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L’Espace géographique

2008/2 (Tome 37)

  • Pages : 98
  • ISBN : 2701148991
  • Éditeur : Belin


Pages 97 - 105 Article suivant
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Nommer le territoire est un acte politique fondateur ; le renommer est tout aussi politiquement signifiant. La capitale sud-africaine, Pretoria, a ainsi été rebaptisée du nom de Tshwane. Le changement de nom a dans ce cas une portée symbolique évidente : il manifeste la fin de l’apartheid et la démocratisation du pays avec la reconnaissance de la majorité de la population d’origine africaine. Mumbai a remplacé Bombay en 1997, revenant au toponyme marathi après l’exonyme issu des explorations portugaises et de la colonisation anglaise : la néotoponymie est là l’une des facettes de politiques identitaires régionales complexes (Patel, 2003). L’épisode anecdotique de la Septimanie en région Languedoc-Roussillon, tentative ratée de marketing régionaliste, illustre une autre facette du changement de nom à portée géopolitique (Lussault, 2007).

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Le nom de lieu est toujours un enjeu, dans la mesure où son choix met en présence différents acteurs, divers projets, et des représentations identitaires ou fonctionnelles souvent conflictuelles dont certaines seront finalement promues (Guillorel, 1999). La géographie politique est donc au cœur de la toponymie. Le nom est l’un des attributs du territoire : il le désigne, le situe et devrait même qualifier ou symboliser sa substance, voire son essence (Austin, 1963 ; Debarbieux, Poisat, 1999 ; Debarbieux, Vanier, 2002 ; Claval, 2003 ; Paul-Lévy, Segaud, 1983 ; Searle, 1969).

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La production de noms de lieux engage un fond onomastique parfois très ancien dans des phases souvent intenses de création : des temporalités conflictuelles sont ainsi en présence, avec des effets de retour, de réactivation de noms anciens. La toponymie se consacre le plus souvent à un travail d’archéologie spatiale en tentant d’inventorier et d’interpréter les couches lointaines ainsi que leurs diffusions et extensions spatiales. Pourtant, au-delà des noms de localités et des hydronymes ou oronymes qui jalonnent les cartes topographiques, les noms des territoires, des villes et des rues sont davantage marqués par des phénomènes de rupture et de restauration (réactionnaire ou progressiste) que par des permanences ou des évolutions de très longue durée. Phénomènes de rupture et de restauration qui peuvent toucher également les toponymes des figures de base de la topographie (Monmomier, 2006 ; Kadmon, 2000). C’est ce que montre Alain Gascon dans ce dossier en retraçant l’histoire et les avatars de la toponymie éthiopienne sur la longue durée. Il met en évidence l’importance des changements de régimes dans les changements toponymiques au cours du xxe siècle, mais surtout le rôle des noms de lieux dans la construction nationale : l’emprunt de toponymes bibliques et l’utilisation du guèze, langue liturgique, appuient les entreprises de christianisation et d’éthiopisation du pays à partir des Hautes-Terres.

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Plus généralement, on peut dire que les pouvoirs locaux ou nationaux s’emparent du champ toponymique pour opérer un marquage symbolique, idéologique ou mémoriel du territoire en des hauts lieux, voire pour les banaliser ou les déshistoriciser, ou encore pour légitimer ou justifier une création spatiale (Giraut, 2005 ; Paasi, 2003). Les débats que suscitent ces processus sont dignes d’intérêt dans la mesure où s’y expriment et s’y confrontent des argumentaires et des propositions qui reflètent des représentations et des stratégies spatiales antagonistes. En ce sens, le produit final n’est pas toujours le plus signifiant et l’analyse des propositions, des argumentaires et des justifications peut s’avérer féconde (Boltanski, Thévenot, 1991 ; Ozouf-Marignier, 1989).

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L’activité officielle de régulation toponymique vise à la standardisation des noms de lieux et de leurs transcriptions, elle est cependant loin d’être neutre et traduit l’affirmation de certaines tendances géopolitiques dominantes ou particulières. Ainsi la reconnaissance des initiatives nationales d’autochtonisation des exonymes (noms donnés de l’extérieur et qui fonctionnent soit comme noms officiels, soit comme noms parallèles) ou de promotion d’allonymes (noms parallèles d’origine locale) marque l’évolution des pratiques toponymiques et des représentations spatiales nationales et mérite également que l’on s’y intéresse de manière critique. Ce que fait Marc Monmonier dans son ouvrage récent que présente Myriam Houssay-Holzschuch dans ce dossier.

