L'Espace géographique 2008/3
L'Espace géographique
2008/3 (Tome 37)
98 pages
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I.S.B.N. 2701149738
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Vous consultezProche ou Moyen-Orient ? Géohistoire de la notion de Middle East

AuteurVincent Capdepuy du même auteur

UMR 8504 Géographie-cités, équipe E.H.GOv_capdepuy@yahoo.com

Introduction


Aujourd’hui, les expressions de Proche-Orient et de Moyen-Orient[1] [1] Dans cet article, on désignera par Proche-Orient, en italique,...
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pourraient passer pour interchangeables. Ainsi, dans un récent numéro de la revue Hérodote, on pouvait lire en couverture : « Proche-Orient, géopolitique de la crise », et en tête de l’éditorial : « Au Moyen-Orient, des conflits qui s’aggravent en n’évoluant guère » (Lacoste, 2007). Aussi peut-on comprendre que la Direction générale de l’enseignement scolaire tente de clarifier les choses : « La terminologie souffre ici d’une imprécision à cause des différences de tradition culturelle. Dans les pays anglo-saxons et en Amérique, on parle de Moyen-Orient. En France, et notamment au ministère des Affaires étrangères ou dans la presse, on distingue Proche et Moyen-Orient. L’intitulé du programme a choisi de conserver l’usage français. Il faut donc entendre par Proche-Orient l’ensemble des pays qui s’étend de la Méditerranée orientale à la Mésopotamie : Turquie, Égypte, Liban, Syrie, Jordanie, Israël, Arabie Saoudite, émirats, Irak, Iran »[2] [2] Document d’accompagnement – histoire et géographie...
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. Toutefois cette injonction a de quoi surprendre par l’acception très large donnée à l’expression Proche-Orient et par l’exagération donnée à la divergence culturelle entre diplomatie française et diplomatie étatsunienne. Le Bureau of Near Eastern Affairs du Pentagone ne couvre-t-il pas la même zone géographique que la Direction Afrique du Nord et Moyen-Orient du Quai d’Orsay ? On a le sentiment, en France, que l’expression Proche-Orient exprimerait un point de vue plus français et que celle de Moyen-Orient serait plutôt porteuse d’un point de vue américain : « La notion de Moyen-Orient s’est récemment imposée ; elle correspond à une vision stratégique contemporaine et englobe tous les pays s’étendant de la Libye à l’Afghanistan et de la péninsule Arabique à l’Iran. Les auteurs américains ont coutume de désigner sous le terme de Middle East cet ensemble, dont l’unité n’est pas de façade » (Mutin, 1995).

2 Faut-il parler de Proche ou de Moyen-Orient ? La question n’est pas seulement révélatrice d’une certaine confusion, elle pourrait aussi être considérée comme le signe d’un enjeu impérialiste entre puissances rivales… ou plus simplement comme celui d’une crispation française face à l’hégémonie américaine. Reste que les deux notions ne sont pas synonymes. On pressent plus ou moins qu’il existe une distinction entre elles, sans que l’on sache vraiment s’il s’agit d’une question d’usage, de sens ou de point de vue. C’est pour préciser ce flou géographique que nous avons tâché de reprendre la géohistoire de ces deux notions, et surtout celle de Middle East dans la mesure où c’est elle qui paraît cristalliser les tensions et que les notions françaises de Proche et de Moyen-Orient ont été empruntées au monde anglophone.

3 De façon générale, la recherche géohistorique combine l’étude spatiale de l’histoire et l’étude temporelle de la géographie (Grataloup, 1996, 2007). Ici, notre approche s’inscrit dans cette deuxième branche de la géohistoire, qui « oblige à remettre en question, en les historicisant, les découpages du Monde » (Grataloup, 2003). En cela, elle se rapproche de la métagéographie, qui a pour objet l’étude « des structures spatiales à travers lesquelles les individus et les groupes d’individus ordonnent leur connaissance géographique du monde » (Lefort, Pelletier, 2006). Pour répondre à notre interrogation, comme dans beaucoup d’études lexicologiques, nous nous sommes appuyé essentiellement sur les publications écrites, ce qui ne permet pas toujours la datation précise de l’apparition d’une expression. En effet, il y a souvent un décalage temporel entre l’usage oral et l’usage écrit. C’est notamment le cas pour la notion de Middle East, pour laquelle on peut distinguer deux « naissances » : le moment où l’expression commence à être employée dans le langage commun, au cours de la seconde moitié du xixe siècle, et la date où la notion géostratégique a été inventée, ou reconnue, à savoir en 1902.

4 Enfin, nous soulignerons que cette étude ne peut pas avoir de fonction normative. Il ne dépend pas de nous de dire ce qu’on doit appeler Moyen-Orient ou ce qu’on ne doit pas appeler Proche-Orient. Au moment où la notion de Middle East s’était déjà imposée dans l’usage au détriment de celle de Near East, mais qu’elle continuait de faire débat, l’historien américain Roderic H. Davidson (1960) appelait à ne plus utiliser la notion de Middle East ce qui apparaît avec le recul assez vain. En reprenant l’évolution de ces notions, nous chercherons donc seulement à en cerner les définitions, leurs évolutions, leurs logiques. Au risque de décevoir le lecteur, nous n’aborderons pas ici les enjeux actuels que pourraient susciter ces notions de Proche et de Moyen-Orient, mais qui nous apparaissent relativement limités, sans commune mesure du moins avec ceux, par exemple, portées par la notion d’Europe. La seule polémique majeure récente est celle créée par l’utilisation de la notion de Greater Middle East (Grand Moyen-Orient) par le gouvernement George W. Bush en 2004, mais nous ne l’abordons ici que rapidement.

