L'Espace géographique 2010/3
L'Espace géographique
2010/3 (Tome 39)
98 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782701156200
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Les mots pour le dire

Orain O. (2009). De plain-pied dans le monde. Écriture et réalisme dans la géographie française au xxe siècle. Paris : Éditions de l’Harmattan, coll. « Histoire des sciences humaines », 432 p.

Olivier Orain aime les mots et compose avec le temps. En matière de temps, il nous livre un ambitieux ouvrage consacré à la géographie française de la fin de la Première Guerre mondiale au début des années 1980. C’est une phase immense de la géographie moderne qui est scrutée, le temps pour elle de s’imposer codes et conventions, avant leur remise en cause ponctuelle à partir des années 1940, plus systématiquement durant les années 1960 et surtout 1970. L’originalité du travail qu’Olivier Orain a mûri pendant plus de dix ans tient moins à son objet, déjà travaillé en profondeur par des auteurs français, anglais et américains, qu’à son projet : coupler une réflexion épistémologique et une analyse des textes considérés comme centraux ou périphériques au corpus disciplinaire. Il s’agit de mettre les propositions de Thomas Kuhn à l’épreuve : y a-t-il eu une géographie « normale » dans la France de l’entre-deux-guerres ? Et la géographie de la seconde moitié du siècle présente-t-elle les caractéristiques d’innovation qui caractérisent les « révolutions scientifiques » ? Si Olivier Orain conclut positivement, comme d’autres avant lui, seul un travail minutieux, sans équivalent, l’y autorise. La démonstration est toutefois pleine de nuances : il souligne l’originalité d’auteurs comme Jean Gottmann et Camille Vallaux ayant très tôt proposé des voies alternatives à la géographie vidalienne ; il montre aussi combien, dans les années 1960 et au début des années 1970, une génération d’auteurs a fait le constat des limites de la doxa tout en se montrant soucieux de reconnaître les acquis de leurs prédécesseurs ; les quelques géographes sur lesquels il s’arrête, la génération du « malaise », ont fait preuve d’un « mélange d’ouverture et de scepticisme » à l’égard de la révolution en cours outre-Atlantique, puissante source d’inspiration à partir des années 1970.

2 La vraie rupture contestataire intervient bien dans ces années, mais moins sous la forme d’une analyse épistémologique approfondie, à part quelques exceptions (notamment Jean-Bernard Racine, Claude Raffestin et Franck Auriac), que sous l’effet d’influences diverses : pensée marxiste et structuraliste, géographie théorique et quantitative venue des États-Unis et mutations des Trente Glorieuses. Une des grandes vertus de l’analyse consiste à proposer un clair distinguo entre les auteurs qui démontent les propositions de la géographie dite classique et les adeptes d’une rhétorique de la crise la mettant en scène à l’aide d’« entreprises de distinction qui opèrent une séparation entre l’ancien et le nouveau, l’idéologie et la science, l’exhaustif et le problématique » et, ce faisant, l’instituant. Derrière la diversité de ses protagonistes, on décrit clairement le passage d’une posture réaliste à des postures constructivistes hétérogènes du fait de la variété des alternatives.

3 Amateur de temps, en bon adepte du nominalisme, Olivier Orain aime aussi les mots. Il s’appuie sur une analyse fine des textes, mais l’auteur se garde des pièges de l’analyse de contenu. S’il observe le désamour des géographes pour certains termes à valeur conceptuelle – comme milieu – ou méthodologique – comme description – et l’apparition massive de mots comme espace et système dans les années 1960, jamais il ne succombe aux sirènes de la lexicométrie qui trop souvent fétichise les mots. Toujours il colle aux énoncés et argumentaires, rappelant au passage que le sens des mots leur est toujours subordonné. Tout son travail montre qu’il récuse la distinction entre science et littérature pour mieux donner à voir qu’il existe une poétique de l’écriture géographique qui participe de la culture disciplinaire.

4 L’amour des mots percole d’un texte lui-même riche de son propre vocabulaire. L’auteur ne délaisse pas les images, quand il voit dans le Guide de l’étudiant d’André Cholley un « ouvrage d’inculcation », un « point de rosée » qui cristallise tout l’implicite de la géographie d’alors. Il sait aussi ironiser sur les mots des autres, quand il fait le constat de la prolifération des turns et des shifts lorsque le mot de révolution devient lui-même out. Mais jamais son amour de la rhétorique ne prend le pas sur l’argumentation ; tout comme jamais il ne conduit à enfouir les hésitations de l’auteur et sa trajectoire de pensée. Car ce n’est la moindre des qualités de ce travail que d’être puissamment réflexif, sur la discipline et ses modes opératoires, et les analyses que l’on en peut conduire.– Bernard Debarbieux, université de Genève

Un panorama sur l’aménagement des territoires en France

Baron-Yellès N. (2009). France. Aménager et développer les territoires. Paris : La Documentation française, coll. « Documentation photographique », dossier n° 8067, 64 p.