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C’est dans cette perspective d’ensemble que ce dossier entend contribuer à rouvrir un champ qui nous semble fécond pour la discipline géographique, ainsi que pour d’autres sciences sociales. Partant d’une grille de lecture originale, à la fois contextuelle et interprétative, il aborde au travers de quelques cas et situations emblématiques un large spectre de questions relatives à la façon dont on nomme les territoires, et à ce que cela révèle. Les processus d’élaboration et de choix dont la néotoponymie procède doivent nous renseigner sur l’identité des acteurs mobilisés sur ces questions. Quels sont leurs positionnements relatifs, leurs représentations, leur efficience ? Les rapports de pouvoir existants sont-ils renforcés par ce processus ou remis en cause et à quel point ? Quand la créativité toponymique des acteurs est-elle sollicitée, encadrée ou libérée ? Qui est amené à s’exprimer au nom du local (entreprises, collectivités territoriales, particuliers…) ? Les positionnements sont-ils différents selon les configurations territoriales proposées ? Quels lieux ou espaces sont mobilisateurs pour quel type d’acteurs ? Enfin, quelle est la durée de vie des toponymes selon leur nature, leur usage et leur niveau d’appropriation ?

Un champ ancien, des enjeux actuels

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La production de noms de lieux s’exerce à différentes échelles, dans diverses aires géographiques et dans différents contextes. Outre les phases de nomination par les explorateurs (Blais, 2001) et par les sociétés pionnières, les bouleversements géopolitiques que sont les sorties d’empire constituent des périodes propices à la production toponymique à l’échelle nationale : certains États d’Afrique subsaharienne, en accédant à l’indépendance, ont opté pour un changement de nom (Bopda, 2001 ; Pourtier, 1991). Un passé précolonial glorieux a été appelé pour orienter la destinée du Mali, du Bénin, du Zimbabwe ou du Ghana. Le processus a nécessité une réinterprétation de l’histoire et de la géographie pour éviter un monopole ethnique sur l’histoire ou rappeler des conflits internes (traite) ; des référents extérieurs ou neutralisés ont été mobilisés. Kwame Nkrumah, en toute logique panafricaniste et pour construire un État-nation au-delà des seuls Ashanti, a invoqué l’empire du Ghana, dont l’extension spatiale ne correspondait nullement à la Gold Coast. Le site archéologique de Grand Zimbabwe, déserté depuis quelques siècles, donnait un symbole national consensuel à un pays déchiré par des années de guerre civile et dont le passé précolonial récent avait vu s’affronter les deux groupes principaux, Ndebele et Shona.

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L’échelle urbaine est également concernée par les changements de noms dans des contextes géopolitiques de sortie d’empire, en particulier les capitales historiques (Azaryahu, 1996, 1997 ; Gill, 2005). Les avatars de Saint-Pétersbourg - Leningrad - Petrograd suivent ainsi les cycles politiques. Ville nouvelle dans le cadre d’un projet géopolitique, elle a été construite par le tsar éponyme. Au cours des siècles, la référence à une figure de grand homme demeure, mais le référent change selon une double logique d’éradication du passé impérial (russe ou soviétique) et de restauration nationale. À part ce cas singulier, les noms de villes, et particulièrement des capitales d’État, constituent des enjeux tels qu’ils produisent des tentations de nominations et de changements à forte valeur symbolique et idéologique. Dans ce dossier, Christian Montès montre comment le corpus que constituent les noms des capitales d’États des États-Unis révèle les influences et les références éventuellement contradictoires d’une société pionnière en pleine construction et son affirmation politique.

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Bien différents, les noms de rues (ou odonymes) apparaissent comme une sous-catégorie onomastique au sein des toponymes. Leur production obéit à des principes communs de marquage politique du territoire différenciés selon que le lieu (ici la rue) a (ou se voit octroyer) une valeur plus ou moins symbolique (Bouvier, Guillon, 2002). En revanche, le contexte de production relève généralement du milieu politique local d’échelon municipal, sauf pour les capitales d’État ; aussi, les pratiques peuvent elles refléter les enjeux de l’arène politique locale ou les enjeux nationaux au prisme de cette arène locale. Un pamphlétaire a pu récemment chercher en vain parmi les noms de rues de Neuilly-sur-Seine, qui font la part belle aux réactionnaires du xixe siècle, toute trace de Guy Môquet ou plus généralement de résistant assassiné (Basse, 2007).

