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L’Espace géographique

2011/2 (Tome 40)

  • Pages : 96
  • ISBN : 9782701159539
  • DOI : 10.3917/eg.402.0138
  • Éditeur : Belin

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Aujourd’hui, l’information géographique est plus que jamais sollicitée et diffusée tant au niveau national et international qu’aux échelons moins élevés. Les efforts de décentralisation de plus en plus poussés et le souci plus généralisé de développement local multiplient ou renforcent les demandes régionales de services géographiques dans le monde. Pourtant, si les experts des sciences et des techniques connexes du secteur des bases de données géographiques surfent allègrement sur cette déferlante de facteurs porteurs, les géographes semblent plutôt circonspects. Franchement inquiets, certains [1][1] Le lecteur se reportera en fin de texte aux références... se méfient des apparences et n’hésitent pas à tirer la sonnette d’alarme, signalant une crise de fond dans le domaine. Qu’en est-il ?

Crise de croissance ou de récession ?

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L’explosion du recours aux bases de données géographiques et celle des capacités matérielles de stockage, de traitement et de communication provoquent certes un foisonnement des sollicitations tout autant que des possibilités de manifester en réponse un savoir-faire cartographique ou géographique, mais celui-ci est-il toujours réellement sollicité ? On observe dans le même temps une augmentation des exploitations ou des interprétations erronées (telles que l’utilisation de conclusions tirées de cartes à petite échelle dans la description de faits relevant plutôt de cartes de grande échelle et vice versa), une rentabilisation très insuffisante des acquis des bases de données régionales et parfois des utilisations malencontreuses de bases de données géographiques régionales pourtant très chèrement acquises. La facilité matérielle d’accès ou d’utilisation des logiciels et des machines, la disponibilité de données et d’informations de plus en plus partagées troublent les lignes de partage entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas. En effet, plus de monde peut tirer profit des pans de transparence apportés par l’informatisation et la numérisation des bases de données géographiques régionales sans que ce soit toujours, selon les uns ou selon les autres, les personnes les plus indiquées qui ainsi accèdent à des savoirs stratégiques. La crise des bases de données géographiques régionales est donc tout autant liée à leur développement, à une réduction de l’efficience de leur mise en valeur qu’à la tension politique autour de la légitimité des acteurs ou des bénéficiaires des possibilités qu’elles offrent. La tension n’est donc pas celle d’une crise de récession mais bien celle d’une crise d’expansion.

À retournement de demande, reconfiguration des compétences et des statures

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Si autrefois la constitution des bases de données géographiques était d’abord et surtout recherchée par et pour les princes et les grands de ce monde, l’évolution des équipements, des structures d’encadrement, de la conscience politique et du niveau d’instruction scolaire a abouti à une aptitude plus généralisée à accéder et à disposer d’informations fournies par la géographie et la cartographie régionales. Aussi, l’irruption des attentes des populations aux besoins d’informations géographiques plus prosaïques est-elle devenue un des ressorts essentiels des producteurs d’informations géographiques tant au niveau mondial que régional. Écartelées entre attentes individuelles et collectives, les concepteurs des bases de données géographiques régionales subissent tout autant les remises en cause de découpages régionaux existant qu’ils suscitent des idées de redécoupage territorial et de nouvelles propositions de régionalisation. En effet, les découpages en vigueur sont les fruits de négociations entre différents acteurs aux intérêts ou aux attentes parfois antagonistes. Performatives, les régions sont dans bien des cas des réalités géographiques dynamiques négociées par différents acteurs politiques. Les bases de données géographiques régionales sont tout autant exploitées par ceux qui considèrent les découpages régionaux comme acquis et intangibles que par ceux qui cherchent à les remettre en cause.