Proche-Orient et Moyen-Orient, des notions empruntées

5 En France, ces deux notions se sont diffusées à deux moments différents : celle de Proche-Orient après la Première Guerre mondiale, celle de Moyen-Orient après la Seconde Guerre mondiale.

6 Si les premières occurrences françaises de « proche Orient » remontent aux années 1910 (Cvijie, 1909 ; Sarrou, 1912 ; Bareilles, 1917), l’expression apparaît à chaque fois sous cette forme inaboutie où proche garde sa fonction d’adjectif qualificatif et n’est pas intégré dans un nom composé qui exprimerait une notion définie renvoyant à un espace clairement délimité. En outre, l’expression est utilisée en rapport avec la question des Balkans.

7 L’apparition en français d’une notion de Proche-Orient pleinement constituée date de l’immédiat après-guerre, avec par exemple la parution à partir de septembre 1919, et jusqu’en 1922, d’une revue économique et financière portant ce titre. La notion renvoie désormais à un Proche-Orient arabe, et non plus ottoman. Cependant son usage reste relativement rare (de Morgan, 1923 ; Pic, 1924), sans doute en raison de la prégnance de celle de Levant, héritée du vocabulaire commercial et diplomatique du début du xvie siècle[3] [3] La première occurrence du terme de Levant, en français,...
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et redevenue d’actualité avec les mandats français sur le Liban et la Syrie : « les États du Levant ».

8 Après la Seconde Guerre mondiale, surtout à partir de 1950, c’est la notion de Moyen-Orient qui s’impose rapidement, comme l’attestent le nombre et la diversité des ouvrages parus dans ces années-là (Beaujeu-Garnier, 1951 ; Birot, Dresch, 1953 ; Boulanger, 1956 ; Gottmann, 1959). La publication d’un Que sais-je ? intitulé Le Moyen-Orient, par Jean-Pierre Alem en 1959, est sans doute un bon indicateur de la popularité du terme en France à la fin des années 1950, en liaison avec les événements récents, notamment l’irruption du Moyen-Orient sur la scène de la guerre froide à partir de 1955. Pourtant, parallèlement à la diffusion de la notion de Moyen-Orient, celle de Proche-Orient devient elle aussi de plus en plus employée et à partir des années 1960 c’est cette dernière qui est la plus utilisée. On peut ainsi noter que le Que sais-je ? de J.-P. Alem, est réédité en 1964 sous le titre Le Proche-Orient arabe. Une certaine confusion semble alors s’installer entre deux notions apparemment synonymiques, et concurrentes. On peut discerner une autre rupture au début des années 1990 : le Moyen-Orient l’emporte de nouveau sur le Proche-Orient, tendance dont le choix des auteurs de la Géographie universelle se fait l’écho (Mutin, 1995).

9 Dans l’embarras, on tendrait aujourd’hui à parler de Proche-Orient pour tout ce qui touche à l’histoire ancienne et de Moyen-Orient pour la période contemporaine (Margueron, Pfirsch, 1996 ; Cloarec, Laurens, 2000). Ceci est d’ailleurs vrai aussi bien en français qu’en anglais. Mais il s’agit d’une distinction d’usage liée à des champs disciplinaires et non d’une distinction de sens.

10 Aussi certains auteurs cherchent-ils plutôt deux délimitations spatiales différentes. Ainsi, pour Georges Corm (2003), « ce qui en réalité fait la différence essentielle entre l’Orient proche et l’Orient moyen, c’est la présence de la Méditerranée où convergent les rivages d’Orient et d’Occident. La notion de Moyen-Orient inclut, certes, une frontière méditerranéenne importante, mais la Méditerranée ne saurait être le rivage autour duquel se structure le récit, comme c’est le cas lorsque l’on adopte la notion de Proche-Orient au sens du Levant comme cadre du récit ». Pour Alexandre Defay (2003), c’est plutôt l’importance du conflit israëlo-palestinien qui a remis à l’ordre du jour la notion de Proche-Orient : « au sein de l’ensemble géopolitique du Moyen-Orient, le sous-ensemble Proche-Orient justifie, à nouveau, d’être distingué, à cause, cette fois, des tensions et des conflits dont il est le théâtre ». Le Proche-Orient apparaît ainsi non pas comme une région distincte du Moyen-Orient mais comme une partie de celui-ci. La différence entre les deux tient à la fois au centrage : le Proche-Orient sur la région libano-israélienne, le Moyen-Orient sur le golfe Persique ; et au cadrage : le Proche-Orient est un espace restreint, tandis que le Moyen-Orient un espace étendu, allant de la Libye à l’Hindu Kuch si l’on s’en tient au découpage de la dernière Géographie universelle (Mutin, 1995). Le Proche-Orient aurait ainsi été subsumé par le Moyen-Orient.

11 Enfin, à côté d’une distinction d’usage et d’une distinction de sens, on trouve la distinction de point de vue déjà évoquée. La notion de Moyen-Orient exprimerait un point de vue étatsunien, plus lointain et plus englobant ; celle de Proche-Orient un point de vue français caractérisé par une certaine proximité culturelle héritée d’alliances anciennes. En ce sens, le Proche-Orient serait un avatar du Levant, notion disparue du vocabulaire de la diplomatie française depuis la fin des mandats[4] [4] Paradoxalement, la notion de Levant perdure dans le vocabulaire...
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. Pourtant les notions de Proche-Orient et de Moyen-Orient ont été empruntées toutes deux à la langue anglaise et rien au départ ne permet d’affirmer que l’une plutôt que l’autre est porteuse d’un point de vue étatsunien. Toutes deux sont « occidentalocentrées » et ont été inventées dans le cadre d’un même système mondial.