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La toponymie aux échelles intermédiaires, régionale ou provinciale, tend à prendre une autre signification. Autant les échelles urbaines et nationales jouent sur le registre symbolique mémoriel, autant il s’agit là de redéfinir les rapports de pouvoir à l’intérieur d’un État. Une échelle administrative intermédiaire peut ainsi être créée pour réduire un pouvoir central trop fort : en Allemagne en 1947, les Länder ont été le cadre territorial de démantèlement du Reich pour la création d’une entité fédérale. Au contraire, l’imposition d’une nouvelle maille peut relayer le pouvoir central et ainsi limiter les pouvoirs locaux : les Bezirke est-allemands ont démantelé les cadres territoriaux antérieurs. Les noms choisis dans le premier cas reprennent des noms d’entités historiques et les associent (par exemple, le Land de Saxe qui se réfère au royaume du même nom, et celui de Saxe-Anhalt qui se réfère à la partie prussienne de la Saxe et au duché d’Anhalt). Le second cas se réfère à la fonctionnalité industrielle et à la polarisation urbaine (par exemple, les anciens Bezirke de Karl-Marx-Stadt, de Dresde, de Leipzig, de Halle et de Magdeburg constitutifs approximativement des deux Länder de Saxe et de Saxe-Anhalt).

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Les changements de noms peuvent avoir lieu dans un contexte fort différent, pacifié. Ils peuvent ainsi renouer avec des référents historiques : cela s’est fait très timidement pour les départements français avec par exemple les Côtes-d’Armor (ex-Côtes-du-Nord) et les Alpes-de-Haute-Provence (ex-Basses Alpes) ; de manière plus systématique pour les noms de régions. Dans le premier cas, il s’agissait non pas de revenir sur le principe de non référence aux entités provinciales d’ancien régime (ici la Provence) ou aux langues régionales particularistes (ici le breton), mais d’abord d’éliminer les qualificatifs (ici basses) ou les références (nord associé à Côte) supposés péjoratifs. Les références historiques étant vues a contrario, non comme une restauration, mais une promotion de références attractives, notamment sur le plan touristique. Les noms de régions qui se référent plus systématiquement à des entités provinciales, soit en tant que telle (Bretagne, Limousin, Alsace, Picardie, Aquitaine), soit en partie (Haute et Basse-Normandie) ou en association (Provence-Alpes-Côte d’Azur) sont à resituer dans la production d’un découpage qui voulait rompre avec le centralisme jacobin et revendiquer un ensemble de fondements régionaux à la fois historiques et environnementaux, sans oser affirmer le primat fonctionnel des polarisations urbaines.

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Les référents mobilisés dans les opérations de nomination de nouvelles entités ou de renomination d’anciennes, peuvent reconnaître la présence d’une minorité et/ou d’un peuple premier, et une toponymie autochtone constitue souvent l’amorce d’une souveraineté locale, voire d’une autonomie (c’est le cas du Nunavut). À l’inverse, « l’épuration toponymique » peut accompagner un processus de conquête, souvent présenté comme de la reconquête, passant par la délégitimation d’une présence et d’un marquage identitaire (Guillorel, 2002 ; Rosière, 2006).

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Le choix d’un nom de lieu peut relever également du marketing territorial, pour des espaces promouvant par exemple des ressources touristiques ou cherchant à attirer des investisseurs ou des opérateurs. Sont concernés les espaces dédiés aux activités marchandes et productives (stations, complexes touristiques et commerciaux) bien sûr, mais aussi les espaces intermédiaires de la coopération et de la promotion économique tels que les aires métropolitaines ou les pays pour le monde rural français (Delfosse, 1997 ; Giraut, Lajarge, 1996 ; la Soudière, 2004 ; Rieucau, Lageiste, 2006). Dans des contextes très différents, c’est le cas du pays de Brocéliande en France ou de la Big Five Municipality en Afrique du Sud, qui joue sur la proximité de grands parcs animaliers où l’on peut admirer lions, éléphants, rhinocéros, buffles et panthères. Généralement, ces nouveaux toponymes sont des hybrides entre les différents procédés : ainsi, le pays cathare ou la Drôme provençale emploient le registre du référent historique pour promouvoir une image à des fins touristiques. La mise en scène du territoire, à des fins marchandes ou politiques, à usage interne comme à usage externe, se sert donc de la néotoponymie comme d’un outil essentiel.

