée sur les mondes franco-germaniques au début du xxe siècle vers une géographie dominée par les anglophones au début du xxie siècle. Le biais très anglo-saxon de l’ouvrage est à cet égard éloquent : moins du quart des références citées dans le texte sont en français.
Au final, cet ouvrage collectif offre une mise au point rapide sur l’évolution des principaux champs des géographies francophones et surtout anglophones du xxe siècle. Mais il soulève nombre de questions quant à une géographie de la géographie, qui reste à élaborer.— Olivier Milhaud, université de Bordeaux III

Réflexion géographique et épistémologique sur l’espace public

Berdoulay V., Da Costa P.C., Lolive J. (2004). L’Espace public à l’épreuve. Régressions et émergences. Pessac : Maison des sciences de l’Homme d’Aquitaine, 224 p.
Comment fonder une réflexion géographique et épistémologique sur l’espace public, objet et concept dont on a dit et redit combien il était flou et difficilement opératoire, pluridisciplinaire sans être véritablement interdisciplinaire ? C’est à cette épreuve que s’attaque cet ouvrage, collectif, s’inscrivant dans le projet de participer à une géographie de l’action qui réhabilite à la fois la place du sujet et celle de l’État, à l’heure des néo-libéralismes exacerbés et de la fin des mythes marxistes. Il s’ouvre sur un long et riche chapitre des coordinateurs qui explore les recoins de la pensée géographique pour comprendre les fertilisations croisées entre géographie, philosophie et sciences politiques : d’une part, en quoi l’approche dite classique de l’espace public (qui s’appuie tout particulièrement sur les écrits d’Arendt et d’Habermas) fournit-elle des éléments utiles pour construire la spatialité politique de l’espace public ? D’autre part, comment une conception humaniste de la géographie invite-t-elle à penser la place du sujet dans le monde, permettant de dépasser les apories et les limites du modèle classique ? L’institutionnalisation des normes n’est pas seulement une source de la domination exercée par l’État, elle fonde aussi des normes qui permettent aux sujets libres et égaux de vivre ensemble dans le respect de leurs différences, fournissant un support indispensable à une action politique renouvelée. Les auteurs et coordinateurs de l’ouvrage analysent ainsi la double filiation de l’espace public comme scène et comme sphère, en montrant comment l’action et la liberté d’expression sont aussi redevables de la matérialité des lieux et de leur spatialité : l’espace public urbain est simultanément un lieu de coprésence de sujets libres, d’affichage d’une sociabilité soumise à des règles partagées et intériorisées, et une arène de débats qui appelle une mise en scène, en récit, en images, en vue, de paysages symboliques, de lieux significatifs de l’identité collective et de polémiques projetant la société locale [voir la quatrième partie]. C’est, selon les auteurs, de l’action politique, individuelle (celle du sujet), collective et publique, que peuvent émerger de nouvelles manières de penser l’espace public [voir la deuxième partie]. L’espace public est le réduit d’une convivialité minimale et fragile, menacé de toute part par un individualisme et un communautarisme exacerbés, par toutes les formes de violences, privatisations, marchandisations, fermetures de l’espace urbain [voir la troisième partie]. Aussi I. Elias de Castro établit-elle bien la différence entre l’espace public comme espace de visibilisation d’individus libres et égaux qui définirait un espace public « faible », et l’espace public politique, de confrontation entre des individus libres et différents, à l’origine du projet démocratique. L’aménagement du territoire est de plus en plus réduit à une approche techniciste qui reflète la rupture entre sciences et expérience [voir la première partie], alors que des notions telle celle d’infra-planning proposée par O. Soubeyran permettraient d’insister sur l’importance des processus informels dans la participation des habitants au projet. La question environnementale mise en avant, entre autres, par P. Metzger et G. Sénécal, s’avère particulièrement féconde pour penser l’espace public dans sa dimension tout à la fois politique et géographique : elle a en effet réintroduit de la controverse, sel de la vie démocratique, dans des débats ossifiés et dans des pratiques par trop institutionnalisées. Le sujet, irréductible liberté, se heurte aux intérêts de la société, s’en accommode, et participe, dans l’action, à la construction de biens communs tels l’eau, le sol urbain… dont l’accès peut constituer un indicateur environnemental et un enjeu politique de la citoyenneté.— Guénola Capron, centre d’études mexicaines et centraméricaines, Mexico
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