La tripartition de l’Orient

12 L’invention des notions de Near et de Middle East, ainsi que celle de Far East, à la fin du xixe siècle, résulte de la mainmise de l’Europe sur l’ensemble de l’Asie.

13 Des trois, c’est celle de Middle East qui a été la plus étudiée, notamment par Roderic H. Davidson (1960), dont l’article constitue la référence le plus souvent citée. On considère généralement que l’historien militaire américain Alfred T. Mahan est l’inventeur de l’expression Middle East dans un article datant de 1902. Pourtant l’expression semble en fait avoir déjà été en usage au sein du British India Office, ce dont on trouve trace dans un article du New York Times de 1898 à propos de la parution de la biographie d’Alexander Gardner, ancien colonel d’artillerie au service du Maharajah Ranjit Singh, et dans l’article « The Problem of the Middle East » publié en 1900 dans Nineteenth Century par le général britannique Sir Thomas E. Gordon. Cependant, c’est bien Alfred T. Mahan qui a fait passer l’expression Middle East au rang de notion toponymique, étayée par une vision géostratégique de cette région du globe. La notion a ensuite été popularisée grâce à une série d’articles écrits en 1902 par le correspondant du Times à Téhéran, Valentine Chirol, et repris ensuite sous forme d’ouvrage (Chirol, 1903).

14 Alfred T. Mahan (1902), historien et stratège naval américain, centre le Moyen-Orient sur l’espace maritime : « Le Moyen-Orient, si je puis adopter un terme que je n’ai pas vu ailleurs, aura un jour besoin de son île de Malte, aussi bien que de son détroit de Gibraltar, mais ceci ne veut pas dire pour autant que l’un ou l’autre devra se trouver dans le golfe Persique. La force navale a l’avantage de la mobilité, ce qui lui permet de ne pas devoir toujours être sur place. En revanche, elle a besoin de trouver sur chaque terrain d’opération des bases de réarmement, de ravitaillement et, si nécessaire, de protection. La marine britannique devrait avoir la possibilité de concentrer ses forces si l’occasion surgit, aux environs d’Aden, de l’Inde et du golfe Persique ». Le Moyen-Orient est ainsi conçu comme le pendant oriental de l’espace méditerranéen et correspondrait à peu près aux pays riverains du Nord-Ouest de l’océan Indien attenant au golfe Persique. Dans les deux cas, il s’agit pour l’empire britannique de pouvoir protéger la route des Indes face à l’avancée russe vers le Caucase et la pénétration allemande dans l’Empire ottoman. Mais c’est peut-être Valentine Chirol, plus que A.T. Mahan, qui a véritablement fait du Moyen-Orient une partie de l’Asie : « ces régions d’Asie qui s’étendent au-delà de la frontière de l’Inde ou qui commandent l’approche de l’Inde ». En effet, pour V. Chirol (1903), Proche-Orient, Moyen-Orient, Extrême-Orient forment trois maillons d’une chaîne qui s’étend d’ouest en est à travers le continent asiatique, une chaîne menacée par l’avancée des Russes vers le sud.

15 Les trois notions sont donc liées entre elles. Pour R.H. Davidson (1960), c’est d’ailleurs de l’Extrême-Orient que provient ce redécoupage de l’Orient, désormais étendu à l’Asie in extenso. Au xixe siècle, la « question orientale » est celle posée par l’Empire ottoman, mais à partir des années 1890, il y aurait un glissement dans les termes lié à la guerre sino-japonaise de 1894-1895 et à la compétition entre grandes puissances à propos de la Chine. Par répercussion, le terme de Near East serait devenu courant vers la fin des années 1890 pour désigner les Balkans. Si la notion de Near East apparaît effectivement à ce moment-là, par exemple dans l’ouvrage de William Miller, Travels and Politics in the Near East, paru en 1898, on objectera toutefois que la notion de Far East est en réalité utilisée depuis les années 1840 (Davidson, 1846 ; MacKinnon, 1849). Le Far East désigne alors un espace vaste, flou, qui s’étend de l’Australie à la Chine et à l’Afghanistan, en passant par l’Inde. Il s’agit donc d’un très grand Far East, qu’il faut opposer au vieil East. Il apparaît ainsi que lors d’une première phase, durant les années 1840-1890, l’Orient a été divisé en deux : East - Far East ; et ce n’est que lors d’une deuxième phase, à partir des années 1890, que l’Orient est divisé en trois : Near East - Middle East - Far East (fig. 1).

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La tripartition européenne de l’Orient à la fin du xixe siècle

La tripartition européenne de l’Orient à la fin du xixe siècle

16 Les trois régions ainsi découpées apparaissent chacune centrée sur un pays clé : la Turquie pour le Proche-Orient, la Perse pour le Moyen-Orient et la Chine pour l’Extrême-Orient. Au tournant du xixe et du xxe siècle, tous trois sont des États encore indépendants mais sont au cœur des tensions géopolitiques de l’avant-guerre ; ils cristallisent ainsi de nouveaux découpages spatiaux qui apparaissent plus définis par leur centre que par leurs limites. D’un côté, le Moyen-Orient semble séparé de l’Extrême-Orient par l’Inde, qui n’apparaît alors comme ne faisant partie ni de l’un ni de l’autre, sans doute en raison de sa sujétion à l’empire britannique[5] [5] En revanche, d’un point de vue français, l’Inde britannique...
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. De l’autre côté, aucune limite précise ne sépare clairement le Moyen-Orient du Proche-Orient. Il peut s’agir de la frontière entre l’Empire ottoman et l’empire perse si l’on s’en tient au découpage politique, ou bien de l’entre-deux syro-mésopotamien si l’on adopte une perspective plus géopolitique.