Contextes et pratiques-types de recomposition territoriale et toponymique : une grille de lecture contextuelle et interprétative

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La diversité des situations toponymiques et leur hybridité fréquente renvoient cependant à des logiques d’ensemble, que les contributions à ce dossier thématique permettent d’explorer. D’emblée, des cas-types peuvent être identifiés, qui se réfèrent à des situations historiques, des projets géopolitiques et des productions toponymiques. Révolution et éradication, restitution et restauration, révélation et construction pourraient ainsi être les trois modalités principales du processus toponymique.

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Révolution et éradication : les processus révolutionnaires s’accompagnent de la mise en place d’un nouvel ordre territorial, qui éradique le précédent. Pour appliquer le projet révolutionnaire, ce nouvel ordre érige un cadre radicalement nouveau. Cette logique de rupture, de contrôle et d’action, produit une néotoponymie qui évite toute référence aux pouvoirs antérieurs mais valorise l’appartenance à un ensemble national. La recomposition territoriale correspondante peut se réapproprier les modalités voire les buts du pouvoir central précédent (construction nationale en particulier), mais évite de reproduire des configurations spatiales de pouvoirs locaux et régionaux.

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Le cas de la France révolutionnaire incarne le type-idéal de ce processus toponymique. L’abolition des provinces d’Ancien Régime et la création des départements offrent un cadre d’action idéal au pouvoir central (Ozouf-Marignier, 1989). Le choix d’une toponymie départementale « neutre » empruntée à l’orographie et à l’hydrographie ou à la position dans l’ensemble national constitue une des modalités de la rupture. Chaque département ne prend son sens que dans le territoire national.

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Restitution et restauration : les évolutions politiques de longue durée, dans des pays d’ancienne colonisation de peuplement, font apparaître une nouvelle modalité du processus toponymique. Dans des régimes démocratiques confrontés au multiculturalisme et au plurilinguisme, les revendications identitaires, dont celles des peuples premiers et des minorités régionales, proposent des toponymies alternatives, des allonymies autochtones, qui peuvent être officialisées. La reconnaissance du multilinguisme participe de ce processus. Dans le contexte post-colonial, le groupe dominant restitue aux groupes dominés une partie de leurs droits, ce qui permet une restauration – le plus souvent partielle – de la toponymie précoloniale. Le principe de restitution n’est cependant pas nouveau puisque Dumont d’Urville s’employa dès la première moitié du xxe siècle à restituer un nom autochtone aux îles du Pacifique qui avaient reçu « des noms provisoires imposés par le premier qui visita ces îles ». Il s’agissait là au moins autant d’effacer les traces du passage d’un navigateur anglais que de respecter la culture locale des îles habitées (Blais, 2001).

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Le Canada présente le cas le plus achevé, mais aussi le plus complexe, dans la mesure où l’instauration de régions autonomes inuit s’effectue dans un contexte national de multilinguisme et de multiculturalisme (Rayburn, 1994 ; Collignon, 1996) [1]  Pour une introduction à cette thématique, voir en outre... [1] . Les équilibres entre communautés y passent par une attention particulière aux questions linguistiques et de dénomination. La succession chronologique des peuplements et leur diversité interne a conduit à une complexe stratification : peuples premiers (Amérindiens et Inuit), colonisateurs (Français et Anglais), migrations internationales actuelles des pays du Sud, diasporas asiatiques, composent une marqueterie territoriale. Du quartier urbain aux régions autonomes, la toponymie marque ces territoires dans un environnement où dominent les références anglaises ou françaises et où toute redistribution menace l’équilibre politique entre communautés dominantes.