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Dans les pays les plus industrialisés, la démocratisation de l’accès à l’Internet et la banalisation de l’usage des Gps introduisent désormais l’accès à des informations de guidage simple jusque dans les téléphones portables et les automobiles individuelles. Les renseignements sur les itinéraires à suivre sont beaucoup plus fréquemment recherchés que les informations décrivant la région où l’on est ou celle où l’on est né car, en dehors de quelques toponymes évocateurs, on ne dispose pas de ces informations sur un Gps, et la recherche d’information sur les régions n’est souvent un souci permanent que pour des spécialistes. Si ces usages d’informations géographiques ne sont pas nécessairement des facteurs d’élévation de la réflexion citoyenne sur la dynamique des régions et leurs évolutions, leur production et leur gestion n’en restent pas moins des sources de préoccupation majeure pour les acteurs territoriaux à l’échelon régional, tant leur existence, leur disponibilité et leur accessibilité font maintenant partie des indicateurs de leurs capacités à faire rentrer leurs concitoyens dans la modernité et le « progrès ». Tout ceci mène à croire qu’il y a urgence pour les producteurs de données non seulement de faire évoluer leurs quêtes vers une offre réajustée mais aussi, de redéfinir leur place, leur rôle, leur utilité, voire leur marché. Il faut ajuster l’offre aux moyens de plus en plus modernes, aux acteurs d’une génération moderne de plus en plus féroces envers les producteurs d’informations et de services géographiques et cartographiques à différentes échelles du territoire – des proximités stratégiques s’imposant dans un univers de plus en plus concurrentiel.

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Obligés d’apprendre à pratiquer ou à recourir au marketing et à la communication offensive sur leur statut et leur place, les géographes et les cartographes en particulier sont condamnés en même temps à opérer le douloureux mais nécessaire recyclage des acquis issus du recours aux procédures analytiques « classiques » dans l’univers émergeant de l’approche des technologies de l’information et de la communication. Peuvent-ils y parvenir sans perdre leur âme, leur rôle ou leur place ? Les cartographes équipés des moyens plus modernes vont-ils se passer des géographes et vice versa ? Les demandeurs de leurs services désormais nantis de puissants ordinateurs vont-ils se passer à la fois des cartographes et des géographes ?

Enjeux nombreux, chances à saisir

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Un paradoxe marque au coin la situation actuelle des bases de données géographiques régionales. Alors que des manifestations concrètes montrent un rayon d’activités dynamiques, des professionnels du secteur ressentent plutôt comme une crise dans l’exploitation de leurs services et des connaissances qu’ils produisent. C’est que, après les progrès parfois fulgurants ayant marqué le tournant du passage à l’informatique, au numérique et aux télécommunications de masse, seule une amélioration notable des possibilités de traitement plus rapide et plus robuste des données a suivi à maints endroits. En revanche, le travail de valorisation, d’analyse ou de synthèse de la masse d’informations désormais produite de façon quasi industrielle dans les bases de données géographiques régionales et leur transformation en renseignements, c’est-à-dire en informations effectivement exploitées et utilisées, est en général moins réussi (ou ressenti comme tel) selon les géographes et les cartographes. L’importance et la particularité de leur expertise n’ont pas encore suscité l’apparition de nouveaux métiers à la reconnaissance officielle couronnée par la création de postes et l’attribution de titres comme « géographe-conseil » ou de « cartographe-conseil ». En réalité, quand elles surviennent sans ajustement des statuts ou des degrés d’autorité des cartographes ou des géographes impliqués dans les dispositifs de décision, dans certains cas, les grandes améliorations des capacités techniques de production d’informations cartographique et géographiques suscitent de tels ressentiments. Ceci est particulièrement vrai là où la tentation de profiter de la puissance et de la facilité de manipulation des outils modernisés inspire à des gestionnaires ou propriétaires de bases de données géographiques régionales l’impression qu’ils peuvent désormais se passer des services des professionnels en la matière que sont les géographes et les cartographes.

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Les tourments ou les inquiétudes ressentis trahissent finalement les difficultés bien réelles des ajustements individuels et collectifs à un retournement de conjoncture et de demande sociale. L’interdisciplinarité par nature des bases de données géographiques imposant également une lecture transdisciplinaire des places, des rôles et des postures, le réajustement sera tout autant nécessaire à l’intérieur de chacune des catégories d’acteurs concernées que pour tout l’ensemble du secteur. Les bases de données géographiques ne pouvant être qu’un domaine partagé de compétences, d’intérêt et d’action, les négociations portent tout autant sur des enjeux politiques, économiques que professionnels. Toutes les parties sont donc condamnées à innover ou périr !