17 De ce point de vue, l’importance accordée par l’analyse de A.T. Mahan à l’approche maritime de ces régions apparaît pertinente. Si les marchands européens se sont installés dans la majeure partie de l’Empire ottoman à partir de la Méditerranée (Salonique, Constantinople, Smyrne, Beyrouth…), c’est à partir du golfe Persique qu’ils ont pris pied en Mésopotamie. L’East India Company crée une résidence à Basra en 1764 et une à Bagdad en 1798. Par la suite, après la disparition de l’EIC au profit de la Couronne, c’est encore d’Inde que les opérations militaires en Mésopotamie sont gérées durant la Première Guerre mondiale. Pourtant des changements géostratégiques importants s’opèrent alors, comme l’atteste le rôle grandissant du Bureau Arabe du Caire à partir de sa création en 1916 (Fromkin, 1990).

L’absorption du Near East par le Middle East

18 Les événements des années 1910 ont profondément modifié la donne géopolitique et toponymique. Les guerres balkaniques de 1912-1913 se sont terminées par un fort recul de l’Empire ottoman en Europe, voire son quasi-retrait, tandis que la Première Guerre mondiale s’est conclue par sa disparition et par l’émergence des pays arabes. La notion de Near East, qui était fortement liée à la question ottomane et notamment aux Balkans, semble alors se réduire comme une peau de chagrin tandis que celle de Middle East semble au contraire s’accroître depuis que la Mésopotamie et la Palestine sont passées sous mandat britannique, et que celle de Turquie d’Asie, prédominante depuis le xviie siècle, n’a plus lieu d’être. Le 21 mars 1921, Winston Churchill, alors secrétaire d’État aux colonies, crée un « département du Moyen-Orient » pour superviser la Palestine, la Transjordanie et l’Irak. Avant cela, il a pris soin de consulter la Royal Geographical Society, dont la commission permanente des noms géographiques a décidé l’année précédente que Near East devait renvoyer uniquement aux Balkans et que les terres allant du Bosphore à la frontière orientale de l’Inde devaient être appelées Middle East. En 1932, la Royal Air Force regroupe les deux centres de commandement de la région, le Middle Eastern Command, basé en Irak, et le Near Eastern Command, basé en Égypte, au profit du Middle Eastern Command dont le quartier général est installé au Caire. En 1939, c’est l’armée britannique qui opère la fusion de ses commandements. Le général Wavell en poste au Caire contrôle l’Égypte, le Soudan, la Palestine, la Transjordanie, Chypre, l’Irak, Aden, le Soudan et le golfe Persique. Le Moyen-Orient s’étend vers l’ouest et le sud-ouest. Au cours de la guerre, les combats conduisent à son étirement jusqu’aux Balkans (Davidson, 1960).

19 Pourtant, ce glissement du Moyen-Orient et son extension au détriment du Proche-Orient ne va pas sans créer de malaise. W. Churchill (1950), dans ses mémoires, rapporte ses doutes : « J’ai toujours senti que le nom de ‘‘Moyen-Orient’’ pour l’Égypte, le Levant, la Syrie et la Turquie était mal choisi. C’était le Proche-Orient. La Perse et l’Irak étaient le Moyen-Orient ; l’Inde, la Birmanie et la Malaisie l’Orient ; et la Chine et le Japon l’Extrême-Orient. ». La question de l’usage croissant de l’expression Middle East est posée à plusieurs reprises durant les années 1940 : à W. Churchill en 1941, à Clement Attlee en 1946, au secrétariat d’État aux Affaires étrangères étatsunien en 1946. La réponse de C. Attlee est révélatrice d’un processus qui échappe à la décision politique : la pratique est désormais d’appeler Middle East « le monde arabe et certains pays voisins » et il ne voit pas de raison de la changer. De même, Ernest Davies, le sous-secrétaire d’État étatsunien, répond que le terme de Near East, qui était lié à l’Empire ottoman, est désormais démodé et qu’il est remplacé par celui de Middle East. Il inclut l’Égypte, la Turquie, l’Irak, la Perse, la Syrie, le Liban, la Jordanie, Israël, l’Arabie Saoudite, les Émirats du Golfe, le Koweït, Bahreïn, le Qatar, Aden et le Yémen. En 1948, lorsque est créée à l’ONU, à l’initiative de l’Égypte, une « commission économique pour le Moyen-Orient », le terme ne semble pas faire problème. Son action s’étend sur une aire très vaste et englobe des pays qui ne sont ni arabes ni musulmans : l’Afghanistan, l’Iran, l’Irak, la Syrie, le Liban, la Turquie, l’Arabie Saoudite, le Yémen, l’Égypte, l’Éthiopie, la Grèce (Davidson, 1960).