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Révélation et construction : l’affirmation des territoires du développement local, régional et métropolitain s’effectue dans le cadre des décentralisations et dévolutions sur fond de mondialisation (Antheaume, Giraut, 2005). De nouvelles entités territoriales apparaissent là où le niveau municipal est lacunaire, ou accompagnent l’intercommunalité, la régionalisation, y compris transnationale en Europe, et la mise en place de gouvernements métropolitains. Là encore, le champ urbain dans ses nouvelles extensions et ses nouvelles configurations est particulièrement concerné par le phénomène (Rivière d’Arc, 2001). Différents acteurs, armés de leurs représentations, s’investissent dans les choix territoriaux complexes qu’impliquent ces créations. D’éventuelles controverses émergent autour du gabarit, des limites, du centre et de la dénomination des nouvelles entités. L’enjeu toponymique se situe alors dans l’affirmation ou non d’un référent géographique et/ou identitaire dominant.

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L’Afrique subsaharienne est héritière d’un ordre territorial colonial basé, hors des villes, sur les espaces pseudo-coutumiers (Mamdani, 1996). Elle connaît depuis près de deux décennies un vaste mouvement de décentralisation qui se manifeste par de nouvelles cartes régionales et municipales, avec notamment l’instauration de municipalités rurales. Les nouvelles dénominations associées à ces recompositions territoriales hésitent principalement entre références aux terroirs coutumiers et promotion d’un chef-lieu. À l’échelle régionale, qui fait aussi parfois l’objet de recompositions territoriales, c’est bien souvent l’histoire politique précoloniale qui est convoquée après réinterprétation (Giraut, 1999, 2000).

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Ces trois contextes-types de recomposition territoriale et toponymique peuvent se combiner. Ainsi, les pays neufs (settlers societies) et les pays émergents offrent aujourd’hui des observatoires transversaux. Les premiers posent la question d’une éventuelle réactivation du thème de la frontière dans l’innovation toponymique et territoriale et, parallèlement, de la reconnaissance des différents patrimoines en présence. Les seconds permettent notamment de comprendre le poids de l’économique dans la toponymie : leur croissance et leur intégration à la mondialisation s’effectuent par des territoires que l’on nomme en croisant le recours à des référents mondialisés et la mise en exergue de spécificités. C’est particulièrement exact en ce qui concerne les aires métropolitaines et les zones d’innovation et de connexion (ports, edge cities, etc.).

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L’Afrique du Sud contemporaine cumule ces caractéristiques avec celles de rupture radicale avec un ordre politique et territorial ségrégationniste. Elle apparaît comme un concentré de ces trois contextes-types, dans l’analyse des changements et des débats actuels autour des noms de lieux qui est proposée dans ce dossier par Frédéric Giraut, Sylvain Guyot et Myriam Houssay-Holzschuch. En une décennie, s’y est affirmée une nouvelle territorialité reposant sur la création (révolutionnaire ?) de nouvelles provinces en lieu et place des entités du grand apartheid. Deux niveaux municipaux intégraux (wall to wall) incluant quelques aires métropolitaines ont été mis en place dans une logique de construction de territoires locaux de développement et de redistribution. Enfin, des noms précoloniaux ou vernaculaires ont été attribués à ces nouveaux territoires dans une logique de restauration associée à l’idée de renaissance africaine. Si les noms des entités n’ont jamais été un préalable ni même un thème débattu lors de l’établissement des nouvelles cartes, ils deviennent un sujet et un enjeu politique où se révèlent les positions communautaires relatives dans l’espace et dans l’arène politique de l’Afrique du Sud post-apartheid.

Épuration, hégémonie, syncrétisme… : interprétations toponymiques

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Les modalités décrites ci-dessus doivent être comprises comme des pratiques-types en lien avec des contextes-types, utiles pour élaborer une grille de lecture des processus toponymiques. Plus généralement, les processus, les logiques et les tendances à l’œuvre dans les choix toponymiques peuvent traverser les différents contextes-types évoqués. Les exemples nationaux à partir desquels ils ont été construits sont évidemment plus composites. Le cas français s’affranchit aujourd’hui du modèle révolutionnaire initial. Avec la création des « pays » et plus généralement de l’intercommunalité, il intègre désormais des ressorts toponymiques relevant du type « révélation et construction ». Même à l’époque révolutionnaire, l’éradication toponymique a été limitée aux échelles intermédiaires, les noms de villes et de paroisses n’ayant par exemple pas été modifiés. Pour les États-Unis et à une échelle à la fois nationale et continentale, Christian Montès montre comment la façon dont les capitales d’État sont nommées permet d’analyser, selon ses termes, « le cas-type d’un pays neuf combinant sortie d’empire et création d’empire ».