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En fin de compte, le malaise ressenti par les géographes ou les cartographes impliqués dans la création et l’exploitation des bases de données géographiques régionales traduit un phénomène plus général. En effet, de nombreuses césures entre les disciplines et entre les professions sont plus ou moins remises en cause parfois sur le marché du travail et parfois au niveau de la demande sociale. Les cartographes, les géographes, autant que les donneurs d’ordre qui commandent la mise en place de bases de données géographiques régionales doivent réagir autrement peut-être qu’en dormant sur les acquis des périodes précédentes de l’histoire de leurs professions. La question est bien celle d’une réaction socio-politique de défense d’un fond de commerce technique et social qui justifie, tant à leurs yeux qu’à ceux du public, l’existence et le bien-fondé de leur activités, de leurs emplois et de leur revenus. Une affaire qui, sans être banale, n’est pas tout à fait exceptionnelle en ce début de xxie siècle où transition signifie toujours transmission d’expérience, transformation de moyens et transmutation de place, de statut, de classe et de stature. Il n’est peut-être pas exagéré de penser que c’est dans son essence citoyenne que la crise de croissance pose le plus de problèmes en matière de bases de données. Qui servir alors ? Les « géographes et cartographes des rois » sont morts, vivent « les géographes et cartographes des citoyens » !


Références

  • Boulineau E. (2001). « Un géographe traceur de frontières : Emmanuel de Martonne et la Roumanie ». L’Espace géographique, t. 30, no 4, p. 358-369.
  • Comité français de cartographie (1993). « Les atlas régionaux : conception, réalisation, utilisation ». Bulletin du Comité français de cartographie, no 136-137, p. 13-20.
  • Gauthier M.-J. (1999). « La démocratisation des cartes ou les cartes pour tous et chacun ». In Keller?P.C. (dir.), Images du passé, vision d’avenir. Ottawa : Association cartographique internationale, 19e conférence cartographique internationale, p. 1811-1826.
  • Gauthier M.-J., Chamberland C. (2000). « Quelques défis dans la réalisation d’un atlas régional ; les besoins, les partenaires et les choix technologiques : le cas du Saguenay-Lac-Saint-Jean ». Bulletin du Comité français de cartographie, no 164-165, p. 57-62.
  • Milhaud O. (2000). « Le péché cartographique : le cas des Balkans ». Cafés géographiques, no 392. http://www.cafe-geo.net/article.php3?id_article=392
  • Monmonier M. (1993). Comment faire mentir les cartes. Du mauvais usage de la géographie. Paris : Flammarion, coll. « Géographes », 232 p.
  • Rekacewicz P. (2006). « La cartographie entre science, art et manipulation ». Le Monde diplomatique, février, p. 14-15. http://www.monde-diplomatique.fr/2006/02/REKACEWICZ/13169
  • Roques G. (2006). Décrypter le monde aujourd’hui. La crise de la géographie. Paris : Éditions Autrement, coll. « Frontières », 205 p.

Notes

[1]

Le lecteur se reportera en fin de texte aux références bibliographiques.

Résumé

Français

La numérisation de l’information géographique provoque une crise d’expansion, qui pose un défi d’ajustement aux cartographes et aux géographes. Sous peine de disparaître dans leurs pratiques habituelles, ceux-ci doivent transformer leur profession par exemple pour penser les nouveaux services aux citoyens.

Mots-clés

  • base de données
  • crise
  • numérisation

English

Crisis and revival of the regional geographical databasesThe digitising of geographical information is causing an expansion crisis, which in turn is a challenge fo cartographers and geographers. If these professionals are to avoid disappearing in their habitual patterns of practice, they need to reshape their professions, for instance by designing new services to citizens.

Keywords

  • crisis
  • database
  • digitalisation

Plan de l'article

  1. Crise de croissance ou de récession ?
  2. À retournement de demande, reconfiguration des compétences et des statures
  3. Enjeux nombreux, chances à saisir

Pour citer cet article

Bopda Athanase, « Crise et relance des bases de données géographiques régionales », L’Espace géographique, 2/2011 (Tome 40), p. 138-141.

URL : http://www.cairn.info/revue-espace-geographique-2011-2-page-138.htm
DOI : 10.3917/eg.402.0138


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