20 Toutefois, on peut penser que, de façon générale, lorsque l’on étudie la notion de Middle East, il y a une sorte d’obnubilation militaire qui oblitère le fait que cette notion est rapidement passée dans le langage commun. L’article de R.H. Davidson (1960) est révélateur de cette tendance. Celui-ci, comme W.B. Fisher (1947) auparavant ou Henry Laurens récemment (1999), lie étroitement l’évolution de la notion de Middle East à celle de la présence militaire britannique puis étatsunienne dans la région. Ceci s’explique en partie par le contexte de l’époque. R.H. Davidson publie son article dans Foreign Affairs et introduit sa réflexion par la doctrine Eisenhower, formulée par le président étatsunien devant le congrès du 5 janvier 1957 et qui consiste à limiter la déstabilisation du Moyen-Orient par le communisme grâce à des aides économiques militaires. Il adopte donc d’emblée un point de vue géopolitique. Pourtant, c’est oublier que la notion de Middle East n’est pas l’apanage des militaires et que les gens se la sont assez vite appropriée, comme par exemple dans l’ouvrage de Sir Frederic G. Kenyon (1929), directeur du British Museum : How to Observe in Archaeology, Suggestions for Travellers in the Near and Middle East.

21 On constatera au passage qu’il y a eu très vite une contraction des deux notions Near East et Middle East. L’expression the Near and Middle East est utilisée dès 1920 dans les articles du New York Times. Ce qui sépare Near East et Middle East semble pour certains moins important que ce qui fait l’unité de l’ensemble, et confirme l’absence de séparation nette entre les deux. Il est révélateur qu’en 1931 le livre de René Grousset, Les Civilisations de l’Orient, paru en France en 1929, a été publié aux États-Unis sous le titre The Civilizations of the East, et que le titre du premier volume, L’Orient, a été traduit par The Near and Middle East. Par ailleurs, l’invention de la notion de « Croissant fertile » par James H. Breasted en 1914 est elle aussi le signe de l’unité nouvelle donnée à cet espace et de la centralité qu’on lui redécouvre dans l’histoire (Capdepuy, 2008).

La réactualisation de la centralité de l’espace syro-irakien

22 Plusieurs facteurs ont contribué à cette unification du Near East et du Middle East et à l’émergence d’une nouvelle notion de Middle East centrée sur l’espace syro-irakien.

23 Tout d’abord, le nationalisme arabe, qui s’est développé au xixe siècle, s’affirme durant la Première Guerre mondiale et fait émerger une nouvelle centralité, distincte de la centralité turque et de la centralité perse qui avaient été au cœur des notions de Near East et de Middle East avant 1914. En 1916, à l’occasion d’un échange de lettres entre Sir Henry MacMahon, haut-commissaire en Égypte, et Hussein, le chérif de La Mecque, ce dernier obtient la promesse mal comprise d’un « grand royaume arabe » qui engloberait grosso modo toute la péninsule Arabique, la Syrie et la Mésopotamie. Mais le rêve hachémite se brise à la fin de la guerre lorsque l’Orient arabe est partagé entre les puissances mandataires et que Faysal, troisième fils de Hussein, est chassé de Damas par les troupes françaises en 1920. En 1932, l’Irak devient indépendant et entend alors se mettre à la tête du monde arabe émancipé en jouant le rôle qu’avait tenu la Prusse au xixe siècle dans l’unification allemande. Mais les divisions sont trop nombreuses. C’est l’Égypte qui finit par jouer le rôle d’unification du monde arabe, à partir de 1943. Le protocole d’Alexandrie qui donne naissance à la Ligue des États arabes est signé le 7 octobre 1944 et la Ligue est officiellement proclamée le 22 mars 1945[6] [6] Les États signataires du protocole d’Alexandrie (1944) :...
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24 Un autre facteur a permis la cristallisation de la nouvelle notion de Middle East autour de l’espace syro-irakien : l’effacement de la barrière du désert syrien grâce à la modernisation des moyens de communication (Kirk, 1952). À partir de 1919, plusieurs traversées en voiture sont tentées à travers le désert, notamment par des contrebandiers. Leur réussite attire l’attention des Britanniques et des Français. En avril 1923, Norman Nairm, le consul britannique à Damas, un riche marchand syrien, le consul à Beyrouth et quelques intéressés se lancent dans la traversée jusqu’à Bagdad par Rutba, avec succès. Dès octobre 1923 le Nairn Cross-Desert Mail Service fonctionne entre Beyrouth et Bagdad ; et très vite, une foule de petites entreprises automobiles les imitent et se mêlent de transporter des voyageurs à travers le désert (Blanchard, 1925). Le 5 juin 1924, le magazine The Near East écrit que les frères Nairn « ont plus fait dans l’année passée pour unir les royaumes arabes de Syrie et d’Irak, que tous les hommes politiques d’Europe et d’Arabie ont été capables d’accomplir en une décennie » (cité par Munro, 1980). Des bus commencent à circuler à partir de 1926 et la compagnie n’est démantelée qu’en 1956, après la crise de Suez.

25 Parallèlement à cela, le développement de l’aéronautique a conduit à mettre en place rapidement de nouvelles liaisons aériennes, à l’initiative des militaires (Sykes, 1920). À la conférence du Caire de mars 1921, il est décidé que la Royal Air Force crée un service régulier entre Le Caire et Bagdad. La ligne Le Caire-Bagdad est ouverte dès l’été 1921 et en octobre un arrangement est trouvé pour transporter du courrier civil. En 1929, Imperial Airways Ltd. ouvre entre l’Angleterre et l’Inde un service postal et un service de passagers avec un vol inaugural de Croydon à Karachi. Celui-ci emprunte la « route du désert » de la RAF, qui dès lors devient un maillon de la chaîne impériale. En 1929, la compagnie française Air Orient ouvre un service hebdomadaire entre Marseille et Beyrouth ; l’année suivante, la ligne est prolongée jusqu’à Bagdad via Damas. Enfin, en 1931, un service régulier France-Indochine entre Marseille et Saigon est établi, incorporant la route du désert Damas-Rutba-Bagdad. La même année, c’est la compagnie néerlandaise KLM qui inaugure un autre service postal et de passagers entre les Pays-Bas et Java via l’Égypte, Gaza, Amman, Rutba et Bagdad. À la fin des années 1930, l’entre-deux syro-irakien semble avoir pour ainsi dire disparu : « Le fait significatif aujourd’hui est la facilité avec laquelle on peut traverser le désert syrien. La sécurité et la brièveté de cette traversée font aussi que le voyageur d’aujourd’hui peut avoir le sentiment que le légendaire ‘‘tapis volant’’ s’est miraculeusement matérialisé. La Mésopotamie est maintenant à un jour de la Méditerranée au lieu d’en être séparée par plusieurs semaines de voyage en caravane » (Grant, 1937). Le Moyen-Orient apparaît alors comme « le pivot de l’Ancien Monde » (« the hub of the Old World », Glubb, 1957) (fig. 2).