5 Nacima Baron-Yellès nous offre un panorama passionnant des enjeux de l’aménagement des territoires en France aujourd’hui. Le titre et l’introduction précisent d’emblée que l’action aménagiste se décline à différentes échelles et ne saurait se réduire à la seule échelle nationale.

6 La première partie est une introduction historique abordant les principales dynamiques territoriales en France au cours des dernières décennies, les grandes phases de l’aménagement, les différentes chantiers de la réorganisation administrative et les principaux outils (notamment le triptyque plans-contrats-démarches participatives).

7 Les trois autres parties regroupent vingt-trois fiches documentaires selon trois grands domaines. Structures, acteurs et outils de l’aménagement contient onze fiches allant du rôle des différentes collectivités territoriales, de la commune à la région, à leur financement et à la redéfinition des politiques de l’État. Domaines et espaces d’actions se compose de huit fiches traitant de la question du logement aux espaces ruraux, en passant par les nouveaux territoires de la santé, les pôles de compétitivité et, en creux, les espaces en reconversion. De nouveaux rapports aux territoires compte en revanche seulement quatre fiches dédiées au périurbain, aux villes moyennes, à la nouvelle économie territoriale présentielle (d’après l’approche de Laurent Davezies) et à l’identité territoriale.

8 Il est toujours difficile d’effectuer une sélection ainsi restreinte. Celle réalisée en première partie nous semble particulièrement heureuse car le tour d’horizon est relativement complet, avec un enchaînement logique. Les deux parties successives, qui auraient pu être fusionnées, manquent en revanche de quelques enjeux-clés, notamment pour les réseaux de transport terrestre, aérien et fluvio-maritime, les télécommunications et les réseaux des relations migratoires, partenariales ou économiques qui constituent autant d’enjeux émergents pour l’aménagement multi-échelle. Dans des sociétés où les liens réticulaires et la connexion comptent davantage que la proximité, il n’est pas surprenant qu’État, collectivités territoriales et Union européenne fassent du développement des réseaux une clé d’entrée privilégiée de l’aménagement. L’autre enjeu dont on regrette l’absence concerne le poids croissant des risques (hydrogéologique, sismique, climatique, technologique, etc.) dans les politiques d’aménagement, souvent révélateur de jeux d’acteurs complexes où les arbitrages entre les différents objectifs d’aménagement et la mise en pratique du principe de précaution peuvent difficilement être éludés.

9 Comme tous les dossiers de la série, l’ouvrage fait la part belle aux documents iconographiques (photos, cartes, schémas, documents d’aménagement) et aux textes de première main (récits d’acteurs, documents officiels, analyses d’experts). Des choix judicieux permettent d’aborder les différentes thématiques par l’exemple, dans une dialectique constante entre général et particulier. À de rares exceptions près (le financement des collectivités territoriales), ces documents augmentent également la lisibilité de phénomènes complexes.

10 Globalement, le fascicule est une synthèse réussie d’un domaine particulièrement vaste. Par la richesse des documents, il complète d’autres ouvrages de synthèse récents comme Quarante ans d’aménagement du territoire de Claude Lacour, Aliette Delamarre et Muriel Thoin (2008) et L’Aménagement du territoire en France de Pierre Merlin (2007). L’ouvrage intéressera les étudiants des filières aménagement, géographie et science politique ainsi que le grand public averti des enjeux citoyens de l’aménagement. Les enseignants du secondaire comme des premiers cycles universitaires y trouveront des supports précieux.– Giovanni Fusco, université de Nice-Sophia Antipolis

Géographies historiques d’espaces frontaliers

Stopani A. (2008). La Production des frontières. État et communautés en Toscane (xvie-xviiie siècles). Rome : École française de Rome, 450 p.

11 L’Italien Antonio Stopani a tiré de sa thèse, présentée à l’École des hautes études en sciences sociales, cette géographie historique qui expose avec une extrême précision les procédures qu’un État d’ancien régime européen mène pour construire et préserver des frontières, globalement stables pendant près de quatre siècles. L’auteur souligne que les pratiques sont à peu près les mêmes dans bien d’autres États (mais les études sont peu nombreuses) ; il montre surtout comment la frontière devient au cours des trois siècles étudiés une ligne appuyée sur des bornes après avoir été une frange où s’exerçait une chaîne de pouvoirs sur des hommes qui possédaient, selon des coutumes imbriquées, des lieux, des terres ou autres ressources « naturelles ». Ni l’État, ni la frontière ne sont des données, mais des institutions qui se forgent et font tenir ensemble des mosaïques dont les limites sont multiples.