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On peut voir à travers les différents cas traités – capitales étatsuniennes, localités éthiopiennes, municipalités sud-africaines, régions et pays français – que tous les toponymes ne sont pas également signifiants. Des néotoponymes « neutres » (empruntés à l’oro- ou l’hydronymie sans référence identitaire, collection de sous-espaces…) peuvent être produits dans les trois contextes-types identifiés plus haut. Ils peuvent alors refléter des omissions signifiantes dans le cas de « l’éradication », correspondre à une association de patrimoines concurrents dans le cas de la « restauration », et enfin constituer un compromis entre localités agrégées dans un territoire de projet dans le cas de la « construction ». Inversement, les toponymes plus « engagés » (personnage historique, référence idéologique, affirmation identitaire, primat d’un centre…) sont le fruit d’une domination, ou de nouveaux équilibres rarement consensuels.

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L’interrogation toponymique apparaît donc comme un outil précieux pour une géographie politique, mais aussi pour une géographie soucieuse des jeux d’acteurs, institutionnels comme sociétaux et des jeux de configurations et de références spatiales concurrentes. Elle rend compte, en palimpseste, des histoires, conflits et valeurs des sociétés étudiées dans leurs rapports à l’espace. L’étude des changements toponymiques – de la néotoponymie – permet aussi d’aborder le changement social : qu’est-ce que les sociétés aujourd’hui mondialisées remettent en question de leur passé, tel qu’il est inscrit dans le territoire par les noms de lieux ? Qu’est-ce quelles mobilisent et inventent pour encadrer, différencier et valoriser leurs composantes spatiales ? Enfin, le toponyme comme élément de marketing territorial projette espaces et sociétés dans un futur espéré, sinon rêvé. Dans l’acte d’appropriation qui érige l’espace en territoire, nommer et renommer restent essentiels.


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Notes

[1]

Pour une introduction à cette thématique, voir en outre le site des ministères des Affaires indiennes et du Nord Canada (http:// www. ainc-inac. gc. ca/ pr/ info/ info106_e. html) et des Ressources naturelles (http:// geonames. nrcan. gc. ca/ education/ native_e. php).

Résumé

Français

Une grille de lecture originale, contextuelle et interprétative est proposée pour les enjeux géographiques de la toponymie contemporaine. Elle est basée sur des contextes et pratiques-types de recompositions territoriales et toponymiques. Les contextes de révolution (politique et territoriale) privilégient les pratiques d’éradication ; ceux de restitution (aux cultures dominées) sont marqués par la restauration identitaire, et les contextes de construction (de nouveaux territoires) favorisent la révélation de ressources patrimoniales et d’images. Différentes situations nationales permettent d’envisager les combinaisons entre ces contextes et pratiques-types, comme les contradictions qu’elles révèlent.

Mots-clés

  • identité
  • onomastique
  • recomposition territoriale
  • toponyme
  • toponymie

English

We propose a general framework for both contextualisation and interpretation of contemporary toponymy. It is based on three different types of territorial restructuring that go with new place names: revolution, restitution and construction. In the revolutionary type, both territorial and toponymic, the eradication of previous forms is the preferred action. Restitution – to dominated minorities and cultures – emphasises practices of identity restoration. During the construction of new territories, practices highlighting heritage and image resources are preferred. Lastly, this paper examines, through different national situations, how these three types can be combined, and the contradictions that are thus revealed.

Keywords

  • identity
  • onomastic
  • place name
  • territorial restructuring
  • toponymy

Plan de l'article

  1. Un champ ancien, des enjeux actuels
  2. Contextes et pratiques-types de recomposition territoriale et toponymique : une grille de lecture contextuelle et interprétative
  3. Épuration, hégémonie, syncrétisme… : interprétations toponymiques

Pour citer cet article

Giraut Frédéric et al., « Au nom des territoires ! », L’Espace géographique 2/ 2008 (Tome 37), p. 97-105
URL : www.cairn.info/revue-espace-geographique-2008-2-page-97.htm.


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