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Le Moyen-Orient, pivot de l’Ancien Monde (d’après Glubb, 1957, modifiée)

Le Moyen-Orient, pivot de l’Ancien Monde (d’après Glubb, 1957, modifiée)

26 Enfin, un troisième facteur contribue à donner à cet espace une importance majeure : le pétrole. L’enjeu pétrolier est également apparu au cours de la Première Guerre mondiale lorsqu’en 1917 la flotte britannique a manqué d’être immobilisée par manque de pétrole. Aussi, le 1er décembre 1918, lorsque Lloyd George rencontre Georges Clemenceau à Londres, presse-t-il ce dernier de concéder au Royaume-Uni la région pétrolifère de Mossoul accordée à la France lors de la signature des accords Sykes-Picot en 1916 ; ce que Clemenceau accepte sans contrepartie très explicite. Dans les années 1920, les ressources pétrolières de la région apparaissent pourtant encore très marginales. En 1924, les États-Unis fournissent 70 % de la production mondiale de pétrole. L’exploitation du pétrole persan en représente juste 3 %. Quant au « gîte mésopotamien », sa production est difficile à évaluer, son exploitation ayant été retardée par la guerre et les événements qui l’ont suivie (Maurette, 1926). Ce n’est qu’à partir du début des années 1930 que le Moyen-Orient révèle ses richesses et devient l’enjeu des rivalités entre les compagnies britanniques et étatsuniennes. En 1935, la région produit environ treize millions de tonnes de pétrole, soit moins de 6 % de la production mondiale. Mais comme l’écrit Albert de Boucheman (1937), si « ce chiffre paraît insignifiant, […] les gisements sont neufs et la prospection, principalement depuis 1932, s’est abattue sur ces contrées avec une violence extraordinaire. Les espoirs sont tels que l’Asie antérieure a été qualifiée de ‘‘centre stratégique mondial des pétroles’’ ».

27 L’ensemble de ces facteurs a donc contribué à la réactualisation de la centralité d’un espace qui a joué un rôle majeur dans l’histoire de l’Ancien Monde. « À une époque où le Moyen-Orient a depuis longtemps cessé d’être la région la plus peuplée et la plus civilisée de l’Ancien Monde, il a regagné son ancienne position centrale » (Arnold Toynbee en introduction à Kirk, 1952). Cette centralité serait, pour certains, liée au fait que cette région est au point de jonction de trois continents : « le pivot tricontinental de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique » (Held, 2000). On pourrait penser que ce dernier argument est d’une certaine manière tautologique puisque l’idée même de division en continents a justement été inventée dans cet espace. En effet, à l’origine de notre géographie des continents se trouvent deux traditions unies par Jérôme de Stridon (ve siècle) : le mythe biblique de la dispersion des trois fils de Noé (Genèse, 10) et la tradition grecque de la division du monde connu en trois continents (Hérodote, Histoires, IV, p. 42-45). Toutefois, plusieurs faits permettent d’accepter l’argument. Tout d’abord, les découpages biblique et grec ne correspondent pas aux limites actuellement acceptées (Lewis, Wigen, 1997 ; Grataloup, 2005). La vision du Moyen-Orient comme point de jonction des trois continents est une idée moderne. De plus, on ne peut nier le fait qu’il y a une configuration géographique particulière : l’isthme afro-eurasiatique, auquel s’ajoutent des isthmes secondaires dessinés par la mer Noire et la mer Caspienne. Il n’est pas anodin que l’identité européenne de la Turquie pose question, tout comme l’identité africaine de l’Égypte et l’identité asiatique de l’Iran. Ceci explique sans doute que les appellations liées à la notion d’Asie soient passées de mode : Asie antérieure (choisie par Reclus, 1884), Asie occidentale (choisie par Blanchard 1929) ; ou bien n’aient pas réussi à véritablement s’imposer : Asie du Sud-Ouest[7] [7] On trouve cette appellation dans le sous-titre de la revue...
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, Southwest Asia ou Swasia (Cressey 1957, 1960). Inversement, la notion d’Orient, au sens ancien, a été sévèrement critiquée (Said, 1980) et ce qui aurait pu s’opposer à la diffusion du toponyme de Moyen-Orient. L’historien américain Marshall Hodgson (1974) avait ainsi proposé la périphrase « du Nil à l’Oxus » pour éviter d’avoir recours à une notion « européocentrée ». On pourrait d’ailleurs noter que l’expression de Moyen-Orient a été traduite en arabe dans les années 1950, al-sharq al-aousat[8] [8] Asharq al-Awsat est le titre d’un grand quotidien arabe...
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, qui n’est pas sans rappeler celle de Mashreq.