12 L’auteur nous montre quelle masse d’archives est disponible, en particulier parce que dès 1570 une visite annuelle des frontières est menée par des agents de l’État toscan, en collaboration avec de multiples autorités locales, et avec des témoins du commun destinés à maintenir la mémoire des bornes et lieux-dits. La visite est au début destinée à constater l’imbroglio, le flou, les litiges, puis progressivement, avec la participation d’ingénieurs, elle sert à fixer une limite qui se déprend des pratiques et des conflits locaux, pour imposer un droit international et mettre en pratique dans la frange frontalière un bon voisinage, si bien que le nombre des litiges baisse beaucoup.

13 Rappelons à cette occasion une étude de géographie administrative tout aussi précieuse par sa précision et par sa finesse dans l’appréhension des pratiques sociales, dans le contexte fort différent du façonnement d’un front pionnier latino-américain : celle de Claudia Damasceno Fonseca, Des terres aux villes de l’or. Pouvoirs et territoires urbains au Minas Gerais (Brésil, xviiie siècle). Paris : Publications du Centre culturel Calouste Gulbenkian. Lisbonne : Fondation Calouste Gulbenkian, 2003, 606 p.– Claude Bataillon, CNRS Toulouse

Algérie coloniale et post-coloniale

Deprest F. (2009). Géographes en Algérie (1880-1950), savoirs universitaires en situation coloniale. Paris : Belin, 348 p. Verdès-Leroux J. (dir.)(2009). L’Algérie et la France. Paris : Robert Laffont, coll. « Bouquins », 900 p. Simon C. (2009). Algérien, les années pieds-rouges, des rêves de l’indépendance au désenchantement (1962-1969). Paris : La Découverte, 286 p.

14 Florence Deprest, en un livre foisonnant, nous décode un phénomène fondamental de la recherche : comment un modèle scientifique s’exporte-t-il dans une société différente, en particulier au sein d’un système colonial ? En l’occurrence, comment la science « géographique », telle qu’elle se constitue à la fin du xixe siècle dans la machine universitaire elle-même naissante, prend-elle corps à Alger ?

15 L’auteur nous montre l’interconnexion intime entre la colonisation politico-militaire en Afrique du Nord et au Sahara et les besoins d’une connaissance de territoires en cours de découverte, en des temps où la croyance au progrès légitime connaissance et colonisation l’une par l’autre. F. Deprest s’appuie sur une lecture attentive des textes « géographiques » de l’époque, qui lui permettent de montrer la formation (et l’ambiguïté) du concept de « genre de vie » comme explication de la diversité des sociétés ancrées dans les milieux naturels. Mais, au-delà des concepts, elle analyse les acteurs de cette géographie pour souligner leurs stratégies personnelles et leurs réseaux sociopolitiques, notamment à partir des deux héros du livre.

16 Le premier, Augustin Bernard, qui enseigne en Sorbonne, est lié au « parti colonial » de centre gauche pour qui la présence coloniale implique une vision des « indigènes » comme des sujets susceptibles d’évoluer grâce à une modernisation menée depuis Paris vers l’ensemble nord-africain, grâce à l’encadrement territorial réalisé successivement par les bureaux arabes (militaires), les officiers d’affaires indigènes, puis les administrateurs civils communaux ou les contrôleurs civils des protectorats. Ces agents de l’État forment les meilleurs réseaux d’information pour faire une géographie coloniale.

17 Le second, Émile-Félix Gautier, qui enseigne à Alger, s’appuie sur le milieu local de ce que l’on appellera plus tard les pieds-noirs, milieu politiquement aussi instable que la situation universitaire d’É.-F. Gautier, qui se prévaut d’une recherche de terrain en géographie physique, en s’appuyant sur des scientifiques autodidactes. Ne respectant guère les canons scientifiques « modernes » ancrés dans des spécialisations croissantes, il fait une percée en « sciences sociales » en séduisant les historiens des Annales d’histoire économique et sociale par Les Siècles obscurs du Maghreb (1927), qui fixe les indigènes algériens dans un temps immobile… que seule la masse des colons peut peut-être faire évoluer.