28 L’espace syro-mésopotamien peut être considéré comme le carrefour, le seuil central de l’Ancien Monde et on pourrait même aller jusqu’à penser que si l’expression Middle - East - Moyen-Orient l’a emporté c’est au moins en partie en raison de la connotation introduite par le premier terme. Le Moyen-Orient serait moins le milieu de l’Orient que le milieu de l’Ancien Monde. Fernand Braudel, dans sa Grammaire des civilisations (1963), parlait à propos de l’Islam de « continent intermédiaire » ; c’est exactement l’expression qu’on pourrait aujourd’hui employer pour qualifier le Moyen-Orient, et a fortiori un Grand Moyen-Orient.

Grand Moyen-Orient et Greater Middle East

29 L’« initiative pour le grand Moyen-Orient » (Greater Middle East Initiative) annoncée par l’administration de George W. Bush en janvier 2004 a suscité de nombreuses controverses, notamment à propos de cette appellation, Greater Middle East, qui apparaissait comme nouvelle.

30 En réalité, l’expression « greater Middle East », où greater reste un adjectif comparatif, apparaît de façon épisodique à partir des années 1950, mais n’est véritablement utilisée qu’à la fin des années 1970, notamment à l’occasion de la chute du Shah d’Iran en janvier 1979 et de l’intervention soviétique en Afghanistan en décembre de la même année. Dès le 20 décembre 1978, alors que les troubles se multiplient en Iran, cet espace est qualifié par Zbigniew Brzezinski, alors conseiller à la sécurité nationale, d’« arc de crise » (arc of crisis). Elle exprime clairement l’idée qu’il s’agit d’un espace conjoncturel dont l’unité tient en premier lieu aux événements et à la crainte d’une avancée soviétique qui menacerait la région pétrolière du golfe Persique.

31 Depuis le retrait britannique « à l’est de Suez », en 1967 d’Aden et en 1971 des émirats du Golfe, aucune puissance occidentale n’est directement présente dans la région. La stratégie américaine dite des « deux piliers », qui reposait sur l’alliance avec l’Arabie Saoudite et surtout avec l’Iran, a été complètement remise en cause par la Révolution islamique de 1979, ce qui a précipité le repositionnement stratégique des États-Unis dans la région. Le 1er mars 1981, une force militaire permanente est déployée dans le Golfe : la Rapid Deployment Joint Task Force. Le 1er janvier 1983, elle cède la place à un véritable centre de commandement, le United States Central Command (USCENTCOM), qui, comme son nom l’indique, couvre « la partie ‘‘centrale’’ du monde située entre le Commandement européen et le Commandement asiatique »[9] [9]http:/ / www. centcom. mil/ ...
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. La zone couverte est à cheval sur l’Asie et sur l’Afrique. Il s’agit d’un espace stratégique centré sur les réserves pétrolières du golfe Persique, mais dont les limites sont extrêmement variables en fonction des menaces.

32 En fait, de manière générale, c’est l’appellation de Middle East qui est utilisée, tout simplement parce qu’elle est plus courte – et celle de Mideast est de plus en plus fréquente, mais recouvre une extension géographique plus ou moins large. L’aire géographique ainsi désignée n’équivaut ni au monde arabe ni au monde musulman. C’est un espace qui peut s’étendre du Maroc à l’Afghanistan, mais qui n’est pas réduit à une identité, que ce soit l’islam en tant que religion ou l’Islam en tant que civilisation. L’emploi de l’expression Greater Middle East en 2004 n’a pas l’importance que lui a souvent attribuée la presse française. Son utilisation à la fin des années 1970, puis sa réapparition au milieu des années 1990 et dans les années 2000 sont seulement les signes qu’un changement géopolitique et géostratégique survient à ces moments-là. Ainsi, en 2004, l’utilisation de l’expression de Greater Middle East marque un recentrage de l’analyse stratégique américaine sur les pays arabes. Au début des années 1980, la notion de Greater Middle East, centrée sur le golfe Persique et plus largement sur le Nord-Ouest de l’océan Indien, apparaît comme une reprise de la notion de Middle East telle que l’avait pensée Alfred T. Mahan. Au début des annéees 1990, elle s’étend vers l’Asie centrale suite à l’éclatement de l’URSS. Au début des années 2000, elle s’étend vers l’ouest et intègre pleinement l’espace musulman méditerranéen.

Conclusion

33 On l’a dit en introduction, notre étude ne peut pas avoir de portée normative. La portée du discours géographique dans notre société est sans doute trop limitée et l’histoire même des toponymes de Proche-Orient et de Moyen-Orient montre bien que ceux-ci tendent à échapper à toute tentative de normalisation. En revanche, on peut s’interroger sur les règles générales d’utilisation de ces notions. Ainsi, au terme de notre analyse géohistorique, on peut établir un certain constat d’usage.

34 1. La notion anglaise de Levant est utilisée pour désigner la frange méditerranéenne du Moyen-Orient.

35 2. La notion de Near East est très peu utilisée pour désigner l’espace contemporain. Elle reste réservée à un usage historique. En outre, l’espace désigné correspond grosso modo à l’espace central du Middle East.

36 3. La notion de Middle East est largement prédominante. Elle s’inscrit pleinement dans l’actualité. Elle permet de désigner un espace aux contours très variables, dont le cœur est constitué par l’espace syro-irakien, mais qui peut s’étendre jusqu’au Maroc à l’ouest et jusqu’à l’Afghanistan à l’est. Elle a une forte connotation stratégique, mais ne se limite pas aux seules questions militaires. Elle est depuis longtemps passée dans l’usage commun.