18 Le livre commence avec les balbutiements des écoles supérieures d’Alger vers 1880 et se termine avec les ouvrages majeurs de Jean Despois (1949) et Robert Capot-Rey (1953). L’auteur s’intéresse à l’ethnologie des tribus universitaires, qu’elle sait débusquer dans les archives administratives où tout fonctionnaire d’État possède son curriculum vitae en un dossier de retraite, aux époques où doyens et recteurs notaient et commentaient toute l’activité des universitaires. Par rapport aux nécrologies rituelles des revues savantes, une riche moisson ! On regrette que la figure plus que controversée de Georges Hardy soit à peine esquissée. Une question : ce pôle universitaire algérois ne fait-il pas (tout comme Strasbourg en 1919) l’objet d’un investissement bien supérieur à une université française de province « normale » ? Enfin, pour aider le lecteur, le livre aurait largement mérité un index des personnages et des lieux…

19 Signalons en outre, à propos de la formation des élites nord-africaines, deux ouvrages précieux. L’Algérie et la France est un dictionnaire alphabétique de l’Algérie jusqu’en 1962 dirigé par Jeannine Verdès-Leroux. Cette collecte de quelque 2 000 articles auprès de tant de bonnes volontés (160 auteurs « savants », médecins, ingénieurs, écrivains…) est forcément disparate ; la « géographie coloniale » y est présentée à partir du manuscrit de l’ouvrage analysé ci-dessus. Le monde médical, les lettres et sciences humaines, l’agronomie y sont mieux traités que le droit.

20 L’Algérie, les années pieds-rouges de Catherine Simon est un reportage sur l’Algérie des débuts de l’indépendance. L’auteur interroge 80 témoins et verse au même dossier presque autant de livres, brochures, rapports dont l’écriture s’échelonne entre les années 1960 et le moment où elle rédige son livre. Les pieds-rouges, ce sont ces Français venus à l’époque en Algérie pour participer à une révolution. Ces derniers se mélangent avec les « coopérants », rapidement majoritaires, qui veulent simplement aider à la création d’un pays, aider des populations en difficulté tout en jouissant d’un bon niveau de vie dans un monde étrange : au fond, la naissance de l’« humanitaire » post-colonial. Nombre de nos collègues géographes en font partie…– Claude Bataillon, CNRS Toulouse

Retour en Normandie

Frémont A. (2009). Normandie sensible. Paris : Éditions Cercle d’Art, coll. « Diagonales», 258 p.

21 Pour Armand Frémont, un dossier n’est jamais fermé : il le retravaille, y ajoute du temps passé, y met de nouvelles images ou des images retrouvées. Ici, il fait de tout cela un livre d’art. Il nous montre comment la culture d’un géographe qui a fait son apprentissage dans les années 1950 et 1960 le rend capable de retourner le social pour en montrer l’envers, sans se cacher derrière le bouclier des cartes et des chiffres, car il les connaît trop bien. Certes, c’est à son bonheur d’écriture qu’il doit cette capacité.

22 Ce livre est un kaléidoscope normand où l’on peut puiser tant d’images (peintures, photos), tant de personnages (dès le début, quelques géographes : René Musset, André Journaux, Pierre Brunet), tant de mouvements significatifs (comme le marchandage à la foire à bestiaux). Tout sauf un guide touristique, car le territoire normand n’est pas « couvert » systématiquement. Et alors, une question : en quoi la Normandie existe-t-elle ?– Claude Bataillon, CNRS Toulouse

Le climat et les hommes

Ethnologie française (2009). « Météo, du climat et des hommes ». Vol. xxxix, n° 4, octobre-décembre, 764 p.

23 Ce numéro d’Ethnologie française, consacré en grande partie à la perception du climat, témoigne aussi des liens ethnologie-géographie sur une telle thématique. Quatorze articles courts, agréables à lire, s’intéressent au climat quotidien local, aux vents ressentis, au brouillard ou à la neige. C’est aussi l’occasion d’interroger Emmanuel Le Roy-Ladurie sur « le retour du climat » avec la médiatisation du changement climatique ; mais il n’en demeure pas moins que la création de la Société météorologique de France date du milieu du xixe siècle. Si les prévisions météorologiques deviennent de plus en plus perfectionnées, bien des incertitudes demeurent, ce que ne manque pas de souligner une présentatrice « météo » à la télévision. Une contribution porte sur les efforts réalisés dans les villes pour diminuer la pollution. Enfin, deux derniers articles portent sur le catastrophisme au cinéma, notamment illustré par le réchauffement planétaire vu par Al Gore, objet d’un remarquable démontage effectué par Martine Tabeaud et Xavier Browaeys. En conclusion, une lecture qui oxygène et parfois décoiffe sainement et scientifiquement.– Pierre Usselmann, CNRS Montpellier

 

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POUR CITER CET ARTICLE

« Lectures », L'Espace géographique 3/2010 (Tome 39), p. 283-288.
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