37 4. La notion de Moyen-Orient correspond à peu près à celle de Middle East. Comme celle-ci, elle s’emploie préférentiellement dans un contexte contemporain. Toutefois, elle n’est pas aussi extensive. Ainsi, elle n’englobe jamais le Maghreb, considéré comme un espace bien distinct. Par ailleurs, elle est parfois accusée d’être un vecteur de l’impérialisme américain. Pourtant, elle peut être considérée comme moins européocentrée et plus pertinente pour nommer un espace caractérisé par sa centralité au sein de l’espace afro-eurasiatique.

38 5. La notion de Proche-Orient, comme celle de Near East, est préférée pour parler de l’espace historique du Moyen-Orient avant le xxe siècle, en particulier pour les périodes antiques, mais cela n’exclut pas qu’elle soit aussi utilisée pour la période contemporaine. Elle reste alors marquée par l’idée qu’il existe une proximité entre la France et l’Orient arabe, en particulier le Levant, et tend à être opposée à celle de Moyen-Orient accusée implicitement de faire disparaître l’idée d’un antique, et quelque peu mythique, convivium méditerranéen. L’espace désigné est donc variable. Soit il correspond à la partie méditerranéenne du Moyen-Orient, soit il équivaut tout simplement au Moyen-Orient. Dans le premier cas, la notion de Proche-Orient refait surgir la césure de l’entre-deux syro-irakien, au détriment de l’unité et de la centralité de cet espace telles qu’elles sont affirmées dans la notion de Middle East. Dans le second cas, la confusion entre les deux notions est totale.

39 6. La notion française de Levant a disparu, hormis dans les écrits historiques.

40 On terminera en proposant une représentation schématique des notions de Proche-Orient et de Moyen-Orient dans leur emploi actuel (fig. 3). Elle permet de minimiser la question topographique des limites, qui sont nécessairement floues et mouvantes, et de mettre en valeur la structure concentrique afin de tenir compte de la logique topologique de centralité qui nous apparaît constitutive de la notion de Moyen-Orient - Middle-East.

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Le Proche-Orient et le Moyen-Orient, des notions variables

Le Proche-Orient et le Moyen-Orient, des notions variables

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Notes

[ 1] Dans cet article, on désignera par Proche-Orient, en italique, la notion (référentiel), et par Proche-Orient, sans italique la région (référent) ; de même pour Moyen-Orient et Levant.Retour

[ 2] Document d’accompagnement – histoire et géographie – série STG, classe terminale. Direction générale de l’enseignement scolaire – Bureau des programmes d’enseignement, mars 2007 : http://eduscol.education.fr/D0012/Hist-Geo-STGT-DOCDAC.pdfRetour

[ 3] La première occurrence du terme de Levant, en français, remonterait à 1526, dans une lettre de Villers de l’Isle-Adam au Maréchal de Montmorency (Charrière, 1848, p. 137).Retour

[ 4] Paradoxalement, la notion de Levant perdure dans le vocabulaire géopolitique américain pour désigner ce que nous entendons souvent par Proche-Orient.Retour

[ 5] En revanche, d’un point de vue français, l’Inde britannique fait pleinement partie de l’Extrême-Orient tel qu’il est défini par l’École française d’Extrême-Orient dès le numéro un de son Bulletin paru en 1901 (Lefort, Pelletier 2006).Retour

[ 6] Les États signataires du protocole d’Alexandrie (1944) : Égypte, Irak, Liban, Syrie, Transjordanie. Les États fondateurs de la Ligue arabe (1945) : Arabie Saoudite, Égypte, Irak, Liban, Syrie, Transjordanie.Retour

[ 7] On trouve cette appellation dans le sous-titre de la revue Paléorient, une revue pluridisciplinaire de préhistoire et de proto-histoire d’Asie du Sud-Ouest qui a été fondée en 1973 par Jean Perrot et Bernard Vandermeersch.Retour

[ 8] Asharq al-Awsat est le titre d’un grand quotidien arabe fondé à Londres en 1978.Retour

[ 9] http://www.centcom.mil/Retour

Résumé

L’usage souvent indistinct des notions françaises de Proche-Orient et de Moyen-Orient crée un trouble qui peut être considéré comme gênant à propos d’une région par ailleurs instable. Il est sans doute vain de vouloir imposer des normes d’usage, mais on peut du moins espérer en éclaircir les règles. Ce sont elles qu’on a cherché à établir ici par une analyse géohistorique de la notion de Middle East. Cette dernière paraît en effet être au cœur du système notionnel anglais et français, cette centralité toponymique du Moyen-Orient pouvant être considérée comme le reflet de la centralité géographique de la région du Moyen-Orient au sein de l’espace de l’Ancien Monde.

Mots-clés

géohistoire, Moyen-Orient, Proche-Orient



The fact that the two French concepts of Proche-Orient (Near East) and Moyen-Orient (Middle East) are often used interchangeably causes further confusion about an already complex, unstable region. While is probably impossible to enforce rules of usage, these could be better defined. This paper attempts to do that through a geohistoric analysis of the English concept of Middle East. The Middle East seems to be central to both the English and the French conceptual systems, a central toponym, which could be seen as a reflection of the geographically central position of the Middle East region in the Old World.

Keywords

geohistory, Middle East, Near East

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Vincent Capdepuy « Proche ou Moyen-Orient ? Géohistoire de la notion de Middle East », L'Espace géographique 3/2008 (Tome 37), p. 225-238.
URL :
www.cairn.info/revue-espace-geographique-2008-3-page-225.htm.